Kitabı oku: «Bonaparte, le Concordat de 1801 et le cardinal Consalvi»

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Jacques Crétineau-Joly

Bonaparte, le Concordat de 1801 et le cardinal Consalvi


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066337131

Table des matières

BONAPARTE ET LE CONCORDAT DE 1801.

LETTRES AU RÉVÉREND PÈRE THEINER PRÉFET DES ARCHIVES SECRÈTES DU VATICAN SUR LE PAPE CLÉMENT XIV

PREMIÈRE LETTRE.

SECONDE LETTRE.

SECONDE LETTRE.


L’auteur et l’éditeur déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction à l’étranger.

Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (direction de la librairie en mai 1869.

BONAPARTE ET LE CONCORDAT DE 1801.

Table des matières

BONAPARTE, LE CONCORDAT DE 1801 ET LE CARDINAL CONSALVI.

Table des matières

Villa Monmory, à Vincennes, le 10 mai 1869.

RÉVÉREND PÈRE THEINER,

Il y a dix-sept ans, vous arriviez de Rome à Paris, et, un manuscrit sous le bras, vous murmuriez aux oreilles complaisantes des mots mystérieux où le nom vénéré du pape Pie IX venait très-audacieusement mais très-habilement se mêler à la promesse d’un chapeau de cardinal. Vous annonciez, Urbi et Orbi, que vous aviez été choisi entre tous. Vous trompettiez à tous les carrefours de l’Europe que vous étiez autorisé par le ciel et par la terre à réhabiliter la mémoire de Clément XIV, que, cinq années auparavant, je m’étais trouvé dans la dure situation de vitupérer au nom de la vérité et de la justice. La modestie a bien ses dangers; mais comme vous vous y êtes très-rarement exposé , vous vous présentiez enharnaché de toute sorte de bonnes petites vertus. On vous disait pieux, vous vous proclamiez docte, et avant d’avoir lu votre Histoire du Pontificat de Clément XIV, dont vous aviez l’entreprise à forfait, chacun s’accordait à me plaindre. Moi-même, trompé par votre imperturbable assurance, je me croyais obligé de trembler en face d’un adversaire que Rome, affirmiez-vous, avait armé de toutes pièces et qu’elle couvrait de son bouclier apostolique.

Avant l’apparition de votre ouvrage, j’étais, comme beaucoup d’autres, tenté d’ajouter foi à vos dires. Je m’inclinais à l’évocation de tous vos titres, et, avec les journaux chargés de travailler au monument décrété à votre gloire future, je vous acceptais, de confiance, illustre et vénérable. Après lecture, vous êtes bien resté pour moi vénérable, mais, permettez-moi de vous parler ni témérairement ni timidement, vous n’étiez plus qu’un vénérable écervelé, ayant une goutte du sang de Caïn dans les veines et la transmutant dans votre écritoire.

Sa Révérence m’avait, par toute espèce de provocations, de folles injures et d’arguments boiteux, appelé dans le champ clos de la polémique. Vous désiriez sans doute me faire comprendre à quoi peut servir un ennemi. Je l’ai compris, et je vous en remercie.

Il était de mon honneur et de mon devoir de répondre à un défi que vous assuriez être autorisé à porter; je répondis par deux Lettres dont le souvenir ne s’est peut-être pas complètement effacé de votre âme. Je jetai un peu d’eau sur vos foudres, et vos foudres s’éteignirent. Afin de raviver ce souvenir, je ne veux point de mes propres mains rouvrir une blessure qui de temps à autre pourrait bien encore saigner; mais puisque votre infatigable ardeur vous lance dans de nouveaux combats, vous ne trouverez pas mauvais, j’espère, que je laisse la parole aux juges du camp. Je place donc sous vos yeux l’arrêt qui, en connaissance de cause, fut minuté par un tribunal véritablement arbitral, écho ou reflet du jugement prononcé par toutes les feuilles politiques, religieuses et littéraires.

Dans le dernier des trois articles consacrés par la Presse à ce débat, que votre positon de préfet des Archives secrètes du Vatican et de membre des congrégations de l’Index et du Saint Office rendait si original, M. Peyrat s’exprimait ainsi:

«Un abîme nous sépare de M. Crétineau-Joly; mais celui-là, du moins, ose penser tout haut et dire ce qu’il croit être la vérité. Si cette vérité ne fait pas le compte du Pape, tant pis pour le Pape et pour la Papauté. Les Jésuites, qui ont été heureux de trouver cet écrivain quand tout le monde les abandonnait, et qui ont encouragé son zèle dans les jours difficiles, le répudient maintenant comme l’enfant terrible de la Compagnie, et ce procédé ne leur fait pas honneur. Ainsi le Père de Ravignan, qui invoque à chaque instant le témoignage des plus grands ennemis de son ordre, ne cite pas une seule fois le nom de M. Crétineau-Joly, quoiqu’il lui emprunte des documents importants. Serait-ce parce que les écrivains ont puisé à la même source, c’est-à-dire aux archives du Gesù ? Alors on comprend de moins en moins pourquoi les Jésuites, après avoir armé M. Crétineau-Joly de toutes pièces, l’abandonnent seul aujourd’hui au feu de l’ennemi...

» Le Père Theiner avait dit à M. Crétineau-Joly que son livre était «stigmatisé d’une ineffaçable souillure» et qu’il serait toujours l’objet de l’indignation des Catholiques. M. Crétineau réplique à l’archiviste du Vatican par deux lettres où le ridiculum acri, l’ironie la plus sanglante et les plus amères plaisanteries sont prodiguées avec une brutalité de verve que n’arrêtent ni le caractère, ni les fonctions, ni le talent de l’adversaire.»

Le Pays, journal de l’Empire, a lui aussi étudié la question, et M. Barbey d’Aurevilly la résume en ces termes :

«Ce qu’il est impossible de taire aujourd’hui, quand on parle du livre du Père Theiner, c’est le scandale qu’il a ému et qu’il a cherché. En attaquant directement et avec une violence qui n’a rien de sacerdotal un écrivain qui avait publié, comme lui, l’histoire de Clément XIV, et, de plus que lui, l’histoire de l’Ordre de Jésus, le nouvel historien de Clément XIV a provoqué de la part de M. Crétineau-Joly deux réponses auxquelles, nous le croyons du reste, le Père Theiner ne répliquera plus. Ce n’est point à nous de donner des leçons à un prêtre; nous ne parlerons donc pas ici de l’outrageant langage dont le Père Theiner s’est servi quand il a cherché à repousser les assertions de M. Crétineau-Joly. Seulement, plus libres avec un simple chrétien comme nous, nous dirons franchement à M. Crétineau-Joly qu’il devait se rappeler un peu plus qu’il avait affaire à un prêtre, et que de laïque à religieux, dans une question qui intéresse la papauté et l’histoire, il n’y a point de Beaumarchais. M. Crétineau-Joly, qui cite, à l’appui de ses assertions contre Clément XIV, des dépêches du cardinal de Bernis dont le Père Theiner ne saurait guère infirmer l’autorité, n’avait qu’à déplier ces dépêches, fortiter et suaviter, et cette réponse de fait aurait mieux valu que les plus spirituelles invectives. L’empire du monde appartient aux doux, disent les saints Livres. L’empire de la vérité aussi.

» Nous le répétons, en finissant. Ces débats, du reste, entre deux historiens dont l’un condamne et l’autre absout, dont l’un exalte et l’autre abaisse, nous ne voulons point les rouvrir et nous y mêler. Nos raisons, nous les avons exposées. Quand il s’agit des hommes historiques, il faut laisser la biographie aux curieux, mais ne s’en rapporter qu’aux grands et indéniables faits de l’histoire. Selon nous, en dehors de toutes les discussions, la mémoire de Clément XIV est assez flétrie par l’abolition qu’il consentit ou qu’il voulut, puisqu’il la signa, pour que M. Crétineau-Joly n’ait besoin de rien ajouter à cette flétrissure, et pour que le Père Theiner ne puisse l’effacer.»

Avec l’autorité de son talent et de son caractère, M. l’abbé Maynard est à son tour intervenu dans ces querelles si maladroitement soulevées et encore plus maladroitement soutenues par vous. Tel est le jugement que le grave et savant critique rendit dans la Bibliographie catholique .

«Pour terminer cet article, il ne nous reste plus qu’à dire quelques mots des deux lettres de M. Crétineau-Joly. Le lecteur les connaît déjà dans leur partie solide et sérieuse, car nous leur avons fait plus d’un emprunt pour tout ce qui précède. Ce qu’il ne connaît pas, et ce que nous tenons peu à lui faire connaître, ce sont les personnalités qu’amène presque toujours une semblable polémique. Il ne faut pas à M. Crétineau-Joly moins de quatre-vingts pages pour épuiser la question personnelle. Et là, que d’ironies blessantes! que d’insinuations amères! que d’allusions condamnables! Soyons justes pourtant: ce n’est pas M. Crétineau-Joly qui a commencé les hostilités. Il a été attaqué par le Père Theiner et par quelques journalistes dans son honneur d’écrivain, d’honnête homme et de catholique, avec une violence qui n’explique que trop sa polémique acérée et ses mordants sarcasmes. Pour défendre Clément XIV, le Père Theiner n’était pas plus obligé de jeter l’insulte à M. Crétineau qu’à Clément XIII, qu’aux Jésuites et à leurs amis. Comment excuser, par exemple, le blessant parallèle qu’il établit entre M. Crétineau et Gioberti, et la préférence qu’il accorde à ce triste prêtre, condamné par l’Église et pourtant «mille fois moins coupable,» selon lui, envers elle et envers la vérité ? Certes, quelles que fussent les exagérations et les erreurs de M. Crétineau-Joly, il ne méritait pas un tel outrage. Mais, tout en reconnaissant que M. Crétineau-Joly était sur la défensive, tout en lui accordant le bénéfice de cette position, nous ne saurions lui pardonner toutes les amertumes de son apologie, tous ses mépris pour Clément XIV, et surtout ces allusions trop transparentes, sous lesquelles il est si facile d’apercevoir la personne outragée de Pie IX. On conçoit que nous n’insistions pas sur ce triste sujet. Un mot seulement de la question religieuse et de la question historique, traitées ensuite dans chacune de ces lettres.

» La première lettre répond au premier volume du Père Theiner. La grande mémoire de Clément XIII y est vengée avec noblesse et éloquence, la guerre contre les Jésuites expliquée dans son principe et dans ses tendances, l’histoire du Conclave de 1769 rétablie dans toute sa vérité. La seconde lettre embrasse tout le pontificat de Clément XIV et correspond au second volume du Père Theiner. M. Crétineau prouve facilement que la mémoire de Clément XIV n’aura pas moins à souffrir des indiscrétions du Père Theiner, de son intempérance de paroles et de citations, que du fameux ouvrage de 1847. Lui, au moins, n’avait pas voulu pénétrer dans l’intérieur pontifical, pour en révéler les misères et les faiblesses, pour y montrer le chef de l’Église entre le cordelier Bontempi, son confesseur, et frère François, son cuisinier, ses seuls intermédiaires auprès des puissances, isolé des grands, des cardinaux, et ne voyant même qu’à de rares intervalles son secrétaire d’État. Après avoir tracé le portrait de Ganganelli, M. Crétineau suit de point en point la longue négociation qui aboutit au bref Dominus ac Redemptor. Il discute ensuite la question de la folie de Clément XIV; il raconte la conduite des Jésuites après la suppression; et il leur remet au front cette couronne de résignation et d’obéissance que le Père Theiner leur avait injustement arrachée.

» Telles sont les matières traitées dans ces lettres. Ce que nous ne pouvons rendre à nos lecteurs, c’est ce langage spirituel, incisif, éloquent, admirable en lui-même, plus admirable encore lorsqu’on le compare aux formes lourdes du Père Theiner. Ce n’est pas pourtant que tout y soit parfait: le style est incorrect quelquefois par excès d’énergie, la discussion s’embarrasse et s’égare dans des longueurs inutiles. Mais, malgré ces défauts, dus surtout à la rapidité du travail, M. Crétineau-Joly a sur son adversaire l’avantage du talent, comme, en général, celui de la vérité.»

Votre Révérence était restée sous ce coup, et certes il y avait bien de quoi. Elle avait voulu, Votre Révérence, pénétrer dans l’histoire avec son fagot d’opinions toutes faites. Elle s’était sentie prédestinée à mettre son pied dans le ruisseau pour éclabousser le courage ou la vertu lui faisant momentanément ombrage. Elle avait jugé les hommes plus grands ou plus mauvais qu’ils ne sont, par conséquent toujours tendu ses filets trop haut ou trop bas, de telle sorte qu’elle avait fini par égayer le sérieux par le ridicule. Vous aviez sonné de la trompette devant vous. On vous avait vu porter armes à votre victoire; et moi qui, comme Samson parlant des Philistins, aurais pu m’écrier: «Je lui ai rendu le mal qu’il m’a fait», je m’en remettais, Père Theiner, à la justice des hommes et surtout à celle du Souverain Pontife. Vous aviez indélicatement compromis son nom par de mystérieuses réticences ou par des demi-aveux qui, selon vos ambitieuses visées, devaient engager ou préparer l’avenir. L’avenir s’est fermé pour vous au Vatican; vous y avez été condamné à l’obscurité. Vous n’êtes pas tombé sous la main, mais sous le pied de Dieu.

Néanmoins, comme l’espérance est le songe de ceux qui veillent, vous avez veillé, tout en vous baignant dans votre rage. Ne pensant point à imiter cet âne de la fable qui porte des fruits au marché et ne peut pas en manger, vous avez cherché un moyen quelconque de regagner le temps perdu.

Les blessures de votre cœur envenimaient les plaies de votre orgueil; il vous fallait placer quelque part votre sourire à usure. Alors, dans le tourment de vos espérances trompées, vous qui êtes toujours prêt, comme le grand Apôtre avant sa conversion, à garder les manteaux de ceux qui lapident le juste, vous vous êtes pris d’une discrète passion pour ce pauvre cardinal d’Andréa. Avant d’être mordu au cœur par sa turbulente jalousie contre le cardinal Antonelli et par sa funeste ambition de la tiare, cet homme qui avait été si aimable et qui conservait, malgré tout, le cynisme de son innocence, se plaisait à briser ce qu’il avait jadis adoré. Dans ses hallucinations qu’entretenaient des flatteurs parasites, candidats hors de concours à la pourpre romaine, il avait l’air de se promener dans sa gloire; puis à ceux qui l’approchaient il distribuait ses faveurs royales ou accordait en avancement d’hoirie toutes les fonctions du gouvernement pontifical.

La crise était si intense que parfois, au palais Gabrielli, il vous introduisait mystérieusement dans un salon retiré. Souvent j’ai été témoin de ces aberrations d’un esprit malade de l’inconnu.

Là, il vous plaçait en face de la cheminée. Il n’y avait à droite sur cette cheminée qu’un buste en bronze de Pie IX et à gauche une louve, aussi en bronze, la louve romaine qui semblait écarter ses deux jumeaux, afin de faire plus vite un mauvais parti à l’agneau du Saint-Siège. Devant cette énigme en action à laquelle d’Andréa paraissait attacher tant d’influence fatidique, vous ne compreniez pas, vous regardiez d’un air ébahi ce prince de l’Église. Ses yeux et son front s’illuminaient d’une joie déplorable, et il vous disait à voix basse: «La louve, c’est moi, moi qui dévorerai Pie IX, moi qui lui succéderai pour régner et commander.»

Lorsque d’Andréa avait émis ce vœu néfaste que, dans son bon sens et à cœur calmé, il aurait maudit comme une tentation sacrilège, indigne de ses vertus natives, il vous glissait dans la main avec mille précautions sournoises un petit papier sur lequel étaient inscrits deux vers latins. Les voici:

Promittit, promissa negat, ploratque negata.

Hunc successorem quis negat esse Petri?

Œuvre clandestine d’un refusé, ces versiculets s’appliquant à un Pape qui, en effet, a beaucoup promis, mais qui, en réalité, a beaucoup plus tenu, étaient tout à la fois un mensonge, un outrage et une basse vengeance. Je ne vous en nommerai pas l’auteur, Père Theiner. Vous le connaissez aussi parfaitement que moi. Mais vous étiez l’un des courtisans sacerdotaux de ce malheureux; mais vous dorlotiez ses faiblesses et vous les dorlotiez si bien que, ne pouvant pas encore vous revêtir de la pourpre sacrée, d’Andréa s’imagina qu’en conscience il était obligé de vous promouvoir au Cardinalat par l’entremise de Pie IX. De son autorité privée, il vous investit du Berrettino que, par sommation écrite et rendue publique, il chargea le Souverain Pontife de vous transmettre de sa part.

Aune proposition si scandaleusement jetée comme un défi aux répulsions de la Catholicité, les médecins, qui, jusqu’à cette heure, n’avaient osé voir dans le cardinal d’Andréa qu’un maniaque à idée fixe, un visionnaire dont l’état n’était pas désespéré, s’assemblèrent en toute hâte. A l’unanimité, ils le déclarèrent atteint et convaincu d’aliénation mentale.

Vous étiez son cardinal in petto, l’éminence de ses plus mauvais rêves. Selon les docteurs de la Faculté, sa folie était incurable; puis il mourut, vous livrant plus que jamais à cette fièvre rouge du chapeau, la febbre rubra, la febbre porporina, qui en a déjà tant tué dans cette Rome où, suivant Tacite, tout se sait et tout se dit.

Après avoir longtemps tout espéré en vain, Votre Révérence s’est persuadé qu’enfin il lui serait permis de tout oser. On vous avait laissé élever un piédestal d’or à des momies d’argile; vous aviez pu tirer des feux d’artifice dans le ruisseau et passer votre vie dans les sapes. Tout cela n’avait pas réussi à Votre Révérence, tout cela ne la conduisait point au but désiré.

Prêt à vous accommoder ici et ailleurs du rôle de la cruche qui se baisse pour mieux s’emplir, vous vous sentiez une éloquence de lucre à mettre au service du premier occupant. Vous n’étiez au Vatican d’aucun secours, d’aucun crédit. On vous y tolérait, comme le gouvernement pontifical, trop paterne, a beaucoup toléré de ces fonctionnaires incapables, peu méritants ou traîtres. Mais l’effacement est une laide chose pour ceux qui aspirent à monter. Ne pouvant plus donner de mauvais exemples, vous vous voyiez réduit à prodiguer mentalement les bons avis. Cette condamnation au silence à perpétuité obsédait votre imagination toujours en travail. Dans un suprême effort, vous vous êtes persuadé que puisque tout chemin mène à Rome, vous pouviez bien passer par Paris pour y rentrer avec les honneurs de la guerre.

Vous aviez lu et relu les Mémoires du cardinal Consalvi. L’accusation de faux que cet homme d’une probité si délicate, d’un courage si éprouvé et d’un dévouement si respectueux envers l’Église fait peser sur la conscience des coupables, ne vous avait pas échappé. Aux termes de son testament, ces Mémoires auraient dû être déposés aux Archives du Vatican. Une auguste, une pieuse intervention les a fort prudemment soustraits à votre garde. C’est à moi que fut réservé l’honneur de les publier, et cette préférence n’a pas sans doute peu contribué à grossir votre capital de haine.

Mis en face de cette imputation qu’au nom de la famille Bonaparte, qu’au nom même du Saint-Siège on me demandait, on me priait de supprimer ou tout au moins d’atténuer, je répondis que l’histoire ne vivait pas de subterfuges, de compromis ou de réticences. Cependant sous l’impression d’une pensée honnête, je rédigeai une note qui, en mettant en demeure les intéressés, pouvait ouvrir la voie à des témoignages ou à des démonstrations contraires. Cette note se trouve à la page 377 du premier volume. Elle est ainsi libellée :

«Le fait que le cardinal Consalvi raconte ici et qu’il entoure des plus minutieux détails est resté ignoré jusqu’à la publication de ces Mémoires. Aucun des écrivains ou des annalistes qui ont parlé du Concordat et des négociations précédant la signature de ce grand acte — et leur nombre est infini — ne firent jamais l’allusion même la plus détournée à cet événement capital. Adversaires ou partisans de l’empereur Napoléon, amis ou ennemis de l’Église, tous gardent le plus profond silence sur l’acte en question. C’est le cardinal Consalvi qui le premier le révèle à l’histoire. Il ne nous appartient pas de confirmer ses assertions, encore moins de les nier sans preuves. Nous ne sommes dans ce moment qu’un simple traducteur; mais, en face d’une révélation aussi extraordinaire et faite par un pareil homme, nous croyons qu’il est du devoir des publicistes officieux ou officiels de fouiller dans les Archives de l’Empire et de nous apprendre le résultat de leurs investigations. Il est impossible qu’il ne se trouve pas dans ces archives trace ou vestige de cet incident extraordinaire, et que la lumière ne sorte point d’une discussion sérieuse et basée sur des documents contradictoires. C’est cette lumière que nous invoquons. Nous serions bien heureux d’avoir à déclarer que le Cardinal s’est trompé dans une circonstance aussi solennelle.»

Ainsi que tout écrivain probe et judicieux l’aurait fait à ma place, je cherchais, pour arriver plus sûrement à la vérité, à piquer au jeu les publicistes officieux ou officiels qui servent le gouvernement impérial ou les parents qui tiennent à la mémoire de Bonaparte. Cet homme, entré dans la postérité et qui a créé des aïeux à tous ses descendants, est livré aux éloges, aux disputes des autres hommes. Les uns le grandissent outre mesure, les autres le rabaissent beaucoup trop. Nous avions provoqué un débat contradictoire. Les héritiers de Napoléon et leurs ayants cause, qui cependant savent bien à l’occasion lui rendre un culte de latrie, gardèrent un silence peut-être politique, mais à coup sûr trop instructif.

Dans l’abandon que vous subissiez à Rome comme une flétrissure morale, cette note, Père Theiner, qui a déjà cinq ans de date, frappa vos regards; elle aiguisa vos appétits. Personne, ni à Paris ni en France, ne se présentait pour épouser la cause du Premier Consul et de ses aides. Avec cette instinctive àpreté que des échecs toujours renaissants et des désirs toujours inassouvis prêtent aux natures même les plus rebelles à un travail de la pensée, vous vous êtes dit tout naturellement qu’un nouvel horizon se levait sur votre tête, et que votre cœur, après avoir beaucoup servi, pouvait servir encore. Je faisais appel aux publicistes officieux ou officiels. A l’instant même vous vous êtes livré corps et âme.

D’un dévouement immuable pour le prince, — le prince est toujours celui qui règne, — vous vous êtes avoué, et non sans motifs, que vous possédiez un merveilleux talent d’invention dans la flatterie. Vous qui abattriez un chêne pour faire une allumette, vous avez juré vos grands dieux, et habituellement vous n’en priez point de petits, que vous effaceriez avec les eaux de votre baptême plumitif la tache originelle que Consalvi porte au compte de Bonaparte.

Officieux d’abord tant qu’on voudra, officiel quand vous pourrez y parvenir, vous enfantez deux gros volumes, dont le premier seul est en vente. Vous ne cachez pas la manœuvre; je lis donc à la page 232:

«On a pourtant osé récemment jeter un défi public au gouvernement français de laver, par le moyen de ses Archives d’Etat, la tache, donnée comme indélébile, dont l’honneur du Premier Consul et de l’abbé Bernier se trouve terni dans les soi-disant Mémoires du cardinal Consalvi. C’est un devoir de conscience pour l’historien d’éclaircir ces accusations à la lumière des faits.»

Nous allons bientôt, cher Père, voir resplendir celle que vous vous proposez de répandre sur les faits; mais si, avant tout, ON, c’est-à-dire moi, car, dans ce premier volume, mon nom, comme les images de Cassius et de Brutus, ne brille que par son absence; si ON osait se permettre de vous décerner un monitoire, savez-vous bien la prière qu’on vous adresserait? Décidé que vous étiez à fourbir votre stylet et à rétamer vos armes, afin de vous mettre une fois de plus en guerre contre moi, qu’une pudeur assez bien placée vous empêche de nommer, vous auriez dû demander à ceux qui vous emploient un habile teinturier littéraire. Il aurait eu la très-pénible mission d’émonder, de mettre sur pied vos phrases italico-tudesques; il aurait, à grand renfort de dictionnaires, prêté une apparence de français à cette langue pavoisée d’épithètes que vous inventez. On ne vous reproche pas, Père Theiner, d’abuser plus que de raison de toutes les bizarreries grammaticales dont vous parez votre style décoré de rides. Pour faire affronter pareille fatigue, un échenillage serait indispensable. Mais, avant de vous appeler à d’autres honneurs, les puissants du jour, anges gardiens de la vérité, qui vous couvrent de leurs ailes d’or, ont peut-être l’intention de vous ouvrir les portes de l’Académie, ainsi que celles de toutes nos Archives se trouvent à votre merci. En ce cas-là, mais en ce cas seulement, votre style est un titre.

Vous voilà donc à Paris, vous qui pourtant avez l’absence si délicieuse. Vous y êtes remorqué par tous les vents de la faveur, et vous vous y installez sous les plus heureux auspices. On — et ce n’est plus moi, relégué dans la pénombre — on attache à votre personne les cornacs subalternes des Archives, les Voltigeurs du journalisme au rabais et les lauréats émérites de la redingote grise. M. Faugère lui-même, le directeur assermenté, vous honore de son concours amical et de ses complaisances d’antichambre. Nonobstant votre modestie s’effarouche de ces gracieuses prévenances. Vous daignez en faire part au public français, que les fonctionnaires de haut et bas étage, ses salariés, ont peu l’habitude de traiter avec une politesse si raffinée.

Le compte de vos expansions est ouvert, il faut vous laisser la parole pour le régler: «Nous l’affirmons, dites-vous à la page XIII, avec cette assurance qu’inspire le témoignage d’une conscience nette, nous n’avons subi aucune influence, et toute tentative de ce genre eût été repoussée avec dédain, sinon avec indignation. Venu à Paris pour puiser dans les riches dépôts historiques qui s’y trouvent les enseignements et les témoignages propres à remplir certaines lacunes de notre ouvrage, nous nous imposâmes la dure mais prudente obligation de ne visiter qui que ce fût, au risque même de sacrifier des devoirs de convenance ou d’amitié.

«Notre excuse sera la nature même des temps, c’est-à-dire cet esprit de parti si surexcité, si actif, si prêt à poursuivre jusqu’à l’ombre d’une intention pour l’incriminer et la diffamer. On concevra donc que nous ayons recherché l’égide d’une pareille réserve.

«Toutefois, nous ne pouvons nous abstenir d’adresser de sincères et publics remercîments à notre honorable et savant ami M. FAUGÈRE, directeur des Archives et de la Chancellerie au ministère des affaires étrangères; nous sommes trop redevable pour le taire à la généreuse bienveillance avec laquelle il nous a obtenu la plus entière liberté de consulter toutes les pièces du précieux dépôt qui lui est confié et de celui des Archives de l’Empire. Nous osons même le prier d’être l’interprète de nos sentiments de gratitude près des hauts personnages qui, par son entremise, ont permis et favorisé nos recherches. Nous nous acquittons d’autant plus volontiers de cette dette sacrée, que, grâce à nos recherches, nous croyons avoir pu venger l’honneur de l’Église, du Saint-Siège et de la France, dénigré et souvent même outragé au sujet de la négociation des concordats par des historiens, peu éclairés, du temps et malheureusement encore de nos jours.»

Me voici — et c’est miracle — Père Theiner, échappé aux traquenards de votre patois. Par respect pour mes lecteurs je n’y reviendrai, s’il plaît à Dieu, que le moins possible; mais au milieu de vos filandreuses apologies, vous ne vous apercevez donc pas que vous laissez barres sur vous de tous les côtés? Vous ne devinez donc pas que vos aveux seuls suffisent non pas pour vous. inculper, mais pour vous faire bel et bien flageller au tribunal de quiconque sait lire et comprendre?

Vous avez deux cordes à votre arc, et vous en jouez avec un certain talent de prestidigitateur qui doit éblouir les simples. A Rome, vous vous targuez d’être l’aller ego de la Chancellerie française, qui vous reçoit à huis clos. Pour ne pas trop effaroucher votre humilité, on vous accueille en catimini aux Tuileries et au Palais-Royal. A Paris, les rôles changent. Votre Révérence s’annonce comme ayant l’oreille du Pape et l’approbation du Sacré Collège. Vous êtes du Vatican, vous datez du Vatican, vous respirez l’air du Vatican. Tout ce qui vous passe par la tête ou par la plume s’empreint d’une consécration marchande que vous exploitez à votre bénéfice. Un œil sur la colonne Vendôme, l’autre sur la colonne Trajane, publiciste ambulant, vous vous applaudissez parce que vous croyez faire coup double et tromper en même temps Rome et Paris. Mais, cher Père, vous n’avez pas senti que le tonneau s’approchait de la lie et que, malgré mille tours de gobelet, il y a des choses qui finissent par tomber en pourriture, sans même rendre de fumier.

Donc, sans aucun marché secret, sans accord préalable débattu, spécifié et dûment enregistré, vous partez, un beau matin, incognito de Rome, puis vous arrivez à Paris afin de venger d’un seul coup l’honneur de l’Église, du Saint-Siège et de la France. Mais, Prussien que vous êtes! où avez-vous pris que l’Église, le Saint-Siège et la France surtout avaient besoin de vos lumières quelque peu compromettantes? Il y a dix-sept ans, vous vous étiez assez mal à propos glorifié d’avoir été choisi pour venger encore quelque chose. Ce quelque chose, c’était la mémoire du Pape Clément XIV, qui ne s’en trouve pas mieux, j’aime à le présumer. Aujourd’hui que vous vous êtes réellement proposé ou que vous avez été si malencontreusement choisi, Votre Révérence a jugé plus décent de prendre un chemin de traverse. Caché sous un déguisement d’écrivain vertueux, déguisement que vos explications, assez embrouillées du reste, trahissent à chaque ligne, à chaque mot, vous n’avez eu à subir aucune influence, et — vous le proclamez si haut, que par là même vous faites naître le doute dans les esprits les moins soupçonneux — «toute tentative de ce genre, ajoutez-vous, eût été repoussée avec dédain, sinon avec indignation. »

Soit. Afin de sauvegarder votre impartialité vengeresse et de ne vous laisser séduire ni par les présents d’Artaxerce, ni par le mirage de la pourpre, vous vous êtes «imposé la dure, mais prudente obligation de ne visiter qui que ce fût, au risque même de sacrifier des devoirs de convenance ou d’amitié ».

Puisque vous vous placiez sur ce terrain, puisque vous adoptiez l’héroïque résolution de ne pas voir, et surtout de ne pas être vu, comment se fait-il que M. Faugère ait été si vite attaché à votre flanc? Pourquoi venez-vous, dans les effusions d’une banale reconnaissance, le prier d’être l’interprète de vos sentiments de gratitude près des hauts personnages innommés qui ont toléré ou favorisé vos recherches?

Père Theiner, nous vivons dans un pays et dans un siècle où chacun a besoin d’indulgence et où personne n’en accorde bénévolement. Les hauts personnages ne se montrent pas toujours d’aussi facile accès que vous les trouvez, et le ton rogue n’est point d’habitude rejeté à la cantonade.

Afin de pouvoir prononcer à la porte des Archives le: Sésame, ouvre-toi, savez-vous bien tout ce qu’il faudrait de démarches et de tribulations à un écrivain français, même le plus honorable et surtout le plus honoré ? Il y a là des Cerbères qui veillent nuit et jour sur les dépôts à eux confiés. Ces Cerbères, armés d’un ukase ministériel, nous écartent sans pitié, ou, d’un air impassible et ennuyé, ils se retranchent derrière la consigne ainsi qu’un soldat en faction. C’est le jardin des Hespérides que ces Archives; les Hercules de la littérature eux-mêmes n’y pourraient pénétrer qu’en faisant patte blanche. Vous, Père Theiner, votre bâton de pèlerin sous le bras et votre plume d’imaginaire redresseur de torts à l’oreille, vous n’avez qu’à parler. Aussitôt vous vous voyez introduit de plain-pied dans le Capharnaum des réserves gouvernementales.

Tout est ouvert, tout est prodigué à Votre Révérence. Personne n’a de secrets pour elle; elle n’en a pour personne. A travers ces échanges de bons procédés où chacun fait ses petites affaires et se livre innocemment à la culture du chiffre diplomatique, — culture dans laquelle le préfet des archives Vaticanes prétend être passé maître, — vous recueillez un à un les documents entassés sous vos yeux. Vous les jetez sans choix et sans ordre dans votre hotte de chiffonnier bureaucratique, puis vous essayez de grimper au Capitole, afin de rendre grâce aux dieux de l’Empire de la confiance qu’ils vous témoignèrent et de la triste façon dont cette confiance sera récompensée.

Je ne suis ni soupçonneux ni méchante langue, Votre Révérence l’a bien expérimenté. Au besoin j’espère qu’elle pourrait en témoigner; mais, en dépit des excellentes qualités que je m’attribue, croiriez-vous, cher Père, que parfois je suis obsédé à votre égard de mauvaises pensées? Je crains que le contact perpétuel des Archives impériales ne vous ait porté à la tête ou à la main et suggéré des tentations auxquelles la probité suspecte d’un Libri aurait été si heureuse de s’exposer. J’ai vu, j’ai entendu dire tant de choses, que je n’ajoute foi au zèle et au dévouement, même au vôtre, qu’à la dernière extrémité. Or, je lis à la page 27 une insinuation qui m’inquiète pour vous et ne me laisse guère l’esprit en repos pour vos protecteurs, «Il y a, dites-vous, deux hommes, bien distincts, en Bonaparte: Bonaparte, général et premier consul, et Bonaparte devenu l’empereur Napoléon Ier. Nous serons juste envers l’un comme envers l’autre. Si, dans le présent volume, nous racontons avec toute la conscience historique les grands bienfaits rendus par lui à l’Église, nous ne tairons pas non plus, dans les volumes suivants, les grands torts que, comme empereur, il commit ensuite envers elle, en faisant remarquer toutefois les hommes et les circonstances qui l’avaient poussé à en venir à de telles extrémités, le plus souvent malgré lui.»

Père Theiner, je n’ai pas un goût très-prononcé pour lire entre les lignes et pour incriminer la bonne foi même de ceux qui voudraient mettre la mienne en suspicion. Néanmoins ne pensez-vous pas qu’en étudiant, qu’en commentant ce paragraphe, il serait à toute force possible d’arriver à une déplorable conclusion? Les précautions oratoires, mais insidieuses, que vous employez et qui vous montrent dans les futurs contingents comme le témoin à charge venant écorner le piédestal napoléonien, ces précautions me donnent beaucoup à réfléchir. On prétend même qu’aux Archives de l’État, elles ont inspiré plus d’un soupçon et avivé plus d’un remords. Auriez-vous découvert ou surpris de l’œil certains documents qu’on dérobait à tous les regards? Vous seriez-vous mis en position de les utiliser?

N’ayant pas, comme Votre Révérence, l’honneur d’être membre de la congrégation du Saint-Office, je n’ai ni le droit ni la volonté de lui faire subir un interrogatoire, encore moins de l’accuser d’une tromperie qu’elle n’aurait tout au plus commise qu’à son corps défendant. Ce sujet est pénible pour tout le monde. Je ne l’effleure qu’avec une réserve dont chacun appréciera la délicatesse; mais si Votre Révérence s’était procuré ou avait en son pouvoir de nouveaux documents relatifs à la captivité et à la surveillance du Pape Pie VII à Savone ou à Fontainebleau, que Votre Révérence prenne en bonne part un conseil d’ennemi. Il ne fallait en parler qu’après publication.

Entre vous et les Archives, ce sont affaires de ménage; il ne m’appartient pas de vous troubler dans ces charmants exercices. Toutefois je ne vous dissimule pas que je serais assez curieux de tenter avec vous une très-loyale épreuve. Les hauts personnages que votre humilité ne vous permet pas de visiter ont mis les Archives à votre discrétion. Vous les avez scrutées et fouillées de la cave au grenier. Pourtant, vous l’avouerai-je avec un sentiment de méfiance que Votre Révérence encouragera sans aucun doute, je ne suis pas entièrement rassuré ; j’ai peur de ne pas être pleinement convaincu. Je vous ai vu vous frauder, vous aveugler si souvent afin de mieux éclairer les autres, qu’à toute force et qu’à tout prix je désire en avoir le cœur net. Avec un luxe d’érudition de fraîche date qui doit déchirer l’âme de tout contribuable français, tenu en chartre privée à la porte de ses Archives, votre domaine, vous vous accordez presque à chaque page les honneurs d’une découverte. Vous énumérez avec affectation; puis, d’un air triomphant, vous affichez les matériaux authentiques qui servent de fondement à votre œuvre de réhabilitation.

Eh bien, très-Révérend Père, moi qui, de longue date, connais votre prodigieux esprit de confusion et qui n’ignore point avec quelle insigne maladresse vous jetez pêle-mêle dans votre laboratoire les documents les plus disparates ou les moins propres à servir votre cause, savez-vous de quelle tentation je suis obsédé ? Vous avez eu la clef de tous nos trésors politiques. Vous vous glorifiez à juste titre d’une grâce aussi exceptionnelle; mais, comme l’âge ne m’a pas encore tout à fait dépouillé «de cette malice exquise» dont vous me vitupériez jadis avec d’acrimonieuses paroles, autorisez-moi, en loyal adversaire, à vous adresser une simple et décisive proposition.

Il y a dix-sept ans, j’ai pris Votre Révérence la main dans le sac. Dieu aidant, est-ce qu’il ne me serait pas encore possible aujourd’hui d’obtenir le même succès? A chaque feuillet de votre livre, vous indiquez la source où vous jurez d’avoir puisé le document sur lequel vous étayez vos assertions. Ici ce sont les Archives du ministère des affaires étrangères, là les Archives de l’Empire, de temps à autre les Archives du ministère de la guerre. A cette promiscuité d’archives, qui jetterait de la poudre aux yeux même des clairvoyants, je ne vous dissimulerai pas, Père Theiner, que je me suis senti tourmenté d’un doute très-naturel. Après les expériences faites sur le vif, j’ai l’inappréciable avantage de ne pas honorer vos dires d’une foi trop robuste; avec l’autorisa tion de Votre Révérence, je vais essayer de me confirmer et de confirmer les autres dans ce bienheureux doute.

Fort de la parole de Bossuet «Ce qui semble tiré au hasard est secrètement guidé par la main de Dieu», j’ouvre au hasard et à la première page venue le livre fabriqué de vos mains. C’est la 41e. Vous y transcrivez un fragment d’une lettre de l’abbé Bernier, de cet insidieux agent et confident de Bonaparte pour le Concordat, qui eut, lui aussi, la maladie du chapeau. Cette lettre de Bernier, datée du 15 février 1800, «est empreinte, selon vous, de toute la verve de son âme généreuse et ardente pour le bien de l’Église.»

Sur ce point, je partage entièrement votre opinion; je m’unis à vos éloges. L’hommage rendu par l’abbé Bernier au Premier Consul est juste et bien mérité ; mais il ne peut m’arrêter dans la démonstration à laquelle je voudrais travailler avec vous. Or, puisque je suis tombé sur cette page 41e, j’y reste comme je resterais sur une autre, et, guidé par l’instinct qui jadis me servit si admirablement pour confondre votre science des papiers doubles, je viens, dans la candeur de mon âme, faire à Votre Révérence une proposition. Cette proposition ne peut manquer de lui être agréable.

La lettre de l’abbé Bernier, du 15 février 1800, concernant Bonaparte, et dont, aux pages 41 et 42, vous citez un fragment, est déposée, selon votre indication, aux Archives du ministère de la guerre, à Paris. Je n’ai pas de motifs particuliers pour en douter, pas de raisons, même vagues et indéterminées, pour le nier. Cependant, parce que vous l’affirmez, parce que vous le confirmez, je n’hésite point à déclarer que la lettre susmentionnée ne se trouve pas; ne peut pas se trouver aux Archives du ministère de la guerre, à Paris.

Pour parler ainsi, il faut avoir une connaissance bien certaine, bien intime des maladresses du Père Theiner. Il faut l’avoir pratiqué en dehors et en dedans, mais je suis si sûr de mon fait, que sans savoir, que sans voir, je pousse les choses à l’extrême.

Il est bon, il est salutaire quelquefois de déchirer les voiles et d’arracher les masques de ceux qui s’acharnent à pailleter le mensonge. Nous ne pouvons pas toujours laisser ces étrangers, fureteurs d’archives, se prélasser dans leur béate suffisance et éclabousser le pauvre monde de leurs découvertes frelatées. Le Père Theiner nous a cherché ; il va nous rencontrer plein de déférence pour ses clients de la dernière heure, mais aussi plein d’une sage méfiance pour les sources qu’il indique.

Le meilleur moyen de lire dans le jeu de son adversaire, c’est de le forcer à abattre ses cartes. Père Theiner, qu’allez-vous répondre à la proposition suivante, beaucoup plus réelle, beaucoup plus tangible que toutes les dépêches dont vous maçonnez votre livre. Cette proposition, la voici dans sa teneur légale avec l’engagement souscrit par moi, et la promesse qui sera remplie aussitôt que la preuve aura été administrée.

«AM. Boutet, avoué près le tribunal civil de la Seine, rue Gaillon, 20.

» Mon cher avoué,

» Si vous le permettez, je vais déposer dans votre étude une somme de dix mille francs en billets de banque (10,000 fr.) que mon fils vous porte.

» Voici à quel propos et dans quel but:

» M. Augustin Theiner, ex-oratorien et préfet des Archives du Vatican, publie à la page 41 du premier volume de son Histoire des Deux Concordats un fragment d’une longue lettre de l’abbé. Bernier, datée du 15 février 1800, et relative à Napoléon Bonaparte, premier consul. Cet écrivain indique et annonce que la lettre susmentionnée se trouve aux Archives du ministère de la guerre, à Paris.

» Je vous prie et je vous charge de remettre dans les vingt-quatre heures cette somme de dix mille francs, dont je vous demande d’accepter le dépôt, à la personne ou aux personnes qui me justifieront de l’existence de la lettre en question.

» Tout à vous,

» J. CRÉTINEAU-JOLY.

» Villa Monmory, à Vincennes, le 8 mai 1869.»

«Je soussigné, Camille Boutet, avoué près le tribunal civil de la Seine, rue Gaillon, n° 20, reconnais avoir reçu de M. Jacques Crétineau-Joly la somme de dix mille francs en billets de banque, aux fins de la lettre qu’il m’a adressée hier.

» BOUTET.

» Paris, ce 9 mai 1869.»

Vous m’avez réduit aux grands moyens; vous voyez, Père Theiner, qu’il ne me répugne pas trop de les employer. Je les emploie carrément et hautement. Je vous défie, je vous somme de vous exécuter. Ce défi s’adresse par la même occasion à ceux qui seraient en position de communiquer l’original de la dépêche de l’abbé Bernier, et qui brouettent leur dévouement à travers tous les régimes. En attendant de leurs nouvelles ou des vôtres, passons à un autre sujet.

Vos metteurs en scène et les personnes qui pourraient se risquer à lire votre ouvrage ont la mesure de vos capacités historiques; nous allons ensemble, et à tête reposée, procéder à l’examen de la thèse qu’en désespoir de cause il vous a plu de soutenir. Les parties sont en présence. Appelez l’affaire Bonaparte contre Consalvi.

L’affaire est très-simple. Seulement, pour l’expliquer et pour la saisir, il ne faut pas, à l’instar de Votre Révérence, courber sa foi devant l’immoralité des faits accomplis et sortir de la boue pour le bien de la patrie. Il ne s’agit que d’avoir un peu de justice au cœur et de ne pas suivre votre exemple, Père Theiner, laboureur imprudent, qui ramassez les gerbes avant que le soleil ait mûri l’épi.

Lorsque, dans l’Église romaine en face de la Révolution, ouvrage que je prends la liberté, et pour valables motifs, de recommander à Votre Révérence, j’introduisais Bonaparte et le cardinal Consalvi se mettant à l’œuvre afin d’opérer dans une sublime pensée de salut social la réconciliation de l’Église et de l’État, j’avais écrit une page de cœur et de vérité. Toutes vos indignations de commande, qui paraissent descendre des Lamentations de Jérémie, ne me la feront jamais rétracter. Je disais donc:

«L’homme d’épée et l’homme d’Église vont se trouver face à face. Nous allons voir si, comme dans les saintes Écritures, «le patient vaut mieux que le brave, et si celui qui dompte son cœur l’emporte sur celui qui prend des villes.»

» Jeunes encore tous deux, ils ont au suprême degré le génie de la politique, la coquetterie de la femme et la prudence consommée des vieux diplomates. Comme tous les grands esprits italiens qu’apprécia Machiavel, tous deux ne sont pas simples, mais moitié cygnes, moitié renards. Bonaparte est hardi par calcul et audacieux de sang-froid. Avec ses yeux qui lancent des éclairs et ses lèvres chargées du tonnerre, il arrive à la douceur par une feinte brusquerie ou par une violence empruntée. Il menace de la victoire afin de séduire plus sûrement. Sa beauté sévère n’a pas moins d’autorité que de grâce. Il est armé de sarcasmes cuisants comme la pierre infernale. On dirait une mine d’or aimant parfois à se couvrir de pierres fausses.

» Consalvi, insinuant comme un parfum, sait se faire un devoir de ne jamais négliger l’art des complaisances utiles, pourvu qu’elles soient honnêtes. La nature perfectionnée par la plus exquise aménité a tout prodigué pour seconder en lui l’extrême désir qu’il a de plaire à chacun. Dans sa parole comme dans son attitude, on reconnaît le senatorius décor du patricien de la vieille Rome. Sa belle tête, qui ne se courbera jamais ni devant la force ni devant la haine, rayonne de franchise contenue et de sérénité intelligente. En le voyant, on sent que jamais homme ne montrera une plus sage application de l’habileté dans la vertu et du calcul dans la droiture.

» Avec Bonaparte, il va regarder les petits incidents comme des victimes que l’on doit sacrifier aux grandes affaires. Ils savent admirablement tous deux, quand ils le voudront, prendre l’épi dans son sens; néanmoins les préoccupations ambitieuses ne feront jamais oublier au prince de l’Église que ce qui se fait bien se fait toujours assez tôt. Quand ces deux hommes vont se trouver en présence, essayant par tous les charmes de l’esprit de diminuer leurs défauts au profit de leurs qualités, nous verrons quel sera celui qui développera le mieux ce tempérament de l’espoir et de la patience, véritable tempérament de l’homme d’État.»

Cette page, publiée depuis dix ans, n’a pas besoin de commentaires. Elle peint les deux hommes qui se proposent d’accomplir, chacun dans la mesure de ses forces chrétiennes ou de ses espérances politiques, l’œuvre la plus prodigieuse et la plus nécessaire du dix-neuvième siècle. Le Concordat de granit va se traiter et s’achever entre eux. Quels que soient les obstacles humains qui surgiront dans cette épineuse négociation, il n’en demeurera pas moins établi et démontré que l’Église catholique et la France, fille aînée de l’Église, doivent bénir éternellement le Cardinal qui représenta le Saint-Siège, et le général Bonaparte, qui le premier conçut l’audacieuse idée de rendre au Royaume de saint Louis son Dieu et son culte.

Mais, Père Theiner, le parallèle entre Bonaparte et Consalvi ne précède que de très-peu de lignes le récit du ministre secrétaire d’État de Pie VII, et ce récit, — vous pouvez en faire la comparaison, — n’est ni plus ni moins que celui des Mémoires du cardinal Consalvi, intégralement imprimés cinq années après, en 1864. C’est la même version, la même traduction, avec les mêmes circonstances aggravantes ou atténuantes. Comment se fait-il que, dès le principe, vous n’ayez pas senti bouillonner dans votre cœur l’indignation qui éclate aujourd’hui dans votre encrier? Est-ce que votre bonapartisme de fraîche date n’était pas encore à point? ou craigniez-vous d’évoquer au Vatican des contradicteurs qui ne vous auraient pas très-probablement accordé la licence de dire que les Mémoires du cardinal Consalvi étaient, selon vos fantaisies, falsifiés, altérés, inventés, ou le fruit des amertumes et des colères de l’exil?

Ils brillaient au premier rang des documents inédits de toute nature contenus dans l’Église romaine en face de la Révolution. Ils en formaient le plus précieux joyau; et le Pape Pie IX, qui s’y connaît, daignait m’adresser, le 25 février 1860, un bref dont la lecture, j’en suis certain, ne pourra qu’édifier et charmer Votre Révérence. Permettez-moi donc de vous le déférer comme une pièce au procès:

«A notre cher fils JACQUES CRÉTINEAU-JOLY, à Paris.

» PIUS PP. IX.

» Cher fils, salut et bénédiction Apostolique. Vous avez acquis des droits particuliers à Notre reconnaissance, lorsqu’il y a deux ans vous avez formé le projet de composer un ouvrage naguère achevé et de nouveau livré à l’impression, pour montrer par les Documents cette Église romaine toujours en butte à l’envie et à la haine des méchants et au milieu des révolutions politiques de notre siècle toujours triomphante. Aussi est-ce avec bonheur que Nous avons reçu les exemplaires dont vous Nous avez fait hommage, et de cette très-affectueuse attention Nous vous rendons de justes actions de grâces. Du reste, les temps qui ont suivi, temps, hélas! si tristes et si cruels, si funestes à ce Siège de Pierre et à l’Église, ne peuvent troubler Notre âme, puisque c’est la cause de Dieu que nous défendons, cause pour laquelle Nos prédécesseurs souffrirent la prison et l’exil, Nous laissant ainsi un bel exemple à suivre. Supplions donc le Seigneur tout-puissant de Nous fortifier de sa vertu et d’exaucer les prières que l’Église, pour dissiper cette affreuse tempête, adresse partout d’un seul cœur. Nous vous confirmons Notre amour tout particulier par la bénédiction Apostolique, gage de toute grâce céleste qu’à vous, cher fils, et à toute votre famille, Nous accordons tendrement dans l’affectueuse effusion de Notre cœur paternel.

» Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 25e jour de février 1860, de Notre Pontificat la XIVe année.

» PIE IX, PAPE.»

Ce bref, la plus belle consécration de l’ouvrage et la plus douce récompense accordée à l’auteur, n’est rédigé, je n’oserais jamais le faire remarquer à Votre Révérence, ni dans la forme usitée, ni dans le langage habituel. Le Saint Père, en m’honorant d’un témoignage de sa paternelle bienveillance, ne me fait pas stéréotyper par son secrétaire des lettres latines que les soins urgents et multipliés du Pontificat suprême l’ont empêché de lire l’œuvre dont il accepte l’hommage. Pie IX a l’insigne bonté de procéder autrement avec moi. Il daigne savoir et rappeler l’époque où je formai, à Rome, le projet de composer cet ouvrage. Il n’ignore même pas que cet ouvrage est de nouveau livré à l’impression, et il fait une allusion plus que transparente aux documents qui s’y trouvent. Ses renseignements sont si exacts, que l’on serait tenté de présumer, — chose impossible et qui ferait l’éternel honneur d’un écrivain, — que j’avais dans les palais pontificaux un collaborateur indirect tenant le Vicaire de Jésus-Christ au courant de la chose.

Or, Père Theiner, parmi ces documents que le Souverain Pontife signale à l’attention universelle, figurent en première ligne les extraits des Mémoires du cardinal Consalvi, que vous signalez à la vindicte publique. Tout est dans ce bref, jusqu’à la prison et à l’exil que subirent les courageux et les forts en Israël; il glorifie même la majesté du malheur. Aussi, Père Theiner, vous qui n’avez des sourires que pour toutes les fortunes, vous êtes-vous empressé de le passer sous silence. Le bref n’en existe que mieux, à condition toutefois qu’il n’entre pas un jour dans vos intempérantes manigances de mettre en suspicion l’acte lui-même, son auguste signataire et l’heureux écrivain qui l’a reçu. Je vous connais de longue date, et je ne serais pas le moins du monde surpris de vous entendre affirmer que je l’ai fabriqué ou imposé.

Cet écrivain que vous tenez à distance et en quarantaine comme un pestiféré, et dont le nom a l’inappréciable avantage de ne pas figurer dans votre lazaret historique, cet écrivain est très-coupable en effet. Il devient si criminel à vos yeux, dès que vous saisissez la plume, qu’à la page 12 vous vous fatiguez l’esprit pour afficher des terreurs qui doivent bien égayer vos patrons et vos complices. «Nous nous attendons, il faut l’avouer, dites-vous avec une componction de martyr surnuméraire, à provoquer, par cette histoire, les susceptibilités, l’opposition et peut-être les antipathies de plusieurs, car la traduction publiée des Mémoires de Consalvi a réveillé bien des passions et des préjugés hostiles à Napoléon Ier, surtout en ce qui concerne la négociation du concordat de 1801. Sous l’apparence d’un zèle, d’ailleurs mal déguisé, pour les intérêts de l’Église, l’on n’a pas craint de dénaturer les faits connus et louables, de se permettre des insinuations perfides et d’attaquer à la fois les deux mémoires, intimement liées et comme solidaires, du Pape et de l’Empereur. »

Je ne sais quelle idée vous vous êtes faite de ma personne, mais, Père Theiner, toutes les fois que vous avez intérêt à vous mettre en campagne contre moi, c’est toujours de persécution que l’on entend glousser Votre Révérence. Elle se tient quelquefois à quatre pour ne pas être injuste ou méchante, et elle ne peut s’en empêcher. La Prusse est votre patrie, et on le voit bien, car M. de Bismark ne ferait pas mieux, ne dirait pas mieux. On serait même tenté de croire que Votre Révérence s’est complue à lui tracer sa route, et qu’en disciple bien éduqué il l’a magistralement suivie. En 1852, lorsque vous alliez ensevelir Clément XIV sous la rosée de vos louanges, qui ne sont que poussière, vous preniez déjà cette attitude de souffre-douleur en expectative et vous sanglotiez dans l’Histoire du pontificat de Clément XIV: «Quoi qu’il nous en puisse arriver, calomnies ou persécutions, nous les recevrons avec joie, bénissant ceux qui nous les auront préparées et priant pour eux.»

Bismark, un Prussien d’une autre trempe que vous, a jugé de bonne prise cette tactique trop familière à vos pleurnicheries de surérogation. Lui qui est toujours aux petits soins pour déplaire, il l’a élevée à la hauteur d’une machine de guerre; il en a fait un plus formidable engin de destruction que tous ses fusils à aiguille. En 1866, à force de crier au martyre que l’Autriche se préparait à faire subir à la Prusse, à force de dénoncer au monde entier que l’Autriche s’apprêtait à dévorer la Prusse innocente, la Prusse inoffensive, la Prusse persécutée et ne songeant pas même à s’armer, Bismark est arrivé à Sadowa per fas et nefas. Il y a dix-sept ans, je vous avais arrêté court à Iéna. Vous n’irez guère plus loin à cette heure-ci, les succès n’étant pas à votre ordre du jour. Qu’il suffise à votre illustration d’avoir donné à Bismark les premières leçons de finesse répréhensible et la manière de s’en servir.

En publiant les Mémoires de Consalvi j’ai donc ameuté beaucoup de passions et de préjugés hostiles à Napoléon Ier. Mais, à votre dire, ce ne serait ni mon seul ni mon plus grand crime. Le réquisitoire qu’accusateur public patenté vous lancez contre moi est disséminé, éparpillé dans votre ouvrage avec un artifice qui appelle le fagot. En votre qualité de membre de la congrégation du Saint-Office, vous dressez à mon intention un bûcher littéraire sur lequel vous ne seriez pas trop fâché de me voir roussir à petit feu. L’eau vous en vient à la bouche; et, afin d’entretenir Votre Révérence dans les joies qu’elle se promet, je me condamne à réunir en faisceau toutes les insinuations, toutes les malveillances, toutes les cauteleuses perfidies dont sont émaillées les pages de votre livre. C’est heureux pour moi et déplorable pour vous.

J’ai toujours eu, Père Theiner, un vague soupçon, — et c’est votre seule excuse à mes yeux, — que vous n’aviez pas connaissance entière de ce que vous écrivez. Votre Révérence s’ingénie trop à peupler de mouches le paradis de ses lecteurs. Aussi serais-je dans un extrême embarras avec eux, — si par hasard vous en aviez, — pour résoudre cette question admirablement embrouillée par vous. Est-ce M. Crétineau-Joly qui, dans son exil à Reims, en 1812, a rédigé ou, mieux, inventé les Mémoires du cardinal Consalvi; ou plutôt, ne serait-ce point le cardinal Consalvi qui, s’échappant du monument élevé à sa gloire dans le Panthéon de Rome, viendrait méchamment falsifier et dénaturer les Mémoires de M. Crétineau-Joly? Je m’examine des pieds à la tête, je sonde mes reins et mon cœur, j’interroge les vents et les étoiles, je demande au ciel et à la terre de répandre sur moi une illumination soudaine. D’autres, dans le même temps, se livrent au même travail. Chacun de son côté, et par toutes les routes praticables, nous arrivons à déclarer le problème insoluble; et vous n’y aurez pas nui.

Jugez-en, mon Révérend Père, et prononcez avec cette merveilleuse absence de clarté, le plus bel apanage de vos écrits. Voici la part que vous assignez au cardinal Consalvi. Elle est maigre, cette part, peut-être même un peu servilement hargneuse, comme celle que tout courtisan, non encore déçu dans ses espérances, réserve au contradicteur de son patron. Au début de votre œuvre, vous déclarez: «Un autre motif, décisif pour nous, a été l’apparition si inattendue des Mémoires du cardinal Consalvi. En effet, quelque précieux et importants qu’ils soient, ils laissent malheureusement beaucoup à désirer sous le rapport de l’exactitude et de l’impartialité, conditions si nécessaires pour l’intelligence et l’explication du fond et de la nature des graves questions religieuses qui agitaient alors la France. Il est très-regrettable que ces Mémoires aient été rédigés sous l’impression d’une amertume et d’une irritation morales trop visibles.»

Pour une entrée en matière, ce n’est déjà pas si mal, Père Theiner. Dans son testament, que j’ai fait autographier et qui se trouve en tête de l’ouvrage, ce prince de l’Église qu’il vous plaît d’accuser «d’une amertume et d’une irritation morales trop visibles» termine le paragraphe concernant ses Mémoires ou les miens par un mot qui répond à tout. Prêt à paraître devant Dieu et à voir juger une vie sans tache, entièrement consacrée au service de l’Église, le Cardinal s’écrie avec un sentiment de confiance qui rafraîchit l’âme: Deus scit quod non mentior.

Dieu savait cela sans doute et il en aura tenu compte. Mais vous, Père Theiner, vous n’êtes pas obligé de le savoir, encore moins de le divulguer, Votre Révérence est de cette école que stigmatise l’honnête Montaigne, quand il dit: «Je veois la plus part des esprits de ce temps faire les ingénieux à obscurcir la gloire des belles et généreuses actions anciennes, leur donnant quelque interprétation vile, leur controuvant des occasions et des causes vaines.»

Pour persévérer dans cette impénitence finale, vous ajoutez à la page IX: «Il y a donc comme une réparation ou un acte de justice à accomplir envers cet illustre prince de l’Église, non moins remarquable par les vertus privées que par son talent diplomatique. La moralité même de son caractère a été compromise par la publication de ses Mémoires, dont l’acrimonie et la partialité contrastent étrangement avec les appréciations calmes et modérées contenues dans ses dépêches.»

Toujours à cette page IX, vous ajoutez encore: «Et pourtant ces Mémoires écrits ab irato, comme disent si bien les anciens, forment» etc.

Quand une idée oblitère votre raison et couvre votre esprit d’un nuage intéressé, vous la poursuivez al fondo, ainsi que Victor-Emmanuel court après sa chimère d’unité italienne de Rome capitale, et de modus vivendi; puis, à la page 168, vous avez à l’adresse du cardinal Consalvi des cris de fureur et des objurgations bien propres à faire tressaillir de joie tous ceux qui cherchent, dans un chauvinisme rapetassé, à faire de la légende napoléonienne un dogme politique.

«En retraçant, dites-vous, l’histoire de la négociation de Consalvi à Paris, nous nous en tiendrons presque exclusivement aux dépêches qu’il écrivit au cardinal Doria pendant le cours de sa mission. Ces dépêches, comme de raison et comme Consalvi lui-même l’exige, doivent être considérées comme la source la plus pure, même comme la seule source pour l’histoire de cette négociation. Nous y trouverons, en effet, une mémoire encore toute fraîche des événements, un jugement juste, impartial, qu’on ne doit pas chercher dans ses Mémoires, écrits après douze ans et dans un état d’irritation et d’indignation où les souvenirs douloureux des événements plus récents dominaient trop sa pensée.»

Jusqu’à présent le cardinal Consalvi a supporté seul les frais d’éloquence boursouflée que le Père Theiner accumule contre nous avec une rapacité de vieux procureur gratte-papier. Maintenant mon tour d’entrer en scène est venu. Me voilà, de par Votre Révérence, chargé de la responsabilité que le cardinal Consalvi ne l’a jamais, je suppose, autorisée à décliner en son nom. Tout à l’heure ses Mémoires étaient son œuvre, son inspiration et un peu sa vengeance, n’est-il pas vrai, cher et bon Père? Eh bien! soudain, par un changement à vue, par un coup de baguette digne d’une fée de votre ex-Oratoire, je me trouve jeté sur le premier plan du théâtre et Consalvi plongé dans le troisième dessous. J’interviens au débat; un malheureux air de mauvaise foi vous prend aussitôt à la gorge. Le Cardinal, selon vous, ne faisait qu’épancher ses amertumes et ses irritations. Je voudrais bien, entre parenthèses, voir Votre Révérence à la place de Consalvi et parlant, dans l’exil, du proscripteur qui vous ferait expier un courage dont vous saurez toujours vous garer.

Auriez-vous la patience et la dignité qu’il montra? Comme ces treize princes de l’Église, qui luttèrent contre Napoléon et que Napoléon voua au noir , auriez-vous le pardon sur les lèvres et dans le cœur? Ces cardinaux, Consalvi lui-même, sont timides en présence de l’Empereur et de ses ministres; mais cette timidité était semblable à celle des Vierges et des Martyrs qui, selon une parole de saint Ambroise, affrontaient sans peur tous les supplices et rougissaient sous le moindre regard, impavidos ad cruciatus, erubescentes ad aspectus..

En incriminant leur chef, vous les incriminez tous, Père Theiner. Il nous faudra bientôt étudier si le Cardinal a mérité les reproches dont vous, salissez sa pourpre et son tombeau; d’autres soins me réclament pour le moment. Vous allez me faire les honneurs de l’œuvre de Consalvi; ne faut-il pas que je me prépare à recevoir ces honneurs avec la miséricorde due à vos élucubrations? Vous avez la parole. Je vous écoute à la page 232. Votre nouvelle version va commencer; suivons-la dans le débraillé de ses inconséquences. Vous débutez ainsi:

«Si l’on compare attentivement et avec calme ce récit de Consalvi avec les détails douloureux dont il accompagne, dans ses Mémoires, l’ouverture de la session de la signature, on pourra être tenté de regarder le récit des Mémoires comme une petite comédie ou au moins comme un roman.»

A la page suivante, petite comédie ou roman, tout ce qu’il plaira à Votre Révérence d’accommoder au gré de ses lubies, n’incombe plus au proscrit impérial. A la suite de la petite comédie ou du roman fabriqué, bien entendu, pour réveiller les passions, apparaissent les soi-disant Mémoires du cardinal Consalvi, et on peut lire à la page 233 tout ce qu’il y a d’attentatoire dans «la mauvaise foi de l’auteur des Mémoires de Consalvi.» Parcourez la page 234, ce n’est plus l’auteur, souligné ou non souligné, qui est en scène; c’est le ON primitif, le ON qui me désigne et qui me distingue, que vous exhibez avec une recrudescence de zèle. «Comment donc concevoir, vous écriez-vous, qu’on ait pu faire réciter à Consalvi dans ses Mémoires la comédie suivante?»

Vous tenez bien, Père Theiner, à toutes les comédies grandes ou petites dans lesquelles vous ne jouez pas de rôle, pour que cette idée de tripot comique occupe ainsi votre intellect. Mais est-ce que vous ne penseriez pas fournir un petit échantillon de vos talents dramatiques en venant frapper d’ostracisme et de proscription à l’intérieur tous ceux que vos malédictions dans le vide rendent impénitents ou insensibles? Vous soulignez à une page ce mot d’auteur pour le réserver, quel qu’il soit, à la juste punition de ses crimes. Nonobstant, à la page 237 il n’en sera plus ainsi. Le soulignement de Votre Révérence marque le coupable au front. Vous l’avez séparé de la communion napoléonienne, il ne vous reste plus qu’à le livrer au bras séculier. Alors, dans votre clémence du Saint Office, vous laissez négligemment tomber de votre plume ces dédaigneuses paroles: «Comme le prétend l’auteur des Mémoires.»

Je ne sais si Votre Révérence se flatte d’avoir bien défini, bien détaillé le forfait que le cardinal Consalvi me fit commettre ou que moi j’ai traîtreusement glissé à sa charge; du moins elle peut se vanter, Votre Révérence, d’avoir parfaitement établi la gradation des peines. Pour racheter en tant qu’il est en vous les innombrables erreurs que vous avez été si heureux d’amonceler, pour expier vos péchés d’ambition trompée et vos convoitises cardinalices non satisfaites, vous vous frappez sur ma poitrine; vous m’enduisez de vos mea culpa; à telles enseignes qu’on croirait que vous ne voulez pas permettre au reste du monde de vous mépriser tout entier. Après m’avoir préparé un pilori anonyme, vous y traînez en tout bien tout honneur le cardinal Consalvi. La confusion faite et parfaite, vous abandonnez au public le soin de dévider le peloton de vos inadmissibles hypothèses, que vous avez partout et sans paix ni trêve si savamment embrouillé de main d’ouvrier.

Me voilà donc élevé au rang de complice du cardinal Consalvi, qui tantôt a composé, qui tantôt n’a pas composé ses Mémoires. Je les ai travestis ou falsifiés, ces Mémoires. J’ai soufflé au cœur du Cardinal, à ce cœur d’une imperturbable mansuétude, toutes mes passions et tous mes préjugés hostiles à Napoléon Ier. Mieux encore peut-être, c’est le Cardinal qui a été mon mauvais génie, mon inspirateur malencontreux, et qui me précipite, pieds et poings liés, sous les anathèmes de Votre Révérence. Mais, cher Père, vous en avez long à raconter quand votre besoin de venger par ordre quelqu’un ou quelque chose prend le mors aux dents. Très-assuré de vous saisir à l’heure opportune en flagrant délit d’affirmation contre vous, je me laisse à votre gré être ou n’être pas tantôt le cardinal Consalvi, tantôt l’abominable Crétineau-Joly qui me parait fatalement et irrévocablement prédestiné à déjouer tous les tripotages de Votre Révérence.

Par ces préliminaires que vous lancez en tirailleurs avant de procéder régulièrement au siège de la place, le lecteur assez favorisé du ciel pour ne pas connaître vos façons d’agir et d’écrire pourrait à toute force supposer que vous êtes un savant tacticien, bon ménager de ses ressources et ne livrant rien au hasard. Le lecteur se tromperait étrangement, et s’il suit votre manœuvre, il ne tardera pas à s’apercevoir que, général inexpérimenté, vous coupez vous-même à votre armée sa dernière ligne de retraite.

La ligne de retraite, indiquée pour et par le Père Theiner, c’est la tentative de faux dans le Concordat. C’est évidemment pour la battre en brèche que le Père Theiner s’engage volontairement ou qu’il a été enrégimenté à prix débattu. Écartons ces bons vouloirs ou ces arrangements sous le manteau de la cheminée; ils ne font rien à l’affaire. Le vulgaire ne comprend que les dénoûments; arrivons-y, et puisque le Père Theiner se voue d’office ou s’impose pour soutenir et venger la cause de Napoléon Bonaparte, suivons-le pas à pas dans cette carrière qu’il s’ouvre si étourdiment.

Le Concordat de 1801, nous l’avons proclamé dans plusieurs de nos ouvrages, nous le répétons ici, nous le maintiendrons jusqu’au dernier moment de notre vie, «le Concordat fut, selon la belle et très-juste parole de Pie VII, un acte chrétiennement et héroïquement sauveur». Cet acte, qu’à seize ans de distance, le 6 octobre 1817, le Pape glorifiait encore, a défié les injures du temps, la mobilité des esprits, les surprises des révolutions et cet amour insensé du changement qui accuse tant de malaises moraux. Il est seul debout avec la Papauté lorsque tout a été modifié et renversé autour de lui. Il a préparé le magnifique spectacle religieux dont nous sommes les heureux bénéficiaires. Nous devons donc nous incliner pleins de respectueuse gratitude devant les deux hommes qui entreprirent et menèrent à bien une pareille négociation. Mais cette négociation, d’où l’Église catholique en France allait renaître de ses ruines, a été, comme toutes les œuvres humaines, soumise à des tiraillements, à des impatiences, à des incertitudes, à des obstacles. Elle fut entourée à son début et à sa fin de difficultés venant tantôt du caractère des hommes, tantôt de la force même des choses ou des événements.

La Providence agissait d’une manière visible. Bonaparte ne voulut pas toujours s’astreindre à la regarder faire.

C’est pour narrer les diverses péripéties dont il fut le témoin et la victime que, dans son exil de Reims, le cardinal Consalvi en a tracé le plus saisissant, le plus véridique tableau. Père Theiner, vous seul sur la terre êtes venu, après dix ans de rancuneuse préméditation, vous inscrire en faux contre ce récit. Voyez à quoi vont servir votre zèle intempestif et cette déplorable manie qui vous tourmente et vous pousse vers l’erreur ou l’imposture comme le cerf vers l’eau.

Saint Augustin, votre patron, dont vous suivez assez mal les préceptes et l’exemple, s’exprime ainsi dans sa Cité de Dieu : «Si nous voulions toujours répondre à ceux qui nous répondent, quand finiraient les contestations? Car ceux qui ne peuvent comprendre ce qu’on dit ou qui, le comprenant, sont trop opiniâtres pour se rendre, ceux-là ne se lassent pas de répondre, et, comme il est écrit, ils ne parlent qu’un langage d’iniquité, et leur vanité est infatigable.» Saint Augustin disait cela. Cela retombe sur vous comme une leçon et une épigramme, car vous êtes le batailleur perpétuel ou le panégyriste à tort et à travers. Les querelles d’Allemand sont votre pain quotidien. Vous entrez dans une discussion sans étude, sans examen préalable; vous la soutenez à tout risque. Lorsque vos exubérances écrivassières ont compromis les vivants ou les morts dont vous vous étiez constitué le bénisseur quand même, on vous voit revenir à la charge et les écraser de nouveau sous un dernier pavé.

Bonaparte, agissant comme inspirateur et arbitre suprême dans la négociation du Concordat de 1801, vous a été livré en qualité de client, et vous avez eu l’intelligence si malavisée qu’au lieu de laisser planer un doute sur cette terrible mémoire, vous vous persuadez d’abord, puis vous essayez de persuader aux autres, que le victorieux était un peu de l’école de cet éphémère empereur Othon dont Tacite a dit : «Il n’avait pas assez d’autorité pour empêcher le mal, et tout ce qu’il pouvait faire c’était de l’ordonner.» Bonaparte n’en était pas là, il n’en sera jamais là. Plaider les circonstances atténuantes en sa faveur, c’est dénaturer son caractère, c’est infliger un démenti à sa vie, c’est le frapper en pleine poitrine d’un ridicule qu’il a toujours pris soin de s’épargner.

Maître de la France par le coup d’État du 18 brumaire, Bonaparte avait des idées de puissance et d’organisation sociale, de ces réveils lumineux et surprenants dont parle le cardinal de Retz. Sur les débris de l’anarchie, il aspirait à comprimer l’essor des passions mauvaises. Il voulait rendre à la nation ses droits si longtemps méconnus et ses devoirs si longtemps oubliés. Soldat dictateur n’ayant pour tout aïeul que son épée, il s’attribuait la mission de relever les ruines, de cicatriser les plaies saignantes, de replacer le gouvernement à la tête de la civilisation et de reconstituer la France sur les anciennes bases que les idées démagogiques avaient ébranlées. Il régularisait la violence pour arriver à l’ordre.

Bercé au bruit des apostasies religieuses, élevé au milieu des scandales de toute nature que décrétaient des imaginations en délire, témoin des farandoles échevelées qui saluaient la négation de tout culte, Bonaparte comprit bien vite qu’il y a des choses qui ne meurent jamais, et qu’il n’existe pas de pouvoir stable autre que celui dont la Religion est le fondement. Ramener aux idées de foi et de monarchie ce peuple français, sceptique et railleur, qui, à travers les dépravations humaines les plus étranges, avait tremblé sous l’incorruptibilité de Robespierre et souri aux corruptions du Directoire, c’était une féconde pensée. Bonaparte avait vu obéir si servilement sous le couteau de la guillotine, qu’il s’imagina que commander despotiquement, le sabre au poing, serait toujours chose aisée. Par mépris ou par dégoût des hommes, il se mit à dicter ses volontés, à légiférer alternativement selon la justice ou ses boutades et à régner à sa guise.

De ce Premier Consul n’accordant à personne une place au soleil de sa gloire et croyant qu’il n’y avait plus que César au monde: omnia Cœsar erat, savez-vous ce que Votre Révérence a su et osé faire? Il n’y a pas de vieux Géronte de comédie plus turlupiné, plus bafoué par tous les Scapins et les Mascarilles de la valetaille que ce triomphateur de trente-deux ans à peine. Il possède un esprit à faire trembler; et par la rudesse de son front et de sa parole, il intimiderait jusqu’à l’ange de la pitié. Vous avez pris Bonaparte grand homme, Bonaparte persuadé qu’en France la loi et le pouvoir ne sont honorés que lorsqu’ils savent se faire respecter par la crainte. Afin de pallier et d’excuser une faute, vous le réduisez à un rôle absurde. Le cardinal Consalvi ou M. Crétineau-Joly, que vous aimez parfois à lui imposer pour substitut, avaient été, je m’en flatte, mieux inspirés et moins payés que Votre Révérence. L’un avait tout dit, l’autre avait tout traduit. Examinons, Père Theiner, par quelle aberration d’esprit vous arrivez à cacher votre héros sous la casaque bariolée d’un fantoccio ou d’un Garibaldi.

Bonaparte a l’instinct des belles choses; mais, enfant gâté de la fortune et de la victoire, il veut, il décrète, il ordonne que ces belles choses s’improvisent à son heure et à son temps. Il n’y a pas de délais, pas d’atermoiements, pas de transactions, pas de réflexions possibles avec lui. Il a jugé opportun et nécessaire de rompre avec l’athéisme légal et de renouer la chaîne des temps. Il y procède comme à coups de canon; il tente d’enlever le Concordat à la baïonnette. Mais à Rome les choses, même les plus désirées et les plus désirables, ne se traitent pas, elles ne se concluent pas au pied levé. L’Église, qui a pour elle l’éternité, étudie et mûrit les questions à tête reposée. Elle en pèse le pour et le contre, le fort et le faible; elle ne dévie jamais de ses lois immuables. Sans se préoccuper outre mesure des sauts et des bonds de ceux qui invoquent son concours toujours offert, toujours prêt à seconder les bonnes intentions, l’Église ne se laisse pas mener tambour battant. Avec cette tempérance de raison qui connaît les limites et les bornes de tout, elle a dominé tant de violentes secousses et comprimé par sa patience tant de brusques saccades, qu’elle n’aime guère à marcher au pas de charge.

Ces lenteurs romaines, dont Bonaparte aurait dû être le premier à imiter la sagesse, irritaient et fatiguaient le maître, homme de spontanéité réfléchie, ainsi que l’a peint le cardinal Consalvi. Aussi heureuse que lui, — mais par des motifs moins humains, — de travailler à la paix des âmes, Rome ne se prêtait pas à tous les replâtrages gallicans, à tous les rêves de ritualisme, à tous les raccords constitutionnels qu’il prétendait faire adopter d’emblée comme lois religieuses. Rome, qui l’acceptait avec une joie paternelle, ne pouvait pas tout à fait oublier que le général Bonaparte avait, en Égypte, proclamé qu’il était Mahométan et ennemi de la Religion catholique. Enfant de la Révolution, il inspirait au Saint-Siège des scrupules et des craintes que son attitude altière et ses brusqueries affectées ne faisaient que corroborer. Par une réserve de tolérance et de bon goût, Rome se gardait bien de lui faire subir un examen de conscience ou de l’obséder par un zèle intempestif. Elle ne l’interrogeait ni sur sa foi ni sur ses principes. Il s’affirmait catholique, il le prouvait par ses œuvres. Rome n’en demandait pas davantage, et Rome était dans le vrai; car, en politique, les prêtres sont semblables à la vigne. Ils ne sauraient se tenir debout ni subsister par eux-mêmes; ils ont besoin d’un appui.

Pour que Bonaparte fût décrété d’indifférentisme et inculpé de n’avoir jamais cru à une religion quelconque, il a fallu qu’un de ses neveux vînt, dans une occasion solennelle, lui jeter à la tête cet opprobre immérité. Le 15 mai 1865, la Corse inaugurait sur la place d’Ajaccio la statue de l’Empereur. Jérôme Napoléon présidait à cette cérémonie de famille, et afin peut-être d’obtenir la faveur de faire gras le Vendredi Saint dans le diocèse et à la table de l’académicien Sainte-Beuve, le César surnuméraire osa proclamer:

«En Égypte, alors qu’il entrevoyait les Indes comme le but de cette guerre, il voulut se servir de la foi musulmane. Ses longues conférences avec les chefs de la foi de Mahomet et ses proclamations en sont la preuve. Devenu consul, un grand désir d’apaisement, de réunion de tous les Français, lui inspire l’idée d’un arrangement avec l’Église; il fait le Concordat.

» Ces conduites si différentes s’expliquent cependant; il avait la conviction de la nécessité des idées religieuses qui moralisent une nation, qui servent de frein aux passions, qui élèvent l’âme des peuples comme celles des individus; mais il n’attachait pas une grande importance aux formes qu’elles revêtent et qui dépendent de motifs si divers.

» Le Concordat ne fut pas l’affirmation de telle ou telle religion; nous le répétons, ce fut un acte d’apaisement.....

» Si un certain doute peut planer sur ses opinions religieuses, que Napoléon n’a nulle part nettement formulées; si l’on peut croire que ses préférences pour telle ou telle religion ont été changeantes, un point sur lequel il n’est pas possible d’avoir le moindre doute, c’est la nécessité de supprimer le pouvoir temporel des papes. Ici les preuves abondent: lettres, discours, déclarations, faits.»

Laisser transformer en fétiche d’incrédulité son oncle impérial n’allait pas, ne pouvait pas aller à l’empereur Napoléon III. Une grande lettre vint d’Alger, le 23 mai 1865. L’héritier de Bonaparte l’adressait à Monsieur et cher Cousin le prince Napoléon, et l’Europe entière applaudit à ce désaveu de doctrines frelatées. On lit dans cette lettre:

«Le programme politique que vous placez sous l’égide de l’Empereur ne peut servir qu’aux ennemis de mon Gouvernement. A des appréciations que je ne saurais admettre, vous ajoutez des sentiments de haine et de rancune qui ne sont plus de notre époque. Pour savoir appliquer aux temps actuels les idées de l’Empereur, il faut avoir passé par les rudes épreuves de la responsabilité et du pouvoir. Et d’ailleurs, pouvons-nous réellement, pygmées que nous sommes, apprécier à sa juste valeur la grande figure historique de Napoléon?»

Ces paroles, expression même de la vérité, ne trouveront jamais de contradicteurs. Bonaparte était catholique. Il l’a toujours été dans sa vie, il le confessera dans son testament et sur son lit de mort. Pourquoi un de ses neveux cherche-t-il à en faire un hypocrite? Mais, en 1801, au sortir de cette Révolution bouillonnante encore qui s’était accouplée aux déesses la Raison et la Liberté, représentées par deux prostituées de bas étage, le doute et l’incertitude devaient être permis à Rome. Des méfiances fondées, des soupçons légitimes pouvaient alarmer et troubler les esprits. Bonaparte ne se mit peut-être pas assez en devoir de les rassurer. A votre témoignage irrévocablement partial, Père Theiner, il risqua même l’opposé de ce qu’il fallait réaliser. En mesurant les jours et les heures, en improvisant de menaçants délais qu’il abrégeait ou prolongeait à son gré, en n’accordant ni au Pape ni au Sacré Collège le temps de la réflexion, Bonaparte, il faut bien que Votre Révérence en convienne à son insu, semait la perturbation et la terreur dans les âmes.

Les hauts personnages qui se firent un plaisir et sans doute un devoir de vous présenter les clefs de nos Archives vous ont ouvert la bouche. Vous allez répandre la lumière sur ces mystérieuses négociations; vous introduisez l’abbé Bernier, vous citez de lui une dépêche au cardinal Consalvi. Aussitôt l’œil le moins exercé entrevoit que cette dépêche est un piège, un outrage et un triste moyen d’intimidation. Voici comment.

La France avait alors pour ambassadeur près le Saint-Siège un loyal Breton, dont le cardinal Consalvi ne cesse de chanter les louanges dans ses Mémoires ou dans les miens, et vous-même, quoiqu’il fût sincèrement honnête, vous paraissez, chose étonnante! le tenir en certaine estime. Cacault connaissait si bien et de si longue date le général Bonaparte qu’il s’était permis de le surnommer le petit tigre. Le petit tigre, qui avait de bons moments, et qui, ne pouvant plus tromper avec les mains, ne se serait pas fait scrupule de tromper avec les pieds, se servit de ce ministre plénipotentiaire pour se rendre maître de la situation.

Le 14 avril 1801, un courrier nommé Livio, attaché à l’ambassade de France et au cabinet consulaire, doit partir de Rome pour porter à Paris de graves consultations et des résolutions élaborées par les cardinaux Antonelli et Carandini. Bonaparte attend ce courrier avec ses impatiences habituelles. Il compte les jours, il compte les minutes; mais en vain. Livio n’arrive point; et le général éclate et sa colère déborde sur le cardinal Consalvi. Consalvi est, selon lui, l’auteur du retard à peu près comme je suis l’auteur de ses Mémoires. Consalvi le gêne parce que sans doute il a lu dans son jeu, parce qu’il s’est peut-être aperçu que le grand homme aimait mieux au besoin amasser les nuages que les dissiper. Consalvi doit être sacrifié.

Jusqu’à cette heure ce point curieux de la négociation était resté très-obscur. Personne n’avait expliqué le retard de Livio, et moi dont les passions et les préjugés sont, d’après vos insidieuses suppositions, si hostiles à Napoléon Ier, j’hésitais encore pour résoudre ce problème. Vous prenez la parole, Père Theiner; l’écaillé tombe de tous les yeux. C’est Cacault qui de son chef, rien que de son chef, bien entendu, s’est imaginé de garder Livio à Rome plus de vingt jours, sous prétexte, avouez-vous à la page 128, «de pouvoir instruire à temps Bonaparte et de le disposer à accueillir favorablement les amendements faits dans le projet de Concordat; mais malheureusement, plus par étourderie que par malice, il avait oublié d’écrire à ce sujet à Paris.»

Il faut être, mon Révérend Père, doué comme vous d’une incommensurable dose de complaisance et de crédulité pour n’en pas voir, pour n’en pas demander davantage. Comment! en déchirant le voile, vous ne vous êtes pas aperçu qu’il enveloppait une trahison ou une pertidie? Vous n’avez pas compris que Cacault, incapable d’étourderie et encore moins de malice, n’aurait jamais imaginé, jamais perpétré un pareil acte, s’il n’eût reçu l’ordre péremptoire, l’ordre direct de le commettre? Si, sans motifs apparents ou plausibles, il eût pris sous sa responsabilité ce retard de vingt jours, est-ce que le Premier Consul, enfin averti, n’aurait pas — et avec raison — fulminé contre son ambassadeur? Pensez-vous qu’avec son caractère, il l’aurait laissé une seconde trahir à Rome les intérêts de la France ou se permettre de faire attendre ce Louis XIV de la démocratie? Dans toute cette affaire, Cacault n’eut qu’un reproche à s’adresser. L’obéissance passive commençait à être de rigueur comme l’habit de cour, et de force ou de gré il s’est attelé au joug. Il avait obéi; il fut pardonné dans un sourire de satisfaction intime, car le plan du Premier Consul réussissait au delà de ses espérances. Le cardinal Consalvi se voyait ostensiblement chargé d’un retard qui était le fait même, l’acte prémédité de Bonaparte.

Le cardinal secrétaire d’État du pape Pie VII, son confident, son ami et presque son fils d’adoption, n’entrait pas assez avant dans les combinaisons de Bonaparte; Consalvi lui faisait obstacle. Pour le dompter ou pour se débarrasser de lui, pour effrayer à coup sûr le Souverain Pontife et l’amener de guerre lasse ou de haute lutte à se séparer du Cardinal, Bonaparte avait employé la ruse afin d’arriver à l’intimidation. L’intimidation se fait jour. L’abbé Bernier, Séjan ecclésiastique, va s’y atteler sans scrupule.

Votre Révérence s’est mise depuis longtemps au régime de tendre la main à tous les mépris et à tous les méprisés. Comme elle ne veut plus savoir que toute lâcheté déshonore, elle vient couvrir de sa banale protection un prêtre dont les fautes furent encore plus éclatantes que les talents. Ce prêtre, à l’ambition duquel ne suffisait pas l’évêché d’Orléans, a eu, comme vous, la passion de la pourpre sacrée, la febbre porporina, qui sévit aussi bien à Paris qu’à Rome.

Le désespoir l’a tué à l’âge de quarante-deux ans. Il est mort en 1806, abandonné par l’empereur Napoléon, plus abandonné encore par le Souverain Pontife. Le Vatican et les Tuileries l’avaient enfin connu, enfin jugé. Il était jeté aux Gémonies sans avoir jamais pu monter au Capitole. Vous étiez tout naturellement prédestiné à le prendre sous votre égide. Aussi vous hâtez-vous, à la page 88, de l’embaumer de vos éloges. «C’est, dites-vous, l’homme qui, après Pie VII et Bonaparte, a le plus contribué à la conclusion et au succès du Concordat: c’est lui aussi qui, pour toute récompense de la part de la postérité, n’a encore recueilli que les fruits de la plus inique calomnie qui, de nos jours surtout, s’acharne sur sa mémoire.»

Vous affichez une tendresse de frère pour cet abbé Bernier, qui a pas mal de crimes et de trahisons à se faire pardonner. Vous l’exaltez par anticipation, comme si la postérité avait quelque chose à attendre de Votre Révérence pour distinguer le bien du mal, le devoir de l’intrigue et l’honneur de la bassesse. Vous l’amnistiez sans vergogne, puis, par une de ces inconséquences qui vous sont familières, au même moment vous exhibez une lettre qui le flétrit. Cette lettre, que vous supposez «remarquable » à la page 128, et qui, pour tout homme d’intelligence ou de cœur, est et sera éternellement répréhensible au premier chef, était, dans les plans de Bonaparte, le couronnement de l’affaire Livio. Le retard de ce courrier avait été préparé et ménagé afin de faire peur; Bernier servait d’instrument, de complice et d’écho à la menace. Ce prêtre est l’huissier qui vient signifier à bref délai le schisme, l’hérésie et tout ce qu’il plaira à Bonaparte de substituer à la Religion catholique, apostolique romaine.

«Paris, 13 mai 1801.

» MONSEIGNEUR,

«Je vais au nom du gouvernement français parler à Votre Éminence le langage de la franchise. La politique est étrangère aux affaires du ciel. La foi qui sauve les hommes est étrangère à ses calculs. La vérité seule préside aux discussions de l’Église.

» J’écrivais à Votre Éminence, le 12 avril, que le Consul voulait un terme aux longs délais qu’éprouvaient les affaires ecclésiastiques de France. J’ajoutais, en donnant cet avis officiel, que je croyais être assuré du départ du courrier Livio avant l’arrivée de ma lettre. — Je m’étais trompé, — rien n’a paru. Une seconde lettre est partie plus pressante que la première; son effet a été le même.

» La décision demandée pour l’époque des ratifications, espérée pour Pâques, attendue ensuite du 20 au 25 avril, puis promise officiellement pour le 30, puis enfin différée jusqu’aux premiers jours de mai, ne nous est pas plus connue (aujourd’hui 13) que si elle n’eût jamais existé.

«Irrité de ces délais et plus encore des promesses faites et restées sans effet, le Consul nous a mandés hier à sa maison de campagne. Il nous a témoigné, à Mgr Spina et à moi, de la manière la plus expressive, son mécontentement, non pas de notre conduite personnelle (Dieu nous est témoin que nous n’avons dit et annoncé que ce qu’on nous promettait), mais des inconcevables délais qu’on oppose au succès d’une affaire plus importante qu’aucune de celles qui sont maintenant déférées au Saint-Siége.. ...

» Il nous a enfin ajouté que, si ces vues ne pouvaient convenir au Saint-Siège, ou s’il en résultait de nouveaux délais, il finirait, quoique à regret, par prendre un parti quelconque en matière de religion, et travaillerait à le faire adopter dans tous les endroits où la France étendait son influence ou sa domination.

» S’il en coûte à mon cœur pour faire à Votre Éminence une pareille déclaration, il ne nous a pas été moins pénible de l’entendre. Elle n’a été adoucie que par l’assurance que nous a donnée le Consul, qu’il était convaincu de nos efforts mutuels pour le bien de la Religion, et par l’espoir que nous concevons encore qu’un heureux succès viendra enfin les couronner.

» Des délais après des promesses peuvent quelquefois avoir lieu entre particuliers, mais de puissance à puissance, sur un objet majeur, ils sont impolitiques et toujours désastreux. On paraît ne vouloir autre chose que gagner du temps. Le soupçon naît du retard, les obstacles s’élèvent, et le succès, que la célérité garantissait, devient impossible.

» Pesez donc ces réflexions, Monseigneur, et agissez, mais sans délai, sans ajournement quelconque. La France appelle sa religion, l’Italie veut la conserver, l’Allemagne désire la protéger, les États du Saint-Siége réclament un soulagement, le Souverain Pontife un accroissement de territoire, la Chambre apostolique une décision sur les domaines acquis. Les prêtres français gémissent dans l’exil, ils veulent tous rentrer dans le sein de leur patrie. Eh bien! Monseigneur, rien de tout cela ne pourra s’effectuer sans la décision du Saint-Siège, et elle n’arrive pas! Que d’utiles occasions perdues! que d’âmes on eût sauvées! que de maux on eût évités! que de bien on eût fait! que d’obstacles on aurait vaincus avec plus de célérité !...»

Cette inqualifiable signification, que vous puisez aux Archives du ministère des affaires étrangères et que l’on vous laisse recueillir sans en apprécier la douloureuse importance, sans même prévoir les révélations qu’elle provoquera, devait amener une réponse du cardinal Consalvi. Elle est écrasante. Par une simple date, elle déjoue, elle démasque les machinations de Bonaparte. C’est le 13 mai 1801 que Bernier écrit de Paris au cardinal Consalvi, c’est le même jour, 13 mai, qu’ordre est enfin intimé au courrier Livio de partir de Rome. Cette coïncidence ne vous a pas sauté aux yeux, Père Theiner. La chercher n’était pas dans votre rôle; elle n’en existe pas moins. Ne démontre-t-elle pas jusqu’à l’évidence que l’iniquité se mentait à elle-même ou qu’elle prenait ses précautions trop à son aise?

Bernier avait favorisé la supercherie — et ce n’est ni la première ni la dernière fois qu’il aura de ces complaisances — mais Bernier et Bonaparte ne s’attendaient pas à trouver dans le cardinal Consalvi «une âme frappée à la vieille marque», selon l’expression de Montaigne. Consalvi répond le 21 mai; à son calme si transparent et à sa modération si étincelante de fermeté, on s’aperçoit bien vite que la dignité vient toujours de la grandeur de l’esprit.

«Rome, 21 mai 1801.

» MONSIEUR,

» Je reçois à l’instant la lettre que vous venez de m’écrire, datée du 13 du mois courant. Je l’avouerai avec ma franchise assez connue, mon cœur n’a pu qu’y être très-sensible. Je croyais, monsieur, être au-dessus de tout soupçon en matière de duplicité de caractère, soit par ma conduite constante, soit par les preuves que j’avais données particulièrement à l’égard des affaires de France. Le fait a déjà répondu pour moi: le même jour que vous m’avez écrit, monsieur, votre lettre (le 13 mai), le courrier Livio était parti de Rome; ainsi ce qu’il a apporté à Paris ne pourra pas être regardé comme l’effet de votre lettre. Vous aurez vu tout ce qui a été fait pour les affaires de France. Rien n’a été refusé par Sa Sainteté, si l’on regarde à la substance de la chose. Il n’y a eu que des changements dans les formes et dans les expressions. Ce sont les lois de l’Église qui l’ont exigé, et c’est heureux de devoir vous parler ce langage; on le parle sans doute à celui qui est dans le cas de l’entendre. Il y a lieu à espérer que l’on en aura été très-satisfait. Je dois dire un mot sur le délai. Je vous prie, monsieur, de réfléchir qu’on a employé environ quatre mois à Paris pour faire la rédaction de la pétition. Il semble que dans une affaire la plus importante qui fut jamais, on puisse s’attendre à quelque indulgence, si l’on a eu besoin de deux mois pour conclure. Je vous observerai, monsieur, que dans des affaires qui sont bien au-dessous de celle-ci, vous ne trouverez pas d’exemple d’un plus court délai. Dieu m’est témoin de tout ce que m’en coûte l’accélération. Le Saint-Père n’a appelé que douze cardinaux au lieu de tous pour faire plus vite. On s’est occupé de cette affaire unique du matin au soir tous les jours. J’en connaissais, monsieur, toute l’importance; ainsi ne croyez pas que d’autres affaires d’administration ou bien d’autres objets en aient détourné mon attention pour un quart d’heure: soyez-en sûr sur ma parole. Mais l’importance même de la chose, sa difficulté, les moyens de s’y prendre ont exigé ce délai, qui nous a coûté plus de peine, j’en suis sûr, qu’à vous-même. Avec tout cela, je le dirai franchement, le courrier serait parti vingt jours plus vite sans M. Cacault. Il demanda à être instruit de la réponse que ce courrier vous portait. Ce fut avec une candeur peut-être sans exemple que je lui lus tout loyalement la teneur de la réponse. Elle était, comme elle l’est encore, parfaitement conforme à la pétition dans la substance. Mille difficultés s’élevèrent sur les formes et sur les expressions: difficultés qui ne se présentaient pas par vos lettres, ni par celles de Mgr Spina. Le vif désir d’assurer le succès les fit prendre en considération sans en oublier aucune. Je ne dirai pas combien il en coûta de conformer ces matières aux exigences de la théologie.....

«J’en ai dit assez, à ce qu’il me semble, pour vous prouver, monsieur, d’où provient le retard. Il est inutile, j’espère, après tout ceci, de vous marquer que la politique et le désir de gagner du temps n’y sont entrés pour rien. Mais je dois à mon honneur, je dois à celui du Saint-Père de vous en dire un mot. Oui, monsieur, cette persuasion-là est bien éloignée de la vérité ; c’est bien nous faire tort que de le soupçonner. Le caractère du Saint-Père est assez connu par lui-même. Je m’étais flatté que Mgr Spina aurait donné une idée plus exacte du mien, qui m’aurait mis au-dessus de tout soupçon de ce genre. J’en appelle aussi à tous les Français qui ont eu affaire avec moi. Je n’en dirai pas davantage. Le gouvernement français lui-même a vu si le Saint-Père a mêlé rien de temporel dans la négociation des affaires ecclésiastiques. Ainsi je ne puis ne pas être sensible à ce que je lis dans votre lettre, que tout délai ultérieur me serait personnellement imputé. J’y suis sensible, monsieur, parce que je ne puis me reprocher (je vous l’assure) de n’avoir pas rempli très-exactement mon devoir, et de n’avoir pas tâché toujours de faire de mon côté tout mon possible pour le bien et pour conserver la bonne correspondance et les relations amicales entre les deux gouvernements. Mais si je suis soupçonné du contraire, le bien de la chose exige, monsieur, que je ne reste pas dans la place que j’occupe. Un seul mot suffit pour m’en faire demander la démission. Permettez-moi, monsieur, quoique je n’aie pas le plaisir de vous être connu personnellement, de vous en dire un mot en particulier. Je ne tiens nullement à ma place. Au contraire, je l’abhorre et la déteste plus que la mort. Je l’ai acceptée par obéissance, je la garde par reconnaissance; j’ai pensé que j’aurais tous les torts vis-à-vis de mon bienfaiteur si je lui refusais mes faibles services dans un temps périlleux et dans des circonstances si difficiles. Mais s’il y a une issue par laquelle je puisse sortir sans blesser lesdits devoirs, je me regarderai comme le plus heureux de tous les hommes. Cette issue serait celle sans doute de se démettre, si l’on ne jouissait pas de la confiance qui serait nécessaire au bien réciproque. Soyez bien assuré, monsieur, que je n’en aurais aucun regret, et que je ne cesserais pas pour cela de faire les vœux les plus ardents pour la conservation de la bonne intelligence entre les deux gouvernements, qui se trouve heureusement rétablie, et pour la paix et la tranquillité de la France, à laquelle est attachée celle de l’Europe. Voici, monsieur, mes sentiments sincères.

» Je dois à la vérité une observation sur une expression de votre lettre. En énumérant les différentes choses dont il n’est pas possible de traiter jusqu’à la conclusion de l’arrangement pour la grande affaire, vous parlez d’un accroissement désiré par Sa Sainteté de son territoire. Le Saint-Père n’espère des bonnes intentions du Premier Consul que la restitution des États qui déjà appartenaient à l’Église romaine; il n’a aucune vue de s’agrandir.»

Par l’entremise de son abbé Bernier, Bonaparte, faisant office de tentateur, transportait le pape Pie VII sur la montagne et semblait lui dire: Tout cela vous appartiendra si vous consentez à faire ma volonté. Les mots d’agrandissement de territoire, si imprévus et si fallacieux dans la bouche d’un tel homme, sont glissés à l’oreille du Cardinal. L’effet devait en être immédiat sur l’esprit du Pape. On se flattait de l’amadouer par de vagues promesses et de le garrotter avec des espérances irréalisables. L’effet fut manqué et la tentation repoussée poliment, mais froidement.

Le chef de la France n’avait pas eu raison du secrétaire d’État cantonné à Rome dans sa conscience: il s’imagina de le faire venir à Paris pour exercer personnellement sur lui ses séductions irrésistibles. Cacault a reçu des ordres, il n’a que très-peu d’efforts à faire pour décider le Pape et son ministre à cette suprême tentative. Consalvi, presque enlevé de Rome, arrive à Paris, et les deux hommes d’État sont en présence.

Jusqu’à ce moment, Père Theiner, même d’après vous, qui faites office d’accusateur contre le Saint-Siége et contre son plénipotentiaire, la Cour romaine et Consalvi n’ont aucun tort. Votre phraséologie de commande ne trouve même pas un reproche indirect à leur adresser. Vos injustices de parti pris ne peuvent prévaloir ni contre la narration du Cardinal, ni contre l’attitude du Sacré Collège imitant la mansuétude de Pie VII et ne se formalisant pas plus que lui des brusqueries étudiées et des incompréhensibles précipitations de Bonaparte. Du 21 juin au 13 juillet 1801, la négociation est cahotée entre de sempiternels hauts et bas; mais les pièces officielles que vous arrachez des Archives françaises et celles des Archives vaticanes que vous produisez suivent de point en point le récit du Cardinal. Elles concordent d’une si merveilleuse façon, qu’on serait tenté de croire que Votre Révérence a pris la peine de les calquer sur lui.

Si ce n’est pas cet éminent personnage, plein de mépris pour les richesses, de courage pour le bien, d’intrépidité contre les menaces, qui a rédigé ses Mémoires, et si, depuis quarante-cinq ans qu’il est mort, il a daigné me passer la parole, vous devez, à part vous, mon Révérend, confesser que je suis un bien profond scélérat. J’aurais un talent de prescience fort rare et que vous pourriez m’envier, sans nuire à vos autres qualités, car les documents évoqués par vous et qui m’étaient absolument inconnus viennent, l’un à la suite de l’autre, appuyer tous mes dires. Ils donnent à mes récits d’imagination un cachet d’authenticité auquel un romancier de mon espèce n’aurait jamais osé prétendre. Ce que Consalvi ou l’auteur de ses soi-disant Mémoires raconte et affirme, vous le racontez, vous l’affirmez en d’autres termes, il est vrai, — et pour lui comme pour moi c’est un avantage, — mais vous le racontez, vous l’affirmez. Que demander de plus à votre justice titubante et aux impartialités de votre censure acerbe, mais dévouée?

Dom Guéranger, abbé de Solesme, et, je crois, supérieur général des Bénédictins, s’est laissé endoctriner par vos conjectures. Il n’incrimine pas brutalement, ainsi que vous, Dom Guéranger; mais il a d’onctueuses insinuations, des paradoxes soudains passés à l’alambic de l’Univers du 13 avril 1869. Nous avons vu se former en France une sorte de franc-maçonnerie entre quelques prêtres, croyant avoir intérêt à s’afficher plus bonapartistes que les Bonaparte. Ces prêtres aiment mieux faire des affaires que des conversions; ils remuent donc ciel et terre pour attirer sur eux un regard officiel. Le goupillon d’une main, la férule de l’autre, ils viennent, avant Dieu, juger les vivants et les morts. Dom Guéranger n’est pas sans doute affilié à cette secte; il échappe à la flamme, mais il n’en sent pas moins la fumée. Enfin il a bien, lui aussi, ses moments de ténèbres.

Malgré le fonds de vénération qu’il déballe à votre profit, on s’aperçoit qu’il vous a lu et que votre livre n’a pas son entière approbation. L’Univers du 13 avril contient en germe ces réserves qui vous agréeront assez peu; mais Dom Guéranger vous offre tout à coup une fiche de consolation à laquelle vous serez certainement fort sensible. Il blâme à mots couverts le traducteur des Mémoires du cardinal Consalvi, et il dit: «Quant à l’incident rapporté par Consalvi, dans ses précieux Mémoires, à propos de la signature du Concordat, il est tellement étrange en lui même, qu’on éprouve une certaine difficulté à l’accepter.

» L’autorité d’un homme aussi intègre incline assurément à faire admettre tous les faits qu’il rapporte par cela seul qu’il les rapporte; mais ces Mémoires n’ont pas été publiés dans leur langue originale, et ils sont restés longtemps ignorés.»

C’est évidemment d’après vous que Dom Guéranger pense et s’exprime ainsi sur la tentative de faux. Les déclamations de Votre Révérence ont éveillé les soupçons de l’abbé de Solesme. Il désire, il veut avoir le cœur net de l’imputation lancée contre Bonaparte, et il désire et il veut cela par la seule raison que «ces Mémoires n’ont pas été publiés dans leur langue originale.»

Il l’aura et vous aussi, Père Theiner. En attendant, apprenez donc, je vous prie, au docte Bénédictin en quelle langue furent écrites les dépêches que, de Paris, le cardinal Consalvi adressait à la Chancellerie romaine? A coup sûr, ces dépêches que vous exhumez sont en italien, et vous les avez traduites ou fait traduire en français. Dom Guéranger, vous accordant la dispense du Clericus clericum non decimat, professe pour ces dépêches une foi inaltérable. Il les accepte de confiance, et pourtant pas plus que les Mémoires de Consalvi ces dépêches n’ont été publiées dans leur langue originale. En fait d’honneur et de probité, vous qui, au su et au vu de tous, inventez ou fabriquez des Jésuites comme le Père de la Vrillière ou des lettres comme celles du cardinal Giraud, nonce à Paris en 1773, qu’avez-vous de plus que moi pour que Dom Guéranger vous absolve, quand il me refuse justice? S’il n’a pas, comme j’aime à me le persuader, deux poids et deux mesures, il conviendra bien que ses scrupules à mon égard et sa sécurité sans motif et sans limite envers vous ne laissent pas d’être regrettables et surtout assez mal fondés.

Enfin le grand jour arrive, le Concordat va être signé. Par une assez bizarre réminiscence des anniversaires démagogiques, c’est le 14 juillet, jour de la prise de la Bastille, que Bonaparte choisit pour annoncer au populaire que, sous le tranchant de son sabre, la Révolution va reprendre le chemin de l’Église. Le cardinal Consalvi, Mgr Spina et le Père Caselli d’un côté, Joseph Bonaparte, le conseiller d’État Crétet et l’abbé Bernier de l’autre, sont assemblés. Consalvi retrace dans ses Mémoires la scène qui se passa.

Ce sont ces trois pages, absolument ces trois pages, rien que ces trois pages, qui déterminèrent Votre Révérence, vieille femme de chambre de l’histoire, à tricoter sa paire de volumes. Je commence où elle commence, je finis où elle s’arrête. Je reproduis la relation telle que je l’avais traduite, telle que vous la citez à votre tour. Mais afin de ne pas accorder un échappatoire à vos subtilités d’archiviste bon à tout faire et de thuriféraire enrégimenté, je vous offre en autographe le manuscrit original. Il ne vous sera plus permis de prétexter cause d’ignorance et de vous retrancher derrière certaines dénégations ou à l’abri d’un silence qui deviendrait la preuve la plus tacitement éloquente. Et je fais tout cela sans exiger de vous la moindre compensation, sans attendre de vous que vous exhibiez la lettre de l’abbé Bernier du 15 février 1800, lettre qui, d’après vous, est au dépôt des Archives du ministère de la guerre et pour la communication de laquelle un officier ministériel, Me Boutet, tient dix mille francs à votre disposition et à la disposition de quiconque.

Vous connaissez, vous lisez l’écriture du Cardinal; il vous sera donc facile de comparer le texte italien avec la traduction française. Chacun pourra procéder à la même expertise . De la sorte, Père Theiner, me sera remis mon péché d’auteur ou de falsificateur des Mémoires, que vous tenez tant à me faire expier. Ce compte apuré et qui, j’en ai peur, ne sera pas précisément du goût de Votre Révérence, je vous laisse, moi indemne, en face du ministre de Pie VII.

Votre tête d’Allemand n’avait jamais pu concevoir que les manuscrits du Cardinal étaient en ma possession. Vous vous étiez trompé, vous vous étiez persuadé qu’il n’était pas supposable que, pour me complaire à votre préjudice, on se fût dessaisi à Rome des Mémoires de Consalvi. Je ne devais, je ne pouvais tout au plus qu’en avoir une copie dérobée, une copie apocryphe, ou des fragments cousus bout à bout pour éblouir la foi publique. Rome est avare de ses trésors; elle ne les prodigue jamais. Vous le saviez; c’est cette idée au fond très-admissible qui inspira et dirigea toutes vos manœuvres. A force de me tirailler aux jambes et à la tête, vous espériez m’acculer jusqu’au moment où il vous irait de réclamer à grands cris d’aigle la production des documents originaux.

Ce que vous n’aviez jamais accompli, ce que Votre Révérence n’accomplira jamais, elle se vantait de me l’imposer un jour. Ce jour, je le devance, Père Theiner; et si vous en témoignez le moindre désir, si Dom Guéranger ou les autres ne sont pas satisfaits de la preuve décisive que j’administre, ils peuvent, en toute tranquillité d’esprit, me demander communication des Mémoires originaux du cardinal Consalvi. A l’instant même tout sera étalé sous leurs regards, et, si le jeu leur plaît, je suis en mesure d’aller plus loin.

Peu, très-peu d’historiens sont assez favorisés pour s’exécuter aussi péremptoirement; mais puisque cette chance m’a été accordée, puisqu’il m’a été donné d’associer mon humble nom au glorieux nom de ce prince de l’Église qui, malgré vos dires outrageants, Père Theiner, n’a pas cédé une seule minute aux mauvaises joies de la vengeance, je me trouve en quelque sorte hors du débat. Je ne serai plus désormais suspect d’être suspect, même à vos yeux prévenus. Lui, tout seul, quoique mort, est de force à se défendre contre de misérables insultes. Si, par impossible, la vérité faiblissait, Votre Révérence saurait bien lui prêter son concours involontaire.

Maintenant que tout vous fait défaut à la fois, maintenant que vous vous êtes embourbé dans vos trames ou que vous avez menti avec un tel aplomb qu’on n’osera même plus croire le contraire de ce que vous affirmerez, Votre Révérence concevra-t-elle, pour emprunter son langage, «qu’on ait pu faire réciter à Consalvi dans ses Mémoires la comédie suivante:

«Un peu avant les quatre heures de l’après-midi, Bernier arriva, un rouleau de papier à la main, rouleau qu’il ne développa point, mais qu’il dit être la copie du Concordat à signer. Nous prîmes la nôtre, ainsi qu’il était convenu, et nous allâmes ensemble à la maison du citoyen Joseph (comme on disait alors), frère du Premier Consul.

» Il me reçut avec les plus grandes marques de politesse.

» Quoiqu’il eût été ambassadeur à Rome, je n’avais pas eu l’occasion de lui être présenté, n’étant encore que prélat. Dans le peu de jours que je restai à Paris, je ne l’avais pas rencontré, en lui faisant une visite d’étiquette comme au frère du chef du gouvernement, car il se retirait assez souvent à la campagne. Ce fut donc la première fois que nous nous vîmes. Après les premiers compliments, il nous engagea tous à nous asseoir à la table qu’on avait préparée à cet effet, et il dit aussi lui-même, comme avait fait l’abbé Bernier: «Nous en finirons vite, n’ayant rien autre chose à faire que de signer, puisque tout est déjà terminé.»

» Assis autour de la table, on consacra un moment à la question de savoir qui signerait le premier. Il semblait à Joseph Bonaparte que cet honneur lui était dû comme frère du chef de l’État. Je lui fis remarquer, de la manière la plus douce et avec la fermeté nécessaire en cette rencontre, que ma qualité de Cardinal et de représentant du Pape ne me permettait pas de prendre le second rang dans les signatures à apposer; que dans l’ancien gouvernement de France, comme partout, les Cardinaux jouissaient d’une préséance non contestée, et que je ne pouvais pas céder en un point, ne regardant pas ma personne, mais la dignité dont j’étais revêtu. Je rends à Joseph cette justice, qu’après quelques difficultés, il fit retraite de fort bonne grâce, et me pria de signer le premier. Il devait signer le second, puis le prélat Spina, le conseiller Crétet, le Père Caselli, et enfin l’abbé Bernier.

» On mit donc la main à l’œuvre, et j’allai prendre la plume.

» Quelle fut ma surprise quand je vis l’abbé Bernier m’offrir la copie qu’il avait tirée de son rouleau comme pour me la faire signer sans examen, et qu’en y jetant les yeux, afin de m’assurer de son exactitude, je m’aperçus que ce Concordat n’était pas celui dont les commissaires respectifs étaient convenus entre eux, dont était convenu le Premier Consul lui-même, mais un tout autre! La différence des premières lignes me fit examiner tout le reste avec le soin le plus scrupuleux, et je m’assurai que cet exemplaire non-seulement contenait le projet que le Pape avait refusé d’accepter sans ses corrections, et dont le refus avait été cause de l’ordre donné à l’envoyé français de quitter Rome, mais, en outre, qu’il le modifiait en plusieurs endroits, car on y avait inséré certains points déjà rejetés comme inadmissibles avant que ce projet eût été envoyé à Rome.

» Un procédé de cette nature, incroyable sans doute, mais réel, et que je ne me permets pas de caractériser, — la chose, d’ailleurs, parle d’elle-même, — un semblable procédé me paralysa la main prête à signer. J’exprimai ma surprise, et déclarai nettement que je ne pouvais accepter cette feuille à aucun prix. Le frère du Premier Consul ne parut pas moins étonné de m’entendre me prononcer ainsi. Il disait ne savoir que penser de tout ce qu’il voyait. Il ajouta qu’il tenait de la bouche du Premier Consul que tout était réglé, qu’il n’y avait plus qu’à signer. Comme je persistais à soutenir que l’exemplaire contenait tout autre chose que le Concordat arrêté, il ne sut que répondre qu’il arrivait de la campagne, où il traitait des affaires d’Autriche avec le comte de Cobentzel; qu’étant appelé précisément pour la cérémonie de la signature du traité, dont il ne savait rien pour le fond, il était tout neuf, et ne se croyait choisi que pour légaliser des conventions admises de part et d’autre.

» Moi, je n’oserais pas, aujourd’hui, affirmer avec certitude s’il disait vrai ou s’il disait faux. Je ne sus pas le reconnaître alors davantage; mais j’ai toujours incliné, et j’incline encore à croire qu’il était dans une ignorance absolue de ces choses, tant il me parut éloigné de toute dissimulation dans ce qu’il fit durant cette interminable séance, et sans jamais se démentir. Comme l’autre commissaire, le conseiller d’État Crétet en affirmait autant, et protestait ne rien savoir, et ne pouvoir admettre ce que j’avançais sur la diversité de la rédaction jusqu’à ce que je la leur eusse démontrée par la confrontation des deux copies, je ne pus m’empêcher de me retourner vivement vers l’abbé Bernier.

» Quoique j’aie toujours cherché, dans le cours de la négociation, à éviter tout ce qui aurait tendu à suspendre la discussion et à fournir prétexte à l’irritation et à la mauvaise humeur, je lui dis que nul mieux que lui ne pouvait attester la vérité de mes paroles: que j’étais très-étonné du silence étudié que je lui voyais garder sur ce point, et que je l’interpellais expressément pour qu’il nous fit part de ce qu’il savait si pertinemment.

» Ce fut alors que, d’un air confus et d’un ton embarrassé, il balbutia qu’il ne pouvait nier la vérité de mes paroles et la différence des concordats qu’on proposait à signer; mais que le Premier Consul l’avait ainsi ordonné, et lui avait affirmé qu’on est maître de changer tant qu’on n’a point signé. Ainsi, continua Bernier, il exige ces changements, parce que, toute réflexion faite, il n’est pas satisfait des conventions arrêtées.

» Je ne détaillerai pas ce que je répliquai à un si étrange discours, et par quels arguments je démontrai combien cette maxime, qu’on peut toujours changer avant d’avoir signé, était inapplicable au cas actuel. Ce que je relevai bien plus vivement encore, ce fut le mode, la surprise employés pour réussir; mais je protestai résolument que je n’accepterais jamais un tel acte, expressément contraire à la volonté du Pape, d’après mes instructions et mes pouvoirs. Je déclarai donc que si, de leur côté, ils ne pouvaient pas ou ne voulaient pas souscrire celui dont on était convenu, la séance allait être levée.»

L’unique pièce au procès est sous les yeux de tous en autographe, afin que personne ne puisse prétexter cause d’ignorance ou d’incertitude. Quand pour la première fois cette révélation entra par mon fait dans le domaine de la publicité, il faut convenir qu’elle obtint un immense retentissement. Il ne s’est point affaibli; bien au contraire. Bonaparte, ayant l’abbé Bernier pour intermédiaire, était accusé par Consalvi d’une tentative de faux en écriture diplomatique; mais il n’y avait qu’un seul témoin déposant contre lui et incriminant son agent principal. Ce témoin était grave sans doute et dans les conditions les plus essentielles pour inspirer confiance, mais le Cardinal lui-même n’était qu’un homme sujet à l’erreur comme tous les autres hommes.

Au lieu d’épiloguer et d’ergoter sur un fait aussi brutal qu’un coup de canon, savez-vous ce qui restait à entreprendre, Père Theiner? Nier crânement la chose et ne chercher ni à l’expliquer, ni à l’excuser, ni à la pallier, puisque tout cela soulevait d’insurmontables difficultés. Ne pas répondre est si facile et nier a tant d’avantages, que je suis encore à me demander dans quel but vous avez été chargé de maquignonner cette question. Vous n’avez pas pu, vous n’avez pas daigné contraindre à un silence prudent votre tapageuse loquacité, brevetée avec ou sans garantie du Gouvernement. Tourmenté du prurit de l’écritoire, vous êtes venu obscurcir le débat par votre bagage de contradictions habituelles.

Il n’y avait qu’à laisser couler l’eau et le temps; mais vous brûliez de rentrer dans l’arène pour des espérances que vous caresserez toujours en vain. Le cardinal Consalvi était seul à affirmer la tentative de faux; vous avez reçu mission de broyer cette affirmation sous votre plume. Vous paraissez, vous parlez, vous écrivez, vous empilez documents sur documents, et il se trouve qu’à votre insu peut-être vous produisez contre Bonaparte un témoignage décisif et irrécusable. Votre aveu est aussi explicite qu’opposé à vos prémisses; mais cet aveu véritablement singulier doit faire palpiter de joie tous les ennemis du grand homme. Je ne l’enregistre qu’avec un regret dont je n’ai pas besoin d’attester l’amertume.

«Sans doute, s’écrie Votre Révérence à la page 232, sans doute ce fait qu’on avait porté, dans la session de la signature, un concordat tout différent de celui qui avait été conclu entre Consalvi et Bernier, et approuvé privativement par le Premier Consul lui-même, est incontestable.»

Alors que contestez-vous, Père Theiner? et dans quel abîme d’incertitude plongez-vous ceux dont la placide et loyale parole du Cardinal n’avait pu ébranler la foi? Il existe encore quelques invalides du sentiment bonapartiste, fidèles attardés de la légende napoléonienne. Eh bien! ces derniers survivants d’un autre âge faisaient mieux dans cette occurrence que saint Thomas. Saint Thomas demandait à voir et à toucher pour croire. Eux, ils voyaient, ils touchaient le manuscrit même de Consalvi, — ce manuscrit dont je vous offre l’autographe et la communication, pour dissiper vos mauvaises pensées à mon égard, — et ils refusaient d’ajouter foi. Le Cardinal ne les avait pas convaincus. Ne faudra-t-il pas qu’en face de votre déclaration si traîtreusement explicite, ils se sentent forcés de renoncer à leur système d’incrédulité ?

Ah! le fait d’un concordat tout différent de celui qui avait été conclu entre Consalvi et Bernier et approuvé privativement par le Premier Consul, ce fait est incontestable, avouez-vous. Il ne reste donc plus à Votre Révérence qu’à le nier. C’est ce qu’elle va s’arranger pour faire avec un abandon de logique qui, suivant la parole d’un vieil historien, devrait faire pleurer le papier. La tentative de faux matériel n’offre plus l’ombre d’un doute. Consalvi la dénonçait dans ses Mémoires. Le Père Theiner la certifie ex cathedra dans son ouvrage, destiné à battre en brèche celui de Consalvi. Votre Révérence était préposée pour l’apothéose, Votre Révérence tombe dans l’accusation. Elle y tombe de tout le poids de ses faux-fuyants et de ses hypothèses. Le fait capital est avéré même par vous: voyons avec quel art vous essayerez de mettre des menottes à la vérité.

Bonaparte, qui ne détestait pas d’attiser le feu avec l’épée, et qui, par respect des corps constitués, délibérants et légiférants, venait au 18 brumaire de faire sauter par les fenêtres de l’Orangerie de Saint-Cloud le conseil des Cinq-Cents, le gouvernement républicain et tout ce qui alors était et représentait la loi et l’État, Bonaparte, ce jour-là, eut une idée dont la rareté a quelque chose chez lui de phénoménal. «En sa qualité de premier consul, narrez-vous à cette même page 232, et surtout au début de sa carrière, Bonaparte ne pouvait pas et n’eût pas même osé confirmer un acte semblable sans le consentement du gouvernement de la République.»

Voyez-vous d’ici Bonaparte, le Bonaparte du 18 brumaire et de Marengo, sollicitant le bon plaisir de son tribunat et attendant le placet de son sénat pour ratifier des actes sauveurs dont l’urgence lui est si parfaitement démontrée? Il est là, ce général devant qui tout le monde tremblait, même lorsqu’il n’y avait pas à trembler, ce général dont vous-même, à la page 89, dites en termes si vrais: «Et qui est celui, à commencer par les souverains, les ministres, les ambassadeurs, qui ait pu se soustraire à l’empire irrésistible de cet homme extraordinaire, encore moins l’affronter?»

C’est avec juste raison qu’à la page 89 vous posez cette question. Mais comment se fait-il que tout à coup, et seulement pour une circonstance déterminée, ce Premier Consul, que souverains, ministres et ambassadeurs redoutent d’affronter, se montre, d’après votre version, d’une si puérile timidité ? Pourquoi se laisse-t-il tromper et jouer par des subalternes avec une candeur qui fait hausser les épaules? Il règne sur tous et partout. Sa phrase de fer respire le commandement. Il a modifié pour son usage personnel la parole des anciens: Entendre, c’est obéir. Ce n’est plus entendre qu’il faut dire, Bonaparte a changé tout cela. Deviner et deviner même avant la conception du désir, c’est ce qu’il exige. Et voilà l’homme que vous vous mettez à la peine pour rapetisser au niveau de vos mesquines combinaisons, l’homme que vous emmaillottez dans toute espèce de basses intrigues et à qui vous n’accordez que la faculté d’être dupe!

Cette faculté dérisoire ne s’arrête pas. Il faut que le Premier Consul boive jusqu’à la lie le calice de fourberie ou de pusillanimité dont vous ne permettez même pas que l’histoire lui fasse grâce. Il entre dans vos calculs d’expliquer à tout prix la tentative de faux, mais ce ne sont plus des subalternes désignés et nommés qui agissent. ON, le pronom indéfini si cher à votre besoin de ténèbres, fait une nouvelle apparition dans vos récits. Vous minutez donc à la page 215: «On rédigea dans la même secrétairerie d’État, en toute hâte, dans la journée du 12 au 13, un nouveau projet de concordat, et on obligea en quelque sorte le Premier Consul de le présenter comme ultimatum de la République aux commissaires du Saint-Siège pour la signature, sous la menace ou de l’accepter tel qu’il était ou de renoncer pour toujours à toute négociation sur ce sujet.»

Afin de justifier Bonaparte d’un acte injustifiable, d’un acte dont l’authenticité est admise et confirmée par Votre Révérence elle-même, vous réduisez cette colossale figure, qui avait toutes les grandeurs, celles du génie comme celles du crime, à un rôle effacé et risible. Sa qualité de Corse n’excluait ni la finesse ni la duplicité, bien au contraire. Il ne lui aurait pas trop répugné, je présume, de s’ouvrir les portes du paradis avec des fausses clefs, et il n’aurait pas craint de perpétrer une savante tricherie envers le bon Dieu afin de n’être pas trop mal dans les papiers du diable.

Ces concessions faites à Votre Révérence sufliront-elles pour expliquer ce qu’il y a d’inexplicable, de matériellement et moralement impossible dans vos burlesques suppositions? Un faux concordat est présenté à la signature. Interrogé et pressé de répondre, l’abbé Bernier balbutie que Bonaparte l’a ainsi ordonné, parce que tant qu’un acte n’est pas signé il n’a pas force de loi et de convention, et que l’on est toujours libre de le modifier à son gré. Le Cardinal trouve très-élastique cette théorie autorisant une des parties contractantes à bouleverser tout un traité, à en changer la valeur et les termes, puis à le faire subrepticement signer par l’autre partie, à laquelle on s’est empressé de cacher le texte du nouvel acte.

Les sentiments qu’éprouve Consalvi et qu’il décrit, tous les hommes les éprouvent au même degré. Tous sont susceptibles et impressionnés de la même façon, tous jugent les questions d’honneur, de délicatesse et de probité à la même enseigne, tous répéteraient avec Consalvi: Vaut mieux mort que remords. Vous, Père Theiner, vous vous êtes accommodé pour l’occasion une nouvelle méthode et une autre conscience. Vous déclarez à la page 237 que «cette maxime — la maxime professée par l’abbé Bernier au nom de Bonaparte — est légitime et de droit commun, lorsque, comme dans le cas présent, les circonstances ont complètement changé dans l’intervalle de la rédaction à la signature.»

Par conséquent, modifions à notre guise les circonstances, ou prétendons à tort ou à raison qu’elles ont changé dans l’intervalle de la rédaction à la signature, et, de notre autorité privée, sans crier gare, sans rouvrir la discussion, il nous sera loisible d’abuser de la confiance des autres et d’altérer tous les actes et contrats à notre bénéfice. Escobar, l’Escobar de Votre Révérence n’aurait pas mieux dit; mais je me flatte qu’il n’aurait pas conformé sa manière d’agir à votre manière de voir.

Loin de moi la pensée, cher Père, d’incriminer vos principes de morale et de délicatesse. On vous a donné une mauvaise cause à soutenir, vous la défendez par de mauvais arguments. Vos subterfuges sont flagrants; ils sautent aux yeux. Vous n’en poursuivez pas moins imperturbablement votre petit chemin. Dans le but de glorifier ou d’excuser en Bonaparte même ce qui est inexcusable, vous vous jetez à fond de train dans un dédale inextricable d’assertions vertigineuses ou de sophismes théologiques mal digérés et encore plus mal présentés. Emboîtons votre pas, si c’est possible, et essayons de répandre un peu de lumière sur les ténèbres que vous suez tant pour épaissir.

Comme le Cardinal, vous admettez la tentative de faux. Lui ne l’explique pas; il la détaille avec cette indulgente sérénité que Votre Révérence dramatise et transforme en irritation et en amertume. Vous, vous n’acceptez cette tentative que sous bénéfice d’un concert de louanges banales et préventivement corsées. Vous parliez tout à l’heure de roman et de comédie que le Cardinal ou moi avions préparé et joué au détriment de Bonaparte. Le roman s’enchevêtre, la toile se lève sur la comédie, et c’est Votre Révérence qui se blottit dans les coulisses sous le manteau d’Arlequin. Spectateurs attentifs, laissons se dérouler le drame dont votre féconde imagination va faire tous les frais.

Bonaparte si puissant au dehors, si maître au dedans, s’est emparé du pouvoir. Au 18 brumaire, toutes les lois étaient contre lui; mais, ainsi que s’exprime Florus, «la vertu guerrière couvrit le parricide, et le forfait de l’accusé se perdit dans les rayons de sa gloire». Grâce à l’imbroglio de Votre Révérence, il se trouve mis en tutelle, pour ainsi dire en retenue comme un écolier. Il a de mauvais points à se faire pardonner, ce pauvre Premier Consul, et vous les énumérez sans réticence aucune.

Bonaparte est le seul en France qui veuille le Concordat, et qui en fasse un cas de vie ou de mort pour son gouvernement et pour la société ; mais tout le monde autour de lui s’efforce de faire échouer la négociation. Elle va néanmoins aboutir. Talleyrand, un reste de boue du dix-huitième siècle dans un bas de soie de l’Empire, Talleyrand, qui avait bien certaines raisons personnelles pour ne pas s’opposer à l’œuvre de réconciliation, est parti pour les eaux, et, «pendant ses bains», comme vous le dites à la page 217 avec une élégance toute prussienne, il a laissé le soin des affaires à ses chefs de division. Caillard a les pleins pouvoirs ostensibles, d’Haute-rive, le «fameux comte, alors citoyen Blanc d’Haute-rive », selon votre expression, jouit de la confiance la plus entière. «C’est lui, peut-on lire à la page 216 de votre livre, qui avait été chargé par Talleyrand de faire un rapport officiel sur le projet de Concordat amendé à Rome, rapport qui fit échouer ce projet, quoiqu’il eût d’abord été favorablement accueilli, comme Consalvi et Bernier l’attestent. C’est encore lui qui fut chargé, nous ne saurions dire avec certitude par qui, de faire un rapport sur la dernière rédaction du Concordat, faite le 11 juillet, par Consalvi, de concert avec Bernier et remise par celui-ci à l’approbation du Premier Consul. C’est probablement Maret, secrétaire d’État, à qui Bonaparte avait envoyé cette rédaction pour expédier sur-le-champ les pleins pouvoirs relatifs à la ratification, qui avait chargé M. d’Hauterive de ce travail. Ce rapport combattait le Concordat avec une telle violence que Consalvi, sous les yeux duquel Bernier le mit un instant, en fut effrayé et émerveillé que Bonaparte n’eût pas cédé à des remontrances qui étaient presque des menaces.»

Admirez-vous d’ici, Révérend Père Theiner, M. Caillard et M. d’Hauterive, deux diplomates en sous-ordre aussi méticuleux, aussi craintifs qu’instruits, se coalisant au fond de leurs bureaux pour adresser à Bonaparte des remontrances qui sont presque des menaces? Ils avaient leur chemin à faire et leurs éperons à gagner. Ils savaient mieux que personne que l’idée d’un Concordat avec Rome était l’idée dominante, l’idée fixe du Premier Consul, et ces deux hommes, que d’un regard il aurait fait rentrer sous terre, osent presque le menacer! Mais M. Faugère, votre ami et votre compère, remplit, à cette heure, aux Archives dont il vous prête la clef, des fonctions identiques à celles de Caillard et d’Hauterive. Demandez-lui donc si, en semblable occurrence, même avec la distinction à établir entre le caractère des deux princes, il irait s’aviser de résister à un désir bien nettement exprimé de l’empereur Napoléon III, et s’il se sentirait la témérité d’aller jusqu’à la menace.

Vous ne sauriez pas dire avec certitude par qui d’Hauterive fut chargé de ce rapport si hostile, affirmez-vous, au Concordat. Ne savoir pas dire par qui implique un témoignage d’ignorance que vous essayez d’atténuer en vous rejetant sur Hugues Maret. Mais vous vous hâtez de le couvrir d’un probablement, comme si, en face de M. le duc de Bassano, son fils, grand chambellan aux Tuileries, vous auriez besoin d’un lénitif. Hugues Maret, Caillard et d’Hauterive ne sont pour rien, ne peuvent être pour rien dans cette affaire que vous prenez à tâche d’embrouiller. S’ils ont agi, — et vous n’en fournissez aucune preuve, — ils n’ont agi que par ordre de Bonaparte. S’ils furent consultés, — ce dont il est permis de douter, car vous ne vous étayez que sur des on ne sait par qui et des probablement, — s’ils furent consultés, ils répondirent dans le sens du maître. Ils savaient trop bien d’où soufflait le vent de la faveur pour ne pas le suivre.

Et puisque nous en sommes à l’apurement du compte de ce malheureux d’Hauterive inopinément transformé en bouc émissaire, je demande à Votre Révérence la grâce de relever encore une de vos mille erreurs. Vous lui attribuez à la page 217 une apostille de sa propre main, ni signée, ni datée, mais que, pour les nécessités de la cause, vous placez au moment de la signature. Cette apostille, qui aurait fait naître beaucoup de réflexions dans l’esprit de Bonaparte, commence ainsi: «Le projet de convention que propose M. le cardinal Consalvi fait rétrogader la négociation vers l’époque de ses premières difficultés.» Or voyez, Père Theiner, avec quelle légèreté vous procédez en si grave matière! Le Cardinal rédige ses Mémoires, ou, si vous le désirez, il écrit sous ma dictée, et par une coïncidence qui échappe comme d’habitude à votre perspicacité, il raconte le même fait. Néanmoins, ce n’est plus M. d’Hauterive qui annote «pendant les bains de Talleyrand », c’est Talleyrand lui-même, et seulement le 22 juin 1801. «M. de Talleyrand, lit-on dans Consalvi , écrivit lui-même à la marge de la première page du Mémoire que j’avais rédigé pour le Consul, ces mots que je vis plus tard moi-même, lorsque ce document passa entre les mains de l’abbé Bernier: «Le Mémoire du cardinal Consalvi fait reculer la négociation beaucoup plus loin que tous les écrits qui l’ont précédé.»

Père Theiner, en y réfléchissant un peu, est-ce que, dans ce rapprochement si curieux et où les dates et les hommes sont par vous si témérairement intervertis, on ne verrait pas une de ces savantes confusions que vous pratiquez avec tant d’imprévoyance et toujours selon la formule?

Bonaparte, que vous peignez tiraillé par les uns, menacé par les autres, veut soumettre son œuvre de prédilection à l’approbation finale du gouvernement. Puis, page 233, vous expliquez d’une manière incompréhensible ce tour de gobelet législatif ou ministériel; car, que Votre Révérence daigne le remarquer, sans être poëte, elle marche sur des charbons ardents. Il n’est donc pas très-surprenant qu’elle se brûle un peu les pieds.

Du 12 au 13 juillet, vingt-quatre heures doivent s’écouler. Bonaparte, d’après vous, veut remettre le Concordat à l’approbation finale du gouvernement. Qu’était-il alors ce gouvernement? Est-ce le Sénat, le Tribunat, le Conseil d’État, le Ministère, ou tout cela ensemble? Mais, pour consulter tout cela, il faut le réunir. Afin de notifier leur avis, les grands corps de l’État s’assemblent, ils discutent, ils délibèrent à huis clos ou publiquement. Vous qui avez nos Archives françaises sous votre main d’Allemand, y avez-vous trouvé trace de cette séance que vous n’improvisez point, mais que vous signalez en passant pour démontrer de quels beaux sentiments de libéralisme Bonaparte était animé ? Cette consultation n’a pas eu lieu; l’idée même n’a jamais pu en venir au Premier Consul. Ce qui ne vous empêche pas de verser une plus étrange invraisemblance sur toutes les invraisemblances que vous entassez comme à plaisir.

Poussé par votre besoin de trouver des coupables que vous vous gardez bien de chercher, vous faites semblant de tout savoir et métier de ne rien dire. Il y a eu un faux Concordat préparé. Par qui? Vous feignez de l’ignorer; mais en revanche vous élevez votre cœur et vos bras vers le Ciel, et avec cette indignation que vous prodiguez à tant la ligne, vous vous écriez, page 218: «Peut-on imaginer duperie plus effrontée? Rien ne prouve mieux la conspiration impie et redoutable qui s’était ourdie au sein des membres mêmes du gouvernement contre la conclusion définitive du Concordat. Comment croirions-nous, surtout sans preuves, que le Premier Consul eut part à cette déloyale manœuvre? N’était-ce pas plutôt une batterie dirigée contre lui pour l’intimider dans sa généreuse entreprise?»

Dans l’espace de ces vingt-quatre heures où votre baguette d’enchanteur réunit un monde de fonctionnaires innommés, formant ce que vous appelez le Gouvernement, il n’y eut ni séance, ni délibération, ni conseil. Cependant, toujours à cette fatale page 233, vous déclarez: «On n’osa pas rejeter directement, ouvertement le Concordat, afin de ne pas irriter le Premier Consul, auquel tenait à cœur la prompte signature de cet acte. Mais on fabriqua à la hâte un autre Concordat qu’on était sûr que les négociateurs du Saint-Siège refuseraient de signer. Le triomphe des ennemis du Concordat aurait été ainsi assuré et complet, et le Saint-Siège regardé comme l’unique cause de cette rupture. Cette manœuvre doit être attribuée au Ministère, comme l’apostille de M. d’Hauterive, que nous avons reproduite, le prouve clairement. Ils voulaient jouer Bonaparte; mais celui-ci, plus sagace qu’eux, les joua à son tour d’une manière plus habile, qui le mettait à couvert de toute responsabilité et de tout danger. Il fit donc porter, à la session de la signature, ce malheureux Concordat qui devait détruire pour toujours toute négociation avec Rome à ce sujet; mais il fit avertir confidentiellement Consalvi de ce triste contre-temps. Bernier donna à ce dernier, tant de bouche que par un billet confidentiel, dans la matinée de ce jour, des assurances que l’affaire réussirait tout de même. Il lui renouvela ces assurances par un second billet.»

Dans ce jour que le Seigneur avait fait comme celui de la Rédemption, voilà donc le cardinal Consalvi et l’abbé Bernier qui jouent aux Petits-Papiers. Pour ne leur céder en rien, Bonaparte s’amuse à Cligne-musette ou à Colin-maillard, mais au plus fin, avec les grands corps de l’État. Le jeu en valait bien la chandelle, Père Theiner; pourtant ce roman ou cette comédie, dont le scenario laisse à désirer moins d’obscurité et plus de noms propres, est-ce que vous ne trouvez pas vous-même qu’il pèche un peu par la base? La base, ce seraient tous ces billets confidentiels échangés entre le cardinal Consalvi et l’abbé Bernier se portant fort pour Bonaparte, qui se met si cauteleusement, mais si drôlatiquement à couvert de toute responsabilité et de tout danger. Les menaces de ses commis des relations extérieures ont tellement terrifié le Premier Consul que, pour remercier le ciel d’avoir échappé à tout danger, il fonde à perpétuité, mais mentalement, un Te Deum que Votre Révérence chante encore.

Cependant à ce Te Deum il doit y avoir un correctif. Ce correctif est plein de mélancolie. Les billets confidentiels sur lesquels repose tout le drame sont invoqués; vous les sollicitez d’apparaître pour remplacer les feux de Bengale du dénoûment. Les billets font défaut. La douleur dans l’âme, vous venez, Père Theiner, l’annoncer au public: «On ne saurait assez déplorer, ajoutez-vous, la perte de ces billets, échangés en cette occasion entre Bernier et Consalvi, lesquels auraient mis dans un jour plus grand encore la mauvaise foi de l’auteur des Mémoires de Consalvi.»

Ils sont donc perdus ces billets dont Votre Révérence se faisait une arme si terrible afin de mettre dans un jour plus grand encore mon insigne mauvaise foi. Je le regrette très-vivement pour vous d’abord, et aussi un peu pour moi, qui me suis bien gardé d’agir aussi vilainement envers Votre Révérence. Mais, Père Theiner, à qui vous en prenez-vous d’une catastrophe aussi imprévue? Vous êtes préfet des Archives secrètes du Vatican. Les billets de l’abbé Bernier, si précieux et si probants, disparaissent sous vos yeux et peut-être sous votre main! M. Faugère, ministre plénipotentiaire, est directeur des Archives à Paris. Par une coïncidence dont je ne tirerai nulle conclusion, — car il eut beaucoup de prédécesseurs et de féroces visiteurs dont il n’est pas responsable, — les billets du Cardinal, qui doivent se trouver dans les papiers relatifs au Concordat, sont, eux aussi, égarés ou anéantis. Comprenant votre embarras et ne voulant aggraver les torts de personne, je ne vous demande pas un compte indiscret de votre gestion; mais qu’aviez-vous besoin de faire tant de bruit de ces billets, puisqu’en résultat vous êtes forcé d’avouer qu’ils n’existent plus, s’ils ont jamais existé ? Vouliez-vous offrir au Saint-Siège une preuve de votre vigilance? Le Saint-Siége, qui vous a vu à l’œuvre, doit la connaître depuis longtemps votre vigilance, et en vérité je m’étonne que M. Faugère n’ait pas eu sur votre esprit assez d’amicale influence pour vous soustraire tous deux aux sifflets de la galerie.

Ces billets perdus — et je ne vous en fais pas un péché irrémissible, Père Theiner — vous verrez qu’il faudra un jour que je les déniche et que je vous les restitue, afin de me mettre peu ou prou dans les papiers de deux archivistes d’une activité si exemplaire. J’y arriverai, si Votre Révérence a la bonté de ne pas s’en mêler. Dans cet espoir, continuons l’examen de la tentative de faux.

Grâce à Consalvi qui, même devant Bonaparte, n’a pas reculé d’une semelle, qui a maintenu haut et ferme les prérogatives et la dignité de l’Église, la France et la mémoire du Premier Consul ne seront pas chargées d’un crime. Mais si comme Votre Révérence le prétend et l’affirme, Bonaparte n’a ni inspiré ni soufflé l’idée de changer les articles du Concordat à la dérobée et par surprise, s’il n’a jamais voulu escamoter la signature du plénipotentiaire pontifical et substituer un traité de sa façon au traité convenu, pourquoi donc éclate-t-il en invectives aussitôt qu’il aperçoit Consalvi s’avançant au milieu des salons des Tuileries? Pourquoi cette colère, signalée même par vous et qui, votre roman admis, ne serait qu’un pitoyable enfantillage? Pourquoi n’avoir pas fait bonne et sévère justice de ces audacieux subalternes ou de ces farouches innommés qui compromettaient son honneur? Pourquoi s’acharner sur Consalvi innocent, mais inflexible, et lui reprocher d’avoir, par sa fermeté, déjoué une manœuvre aussi bien dirigée contre le Saint-Siège que contre Bonaparte lui-même? On l’avait abusé, répondez-vous. Pourquoi, au lieu de s’applaudir de voir les trompeurs trompés, prend-il fait et cause en leur faveur? Pourquoi venir, dans un langage au moins inconvenant, insulter à ce courage d’un Cardinal qu’il aurait béni en secret et jeter un os à ronger à tous les Brutus d’antichambre qui l’obsédaient et le menaçaient?

Ce sont ces points d’interrogation qu’il fallait lui épargner. Vous vous êtes bien gardé de le faire; mais afin de les légitimer, vous avouez à la page 221: «Consalvi essuya, à son tour, la colère du Premier Consul, au grand dîner de ce jour, auquel il était invité, et dont il ne pouvait s’exempter sans laisser soupçonner que le Concordat avait échoué.»

En votre qualité de préfet des Archives secrètes du Vatican, vous avez, Père Theiner, un respect inné pour toutes les paperasses diplomatiques. Ainsi que le langage étudié des Chancelleries, ces paperasses sont articles de foi. Vous ne voyez, vous ne cherchez l’histoire que dans les pièces officielles. Vous n’apprenez rien au spectacle de la comédie humaine auquel Votre Révérence ne déteste pas de se mêler comme acteur, lorsque son ambition ou ses rancunes la poussent sur le théâtre. Avec votre idée bien arrêtée de ne jamais lire entre les lignes et de dire Amen à tous les Credo que, du soir au matin, les diplomates se plaisent à improviser, vous avez fouillé dans les Archives; et professeur émérite de plat-ventre, vous nous offrez le fruit de vos labeurs. Consalvi, en rédigeant ses Mémoires sur le Concordat, dix années après la conclusion de ce traité religieux, en réfère deux ou trois fois comme de droit et de raison à ce qu’il a dû officiellement écrire. Dans son exil de Reims, livré à ses seuls souvenirs, le Cardinal agit en homme avisé.

Tandis que j’ai ses Mémoires en ma possession, que je les montre à qui en manifeste le plus léger désir et que je vous livre en autographe les pages mises en suspicion, vous avez, vous, sa correspondance chiffrée que vous cacherez à tous les yeux, à ceux mêmes de Dom Guéranger, car cette correspondance, vous pourriez très-bien ne pas l’avoir lue, encore mieux ne pas l’avoir comprise. Le chiffre diplomatique ne vous réussit pas, cher Père. Il vous entraîne à des expédients qui jurent avec votre robe, votre science et votre probité, et je ne la cautionne que sous bénéfice d’inventaire. Il vous induit même à fabriquer des Jésuites. Comme le Père de la Vrillière vous est resté sur les bras, depuis que je vous ai prouvé qu’il n’avait jamais existé , vous me permettrez bien, n’est-ce pas, Père Theiner, de n’accorder qu’une confiance limitée à votre parole, à vos chiffres et à votre traduction.

C’était pour vous une bonne fortune que cette correspondance; vous l’avez gaspillée, sans même avoir su en tirer parti. Tout en grillant de la mettre sur un mot ou sur un autre en désaccord avec les récits du Cardinal, désaccord qui ravirait Votre Révérence en extase, mais qu’il vous sera impossible de signaler, vous n’avez pas plus pris soin de la parcourir que de la méditer. Vous malmenez assez souvent Consalvi et le Saint-Siège; mais ce Consalvi vous a légué, à vous et aux autres, des modèles et des leçons dont vous feriez bien de profiter.

Nul mieux que lui n’a mis plus de sérénité dans la force, plus de douceur dans la discussion, plus de délicatesse dans les affaires, plus de grâce dans la vertu, plus de charme dans le génie. Ce qui n’empêche pas que, comme tous les véritables hommes d’État, il possède à un haut degré l’art de ne rien dire et de tout faire dire. Il savait admirablement prendre ses précautions, choisir ses mots et les trier sur le volet. C’est ce que ferait dans les mêmes conditions tout diplomate; c’est ce que tous s’autorisent à faire dans des circonstances moins scabreuses. Le Cardinal jouait double jeu. En voulez-vous une preuve, Père Theiner? C’est vous qui me la fournirez sans l’avoir pressentie. Cette preuve, elle est encore plus significative qu’apparente. Le 21 juin, même quand il n’a pas pris langue, — car il est arrivé de la veille, et tard, — Consalvi écrit au cardinal Doria, son intérimaire à Rome. Une recommandation lui échappe au débotté: «Il faut user, mande-t-il, d’une grande mesure d’expressions, même dans les dépêches chiffrées, parce que les chiffres sont assez connus.»

Père Theiner, si le cardinal Consalvi vous avait eu pour préfet des Archives secrètes du Vatican, il ne se serait jamais avisé de prendre une précaution aussi nécessaire contre les autres, aussi inutile avec vous. Mais cette simple phrase glissée dans le courant de sa première dépêche, datée de Paris, donne la mesure de ses appréhensions. On ne lui a pas encore notifié les conditions arbitraires auxquelles il devra se soumettre. Il ne sait pas que l’envoi d’un courrier particulier ne sera autorisé pour lui dans aucune circonstance ; il ignore que, pour correspondre avec son gouvernement et avec le chef de la Chrétienté, il ne pourra que se servir des postes françaises ou des courriers de Bonaparte lui-même. Ce qui facilitera d’autant la besogne du cabinet noir et permettra au Premier Consul de pénétrer dans les secrets de son adversaire. Et l’adversaire mande, le 1er juillet, au pro-ministre d’État: «Le peu de sécurité de la poste, qui égare souvent les lettres, m’empêche,» etc.

Consalvi ne manque ni d’adresse ni de perspicacité ; il se conforme aux règles assez tyranniques qu’on lui impose. Il n’écrit donc qu’avec une réserve vraiment exemplaire. Il ne sort de cette réserve que pour tomber en ravissement devant le Premier Consul, sous les yeux duquel passeront ses dépêches chiffrées ou non chiffrées. L’abbé Bernier a reçu l’ordre de l’effrayer, de lui persuader qu’à Paris les révolutionnaires sont capables de tout et que Bonaparte est le seul à vouloir cette réunion. Pour abonder dans le sens du Premier Consul, le Cardinal simule la crainte que Bernier et la nouvelle cour ont mission de lui infuser goutte à goutte. Cette crainte n’est combattue dans son esprit que par les heureuses dispositions dont il juge Bonaparte animé ; et c’est avec une profusion de parenthèses et de soulignements, afin sans doute de mieux fixer l’attention, qu’il s’étend sur ce sujet. (Le Premier Consul a véritablement bon cœur.)

Toutes ses dépêches sont coulées dans le même moule. Elles sont saturées du même encens, comme si elles devaient toutes passer au même lazaret. Elles ne disent rien de plus que ses Mémoires; elles en apprennent beaucoup moins. En se reportant aux hommes et aux choses du temps, cette discrétion n’a pas plus besoin d’explications que d’excuses. Le 3 juillet, il s’adresse à son ami, à son confident le cardinal di Pietro et il lui mande: «Soyez sûr qu’il faut ici considérer les choses comme si nous étions dans les trois premiers siècles, et faire ce que l’on peut, mais non ce qu’on désire. Le Premier Consul me l’a dit clairement; on pourrait peut-être dire qu’il est le seul qui veuille la chose; c’est lui qui la veut le plus efficacement de tous. Déchirez cette lettre.»

Dans une dépêche du 16 juillet au cardinal Doria et où l’historique de la tentative de faux est arrangé et édulcoré avec les précautions méticuleuses commandées par la prudence romaine et par la subtilité italienne se sentant sous l’œil inquisitorial du Consul (qui du reste a vraiment bon cœur), le grand Cardinal ajoute: «Que Votre Éminence soit bien persuadée que tout pouvait arriver, quelque assurance du contraire que pût donner la politique humaine. De vive voix je pourrai mieux vous expliquer cette vérité très-vraie.»

Ce de vive voix si profondément instructif et qui, dans sa concision, révèle tant de choses, a évidemment inspiré les Mémoires du cardinal Consalvi. Ils ont été rédigés pour suppléer à sa correspondance officielle. Sans jamais s’écarter du fait vrai, du fait indiqué dans ses dépêches, ils vont beaucoup plus loin qu’elles et mettent bien mieux les points sur les i. Ce qu’il y a de saillant ou de caractéristique dans le récit est gazé dans les dépêches ou touché avec des ménagements si infinis qu’on éprouve certaine difficulté à s’en rendre un compte bien net. Vous n’avez pas osé saisir cette différence si adroite et si palpable, votre siège était fait. Pour l’acquit de votre conscience bonapartiste, ne fallait-il pas honorer d’une flétrissure imméritée le Cardinal et ses Mémoires, «écrits, blasphémez-vous, après douze ans et dans un état d’irritation et d’indignation où les souvenirs douloureux des événements plus récents dominaient trop sa pensée.»

Père Theiner, les Romains sont habitués aux prodiges, et par le temps qui court il s’en manifeste d’aussi splendides que leur soleil. Mais pouvaient-ils s’attendre à voir un prêtre qui se croit vénérable, un prêtre investi de hautes fonctions, leur payer un aussi monstrueux spectacle? C’est toujours un vilain oiseau que celui qui souille son propre nid. Lorsque vous essayez de jeter un peu de votre boue à l’intrépide exilé qui seul tint tête à Bonaparte et à l’empereur Napoléon, qui seul le maîtrisa au nom de la sainte Église et de la dignité humaine, savez-vous bien ce que vous faites?

Vos vertus ont le germe des passions; vous êtes un prince de tumulte et de bruit, et vous prouvez plus que jamais que les courtisans sont la pire espèce d’ennemis. Pessimum inimicorum genusy laudantes. Tacite l’avait dit; dans quel but sortez-vous du Vatican, encore plein du gracieux et majestueux souvenir de Consalvi, pour vous nourrir de misère et d’espérance?

Au milieu de ce dix-neuvième siècle, qui a le sublime du frivole et de l’oubli, vous prêtre, vous préfet des Archives secrètes, vous venez insulter dans sa gloire un cardinal revêtu des armes de lumière, et ce Cardinal eut des sentiments aussi élevés que le rang où Dieu l’avait mis. Vous vous accrochez à son immortalité comme la toison des brebis s’accroche aux ronces du chemin. Votre phrase, étincelante de bile appointée, couvre sa pourpre de souillures dévotes, et ce Consalvi qui fut l’amour et l’orgueil des Romains, ce Consalvi qui porta dans ses relations publiques et privées la plus infatigable aménité, ce Consalvi, puissance toujours active et toujours radieuse, vous le présentez au monde chrétien qui l’admire comme un être vindicatif et sans foi. Ah! Père Theiner, laissez-moi en toute humilité, mais en toute franchise, appliquer à Votre Révérence un mot cruel de Saint-Simon : «Vous montrez bien à votre air de quelle boutique vous êtes balayeur.»

Dans cette boutique, où celui même qui a la vocation du balai ne fait pas toujours ses frais, Votre Révérence se livre à d’autres négoces aussi ruineux pour l’âme. Dans le but de s’entretenir la main, elle a d’anodines excuses à développer en faveur du clergé révolutionnaire. Les intrus ou jureurs, ainsi que le peuple les surnommait, les évêques ou curés constitutionnels, comme ils se désignaient eux-mêmes, reçoivent d’elle leur prébende de gracieusetés. Ouvertement et sciemment, ce clergé, composé de prêtres mariés, apostats ou relaps, et jetant à la voirie la Religion et le Sacerdoce, a résisté aux conseils, aux prières, aux ordres du Pape Pie VI. Il brave les adjurations de Pie VII; mais il recueille de vous, Père Theiner, des témoignages de bienveillance saupoudrés d’affectueuse gronderie. De temps à autre même vous professez à leur égard une estime dont le Saint-Siège et l’Église de France auraient quelque lieu de s’étonner.

Ce n’est pas sur la tête de ces intrus que vous brandissez les foudres de votre éloquence; vos coups droits portent sur l’Épiscopat émigré et sur l’armée de Condé. Comme si, par une fidélité sans bornes à ses principes religieux et monarchiques, par un courage surhumain et par des souffrances chrétiennement endurées, cette armée de Condé n’avait pas racheté les plaisirs et les fautes de sa jeunesse, vous lui jetez à la tête le trop plein de votre indignation. Vous caressez les préjugés de tous les gobe-mouches de père en fils, et vous prodiguez l’insulte au malheur et à la gloire.

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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
424 s. 8 illüstrasyon
ISBN:
4064066337131
Yayıncı:
Telif hakkı:
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