Kitabı oku: «L'anglais à Paris»
Jean Charpentier
L'anglais à Paris
Histoire humoristique de son introduction dans notre langue et dans nos moeurs

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066325473
Table des matières
PRÉFACE
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
PRINCIPAUX JOURNAUX QUOTIDIENS ET DU MATIN, PUBLIÉS A LONDRES.
PRINCIPAUX JOURNAUX HEBDOMADAIRES PUBLIÉS A LONDRES.
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
PARCS
NOMS DE SQUARES OU PLACES
NOMS DES PRINCIPALES RUES
FAUBOURGS DE LONDRES
TAMISE
NOMS DES VILLES PRINCIPALES ET LEUR PRONONCIATION
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIV
CHAPITRE XXV
CHAPITRE XXVI
CHAPITRE XVII
QUELQUES ÉPISODES DU RÈGNE D’ÉLISABETH.
PRONONCIATION & ÉTYMOLOGIE
DE TOUS LES MOTS ANGLAIS CONTENUS DANS CE VOLUME.
INDEX

PRÉFACE
Table des matières
J’ai réuni dans ce livre les six cents mots et locutions que nous avons pris à la langue anglaise et qui se trouvaient épars et comme errants dans notre langue. Dans tous les sujets de conversation et d’étude, politique, finances, marine, commerce, industrie, chemins de fer, journaux, romans, modes, salons, table et jeux divers, ces mots, qui se rencontraient comme par hasard et d’une façon interlope, prennent aujourd’hui leur droit de cité. En s’en servant, on en saura désormais, et d’une manière exacte, la signification, l’étymologie, la prononciation.
Par la variété des mots qu’il contient, ce livre est utile à toutes les classes de lecteurs.
En lui donnant l’utilité d’un dictionnaire, il fallait lui en éviter la roideur et la sécheresse. C’est ce que j’ai tenté. Avec quel succès? le lecteur en jugera. A plusieurs chapitres j’ai essayé de donner la forme, le mouvement, la couleur d’un récit. Dans d’autres, les mots sont encadrés dans une anecdote, un fait historique peu connu, une institution curieuse, un trait de mœurs singulier, une critique de la société anglaise et quelquefois de la société française. De là une diversité de tableaux d’un intérêt égal peut-être à celui du fond même de l’ouvrage.
Mon sujet appartenant à la patrie de l’humour, j’y ai introduit des anecdotes humouristiques qui pourront paraître quelque peu étranges au lecteur français qui n’a point visité la société britannique. Telles sont les anecdotes de l’Alderman, du Ranter, du Chemist et quelques autres, qui ne sont que des tableaux de mœurs légèrement teintés d’humour.
Je n’aurais point osé entreprendre un tel livre, si un long-séjour en; Angleterre et des études spéciales ne m’eussent appris la langue, l’histoire et les usages de ce pays, presque en toutes choses différents des nôtres.
CHAPITRE PREMIER
Table des matières
DE LA TABLE
En Angleterre, les grandes maisons ou l’on aime le luxe de. la table ont toutes un cuisinier français. Des émoluments de douze et quinze mille francs attestent le talent de ces artistes culinaires. Cela prouve aussi le bon goût des Anglais, qui date de loin, en cette importante matière. Le roi Jacques Ier avait pour le service de sa bouche sixty French cocks, soixante cuisiniers français.
Moins riches et plus sages, c’est le comfort (et non confort), c’est-à-dire le solide de la cuisine anglaise; que depuis quelques années nous adoptons en France. Comfort économique, favorable à la santé, et dont le bœuf et le mouton sont les bases succulentes et fortifiantes.
Les tavernes anglaises et dining-rooms «restaurants,» de la rue de Rivoli, du quartier de la Madeleine et des Champs-Elysées, voient chaque jour s’accroître la foule de leurs customers «pratiques» qui, pour un prix modéré, donnent satisfaction au plus robuste appétit. Après y être allés par curiosité, les Parisiens y retournent par économie.
Les Anglais y. vont pour retrouver les breakfasts «déjeuners, » les dinners «dîners» et les suppers «soupers» de la patrie absente. C’est du patriotisme britannique et du meilleur.
Voulez-vous connaître le rang et la fortune de ces insulaires à face rubiconde et que la nature a doués d’un perpétuel appétit? Examinez de quoi se compose le menu de leur dîner; c’est là une des mille distinctions de classe chez ce peuple essentiellement aristocratique. On peut appliquer ce proverbe à un Anglais quelconque: «Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es.»
Le lord. ou le riche gentleman demande the bill of fare, «la carte des mets,» que lui apporte the waiter, «le garçon,» ou the waitress, «la fille.» Après avoir parcouru d’un coup d’œil cette carte britannique, qui n’est jamais bien longue, l’important personnage, noble ou millionnaire, noble man ou wealthy man, se fait servir:
A turtle soup, une soupe à la tortue, ce qui est le nec plus ultra de la cuisine anglaise;
A cod-fish, une tranche de morue fraîche;
A rump-steak, une tranche de filet de bœuf grillée. La tranche de bœuf rôtie, sirloin, devrait avoir sa place dans l’Annuaire de la noblesse anglaise, dont elle est un membre distingué et excellent. Sir est le titre des baronnets anglais, et ce titre a été dûment octroyé à ce morceau du bœuf qu’on appelle la longe, loin, par un roi d’Angleterre, Charles Ier. Ce monarque, qui finit si tristement sa joyeuse vie, dînait un jour chez un des seigneurs de sa cour, qui tint à honneur de le traiter royalement. Parmi les plats délicieux qui couvraient la table, le roi distingua surtout une longe de bœuf rôtie, et la trouva si excellente, qu’il résolut de lui donner sur-le-champ un témoignage éclatant de sa royale satisfaction. Il tira son épée, en frappa le morceau de bœuf, lui donna l’accolade, en disant à haute voix: «Je te fais chevalier, sir loin;» nom et dignité qui, jusqu’à ce jour, se sont fidèlement et sans tache conservés dans la famille du... bœuf rôti.
A roasted chicken, un poulet rôti;
Veal cutlets, des côtelettes de veau;
Mutton chops, des côtelettes de mouton.
Les légumes ordinaires sont:
The Brussels sprouts, le choux de Bruxelles;
Smashed turnips, une purée de navets;
Greens, des choux verts bouillis;
Son dessert se composera de:
Plumpudding, gâteau compliqué où dominent la graisse de bœuf, la mie de pain et le raisin de Corinthe;
Jam-tart, une tarte aux confitures, ou bien d’un rhubarb-pie, une tarte à la rhubarbe;
Cracknels, petits biscuits sucrés;
Queen’s cakes, des gâteaux à la reine.
La meilleure de ces friandises est sans contredit le plumpudding, dont voici l’histoire et l’origine:
Philippe II d’Espagne, dans un voyage qu’il fit en Angleterre, y mena son pâtissier en chef, nommé Balthasar Sanchez, qui, le premier, révéla aux Anglais l’art de la pâtisserie. Ses produits délicieux, et jusqu’alors inconnus, furent tellement goûtés que Balthasar fit une fortune colossale, surtout par la vente du plumpudding. Le peuple assiégeait sa boutique, et les grands lui adressaient des commandes de toutes les parties du royaume.
L’artiste espagnol obtint de Philippe la permission de rester dans un pays où son art était si bien goûté. Il se fit protestant, et mourut en 1602, au village de Tottenham, à quatre milles de Londres.
Dans ce village subsiste encore un hospice pour les vieillards infirmes, fondé par le bon pâtissier espagnol, inventeur du plumpudding.
Le plumpudding est tellement un mets national, qu’à Noël, Christmas, qui est la plus grande fête religieuse des Anglais, les plus pauvres gens mettent en gage leurs effets et se privent de toute autre chose pour manger ce gâteau fameux. Pendant la guerre de Grimée, les dames anglaises envoyèrent du plumpudding aux soldats, à l’époque de Noël, pour qu’au milieu de tant de privations, ils n’eussent pas du moins à souffrir de celle-là, qui eût été la plus vivement sentie.
Une autre coutume des fêtes de Noël, c’est de suspendre au plafond du parlour, petit. salon de famille, une branche de gui, mistletœ, avec ses feuilles et ses fruits; toute femme ou jeune fille qui passe sous cette branche doit se laisser embrasser par l’homme qui se trouve en ce moment le plus près d’elle. Les belles Anglaises évitent-elles avec le plus grand soin le voisinage du rameau fatal? Les opinions ne sont pas unanimes sur cette grave question.
A la Saint-Michel, un autre plat traditionnel orne les tables du peuple et de la petite bourgeoisie. C’est l’oie rôtie, roasted goose, farcie avec des oignons et de la sauge, assaisonnement aromatique qui n’est pas désagréable. Il y a trois cents ans, la reine Élisabeth dinait d’une oie ainsi préparée, quand on lui annonça la nouvelle d’une grande victoire. Il n’en fallut pas davantage à ce loyal peuple pour adopter une coutume patriotique et nourrissante qui dure encore. Les lords de naissance et de finance ont substitué depuis longtemps à l’oie, vulgaire volatile, la dinde, turkey, oiseau étranger et orgueilleux comme le paon auquel il croit ressembler parce qu’il fait la roue.
Ce trait, comme cent autres de l’histoire d’Angleterre, démontre que la royauté est loin de trouver dans le cœur de la noblesse le même attachement que dans le cœur du peuple. C’est que la royauté est pour ce dernier une protection, et pour l’autre, une rivale.
Ce bon dîner anglais se terminera par une friandise toute française: a cup of coffee, une tasse de café ; and a glass of brandy et un verre d’eau-de-vie.
Quant aux vins et aux bières de son pays (dont la nomenclature sera donnée ailleurs), le riche Anglais leur préfère, pendant qu’il est en France, le claret, bordeaux, le burgundy, bourgogne, et le Champagne, qu’il prononce tchammpéne.
Cette préférence fait honneur à son goût.
Si le pain, bread, et l’eau, water, ne figurent point dans le dîner dont nous venons de donner la carte, ce n’est pas qu’ils en soient absolument exclus; mais ils y tiennent si peu de place, que ce n’est pas la peine d’en parler.
Le petit bourgeois, the independent gentleman, et le petit marchand, small tradesman, demandent:
A beefsteak (et non bifteck), qui est beaucoup moins succulent que le rumpsteak, ce dernier étant pris dans le filet, l’autre dans une partie quelconque du bœuf.
À piece of boiled veal and ham, un morceau de veau bouilli et du jambon.
Deux onces de pain et three or four large potatoes, trois ou quatre grosses pommes de terre. Elles sont steamed, cuites à la vapeur, ce qui leur donne un goût exquis et cette blancheur farineuse et diamantée que n’ont jamais les pommes de terre cuites à l’eau.
Pour dessert il demande:
An apple-tart, une tarte aux pommes, ou a rice-pudding, un pudding au riz; a piece of Chester cheese, un morceau de fromage de Chester.
Le tout est arrosé d’un grand verre de grog au rhum, qui ne ressemble que par la couleur à notre délicieux punch français.
L’ouvrier, workman, le cocher, coachman, le laquais, groom, dînent avec: A piece of boiled beef, or boiled mutton, un morceau de bœuf ou de mouton-bouilli;
Cinq ou six grosses pommes de terre;
Ou des pois, beans;
A piece of Gloucester cheese, un morceau de fromage de Gloucester.
A bread and butter pudding, un pudding au pain et au beurre.
Le meilleur digestif qui soit pour lui au monde c’est un verre de gin, eau de geniève, verre aussi grand que sa bourse lui permet de le prendre.
Pour assaisonner ce dîner frugal et peu dispendieux, l’humble mangeur le saupoudre d’une énorme quantité de poivre, pepper, de sel, salt, et mange la moutarde, mustard, à cuillerées.
Les couteaux, knives, les fourchettes, forks, les cuillers, spoons, les salières, salt-box, les poivrières, pepper-box, les moutardiers, mustard-pot, sont d’argent, argentés ou d’étain, selon le rang et l’importance du mangeur.
Même observation pour la finesse et la blancheur des nappes; table-cloth, et des serviettes, towels.
Ami lecteur, qui vous servez de votre fourchette avec la main droite, remarquez que les Anglais qui mangent là, près de vous, tiennent leur fourchette de la main gauche quand ils mangent de la viande, meat, et de la main droite en mangeant du poisson, fish. C’est une règle de l’étiquette britannique: faute de l’avoir connue ou observée, bien des Français ont passé en Angleterre pour de petites gens et n’ont pas reçu une seconde invitation à dîner. Un autre crime de lèse-belles manières, un oubli impardonnable du bon ton, c’est de verser son thé, tea, ou son café dans la soucoupe, saucer, pour le refroidir et le boire. C’est dans la tasse, cup, qu’il faut humer ces deux liquides toniques et exhilarants; un fashionable usage le commande impérieusement. Brûlez-vous, s’il le faut, mais ne brûlez pas la politesse anglaise en buvant dans la soucoupe.
Le dîner étant le repas le plus important, nous l’avons placé le premier, au lieu de suivre l’ordre ordinaire. Voici le déjeuner anglais, qui est fort simple:
Thé ou café, a slice of cold meat, «une tranche de viande froide,» bœuf ou mouton; two boiled eggs, «deux œufs à la coque;» some toasts, «quelques tranches de pain rôties,» with butter, «avec du beurre.»
Souvent on mange cette viande froide avec des conserves au vinaigre, pickles.
La collation, lunch, se fait entre onze heures et midi, et se compose de sandwiches, tranches minces de pain entre lesquelles sont des tranches de bœuf ou de jambon, souvent les deux ensemble;
White celery, du céleri blanc, dont on ne mange que les tiges; Stilton cheese, du fromage de Stilton, persillé comme notre roquefort, et qui, pour être excèllent, selon le goût d’une foule d’Anglais et d’Anglaises, doit avoir une quantité raisonnable de maggots. Vous traduirai-je littéralement, lecteur, ce petit mot bizarre: maggots?..... Oui, car vous ne voulez rien ignorer de ce qui concerne nos amis et voisins d’outre-Manche. Eh bien, les maggots ce sont des... j’hésite encore, ce sont des vers. Oui, des petits vers jaunâtres fourmillent dans le fromage de Stilton; et ils sont succulents (à ce qu’il paraît), car je vous jure que je n’en ai pas goûté ; mais j’ai vu mainte fois de beaux gentlemen, de nobles et charmantes ladies manger ces vers à la cuillerée avec le stilton qui leur donna naissance. Disons, pour être juste, que pour manger cette friandise, on ne se sert que de petites cuillers à café. La sensation que me faisait éprouver cette chatterie britannique, je la laisse à deviner.
La publicité donnée ici à ce fait aussi peu connu qu’authentique, est un service rendu à la patrie, et qui me vaudra, j’ose l’espérer, la reconnaissance de mes concitoyens. Je viens de mettre en leurs mains une arme puissante pour combattre et vaincre les Anglais sur un terrain brûlant. De toutes les humiliations que nous ont fait subir ces fiers et puissants insulaires, celle d’être appelés par eux mangeurs de grenouilles, frog eaters, n’était pas la moindre, à leurs yeux, car la grenouille est en abomination aux Anglais comme le porc aux musulmans. Quand donc ils vous lanceront désormais cette redoutable épithète: Frog eaters! ripostez, ô mes compatriotes! par celle de: Maggots eaters! «mangeurs de vers,» et de votre côté restera la victoire; j’en atteste le bon goût de toutes les nations.
La cuisine anglaise est peu variée; le souper, supper, à peu de chose près ressemble au dìner. On y ajoute quelquefois a stew, un ragoût de mouton;
Mince-pies, des pâtés d’émincé ;
A welsh rabbit (littéralement: un lapin du pays de Galles), et qui n’est autre chose que du fromage fondu et étendu comme du beurre sur le pain. Quoique insolite, c’est un manger agréable.
Aux enfants que l’on mène en prormenade on achète des buns, sorte d’échaudés, et des sweet-meats, sucreries de divers genres qui, avec les gâteaux divers dont nous avons parlé, se débitent en abondance à Paris chez les pâtissiers anglais et même français, pastry-cooks.
CHAPITRE II
Table des matières
DE L’INFLUENCE DE LA TABLE SUR LES INSTITUTIONS ANGLAISES
On ne se fait pas une idée, disait Goldsmith, du nombre incalculable de bœufs, de moutons, d’oies, de canards, de poulets et de dindons qui, à l’époque de nos élections générales, meurent pour le bien de la patrie. Le tour «humoristique » de cette phrase du charmant auteur du Vicaire de Wakefield ne doit pas faire douter du fait qu’elle constate.
De tout temps les Anglais ont été grands mangeurs. En 1575, la reine Élisabeth alla visiter à son château de Cowdry, à Gorhambury, comté de Herts, sir Nicolas Bacon, chancelier d’Angleterre, et père du célèbre philosophe François Bacon, qui fut aussi chancelier. La royale visite dura cinq jours, du samedi 18 mai au mercredi suivant, et ce qu’elle coûta à sir Nicolas peut être évalué, d’après le détail du menu dressé par lui-même. «Sa Majesté, dit-il, a daigné passer plusieurs jours dans ma maison, et la proportion, pour chaque déjeuner, était de trois boeufs et cent quarante oies. On mangea, en outre, pendant ces cinq journées, trois cerfs et quinze chevreuils; plus une grande quantité de gibier, tels que hérons, butors, barges, pluviers, souchets, courlieux, au nombre de plusieurs centaines de têtes. La dépense en vins, bières, pâtisseries et autres objets de table, s’est élevée à 577 livres sterling 6 schellings, 7 pence et demi.» Cette somme représente aujourd’hui environ cent mille francs. Quatre ou cinq visites pareilles dans le cours d’une année eussent suffi pour ruiner le plus riche et le plus loyal sujet.
Ce fut en cette occasion qu’Élisabeth, qui savait être aimable quand elle le voulait, dit à sir Nicolas que sa maison était bien petite pour un homme tel que lui. A quoi le chancelier répondit: «Non, madame, c’est Votre Majesté qui m’a fait trop grand pour ma maison.» Se tournant ensuite vers François Bacon, le futur restaurateur des sciences, qui était alors un jeune garçon de douze à quinze ans, la reine lui demanda quel âge il avait: «Deux ans de moins que l’heureux règne de Votre Majesté,» répondit le courtisan précoce, qui devint garde des sceaux.
Aujourd’hui, comme il y a trois siècles, les repas homériques attestent à la fois la loyauté des Anglais pour leurs souverains et leur amour pour la liberté.
Pour se mettre en belle humeur et se donner les forces nécessaires dans une grande lutte civique, électeurs et candidats mangent avec un dévouement digne des Curtius et des Mucius Scœvola. Comme toute lutte, celle-ci implique deux partis antagonistes qui s’appellent ici, l’un whig, l’autre tory. (Nous dirons ailleurs l’origine et l’étymologie très-peu connues de ces deux mots, ainsi que leur prononciation.) Mais elle ne met en péril ni la sécurité du trône, ni la stabilité des institutions, du moins en ce qu’elles ont de bon, parce que les adversaires sont dans les dispositions pacifiques des gens qui ont bien déjeuné avant de se rendre sur le champ de bataille. Ils n’ont qu’un pas à faire de la salle à manger aux hustings, lieu où s’assemble le collége électoral; et le poll, élection, est suivi d’un lunch, collation copieuse, où chacun se rend à la hâte pour récomforter un estomac qu’ont creusé les cris et le tumulte des hustings. La bonne chère, ennemie des discordes politiques ou privées, joue, après comme avant le combat, son rôle conciliateur. Chez les vainqueurs elle tempère l’orgueil du succès, chez les vaincus, l’amertume de la défaite. Aussi les haines de partis ne couvent point sourdement dans les larges poitrines de ces heureux citoyens à figures épanouies et rubicondes. Poh! poh! «Bah! bah!» disent les torys défaits, en retournant chez eux; nous prendrons dans sept ans notre revanche sur ces damnés whigs. Et s’ils font bien les affaires du pays, nous leur donnerons même un coup d’épaule en attendant. Mais avant tout, qu’ils veillent avec soin à la régularité et à l’abondance des approvisionnements de bouche!
Les élections générales sont pour le pays tout entier une époque de réjouissance publique. Dans les hôtels, sous les toits domestiques, les foyers flambent, les broches tournent, les rôtis succulents fument et se dorent, les pots d’étain, remplis de cette bière noire et écumante appelée porter, circulent de main en main autour des tables d’acajou polies comme des miroirs. Là, accoudés dans un enviable bien-être, les électeurs discutent en même temps les mérites des candidats rivaux et ceux du porter et du jambon fournis par les tavernes du voisinage qui, en se faisant une vive concurrence, ont peine à satisfaire aux demandes de leurs nombreuses pratiques. Loin d’être alors inquiet et paralysé comme à l’approche de quelque événement subversif, le commerce, en ces jours de trémoussement national, prend une vigueur nouvelle, surtout le commerce des boissons et des comestibles. L’argent circule avec la joie chez les shopkeepers, boutiquiers, comme chez leurs pratiques, customers; joie accrue par l’espérance que le futur parlement fera plus et mieux que le dernier pour que le bien-être de la nation et l’abondance des vivres s’obtiennent à meilleur marché.
De même que les questions d’intérêt public, tout projet privé, toute entreprise particulière, grande ou petite, est, chez les Anglais, précédée d’un bon repas. A cette coutume hospitalière est due en grande partie le succès de la chose proposée.
La fondation d’un hôpital, d’un orphelinat, d’un asile pour les malheureux qui meurent de faim, se discute au milieu d’un festin splendide. Voilà pourquoi elle est votée à l’unanimité par les souscripteurs qu’une bonne action et un plaisir solide ont réunis de corps et d’esprit dans une même bonne pensée et un même bon dìner. Le sourire du contentement s’épanouit sur tous les visages, au fond de tous les cœurs parlent en même temps la satisfaction du bien-être actuel et la compassion pour les infortunés qui manquent des bonnes choses dont on vient de jouir si plantureusement. C’est en ce moment que le riche est véritablement pour le pauvre le ministre débonnaire de la Providence. Les bourses s’ouvrent avec les âmes, l’or et les sentiments de charité en découlent à la fois libéralement; la liste de souscription se trouve remplie, et dans quelque temps la mappemonde des misères humaines sera rétrécie d’un espace, hélas! infinitésimal, mais c’est toujours cela de moins. Aux spectacles, aux bals, aux concerts de bienfaisance, le riche donne aussi son or; mais, en de telles occasions, cet or est plus le don de la main que celui du cœur.
Le côté matériel de ces mœurs anglaises souvent frappe seul et scandalise les étrangers qui ne voient que les surfaces d’un peuple; mais le côté moral n’échappe point à quiconque a vécu longtemps dans ce pays. Et l’on peut affirmer que la stabilité de ses institutions sociales et politiques, malgré de grands et nombreux abus, est due, dans une grande mesure, à ce que les Anglais appellent a merry conviviality, une joyeuse convivialité. Ce terme a un sens bien plus large que ceux de commensalité et de sociabilité. Il implique les idées de joyeux repas, de convives réunis par une communauté harmonieuse de projets, de sentiments, de gaieté franche, poursuivant un but utile; l’unité dans la pluralité et l’accord dans la liberté, deux des plus belles et des plus rares choses de ce monde.
Voyez le parlement anglais, the English Parliament, les discussions y sont rarement brillantes, mais toujours solides. Il y a souvent antagonisme sur les moyens, presque jamais sur le but, s’il est utile et patriotique. Les fautes du gouvernement sont vigoureusement attaquées; le gouvernement lui-même est respecté et stable comme un roc. Les débats y sont de bonne humeur, parce qu’ils suivent de près le dìner des lords et des commoners, membres de la Chambre des communes. Le travail de la digestion n’ôte-t-il rien, direz-vous, à la lucidité des esprits? Non; il laisse le jugement sobre et apte à l’appréciation des questions graves, tout en modérant peut-être les écarts de l’imagination qui se lancerait dans l’utopie, si les orateurs étaient à jeun.
Les séances commencent entre sept et huit heures du soir et se prolongent jusqu’à trois et quatre heures du matin. Aussi, à la fin de chaque séance, les représentants de la nation, si dévoués qu’ils soient à ses intérêts, ne sont point insensibles au plaisir d’aller dormir jusqu’à onze heures ou midi, heure à laquelle ils ne quittent leur lit que pour se mettre à table.
Un instant de réflexion sur la nature mixte de l’homme, matière et intelligence, fait admirer la sagesse profonde et pratique de nos voisins. Le temps choisi par eux, entre le dîner et le coucher, pour s’occuper des affaires publiques est excellemment propre à cette tâche patriotique. Sous l’influence de ces deux grands bien-être de la vie, le manger et le dormir, le parlement anglais a un caractère que ne présente la législature d’aucun autre pays. Discussion calme, sans être froide; dignité patiente et courtoise dans le choc des opinions; liberté complète à chacun de développer et de défendre la sienne, si contraire qu’elle soit à celle de tous; dédain profond pour l’abstraction et l’utopie, ce qui laisse une aptitude admirable pour les choses pratiques, les améliorations possibles et opportunes. L’intelligence de ces hommes à figures reposées semble faite de deux éléments: le solide et l’utile. Le génie des révolutions, si éloquent qu’il fût, n’aurait nulle chance d’être écouté dans une telle réunion. Ceux qui la composent connaissent trop bien ce proverbe de leur pays: A bird in the hand is worth two in the bush, «un oiseau dans la main en vaut deux dans la haie.» Pas plus pour eux que pour le reste de l’humanité le présent n’est sans déboire, mais ils savent trop bien en goûter les réalités pour leur préférer les hasards incomfortable d’un avenir inconnu. «Je ne donnerais pas une demi-guinée, disait, il y a un siècle, le célèbre docteur Johnson, pour vivre sous une forme de gouvernement plutôt que sous une autre.» L’opinion du grand moraliste est encore et sera toujours celle des Anglais. Peu leur importe la forme, quand le fond est bon. Voilà pourquoi tous les bills, «projets de lois,» proposés dans cette grande assemblée, sont frappés au coin d’une utilité clairement démontrée et réalisable sans bouleversement. Par cette sage et habile tactique, les vrais patriotes, les sincères amis du peuple finissent toujours par triompher de l’égoïste résistance de l’aristocratie. Ces séances de nuit ont un autre avantage. Quand un orateur extravague, ce qui arrive quelquefois, même en Angleterre, ou qu’il parle trop longtemps, ce qui arrive souvent, l’assemblée, anticipant sur l’heure du départ, s’endort à l’unanimité, et ses ronflements seuls répondent au discoureur prolixe. Ce procédé, qui serait incivil si les séances se tenaient pendant le jour, paraît tout naturel aux heures tranquilles et somnifères de la nuit. Le Speaker, «président» (ainsi appelé par antiphrase, car il ne parle pas), après avoir résisté quelque temps à la somnolence générale, finit par s’endormir aussi sous son énorme perruque, et l’orateur diffus se tait ou parle aux banquettes.
Il serait à désirer que les séances législatives eussent lieu la nuit, après dîner, dans tous les pays où le régime parlementaire anglais n’a pu jusqu’ici s’établir solidement. Si, au moyen de cette mesure, qui est, comme le reste du système, toute britannique, ledit régime continuait à mal fonctionner, c’est que décidément il ne conviendrait qu’aux Anglais et qu’il faut à eux seuls en laisser la pratique.
Les observations précédentes, que plusieurs prendront pour une plaisanterie, je les déclare très-sérieuses. Elles s’appliquent avec la même vérité aux meetings et aux clubs où les débats ont lieu entre gens qui sortent de table et sont sous l’influence pacifique de la digestion. Voilà pourquoi on meeting de quinze à vingt mille personnes se tient en plein air sans tumulte ni danger pour l’ordre public. S’il s’élève par hasard des clameurs séditieuses, s’il se donne des coups de poings inconstitutionnels, au milieu de bousculades qui ne sont ni civiles ni politiques, c’est le fait d’estomacs à jeun, et partant, irritables, ou d’estomacs imprudemment gonflés de café et de spiritueux et plus irritables encore. Même dans ce dernier cas, il suffit qu’un commissaire, escorté de trois policemen, «agents de police,» vienne lire le Riot act, «ordonnance sur les attroupements tumultueux,» pour que le meeting se disperse aussitôt et sans résistance.
En mêlant les solides plaisirs du bien-vivre, aux exercices de la vie publique, les Anglais ont fait acte de gens sensés et en même temps de loyaux sujets. Ils ont suivi l’exemple de leurs rois, de tout temps amateurs passionnés de la bonne chère. Ces souverains joyeux et bien nourris ont quelquefois donné des domaines pour un plat de choix. Le château d’Addington, comté de Surrey, avec ses magnifiques dépendances, champs, prés, bois et forêts, fut donné autrefois par Henri III à un seigneur de sa cour nommé Trecothick, qui lui avait fait manger un ragoût délicieux et de son invention. Depuis le milieu du treizième siècle jusqu’à Charles II, la famille de Trecothick posséda le fief d’Addington, sous la teneur ou condition expresse, mais sans autres charges ni redevances, de présenter aux rois d’Angleterre un bon et succulent plat le jour de leur couronnement. De sorte que ces puissants seigneurs eussent été dépossédés et réduits à l’indigence, si, à l’avénement de chaque nouveau souverain, ils eussent manqué de cuisiner avec une habileté supérieure. Quelle fortune eussent faite dans ces heureux temps des artistes tels que Carême, Soyer ou Chevet! Le palais d’Addington appartient aujourd’hui aux archevêques de Canterbury, sans aucune clause culinaire.
La chronique du savant bénédictin William de Malmesbury nous apprend que Guillaume le Conquérant avait, lui aussi, récompensé les bons et loyaux services de son cuisinier Tzélin par une donation de terres riches et fertiles. Et Tzélin, dans sa reconnaissance, quoiqu’il ne dirigeât plus les cuisines du roi, lui envoyait chaque année, le jour de sa fête, un mets de sa composition et qu’on appelait deligrout.
Les raffinements de la table furent toujours une preuve de civilisation. Le sauvage mange son poisson cru ou son écureuil grillé ; l’homme civilisé mange l’esturgeon au bleu ou en papillotes et les perdrix à la chipolata. Ce n’était donc point un siècle barbare que celui où le talent d’un cuisinier était récompensé par une fortune en bonnes terres de labour.
L’importance qu’attachait le Conquérant au deligrout et aux autres mets de Tzélin prouve leur excellence et élucide en même temps un fait historique: c’est l’embonpoint de Guillaume, malgré les fatigues et les agitations d’une vie guerrière. On sait que cet embonpoint le fit plaisamment comparer par Philippe Ier, de France, à une femme prête à..... augmenter d’une unité, peut-être de deux, la somme toujours incomplète du genre humain. Cette plaisanterie eut peut-être coûté cher à Philippe, sans la blessure mortelle que reçut à Mantes-sur-Seine le gros homme qui venait se venger d’un bon mot par une guerre.
Voici un autre bon mot qui n’eût pas davantage été du goût des robustes hommes d’armes, qui, sous la conduite du vaillant Bâtard, firent cette belle conquête de l’Angleterre. Pour cette besogne peu facile ils avaient besoin d’un régime à la fois excitant et substantiel. Regnard, ce moqueur riant de tout et de tous, fait dire à Démocrite, dans sa comédie de ce nom:
Qui ne rirait de voir qu’avec un soin extrême
L’homme ait mis son plaisir à se tuer lui-même!
A force de ragoûts et de mets succulents,
Il creuse son tombeau lui-même avec ses dents.
Cela pouvait être vrai pour les comtes et les marquis du XVIIIe siècle, qui passaient la nuit à souper et le jour à dormir. Ils dansaient, dira-t-on, la gavotte et le menuet. Beaux exercices, ma foi! pour faire digérer des hommes qui sortaient d’un dîner à trois services, c’est-à-dire à quarante-cinq plats. Aussi quelle mine 1 des mannequins couverts de velours, de satin et de dentelles! pâles, chétifs, ou pléthoriques et goutteux, et portant sous la large basque de leur habit brodé une brette bonne pour tuer des rais. Ni goutte ni pléthore n’affligeaient les guerriers vêtus de fer qui à Hastings battirent Harold et ses Saxons.
Benè vivere et lœtari, a dit un médecin célèbre au commencement de ce siècle: bien vivre et se réjouir. Aujourd’hui beaucoup de gens peu sensés se réjouissent à voir courir des chevaux sur l’herbe, au lieu d’y courir soi-même, ce qui serait beaucoup plus hygiénique; ou à suivre d’un regard anxieux les mouvements d’hommes qui, au risque de se rompre le cou, sautillent et gambadent sur des cordes à cent pieds du sol comme des singes, auxquels ils s’efforcent de ressembler par des prodiges d’agilité stérile; mais il faut le reconnaître, le plus grand nombre, en France, fait de son mieux pour bien vivre: ce qui se voit à la bonne mine des gens de toutes conditions et au nombre merveilleux d’établissements qui ont la bouche pour pratique. Dans toutes les rues de Paris, sur huit boutiques, il y en a cinq qui sont restaurants ou débits de comestibles.
L’expérience du parlement d’Angleterre ne fut-elle jamais consultée par les rois sur la préparation d’un rôti ou d’une sauce, comme le fut celle du sénat romain pour le turbot de Domitien? Un navire anglais ne fut-il jamais équipe pour porter en toute hâte un Apicius couronné sur un lointain rivage où se trouvait quelque rare poisson digne seulement d’une bouche royale? Les chroniqueurs n’en parlent pas, mais de tels faits gastronomiques sont présumables dans le pays natal du roastbeaf, de la soupe à la tortue et du plumpudding.
Un honnête industriel de Gloucester, M. Lazenby, s’est illustré et a acquis une belle fortune par l’invention de la sauce qui porte son nom. Cette sauce transcendante rehausse également la saveur d’un poisson ou d’un rôti; elle est apéritive, digestive, tonique autant qu’agréable; elle fortifie la voix et la rend plus sonore; elle prolonge la vie en préservant de la pléthore les beaux mangeurs qui en font un constant usage; enfin elle est brevetée avec garantie du gouvernement et porte sur les étiquettes de ses bouteilles noires et plates les armes des trois royaumes, le trèfle, la rose et le chardon: ce qui n’empêche pas le débit d’une foule de contrefaçons, aussi préjudiciables au goût du public qu’aux intérêts de M. Lazenby, ainsi que l’affirme souvent, dans les journaux de Londres, le savant inventeur: Read well the label before you buy, lisez attentivement l’étiquette avant d’acheter et surtout avant de dîner.
Les clubs, dont, en certains pays, le nom seul est un épouvantail, ne font en Angleterre tressaillir personne, pas même les vieilles femmes, douairières ou lavandières.
Ce sont des hôtels magnifiques à l’extérieur comme à l’intérieur, dont mille à quinze cents personnes sont à la fois hôtes et propriétaires. Pour le prix modique de deux francs cinquante centimes à trois francs, elles y font d’excellents dìners, et y trouvent en même temps réunis les avantages et les plaisirs d’un café, d’un salon de lecture, d’un salon de conversation et d’une bibliothèque. Chacun, selon ses goûts, va prendre place, après dîner, dans une de ces différentes parties du vaste établissement. Les discussions politiques ne sont donc point, comme on le croit, l’unique objet des clubs, en Angleterre. Elles y ont, sans doute, leur place au salon de conversation, comme tous les grands intérêts du pays; mais comme au parlement, elles conservent le calme, la tolérance, l’esprit pratique, qui constituent la force et l’utilité de l’opinion publique chez un peuple. Assurément tout n’est pas pour le mieux dans la société anglaise. Les richesses et les priviléges énormes de la noblesse, la misère et l’ignorance de la grande majorité du peuple, les étroites limites où sont enfermés le droit électoral et l’exercice de ce droit; l’absence de contrôle sérieux dans l’emploi des deniers publics, et bien. d’autres abus appellent des réformes nombreuses et sévères. Comme tant d’autres, elles s’accompliront à leur jour, seront durables et porteront leurs fruits, parce qu’elles auront poussé dans le terrain de toute vraie réforme: discussions graves, ayant pour objet, non la parole, mais le fait; emploi de moyens où la pratique laisse très-peu de place aux théories impossibles, efforts non pour renverser, mais pour améliorer.
Ainsi, tout récemment , un membre du ministère, M. Milner Gibson, déclarait, dans un joyeux banquet que lui donnaient ses électeurs, que le moment était venu d’étendre le suffrage électoral à des classes de citoyens qui en sont actuellement exclues. Ce ministre admettait ainsi l’existence d’une opinion mûrie dans la conscience publique, et, comme telle, tombant d’elle-même dans le domaine des faits pour y prendre racine. Ce genre de progrès avec ordre, d’amélioration sans soubresaut, se retrouve même dans les deux grands Clubs essentiellement politiques qui existent en Angleterre, the Reform-Club «le Club de la Réforme» et le Carlton-Club «Club Conservateur.» Dans le premier, les abus sont battus en brèche par Cobden, Bright, Tompson et tous les vrais libéraux de l’école de Manchester. C’est au prix d’efforts et de sacrifices considérables de temps et d’argent, que ces hommes défendent en les étendant, les intérêts réels du peuple et les libertés publiques, sans les compromettre jamais par d’impraticables théories. Dans le second, lord Derby, lord Manners, les ducs de Richemond, de Rutland, défendent, avec la vaillance de l’égoïsme et la discipline de l’esprit de caste, la vieille citadelle dorée du privilège. Un signe certain que cette noble garnison ne tiendra pas longtemps dans la place, c’est qu’elle a été réduite à se donner pour leader, chef, un éloquent plébéien, transfuge du libéralisme, mais doué d’une énergique habileté que la vieille aristocratie ne trouvait plus dans ses rangs. Mais tout en combattant sous les ordres de M. Disraëli, l’aristocratie anglaise ne sauvera pas sa forteresse d’une destruction complète, qu’elle ne retarde qu’en en livrant de temps à autre une tourelle à l’ennemi. Ce qui-est, après tout, la vraie politique, la politique de concessions, par laquelle les révolutions sont reléguées aux antipodes. Or, il doit arriver un temps, et il n’est pas loin, où assiégeants et assiégés seront en nombre pareil dans la citadelle. Ce qui sera la fin du privilége et le règne de l’égalité.
Dans le Club de la Réforme, Reform-Club, comme dans le Club Conservateur de Carlton, c’est toujours après the merry conviviality, «la gaie convivialité de la table,» que l’on ouvre les débats politiques. Chaque jour on y déblaye un bout de la route qui mène du mal au bien et du bien au mieux. Bien différents, il est permis de le croire, seraient le caractère et les résultats de ces discussions, si ces grands centres de réunions politiques, au lieu de bonne chère n’avaient à offrir aux orateurs que du café, du Champagne et des liqueurs, même les plus fines et les mieux choisies. Il s’y ferait alors plus de bons mots que de bons speeches, «dis cours,» et la gloriole des orateurs y ferait souvent oublier les affaires du pays.
Il y eut cependant un club qui emprunta son nom au plus tragique événement de l’histoire d’Angleterre. Ce fut le Club de la Tète de Veau, Calf’s head Club; triste allusion à la tète de Charles 1er. Il ne faut pas croire pourtant que ce club eût pour objet spécial la glorification d’une décapitation royale. Les Anglais sont excentriques et mangent à propos de tout. Il leur parut que c’était une joyeuse originalité de dìner en souvenir d’un fait lamentable, mais sans précédent et qui probablement serait sans imitation. Je suis sûr qu’après chaque banquet les clubistes disaient: «Le roi a perdu la tête, vive le roi! et qu’ils chantaient l’hymne, ou comme on dit dans leur pays, l’antienne nationale: God save the King, «Dieu sauve le roi,» puis s’en allaient dormir, purs de toute velléité de régicide.
Nous appuyons ces assertions sur le jugement que les Anglais portent d’eux-mêmes. Un publiciste distingué, Douglas Jerrold, mort il y a quelques années, a dit: «Si demain un tremblement de terre engouffrait l’Angleterre, les Anglais trouveraient moyen de se réunir et dìner ensemble, quelque part au milieu des débris, ne fût-ce que pour célébrer l’événement.»
J’ignore si les membres du Club de la Tête de Veau portaient à leur boutonnière une hache en miniature et un petit billot ou un bouquet de persil ayant pour support les deux burettes d’un huilier. Mais ce qui est sûr, c’est que les membres du Beefsteak-Club portaient au cou, aussi fièrement que si c’eût été un collier de la Toison d’Or, un gril d’or suspendu à un ruban vert. Ce club qui existait encore en 1840, a compté parmi ses membres, Hogarth, Fox, Shéridan, John Kemble, le duc de Norfolk, le duc de Clarence (pas celui qui, sur sa demande, fut noyé dans un tonneau de Malvoisie, terrible excentricité britannico-bachique), lord Brougham, Samuel Rogers, auteur des Plaisirs de la Mémoire, et beaucoup d’autres célébrités.
Les amateurs de fleurs et d’oiseaux ont aussi leurs clubs. Ainsi, il y a le club du Dahlia et de l’OEillet, du Serin et du Bouvreuil, dont les membres sont des artisans, mechanics, et de petits boutiquiers, shopkeepers. Dans ces modestes clubs, comme dans les plus fashionables, on mange, car sans cet appoint nulle somme de plaisirs n’est complète pour le robuste Anglo-Saxon. Seulement, au lieu de rumpsteaks luxueux ou de côtelettes de veau, veal cutlets, mets dispendieux réservés aux fines bouches, on consomme la tranche de pain rôtie et beurrée, toasts, et du fromage de Gloucester; dans les occasions solennelles, comme la distribution des prix aux possesseurs des plus beaux spécimens de fleurs et d’oiseaux, on sert de l’excellent jambon d’York, York ham, et le bon fromage de Chester; le tout en abondante quantité.
Ces innocents passe-temps ont leur humble poésie. Ils reposent l’ouvrier de son travail de la semaine, le marchand des soucis de son petit commerce; ils établissent des rapports d’amitié et de confraternité entre les hommes d’un voisinage qui, autrement, n’auraient aucun motif de se fréquenter.
Mais partout ici-bas le mal est à côté du bien et la joie de l’un cause d’une façon quelconque la tristesse de l’autre. Les femmes se plaignent, non sans raison, de leur solitude sous le toit conjugal, délaissé pour le club par les maris. Les jeunes filles dévorent en silence l’ennui que leur cause l’absence de prétendus, sacrifiant aux charmes des clubs ceux de la grâce et de la beauté. Ce délaissement de la meilleure partie d’eux-mêmes, of their better half, comme on appelle l’épouse en Angleterre, n’est pas toujours sans périls pour les maris. Quant aux mères, surtout celles du grand monde, elles ont plus d’une fois lancé des protestations indignées contre le mauvais goût des jeunes gentlemen qui préfèrent à leurs filles, belles, jeunes et riches, le cigare et le journal, le billard et la partie de piquet des clubs du West-End, quartier de l’aristocratie, situé à l’ouest de la ville de Londres. Il y a cinq ou six ans, les journaux anglais ont publié les lamentations de ces nobles matrones sur la tendance des jeunes hommes du grand monde à l’égoïsme du célibat, et qui est due à la fatale influence des clubs. Que faire, oh! ciel! toute marquise ou comtesse que l’on soit, de cinq ou six grandes filles, — nombre très-ordinaire, en cet heureux pays favorisé de tous les genres d’abondance, — au teint de rose et de neige, aux yeux biens, aux longues chevelures blondes, vivants camellias que le séjour indéfini du toit paternel étiole et que le droit d’aînesse, personnifié dans un frère, verrait sans déplaisir transplantés ailleurs.
Une réaction vengeresse fut naguère tentée par le beau sexe d’Albion, que Shakspeare comparait à un nid de cygnes flottant sur les eaux. Des clubs de femmes se fondèrent. Ayant depuis lors quitté l’Angleterre, j’ignore s’ils ont prospéré ; j’en doute, et ce ne serait pas à désirer. Les attributs naturels des clubs: festins, tabac, cartes et billard, ne sont point à l’usage des femmes. Qu’y feront-elles donc? de la broderie, de la tapisserie ou d’interminables conversations, sans but et sans intérêt. Cela ne vaut pas la peine de s’assembler pendant six ou huit heures. Et puis, pendant ce temps-là, le foyer domestique, le home, serait tout à fait désert et les enfants orphelins la moitié de la journée.
Les clubs anglais, avec leurs avantages et leurs inconvénients, ont-ils chance de jamais s’établir en France? Non; un goût moins prononcé pour la bonne chère et plus vif |pour la société des femmes, surtout à Paris ( goût qui pourtant va s’affaiblissant depuis un quart de siècle ), et l’habitude générale de passer les heures de loisirs au café, ne permettent guère cette innovation.
Peut-être faut-il le regretter pour notre éducation politique; elle se ferait beaucoup mieux dans de tels clubs-restaurants que dans nos cafés où l’on boit, ou l’on ne mange pas, ce qui rend notre patriotisme impatient, irritable, et, disons le mot, trop souvent visionnaire. J’ai mainte fois entendu les Anglais dire que nous sommes un peuple qui aime à se tenir dans de l’eau trop chaude: To keep themselves in hot water. Proverbe qui signifie: se complaire dans le malaise. Pour nous, l’eau chaude, c’est le café, le vieux cognac, le chambertin âgé, le champagne pétillant de jeunesse: toutes choses exquises après le dîner, mais dangereuses avant, pour les têtes qui s’occupent des affaires d’État. M. Cobden, l’illustre chef de la ligue des céréales, anti-corn-law-league, a dit que pour sortir vainqueur de cette grande et patriotique lutte, il s’était condamné à ne boire que de l’eau pendant tout le temps qu’elle a duré. Loin de moi la pensée de proposer ce froid exemple à nos illustrations politiques, qui d’ailleurs ne le suivraient point. Seulement je leur dis avec une conviction profonde et la main sur l’estomac: Messieurs, n’allez à la Chambre qu’après un bon repas.
La Restauration n’était point aimée. Ce nom, à double sens, réveillait en France deux idées fort disparates: les baïonnettes étrangères et le plaisir de bien vivre. La dynastie restaurée s’appliqua habilement à faire oublier le sens irritant du mot par le sens comfortable. Les Tuileries devinrent une abbaye de Thélème, dont bien manger et ne rien faire étaient toute la liturgie. Et dans les hôtels des ministres, quelle chère! quels festins! Béranger les a immortalisés dans ces vers, qui sont encore dans toutes les mémoires et datent de 1825:
Quels dîners! quels dîners!
Les Ministres m’ont donnés;
Dieu! que j’ai fait de bons dîners!
Et malgré cela, cette excellente Restauration, qui vivait si bien, ne put vivre que dix-huit ans! C’est qu’en France les meilleurs dîners doivent être assaisonnés de gloire, et que cette épice était alors au-dessus des moyens des amphitryons qui gouvernaient la France et hébergeaient si plantureusement ses députés.
En Angleterre ils eussent mieux réussi. Cette nation passionnée pour le bien-être préférerait à Alexandre et à César lui-même, le roi d’Yvetot, non parce qu’il chevauchait sur un âne, — les Anglais aiment les beaux chevaux; non parce qu’il avait un palais de chaume, — rien de confortable comme les maisons anglaises; mais parce que ce bon roi faisait chaque jour ses quatre repas et dormait fort bien sans gloire. Si, du temps de ce digne et bon prince, la clémence eût été bannie de la terre, elle se fût réfugiée dans son cœur.
Cette influence de l’alimentation sur le caractère d’un individu n’est pas moins remarquable sur le caractère d’un peuple. Tout en est plus ou moins modifié : facultés physiques et morales, institutions sociales et politiques, efforts et succès. Nulle part plus qu’en Angleterre cette vérité physiologique n’est manifeste. Voici un proverbe anglais qui le prouve: «Le soldat anglais ne se bat bien que lorsqu’il est bien repu; l’Écossais, quand il est à jeun depuis la veille; l’Irlandais, quand il est à demi mort de faim.» Aussi le soldat coûte en Angleterre un tiers de plus qu’en France, un quart de plus qu’en Allemagne, moitié plus qu’en Russie. Quant au poids du corps, il est, en moyenne, de 136 livres pour un Français, de 140 livres pour les Allemands, les Belges et les Russes, et pour les Anglais de 150 livres. On voit que ce sont des braves de poids.
L’impuissance et le découragement de l’armée anglaise, à un certain moment de la guerre de Crimée, prouvèrent une fois de plus que les proverbes sont l’extrait de la sagesse des nations. Le défaut d’abondance et la mauvaise préparation des vivres furent pendant quelque temps pour les fils d’Albion des ennemis plus redoutables que les Russes. Leur bravoure tombait dans le marasme, et la défaite pour eux était imminente. Alarmé de cet état de langueur martiale et culinaire, qui mettait en péril l’honneur des armes britanniques, le Gouvernement dépêcha à la rescousse un cuisinier fameux: c’était M. Soyer, sujet français, auteur d’un livre immortel: La Régénération gastronomique; et, de plus, économiste et musicien distingué, grand connaisseur en tableaux, dont il possédait une galerie, et mari d’une artiste qui en a laissé plusieurs d’un grand prix. Restaurés et ralliés autour du bonnet blanc de ce nouveau chef, les soldats anglais retrouvèrent le chemin de la victoire. Les compatriotes de M. Soyer, que rien n’avait arrêtés sur ce chemin, étaient déjà fort loin, et arrivèrent au but, dit-on, un peu avant leurs frères d’armes d’outre-Manche. Peut-être pensaient-ils que c’était plus original d’aller festoyer dans la tour même de Malakoff.
Dans la sphère pacifique du travail, le bœuf, le porter, la pomme de terre sont aussi, tant par la qualité que par la quantité, une condition essentielle de succès chez nos voisins. Les statistiques parlementaires et les fourneaux toujours fumants des eating-houses «gargotes» démontrent que les ouvriers anglais ont besoin d’une nourriture double de celle des ouvriers des autres pays. Grâce à cette sustentation puissante, ces athlètes réalisent, chaque année, une somme de travaux qui fait la véritable prééminence de leur nation sur tous les marchés du monde.
Si les dieux de l’antiquité étaient encore à la mode, Hercule, Cornus et Plutus, dieux de la force, des festins et de la richesse, seraient les plus fêtés par les Anglais; et à tout prendre, parmi les folies de ce monde, le culte de Comus est peut-être la moins folle. Lord Chesterfield, philosophe aimable et profond, a dit à son fils, dans une de ses lettres qui sont restées un code de sagesse pour les jeunes gens prêts à entrer dans le monde: «Après avoir essayé de tous les plaisirs, j’ai trouvé que celui d’une bonne table est le plus durable, le plus innocent, celui qui dispose le mieux à l’indulgence pour les travers des hommes et à la philosophie contre les maux inséparables de la vie humaine.»
CHAPITRE III
Table des matières
DES VINS ET DES BIÈRES
L’Angleterre ne produit pas de vin, mais avec ses guinées, qu’elle ne ménage jamais pour se procurer le meilleur de toutes choses, elle enlève aux pays vignobles les vins de leurs premiers crûs. C’est à Londres que se boivent le château-margaux, le château-la-rose, le château-laffite, le chambertin, le sauterne des meilleures années. L’aï, le pomard, le côte-rôtie, l’hermitage, prennent le même chemin, au grand discomfort des gourmets français qui ne sont pas millionnaires.
Ce que boivent habituellement les Portugais, nous l’ignorons, mais ce ne peut être, à coup sûr, leur vin de Porto, port-wine, qui circule sur toutes les tables anglaises et en telle abondance qu’on se demande comment le petit royaume de Portugal peut produire une si énorme quantité de ce vin délicieux, mais capiteux au plus haut degré. Quand parfois les Portugais veulent boire du vin de leur crû, ils doivent, dit-on, l’acheter aux Anglais. C’est le traité de Méthuen qui a joué aux Portugais ce mauvais tour, en les obligeant à livrer à l’Angleterre tout ce qu’ils ont de meilleur. Le sherry, «Xérès,» est au Porto ce qu’un frère cadet est à son aîné, en Angleterre où fleurit le droit d’aînesse: on vide une bouteille de port avec un lord, un personnage important dont on reçoit la visite; on entame une bouteille de sherry pour un ami, un égal, un homme qui n’a que deux cent cinquante mille livres de rentes. Rien que cela! dites-vous; je me croirais fort riche si j’avais deux cent cinquante mille livres de rentes. Et moi aussi parbleu! si je devais vivre à Paris. Mais à Londres cela ne fait que dix mille livres sterling de revenu; or, dix mille livres sterling, dans ce pays, classent un homme parmi les moins riches entre les riches. Au-dessous de dix mille guinées, guineas, on est pauvre; à partir de cinq cent mille francs jusqu’à sept millions de rentes, on est riche: ce qui vous explique comment notre bordeaux, claret, et notre bourgogne, burgundy, passent le détroit de la Manche pour aller égayer le spleen britannique. C’est à tort que le spleen, ce mal étrange, national et aristocratique, est attribué au ciel sombre, au climat brumeux, aux noires vapeurs du charbon de terre que vomissent en épais tourbillons des millions de cheminées. Sa vraie cause, sa cause unique, c’est l’excès de la richesse. Quels désirs, quelles espérances, quelles illusions, peut avoir l’homme de trenteans qui, depuis son enfance, n’a eu qu’à dire: «Je veux cela» pour l’avoir à l’instant? Luxe de table, chevaux, châteaux, voyages, bayadères de l’Inde, almées de Constantinople, houris du demi-monde qui habite le quartier Bréda, l’archimillionnaire anglais a tout essayé, tout goûté, tout épuisé jusqu’à la lie, et cela, à l’âge où les autres hommes commencent à jouir du fruit de leurs travaux et de leurs talents. Aussi la vie pour lui, qui n’en est qu’à moitié chemin, n’a plus ni lointain, ni mystère, ni promesses; il la sent lourde, froide, sombre, insupportable: il a le spleen.
Spleen! dégoût de la vie et de tout ce que la vie offre à l’homme pour se faire oublier, quand tu résistes au généreux nectar mûri sous les pampres de France, au champagne surtout, ta dernière ressource est d’aller dormir à l’ombre des cyprès!
Voici pourtant comment un poëte anglais a jugé les vins de France; mais ses vers, il faut le dire, ne sont chantés que par les Anglais, qui n’ont que de la bière à boire et qui ne sont pas assez riches pour avoir un cuisinier français:
Let not the pert cook from Gallia dress our food,
Nor her burning spirits foul our generous blood,
Shook our strong nerve, provoke our mind to strife,
And rob us of half our length of life.
Ne laissons pas le cuisinier gaulois apprêter notre dîner,
Ni les vins brûlants de la Gaule corrompre notre généreux sang;
Ils amollissent les nerfs, excitent les esprits aux révoltes
Et accourcissent de moitié le fil de la vie de l’homme.
Si tous les compatriotes de l’auteur avaient, pour nous, l’obligeance de suivre ces conseils, nous payerions moitié moins cher nos bordeaux et nos bourgognes.
En retour des bons vins qu’elle prend à la France, à grand renfort de guinées, que nous donne l’Angleterre? Des bières variées, various beers, qui ne sont pas sans mérite, mais d’un mérite de troisième classe sur la table d’un gourmet.
Il y en a de toutes les couleurs: bières blanches, brunes, noires, et pour tous les goûts, sans doute afin qu’on n’en dispute pas, comme le recommande le proverbe.
Le tonique houblon et l’orge germée et grillée, appelée malt, sont les deux substances dont sont faites les bières connues sous le nom de porter et de stout.
Elles doivent à l’orge, brûlée comme du café, leur couleur noire et leur odeur forte. La force musculaire des ouvriers anglais peut être justement attribuée aux qualités hygiéniques d’une boisson faite de substances fortifiantes, telles que le houblon et l’orge. Les autres peuples, dit l’Anglais, mangent leur pain; nous buvons le nôtre. Que, par reconnaissance, les Anglais donnent donc à leurs bières les noms glorieux de splendides, brillantes, pyramidales, célèbres et sans pareilles; cela se conçoit. Mais qu’ils leur décernent la gloire d’avoir gagné la bataille de Waterloo, voilà ce que nient à la fois les Français et les Prussiens de Blücher. «A Waterloo, le vin rouge de fureur et bouillant d’audace s’est élancé comme un fleuve débordé sur la bière, mer puissante qui l’a absorbé et englouti dans son sein.»
Telle est la légende britannique de ce mémorable désastre.
Les noms de porter et de stout donnés à ces bières viennent de la grande consommation qu’en font les portefaix, porters, et les ouvriers généralement robustes, stout workmen. — Le stout n’est qu’un double porter, dont l’usage modéré est un excellent réparateur pour les estomacs faibles.
Un brasseur de Dublin, M. Guinness, a été créé baronet pour l’excellence de ses stouts, qui sont aux autres ce que le moët est aux champagnes ordinaires. Le porter et le stout de MM. Ind et Coope, qui sont de bonne qualité, se trouvent aujourd’hui dans tous les cafés de Paris.
Outre ces bières fortes, il s’est introduit chez nous, depuis trois ou quatre ans, des bières légères, mais horriblement capiteuses, appelées pale ales, bières blanches. Un bouchon fortement enfoncé et attaché pour plus de sûreté avec un fil de fer, retient prisonnière, dans de petites bouteilles au col rentré dans les épaules et très-épaisses, cette effervescente boisson. A peine délivrée de ses entraves, elle s’élance en un jet d’écume pétillante qui remplit aux trois quarts le long verre où elle ne séjourne qu’un moment. Sa couleur ambrée, son amertume acidulée, l’éveil soudain qu’elle donne à l’estomac et à la tête, vous font dire tout d’abord: Voilà une bière délicieuse! Ce qui est vrai pour un verre ou deux; mais gare au troisième et encore plus au quatrième! Il en sortirait une gaieté délirante, qui, comme toutes les gaietés de ce genre, fait payer tribut à la tête et à la lucidité de l’esprit. Le houblon, base du pale ale, est un tonique excellent; mais, pris à haute dose, il devient par trop exhilarant.
Méfiez-vous donc de la compagnie prolongée de ces blondes étrangères, agréables, mais un peu perfides, car elles viennent d’Albion. Partout leurs noms, écrits en noir sur papier jaune, attirent les regards du Parisien sans défiance: Bass’ pale ale, ind and Coope’s pale ale; c’est-à-dire: bière blanche brassée par M. Bass, qui, en ce genre, est le plus grand nom de l’Angleterre, et par MM. Ind et Coope, dont les produits sont moins célèbres.
Il y a aussi le scotch ale, bière blanche écossaise, qui se vend à Paris, mais qui est tellement forte que les têtes écossaises, dures comme le granit, peuvent seules l’ingurgiter sans mollir. On évalue à douze cents millions de francs la consommation annuelle de la bière dans les trois parties du royaume-uni: Angleterre, Écosse et Irlande. Aussi les principaux brasseurs, Guinness, Bass, Barclay, Henri Meuxi et Goding, ont-ils des fortunes colossales de deux à trois millions de revenu. Les douze grands brasseurs anglais sont appelés les douze Césars de la tonne.
Dans quelques tavernes anglaises de Paris on trouve le rum anglais, rhum de la Jamaïque, le gin et le whisky. Ce rum, beaucoup plus fort que le nôtre, est moins agréable. Le gin, eau de genièvre, avec de l’eau chaude et du sucre, fait un grog excellent. Le gin pur, tel que le boit le peuple anglais, est, à lui seul, aussi fatal à ce peuple que son aristocratie, et que les sept plaies d’Égypte le furent aux sujets de Pharaon. Pour boire du gin, le mari délaisse sa femme, la mère délaisse ses enfants, et quelquefois les vend; vols, meurtres et incendies se commettent pour satisfaire la passion du gin. Le samedi soir, des foules hâves et déguenillées encombrent les gin-palaces, les palais du gin, tavernes richement décorées, où le gain de la semaine va emplir les tiroirs du publican, «tavernier.» Mais le logement de la famille est vide de meubles, de pain, d’union et de bonheur. Rentrés à minuit auprès du foyer éteint, les malheureux se livrent à des querelles et des luttes féroces. Nos anciennes barrières de Paris n’ont jamais offert de si navrants spectacles.
Un homme d’État moraliste et statisticien dit que la quantité de gin bue annuellement par le peuple anglais suffirait pour mettre à flot un vaisseau de ligne.
Le whisky, liqueur obtenue par la distillation des grains, est la consolation nationale et privée des Écossais et des Irlandais. Maux politiques et domestiques sont noyés, oubliés dans les flots de ce spiritueux limpide et blanc comme l’eau de source. Le whisky de M. Kinahan, distillateur de Dublin, est fameux par sa qualité et aussi par la distinction aristocratique dont l’a honoré un grand personnage. Un lord-lieutenant ou vice-roi d’Irlande (le feu duc de Richemond, je crois), appréciant l’excellence des produits de M. Kinahan, nomma ce distillateur whisky purveyor by appointment to the Lord Lieutenant, «fournisseur breveté de whisky du lord-lieutenant.» L’industriel mit, selon l’usage, cette distinction en belles lettres d’or sur un écusson dont il orna la porte de son magasin. Mais il demanda en outre, et obtint le rare privilége de mettre sur ses étiquettes et le cachet de ses bouteilles les armes de la maison de Richemond, surmontées d’une couronne ducale, ayant pour support deux L.L. qui signifient lord-lieutenant. Ce whisky anobli, élevé à la dignité ducale, ne pouvait manquer de faire fortune parmi la noblesse d’abord, puis parmi le peuple, imitateur passionné et insensé de la noblesse.
Public house. Cabaret où l’on débite de la bière et des spiritueux. Quelques-uns sont décorés avec un grand luxe, et derrière leurs bars, «comptoirs de zinc poli,» sont de belles filles parées comme pour une noce, qui servent gravement les consommateurs en habits noirs ou en guenilles. Ces Hébés s’appellent bar-maids, «filles ou vierges du comptoir.» Elles excellent à faire le grog, mélange d’eau de vie ou de rhum, d’eau chaude et de sucre.
L’usquebaugh, scubac, est une liqueur spiritueuse et safranée, en usage chez les Écossais.
Dans les oyster-rooms, «restaurants où l’on ne sert que des huîtres,» des crabes, des homards, des crevettes et du saumon salé, on trouve le soda water, «eau de seltz,» et le ginger beer, bière faite avec de la poudre de gingembre, de l’acide citrique et du sucre. C’est un breuvage rafraîchissant et fort agréable.
Privés du don de la vigne, les Anglais tâchent de s’en consoler par toutes sortes de succédanés. Ils font du vin avec des oranges, des baies de sureau, des groseilles à maquereau, des primevères; mais tous ces breuvages ne valent pas notre vin de Suresne.
CHAPITRE IV
Table des matières
PLAISIRS ET JEUX
Sous le nom de sport sont compris huit sortes de jeux ou d’exercices, tous propres au développement des forces physiques; coup d’œil juste, présence d’esprit, hardiesse, mépris de la fatigue et du danger, sont des qualités indispensables pour quiconque veut se distinguer dans les virils amusements du sport. Aussi les Anglais les appellent-ils manly sport, «plaisirs dignes d’un homme.»
Ce sont d’abord the racing, «courses de chevaux,» et the hunting, «la chasse,» qui, vu leur importance, forment dans ce livre deux chapitres à part.
Puis le boating, l’art de conduire, de manœuvrer un bateau, boat, soit à la rame, soit à la voile. Les regattas, régates ou lutte de vitesse entre des bateaux de diverses formes et grandeurs, sont la partie la plus importante du boating. Les régates sont trop connues pour que nous en donnions ici une description. De celles d’Angleterre sont sortis plus d’un officier supérieur de la marine royale, ces exercices nautiques devenant pour beaucoup de jeunes hommes une passion qui les jette dans cette belle et aventureuse carrière.
Le yachting, exercice du yacht, est une navigation d’agrément et de luxe, à l’usage exclusif des archimillionnaires. Un lord, ennuyé ou rassasié de tous les plaisirs terrestres, s’embarque sur son yacht de deux ou trois cents tonneaux, ayant pour chargement des provisions de la plus fine qualité, un ameublement somptueux, une bibliothèque; pour équipage huit ou dix. vigoureux jacks tar, «Jacques goudron» (sobriquet du matelot anglais), un chef de cuisine et ses aides, et deux ou trois domestiques. Volontairement confiné dans cette mouvante prison, exposé, pour son plaisir, à tous les ennuis et tous les périls de la mer et des tempêtes, il va visiter le Brésil ou le Canada, les Canaries ou le Spitzberg. Pendant un tel voyage, ce favori de la fortune se donne le luxe d’émotions qui le font palpiter bien autrement que les émotions de terre ferme; il goûte mieux, au retour, les douceurs du repos, il sent une sympathie plus vive pour ces milliers d’hommes dont la vie se passe au milieu de pareils dangers pour enrichir la patrie ou pour la défendre. Enfin, ce riche naguère oisif et splenetic, «rongé du spleen,» est devenu un homme heureux, utile, apte aux grandes choses, en un mot, un homme complet. Si son aventureuse Odyssée ne l’a pas guéri du spleen, il se pend ou se coupe la gorge.
The bowling, «jeu de boules,» est une des plus humbles parties du sport, mais non la moins amusante. Comme en Angleterre c’est sur l’herbe, green, qu’on joue aux boules, on a formé le mot bowling-green, dont nous avons fait boulingrin; mot qui chez nous sert à nommer une pièce de gazon bien entretenue dans un jardin ou dans un parc.
Le pedestrianism est une lutte entre deux ou plusieurs marcheurs hors ligne, qui dans quinze à vingt heures feront à pied quarante, cinquante et même soixante lieues. Des sommes considérables sont parfois engagées dans ces luttes, d’une utilité contestable, aujourd’hui qu’il n’y a plus de coureurs comme au siècle dernier, et que des chemins de fer emportent hommes et choses avec la vitesse du vent.
Le cricket, «jeu de la crosse,» est après les courses de chevaux le plus favori des amusements anglais. Il est difficile d’en donner une description; nous l’essayerons cependant. Deux ou plusieurs joueurs tenant en main une bat, sorte de batte pareille à celle d’Arlequin, mais épaisse de trois ou quatre centimètres, se tiennent en face l’un de l’autre, à une distance de cinquante à soixante pas, plus ou moins, selon leur adresse. Derrière chacun d’eux sont plantés en terre, à deux ou trois pouces de distance, deux petits poteaux hauts de trois pieds. Deux petites baguettes de bois de quatre à cinq pouces, appelées wicket, sont placées en travers au sommet des poteaux qu’elles relient entre eux; mais le moindre choc peut les faire tomber. Enfin, il faut une balle en bois, couverte de cuir, et de la grosseur d’une forte orange. L’adresse consiste à lancer cette balle avec la batte, de façon qu’elle aille frapper les poteaux de l’adversaire, ce qu’on est assuré d’avoir fait quand on voit tomber le wicket.
Ce jeu a une telle importance que des joueurs de différents districts et même de différents comtés organisent de grandes parties de cricket, où ils se disputent l’honneur de la victoire. Ainsi, on voit souvent dans les journaux des annonces telles que celle-ci:«Cricket: il y aura, le 15 du mois courant, un grand match, «lutte,» entre les joueurs du comté de Middlesex et ceux du comté de Surrey.» Les noms des vainqueurs sont aussi proclamés dans les journaux.
Ce jeu, essentiellement anglais et qui demande force et adresse, vient de s’introduire en France. Boulogne, Dieppe, Calais, Paris, ont leur club de cricketers, «joueurs de cricket. » La ville de Paris a concédé aux cricketers un terrain au bois de Boulogne, où le 18 mai 1864 il y a eu un cricket-match entre des Français et des Anglais.
Comprendrons-nous dans les nobles exercices du sport le vulgaire et cruel boxing, «la boxe?»
Oui et non. Oui, parce que des hommes du plus grand monde assistent, comme toutes les autres classes de la société, à ces hideuses et sanglantes prouesses de la force brutale, et les encouragent, les sanctionnent ainsi de leur présence. Non, parce qu’il n’y a que des malheureux des plus infimes rangs sociaux qui, pour quelques poignées d’or, descendent dans une ignoble arène pour s’y faire affreusement mutiler et souvent y recevoir ou donner la mort.
Tous les endroits qui servent de théâtre à ces divers exercices s’appellent du nom générique de pleasure-ground, «terrain de plaisir,» ou ring, «cercle.»
Le jeu de whist, que nous avons emprunté aux Anglais, est trop connu pour que nous en parlions ici autrement que pour en donner la prononciation . Whist signifie aussi: «silence.»
Une partie liée, au whist, prend encore un nom anglais et s’appelle un rubber, un rob ou un robre.
Voici un merveilleux exemple du degré de force et d’adresse que peuvent développer dans l’homme les exercices corporels compris sous le nom générique de sport. Un capitaine de la compagnie des Indes, nommé sir Edward Winter, voyant un tigre accourir sur lui, s’élance en deux bonds sur le bord d’un étang qui se trouvait à quinze ou vingt pas. Au moment où le tigre l’atteint, le capitaine le saisit dans ses bras, le presse fortement et se jette avec lui dans l’étang, où il tient le monstre sous l’eau jusqu’à ce qu’il soit noyé. Qu’aurait fait de plus Samson? dit l’épitaphe de ce capitaine, dont le monument funèbre se trouve à côté de celui du célèbre lord Bolingbroke, dans l’église de Battersea, près de Londres.
CHAPITRE V
Table des matières
CHASSE
Le huntsman, «chasseur,» pour avoir un établissement de chasse complet, doit, entre autres choses, posséder: A hunting-box, «un rendez-vous, ou maison de chasse,» où l’élégance et le confortable ne laissent rien à désirer à des gens demi-morts de plaisir, c’est-à-dire de fatigue et d’appétit. Bonne chère et délicate, moelleux divans, cigares inestimables, vins pétillants de vieillesse, bois de cerfs dix-cors, hures de sangliers, queues de renards et peaux de loups, sont l’indispensable ameublement du hunting-box.
Au huntsman il faut, en outre, un excellent hunter, «cheval de chasse;» titre qui implique de nombreuses et solides qualités et un prix considérable, quelque chose comme huit à dix mille francs;
Puis des chiens de races diverses, et des meilleures pour les divers genres de chasse:
Le boar-hound, chien pour le sanglier;
Le fox-hound, chien pour le renard;
Le buck-hound, chien pour le chevreuil;
Le harrier, lévrier;
Le terrier, basset pour chasser le lapin dans les bois et dans les warrens, «garennes.»
Le féroce bull-dog, qui n’est bon qu’à chasser le taureau sauvage ou à le déchirer dans des jeux cruels et sanglants, n’a point de place dans le pack, «meute,» d’un vrai chasseur.
Voici la description d’un bon lévrier greyhound, faite par un chasseur fameux:
Headed like a snake;
Necked like a drake;
Sided like a bream;
Backed like a beam;
Tailed like a bat
And footed like a cad.
Il doit avoir:
La tête d’un serpent;
Le cou d’un canard;
Les flancs d’une brème;
Le dos d’une poutre;
La queue d’une chauve-souris
Et les pattes d’un chat.
Le chasseur, huntsman, s’appelle encore sportsman, parce que la chasse est un des huit exercices corporels, ou plaisirs, désignés par le nom générique de sport. Nous avons donné dans le chapitre précédent les diverses significations de ce mot.
Ce chapitre-ci ne serait pas complet si nous omettions le bugle, «cor de chasse,» qui a donné son nom à un de nos nouveaux instruments de musique de cuivre.
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