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Kitabı oku: «La Comédie humaine, Volume 4», sayfa 22

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– Il travaille pour les millions, se disait douloureusement La Brière, et il jouera si bien la passion que Modeste y croira!

Et au lieu de se montrer plus aimable et plus spirituel que son rival, La Brière imita le duc d'Hérouville, il resta sombre, inquiet, attentif; mais là où l'homme de cour étudiait les incartades de la jeune héritière, Ernest fut en proie aux douleurs d'une jalousie noire et concentrée, il n'avait pas encore obtenu un regard de son idole. Il sortit, pour quelques instants, avec Butscha.

– C'est fini, dit-il, elle est folle de lui, je suis plus que désagréable, et d'ailleurs elle a raison! Canalis est charmant, il a de l'esprit dans son silence, de la passion dans les yeux, de la poésie dans ses amplifications…

– Est-ce un honnête homme? demanda Butscha.

– Oh! oui, répondit La Brière. Il est loyal, chevaleresque, et capable de perdre, soumis à l'influence d'une Modeste, les petits travers que lui a donnés madame de Chaulieu…

– Vous êtes un brave garçon, dit le petit bossu. Mais, est-il capable d'aimer, et l'aimera-t-il?

– Je ne sais pas, répondit La Brière. A-t-elle parlé de moi? demanda-t-il après un moment de silence.

– Oui, dit Butscha qui redit à La Brière le mot échappé à Modeste sur les déguisements.

Le Référendaire alla se jeter sur un banc, et s'y cacha la tête dans ses mains; il ne pouvait retenir ses larmes et ne voulait pas les laisser voir à Butscha; mais le nain était homme à les deviner.

– Qu'avez-vous, monsieur? demanda Butscha.

– Elle a raison!.. dit La Brière en se relevant brusquement, je suis un misérable.

Il raconta la tromperie à laquelle l'avait convié Canalis; mais en faisant observer à Butscha qu'il avait voulu détromper Modeste avant qu'elle se fût démasquée, et il se répandit en apostrophes assez enfantines sur le malheur de sa destinée. Butscha reconnut sympathiquement l'amour dans sa vigoureuse et sapide naïveté, dans ses vraies, dans ses profondes anxiétés.

– Mais pourquoi, dit-il au Référendaire, ne vous développez-vous pas devant mademoiselle Modeste, et laissez-vous votre rival faire ses exercices…

– Ah! vous n'avez donc pas senti, lui dit La Brière, votre gorge se serrer dès qu'il s'agit de lui parler… Vous ne sentez donc rien dans la racine de vos cheveux, rien à la surface de la peau, quand elle vous regarde, ne fût-ce que d'un œil distrait…

– Mais vous avez eu assez de jugement pour être d'une tristesse morne quand elle a, en quelque sorte, dit à son digne père: – Vous êtes une ganache.

– Monsieur, je l'aime trop pour ne pas avoir senti comme la lame d'un poignard entrer dans mon cœur, en l'entendant ainsi donner un démenti aux perfections que je lui trouve.

– Canalis, lui, l'a justifiée, répondit Butscha.

– Si elle avait plus d'amour-propre que de cœur, elle ne serait pas regrettable, répliqua La Brière.

En ce moment Modeste, suivie de Canalis qui venait de perdre, sortit avec son père et madame Dumay, pour respirer l'air d'une nuit étoilée. Pendant que sa fille se promenait avec le poëte, Charles Mignon se détacha d'elle pour venir auprès de La Brière.

– Votre ami, monsieur, aurait dû se faire avocat, dit-il en souriant et regardant le jeune homme avec attention.

– Ne vous hâtez pas de juger un poëte avec la sévérité que vous pourriez avoir pour un homme ordinaire, comme moi par exemple, monsieur le comte, répondit La Brière. Le poëte a sa mission. Il est destiné par sa nature à voir la poésie des questions, de même qu'il exprime celle de toute chose; aussi, là où vous le croyez en opposition avec lui-même, est-il fidèle à sa vocation. C'est le peintre, faisant également bien une madone et une courtisane. Molière a raison dans ses personnages de vieillard et dans ceux de ses jeunes gens, et Molière avait certes le jugement sain. Ces jeux de l'esprit, corrupteurs chez les hommes secondaires, n'ont aucune influence sur le caractère chez les vrais grands hommes.

Charles Mignon serra la main à La Brière, en lui disant: – Cette facilité pourrait néanmoins servir à se justifier à soi-même des actions diamétralement opposées, surtout en politique.

– Ah! mademoiselle, répondait en ce moment Canalis d'une voix câline à une malicieuse observation de Modeste, ne croyez pas que la multiplicité des sensations ôte la moindre force aux sentiments. Les poëtes, plus que les autres hommes, doivent aimer avec constance et foi. D'abord ne soyez pas jalouse de ce qu'on appelle la Muse. Heureuse la femme d'un homme occupé! Si vous entendiez les plaintes des femmes qui subissent le poids de l'oisiveté des maris sans fonctions ou à qui la richesse laisse de grands loisirs, vous sauriez que le principal bonheur d'une Parisienne est la liberté, la royauté chez elle. Or, nous autres, nous laissons prendre à une femme le sceptre chez nous, car il nous est impossible de descendre à la tyrannie exercée par les petits esprits. Nous avons mieux à faire… Si jamais je me mariais, ce qui, je vous le jure, est une catastrophe très éloignée pour moi, je voudrais que ma femme eût la liberté morale que garde une maîtresse et qui peut-être est la source où elle puise toutes ses séductions.

Canalis déploya sa verve et ses grâces en parlant amour, mariage, adoration de la femme, en controversant avec Modeste jusqu'à ce que monsieur Mignon, qui vint les rejoindre, eût trouvé dans un moment de silence l'occasion de prendre sa fille par le bras et de l'amener devant Ernest à qui le digne soldat avait conseillé de tenter une explication.

– Mademoiselle, dit Ernest d'une voix altérée, il m'est impossible de rester sous le poids de votre mépris. Je ne me défends pas, je ne cherche pas à me justifier, je veux seulement vous faire observer qu'avant de lire votre flatteuse lettre adressée à la personne, et non plus au poëte, la dernière enfin, je voulais, et je vous l'ai fait savoir par un mot écrit du Havre, dissiper l'erreur où vous étiez. Tous les sentiments que j'ai eu le bonheur de vous exprimer sont sincères. Une espérance a lui pour moi quand, à Paris, monsieur votre père s'est dit pauvre; mais, maintenant, si tout est perdu, si je n'ai plus que des regrets éternels, pourquoi resterais-je ici où tout est supplice pour moi?.. Laissez-moi donc emporter un sourire de vous, il sera gravé dans mon cœur.

– Monsieur, répondit Modeste qui parut froide et distraite, je ne suis pas la maîtresse ici; mais, certes, je serais au désespoir d'y retenir ceux qui n'y trouvent ni plaisir ni bonheur.

Elle laissa le Référendaire en prenant le bras de madame Dumay pour rentrer. Quelques instants après tous les personnages de cette scène domestique, de nouveau réunis au salon, furent assez surpris de voir Modeste assise auprès du duc d'Hérouville, et coquetant avec lui comme aurait pu le faire la plus rusée Parisienne; elle s'intéressait à son jeu, lui donnait les conseils qu'il demandait, et trouva l'occasion de lui dire des choses flatteuses en élevant le hasard de la noblesse sur la même ligne que les hasards du talent et de la beauté. Canalis savait ou croyait savoir la raison de ce changement, il avait voulu piquer Modeste en traitant le mariage de catastrophe et en s'en montrant éloigné; mais, comme tous ceux qui jouent avec le feu, ce fut lui qui se brûla. La fierté de Modeste, son dédain alarmèrent le poëte, il revint à elle en donnant le spectacle d'une jalousie d'autant plus visible qu'elle était jouée. Modeste, implacable comme les anges, savoura le plaisir que lui causait l'exercice de son pouvoir, et naturellement elle en abusa. Le duc d'Hérouville n'avait jamais connu pareille fête: une femme lui souriait! A onze heures du soir, heure indue au Chalet, les trois prétendus sortirent, le duc en trouvant Modeste charmante, Canalis en la trouvant excessivement coquette, et La Brière navré de sa dureté.

Pendant huit jours l'héritière fut avec ses trois prétendus ce qu'elle avait été durant cette soirée, en sorte que le poëte parut l'emporter sur ses rivaux, malgré les boutades et les fantaisies qui donnaient de temps en temps de l'espoir au duc d'Hérouville. Les irrévérences de Modeste envers son père, les libertés excessives qu'elle prenait avec lui; ses impatiences avec sa mère aveugle en lui rendant comme à regret ces petits services qui naguère étaient le triomphe de sa piété filiale, semblaient être l'effet d'un caractère fantasque et d'une gaieté tolérée dès l'enfance. Quand Modeste allait trop loin, elle se faisait de la morale à elle-même, et attribuait ses légèretés, ses incartades à son esprit d'indépendance. Elle avouait au duc et à Canalis son peu de goût pour l'obéissance, et le regardait comme un obstacle réel à son établissement, en interrogeant ainsi le moral de ses prétendus, à la manière de ceux qui trouent la terre pour en ramener de l'or, du charbon, du tuf ou de l'eau.

– Je ne trouverai jamais, disait-elle la veille du jour où l'installation de la famille à la Villa devait avoir lieu, de mari qui supportera mes caprices avec la bonté de mon père qui ne s'est jamais démentie, avec l'indulgence de mon adorable mère.

– Ils se savent aimés, mademoiselle, dit La Brière.

– Soyez sûre, mademoiselle, que votre mari connaîtra toute la valeur de son trésor, ajouta le duc.

– Vous avez plus d'esprit et de résolution qu'il n'en faut pour discipliner un mari, dit Canalis en riant.

Modeste sourit comme Henri IV dut sourire après avoir révélé, par trois réponses à une question insidieuse, le caractère de ses trois principaux ministres à un ambassadeur étranger.

Le jour du dîner, Modeste, entraînée par la préférence qu'elle accordait à Canalis, se promena longtemps seule avec lui sur le terrain sablé qui se trouvait entre la maison et le boulingrin orné de fleurs. Aux gestes du poëte, à l'air de la jeune héritière, il était facile de voir qu'elle écoutait favorablement Canalis; aussi les deux demoiselles d'Hérouville vinrent-elles interrompre ce scandaleux tête-à-tête; et, avec l'adresse naturelle aux femmes en semblable occurrence, elles mirent la conversation sur la cour, sur l'éclat d'une charge de la couronne, en expliquant la différence qui existait entre les charges de la maison du roi et celles de la couronne; elles tâchèrent de griser Modeste en s'adressant à son orgueil et lui montrant une des plus hautes destinées à laquelle une femme pouvait alors aspirer.

– Avoir pour fils un duc, s'écria la vieille demoiselle, est un avantage positif. Ce titre est une fortune, hors de toute atteinte, qu'on donne à ses enfants.

– A quel hasard, dit Canalis assez mécontent d'avoir vu son entretien rompu, devons-nous attribuer le peu de succès que monsieur le Grand-Écuyer a eu jusqu'à présent dans l'affaire où ce titre peut le plus servir les prétentions d'un homme?

Les deux demoiselles jetèrent à Canalis un regard chargé d'autant de venin qu'en insinue la morsure d'une vipère, et furent si décontenancées par le sourire railleur de Modeste, qu'elles se trouvèrent sans un mot de réponse.

– Monsieur le Grand-Écuyer, dit Modeste à Canalis, ne vous a jamais reproché l'humilité que vous inspire votre gloire: pourquoi lui en vouloir de sa modestie?

– Il ne s'est d'ailleurs pas encore rencontré, dit la vieille demoiselle, une femme digne du rang de mon neveu. Nous en avons vu qui n'avaient que la fortune de cette position; d'autres qui, sans la fortune, en avaient tout l'esprit; et j'avoue que nous avons bien fait d'attendre que Dieu nous offrît l'occasion de connaître une personne en qui se rencontrent et la noblesse et l'esprit et la fortune d'une duchesse d'Hérouville.

– Il y a, ma chère Modeste, dit Hélène d'Hérouville en emmenant sa nouvelle amie à quelques pas de là, mille barons de Canalis dans le royaume comme il y a cent poëtes à Paris qui le valent; et il est si peu grand homme que, moi, pauvre fille destinée à prendre le voile faute d'une dot, je ne voudrais pas de lui! Vous ne savez d'ailleurs pas ce que c'est qu'un jeune homme exploité depuis dix ans par la duchesse de Chaulieu. Il n'y a vraiment qu'une vieille femme de soixante ans bientôt qui puisse se soumettre aux petites indispositions dont est, dit-on, affligé le grand poëte, et dont la moindre fut, chez Louis XIV, un défaut insupportable; mais la duchesse n'en souffre pas autant, il est vrai, qu'en souffrirait une femme, elle ne l'a pas toujours chez elle comme on a un mari…

Et, pratiquant l'une des manœuvres particulières aux femmes entre elles, Hélène d'Hérouville répéta d'oreille à oreille les calomnies que les femmes jalouses de madame de Chaulieu colportaient sur le poëte. Ce petit détail, assez commun dans les conversations des jeunes personnes, montre avec quel acharnement on se disputait déjà la fortune du comte de la Bastie.

En dix jours, les opinions du Chalet avaient beaucoup varié sur les trois personnages qui prétendaient à la main de Modeste. Ce changement, tout au désavantage de Canalis, se basait sur des considérations de nature à faire profondément réfléchir les porteurs d'une gloire quelconque. On ne peut nier, à voir la passion avec laquelle on poursuit un autographe, que la curiosité publique ne soit vivement excitée par la Célébrité. La plupart des gens de province ne se rendent évidemment pas un compte exact des procédés que les gens illustres emploient pour mettre leur cravate, marcher sur le boulevard, bayer aux corneilles ou manger une côtelette; car, lorsqu'ils aperçoivent un homme vêtu des rayons de la mode ou resplendissant d'une faveur plus ou moins passagère, mais toujours enviée, les uns disent: – «Oh! c'est ça!» ou bien: – «C'est drôle!» et autres exclamations bizarres. En un mot, le charme étrange que cause toute espèce de gloire, même justement acquise, ne subsiste pas. C'est, surtout pour les gens superficiels, moqueurs ou envieux, une sensation rapide comme l'éclair et qui ne se renouvelle point. Il semble que la gloire, de même que le soleil, chaude et lumineuse à distance, est, si l'on s'en approche, froide comme la sommité d'une alpe. Peut-être l'homme n'est-il réellement grand que pour ses pairs; peut-être les défauts inhérents à la condition humaine disparaissent-ils plutôt à leurs yeux qu'à ceux des vulgaires admirateurs. Pour plaire tous les jours, un poëte serait donc tenu de déployer les grâces mensongères des gens qui savent se faire pardonner leur obscurité par leurs façons aimables et par leurs complaisants discours; car, outre le génie, chacun lui demande les plates vertus de salon et le berquinisme de famille. Le grand poëte du faubourg Saint-Germain, qui ne voulut pas se plier à cette loi sociale, vit succéder une insultante indifférence à l'éblouissement causé par sa conversation des premières soirées. L'esprit prodigué sans mesure produit sur l'âme l'effet d'une boutique de cristaux sur les yeux; c'est assez dire que le feu, que le brillant de Canalis fatigua promptement des gens qui, selon leur mot, aimaient le solide. Tenu bientôt de se montrer homme ordinaire, le poëte rencontra de nombreux écueils sur un terrain où La Brière conquit les suffrages de ceux qui d'abord l'avaient trouvé maussade. On éprouva le besoin de se venger de la réputation de Canalis en lui préférant son ami. Les meilleures personnes sont ainsi faites. Le simple et bon Référendaire n'offensait aucun amour-propre; en revenant à lui, chacun lui découvrit du cœur, une grande modestie, une discrétion de coffre-fort et une excellente tenue. Le duc d'Hérouville mit, comme valeur politique, Ernest beaucoup au-dessus de Canalis. Le poëte, inégal, ambitieux et mobile comme le Tasse, aimait le luxe, la grandeur, il faisait des dettes; tandis que le jeune Conseiller, d'un caractère égal, vivait sagement, utile sans fracas, attendant les récompenses sans les quêter, et faisait des économies. Canalis avait d'ailleurs donné raison aux bourgeois qui l'observaient. Depuis deux ou trois jours, il se laissait aller à des mouvements d'impatience, à des abattements, à ces mélancolies sans raison apparente, à ces changements d'humeur, fruits du tempérament nerveux des poëtes. Ces originalités (le mot de la province) engendrées par l'inquiétude que lui causaient ses torts, grossis de jour en jour, envers la duchesse de Chaulieu à laquelle il devait écrire sans pouvoir s'y résoudre, furent soigneusement remarquées par la douce Américaine, par la digne madame Latournelle, et devinrent le sujet de plus d'une causerie entre elles et madame Mignon. Canalis ressentit les effets de ces causeries sans se les expliquer. L'attention ne fut plus la même, les visages ne lui offrirent plus cet air ravi des premiers jours; tandis qu'Ernest commençait à se faire écouter. Depuis deux jours, le poëte essayait donc de séduire Modeste, et profitait de tous les instants où il pouvait se trouver seul avec elle pour l'envelopper dans les filets d'un langage passionné. Le coloris de Modeste avait appris aux deux filles avec quel plaisir l'héritière écoutait de délicieux concetti délicieusement dits; et, inquiètes d'un tel progrès, elles venaient de recourir à l'ultima ratio des femmes en pareil cas, à ces calomnies qui manquent rarement leur effet en s'adressant aux répugnances physiques les plus violentes. Aussi, en se mettant à table, le poëte aperçut-il des nuages sur le front de son idole, il y lut les perfidies de mademoiselle d'Hérouville, et jugea nécessaire de se proposer lui-même pour mari dès qu'il pourrait parler à Modeste. En entendant quelques propos aigres-doux, quoique polis, échangés entre Canalis et les deux nobles filles, Gobenheim poussa le coude à Butscha son voisin pour lui montrer le poëte et le Grand-Écuyer.

– Ils se démoliront l'un par l'autre, lui dit-il à l'oreille.

– Canalis a bien assez de génie pour se démolir à lui tout seul, répondit le nain.

Pendant le dîner, qui fut d'une excessive magnificence et admirablement bien servi, le duc remporta sur Canalis un grand avantage. Modeste, qui la veille avait reçu ses habits de cheval, parla de promenades à faire aux environs. Par le tour que prit la conversation, elle fut amenée à manifester le désir de voir une chasse à courre, plaisir qui lui était inconnu. Aussitôt le duc proposa de donner à mademoiselle Mignon le spectacle d'une chasse dans une forêt de la Couronne, à quelques lieues du Havre. Grâce à ses relations avec le prince de Cadignan, Grand-Veneur, il entrevit les moyens de déployer aux yeux de Modeste un faste royal, de la séduire en lui montrant le monde fascinant de la cour et lui faisant souhaiter de s'y introduire par un mariage. Des coups d'œil échangés entre le duc et les deux demoiselles d'Hérouville que surprit Canalis, disaient assez: «A nous l'héritière!» pour que le poëte, réduit à ses splendeurs personnelles, se hâtât d'obtenir un gage d'affection. Presque effrayée de s'être avancée au delà de ses intentions avec les d'Hérouville, Modeste, en se promenant après le dîner dans le parc, affecta d'aller un peu en avant de la compagnie avec Melchior. Par une curiosité de jeune fille, et assez légitime, elle laissa deviner les calomnies dites par Hélène; et sur une exclamation de Canalis, elle lui demanda le secret qu'il promit.

– Ces coups de langue, dit-il, sont de bonne guerre dans le grand monde; votre probité s'en effarouche et moi j'en ris, j'en suis même heureux. Ces demoiselles doivent croire les intérêts de Sa Seigneurie bien en danger pour y avoir recours.

Et, profitant aussitôt de l'avantage que donne une communication de ce genre, Canalis mit à sa justification une telle verve de plaisanterie, une passion si spirituellement exprimée en remerciant Modeste d'une confidence où il se dépêchait de voir un peu d'amour, qu'elle se vit tout aussi compromise avec le poëte qu'avec le Grand-Écuyer. Canalis, sentant la nécessité d'être hardi, se déclara nettement. Il fit à Modeste des serments où sa poésie rayonna comme la lune ingénieusement invoquée, où brilla la description de la beauté de cette charmante blonde admirablement habillée pour cette fête de famille. Cette exaltation de commande, à laquelle le soir, le feuillage, le ciel et la terre, la nature entière servirent de complices, entraîna cet avide amant au delà de toute raison; car il parla de son désintéressement et sut rajeunir par les grâces de son style le fameux thème: Quinze cents francs et ma Sophie de Diderot, ou Une chaumière et ton cœur! de tous les amants qui connaissent bien la fortune d'un beau-père.

– Monsieur, dit Modeste après avoir savouré la mélodie de ce concerto si admirablement exécuté sur un thème connu, la liberté que me laissent mes parents m'a permis de vous entendre; mais c'est à eux que vous devriez vous adresser.

– Eh bien! s'écria Canalis, dites-moi que, si j'obtiens leur aveu, vous ne demanderez pas mieux que de leur obéir.

– Je sais d'avance, répondit-elle, que mon père a des fantaisies qui peuvent contrarier le juste orgueil d'une vieille maison comme la vôtre, car il désire voir porter son titre et son nom par ses petits-fils.

– Eh! chère Modeste, quels sacrifices ne ferait-on pas pour confier sa vie à un ange gardien tel que vous?

– Vous me permettrez de ne pas décider en un instant du sort de toute ma vie, dit-elle en rejoignant les demoiselles d'Hérouville.

En ce moment ces deux nobles filles caressaient les vanités du petit Latournelle, afin de le mettre dans leurs intérêts. Mademoiselle d'Hérouville, à qui, pour la distinguer de sa nièce Hélène, il faut donner exclusivement le nom patrimonial, donnait à entendre au notaire que la place de président du tribunal au Havre, dont disposerait Charles X en leur faveur, était une retraite due à son talent de légiste et à sa probité. Butscha, qui se promenait avec La Brière et qui s'effrayait des progrès de l'audacieux Melchior, trouva moyen de causer pendant quelques minutes au bas du perron avec Modeste, au moment où l'on rentra pour se livrer aux taquinages de l'inévitable whist.

– Mademoiselle, j'espère que vous ne lui dites pas encore Melchior?.. lui demanda-t-il à voix basse.

– Peu s'en faut! mon nain mystérieux, répondit-elle en souriant à faire damner un ange.

– Grand Dieu! s'écria le clerc en laissant tomber ses mains qui frôlèrent les marches.

– Eh bien! ne vaut-il pas ce haineux et sombre Référendaire à qui vous vous intéressez? reprit-elle en prenant pour Ernest un de ces airs hautains dont le secret n'appartient qu'aux jeunes filles, comme si la Virginité leur prêtait des ailes pour s'envoler si haut. Est-ce votre petit monsieur de La Brière qui m'accepterait sans dot? dit-elle après une pause.

– Demandez à monsieur votre père? répliqua Butscha qui fit quelques pas pour emmener Modeste à une distance respectable des fenêtres. Écoutez-moi, mademoiselle. Vous savez que celui qui vous parle est prêt à vous donner non seulement sa vie, mais encore son honneur, en tout temps, à tout moment; ainsi vous pouvez croire en lui, vous pouvez lui confier ce que peut-être vous ne diriez pas à votre père. Eh bien, ce sublime Canalis vous a-t-il tenu le langage désintéressé qui vous fait jeter ce reproche à la face du pauvre Ernest?

– Oui.

– Y croyez-vous?

– Ceci, mau-clerc, reprit-elle en lui donnant un des dix ou douze surnoms qu'elle lui avait trouvés, m'a l'air de mettre en doute la puissance de mon amour-propre.

– Vous riez, chère mademoiselle; ainsi rien n'est sérieux, et j'espère alors que vous vous moquez de lui.

– Que penseriez-vous de moi, monsieur Butscha, si je me croyais le droit de railler quelqu'un de ceux qui me font l'honneur de me vouloir pour femme? Sachez, maître Jean, que, même en ayant l'air de mépriser le plus méprisable des hommages, une fille est toujours flattée de l'obtenir…

– Ainsi, je vous flatte?.. dit le clerc en montrant sa figure illuminée comme l'est une ville pour une fête.

– Vous?.. dit-elle. Vous me témoignez la plus précieuse de toutes les amitiés, un sentiment désintéressé comme celui d'une mère pour sa fille! ne vous comparez à personne, car mon père lui-même est obligé de se dévouer à moi. – Elle fit une pause. – Je ne puis pas dire que je vous aime, dans le sens que les hommes donnent à ce mot, mais ce que je vous accorde est éternel, et ne connaîtra jamais de vicissitudes.

– Eh bien, dit Butscha qui feignit de ramasser un caillou pour baiser le bout des souliers de Modeste en y laissant une larme, permettez-moi donc de veiller sur vous, comme un dragon veille sur un trésor. Le poëte vous a déployé tout à l'heure la dentelle de ses précieuses phrases, le clinquant des promesses. Il a chanté son amour sur la plus belle corde de sa lyre, n'est-ce pas?.. Si dès que ce noble amant aura la certitude de votre peu de fortune, vous le voyez changeant de conduite, embarrassé, froid; en ferez-vous encore votre mari, lui donnerez-vous toujours votre estime?..

– Ce serait un Francisque Althor?.. demanda-t-elle avec un geste où se peignit un amer dégoût.

– Laissez-moi le plaisir de produire ce changement de décoration, dit Butscha. Non seulement, je veux que ce soit subit; mais, après, je ne désespère pas de vous rendre votre poëte amoureux de nouveau, de lui faire souffler alternativement le froid et le chaud sur votre cœur aussi gracieusement qu'il soutient le pour et le contre dans la même soirée, sans quelquefois s'en apercevoir.

– Si vous avez raison, dit-elle, à qui se fier?..

– A celui qui vous aime véritablement.

– Au petit duc?..

Butscha regarda Modeste. Tous deux, ils firent quelques pas en silence. La jeune fille fut impénétrable, elle ne sourcilla pas.

– Mademoiselle, me permettez-vous d'être le traducteur des pensées tapies au fond de votre cœur, comme des mousses marines sous les eaux, et que vous ne voulez pas vous expliquer.

– Eh! quoi, dit Modeste, mon conseiller-intime-privé-actuel serait encore un miroir?..

– Non, mais un écho, répondit-il en accompagnant ce mot d'un geste empreint d'une sublime modestie. Le duc vous aime, mais il vous aime trop. Si j'ai bien compris, moi nain, l'infinie délicatesse de votre cœur, il vous répugnerait d'être adorée comme un Saint-Sacrement dans son tabernacle. Mais, comme vous êtes éminemment femme, vous ne voulez pas plus voir un homme sans cesse à vos pieds et de qui vous seriez éternellement sûre, que vous ne voudriez d'un égoïste, comme Canalis, qui se préférerait à vous… Pourquoi? je n'en sais rien. Je me ferai femme et vieille femme pour savoir la raison de ce programme que j'ai lu dans vos yeux, et qui peut-être est celui de toutes les filles. Néanmoins, vous avez dans votre grande âme un besoin d'adoration. Quand un homme est à vos genoux, vous ne pouvez pas vous mettre aux siens. – On ne va pas loin ainsi, disait Voltaire. Le petit duc a donc trop de génuflexions dans le moral; et Canalis pas assez, pour ne pas dire point du tout. Aussi deviné-je la malice cachée de vos sourires, quand vous vous adressez au Grand-Écuyer, quand il vous parle, quand vous lui répondez. Vous ne pouvez jamais être malheureuse avec le duc, tout le monde vous approuvera si vous le choisissez pour mari, mais vous ne l'aimerez point. Le froid de l'égoïsme et la chaleur excessive d'une extase continuelle produisent sans doute dans le cœur de toutes les femmes une négation. Évidemment, ce n'est pas ce triomphe perpétuel qui vous prodiguera les délices infinies du mariage que vous rêvez, où il se rencontre des obéissances qui rendent fière, où l'on fait de grands petits sacrifices cachés avec bonheur, où l'on ressent des inquiétudes sans cause, où l'on attend avec ivresse des succès, où l'on plie avec joie devant des grandeurs imprévues, où l'on est compris jusque dans ses secrets, où parfois une femme protége de son amour son protecteur…

– Vous êtes sorcier! dit Modeste.

– Vous ne trouverez pas non plus cette douce égalité de sentiments, ce partage continu de la vie et cette certitude de plaire qui fait accepter le mariage, en épousant un Canalis, un homme qui ne pense qu'à lui, dont le moi est la note unique, dont l'attention ne s'est pas encore abaissée jusqu'à se prêter à votre père ou au Grand-Écuyer!.. un ambitieux du second ordre à qui votre dignité, votre obéissance importent peu, qui fera de vous une chose nécessaire dans sa maison, et qui vous insulte déjà par son indifférence en fait d'honneur! Oui, vous vous permettriez de souffleter votre mère, Canalis fermerait les yeux pour pouvoir se nier votre crime à lui-même, tant il a soif de votre fortune. Ainsi, mademoiselle, je ne pensais ni au grand poëte qui n'est qu'un petit comédien, ni à Sa Seigneurie qui ne serait pour vous qu'un beau mariage et non pas un mari…

– Butscha, mon cœur est un livre blanc où vous gravez vous-même ce que vous y lisez, répondit Modeste. Vous êtes entraîné par votre haine de province contre tout ce qui vous force à regarder plus haut que la tête. Vous ne pardonnez pas au poëte d'être un homme politique, de posséder une belle parole, d'avoir un immense avenir, et vous calomniez ses intentions…

– Lui?.. mademoiselle. Il vous tournera le dos du jour au lendemain avec la lâcheté d'un Vilquin.

– Oh! faites-lui jouer cette scène de comédie, et…

– Sur tous les tons, dans trois jours, mercredi, souvenez-vous-en. Jusque-là, mademoiselle, amusez-vous à entendre tous les airs de cette serinette, afin que les ignobles dissonances de la contre-partie en ressortent mieux.

Modeste rentra gaiement au salon où, seul de tous les hommes, La Brière, assis dans l'embrasure d'une fenêtre, d'où, sans doute, il avait contemplé son idole, se leva comme si quelque huissier eût crié: La Reine! Ce fut un mouvement respectueux plein de cette vive éloquence particulière au geste et qui surpasse celle des plus beaux discours. L'amour parlé ne vaut pas l'amour prouvé, toutes les jeunes filles de vingt ans en ont cinquante pour pratiquer cet axiome. Là est le grand argument des séducteurs. Au lieu de regarder Modeste en face, comme le fit Canalis qui la salua par un hommage public, l'amant dédaigné la suivit d'un long regard en dessous, humble à la façon de Butscha, presque craintif. La jeune héritière remarqua cette contenance en allant se placer auprès de Canalis au jeu de qui elle parut s'associer. Durant la conversation, La Brière apprit par un mot de Modeste à son père qu'elle reprendrait mercredi l'exercice du cheval; elle lui faisait observer qu'il lui manquait une cravache en harmonie avec la somptuosité de ses habits d'écuyère. Le Référendaire lança sur le nain un regard qui petilla comme un incendie; et, quelques instants après, ils piétinaient tous deux sur la terrasse.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
05 temmuz 2017
Hacim:
813 s. 6 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain