Kitabı oku: «Histoire de la police de Paris : 1667-1844»
Horace-Napoléon Raisson
Histoire de la police de Paris : 1667-1844

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066325145
Table des matières
CHAPITRE PREMIER.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XV.
CHAPITRE XVI.
CHAPITRE XVII.
CHAPITRE XVIII.
CHAPITRE XIX.
POLICE DE LA RESTAURATION.
POLICE DE LA RESTAURATION.
POLICE DE LA RESTAURATION.
POLICE DES CENT-JOURS.
POLICE DES CENT-JOURS.
POLICE DE LA RESTAURATION.
POLICE DE LA RESTAURATION.
POLICE DE LA RESTAURATION.
POLICE DE LA RESTAURATION.
POLICE DE LA RESTAURATION.
1850.
XII.
XIII.

CHAPITRE PREMIER.
Table des matières
Si la gloire militaire d’un peuple a l’heureux privilége, dans les récits de l’histoire, d’instruire et d’intéresser à la fois, sa gloire civile, aux yeux de la philosophie et de l’humanité, ne doit pas avoir de moins justes droits aux respects et à l’admiration de tous. Que serait en effet la grandeur militaire d’une nation sans les lois, sans les mœurs, sans la stricte observance des règles consacrées par la morale, la sagesse et l’expérience? Rome et la Grèce ont soumis jadis les plus puissans royaumes, les plus vastes empires de l’univers: qui penserait aujourd’hui à cette splendeur guerrière, si le sénat et l’aréopage n’eussent existé ; si l’exemple et les lois de ces illustres corps n’eussent, pour ainsi dire, imprimé à l’humanité tout entière le sentiment de sa dignité, de ses devoirs et de ses droits?
La France, légataire à la fois du Capitole et du Parthénon, a marché du même pas dans la route des sciences, des arts et de la législation. Alors que les peuples de l’Europe étaient encore plongés dans les ténèbres de la barbarie, seule libre et fière, la France s’avançait tout armée dans la voie des améliorations sociales. Des débris gigantesques du colosse romain, des ruines précieuses de la civilisation grecque, elle reconstruisait un édifice nouveau, et cet édifice que ses vaillantes mains élevaient, avait pour base les lois de Lycurgue, de Numa, de Solon, de Titus, de Marc-Aurèle; pour couronnement la croix, ce glorieux symbole de l’égalité parmi les hommes, de la liberté pour tous, de l’espérance dans l’avenir.
La capitale, ou tête d’une nation, est l’ardent foyer où se combinent et se produisent les grands actes politiques et administratifs des peuples: ce fut donc à Paris que les destinées de la France se formèrent; ce fut sous l’égide de son édilité, de sa police (et par police nous entendons, selon l’acception native du mot, la pure observance des obligations de la vie publique et des devoirs de la vie privée) que se déroulèrent toutes les grandes pensées qui avaient pour objet la gloire, la force et l’indépendance de la patrie.
On a beaucoup écrit sur l’histoire de Paris: sa physionomie primitive, ses accroissemens, ses progrès, ses embellissemens matériels ont été l’objet de savantes et consciencieuses recherches; et les noms de ses prévôts, de quelques-uns de ses échevins même sont parvenus à la postérité, entourés d’une double auréole de reconnaissance et d’admiration.
Par une inexplicable omission cependant, une partie importante de l’histoire de notre belle cité, celle qui eût donné peut-être, sur la marche et les développemens de la civilisation, le plus d’éclaircissemens lumineux, l’histoire de la police a été constamment omise ou négligée par les annalistes et les historiens. Ainsi les magistrats qui avaient le plus fait pour la splendeur de la capitale, pour sa gloire, pour sa sécurité, se sont trouvés déshérités de la part de nobles éloges que leuravaient acquis si légitimement leurs courageuses entreprises, leurs heureux travaux.
L’ouvrage que nous publions aujourd’hui est destiné à combler cette lacune: aussi n’avons-nous pas cru nous en exagérer l’importance et l’utilité, en y consacrant plusieurs années d’études persévérantes, de travaux consciencieux .
Prise dans le sens le plus exact et aussi le plus logique, la police est, parmi les institutions politiques, une des plus importantes et peut-être la plus utile. Vigilante sentinelle, elle garde avec la même sollicitude les abords des palais et l’huis des chaumières. Sa main défend les monumens publics et sacrés des atteintes des impies et des dévastateurs; son œil, comme une étoile invisible, suit le voyageur et l’étranger dans les sinueuses rues de la cité, garantissant à la fois leur fortune et leur poitrine de la ruse et des atteintes des malfaiteurs. Le savant veille, le commerçant se livre aux douceurs du repos, le père de famille se met en voyage laissant sa femme et ses enfans au logis, persuadés qu’ils sont que la police, cette fée aux cent regards comme Argus, aux doubles ailes comme la Fortune, à la main de fer comme l’ange élu, est là qui veille sur le tombeau de leurs pères, sur le berceau de leurs enfans, sur le seuil de leurs demeures.
Un ministre de la Restauration comparait, avec plus de justesse que d’atticisme, la police à la goutte d’huile qui, sans mettre précisément en mouvement les rouages de la machine gouvernementale, en assure cependant le jeu, le rend plus facile et plus secret. Cette définition vulgaire nous semble peindre assez bien l’esprit inquisiteur et tracassier de l’époque. La police alors, en effet, semblait n’avoir pour mission que de s’immiscer dans l’intérieur des familles, de sonder la pensée, de provoquer les confidences, de surprendre et de fomenter les complots. Et, certes, si l’État, ainsi qu’il est presque passé en proverbe, peut être comparé à un corps, la police, telle que la Restauration l’avait faite, en pouvait passer pour le fiel.
Telle n’eût jamais du être cependant la mission de la police. Préposée à l’administration des choses, elle doit exclusivement veiller à ce que l’usage en soit libre et sûr. L’approvisionnement, la salubrité, l’ordre de la ville, le repos, la sécurité des habitans, doivent être l’unique et constant objet de ses soins et de sa sollicitude: c’est dans ce but tout d’utilité qu’elle avait été, comprise et créée par la sagesse de nos pères.
Car la police remonte chez nous aux premiers temps de la civilisation, et, bien que les historiens tassent honneur de son institution au roi Louis IX, on retrouve des traces de son existence jusque dans les lois salique et ripuaire. Toutefois alors, et jusqu’au dix-septième siècle, la police était unie à la justice, les mêmes magistrats connaissaient de l’une et de l’autre,
«Le prévôt de Paris présidait en robe au Châtelet,
» dit un vieil auteur, et portait l’épée à la
» tête des troupes dont il avait le commandement.
» Ce double pouvoir était exprimé par ses ornemens»
dans les grandes cérémonies. Il y paraissait
» vêtu d’une robe de brocart d’or fourrée d’hermine,
» sur un cheval richement caparaçonné.
» Deux pages marchaient devant lui, portant
» chacun au bout d’une lance son casque et ses
» gantelets. Il avait, en outre, une compagnie
» d’ordonnance, deux compagnies de sergens,
» l’une à cheval, l’autre à pied. Ces derniers
» étaient appelés sergens à verge, et étaient chargés
» de veiller à la sûreté de la ville; les autres
» étaient appelés sergens du guet, et leur commandant
» portait le nom de chevalier du guet.
» Il y avait, en outre, pour faire exécuter les règlemens
» de police des bourgeois qui étaient
» élus pour chaque quartier ou paroisse, et que
» l’on appelait commissaires. Ils jouissaient d’une
» immense considération, marchaient de pair
» avec les officiers de la juridiction, et avaient
» chacun dix sergens sous leurs ordres.»
La création d’un lieutenant civil en 1321, celle d’un lieutenant criminel en 1343, modifièrent cette organisation, qui subsistait depuis le douzième siècle. Les assesseurs du prévôt de Paris, après l’avoir aidé d’abord dans les affaires afférentes à leurs fonctions, se trouvèrent bientôt investis de presque tous les soins de sa charge, Le lieutenant civil présida dès lors les assemblées du Châtelet, et connut de toutes les causes civiles. Le lieutenant criminel jugea tous les prévenus de crimes ou délits commis dans les délimitations de la prévôté de Paris, et fut particulièrement chargé de tout ce qui touchait à la sûreté de la ville.
Là se trouve l’origine de la charge de lieutenant de police, créée au mois de mars 1669 par un édit de Louis XIV, et dont les fonctions actuelles de préfet ne sont que la continuation évidente.
Mais que de phases a dû subir une semblable institution en traversant trois siècles de perturbations, de tâtonnemens et d’intrigues! Que d’événemens auxquels elle dut prendre part, depuis les sanglans exploits des écorcheurs et les voleries de la Cour des Miracles, jusqu’aux galans complots de la Minorité et de la Régence! Que d’hommes différens de caractère, d’esprit, de mœurs ne dut-elle pas compter à sa tête depuis Tristan, le grand justicier du royaume, jusqu’à La Reynie, M. de Sartines et M. Lenoir!
Certes, l’histoire de cette curieuse institution, celle de ces éminens personnages doit être intéressante et utile; et c’est ce qui nous a engagé à la retracer dans cet ouvrage, qui, pour être rapide et succinct, ne laissera pas, nous l’espérons, d’être complet et d’exciter la curiosité, grâce à la variété, à la richesse des sources où il nous a été permis de puiser.
Avant d’entrer, toutefois, dans cette fertile carrière, il ne sera pas inutile sans doute de jeter un coup d’œil sur l’histoire générale de la police, depuis son origine jusqu’à nos jours.
Sous Louis IX, Estienne Boylesve, qu’on peut regarder comme le premier prévôt de Paris nommé par le souverain, réunit lui-même en un corps complet les ordonnances qu’il avait rendues sur la police . Cette sorte de code fit loi jusqu’au règne de Louis XI, et pendant un siècle et demi la police resta ce qu’il l’avait faite. Avec le roi de Plessis-les-Tours elle acquit une importance nouvelle. Juge et bourreau à la fois, Tristan la glissa partout, rassurant par elle le roi contre ses terreurs, remplissant ses coffres et concourant au succès de sa politique. Un seul fait suffit pour prouver jusqu’où Louis portait sa police: c’est qu’en établissant les postes, il n’eut d’autre but que d’en assurer plus rapidement les rapports. La France, heureusement, recueille aujourd’hui les fruits de l’institution, sans avoir à s’inquiéter de son origine.
Catherine de Médicis, après Louis XI, donna le plus d’attention à la police: alliant aux ressources ordinaires de l’espionnage le rapport complaisant des prêtres et des dames d’honneur, elle obtint plus de succès peut-être par ces menées que réprouvent la loyauté et la morale, que par le ressort de sa politique mesquine et tracassière. La police se perdit ensuite dans la Ligue, et, jusqu’aux jours de la puissance de Louis XIV, n’offrit que le triste spectacle d’une institution sans moralité et sans pouvoir.
Quelques misérables archers, en effet, presque toujours guidés par un motif d’intérêt personnel, cherchaient seuls alors à se saisir des voleurs et des meurtriers, qu’ils relâchaient pour la moindre somme, ou ne remettaient aux mains des juges que dans l’espérance de participer à l’amende à laquelle ils pourraient être condamnés.
Aussi voyait-on s’organiser, sans qu’aucune force se levât pour les réprimer et les punir, ces compagnies qui, sous, le nom de routiers, de trente mille diables, d’écorcheurs, désolaient le royaume et y répandaient le brigandage et l’effroi. Et ce n’étaient pas les provinces seulement que menaçaient ces malheurs: Paris n’offrait aucune sécurité à sa population immense. «La
» bourgeoisie était enrégimentée; elle élisait ses capitaines
» et se formait par de fréquens exercices
» au maniement des armes. Il y avait au coin des
» rues de grosses chaînes scellées qu’on tendait à la
» première alarme pour fermer les quartiers. On
» faisait à toutes les maisons des saillies qui les
» rendaient plus propres à l’attaque et à la défense;
» enfin, le peuple avait ses bannières, ses places
» d’assemblées fixes, ses mots de ralliement, etc.»
Et ce n’était pas contre l’ennemi que tant de précautions étaient prises: c’était contre les malfaiteurs, au sein de la capitale du royaume. La Cour des Miracles existait encore au commencement du règne de Louis XIV. Sauval en trace le tableau suivant: «Les commissaires ni les
» huissiers n’osaient pénétrer, sous peine de la vie,
» dans ce lieu, de toutes parts entouré de logis bas,
» enfoncés, obscurs, difformes, faits de terre et de
» boue, et tous pleins de mauvais pauvres. On s’y
» nourrissait de brigandages, on s’y engraissait dans
» l’oisiveté, dans lagourmandise et dans toute sorte
» de vices et de crimes. Là, sans aucun soin de l’avenir,
» chacun jouissait à son aise du présent, et
» mangeait le soir avec plaisir ce qu’avec bien de la
» peine et souvent avec bien des coups il avait gagné
» tout le jour: car on y appelait gagner ce
» qu’on appelle dérober ailleurs; et c’était une loi
» fondamentale de la Cour des Miracles de ne rien
» garder pour le lendemain. Chacun y vivait dans
» une grande licence, personne n’y avait ni foi ni
» loi; on n’y connaissait ni baptême, ni mariage,
» ni sacrement. Des filles et des femmes, les moins
» laides se prostituaient pour deux liards, les autres
» pour un double (deux deniers), la plupart pour
» rien. Plusieurs donnaient de l’argent à ceux qui
» avaient fait des enfans à leurs compagnes, afin
» d’en avoir elles-mêmes et d’exciter davantage la
» compassion et les aumônes.»
Louis XIV se décida enfin à purger Paris de ce réceptacle dont la population, suivant quelques historiens, s’élevait à quarante mille têtes. Il institua, en 1666, l’Hôpital-Général pour y enfermer les mendians, et pendant quelque temps les voleurs prirent la fuite pour éviter cette espèce de claustration. Bientôt ils revinrent à Paris, et, à ce qu’il paraît; les crimes reprirent leur cours avec une intensité nouvelle, car on voit sur les registres du Parlement, à la date du 9 décembre 1662, un réquisitoire où le procureur général remontre:
«Les désordres, assassinats et voleries qui se
» commettent dans cette ville et ses faubourgs; le
» grand nombre de vagabonds et gens vulgairement
» appelés filous, comme aussi certainsgueux
» estropiés qui, sous ce prétexte, croient devoir
» être soufferts, lesquels, la plupart du temps, sont
» de part dans tous les vols qui se font, servent
» aux voleurs et sont, par cette raison, aussi punissables
» qu’eux-mêmes.» Le Parlement, sur ce réquisitoire, ordonne: «Que tous les soldats qui
» ne sont sous charge de capitaine, tous vagabonds
» portant épée, tous mendians non natifs de cette
» ville, se retireront au lieu de leur naissance, à
» peine; pour les valides, des galères; contre tous
» estropiés, du fouet et de la fleur de lys; et contre
» les femmes, du fouet et d’être rasées publiquement.»
La police cependant, placée dans les attributions du prévôt de Paris, était exercée, sous la surveillance du Parlement, par deux lieutenans au Châtelet, l’un civil, l’autre criminel. Louis XIV, sentant que la division des pouvoirs était nuisible à la bonne administration de la justice, créa un lieutenant du prévôt de Paris pour la police. La Reynie, président du Parlement de Bordeaux, fut le premier élevé à cette charge le 29 mars 1667. C’est à La Reynie que l’on doit l’établissement des lanternes, celui du balayage régulier, et nombre d’autres mesures utiles et négligées jusqu’alors. Le marquis d’Argenson lui succéda en 1697, et organisa la police sur un plan plus vaste. Machault. seigneur d’Amonville, le comte d’Argenson, Teschereau, seigneur de Linières, se succédèrent dans cet emploi jusqu’en 1722, sans que de notables perfectionnemens toutefois aient signalé leur passage.
Vint la Régence: les meurtres et les assassinats étaient devenus plus rares, à la vérité ; mais les débauches des gens de cour, l’infamie des agens de prostitution, le scandale de l’agio, n’attestaient que trop qu’aucune amélioration ne s’introduisait dans les mœurs. La police alors autorisa l’établissement d’un grand nombre de tripots, de maisons de jeu et de débauche, qui devinrent comme des lieux d’observation où ses espions purent élire domicile: l’armée du lieutenant de police se recruta, bon gré mal gré, des cochers de fiacre, des filles publiques, des fallots stationnant aux portes des spectacles; la cour donnait l’exemple de la dépravation, et les rangs infimes de la société suivaient avec entraînement son exemple.
Six lieutenans de police se succédèrent durant le règne de Louis XV: Ravot, seigneur d’Ombreval; Hérault de Vaucresson, Feydeaude Marville, Berryer de Ravenonville, Bertin de Bellisle et Sartines. De nombreuses améliorations signalèrent leur édilité : les jeux au grand air furent défendus; on organisa les fiacres; on ordonna des arrosemens pendant le temps des chaleurs; on plaça des inscriptions au coin des rues pour en indiquer les noms; on transporta les voiries hors de Paris; on adopta le mode d’éclairage public; on défendit aux fossoyeurs la vente des cadavres aux anatomistes; on créa des établissemens utiles, tels qu’Alfort, la Halle-aux-Blés, l’École gratuite de dessin. Malheureusement, la mauvaise administration des finances et l’usage immodéré des lettres de cachet firent ombre à ce tableau de la partie utile du règne de Louis XV.
Sous Louis XVI la police fut à peu près ce qu’elle avait été sous son prédécesseur: Lenoir, Albert et Thiroux de Crosne remplirent successivement, depuis son avènement jusqu’au 14 juillet 1789, les fonctions de lieutenant de police, qui furent supprimées alors par les électeurs. Ceux-ci, déclarés en permanence, établirent le comité permanent, présidé par le prévôt des marchands et formé des autres membres du bureau de ville ayant voix délibérative. Cette création donna les meilleurs résultats, et la police fut maintenue avec zèle, intelligence et fermeté au milieu du désordre et de la confusion qui régnaient dans ce moment d’effervescence.
De 1789 à 1 800, l’administration de la police fut soumise à de nombreux essais, dont il serait inutile de rapporter ici les théories. La constitution de l’an VIII, en remplaçant celle de l’an III, changea la face de la France, et la loi du 28 pluviôse an VIII (17 février 1800), en même temps qu’elle divisait Paris en douze arrondissemens municipaux, créa un préfet de police. Le conseiller d’Etat Dubois fut investi de ces fonctions, dans lesquelles M. Pasquier le remplaça en 1810, pour ne les quitter qu’à la chute de Napoléon.
Sous la Restauration, sept préfets de police se succédèrent:
M. Bourienne, du 12 au 20 mars 1815;
M. Courtin, du 2 au 8 juillet 1815;
M. Decazes, du 10 juillet au 25 septembre 1815;
M. Angles, du 25 septembre 1815 au 20 décembre 1821;
M. Delavau, du 20 décembre 1 821 au 6 janvier 1828;,
M. Debelleyme, du 6 janvier 1828 au 8 août 1829;
M. Mangin, du 8 août 1829 au 28 juillet i83o.
Depuis la révolution de 1830, huit préfets ont été nommés:
M. Bavoux, du 29 juillet au 1er août 1830;
M. Girod (de l’Ain), du 1er août au 10 novembre 1830;
M. Treilhard, du 10 novembre au 27 décembre 1830;
M. Baude, du 27 décembre 1830 au 25 février 1831;
M. Vivien, du 25 février au 25 septembre 1831;
M. Saulnier fils, du 25 septembre au 15 octobre 1831;
M. Gisquet, du 15 octobre 1831 au 11 septembre 1836;
M. Gabriel Delessert enfin, nommé le 11 septembre 1836, en remplacement de M. Gisquet, démissionnaire.
Héritier direct des magistrats de tout temps préposés à la sécurité de la ville, le préfet de police fut, dès l’origine, mis en possession de l’hôtel des anciens baillis du Palais.
Sur ce sol qui avait vu naître une dynastie, sous ces austères lambris qui avaient abrité les grandes figures parlementaires des de Harlay, des Lamoignon et des d’Aguesseau, siégea dès lors une magistrature nouvelle, participant à la fois du consul romain et de l’archonte d’Athènes, et destinée à devenir la première et la plus utile peut-être, s’il était possible qu’elle fût toujours occupée par des La Reynie.
C’est sur remplacement des anciens vergers du calais, vaste terrain embelli à grands frais par les rois des première et seconde races, et qui s’étendait encore, au temps de François Ier, du portique de la Sainte-Chapelle au terre-plein du Pont-Neuf, qu’est située la demeure du préfet de police de Paris .
Là était, avant la révolution de 1789, l’hôtel du premier président du Parlement de Paris.
«Le premier président a son hôtel dans l’enceinte
» du Palais, dit Félibien, depuis l’année
» 1617 que la maison du bailliage fut affectée, par
» lettres-patentes du roi Louis, aux premiers présidens
» du Parlement.» Sauval, qui écrivait avant Félibien, et qui aimait à trouver à tout une explication singulière, avait attribué la possession de l’hôtel par le Parlement à une circonstance qu’il raconte ainsi: «L’hôtel faisait anciennement la
» demeure des anciens baillis du Palais; mais un
» premier président ayant acheté pour son fils
» cette charge, ils occupèrent ensemble ce magnifique
» hôtel, qui depuis a fait la demeure des premiers
» présidens.» Ce petit conte, tout innocent, et à peu de chose près vraisemblable, est démenti par les actes et lettres-patentes faisant don de l’hôtel au Parlement, et qui se trouvent encore aujourd’hui déposés aux archives du royaume.
Quoi qu’il en soit, l’hôtel, tel qu’il existe actuellement , se trouve situé au fond de la rue de Jérusalem et comme étroitement enserré entre le fond de la Cour des comptes, les dépendances de la Conciergerie, la cour Lamoignon et les constructions particulières regardant la rue de Harlay et le quai des Orfévres, et derrière lesquels s’étend l’étroit jardin du préfet, méconnaissable témoignage de l’existence du splendide verger de Hugues Capet, ce premier roi de la troisième race, dont le séjour au Palais ne laisse de nos jours aucune autre trace.
Le jardin du bailliage n’avait, au reste, pas été donné à ce qu’il paraît avec l’hôtel dont il était une dépendance, car un nouvel acte royal en établit postérieurement ainsi la possession. «Le
» premier président de Lamoignon ayant reçu du
» roi, par contrat du 27 février 1671, le don du
» jardin du bailliage du Palais, s’engagea à faire
» plusieurs ouvrages pour la décoration du Palais,
» comme escaliers, galeries, et une nouvelle rue qui
» porte son nom.»
L’hôtel, assez mesquin alors, à ce qu’il paraît, fut entièrement réparé en 1 7 12, et Germain Brice, qui écrivait en 1755, en trace ainsi une espèce d’aperçu dans sa description de la ville de Paris.
«Le principal appartement de cet hôtel est
» composé de plusieurs chambres très-bien proportionnées,
» terminées par une galerie qui sert de
» bibliothèque et dont les livres sont d’un excellent
» choix. Cette galerie finit par une perspective de
» l’ouvrage de Boyer, qui produit un heureux effet
» en terminant cette grande suite avec magnificence.
» Les portraits des premiers présidens,
» depuis l’établissement de cette grand charge jusqu’à
» présent, sont placés sur les tablettes de la
» bibliothèque.
» Quoique ce grand appartement paraisse simple
» et sans ornemens, il n’est cependant pas
» moins magnifique; il est doublé par un autre au
» midi, dont les pièces ont une communication
» fort aisée avec beaucoup d’autres pièces pratiquées
» fort ingénieusement.
» Il y a au fond de la cour une salle magnifique
» pour les assemblées du Parlement, qui se
» font quelquefois chez le premier président; cette
» salle communique à d’autres pièces particulières.
» On peut dire enfin que cet hôtel a été conduit et
» distribué avec un très-grand art, et ce qui contribue
» encore à y procurer de la beauté, c’est que
» les meubles y sont très-magnifiques.
» Avant que d’arriver à l’hôtel du premier président,
» on passe sous une arcade qui sert de communication
» aux vastes appartemens de la Chambre
» des comptes. Cette arcade est estimée à cause
» des masques en sculpture qui s’y trouvent et qui
» sont de l’ouvrage de Jean Goujon.»
Depuis le temps où écrivait Germain Brice, cet hôtel a dû subir de nombreuses transformations: tant d’événemens, tant d’hommes s’y sont succédé ! Une des plus regrettables pertes qu’il ait pu toutefois éprouver est celle de la galerie des portraits, qui, durant la Révolution, ont entièrement disparu de la bibliothèque, et que l’on peut supposer avoir été brûlés avec nombre d’autres objets et de manuscrits précieux.
Il ne sera pas sans intérêt sans doute de consigner ici les noms des présidens du Parlement qui, durant une période d’un siècle et demi, ont habité cet hôtel qui va disparaître sous le marteau:
1° Nicolas de Verdun, mort le 22 mars 1627.
2° Jérôme de Hacqueville, seigneur d’Om-en-Bray., mort le 4 novembre 1628.
3° Jean Bochard, seigneur de Champigny et de Noroy, mort. le 27 avril 1630.
4° Nicolas Le Jay, baron de Tilly et seigneur de Conflans, mort le 30 décembre 1640.
5° Mathieu Molé, seigneur de Champlatreux, garde des sceaux, mort le 16 avril 1651.
6° Pomponne de Bellièvre, marquis de Grignon, mort le 13 mars 1657.
7° Guillaume de Lamoignon, marquis de Basville, mort le 10 décembre 1677.
8° Nicolas Potier, seigneur de Novion, nommé le 13 juin 1678, démissionnaire en 1689.
9° Achille de Harlay, nommé le 18 novembre 1689, démissionnaire en avril 1707.
10° Louis Le Pelletier, seigneur de Morfontaine, démissionnaire en janvier 1712.
11° Jean-Antoine de Mes-mes, comte d’Avaux, mort le 23 avril 1723.
12° André Potier, seigneur de Novion, démissionnaire le 9 septembre 1724.
13° Antoine Portail, seigneur de Vaudreuil et de Chatou, mort le 3 mai 1736.
14° Louis Le Pelletier, seigneur de Rosambo, démissionnaire le 1er octobre 1743.
15° René-Charles de Maupeou, démissionnaire en septembre 1557.
16° Mathieu-François Molé , seigneur de Champlatreux, démissionnaire en octobre 1763.
17° René-Charles-Augustin, de Maupeou, chancelier de France, le 16 septembre 1768.
18° Etienne-François d’Aligre, comte de Maran, supprimé en avril 1771, rentré le 12 novembre 1775, jusqu’au 12 novembre 1788.
19° Louis-Jean Berthier de Sauvigny, d’avril 1771 au 12 novembre 1775.
20° Louis-François de Paule Lefèvre d’Ormesson, seigneur de Noyseau, mort le 2 février 1789.
21° Jean-Baptiste-Gaspard Bochard de Saron, guillotiné le 20 avril 1794. (Bochard de Saron n’avait habité l’hôtel que jusqu’au 5 novembre 1789, date de la suppression des parlemens.)
Dans l’état où se trouve encore actuellement l’hôtel, la première cour, en entrant par la rue de Jérusalem, présente un parallélogramme régulier. En avançant vers le nord, on trouve la cour du centre, où sont réunis les bureaux des prisons, celui de la permanence et ceux de la police municipale: c’est là, dans cette étroite et obscure enceinte, que viennent, par mille canaux patens ou secrets, aboutir les divers rapports au moyen desquels, et selon les cas, la police assure le repos des citoyens ou dispose sans contrôle de leur liberté. Au delà, une troisième cour existe encore, celle de l’Abreuvoir, qui, longeant les bâtimens de la Conciergerie, communique dans la cour Lamoignon, et de là sur le quai de l’Horloge.
La cour du Sud, au milieu de cet amas irrégulier de bâtimens, offre seule quelque développement et une sorte d’élégance; sur les murs de son bâtiment principal, construction du règne de Louis XIII, et où le préfet a fait jusqu’à ce jour sa demeure, on voit encore, malgré le double outrage du temps et des ignorans réparateurs, neuf portraits de personnages célèbres, peints à fresque et placés dans des médaillons à la hauteur et dans l’intervalle des croisées du premier étage. 11 serait difficile de reconnaître les personnages dont on a voulu consacrer le souvenir, trois d’entre eux excepté : Blaise de Montluc, le connétable de Bourbon et l’héroïque Duguesclin On comprend au reste assez peu le motif qui a fait ainsi réunir les personnages les plus disparates et placer Duguesclin, le type de l’honneur militaire, entre Bourbon, traître à sa famille et à sa patrie, et Montluc qui, frappé mortellement devant Rabastens, encourageait les siens à venger sa mort et à n’épargner personne.
Dans cette même cour et sur le bâtiment de droite, dans le champ entre le chambranle et le linteau de chacune des croisées, sous la corniche, se trouve sculpté en relief un chiffre représentant un W au centre d’un nœud de branches de lauriers.
Les antiquaires, comme d’ordinaire, sont en désaccord sur l’origine de ce chiffre: la tradition en attribue le placement à Diane de Poitiers, maîtresse d’Henri II, qui aurait habité cet hôtel, et n’y voit qu’un emblème signifiant Vive Valois! Les savans y veulent trouver à grand’ peine la signature d’un architecte, Wirmbolde ou Wauttier, qui aurait eu l’inconvenance de jeter son nom en souvenir au fronton d’un bâtiment dont on lui aurait confié l’ordonnance.
Certes, la version populaire offre cette fois quelque vraisemblance: plusieurs rois de la branche des Valois ont habité le Palais; François 1er y demeurait encore en 1531, et tout porte à croire que Henri II, son fils, y a vécu. Or, Henri II avait assez peu de respect pour les choses vénérées du monde pour avoir logé Diane dans l’hôtel même, d’où elle pouvait communiquer avec le Palais; et Jean Goujon, dont on retrouve un précieux travail sur une arcade de la rue de Nazareth placée tout proche de l’entrée de la Préfecture, Jean Goujon, le galant sculpteur des gracieux emblèmes d’Anet, a pu, de sa main libre et savante, tracer le chiffre mystérieux sur les murailles parlementaires.
Quoi qu’il en soit, l’hôtel, autrefois dépendance et partie intégrante en quelque sorte du Palais, communiquait avec lui par des issues particulières; deux seulement ont été conservées; l’une se trouve au-dessous des salles qui conduisent à la Cour d’assises, pratiquée sur le côté intérieur du bureau des prisons; l’autre aboutit au petit parquet du procureur du roi, donnant sur la cour de Lamoignon.
Ce serait une lugubre et bien longue histoire que celle de tous les malheureux, de tous les Coupables qui ont gravi ces étroits chemins depuis le jour où Pétion, second maire de Paris, s’installa le 7 mai 1792 dans l’hôtel de la présidence .
Avec le terrible maire, la prison municipale vint se dresser sur ce sol, si paisible jusqu’alors, si étranger aux misères et aux douleurs dont il allait devenir le théâtre.
Un rapide aperçu de ce que fut en ce temps, de ce qu’est aujourd’hui ce lieu de dépôt, premier chaînon de la longue série de tourmens dont le dernier anneau aboutit si souvent au bagne, ne sera pas sans doute sans intérêt pour la plus grande partie de nos lecteurs.
La prison municipale, formée par Pétion sous le nom de Prison de la mairie, fut appelée plus tard Dépôt de la Préfecture de police: c’est sous ce titre encore qu’elle est désignée aujourd’hui. Son régime, changeant sous la Convention,. durant la Terreur et lors de la réaction thermidorienne, est peu connu et dut nécessairement être celui de toutes les prisons d’alors. Sous l’Empire, le dépôt fut divisé en deux parties. L’une, composée de cellules assez habitables, reçut le nom de Salle Saint-Martin, et fut réservée aux personnes qui pouvaient subvenir aux frais de leur logement et de leur nourriture; l’autre, consistant en un bâtiment ancien, élevé de trois étages occupés tout entiers par trois salles longues, étroites, humides et obscures, reçut, au premier, les filles publiques; au second, les prévenus de crimes et délits, et au troisième, les simples délinquans aux règlemens de police.
On se ferait difficilement une idée du désordre et des inconvéniens résultant d’une disposition semblable. Un des hommes les plus compétens dans la matière, M. le comte de Laborde, dont la mort récente afflige tous les amis de la science et de l’humanité, en signalait ainsi une faible partie en 1819: «Un honnête homme qui serait accusé par la malveillance ou arrêté par mégarde dans la rue au moment d’une émeute ou d’une voie de fait, est amené au dépôt de la Préfecture de police, confondu avec ce que la crapule, la malpropreté, le vice, ont de plus odieux, dans un Jocal infect, et pourrait rester dans ce local assez de temps pour y contracter toute sorte de maladies contagieuses. Il en est de même pour les femmes, qui, dans les premiers momens, peuvent se trouver avec ce qu’il y a de plus abject.
» Si l’homme arrêté n’est pas connu, qu’on juge à son extérieur qu’il mérite moins d’égards, ou seulement si la salle Saint-Martin est occupée, il est renfermé dans une salle commune d’une malpropreté révoltante; il est confondu avec ce que Paris offre de plus honteux: les voleurs, les vagabonds, les mendians.»
A cette époque, si voisine encore, toutes les personnes arrêtées, soit sur mandat de la Préfecture, soit par ordre de simples commissaires de police, étaient conduites, en effet, dans cet ignoble et redoutable dépôt, d’où un seul prisonnier, le célèbre Maubreuil, est parvenu à s’échapper, tant la surveillance en est exacte. Les vives réclamations de la population parisienne firent abolir cet usage odieux; le dépôt fut démoli en 1825, et le 12 avril 1828 un nouveau bâtiment, disposé avec sûreté, mais en même temps avec convenance, fut consacré à servir de lieu de détention provisoire pour ceux qui, loin de devoir être traités en coupables, ont le droit de n’être même pas considérés comme prévenus.
Ce bâtiment nouveau se compose d’un rez-de-chaussée et de trois étages: au rez-de-chaussée, après le guichet, un petit corridor, garni sur ses côtés de quatre cellules destinées aux aliénés, conduit à une salle d’environ quinze pieds de longueur, où l’on enferme les prisonniers qui montrent trop de turbulence; à droite du guichet, le parloir, qui ne tient le détenu éloigné de son interlocuteur que d’un espace de dix-huit pouces: à côté le bureau du greffe, et en face une salle (n° 1 ) servant de dépôt pour une cinquantaine de filles publiques.
Au premier étage, les magasins, l’appartement du directeur et sept cellules de pistole pour les hommes. Au second, en face, la salle (n°2) où sont enfermées les femmes prévenues de différens délits, mais n’appartenant pas à la classe des prostituées. A droite, six cellules de pistole pour les hommes; à gauche, deux chambres pour les visites des docteurs aux prostituées et aux détenus malades; au fond, une chambre pour les enfans au-dessous de seize ans. Au troisième étage, deux vastes salles pour les hommes: dans la première sont renfermés ceux que semble menacer une condamnation grave; dans la seconde, ceux dont le délit parait léger. A gauche, pour les femmes, deux chambres de pistole, où ne peuvent être admises les filles publiques.
Tel est le dépôt, dont la population a varié, depuis 18 14, de 12,600 à 22,000, et qui remplit à peu près toutes les conditions exigibles pour une destination semblable. Le loyer de sa pistole est fixé à 80 c. pour chacune des deux premières nuits, et à 60 pour les suivantes; les vivres se bornent à une livre et demie de pain et à une soupe aux légumes pour chaque prisonnier.
Du reste de l’hôtel de la préfecture, de ce vaste et confus amas de bâtimens sans ordre et sans régularité, nous aurions peu de chose à dire; et ce n’est en quelque sorte que pour mémoire que nous en traçons l’aperçu, puisqu’il doit être si prochainement remplacé par des constructions qui rempliront sans doute toutes les conditions de sûreté et en même temps d’art, que l’on regrettait de n’y pas trouver. Dans la cour d’honneur sont situés, à droite, au premier, les bureaux du secrétariat-général; en face, et à gauche, au rez-de-chaussée et aux étages supérieurs, le corps-de-garde, la caisse, les bureaux de la police municipale, ceux des passe-ports, des ports d’armes, de la navigation, les archives de la bibliothèque. Au-dessus de la porte principale d’entrée sont les appartements du préfet, qui se prolongent en retour à l’est du jardin donnant sur le quai des Orfévres.
Au pied du perron qui conduit au bureau des passe-ports est un corridor de communication avec l’hôtel de Vergennes, dont la façade se développe sur la cour de Harlay, et où se trouve, par suite de l’accroissement de son personnel, une partie des bureaux de l’administration.
La bibliothèque, peu connue, se compose de 4,000 volumes environ; on y remarque la collection du Châtelet, que ne possède pas la Bibliothèque royale, la collection du Louvre et la précieuse collection de Lamoignon, comprenant, en 43 volumes, les édits, les arrêts et les règlemens de police rendus de 1182 à 1762. On doit former des vœux pour qu’au prochain déplacement de cette bibliothèque et des curieuses archives de la Préfecture, une exacte surveillance garantisse la conservation et le classement de ces richesses, où pourra puiser si fructueusement l’histoire.
Dans une prochaine édition, si l’accueil du public nous permet, ainsi que nous l’espérons, de l’entreprendre, nous présenterons sommairement la description de l’édifice qui va s’élever sur l’emplacement de l’hôtel actuel. Mais, dès ce moment, nous avons cru qu’il n’était pas sans utilité, alors que les derniers vestiges de cette antique demeure de la magistrature et de la royauté allaient disparaître du sol parisien, d’en rappeler l’origine et la splendeur, avant d’entrer dans le récit des actions de ceux qui furent ses hôtes, et qui s’y signalèrent à des titres différens.
Et maintenant il ne nous reste plus qu’un vœu à former en présentant notre travail aux lecteurs dont nous redoutons, nous devons le dire, l’indifférence ou la prévention ordinaires contre tout ouvrage dont le sujet comporte un intérêt sérieux: c’est de le voir porter d’heureux fruits, en montrant d’une part aux simples citoyens tout ce qu’il faut d’abnégation, de zèle, de dévouement pour accomplir dignement les devoirs de l’édilité ; et, d’un autre côté, en éveillant chez les hommes éminens chargés de présider à la sécurité, à la moralisation du peuple, à l’embellissement, à la splendeur, à la salubrité de la grande cité, les nobles sentimens, les hautes vertus qui font vivre le magistrat dans l’histoire, indépendamment de la clameur ou de l’apothéose des partis.
CHAPITRE II.
Table des matières
DE LA REYNIE (GABRIEL-NICOLAS),
Premier lieutenant-général de police.
Louis XIV était parvenu au faîte de la gloire et de la puissance; la paix de Breda, avantageuse au royaume, et qui unissait les intérêts commerciaux de l’Angleterre, de la Hollande, du Danemarck et de la France, avait jeté les fondemens d’une prospérité durable. A la voix du monarque français, les beaux-arts, longtemps exilés ou méconnus, avaient pris un nouvel essor; Colbert, digne ministre d’un grand roi, accordait de glorieux encouragemens à tous les genres de mérite et appelait autour du trône tous les hommes qui pouvaient en accroître on en refléter l’éclat. La France prospère par le commerce, par l’agriculture, par l’industrie, que Louis et son ministre protégeaient avec une ardeur égale, se trouvait placée à la tête du mouvement civilisateur et marquait par de pacifiques victoires chacun de ses pas dans la route du progrès social.
Au milieu de cette marche lumineuse cependant, en face de cet avenir si plein d’espérance, Paris, la vieille capitale de Julien, de Clovis et de Charlemagne, Paris, la tête et la clef du royaume, conservait encore, en dépit de la richesse et de la grandeur des monumens dont l’enrichissait Colbert, des traces profondes de la barbarie féodale. Ces réceptacles impurs de la paresse et de la pauvreté, connus sous le nom de Cour des Miracles, existaient encore dans plusieurs quartiers; des amas d’immondices infectaient l’air jusque sous les balcons du Louvre; les rues demeuraient continuellement plongées dans d’épaisses ténèbres, et des milliers de brigands, déplorables restes de la guerre civile et de la guerre étrangère, se l’épandaient, le soir venu, au milieu des remparts de la ville et portaient jusqu’au foyer domestique la menace, l’épouvante et la mort. Chaque nuit, surtout dans la saison rigoureuse, il se commettait d’audacieux vols et des meurtres effrontés. Boileau avait dit dans une de ses premières satires: «Le bois le plus funeste et le moins fréquenté est, au prix de Paris, un lieu de sûreté.» Et, loin d’être le produit d’une exagération poétique, ces deux vers n’étaient que l’expression pittoresque d’une déplorable réalité : aussi le poète, sans s’en douter, fut-il peut-être le premier instigateur d’une amélioration municipale que tous les citoyens désiraient, sans qu’il vînt à l’idée de personne de la réclamer, tant il y avait loin, à cette époque, des vœux et de l’expression des besoins du peuple, aux marches trop élevées du trône et à l’oreille presque toujours sourde des grands.
Quoi qu’il en soit, la situation morale et hygiénique de Paris frappa Colbert. Le grand ministre sentit que la capitale d’un royaume florissant devait être renommée non seulement par la grandeur de ses édifices, par la richesse de ses monumens, par le nombre et la beauté de ses établissemens d’utilité publique, mais encore parla physionomie de son peuple, par la salubrité de son air, par la sécurité de ses rues et le bon ordre de tout son ensemble; il sentit que le pouvoir éphémère d’un prévôt des marchands et de quelques échevins de la bourgeoisie ne serait jamais assez fort pour déraciner d’antiques abus et ouvrir une large voie aux améliorations utiles: il résolut donc de créer une magistrature indépendante à la fois de la commune et des ministres, et de revêtir celui qui l’occuperait, à l’instar du censeur de Rome, mais avec des moyens d’action plus étendus, d’une force morale et d’une force matérielle telles que, dans la cité, tout dût se briser ou fléchir devant ses faisceaux. La charge de lieutenant-général de police fut inventée; et Louis XIV bientôt, sur le rapport de son ministre, sanctionna par une déclaration dont les considérans sont un chef-d’œuvre de philantropie et de grand sens, l’impérieuse nécessité de cette nouvelle édilité.
La charge était créée dès-lors: restait à trouver un personnage digne d’en occuper les hautes fonctions. «Sire, dit Colbert le lendemain de la signature, avez-vous daigné choisir parmi les présidens de Parlemens de votre royaume celui à qui vous destinez la charge de lieutenant de police? — Non, Monsieur, répondit Louis, et j’avoue même qu’aucun nom parmi ceux de MM. les présidens ne me satisfait: non pas assurément que les lumières, la vertu ni les qualités essentielles des magistrats manquent dans nos cours de Parlemens, mais bien parce que, en vérité, pour remplir la place que vous m’avez fait créer, il faudra nécessairement être un homme d’espèce toute particulière. — Au vrai, Sire, repartit Colbert en souriant, le lieutenant-général de police de votre bonne ville de Paris doit être homme de simarre et homme d’épée, et, si la savante hermine du docteur doit flotter sur son épaule, il faut aussi qu’à son pied résonne le fort éperon de chevalier, qu’il soit impassible comme magistrat, et, comme soldat, intrépide; qu’il ne pâlisse devant les inondations du fleuve et la peste des hôpitaux, non plus que devant les rumeurs populaires et les menaces de vos courtisans; car, il faut le prévoir, la cour ne sera pas la dernière à se plaindre de l’utile rigueur d’une police faite dans l’intérêt du bien et de la sécurité de tous. — M. de Colbert, interrompit le roi d’un accent austère, je me soumettrai moi-même aux réglemens de cette police, et j’entends que tout le monde la respecte et lui obéisse comme moi.»
Le marquis de Louvois entrait dans le cabinet du roi en ce moment. «M. le marquis, continua Louis, nous cherchions, moi et M. de Colbert, un sujet capable de remplir dignement la charge de lieutenant de police: pourriez-vous pas nous aider sur ce point de vos lumières? — Oh! Sire, il ne faut pas chercher loin, répondit M. de Louvois? vous avez parmi vos maîtres de requêtes un homme pour qui semble faite la charge: il est actif, instruit, plein de zèle et de dévoûment à Votre Majesté. — C’est, en effet, un sujet rare, répliqua le roi en souriant, pour peu qu’en outre il travaille beaucoup et ne dorme guère. Et son nom, que vous ne dites pas? — C’est Nicolas de La Reynie, repartit Louvois, — Qu’en pense M. de Colbert? demanda Louis. — Je suis de l’avis de M. de Louvois, et je l’aurais proposé moi-même au choix de Votre Majesté. — Soit donc pour M. de La Reynie! dit Louis XIV en signant les lettres de nomination; mais dites - lui bien en lui remettant la cédule, dites-lui, M. de Colbert, qu’il n’aurait pas eu la charge, si j’avais connu un plus homme de bien et un magistrat plus capable et plus laborieux que lui.»
C’est ainsi que fut nommé le premier lieutenant-général de police de la ville de Paris, le 29 mars 1667.
Gabriel-Nicolas, seigneur de La Reynie, était né à Limoges d’une famille ancienne et considérable. Envoyé dès l’âge de dix-sept ans à Bordeaux pour y terminer ses études, il s’y était établi et était devenu président au présidial de cette ville, lorsqu’en 1650 les troubles du temps vinrent agiter la Guienne. Le duc d’Epernon, gouverneur alors du Bordelais, et qui avait trouvé daus le président de La Reynie un caractère et des talens au-dessus de ses fonctions et de son âge, l’amena à Paris et le présenta à la cour, ou bientôt Louis XIV lui conféra la charge de maître des requêtes. Ce poste, qu’il n’avait ni envié ni sollicité, le décida à se fixer à Paris; mais loin de faire servir à son ambition ou à sa fortune l’espèce de faveur dont il venait de se voir l’objet, il se livra avec une ardeur constante à l’étude générale des lois et à l’application de leur esprit, plus encore que de leur texte, à la solution des nombreuses affaires soumises chaque jour à ses vigilantes investigations.
Depuis six ans La Reynie était maître des requêtes, quand son mérite et sa réputation d’honneur et d’incorruptibilité vinrent le désigner au choix du roi pour la charge de lieutenant de police. Dans ces nouvelles fonctions, il ne tarda pas à signaler son amour pour le bien public. Paris renfermait près de trois cents tripots, où des chevaliers d’industrie, des spadassins, des filles de joie se réunissaient le jour et la nuit en grand nombre. Les tripots furent fermés. Les valets et les pages des gens de qualité formaient une espèce de corporation formidable et se livraient, sur le Pont-Neuf, sur la place-Dauphine, et jusque dans la grande salle du Parlement, à des jeux bruyans qui souvent dégénéraient en rixes et même en combats acharnés. La Reynie purgea la cité de cette nouvelle espèce de gladiateurs, et défendit, sous les peines les plus sévères, les conciliabules de laquais, à quelque livrée qu’ils appartinssent. Les grands seigneurs murmurèrent, se plaignirent et réclamèrent les immunités de leur rang. La Reynie leur répondit en faisant pendre un laquais du duc de Roquelaure et un page de la duchesse de Chevreuse, qui avaient excédé de coups un étudiant sur le Pont-au-Change. Plus de cent repaires, où on enseignait à tuer son semblable moyennant cinq sous le cachet, étaient ouverts à Paris aux apprentis bretteurs et aux meurtriers de profession: La Reynie fit murer ces établissemens immoraux, et menaça du bannissement et du fouet les bravos qui les dirigeaient, s’ils essayaient d’exercer clandestinement leur odieuse et coupable industrie. Il conçut un système d’éclairage vaste et magnifique, qui ne put recevoir son entière exécution à cause de la résistance que lui opposèrent les membres mêmes du parlement, mais qui lui permit du moins de faire placer plus de trois mille lanternes dans les rues, livrées jusque là dans l’obscurité aux hardis exploits des coupeurs de bourses. Plusieurs centaines de chariots parcoururent par ses soins, trois fois par semaine, les rues de la ville pour enlever les immondices; des amendes furent prononcées contre les propriétaires qui laisseraient s’amonceler devant leurs maisons les fumiers fétides de leurs écuries. La noblesse cria encore, et La Reynie, pour toute réponse, condamna à l’amende et à la prison l’intendant du duc de Saint - Simon et le comte de Ribeauville en personne, pour avoir contrevenu aux réglemens qu’il avait jugé utile d’instituer.
C’est ainsi que La Reynie entendait sa magistrature. «Vous vous faites bien des ennemis; Monsieur, lui dit un jour Louis XIV. — Il est vrai, Sire, répondit le lieutenant de police, mais je ne les dois, grâce au ciel, qu’à mon dévoûment aux intérêts de la cité et à la conscience de remplir les intentions de mon roi.»
Une si vigilante sollicitude ne pouvait manquer de porter rapidement ses fruits: aussi la physionomie de la capitale changea-t-elle plus en dix années, sous le patronage de La Reynie, qu’elle n’avait fait avant lui durant trois siècles. Les assassinats, les attaques à main armée disparurent; les vols devinrent moins hardis et moins nombreux; les basses classes s’améliorèrent, car, chose remarquable, La Reynie créa aussi des écoles et des salles d’asile, où les enfans de la population pauvre se réfugiaient pendant la mauvaise saison.
Rien n’égalait la vigilance, la fermeté, la présence d’esprit et l’énergique résolution de La Reynie; un seul exemple, que nous choisissons entre mille dans une correspondance du temps, demeurée jusqu’à ce jour inédite, en pourra donner une idée.
La plupart des Cours, dites des Miracles, qui existaient antérieurement dans plusieurs quartiers de Paris, avait été successivement détruites: une seule, la métropole, se pavanait encore au centre même de la capitale, fière de ses haillons, de son immense population de gueux, de ses gothiques priviléges et de ses miasmes pestilentiels surtout, qui, s’élevant de son sol comme pour en protéger l’indépendance truandière, semblaient devoir la mettre à l’abri des entreprises de la police, dont elle avait refusé de reconnaître les injonctions. Trois fois La Reynie y avait envoyé des commissaires, des agens et des détachemens considérables du guet à pied et à cheval; trois fois les exécuteurs de la loi avaient été obligés de déguerpir de ce dangereux cloaque, poursuivis par des huées, des cris, et assaillis de coups de tessons de pots, de bouteilles et de fragmens de décombres lancés par cette odieuse population de mendians et de voleurs.
La Reynie résolut de se rendre lui - même à la Cour des Miracles et d’en finir d’un seul coup avec l’établissement même et ses affreux habitans . Précédé d’une escouade de sapeurs du régiment suisse, de cent cinquante soldats du guet à pied, d’un demi-escadron de soldats de maréchaussée, d’un commissaire et de quelques exempts, le lieutenant de police se présenta à la pointe du jour aux portes de la Cour des Miracles. A l’aspect des soldats, la population tout entière de cet enfer, femmes, vieillards, hommes, enfans, commença à pousser d’horribles clameurs: en un instant, des broches aiguës, des bâtons ferrés, de vieilles dagues, des espingoles et de longs fusils se dressèrent au-dessus de ces têtes échevelées, hâves et sinistres, où la débauche, l’ivresse, la fureur, se dessinaient en traits de fiel et de boue. Les soldats, peu faits à combattre en semblable lieu et avec pareils ennemis, hésitaient d’avancer et se préparaient à faire usage de leurs armes contre cette menaçante canaille. «Qu’on ne tire pas! cria La Reynie d’une voix tonnante, en s’avançant au premier rang et en imposant silence du geste et du regard à toute cette foule furieuse: je pourrais vous punir de votre révolte, dit-il au milieu d’un morne silence; je pourrais vous faire enlever et vous jeter dans les prisons ou aux galères: j’aime mieux pardonner, car peut-être y a-t-il ici plus de malheureux que de coupables. Ecoutez, et rendez - moi grâce: je vais faire faire trois brèches à votre muraille; vous vous échapperez librement par ces issues; les douze derniers restant paieront seuls pour tous: six seront pendus immédiatement, les six autres subiront vingt ans de galères.»
La terreur et l’effroi tenaient maintenant morne et glacée cette foule si menaçante tout-à-l’heure; bientôt les sapeurs furent à l’œuvre, et en un instant trois larges brèches se trouvèrent pratiquées dans les murailles de fange et de bois de ces misérables repaires. Alors La Reynie fit replier les sapeurs sur le corps de soldats qui les avait protégés durant leur travail; puis, d’une voix terrible et accentuée: «Partez tous, cria-t-il, et malheur aux douze derniers!»
Ce dut être un spectacle étrange que celui de cette multitude se ruant alors aux issues afin de sortir plus vite; chacun dut recouvrer quelque sens perdu, quelque membre absent: l’aveugle, la vue; le paralytique, l’agilité ; le boiteux, la jambe, pour échapper au douzain fatal et se soustraire au minotaure qui le menaçait. En vingt minutes la Cour des Miracles avait perdu sa population tout entière, et lorsqu’un naïf officier du guet vint annoncer à La Reynie, d’un air pantois, qu’il n’avait pu saisir un seul de ces misérables: «Tant mieux, Monsieur, répondit le lieutenant de police; et pour être assuré qu’ils ne reviendront plus désormais, brûlez les huttes, rasez les murailles, qu’on ne voie ici maintenant qu’une place nette: et puisse, avec la dernière Cour des Miracles, disparaître la dernière trace de la barbarie d’un autre temps!»
On composerait un grand et bel ouvrage des nombreux réglemens de La Reynie; on en ferait un non moins remarquable et précieux de ses belles actions et de ses nobles paroles. Premier lieutenant - général de police de la ville de Paris, il ne s’enrichit pas dans un poste où d’autres ont amassé des trésors en une seule journée de gestion; il eut toutes les vertus du magistrat, les deux surtout qui sont la source et la garantie des autres, l’amour du travail et l’intégrité.
Ce n’est qu’à l’âge de quatre - vingt - cinq ans, après une vie si active, si pure et si utilement employée, que La Reynie mourut, le 14 juin 1709. Louis XIV l’avait élevé, en 1680, à la dignité , éminente encore alors, de conseiller d’état.
CHAPITRE III.
Table des matières
VOYER D’ARGENSON
Second lieutenant-général de police.
La place Saint-Marc, à Venise, était couverte, le 4 novembre 1652, d’un prodigieux concours de peuple: il ne s’agissait cependant ni de l’intronisation d’un nouveau doge ni des noces maritimes du chef de l’Etat. Un baptême, le simple baptême d’un enfant, qui s’accomplissait sous la voûte de la vieille basilique, était la seule cause de l’affluence de cette foule pour qui tout est fête et solennité. Des cris de joie, de longs vivat s’élevaient de tous les coins de la place et se mêlaient harmonieusement aux barcaroles voluptueuses des gondoliers du grand canal, appuyés sur leurs rames noires et semblant attendre avec impatience la fin de la cérémonie religieuse.
Le cortége, précédé de quelques sbires et des huissiers du Sénat, sortit enfin de l’église. Le nouveau-né, porté dans une espèce de corbeille toute couverte d’or, de pierreries et de dentelles, était entouré des sénateurs, des prélats et de vingt-quatre gentils hommes français, allemands, espagnols et romains. Le peuple recommença, à cette vue, ses cris d’allégresse, tandis que douze hérauts à cheval, se détachant du cortége principal, faisaient le tour de la place en jetant à la volée sur les assistans de menues pièces d’or et d’argent, des fleurs, des dragées et des parfums. Le carillon de Saint-Marc fit alors entendre une de ses plus joyeuses symphonies, et des milliers de boîtes d’artifices et de pétards éclatèrent simultanément depuis le portique du palais des doges jusqu’aux escaliers du Rialto.
Le cortége cependant gagna avec gravité les gondoles apprêtées pour le recevoir; le peuple se dispersa peu à peu; et de ce mouvement, de cette foule il ne resta bientôt plus sur la place que le lion ailé de la République et quelques pauvres enfans de pêcheurs cherchant dans les intervalles des carreaux de lave quelque relique de sucre, d’or ou de fleurs.
Mais pourquoi les portes de Saint-Marc avaient-elles roulé sur leurs gonds d’airain? pourquoi le peuple en habit de fête était-il venu chercher sa part d’encens, de roses et de sequins? pourquoi les cloches d’argent du palais ducal s’étaient-elles mises en branle comme pour célébrer une victoire contre le Turc? C’est que Dieu avait donné un fils à l’ambassadeur de France; c’est que la République vénitienne, pour prouver l’estime qu’elle faisait du représentant d’un grand roi, avait voulu être la marraine du nouveau-né et doter la crêche du jeune étranger de langes d’or, de pourpre et de soie.
Cet enfant, né sous de si brillans auspices, dont le sourire rencontra peut-être les drapeaux de Lépante et de Mytilène, qui reçut sans doute, dans le nombre de ses hochets d’or, quelque parcelle du sceptre brisé des empereurs de Byzance et de la Grèce; cet enfant était Marc-René Voyer-d’Argenson.
Le père du jeune Marc était d’une vieille et irréprochable noblesse, mais peu favorisé du côté de la fortune. Son ambassade à Venise ne l’enrichit pas; il revint seulement en France avec la réputation d’un négociateur habile, d’un noble et loyal ambassadeur: ce fut son unique récompense, les grâces de la cour ne tombaient alors que sur d’éhontés courtisans. Le vieil ambassadeur fut complètement mis en oubli; et, comme il ne demandait rien, confiant qu’il était dans la reconnaissance du roi, la sincérité de son zèle et l’importance de ses services, on le laissa se confiner dans ses terres, d’où il ne sortit plus, se consolant, dans le commerce des lettres et la compagnie de Balzac et de quelques autres beaux-esprits, de l’ingratitude de la cour et de l’oubli du pays qu’il avait servi.
Le filleul de la République, Marc-René , avait trop d’honneur pour ne pas respecter la solitude et les goûts de son père, mais trop d’ardeur aussi et trop d’ambition pour les partager. Il se fit nommer, en 1679, lieutenant-général du bailliage d’Angoulême. Bientôt Caumartin, à qui une étroite amitié l’unissait, le mit en rapport avec le ministre Pontchartrain. Dès lors commença pour lui une ère de prospérité et de fortune. Aidé de quelques amis dévoués, il acheta une charge de maître des requêtes et se maria à la sœur de Caumartin. Ce mariage le rendit allié du ministre, et Ponchartrain, charmé de la tournure d’esprit, des manières élégantes, des adroits talens du parent nouveau, le protégea, le vanta à la cour, et finit par l’installer lieutenant-général de police en 1697, à la place de l’habile et probe La Reynie.
D’Argenson était digne de succéder à un tel homme: il ne tarda pas à le prouver. Il se fit une loi (et il ne s’en écarta jamais) de suivre les erremens de son prédécesseur. Il perfectionna la machine organisée par La Reynie, en simplifia les rouages et en augmenta les attributious et la portée. En regard de ces éloges toutefois, il faut dire que d’Argenson fut en quelque sorte l’inventeur de l’art de la police; qu’il employa trop souvent la séduction pécuniaire et la menace pour parvenir à ses fins; qu’il corrompit, le premier, une institution protectrice, en violant le secret des lettres privées et en faisant pénétrer l’espionnage jusque dans la sainteté du foyer domestique.
D’Argenson, le premier, organisa et prit à sa solde une armée entière d’espions. Dans tous les rangs, dans toutes les classes, à la ville, à la cour, il eut des affidés qui l’instruisirent de tout. Louis XIV lui-même s’en étonnait et lui demanda un jour dans quelle espèce de gens il recrutait ses intelligens satellites: «Sire, répondit d’Argenson avec une liberté cynique, dans tous les états, mais surtout parmi les ducs et parmi les laquais.» Et comme le roi manifestait son incrédulité par un geste, «Sire, reprit le lieutenant de police, il y a telles gens que je paie à raison de dix louis par heure; telles autres à raison de dix sous.» Louis seprit à rire; mais comme il ne paraissait pas persuadé, d’Argenson résolut de lui prouver par un exemple irréfragable qu’il avait des espions partout, mais plus spécialement à la cour.
L’occasion ne tarda pas à se présenter. Le roi, à son petit coucher, entouré seulement de quatre ou cinq familiers, tous de la plus haute noblesse, se permit, contre son habitude, un mot assez leste sur la femme d’un des personnages les plus éminens de la cour.
D’Argenson eut l’honneur d’être reçu le lendemain chez le roi.
«Eh bien! M. le lieutenant de police qu’y a-t-il de nouveau? dit Louis.
— Presque rien, Sire, à la cour, s’entend, car la ville de Paris est hors de cause lorsque l’on se trouve à Versailles. Ah! mais si, j’oubliais, Sire: on parle beaucoup de la retraite de Mme la maréchale de ⋆⋆⋆ aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques.
— Ah! ah! fit le roi. Et qu’en dit-on, Monsieur?
— Ma foi, Sire, on dit, avec beaucoup de justesse et de raison, qu’elle ferait beaucoup mieux, cette pauvre maréchale, de renoncer aux Carmes que de s’enfermer aux Carmélites.»
C’était, mot pour mot, l’égrillarde plaisanterie que s’était permise, la veille, Louis XIV à son coucher.
Il regarda d’Argenson en riant: «Vous avez raison, M. le lieutenant de police, dit-il, je vous croirai dorénavant: à bon entendeur, salut.»
Il n’entre pas dans notre cadre de retracer la conduite de d’Argenson lors des empoisonnemens qui décimèrent la famille de Louis XIV. La révoltante partialité qu’il manifesta en faveur de la maison d’Orléans, véhémentement soupçonnée d’être la complice ou l’instigatrice tout ou au moins de tant de crimes, ne doit pas nous occuper, nous, disposés aussi peu à anticiper sur les jugemens de l’histoire qu’à composer des plaidoyers en faveur de ceux dont nous entreprenons d’esquisser successivement les portraits. Nous ne nous appesantirons pas davantage sur l’extrême rigueur qu’il déploya lors de l’expulsion des religieuses de Port-Royal. Instrument du parti jésuite, dévoué corps et ame à la maison d’Orléans, d’Argenson, ambitieux, dévoré de la soif des honneurs et peut-être aussi de la soif des richesses, dut faire taire, dans la première circonstance, sa conscience de magistrat, comme la voix de l’humanité dans la seconde. L’histoire mettra quelque jour à nu les infirmités de cet homme revêtu d’une dignité si haute; et si, comme le juge de Cambyse, il a prévariqué et erré sciemment dans la route que le devoir et l’honneur lui traçaient, malheur à lui! car son nom alors, attaché au gibet de la honte comme celui des Séjan et des Dubois, retentira dans la postérité chargé d’anathèmes, de haine et de malédictions.
Mais c’est le lieutenant-général de police uniquement, le premier magistrat de la ville de Paris, que nous devons voir ici. A ce titre, à ce titre seul, renfermé dans ses plus étroites limites, d’Argenson mérite des éloges que l’on refuserait sans doute à l’homme politique et au personnage moral. Sa prodigieuse activité, son imperturbable sang-froid, les ressources sans cesse renaissantes d’un esprit fin, vaste, observateur, la connaissance approfondie des passions et des intérêts, en firent un homme à part, un magistrat spécial, digne de trouver place dans cette voie lactée de personnages hors de ligne qui ont porté si haut la splendeur du règne glorieux de Louis XIV.
Peu d’hommes ont été plus diversement jugés que d’Argenson; nous rapporterons ici l’opinion de deux écrivains, célèbres à des titres différens, et dont l’un était son contemporain:
«D’Argenson, dit Duclos, avec une figure effrayante
» qui imposait à la populace, avait l’esprit
» étendu, net et pénétrant, l’ame ferme et toutes
» les espèces de courage. Il prévint et calma plus
» de désordres par la crainte qu’il inspirait que
» par des châtimens. Beaucoup de familles lui ont
» dû la conservation de leur honneur et de la fortune
» de leurs enfans, qui auraient été perdus
» sans ressource près du roi si ce magistrat n’eût
» pas étouffé bien des frasques de jeunesse. Fontenelle
» a parfaitement peint le plan de la police de
» Paris, et d’Argenson l’a rempli dans toute son
» étendue; mais comme sa fortune était son principal
» objet, il fut toujours plus fiscal qu’un magistrat
» ne doit l’être.»
En regard de l’opinion de Duclos on ne lira pas sans intérêt celle du duc de Saint-Simon: «La
» hideuse physionomie de d’Argenson retraçait
» celle des trois juges des Enfers; il s’égayait de
» tout avec supériorité d’esprit, et avait mis un tel
» ordre dans cette multitude innombrable de Paris
» qu’il n’y avait nul habitant dont, par jour, il ne
» sût la conduite et les habitudes. Avec un discernement
» exquis pour appesantir ou alléger sa
» main à chaque affaire qui se présentait, penchant
» toujours aux partis les plus doux, avec l’art de
» taire trembler les plus innocens devant lui; courageux,
» hardi, audacieux dans les émeutes, et
» maître du peuple... il s’était livré sous le feu
» roi (Louis XIV) aux jésuites, mais en faisant le
» moins de mal qu’il put, sous un voile de persécution
» qu’il sentait nécessaire pour persécuter
» moins en effet et pour épargner les persécutés.»
Il serait difficile, comme on voit, devant ces divergences d’opinions, d’asseoir un jugement bien précis sur le caractère de d’Argenson. Duclos d’ailleurs écrivait dans un autre endroit de ses ouvrages ces mots dignes de réflexion: On peut faire des portraits différens sur d’Argenson, et pourtant ils seront tous vrais. Concluons que la nature du lieutenant-général de police échappait à la fois aux investigations de l’observateur et du moraliste; que, doué d’une adresse extrême, d’un tact merveilleux, il était, avant tout, en servant les haines et les passions politiques de l’époque, fidèle à lui-même, c’est-à-dire à sa grandeur et à sa fortune, et que, jeté au milieu de l’hypocrisie religieuse des dernières années de Louis XIV et des lupercales de la Muette et du Palais-Royal, sous Philippe d’Orléans, il crut devoir, dans l’intérêt de son ambition, caresser le catholicisme jusqu’à s’ériger en persécuteur et encenser de moins purs autels, jusqu’à recevoir du régent lui-même une épithète flétrissante que notre plume sefuserait à retracer.
D’Argenson, dès les premiers mois de la régence ( 7 septembre 1715), avait été appelé à ce qu’on nomma le conseil de dedans (de l’intérieur). Ce conseil était composé de cinq membres et présidé par le duc d’Antin. Il fut fait ensuite président du conseil des finances et garde des sceaux en 1719. S’il faut en croire quelques écrits, évidemment inspirés par le patronage de sa famille, d’Argenson se déclara l’adversaire le plus acharné de l’Ecossais Law et de son système, et cette antipathie alla à ce point qu’il donna sa démission de la présidence du conseil des finances, poste politique à la place duquel il obtint le titre de ministre d’état et d’inspecteur-général de la police du royaume. L’inimitié de ces deux hommes, partis tous deux d’une si mince fortune et arrivés à un si haut point d’élévation, semble peu probable; ce qu’il y a de plus réel et ce qui peut fournir le sujet d’un rapprochement au moins singulier, c’est que Venise, le berceau de d’Argenson, fut le tombeau de Law, qui y mourut, non pas misérable, comme l’ont écrit les biographes, mais dans un état voisin de la médiocrité.
Le système de Law, les querelles religieuses, l’abaissement des Parlemens, avaient exaspéré les esprits: la personne de Philippe d’Orléans et ses saturnales impies étaient devenues également odieuses. L’opinion universelle était que l’ancien lieutenant-général de police avait trempé dans tous les crimes, dans toutes les infamies que l’on reprochait à la régence. Il n’en fallait pas davantage au peuple pour étendre sa main justicière sur un cercueil où l’hermine et les insignes des plus respectables dignités étincelaient à la lueur de six cents flambeaux. Marc-René d’Argenson était mort le 8 mai 1721: le peuple insulta à ses funérailles par des huées, par des cris, par des sifflemens et des démonstrations outrageantes. On jeta sur le cercueil des guenilles ensanglantées; on voulut l’arracher violemment aux bras qui le portaient, et le tumulte fut si grand, l’insistance des assaillans si menaçante, que le cortége se dissipa en quelques minutes, abandonnant les fils du défunt, contraints de gagner seuls l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, où un tombeau de marbre attendait le cénotaphe souillé de boue de leur père.
Il y avait loin de la fête des funérailles aux solennités du baptême: le peuple de Venise, en célébrant la venue d’un allié, avait-il eu plus raison que le peuple de Paris en troublant le deuil d’un magistrat qu’il croyait prévaricateur?
CHAPITRE IV.
Table des matières
MACHAULT D’AMONVILLE,
Troisième lieutenant-général de police.
Le prince de Waldeck, après avoir battu le maréchal d’Humières à Valcourt, se disposait à accepter la bataille que le maréchal de Luxembourg lui présentait dans les plaines de Fleurus; l’armée française brûlait de réparer l’affront qu’avaient reçu les armes de Louis XIV; de toutes parts, dans tout le camp, se manifestait un élan de joie, un délire d’espoir que l’autorité des chefs avait peine à contenir dans les limites de la discipline. Entouré d’un état-major où se distinguaient au premier rang le duc de Chartres, régent du royaume peu après, le duc de Bourbon, fils du grand Condé , le prince de Conti, le duc de Vendôme et toute la fleur de la vieille noblesse française, le maréchal de Luxembourg parcourait le front de bandière du camp, recueillant à chaque bataillon les naïfs témoignages de confiance du soldat, qui se reposait sur sa fortune.
Le maréchal était arrivé devant le beau régiment de Picardie, quand un jeune officier, sortant du rang et baissant devant lui la pointe de son esponton, lui demanda d’une voix timide la permission de quitter son corps pour quelques jours, afin d’aller prodiguer ses soins à son père, dont la vie était en danger. — De grand cœur, monsieur, répondit Luxembourg avec un sourire: allez, allez, et puisse Dieu sauver votre honoré père! Puis, se tournant d’un geste ironique vers les gens de cœur qui le suivaient: «Tes père et mère honoreras, dit-il, afin de vivre longuement.»
En un instant la plaisanterie du maréchal fut répétée sur toute la ligne, et les brocards vinrent assaillir après la revue le pauvre petit officier qui en avait fourni la matière. Il n’était plus temps de réparer sa sottise; il le sentit et se promit de donner un démenti à la mauvaise opinion qu’avait fait concevoir de lui une démarche dont il avait eu le tort d’apprécier trop peu la portée.
Un mousquetaire, son seul ami, le meilleur compagnon de son enfance, vint le trouver dans sa tente comme il y songeait: — Tu vas partir; dit-il, tu choisis bien ton temps; prends ma procuration, et puisque tu es un si brave fils, fais mes complimens à ma mère pour qu’il ne soit pas dit que la province n’ait produit qu’un religieux observateur des prudens commandemens de Dieu.
Un soufflet coupa la parole au mousquetaire; cinq minutes après il recevait un coup d’épée dans la poitrine, et le jeune officier lui disait en s’éloignant: — Nocé, Dieu m’est témoin qu’au prix de tout mon sang j’aurais voulu éviter le malheur qui nous arrive; je ne suis pas un lâche, dis-le; dis que Machault ne craint pas la mort, mais qu’il aime avant tout, avant la gloire, avant le roi, avant l’honneur, ou ce que l’on appelle l’honneur du moins son père, son vieux père, qui fut son premier ami. Adieu, Nocé, je brise devant toi mon épée; mais, quelle que soit la route que je doive désormais suivre, compte invariablement sur mon cœur et mon amitié.
Nous ne suivrons pas le jeune officier du régiment de Picardie dans les années qui se succédèrent. Après de longues et consciencieuses études, il embrassa la profession d’avocat et vint s’asseoir aux bancs du barreau, où son noble et généreux caractère ne devait pas tarder à lui assigner une digne place.
Nocé cependant avait résisté à sa blessure: brave, brillant, railleur, il s’était concilié l’amitié du jeune et voluptueux duc de Chartres; bientôt il fut un de ses plus intimes favoris. De pauvre mousquetaire du roi, en quelques jours il devint capitaine des grenadiers à cheval, aide-de-camp du duc et chevalier de Saint-Louis. Une fâcheuse aventure pensa alors l’arrêter au milieu de ce bel élan de progression et de fortune.
La fille d’un probe et respectable marchand de galons de la rue Saint-Denis excitait alors par sa beauté l’admiration générale. Thérèse, c’était le nom de la jeune bourgeoise, avait à peine dix-sept ans; mais à la régularité parfaite de ses traits, à la perfection de sa taille, à l’aisance de ses mouvemens on lui en aurait donné vingt. Nocé, trop servi par l’amour ou la fortune, ne fut pas le dernier à aller voir la belle galonnière: il en devint éperdument amoureux. Mais comme chez lui le désir s’unissait à la volonté de se satisfaire à tous risques, il résolut de brusquer l’aventure, d’enlever la fille et de la jeter toute souillée, la pauvre vierge, parmi les danseuses de l’Opéra, où l’autorité paternelle ne pourrait plus aller la reprendre. Assisté de quelques compagnons de débauche, Nocé, par une nuit d’hiver, dresse une échelle contre la fenêtre de sa belle, casse un carreau, lève l’espagnolette, entre, saisit la jeune fille, dont il étouffe les cris en la roulant dans ses draps, et regagne son échelle et ses compères, chargé du précieux fardeau. Une voiture était proche, on allait y monter, lorsque la malheureuse fille, se débarrassant du linceul qui la couvre, commence à jeter des cris lamentables. Par hasard une patrouille du guet à cheval circulait dans le quartier; elle arrive au bruit, les bourgeois se réveillent, on descend avec des torches, avec des flambeaux des maisons voisines. Nocé veut mettre l’épée à la main, mais un boucher qui venait de tuer un bœuf et qui avait encore le couteau sanglant à la main le désarme. Ses complices s’enfuient au plus vite, et la jeune fille, délivrée comme par miracle, le désigne comme le seul auteur du rapt et de l’enlèvement. On emmène Thérèse chez son père, et le comte de Nocé , sur un ordre du lieutenant de police, va coucher à la Bastille.
L’affaire était grave. Louis XIV, devenu dévot et marié à Mme de Maintenon, déployait la plus grande sévérité pour les atteintes que les étourdis de la cour portaient aux mœurs publiques. Nocé était un des compagnons d’orgie du duc de Chartres, devenu duc d’Orléans, et Louis savait apprécier les amis de son neveu, qu’il appelait un fanfaron de vices. L’aventure de Nocé avait fait du bruit: un cri d’indignation, parti de la rue Saint-Denis, était allé frapper les échos de l’Œil-de-Bœuf. En vain les amis du jeune comte voulurent désarmer la colère du roi; Louis, inflexible, maintint la captivité de Nocé et déclara que la famille de la jeune personne insultée aurait le droit de poursuivre au Parlement le hardi suborneur, sans que lui, monarque, eût l’envie de jeter une parole de clémence dans la balance de la justice.
Cette audace de Nocé, cette rigueur du roi, faisaient la conversation de tout Paris. Machault, avocat, en fut instruit plus tôt que les autres. Nocé, dont il avait dédaigné jusqu’alors la faveur, Nocé, son camarade, son ami, sa victime, lui apparut alors malheureux, abandonné : il se décida à lui prêter l’appui de son talent, de ses lumières, de son zèle d’avocat. Il court à la Bastille, se fait ouvrir, au moyen d’une lettre de recommandation du maréchal de Villeroi, les portes du cachot de Nocé, saute au cou de son ami, et lui dit qu’il vient le sauver. Le jeune comte le reconnaît, l’embrasse à son tour, lui jure qu’il n’oubliera jamais tant d’amitié et de dévouement; mais, tout en acceptant son offre avec gratitude, il lui avoue qu’il ne croit guère au succès. Machault l’encourage, le console et lui donne la promesse que sa liberté suivra de près la visite qu’il vient de lui faire.
En effet, l’ardent avocat court chez les parens de Thérèse: «Le comte de Nocé, leur dit-il,
» est sous la main de la justice du roi; il mérite
» son sort, et je ne viens pas ici défendre son insolence
» et son crime. Qu’allez-vous faire, cependant,
» vous, honnêtes gens? Aggraver un fait scandaleux
» par des plaidoiries scandaleuses? Vous placer,
» famille honorée et honorable, sur le pinacle de
» l’opprobre? Un arrêt, je le sais, un arrêt solennel
» vous vengera de l’atteinte portée à votre considération,
» mais cet arrêt compensera-t-il dignement
» la honte de l’audience, la rougeur du front de
» votre fille, la perte de votre temps, si utilement et
» si noblement employé ? Croyez-moi, désistez-vous
» de poursuites qui ne pourraient profiter qu’a la
» malignité publique, qu’à l’oisiveté bavarde des
» salons de la ville et des antichambres de la cour;
» contentez-vous de recevoir ici, dans cette boutique,
» les excuses du comte de Nocé, excuses
» qui ne seront valables qu’autant qu’elles seront
» faites devant vingt témoins: dix hommes de la
» cour et dix bourgeois de vos amis. La jeune Thérèse
» n’a pas succombé au piége qui lui avait été
» tendu; le mal n’est donc pas irréparable, et son
» honneur demeure intact.»
Comme il vit que ces raisons produisaient l’effet qu’il en avait attendu parmi ces honnêtes bourgeois, il ajouta: «Je suis avocat, c’est vous dire
» assez que je ne suis l’organe que d’un repentir
» ou d’une rémunération délicate. M. Périer, dit-il
» en s’adressant au père de Thérèse, vous serez
» échevin à la première nomination qui se fera: en
» voici la promesse de la main même du prévôt des
» marchands et du gouverneur de Paris. M. le duc
» d’Orléans fera le reste. Vous avez un neveu curé
» à la petite paroisse de Saint-Pierre-aux-Bœufs,
» voici sa nomination signée par monseigneur l’archevêque
» de Paris à la cure de Saint-Gervais.
» Votre maison de commerce marche avec honneur,
» mais elle n’est pas aussi florissante qu’une légitime
» ambition vous le ferait désirer, voici le brevet de
» fournisseur de la maison d’Orléans; je suis chargé
» de vous le remettre. Parlez maintenant, voulez-vous
» pardonner ou faire punir?»
Les bonnes gens étaient abîmés dans une mer de réflexions; l’ambition d’un côté, le désir de se venger de l’autre, les plongeaient dans une cruelle alternative. Mais Machault n’était pas homme à les laisser respirer; il reprit la parole et fit si bien briller à leurs yeux les diverses fortunes qu’il leur avait apportées dans le pan de sa robe d’avocat qu’ils signèrent le désistement.
La victoire était gagnée. Le comte de Nocé était libre, il resta cependant deux mois encore à la Bastille pour le compte du roi. Ce ne fut qu’au bout de ce laps de temps que, fidèle à la promesse que Machault avait faite pour lui, il alla faire amende honorable devant le comptoir de la rue Saint-Denis. Du reste, tout ce que Machault avait promis se réalisa avec une religieuse exactitude: le père Périer devint échevin; le curé de Saint-Pierre-aux-Bœufs fut curé de Saint-Gervais, et la valetaille de la maison d’Orléans, toujours élégante et nombreuse, prit ses galons dans la boutique de l’échevin.
Quant à Thérèse, elle fit un mariage brillant. Le fils du comte Stanislas-Lubormiski de Bandonier, qui était venu régler à la cour de Louis XIV quelques affaires relatives à l’alliance de la Pologne, devint amoureux de cette jolie bourgeoise, l’épousa et l’emmena dans sa patrie, où elle a vécu soixante ans objet des hommages et de l’admiration de toute la cour polonaise, qui se connaissait si bien alors en graces, en amabilité, en talens et en esprit.
Machault avait fait une comtesse palatine de la fille d’un marchand de la rue Saint-Denis; mais il ne put parvenir à faire du comte de Noce, malgré sa retraite forcée à la Bastille, un homme sage et réservé. Tout entier à la société du duc d’Orléans, dont il était devenu le familier le plus nécessaire, Nocé se jeta à corps perdu dans tous les excès et dans tous les plaisirs de l’époque.
Quand d’Argenson quitta les fonctions de lieutenant de police pour entrer, en septembre 1715, dans le conseil de régence, Nocé proposa au régent de confier cette place importante à Machault. Philippe n’avait rien à refuser à ses amis, au comte de Nocé surtout; la place fut accordée, et le blessé de Fleurus voulut aller annoncer cette bonne nouvelle à son camarade, à son ami, qu’il avait négligé depuis plusieurs années.
Il entra brusquement dans le salon (c’était le soir), où le conseiller causait au milieu de sa famille et de quelques amis.
» Machault, lui dit-il en l’abordant, tu m’as
» donné jadis un coup d’épée qui m’a fait grand mal,
» mais tu m’as tiré d’un mauvais pas: j’ai voulu
» régler nos comptes de ce jour: tu seras lieutenant
» de police, c’est monseigneur le régent qui te l’annonce
» dans cette lettre, tiens, lis:»
L’étonnement d e Machault était grand, il regardait le comte de Noce avec des yeux tout incrédules.
— Mais, lis donc! dit Noce en lui présentant la lettre. Le conseiller lut et vit qu’en effet le régent Philippe d’Orléans l’investissait de cette place, de cette place la plus importante peut-être de l’État sous le pouvoir d’un usurpateur ou d’un tyran. — Me remercies-tu, Machault, dit Nocé ?
Machault, énivré par ce parfum de grandeurs qu’il commençait à sentir, se jeta, plein de reconnaissance, dans les bras de son ami, et le remercia en termes pleins d’une chaude et véritable gratitude.
— Croirais-tu bien, dit Nocé, que j’ai eu un peu de peine à décider notre seigneur d’Orléans à te nommer? il ne te trouve pas assez laid: d’Argenson l’a gâté.
— Quelle idée! dit Machault en riant. — Oh! ce n’est point une folie que je dis là, Machault, c’est une pure vérité. La beauté en homme et en femme n’est de mise qu’à la Muette ou au Luxembourg; mais au Palais-Royal, aux Tuileries, à Versailles, il nous faut des laideurs amères; tu verras d’Argenson, Law, le duc d’Antin et dix autres que je pourrais te nommer. Mais adieu: le chevalier de Riom, l’amant de la duchesse de Berri, m’attend en bas dans mon carrosse, il faut que j’aille le rejoindre; nous allons au Palais enlever pour le châtelain de la Muette une grisette mariée depuis seulement huit jours; mais surtout que le lieutenant de police n’en sache rien.
Et le fou, le roué, le ministre de Philippe d’Orléans, se prit à descendre les escaliers quatre à quatre, tandis que le nouveau lieutenant de police restait là, attendant le lendemain pour procéder à son installation.
Machault continua, mais avec moins de talent et de perversité peut-être, le système de d’Argenson. Dans le peu d’années qu’il resta à la tête de la police de Paris, il montra plus de zèle que de véritable talent, plus d’esprit d’ordre que d’esprit d’amélioration. Il fit peu, et il ne put pas faire davantage pour les mœurs. La régence et le régent, le gouvernement et la cour étaient si profondément, si indignement pervertis qu’un magistrat qui aurait voulu en prendre énergiquement la défense n’aurait pu rester long-temps en place.
Les hommes ne sont souvent que ce que les circonstances les forcent d’être.
Machault cependant donna quelques réglemens utiles sur l’éclairage et sur la voirie. C’est depuis son édilité que les commissaires de quartier ont à leur porte une lanterne qui, à l’encontre de beaucoup d’autres, ne compte jamais sur la lune.
CHAPITRE V.
Table des matières
PIERRE-MARC, COMTE D’ARGENSON,
Quatrième lieutenant-général de police
L’équipage du maréchal de Villars, au retour d’une promenade à Versailles, fut arrêté par des bandits, au milieu du Cours-la-Reine, vers la fin de l’année 1719. La présence d’esprit du cocher sauva le maréchal d’une visite peu courtoise; mais, irrité du danger qu’il avait couru, Villars adressa des plaintes amères au régent, qui, pour lui donner satisfaction, suspendit le lieutenant-général de Police Machault et revêtit de sa dignité édilaire Pierre-Marc Voyer-d’Argenson, second fils du célèbre lieutenant de police de ce nom.
D’Argenson n’accepta pas sans hésitation et sans répugnance un poste que son père avait rendu si difficile à remplir; mais, comblé des faveurs de Philippe d’Orléans, il n’osa décliner le dangereux honneur qu’il lui voulait faire, et prit possession de la place au mois de janvier 1720, en se promettant bien d’y rester le moins que le permettraient les circonstances.
Du premier jour, d’Argenson résolut de suivre les erremens paternels en déployant une vigilance et une rigidité exemplaires. Mais les temps avaient marché depuis la mort de Louis XIV. La conduite du régent n’autorisait que trop la dépravation générale, et des réglemens de police devaient demeurer insuffisans pour faire respecter la décence et la sécurité publiques. Le nouveau lieutenant de police reconnut bientôt que, pour remplir sa charge selon le vœu de la cour, ce n’était qu’à la partie matérielle de ses attributions qu’il devait s’attacher avec sévérité et vigueur.
Les roués du Palais-Royal et de la Muette continuèrent donc à rosser le guet, à briser les lanternes, à insulter les femmes à la sortie du spectacle et dans les promenades: d’Argenson dut les laisser faire; mais en même temps il entreprit une guerre active contre les vagabonds et les fripons étrangers, que le système de Law et le relâchement des mesures de sûreté avaient attirés en foule dans la capitale. En quelques jours il remplit les prisons du Châtelet d’un millier de comtes et de marquis exploitant leurs quartiers de noblesse aux jeux de la rue Quincampoix; il renouvela aussi alors pour les nymphes banales de la cité parisienne l’ordonnance de Charles VI, à la ceinture près, car l’or n’était plus dès lors une distinction.
Les boulevarts qui ceignent Paris, si fréquentés aujourd’hui, si brillans, si riches et si recherchés, n’étaient alors que de tristes et boueux remparts, ou la prudence ne permettait guère de s’aventurer à la nuit tombante. D’Argenson étendit l’éclairage de la ville depuis la porte Saint-Honoré jusqu’à la porte Saint-Denis, et fit construire sur cette ligne, jusqu’alors obscure et déserte, de petits corps-de garde distancés de quinze cents pas environ, et qui subsistèrent jusqu’au commencement de l’année 1789. C’était peu assurément pour la sûreté publique que de cantonner dans ces petits forts de planches et de boue cinq ou six pauvres soldats du guet, tremblant la plupart du temps de peur ou de froid: le résultat cependant fut immense, et le nombre des attaques et des vols diminua dans une proportion que l’on aurait peine à comprendre, aujourd’hui que tant de moyens actifs et intelligens de répression demeurent si souvent sans effet pour combattre l’audace et la ruse des malfaiteurs.
D’Argenson déploya dans les diverses parties de son administration un louable zèle. Son père lui avait appris par son exemple que le moyen le plus assuré d’inspirer le courage et la confiance est d’en faire preuve par soi-même: aussi ne négligea-t-il dans aucune circonstance de payer de sa personne et de se transporter où l’appelaient le tumulte, les coupables tentatives ou les dangers de la cité.
Dans une de ces occasions, lors d’un incendie considérable qui réduisit en cendres trois maisons de la rue de la Juiverie, son courage pensa lui devenir fatal et il fut grièvement blessé à la tête par la chute d’une poutre enflammée. On le transporta à son hôtel, mille soins lui furent prodigués eh hâte, la cour et la ville s’empressèrent de se faire inscrire chez lui et de rendre un public hommage de reconnaissance et d’intérêt au magistrat courageux et dévoué.
En homme habile, d’Argenson pensa que le moment était venu de prendre une honorable retraite. Il formula donc en peu de mots sa démission, et l’adressa au régent, qui se trouvait alors à Versailles. Philippe fit quelque difficulté à l’accepter; mais, sur l’assurance des amis du comte que sa santé demandait les plus sévères ménagemens, il n’hésita plus, se rappelant, en véritable neveu de Louis XIV, le constant dévoûment du père, et ne voulant pas que cette race d’hommes de moralité et d’honneur succombât et s’éteignît sous le fardeau des affaires publiques .
Il est hors de doute que le comte d’Argenson, sous un gouvernement normal, sous un prince respectable et respecté, se serait montré digne du poste éminent où rappelait sa capacité autant que le nom laissé par son père: mais dans ces temps de scandaleuses débauches, de tentatives ultra-bizarres et de folies financières, il aurait fallu aux magistrats de la cité une vertu surhumaine: un Lhospital, un Jouvenel des Ursins, auraient suffi à peine alors à tenir d’une main ferme et assurée la noble balance de la justice. D’Argenson n’était pas taillé de l’étoffe de tels hommes; mais on doit reconnaître à sa louange que durant le cours de son édilité, il se montra personnellement dévoué au bien de la ville, ami de la justice et protecteur du faible et de l’opprimé. Maintes fois, il est vrai, la loi, qu’il avait mission de faire respecter, fut insuffisante ou muette contre de coupables tentatives, mais sapartialité pour une classe privilégiée de perturbateurs et de libertins ne dégénéra jamais en aveuglement immoral; et quand il put sévir contre les scandales publics, il le fit avec énergie, comme le prouve le fait que nous allons citer.
Jeune et riche héritier d’une ancienne famille d’Auvergne, un comte, dont nous tairons le nom, porté aujourd’hui avec honneur par un des membres distingués d’une de nos assemblées parlementaires, quittait chaque année sa terre, située aux environs de Riom, pour venir à Paris passer quelques semaines. Sa venue dans la capitale coïncidait d’ordinaire avec l’époque où se tenait la foire Saint-Germain. Cette foire était, comme on sait, le rendez-vous alors de la ville et de la cour: les jeux, les divertissemens, les plaisirs de toute espèce s’y confondaient au milieu d’un mouvement, d’un bruit, d’une licence dont ne donneraient qu’une bien imparfaite idée les plus animées de nos fêtes actuelles de campagne. Des boutiques, par centaines, y étalaient tout ce que la mode et le goût venaient d’inventer de plus raffiné et de plus frais; les spectacles, les concerts, les bals s’entassaient dans son faible espace; les escamoteurs, les saltimbanques, les histrions de toute couleur et de tout étage y pullulaient. C’était au milieu de cette folie, de ce carnaval, de ce bazarde tous les instans que venait descendre le gentilhomme auvergnat. Là, chaque jour, ou chaque nuit plutôt, on le voyait se promener parmi les jolies marchandes, distribuant avec plus de profusion que de goût l’or et les propos galans, les œillades passionnées et les cadeaux plus efficaces; puis, le jour de la clôture venu, il se rendait une dernière fois sur le théâtre de ses profusions et de ses galantes tentatives, escorté d’un bataillon complet de ses plus grossiers compatriotes, réunis d’avance dans un banquet et qu’il n’amenait que bien payés et repus pour la plupart outre mesure. Au signal donné par le comte, cette masse aux épaules carrées se précipitait dans l’enceinte avec un houra général; la foule, surprise, éperdue, se ruait d’un mouvement machinal sur les boutiques, cherchait un abri dans les théâtres, courait se réfugier vers les comptoirs; les cris des femmes, les imprécations des marchands venaient augmenter le désordre, et cette perturbation effroyable, cette confusion et cette terreur duraient une demi-heure environ: ce temps suffisait au comte pour faire enlever quelque honnête et jolie marchande, qu’avaient été impuissantes à séduire les offres brillantes et les amoureuses protestations du Sardanapale auvergnat.
De toute cette rumeur, il est vrai, il résultait ordinairement beaucoup plus de bruit que de besogne; d’ordinaire aussi, il est vrai, l’Hélène enlevée aux comptoirs de la foire Saint-Germain reparaissait l’année suivante plus riche, sinon plus jolie; mais ces paniques, imposées chaque année à toute une population d’honnêtes marchands et de promeneurs, ne semblèrent pas moins à Voyer-d’Argenson une grave atteinte à la sécurité de la ville. Résolu d’y porter remède et de guérir à la fois le gentilhomme turbulent de ses manies de sultan et de crocheteur, il fit secrètement entourer la foire Saint-Germain par une force armée suffisante, et le jour de la clôture, au moment où le comte donnait, en vrai Romulus d’Auvergne, le signal du combat et de l’enlèvement, un bataillon de gardes françaises, quelques escouades du guet à pied et à cheval et une cohorte d’exempts assaillirent les perturbateurs, les saisirent et les entraînèrent au Châtelet et à l’hôtel de la lieutenance de police.
Pour les obscurs coryphées du comte, la peine devait être légère: quelques semaines de prison en firent justice. Il fut l’objet d’une plus éclatante sévérité. Détenu d’abord à la Tournelle du Châtelet, il y resta plus de quinze jours sans être interrogé ; puis, après une instruction superficielle, il fut transféré à la Bastille, où il demeura deux ans.
C’était payer un peu cher le plaisir d’avoir fait gourmer cinq ou six mille individus effarés dans une enceinte fermée de planches; mais il y avait à cette sévère punition un motif juste et suffisant. Par malheur, le comte n’avait pas d’appuis à la cour, ce qui fit dire hautement à la bourgeoisie qu’on n’aurait pas usé de tant de sévérité à son égard s’il s’était fait préalablement affilier à la société inviolable des Nocé, des Broglie et des Canillac.
CHAPITRE VI.
Table des matières
PHILIPPE TESCHEREAU, SEIGNEUR DE LINIÈRES,
Cinquième lieutenant-général de police.
Il s’agissait de trouver un successeur à d’Argenson dans la charge dont il venait de se démettre. Cette nomination devint un sujet de discorde dans le conseil de régence. Philippe d’Orléans désirait avec ardeur qu’une de ses créatures demeurât à la tête de la police de Paris; le duc de Bourbon, d’un autre côté, excité simultanément par le duc de Villeroy, gouverneur du jeune Louis XV, et par l’abbé Fleury, son précepteur, tenait à ne voir élever à ce poste qu’un personnage connu par son dévoûment exclusif au trône et à l’héritier de la couronne. Plusieurs conférences eurent lieu sans qu’on pût s’entendre au sein du conseil. Les humeurs s’aigrissaient, les menaces commençaient à se mêler aux refus et aux demandes: ce que n’avaient pu faire l’abandon du pacte de famille, la ruine du système ni le mécontentement général, une simple nomination aux fonctions de lieutenant de police allait le déterminer, lorsque le duc d’Antin, choisissant, en habile conciliateur, un mezzo-termine, proposa pour candidat à cette place si enviée un homme qui devait convenir aux deux partis: c’était Jean-Baptiste Teschereau, seigneur de Linières. Il fut agréé, et le comte d’Argenson eut un successeur le 10 du mois de juillet 1720.
Teschereau appartenait à une honorable famille de robe. Lui-même, après de brillantes études au collège des Jésuites, s’était consacré avec ardeur à la connaissance des lois et n’avait pas tardé à se faire un nom au barreau. Le talent du jeune orateur avait attiré sur lui l’attention de la duchesse d’Orléans, mère du régent: elle avait voulu le voir et se l’était fait présenter. La facile élocution de l’avocat, son attitude réservée, le timbre flatteur de sa voix, avaient favorablement disposé la princesse en sa faveur, et elle voulut tout d’abord l’attacher à son service. Teschereau refusa cette faveur, et, comme la princesse insistait, «Daignez m’excuser, madame, dit-il d’un accent ferme et modeste, je me sens porté d’inclination à être toute ma vie le plus humble de vos serviteurs, mais je ne me pourrais jamais résoudre à être attaché à votre maison comme domestique.» La princesse n’était pas habituée à de tels refus: la réponse du jeune légiste, mi-athénienne et mi-spartiate, l’étonna cependant sans l’irriter. La duchesse d’Orléans était une Allemande fort vive, fort bavarde, fort médisante et fort vaine, mais bonne au fond, sensible, droite et plus éclairée qu’une princesse n’avait coutume de l’être alors. Après quelques momens de silence, elle se prit à rire en vraie folle, et tendant sa main à baiser à Teschereau, «Vous avez raison, Robin, lui dit-elle avec son accent tudesque, un homme de quelque valeur ne doit avoir pour maître que le roi. Je suis de votre avis, et je vous prouverai que vous venez de mériter une place dans mon amitié.»
Trois semaines après, Teschereau était nommé conseiller à la Cour des aides.
Ce fut dans cette position que la faveur du roi l’alla chercher pour le revêtir des fonctions de lieutenant de police; mais jamais le vers du poète,
«Tel brille au second rang,» ne reçut une application plus exacte. Orateur éloquent, magistrat éclairé durant la première partie de sa carrière, Teschereau devait se montrer, sous la nouvelle influence qui venait de changer sa fortune, sec, dur, hautain et plein d’àpreté. Il crut que le premier mérite d’un lieutenant de police était d’avoir l’abord sombre et sinistre; que ses qualités ordinaires devaient être une sévérité hargneuse, un puritanisme pédantesque. Il se figura que l’urbanité et l’élégance de mœurs, dont il avait été jusque là un modèle, devenaient incompatibles avec l’exercice de sa charge suprême; et, comme il arrive d’ordinaire, en voulant éviter ce qu’il considérait comme un écueil, il tomba dans l’excès et l’exagération de ce qui ne saurait jamais être une qualité. Teschereau se trompa; nombre de ceux qui l’ont remplacé sont tombés dans la même erreur. Toujours est-il qu’il se fit plus d’ennemis par sa forme dure et hautaine que par la sévérité des réglemens de police qu’il essaya de remettre en vigueur avec plus de zèle que de succès.
Teschereau eut un autre tort plus grave, ce fut de vouloir établir un système dans une immense machine dont le principal mérite est de n’en souffrir aucun. Le hasard, en effet, est le véritable dieu de la police: c’est pour son fronton que semble faite l’inscription diis ignotis, et les trésors qu’elle épand de ses mains impures n’ont servi jamais à prévenir ni à signaler une conspiration, depuis l’intrigue de Porto-Carrero, sous la régence, et la conjuration des Marmouzets, sous Louis XV, jusqu’aux conspirations au petit pied que nous voyons se renouveler incessamment de nos jours.
Teschereau voulut donc augmenter ses moyens d’action. Ses prédécesseurs avaient sagement parqué la délation aux deux rayons les plus éloignés de l’échelle, les gens de cour et les laquais, car, là il n’y avait rien à gâter; Teschereau s’appliqua à étendre la corruption de haut en bas; il voulut traiter les faubourgs de Paris comme Versailles, et mit toute son ambition à savoir ce que faisaient au même moment le roi voluptueux à l’Œil-de Bœuf et le misérable artisan dans son ménage, Teschereau rêvait la divinité dans la police.
Cette soif de tout savoir, de tout faire relever de son tribunal le força d’employer toutes sortes de gens; aussi fit-il dans tous les états une sorte de presse de délateurs, comme l’Angleterre fait dans l’urgence une utile presse de matelots. Sous les enseignes de la police, il enrôla des perruquiers et des chantres, des cochers de fiacre et des raccoleurs, des filles publiques, des portefaix, des commis, des chanteurs; il autorisa l’ouverture de lieux de prostitution, de tripots infâmes, de salles d’armes et d’une foule d’établissemens équivoques, où, comme en autant de souricières et d’observatoires, ses estafiers fixèrent leur domicile et attirèrent tout ce que Paris renfermait de vice et de corruption. Certes, tout cela était bien immoral, bien immonde; mais cela paraissait utile, on le disait, on le criait, et les gens simples ou irréfléchis finissaient par le croire. Comme si, pour empêcher la corruption, il était urgent de l’étendre! comme si l’on pouvait sans danger faire de la police homœopathique!
Teschereau, toutefois, fit quelques réglemens utiles, tant il est vrai qu’il est aisé au magistrat investi d’un grand pouvoir de se rendre recommandable par quelque institution protectrice; mais il fut loin de rendre à la cité les services éminens qu’elle avait reçus de ses prédécesseurs.
Dans ce rapide aperçu de la marche et des progrès de la police de la capitale, nous voici arrivés au règne de Louis XV ou plutôt au moment où le prince commence à se dégager des lisières qu’à tenues jusque là la main incertaine du régent (1722). Nous entrons dans une ère nouvelle, où se vont rencontrer à chaque pas des améliorations importantes et où les hommes investis de l’autorité de la police vont se montrer enfin plus que des magistrats, mieux que des édiles: des citoyens!
CHAPITRE VII.
Table des matières
RAVOT, SEIGNEUR D’OMBREVAL.
Sixième lieutenant-général de police.
Issu d’une de ces anciennes familles parlementaires dont les mœurs graves et austères opposèrent constamment une digue respectable et puissante au corrupteur élan des vices et des excès de la cour, Ravot, seigneur d’Ombreval, d’un caractère appliqué, sérieux et plein de douceur, avait terminé dès l’âge de seize ans ses études au collége que Louis XIV honore encore aujourd’hui de son grand nom: à vingt-et-un ans, il siégeait au Parlement de Dijon, et son amour pour l’étude, son dévoûment à ses devoirs, lui assignaient dès lors un rang distingué parmi la plus honorable magistrature. Dès lors, les passions et les écarts de la jeunesse semblaient avoir chez lui cédé aux honorables et rigides erremens dont sa famille lui fournissait tant de chastes et encourageans exemples.
Amené à Paris par quelques affaires d’importance, d’Ombreval, qui retrouvait à la tête des affaires les condisciples de sa jeunesse, vendit sa charge du Parlement de Bourgogne et se fit admettre à la Cour des aides: de là devait dater sa fortune. Il s’y fit remarquer tout d’abord par son savoir profond, ses connaissances variées et son amour du travail. Six mois après, il était conseiller d’Etat et second adjoint à l’importante intendance de Poitou.
D’Ombreval, au temps de ses exercices, avait été le camarade et l’ami du marquis de Maillebois; la fortune les avait depuis produits dans deux carrières diamétralement opposées. Petit-fils du grand Colbert, Maillebois avait jeté aux orties la robe et le bonnet d’avocat: il était lieutenant-général alors; plus tard il devait devenir maréchal de France. Par ses alliances, par son mérite, par sa position à la cour surtout, Maillebois disposait de beaucoup de suffrages; il avait, pour se servir d’une expression de l’époque, l’oreille du roi, et rien ne lui était plus facile que d’ouvrir un destin brillant au camarade de sa jeunesse. Il résolut d’étayer de son pouvoir un magistrat éclairé et consciencieux dans la route d’honneurs et de renommée trop souvent ouverte à l’impéritie et à l’intrigue; c’était, au res te, se souvenir noblement de son aïeul, que de faire tomber la faveur sur d’Ombreval: Colbert n’eût pas choisi un plus digne successeur à La Reynie.
Le comte d’Argenson avait repris vers ce temps, par une complaisance forcée de cour, les fonctions de lieutenant-général de police, résignées inopinément par Teschereau; il s’agissait de lui trouver promtement un successeur digne et capable. La cour jeta les yeux sur l’ami du marquis de Maillebois, et, le 28 janvier 1714, Ravot, seigneur d’Ombreval, fut nommé lieutenant-général de police.
Nourri de la lecture des grands auteurs de l’antiquité, Ravot d’Ombreval avait, dans sa conscience de magistrat, médité avec fruit Plutarque, Aristote et Platon; il voulut, dans la première place d’administration morale du royaume, réaliser les utopies qu’avaient fait naître en sa jeune tête les divins systèmes de la philosophie antique; il considéra l’époque où il vivait et la jugea bien: c’était une époque d’hypocrisie et de corruption, un temps de désorganisation morale et de dépravation politique; il osa penser qu’une ressource inconnue existait encore, et qu’il y avait possibilité peut-être d’introduire la réforme au corps social par en bas, c’est-à-dire par le peuple. Il se trompait, l’honnête homme, car les principes ne remontent pas: la vertu doit tomber de haut en bas, et ce sont les aristocraties qu’il faut régénérer quand on veut retremper les peuples.
Ravot donna une grande quantité de bons réglemens, imités la plupart des républiques grecques et romaine; ses consciencieuses tentatives n’eurent d’autre fruit, malheureusement, que de divertir les oisifs de la cour et d’exciter les allusions des mauvais plaisans de la ville. Pour mettre un frein à la licence des femmes de mauvaise vie qui pullulaient depuis la régence, on le vit puiser jusque dans les poudreuses annales de la cité, et faire revivre des ordonnances du prévôt de Paris des 8janvier 1414 et 6 mars 1419, dont le texte semblera sans doute curieux à nos lecteurs.
«Il est défendu à toute femme de vie dissolue de
» tenir maison ailleurs que dans les rues marquées
» par l’ordonnance de saint Louis, à peine d’être
» emprisonnée sur la simple dénonciation ou plainte
» de deux voisins ou de deux honnêtes femmes.
» Fait défense à toutes personnes de leur louer des
» maisons ailleurs, sur peine d’amende et de la perte
» des loyers, et à ces femmes de mauvaise vie, d’en
» acheter, sur peine de la perte de leur argent et
» des maisons. Ces mêmes réglemens font aussi défense
» à toutes personnes de se mêler de fournir
» des filles ou femmes, pour faire péché de leurs
» corps, sur peine d’être tournées au pilori, marquées
» d’un fer chaud et mises hors de la ville;
» et à toutes femmes dissolues, d’avoir la hardiesse » de porter à Paris ni ailleurs de l’or et de l’argent
» sur leurs robes, ni chapeaux, ni aucunes
» boutonnières d’argent blanches ou dorées, des
» perles, des ceintures d’or ni dorées, ni aucuns
» habits fourrés de gris, de menu-vair, d’écureuil,
» ni d’autres fourrures honnêtes. Leur fait aussi
» défense de porter des boucles d’argent à leurs
» souliers, le tout sous peine de confiscation et
» d’amende arbitraire. Ordonne que dans huit jours
» elles quitteront ces sortes d’ornemens; et après
» ce temps passé, enjoint aux sergens, sur peine de
» privations de leurs offices, de les arrêter en quelque
» lieu que ce soit, excepté dans les églises; de
» les amener en prison au Châtelet, pour leur être
» leurs habits ôtés et arrachés, et elles punies selon
» l’exigence du cas.»
Le nouveau règlement qu’il rédigea, en conservant toutes ces dispositions, ne servit guère qu’à augmenter le nombre des rieurs; celui des femmes perdues ne diminua pas, et de satiriques chansons furent adressées de toutes parts au magistrat qui voulait remettre en honneur la chasteté si peu de temps après la régence: il y avait anachronisme en effet.
Ce mauvais succès dans une partie si importante de l’administration qui lui était confiée ne découragea pas Ravot d’Ombreval. Un gentilhomme provençal avait été assassiné à la sortie d’un tripot dans une voiture de place: le lieutenant de police ordonna dès le lendemain qu’aucune espèce de voiture à deux ou à quatre roues, qu’aucune brouette, chaise à porteur, vinaigrette, etc., ne pourrait stationner à l’avenir sur la voie publique sans que son propriétaire eût obtenu une autorisation préalable, dont le prix, applicable aux hôpitaux, se trouverait représenté par un numéro placé sur la caisse de la voiture. On a beaucoup amélioré, depuis, la police et l’administration des voilures; mais ce n’en est pas moins à Ravot d’Ombreval que fut due cette amélioration, qui devait être la clé de toutes les autres.
Ravot pensait avec raison que l’appât des jeux de hasard, mis à la portée du peuple, est une source dangereuse de vices et de dépravation: il les défendit tous, et son rigorisme alla si loin qu’il enjoignit à ses exempts d’arrêter sur les boulevarts et jusque dans les fêtes foraines toute espèce de bateleurs exploitant un système quelconque de loterie, ceux même qui sur un cylindre garni d’une aiguille font tirer ce que le peuple appelle des oublies. Le maréchal de Richelieu, qui ne négligeait aucune occasion de ridiculiser la spartiate sévérité du lieutenant de police, disait assez plaisamment à ce sujet à Louis XV que d’Ombreval se montrait plus que jamais ennemi des plaisirs.
L’intention de Ravot d’Ombreval était, aux derniers jours de son administration, d’organiser un service de fanaliers, ou porteurs de fanaux. Cette création aurait pu sans doute produire d’utiles et précieux résultats, participante qu’elle aurait été du wachtmann et du constable; l’originalité, malheureusement, que l’on reprochait aux mesures du lieutenant de police depuis son réglement sur les filles et sa prohibition des plaisirs, entachait de ridicule ses intentions les plus sérieuses. Les merveilleux de l’Œil-de-Bœuf et les petits-maîtres de la place Royale brodaient incessamment à qui mieux mieux sur ce canevas fragile. Ravot d’Ombreval comprit que la toge du magistrat n’était plus chez lui environnée du respect sans lequel elle n’est rien qu’une vaine parade: il offrit au roi sa démission, et Louis XV l’accepta, non sans manifester le vif regret qu’il éprouvait de le voir s’éloigner d’un poste qu’il avait rempli avec de si droites intentions, une probité si sévère, et dans lequel il avait rendu d’éminens services par son exemple et son bon vouloir.
Ravot d’Ombreval fut décoré du cordon noir et se hâta de quitter Paris pour se retirer dans une délicieuse retraite qu’il avait acquise aux environs de la ville de Meaux. La Brie se nommait alors le Paradis des parvenus. Les financiers et les fermiers-généraux peuplaient cette heureuse province de palais et de somptueux châteaux. Ombreval, parmi ces habitations élégantes, fut dès lors renommé pour son luxe à la fois, sa magnificence et son exemplaire hospitalité.
Là, Ravot termina ses jours en philosophe et en sage, entouré d’un cercle d’amis de choix, colligeant une noble et vaste bibliothèque, sans souci des affaires publiques, sans regret des décevantes gracieusetés de cour et tenant pour devise constante l’inscription gravée au fronton de sa porte, toujours ouverte: Cor magis patet.
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