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Kitabı oku: «La Comédie humaine, Volume 4», sayfa 24
La simplicité de cet aveu parti du cœur, et où la plainte était sincère, toucha Modeste.
– Aujourd'hui, dit le poëte, personne en France, monsieur le duc, n'est assez riche pour faire la folie d'épouser une femme pour sa valeur personnelle, pour ses grâces, pour son caractère ou pour sa beauté…
Le colonel regarda Canalis d'une singulière manière après avoir examiné Modeste dont le visage ne montrait plus aucun étonnement.
– C'est pour des gens d'honneur, dit alors le colonel, un bel emploi de la richesse que de la destiner à réparer l'outrage du temps dans de vieilles maisons historiques.
– Oui, papa! répondit gravement la jeune fille.
Le colonel invita le duc et Canalis à dîner chez lui sans cérémonie, et dans leurs habits de cheval, en leur donnant l'exemple du négligé. Quand, à son retour, Modeste alla changer de toilette, elle regarda curieusement le bijou rapporté de Paris et qu'elle avait si cruellement dédaigné.
– Comme on travaille, aujourd'hui! dit-elle à Françoise Cochet devenue sa femme de chambre.
– Et ce pauvre garçon, mademoiselle, qui a la fièvre…
– Qui t'a dit cela?..
– Monsieur Butscha! Il est venu me prier de vous faire observer que vous vous seriez sans doute aperçue déjà qu'il vous avait tenu parole au jour dit!
Modeste descendit au salon dans une mise d'une simplicité royale.
– Mon cher père, dit-elle à haute voix en prenant le colonel par le bras, allez savoir des nouvelles de monsieur de La Brière et reportez-lui, je vous en prie, son cadeau. Vous pouvez alléguer que mon peu de fortune autant que mes goûts m'interdisent de porter des bagatelles qui ne conviennent qu'à des reines ou à des courtisanes. Je ne puis d'ailleurs rien accepter que d'un promis. Priez ce brave garçon de garder la cravache jusqu'à ce que vous sachiez si vous êtes assez riche pour la lui racheter.
– Ma petite fille est donc pleine de bon sens? dit le colonel en embrassant Modeste au front.
Canalis profita d'une conversation engagée entre le duc d'Hérouville et madame Mignon pour aller sur la terrasse où Modeste le rejoignit, attirée par la curiosité, tandis qu'il la crut amenée par le désir d'être madame de Canalis. Effrayé de l'impudeur avec laquelle il venait d'accomplir ce que les militaires appellent un quart de conversion, et que, selon la jurisprudence des ambitieux, tout homme dans sa position aurait fait tout aussi brusquement, il chercha des raisons plausibles à donner en voyant venir l'infortunée Modeste.
– Chère Modeste, lui dit-il en prenant un ton câlin, aux termes où nous en sommes, sera-ce vous déplaire que de vous faire remarquer combien vos réponses à propos de monsieur d'Hérouville sont pénibles pour un homme qui aime, mais surtout pour un poëte dont l'âme est femme, est nerveuse, et qui ressent les mille jalousies d'un amour vrai. Je serais un bien triste diplomate si je n'avais pas deviné que vos premières coquetteries, vos inconséquences calculées ont eu pour but d'étudier nos caractères…
Modeste leva la tête par un mouvement intelligent, rapide et coquet dont le type n'est peut-être que dans les animaux chez qui l'instinct produit des miracles de grâce.
– … Aussi, rentré chez moi, n'en étais-je plus la dupe. Je m'émerveillais de votre finesse en harmonie avec votre caractère et votre physionomie. Soyez tranquille, je n'ai jamais supposé que tant de duplicité factice ne fût pas l'enveloppe d'une candeur adorable. Non, votre esprit, votre instruction, n'ont rien ravi à cette précieuse innocence que nous demandons à une épouse. Vous êtes bien la femme d'un poëte, d'un diplomate, d'un penseur, d'un homme destiné à connaître de chanceuses situations dans la vie, et je vous admire autant que je me sens d'attachement pour vous. Je vous en supplie, si vous n'avez pas joué la comédie avec moi, hier quand vous acceptiez la foi d'un homme dont la vanité va se changer en orgueil en se voyant choisi par vous, dont les défauts deviendront des qualités à votre divin contact, ne heurtez pas en lui le sentiment qu'il a porté jusqu'au vice?.. Dans mon âme, la jalousie est un dissolvant, et vous m'en avez révélé toute la puissance, elle est affreuse, elle y détruit tout. Oh!.. il ne s'agit pas de la jalousie à l'Othello! reprit-il à un geste que fit Modeste, fi donc!.. il s'agit de moi-même! je suis gâté sur ce point. Vous connaissez l'affection unique à laquelle je suis redevable du seul bonheur dont j'aie joui, bien incomplet d'ailleurs! (Il hocha la tête.) L'amour est peint en enfant chez tous les peuples parce qu'il ne se conçoit pas lui-même sans toute la vie à lui… Eh bien! ce sentiment avait son terme indiqué par la nature. Il était mort-né. La maternité la plus ingénieuse a deviné, a calmé ce point douloureux de mon cœur, car une femme qui se sent, qui se voit mourir aux joies de l'amour, a des ménagements angéliques; aussi la duchesse ne m'a-t-elle pas donné la moindre souffrance en ce genre. En dix ans, il n'y a eu ni une parole, ni un regard détournés de son but. J'attache aux paroles, aux pensées, aux regards plus de valeur que ne leur en accordent les gens ordinaires. Si, pour moi, un regard est un trésor immense, le moindre doute est un poison mortel, il agit instantanément: je n'aime plus. A mon sens, et contrairement à celui de la foule qui aime à trembler, espérer, attendre, l'amour doit résider dans une sécurité complète, enfantine, infinie… Pour moi, le délicieux purgatoire que les femmes aiment à nous faire ici bas avec leur coquetterie est un bonheur atroce auquel je me refuse; pour moi, l'amour est ou le ciel, ou l'enfer. De l'enfer, je n'en veux pas, et je me sens la force de supporter l'éternel azur du paradis. Je me donne sans réserve, je n'aurai ni secret, ni doute, ni tromperie dans la vie à venir, je demande la réciprocité. Je vous offense peut-être en doutant de vous! songez que je ne vous parle en ceci, que de moi…
– Beaucoup; mais ce ne sera jamais trop, dit Modeste blessée par tous les piquants de ce discours où la duchesse de Chaulieu servait de massue, j'ai l'habitude de vous admirer, mon cher poëte.
– Eh bien! me promettez-vous cette fidélité canine que je vous offre, n'est-ce pas beau? n'est-ce pas ce que vous vouliez?..
– Pourquoi, cher poëte, ne recherchez-vous pas en mariage une muette qui serait aveugle et un peu sotte? Je ne demande pas mieux que de plaire en toute chose à mon mari; mais vous menacez une fille de lui ravir le bonheur particulier que vous lui arrangez, de le lui ravir au moindre geste, à la moindre parole, au moindre regard! Vous coupez les ailes à l'oiseau, et vous voulez le voir voltigeant. Je savais bien les poëtes accusés d'inconséquence… Oh! à tort, dit-elle au geste de dénégation que fit Canalis, car ce prétendu défaut vient de ce que le vulgaire ne se rend pas compte de la vivacité des mouvements de leur esprit. Mais je ne croyais pas qu'un homme de génie inventât les conditions contradictoires d'un jeu semblable, et l'appelât la vie? Vous demandez l'impossible pour avoir le plaisir de me prendre en faute, comme ces enchanteurs qui, dans les Contes Bleus, donnent des tâches à des jeunes filles persécutées que secourent de bonnes fées…
– Ici la fée serait l'amour vrai, dit Canalis d'un ton sec en voyant sa cause de brouille devinée par cet esprit fin et délicat que Butscha pilotait si bien.
– Vous ressemblez, cher poëte, en ce moment, à ces parents qui s'inquiètent de la dot de la fille avant de montrer celle de leur fils. Vous faites le difficile avec moi, sans savoir si vous en avez le droit. L'amour ne s'établit point par des conventions sèchement débattues. Le pauvre duc d'Hérouville se laisse faire avec l'abandon de l'oncle Tobie dans Sterne, à cette différence près que je ne suis pas la veuve Wadman, quoique veuve en ce moment de beaucoup d'illusions sur la poésie. Oui! nous ne voulons rien croire, nous autres jeunes filles, de ce qui dérange notre monde fantastique!.. On m'avait tout dit à l'avance! Ah! vous me faites une mauvaise querelle indigne de vous, je ne reconnais pas le Melchior d'hier.
– Parce que Melchior a reconnu chez vous une ambition avec laquelle vous comptez encore…
Modeste toisa Canalis en lui jetant un regard impérial.
– … Mais je serai quelque jour ambassadeur et pair de France, tout comme lui.
– Vous me prenez pour une bourgeoise, dit-elle en remontant le perron. Mais elle se retourna vivement et ajouta, perdant contenance, tant elle fut suffoquée: – C'est moins impertinent que de me prendre pour une sotte. Le changement de vos manières a sa raison dans les niaiseries que le Havre débite, et que Françoise, ma femme de chambre, vient de me répéter.
– Ah! Modeste, pouvez-vous le croire? dit Canalis en prenant une pose dramatique. Vous me supposeriez donc alors capable de ne vous épouser que pour votre fortune!
– Si je vous fais cette injure après vos édifiants discours au bord de la Seine, il ne tient qu'à vous de me détromper, et alors je serai tout ce que vous voudrez que je sois, dit-elle en le foudroyant de son dédain.
– Si tu penses me prendre à ce piége, se dit le poëte en la suivant, ma petite, tu me crois plus jeune que je ne le suis. Faut-il donc tant de façons avec une petite sournoise dont l'estime m'importe autant que celle du roi de Bornéo! Mais, en me prêtant un sentiment ignoble, elle donne raison à ma nouvelle attitude. Est-elle rusée?.. La Brière sera bâté, comme un petit sot qu'il est; et, dans cinq ans, nous rirons bien de lui avec elle!
La froideur que cette altercation avait jetée entre Canalis et Modeste fut visible le soir même à tous les yeux. Canalis se retira de bonne heure en prétextant de l'indisposition de La Brière, et il laissa le champ libre au Grand-Écuyer. Vers onze heures, Butscha, qui vint chercher sa patronne, dit en souriant tout bas à Modeste: – Avais-je raison?
– Hélas! oui, dit-elle.
– Mais avez-vous, selon nos conventions, entre-bâillé la porte, de manière qu'il puisse revenir?
– La colère m'a dominée, répondit Modeste. Tant de lâcheté m'a fait monter le sang au visage, et je lui ai dit son fait.
– Eh bien! tant mieux. Quand tous deux vous serez brouillés à ne plus vous parler gracieusement, je me charge de le rendre amoureux et pressant à vous tromper vous-même.
– Allons, Butscha, c'est un grand poëte, un gentilhomme, un homme d'esprit.
– Les huit millions de votre père sont plus que tout cela.
– Huit millions?.. dit Modeste.
– Mon patron, qui vend son Étude, va partir pour la Provence afin de diriger les acquisitions que propose Castagnould, le second de votre père. Le chiffre des contrats à faire pour reconstituer la terre de la Bastie monte à quatre millions, et votre père a consenti à tous les achats. Vous avez deux millions en dot, et le colonel en compte un pour votre établissement à Paris, un hôtel et le mobilier! Calculez.
– Ah! je puis être duchesse d'Hérouville, dit Modeste en regardant Butscha.
– Sans ce comédien de Canalis, vous auriez gardé sa cravache, comme venant de moi, dit le clerc en plaidant ainsi la cause de La Brière.
– Monsieur Butscha, voudriez-vous par hasard me marier à votre goût? dit Modeste en riant.
– Ce digne garçon aime autant que moi, vous l'avez aimé pendant huit jours, et c'est un homme de cœur, répondit le clerc.
– Et peut-il lutter avec une charge de la Couronne? il n'y en a que six: grand-aumônier, chancelier, grand-chambellan, grand-maître, connétable, grand-amiral; mais on ne nomme plus de connétables.
– Dans six mois, le peuple, mademoiselle, qui se compose d'une infinité de Butscha méchants, peut souffler sur toutes ces grandeurs. Et, d'ailleurs, que signifie la noblesse aujourd'hui? Il n'y a pas mille vrais gentilshommes en France. Les d'Hérouville viennent d'un huissier à verge de Robert de Normandie. Vous aurez bien des déboires avec ces deux vieilles filles à visage laminé! Si vous tenez au titre de duchesse, vous êtes du Comtat, le Pape aura bien autant d'égards pour vous que pour des marchands, il vous vendra quelque duché en nia ou en agno. Ne jouez donc pas votre bonheur pour une charge de la Couronne.
Les réflexions de Canalis pendant la nuit furent entièrement positives. Il ne vit rien de pis au monde que la situation d'un homme marié sans fortune. Encore tremblant du danger que lui avait fait courir sa vanité mise en jeu près de Modeste, le désir de l'emporter sur le duc d'Hérouville, et sa croyance aux millions de monsieur Mignon, il se demanda ce que la duchesse de Chaulieu devait penser de son séjour au Havre aggravé par un silence épistolaire de quatorze jours, alors qu'à Paris ils s'écrivaient l'un à l'autre quatre ou cinq lettres par semaine.
– Et la pauvre femme qui travaille pour m'obtenir le cordon de commandeur de la Légion et le poste de ministre auprès du grand-duc de Bade!.. s'écria-t-il.
Aussitôt, avec cette vivacité de décision qui, chez les poëtes comme chez les spéculateurs, résulte d'une vive intuition de l'avenir, il se mit à sa table et composa la lettre suivante.
A MADAME LA DUCHESSE DE CHAULIEU
«Ma chère Éléonore, tu seras sans doute étonnée de ne pas avoir encore reçu de mes nouvelles; mais le séjour que je fais ici n'a pas eu seulement ma santé pour motif, il s'agissait de m'acquitter en quelque sorte avec notre petit La Brière. Ce pauvre garçon est devenu très épris d'une certaine demoiselle Modeste de La Bastie, une petite fille pâle, insignifiante et filandreuse, qui, par parenthèse, a le vice d'aimer la littérature et se dit poëte pour justifier les caprices, les boutades et les variations d'un assez mauvais caractère. Tu connais Ernest, il est si facile de l'attraper que je n'ai pas voulu le laisser aller seul. Mademoiselle de La Bastie a singulièrement coqueté avec ton Melchior, elle était très disposée à devenir ta rivale, quoiqu'elle ait les bras maigres, peu d'épaules comme toutes les jeunes filles, la chevelure plus fade que celle de madame de Rochefide, et un petit œil gris fort suspect. J'ai mis le holà, peut-être trop brutalement, aux gracieusetés de cette Immodeste; mais l'amour unique est ainsi. Que m'importent les femmes de la terre, qui, toutes ensemble, ne te valent pas?
»Les gens avec qui je passe mon temps et qui forment les accompagnements de l'héritière sont bourgeois à faire lever le cœur. Plains-moi, je passe mes soirées avec des clercs de notaire, des notaresses, des caissiers, un usurier de province; et, certes, il y a loin de là aux soirées de la rue de Grenelle. La prétendue fortune du père qui revient de la Chine nous a valu la présence de l'éternel prétendant, le Grand-Écuyer, d'autant plus affamé de millions qu'il en faut six ou sept, dit-on, pour mettre en valeur les fameux marais d'Hérouville. Le roi ne sait pas combien est fatal le présent qu'il a fait au petit duc. Sa Grâce, qui ne se doute pas du peu de fortune de son désiré beau-père, n'est jaloux que de moi. La Brière fait son chemin auprès de son idole, à couvert de son ami qui lui sert de paravent. Nonobstant les extases d'Ernest, je pense, moi poëte, au solide; et les renseignements que je viens de prendre sur la fortune assombrissent l'avenir de notre secrétaire, dont la fiancée a des dents d'un fil inquiétant pour toute espèce de fortune. Si mon ange veut racheter quelques-uns de nos péchés, elle tâchera de savoir la vérité sur cette affaire en faisant venir et questionnant, avec la dextérité qui la caractérise, Mongenod son banquier. Monsieur Mignon, ancien colonel de cavalerie dans la Garde Impériale, a été pendant sept ans le correspondant de la maison Mongenod. On parle de deux cent mille francs de dot au plus, et je désirerais, avant de faire la demande de la demoiselle pour Ernest, avoir des données positives. Une fois nos gens accordés, je serai de retour à Paris. Je connais le moyen de tout finir au profit de notre amoureux, il s'agit d'obtenir la transmission du titre de comte au gendre de monsieur Mignon, et personne n'est plus qu'Ernest, à raison de ses services, à même d'obtenir cette faveur, surtout secondé par nous trois, toi, le duc et moi. Avec ses goûts, Ernest, qui deviendra facilement Maître des Comptes, sera très heureux à Paris en se voyant à la tête de vingt-cinq mille francs par an, une place inamovible et une femme, le malheureux!
»Oh! chère, qu'il me tarde de revoir la rue de Grenelle! Quinze jours d'absence, quand ils ne tuent pas l'amour, lui rendent l'ardeur des premiers jours, et tu sais mieux que moi peut-être, les raisons qui rendent mon amour éternel. Mes os, dans la tombe, t'aimeront encore! Aussi n'y tiendrais-je pas! Si je suis forcé de rester encore dix jours, j'irai pour quelques heures à Paris.
»Le duc m'a-t-il obtenu de quoi me pendre? Et auras-tu, ma chère vie, besoin de prendre les eaux de Baden l'année prochaine? Les roucoulements de notre Beau Ténébreux, comparés aux accents de l'amour heureux, semblable à lui-même dans tous ses instants depuis dix ans bientôt, m'ont donné beaucoup de mépris pour le mariage, je n'avais jamais vu ces choses-là de si près. Ah! chère, ce qu'on nomme la faute lie deux êtres bien mieux que la loi, n'est-ce pas?»
Cette idée servit de texte à deux pages de souvenirs et d'aspirations un peu trop intimes pour qu'il soit permis de les publier.
La veille du jour où Canalis mit cette épître à la poste, Butscha, qui répondit sous le nom de Jean Jacmin à une lettre de sa prétendue cousine Philoxène, donna douze heures d'avance à cette réponse sur la lettre du poëte. Au comble de l'inquiétude depuis quinze jours et blessée du silence de Melchior, la duchesse, qui avait dicté la lettre de Philoxène au cousin, venait de prendre des renseignements exacts sur la fortune du colonel Mignon, après la lecture de la réponse du clerc, un peu trop décisive pour un amour-propre quinquagénaire. En se voyant trahie, abandonnée pour des millions, Éléonore était en proie à un paroxysme de rage, de haine et de méchanceté froide. Philoxène frappa pour entrer dans la somptueuse chambre de sa maîtresse, elle la trouva les yeux pleins de larmes et resta stupéfaite de ce phénomène sans précédent depuis quinze ans qu'elle la servait.
– On expie le bonheur de dix ans en dix minutes! s'écriait la duchesse.
– Une lettre du Havre, madame.
Éléonore lut la prose de Canalis sans s'apercevoir de la présence de Philoxène dont l'étonnement s'accrut en voyant renaître la sérénité sur le visage de la duchesse, à mesure qu'elle avançait dans la lecture de la lettre. Tendez à un homme qui se noie une perche grosse comme une canne, il y voit une route royale de première classe; aussi l'heureuse Éléonore croyait-elle à la bonne foi de Canalis en lisant ces quatre pages où l'amour et les affaires, le mensonge et la vérité se coudoyaient. Elle, qui, le banquier sorti, venait de faire mander son mari pour empêcher la nomination de Melchior, s'il en était encore temps, fut prise d'un sentiment généreux qui monta jusqu'au sublime.
– Pauvre garçon! pensa-t-elle, il n'a pas eu la moindre pensée mauvaise! il m'aime comme au premier jour, il me dit tout. – Philoxène! dit-elle en voyant sa première femme de chambre debout et ayant l'air de ranger la toilette.
– Madame la duchesse?
– Mon miroir, mon enfant.
Éléonore se regarda, vit les lignes de rasoir tracées sur son front et qui disparaissaient à distance, elle soupira, car elle croyait par ce soupir dire adieu à l'amour. Elle conçut alors une pensée virile en dehors des petitesses de la femme, une pensée qui grise pour quelques moments, et dont l'enivrement peut expliquer la clémence de la Sémiramis du Nord quand elle maria sa jeune et belle rivale à Momonoff.
– Puisqu'il n'a pas failli, je veux lui faire avoir les millions et la fille, pensa-t-elle, si cette petite demoiselle Mignon est aussi laide qu'il le dit.
Trois coups, élégamment frappés, annoncèrent le duc à qui sa femme ouvrit elle-même.
– Ah! vous allez mieux, ma chère, s'écria-t-il avec cette joie factice que savent si bien jouer les courtisans et à l'expression de laquelle les niais se prennent.
– Mon cher Henri, répondit-elle, il est vraiment inconcevable que vous n'ayez pas encore obtenu la nomination de Melchior, vous qui vous êtes sacrifié pour le roi dans votre ministère d'un an, en sachant qu'il durerait à peine ce temps-là?
Le duc regarda Philoxène, et la femme de chambre montra par un signe imperceptible la lettre du Havre posée sur la toilette.
– Vous vous ennuierez bien en Allemagne, et vous en reviendrez brouillée avec Melchior, dit naïvement le duc.
– Et pourquoi?
– Mais ne serez-vous pas toujours ensemble?.. répondit cet ancien ambassadeur avec une comique bonhomie.
– Oh! non, dit-elle, je vais le marier.
– S'il faut en croire d'Hérouville, notre cher Canalis n'attend pas vos bons offices, reprit le duc en souriant. Hier, Grandlieu m'a lu des passages d'une lettre que le Grand-Écuyer lui a écrite et qui, sans doute, était rédigée par sa tante à votre adresse, car mademoiselle d'Hérouville, toujours à l'affût d'une dot, sait que nous faisons le whist presque tous les soirs, Grandlieu et moi. Ce bon petit d'Hérouville demande au prince de Cadignan de venir faire une chasse royale en Normandie en lui recommandant d'y amener le roi pour tourner la tête à la donzelle, quand elle se verra l'objet d'une pareille chevauchée. En effet, deux mots de Charles X arrangeraient tout. D'Hérouville dit que cette fille est d'une incomparable beauté…
– Henri, allons au Havre! cria la duchesse en interrompant son mari.
– Et sous quel prétexte? dit gravement cet homme qui fut un des confidents de Louis XVIII.
– Je n'ai jamais vu de chasse.
– Ce serait bien si le roi y allait, mais c'est un aria que de chasser si loin, et il n'ira pas, je viens de lui en parler.
– Madame pourrait y venir…
– Ceci vaut mieux, reprit le duc, et la duchesse de Maufrigneuse peut vous aider à la tirer de Rosny. Le roi ne trouverait pas alors mauvais qu'on se servît de ses équipages de chasse. N'allez pas au Havre, ma chère, dit paternellement le duc, ce serait vous afficher. Tenez, voici, je crois, un meilleur moyen. Gaspard a de l'autre côté de la forêt de Brotonne son château de Rosembray, pourquoi ne pas lui faire insinuer de recevoir tout ce monde?
– Par qui? dit Éléonore.
– Mais sa femme, la duchesse, qui va de compagnie à la Sainte-Table avec mademoiselle d'Hérouville, pourrait, soufflée par cette vieille fille, en faire la demande à Gaspard.
– Vous êtes un homme adorable, dit Éléonore. Je vais écrire deux mots à la vieille fille et à Diane, car il faut nous faire faire des habits de chasse. Ce petit chapeau, j'y pense, rajeunit excessivement. Avez-vous gagné hier chez l'ambassadeur d'Angleterre?..
– Oui, dit le duc, je me suis acquitté.
– Surtout, Henri, suspendez tout pour les deux nominations de Melchior…
Après avoir écrit dix lignes à la belle Diane de Maufrigneuse et un mot d'avis à mademoiselle d'Hérouville, Éléonore sangla cette réponse à travers les mensonges de Canalis.
A MONSIEUR LE BARON DE CANALIS
«Mon cher poëte, mademoiselle de La Bastie est très belle, Mongenod m'a démontré que le père a huit millions, je pensais vous marier avec elle, je vous en veux donc beaucoup de votre manque de confiance. Si vous aviez l'intention de marier La Brière en allant au Havre, je ne comprends pas pourquoi vous ne me l'avez pas dit avant d'y partir. Et pourquoi rester quinze jours sans écrire à une amie qui s'inquiète aussi facilement que moi? Votre lettre est venue un peu tard, j'avais déjà vu notre banquier. Vous êtes un enfant, Melchior, vous rusez avec nous. Ce n'est pas bien. Le duc lui-même est outré de vos procédés, il vous trouve peu gentilhomme, ce qui met en doute l'honneur de madame votre mère.
»Maintenant, je désire voir les choses par moi-même. J'aurai l'honneur, je crois, d'accompagner Madame à la chasse que donne le duc d'Hérouville pour mademoiselle de La Bastie, je m'arrangerai pour que vous soyez invité à rester à Rosembray, car le rendez-vous de chasse sera probablement chez le duc de Verneuil.
»Croyez bien, mon cher poëte, que je n'en suis pas moins pour la vie,
Votre amie,»Éléonore de M.»
– Tiens, Ernest, dit Canalis en jetant au nez de La Brière et à travers la table cette lettre qu'il reçut pendant le déjeuner, voici le deux-millième billet doux que je reçois de cette femme, et il n'y a pas un tu! L'illustre Éléonore ne s'est jamais compromise plus qu'elle ne l'est là… Marie-toi, va! Le plus mauvais mariage est meilleur que le plus doux de ces licous!.. Ah! je suis le plus grand Nicodème qui soit tombé de la lune. Modeste a des millions, elle est perdue à jamais pour moi, car l'on ne revient pas des pôles où nous sommes, vers le Tropique où nous étions il y a trois jours! Ainsi je souhaite d'autant plus ton triomphe sur le Grand-Écuyer que j'ai dit à la duchesse n'être venu ici que dans ton intérêt; aussi vais-je travailler pour toi.
– Hélas! Melchior, il faudrait à Modeste un caractère si grand, si formé, si noble, pour résister au spectacle de la cour et des splendeurs si habilement déployées en son honneur et gloire par le duc, que je ne crois pas à l'existence d'une pareille perfection; et, cependant, si elle est encore la Modeste de ses lettres, il y aurait de l'espoir…
– Es-tu heureux, jeune Boniface, de voir le monde et ta maîtresse avec de pareilles lunettes vertes! s'écria Canalis en sortant et allant se promener dans le jardin.
Le poëte, pris entre deux mensonges, ne savait plus à quoi se résoudre.
– Jouez donc les règles, et vous perdez! s'écria-t-il assis dans le kiosque. Assurément, tous les hommes sensés auraient agi comme je l'ai fait, il y a quatre jours, et se seraient retirés du piége où je me voyais pris; car, dans ces cas-là, l'on ne s'amuse pas à dénouer, l'on brise!.. Allons, restons froid, calme, digne, offensé. L'honneur ne me permet pas d'être autrement. Et une roideur anglaise est le seul moyen de regagner l'estime de Modeste. Après tout, si je ne me retire de là qu'en retournant à mon vieux bonheur, ma fidélité pendant dix ans sera récompensée, Éléonore me mariera toujours bien!
La partie de chasse devait être le rendez-vous de toutes les passions mises en jeu par la fortune du colonel et par la beauté de Modeste; aussi vit-on comme une trêve entre tous les adversaires. Pendant les quelques jours demandés par les apprêts de cette solennité forestière, le salon de la villa Mignon offrit alors le tranquille aspect que présente une famille très unie. Canalis, retranché dans son rôle d'homme blessé par Modeste, voulut se montrer courtois; il abandonna ses prétentions, ne donna plus aucun échantillon de son talent oratoire, et devint ce que sont les gens d'esprit quand ils renoncent à leurs affectations, charmant. Il causait finances avec Gobenheim, guerre avec le colonel, Allemagne avec madame Mignon, et ménage avec madame Latournelle, en essayant de les conquérir à La Brière. Le duc d'Hérouville laissa le champ libre aux deux amis assez souvent, car il fut obligé d'aller à Rosembray se consulter avec le duc de Verneuil et veiller à l'exécution des ordres du Grand-Veneur, le prince de Cadignan. Cependant l'élément comique ne fit pas défaut. Modeste se vit entre les atténuations que Canalis apportait à la galanterie du Grand-Écuyer et les exagérations des deux demoiselles d'Hérouville qui vinrent tous les soirs. Canalis faisait observer à Modeste qu'au lieu d'être l'héroïne de la chasse, elle y serait à peine remarquée. Madame serait accompagnée de la duchesse de Maufrigneuse, belle-fille du Grand-Veneur, de la duchesse de Chaulieu, de quelques-unes des dames de la cour, parmi lesquelles une petite fille ne produirait aucune sensation. On inviterait sans doute des officiers en garnison à Rouen, etc. Hélène ne cessait de répéter à celle en qui elle voyait déjà sa belle-sœur, qu'elle serait présentée à Madame; certainement le duc de Verneuil l'inviterait, elle et son père, à rester à Rosembray; si le colonel voulait obtenir une faveur du Roi, la pairie, cette occasion serait unique, car on ne désespérait pas de la présence du Roi pour le troisième jour; elle serait surprise par le charmant accueil que lui feraient les plus belles femmes de la cour, les duchesses de Chaulieu, de Maufrigneuse, de Lenoncourt-Chaulieu, etc. Les préventions de Modeste contre le faubourg Saint-Germain se dissiperaient, etc., etc. Ce fut une petite guerre excessivement amusante par ses marches, ses contre-marches, ses stratagèmes, dont jouissaient les Dumay, les Latournelle, Gobenheim et Butscha, qui, tous en petit comité, disaient un mal effroyable des nobles, en notant leurs lâchetés savamment, cruellement étudiées.
Les dires du parti d'Hérouville furent confirmés par une invitation conçue en termes flatteurs du duc de Verneuil et du Grand-Veneur de France à monsieur le comte de La Bastie et à sa fille, de venir assister à une grande chasse à Rosembray, les 7, 8, 9 et 10 novembre prochain.
La Brière, plein de pressentiments funestes, jouissait de la présence de Modeste avec ce sentiment d'avidité concentrée dont les âpres plaisirs ne sont connus que des amoureux séparés à terme et fatalement. Ces éclairs de bonheur à soi seul, entremêlés de méditations mélancoliques, sur ce thème: «Elle est perdue pour moi!» rendirent ce jeune homme un spectacle d'autant plus touchant que sa physionomie et sa personne étaient en harmonie avec ce sentiment profond. Il n'y a rien de plus poétique qu'une élégie animée qui a des yeux, qui marche, et qui soupire sans rimes.
Enfin le duc d'Hérouville vint convenir du départ de Modeste qui, après avoir traversé la Seine, devait aller dans la calèche du duc en compagnie de mesdemoiselles d'Hérouville. Le duc fut admirable de courtoisie; il invita Canalis et La Brière, en leur faisant observer, ainsi qu'à monsieur Mignon, qu'il avait eu soin de tenir des chevaux de chasse à leur disposition. Le colonel pria les trois amants de sa fille d'accepter à déjeuner le matin du départ. Canalis voulut alors mettre à exécution un projet mûri pendant ces derniers jours, celui de reconquérir sourdement Modeste, de jouer la duchesse, le Grand-Écuyer et La Brière. Un élève en diplomatie ne pouvait pas rester engravé dans la situation où il se voyait. De son côté, La Brière avait résolu de dire un éternel adieu à Modeste. Ainsi chaque prétendant pensait à glisser son dernier mot, comme le plaideur à son juge avant l'arrêt, en pressentant la fin d'une lutte qui durait depuis trois semaines. Après le dîner, la veille, le colonel prit sa fille par le bras et lui fit sentir la nécessité de se prononcer.
