Kitabı oku: «Fables de La Fontaine»

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Jean de La Fontaine

Fables de La Fontaine


Publié par Good Press, 2020

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066074258

Table des matières

LES FABLES

LA CIGALE ET LA FOURMI.

LE CORBEAU ET LE RENARD.

LA GRENOUILLE QUI SE VEUT FAIRE AUSSI GROSSE QUE LE BŒUF.

LES DEUX MULETS.

LE LOUP ET LE CHIEN.

LA GÉNISSE, LA CHÈVRE ET LA BREBIS, EN SOCIÉTÉ AVEC LE LION.

LA BESACE.

L’HIRONDELLE ET LES PETITS OISEAUX.

LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS.

LE LOUP ET L’AGNEAU.

L’HOMME ET SON IMAGE.

LE DRAGON A PLUSIEURS TÊTES, ET LE DRAGON A PLUSIEURS QUEUES.

LES VOLEURS ET L’ANE.

SIMONIDE PRÉSERVÉ PAR LES DIEUX.

LA MORT ET LE MALHEUREUX.

LA MORT ET LE BUCHERON.

L’HOMME ENTRE DEUX AGES ET SES DEUX MAITRESSES.

LE RENARD ET LA CIGOGNE.

L’ENFANT ET LE MAITRE D’ÉCOLE.

LE COQ ET LA PERLE.

LES FRELONS ET LES MOUCHES A MIEL.

LE CHÊNE ET LE ROSEAU.

CONTRE CEUX QUI ONT LE GOUT DIFFICILE.

CONSEIL TENU PAR LES RATS.

LE LOUP PLAIDANT CONTRE LE RENARD PAR-DEVANT LE SINGE.

LES DEUX TAUREAUX ET UNE GRENOUILLE.

LA CHAUVE-SOURIS ET LES DEUX BELETTES.

L’OISEAU BLESSÉ D’UNE FLÈCHE.

LA LICE ET SA COMPAGNE.

L’AIGLE ET L’ESCARBOT.

LE LION ET LE MOUCHERON.

L’ANE CHARGÉ D’ÉPONGES ET L’ANE CHARGÉ DE SEL.

LE LION ET LE RAT.

LA COLOMBE ET LA FOURMI.

L’ASTROLOGUE QUI SE LAISSE TOMBER DANS UN PUITS.

LE LIÈVRE ET LES GRENOUILLES.

LE COQ ET LE RENARD.

LE CORBEAU VOULANT IMITER L’AIGLE.

LE PAON SE PLAIGNANT A JUNON.

LA CHATTE MÉTAMORPHOSÉE EN FEMME.

LE LION ET L’ANE CHASSANT .

TESTAMENT EXPLIQUÉ PAR ÉSOPE.

LE MEUNIER, SON FILS ET L’ANE.

LES MEMBRES ET L’ESTOMAC.

LE LOUP DEVENU BERGER.

LES GRENOUILLES QUI DEMANDENT UN ROI.

LE RENARD ET LE BOUC.

L’AIGLE, LA LAIE ET LA CHATTE.

L’IVROGNE ET SA FEMME.

LA GOUTTE ET L’ARAIGNÉE.

LE LOUP ET LA CIGOGNE.

LE LION ABATTU PAR L’HOMME.

LE RENARD ET LES RAISINS.

LE CYGNE ET LE CUISINIER.

LES LOUPS ET LES BREBIS.

LE LION DEVENU VIEUX.

PHILOMÈLE ET PROGNÉ.

LA FEMME NOYÉE.

LA BELETTE ENTRÉE DANS UN GRENIER.

LE CHAT ET LE VIEUX RAT.

LE LION AMOUREUX.

LE BERGER ET LA MER.

LA MOUCHE ET LA FOURMI.

LE JARDINIER ET SON SEIGNEUR.

L’ANE ET LE PETIT CHIEN.

LE COMBAT DES RATS ET DES BELETTES.

LE SINGE ET LE DAUPHIN.

L’HOMME ET L’IDOLE DE BOIS.

LE GEAI PARÉ DES PLUMES DU PAON.

LE CHAMEAU ET LES BATONS FLOTTANTS.

LA GRENOUILLE ET LE RAT.

TRIBUT ENVOYÉ PAR LES ANIMAUX A ALEXANDRE.

LE CHEVAL S’ÉTANT VOULU VENGER DU CERF.

LE RENARD ET LE BUSTE.

LE LOUP, LA CHÈVRE ET LE CHEVREAU.

LE LOUP, LA MÈRE ET L’ENFANT.

PAROLE DE SOCRATE.

LE VIEILLARD ET SES ENFANTS.

L’ORACLE ET L’IMPIE.

L’AVARE QUI A PERDU SON TRÉSOR.

L’ŒIL DU MAITRE.

L’ALOUETTE ET SES PETITS, AVEC LE MAITRE D’UN CHAMP.

LE BUCHERON ET MERCURE.

LE POT DE TERRE ET LE POT DE FER.

LE PETIT POISSON ET LE PÊCHEUR.

LES OREILLES DU LIÈVRE.

LE RENARD AYANT LA QUEUE COUPÉE.

LA VIEILLE ET LES DEUX SERVANTES.

LE SATYRE ET LE PASSANT.

LE CHEVAL ET LE LOUP.

LE LABOUREUR ET SES ENFANTS.

LA MONTAGNE QUI ACCOUCHE.

LA FORTUNE ET LE JEUNE ENFANT.

LES MÉDECINS.

LA POULE AUX ŒUFS D’OR.

L’ANE PORTANT DES RELIQUES.

LE CERF ET LA VIGNE.

LE SERPENT ET LA LIME.

LE LIÈVRE ET LA PERDRIX.

L’AIGLE ET LE HIBOU.

LE LION S’EN ALLANT EN GUERRE.

L’OURS ET LES DEUX COMPAGNONS.

L’ANE VÊTU DE LA PEAU DU LION.

LE PATRE ET LE LION.

LE LION ET LE CHASSEUR.

PHÉBUS ET BORÉE.

JUPITER ET LE MÉTAYER.

LE COCHET, LE CHAT ET LE SOURICEAU.

LE RENARD, LE SINGE ET LES ANIMAUX.

LE MULET SE VANTANT DE SA GÉNÉALOGIE.

LE VIEILLARD ET L’ANE.

LE CERF SE VOYANT DANS L’EAU.

LE LIÈVRE ET LA TORTUE.

L’ANE ET SES MAITRES.

LE SOLEIL ET LES GRENOUILLES.

LE VILLAGEOIS ET LE SERPENT.

LE LION MALADE ET LE RENARD.

L’OISELEUR, L’AUTOUR ET L’ALOUETTE.

LE CHEVAL ET L’ANE.

LE CHIEN QUI LACHE SA PROIE POUR L’OMBRE.

LE CHARTIER EMBOURBÉ.

LE CHARLATAN.

LA DISCORDE.

LA JEUNE VEUVE.

ÉPILOGUE

AVERTISSEMENT

MADAME DE MONTESPAN

LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE.

LE MAL MARIÉ.

LE RAT QUI S’EST RETIRÉ DU MONDE.

LE HÉRON.

LA FILLE.

LES SOUHAITS [48] .

LA COUR DU LION.

LES VAUTOURS ET LES PIGEONS.

LE COCHE ET LA MOUCHE.

LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT.

LE CURÉ ET LE MORT [50] .

L’HOMME QUI COURT APRÈS LA FORTUNE, ET L’HOMME QUI L’ATTEND DANS SON LIT.

LES DEUX COQS.

L’INGRATITUDE ET L’INJUSTICE DES HOMMES ENVERS LA FORTUNE.

LES DEVINERESSES [52] .

LE CHAT, LA BELETTE ET LE PETIT LAPIN.

LA TÊTE ET LA QUEUE DU SERPENT.

UN ANIMAL DANS LA LUNE [56] .

LA MORT ET LE MOURANT.

LE SAVETIER ET LE FINANCIER.

LE LION, LE LOUP ET LE RENARD.

LE POUVOIR DES FABLES.

L’HOMME ET LA PUCE.

LES FEMMES ET LE SECRET.

LE CHIEN QUI PORTE A SON COU LE DÎNÉ DE SON MAÎTRE.

LE RIEUR ET LES POISSONS.

LE RAT ET L’HUÎTRE.

L’OURS ET L’AMATEUR DES JARDINS.

LES DEUX AMIS.

LE COCHON, LA CHÈVRE ET LE MOUTON.

TIRCIS ET AMARANTE.

LES OBSÈQUES DE LA LIONNE.

LE RAT ET L’ÉLÉPHANT.

L’HOROSCOPE.

L’ANE ET LE CHIEN.

LE BASSA ET LE MARCHAND.

L’AVANTAGE DE LA SCIENCE.

JUPITER ET LES TONNERRES.

LE FAUCON ET LE CHAPON.

LE CHAT ET LE RAT.

LE TORRENT ET LA RIVIÈRE.

L’ÉDUCATION.

LES DEUX CHIENS ET L’ANE MORT.

DÉMOCRITE ET LES ABDÉRITAINS [60] .

LE LOUP ET LE CHASSEUR.

LE DÉPOSITAIRE INFIDÈLE.

LES DEUX PIGEONS.

LE SINGE ET LE LÉOPARD.

LE GLAND ET LA CITROUILLE.

L’ÉCOLIER, LE PÉDANT ET LE MAITRE D’UN JARDIN.

LE STATUAIRE ET LA STATUE DE JUPITER.

LA SOURIS MÉTAMORPHOSÉE EN FILLE.

LE FOU QUI VEND LA SAGESSE.

L’HUITRE ET LES PLAIDEURS.

LE LOUP ET LE CHIEN MAIGRE.

RIEN DE TROP.

LE CIERGE.

JUPITER ET LE PASSAGER.

LE CHAT ET LE RENARD.

LE MARI, LA FEMME ET LE VOLEUR.

LE TRÉSOR ET LES DEUX HOMMES.

LE SINGE ET LE CHAT.

LE MILAN ET LE ROSSIGNOL.

LE BERGER ET SON TROUPEAU.

LES DEUX RATS, LE RENARD ET L’ŒUF.

L’HOMME ET LA COULEUVRE.

LA TORTUE ET LES DEUX CANARDS.

LES POISSONS ET LE CORMORAN.

L’ENFOUISSEUR ET SON COMPÈRE.

LE LOUP ET LES BERGERS.

L’ARAIGNÉE ET L’HIRONDELLE.

LA PERDRIX ET LES COQS.

LE CHIEN A QUI ON A COUPÉ LES OREILLES.

LE BERGER ET LE ROI.

LES POISSONS ET LE BERGER QUI JOUE DE LA FLUTE.

LES DEUX PERROQUETS, LE ROI ET SON FILS.

LA LIONNE ET L’OURSE.

LES DEUX AVENTURIERS ET LE TALISMAN.

LES LAPINS.

LE MARCHAND, LE GENTILHOMME, LE PATRE ET LE FILS DE ROI.

LE LION.

LES DIEUX VOULANT INSTRUIRE UN FILS DE JUPITER.

LE FERMIER, LE CHIEN ET LE RENARD.

LE SONGE D’UN HABITANT DU MOGOL.

LE LION, LE SINGE ET LES DEUX ANES.

LE LOUP ET LE RENARD.

LE PAYSAN DU DANUBE.

LE VIEILLARD ET LES TROIS JEUNES HOMMES.

LES SOURIS ET LE CHAT-HUANT.

ÉPILOGUE

MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE

LES COMPAGNONS D’ULYSSE.

LE CHAT ET LES DEUX MOINEAUX.

LE THÉSAURISEUR ET LE SINGE.

LES DEUX CHÈVRES.

LE VIEUX CHAT ET LA JEUNE SOURIS.

LE CERF MALADE.

LA CHAUVE-SOURIS, LE BUISSON ET LE CANARD.

LA QUERELLE DES CHIENS ET DES CHATS, ET CELLE DES CHATS ET DES SOURIS.

LE LOUP ET LE RENARD.

L’ÉCREVISSE ET SA FILLE.

L’AIGLE ET LA PIE.

LE MILAN, LE ROI ET LE CHASSEUR.

LE RENARD, LES MOUCHES ET LE HÉRISSON.

L’AMOUR ET LA FOLIE.

LE CORBEAU, LA GAZELLE, LA TORTUE ET LE RAT.

LA FORÊT ET LE BUCHERON.

LE RENARD, LE LOUP ET LE CHEVAL.

LE RENARD ET LES POULETS D’INDE.

LE SINGE.

LE PHILOSOPHE SCYTHE.

L’ÉLÉPHANT ET LE SINGE DE JUPITER.

UN FOU ET UN SAGE.

LE RENARD ANGLOIS.

LE SOLEIL ET LES GRENOUILLES.

LA LIGUE DES RATS.

DAPHNIS ET ALCIMADURE.

LE JUGE ARBITRE, L’HOSPITALIER ET LE SOLITAIRE.

ÉPITAPHE DE LA FONTAINE

TABLE DES FABLES

LES FABLES

Table des matières





I

LA CIGALE ET LA FOURMI.

Table des matières

La cigale, ayant chanté

Tout l’été,

Se trouva fort dépourvue

Quand la bise fut venue:

Pas un seul petit morceau

De mouche ou de vermisseau.

Elle alla crier famine

Chez la fourmi sa voisine,

La priant de lui prêter

Quelque grain pour subsister

Jusqu’à la saison nouvelle:

Je vous paîrai, lui dit-elle,

Avant l’oût, foi d’animal,

Intérêt et principal.

La fourmi n’est pas prêteuse;

C’est là son moindre défaut:

Que faisiez-vous au temps chaud?

Dit-elle à cette emprunteuse.—

Nuit et jour à tout venant

Je chantois, ne vous déplaise.—

Vous chantiez! j’en suis fort aise.

Hé bien! dansez maintenant.





II

LE CORBEAU ET LE RENARD.

Table des matières

Maître corbeau, sur un arbre perché,

Tenoit en son bec un fromage.

Maître renard, par l’odeur alléché,

Lui tint à peu près ce langage:

Hé bonjour, monsieur du corbeau.

Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!

Sans mentir, si votre ramage

Se rapporte à votre plumage,

Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.

A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie;

Et, pour montrer sa belle voix,

Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.

Le renard s’en saisit, et dit: Mon bon monsieur,

Apprenez que tout flatteur

Vit aux dépens de celui qui l’écoute:

Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.

Le corbeau, honteux et confus,

Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendroit plus.





III

LA GRENOUILLE QUI SE VEUT FAIRE AUSSI GROSSE QUE LE BŒUF.

Table des matières

Une grenouille vit un bœuf

Qui lui sembla de belle taille.

Elle, qui n’étoit pas grosse en tout comme un œuf,

Envieuse, s’étend, et s’enfle, et se travaille

Pour égaler l’animal en grosseur;

Disant: Regardez bien, ma sœur;

Est-ce assez? dites-moi, n’y suis-je point encore?—

Nenni.—M’y voici donc?—Point du tout.—M’y voilà?—

Vous n’en approchez point. La chétive pécore

S’enfla si bien qu’elle creva.

Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages:

Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,

Tout petit prince a des ambassadeurs,

Tout marquis veut avoir des pages.





IV

LES DEUX MULETS.

Table des matières

Deux mulets cheminoient, l’un d’avoine chargé,

L’autre portant l’argent de la gabelle.

Celui-ci, glorieux d’une charge si belle,

N’eût voulu pour beaucoup en être soulagé.

Il marchoit d’un pas relevé,

Et faisoit sonner sa sonnette,

Quand, l’ennemi se présentant,

Comme il en vouloit à l’argent,

Sur le mulet du fisc une troupe se jette,

Le saisit au frein, et l’arrête.

Le mulet, en se défendant,

Se sent percer de coups; il gémit, il soupire.

Est-ce donc là, dit-il, ce qu’on m’avoit promis?

Ce mulet qui me suit du danger se retire,

Et moi j’y tombe et je péris!—

Ami, lui dit son camarade,

Il n’est pas toujours bon d’avoir un haut emploi;

Si tu n’avois servi qu’un meunier, comme moi,

Tu ne serois pas si malade.





V

LE LOUP ET LE CHIEN.

Table des matières

Un loup n’avoit que les os et la peau,

Tant les chiens faisoient bonne garde;

Ce loup rencontre un dogue aussi puissant que beau,

Gras, poli[1], qui s’étoit fourvoyé par mégarde. L’attaquer, le mettre en quartiers, Sire loup l’eût fait volontiers: Mais il falloit livrer bataille, Et le mâtin étoit de taille A se défendre hardiment. Le loup donc l’aborde humblement, Entre en propos, et lui fait compliment Sur son embonpoint, qu’il admire. Il ne tiendra qu’à vous, beau sire, D’être aussi gras que moi, lui repartit le chien. Quittez les bois, vous ferez bien: Vos pareils y sont misérables, Cancres, hères et pauvres diables, Dont la condition est de mourir de faim. Car, quoi? rien d’assuré! point de franche lippée! Tout à la pointe de l’épée! Suivez-moi, vous aurez un bien meilleur destin. Le loup reprit: Que me faudra-t-il faire?— Presque rien, dit le chien: donner la chasse aux gens Portant bâtons et mendiants; Flatter ceux du logis, à son maître complaire: Moyennant quoi votre salaire Sera force reliefs[2] de toutes les façons, Os de poulets, os de pigeons; Sans parler de mainte caresse. Le loup déjà se forge une félicité Qui le fait pleurer de tendresse. Chemin faisant, il vit le cou du chien pelé. Qu’est-ce là? lui dit-il.—Rien.—Quoi! rien?—Peu de chose.— Mais encor?—Le collier dont je suis attaché De ce que vous voyez est peut-être la cause.— Attaché! dit le loup: vous ne courez donc pas Où vous voulez?—Pas toujours; mais qu’importe?— Il importe si bien que de tous vos repas Je ne veux en aucune sorte, Et ne voudrois pas même à ce prix un trésor. Cela dit, maître loup s’enfuit, et court encor.





VI

LA GÉNISSE, LA CHÈVRE ET LA BREBIS, EN SOCIÉTÉ AVEC LE LION.

Table des matières

La génisse, la chèvre et leur sœur la brebis,

Avec un fier lion, seigneur du voisinage,

Firent société, dit-on, au temps jadis,

Et mirent en commun le gain et le dommage.

Dans les lacs de la chèvre un cerf se trouva pris.

Vers ses associés aussitôt elle envoie.

Eux venus, le lion par ses ongles compta;

Et dit: Nous sommes quatre à partager la proie.

Puis en autant de parts le cerf il dépeça;

Prit pour lui la première en qualité de sire.

Elle doit être à moi, dit-il; et la raison,

C’est que je m’appelle lion:

A cela l’on n’a rien à dire.

La seconde, par droit, me doit échoir encor:

Ce droit, vous le savez, c’est le droit du plus fort.

Comme le plus vaillant, je prétends la troisième.

Si quelqu’une de vous touche à la quatrième,

Je l’étranglerai tout d’abord.





VII

LA BESACE.

Table des matières

Jupiter dit un jour: Que tout ce qui respire

S’en vienne comparoître aux pieds de ma grandeur;

Si dans son composé quelqu’un trouve à redire,

Il peut le déclarer sans peur:

Je mettrai remède à la chose.

Venez, singe; parlez le premier, et pour cause:

Voyez ces animaux, faites comparaison

De leurs beautés avec les vôtres.

Êtes-vous satisfait?—Moi, dit-il; pourquoi non?

N’ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres?

Mon portrait jusqu’ici ne m’a rien reproché;

Mais pour mon frère l’ours, on ne l’a qu’ébauché:

Jamais, s’il me veut croire, il ne se fera peindre.

L’ours venant là-dessus, on crut qu’il s’alloit plaindre.

Tant s’en faut: de sa forme il se loua très-fort;

Glosa sur l’éléphant, dit qu’on pourroit encor

Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles;

Que c’étoit une masse informe et sans beauté.

L’éléphant étant écouté,

Tout sage qu’il étoit, dit des choses pareilles:

Il jugea qu’à son appétit

Dame baleine étoit trop grosse.

Dame fourmi trouva le ciron trop petit,

Se croyant pour elle un colosse.

Jupin les renvoya s’étant censurés tous;

Du reste, contents d’eux. Mais parmi les plus fous

Notre espèce excella; car tout ce que nous sommes,

Lynx envers nos pareils et taupes envers nous,

Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes:

On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain.

Le fabricateur souverain

Nous créa besaciers[3] tous de même manière, Tant ceux du temps passé que du temps d’aujourd’hui: Il fit pour nos défauts la poche de derrière, Et celle de devant pour les défauts d’autrui.



VIII

L’HIRONDELLE ET LES PETITS OISEAUX.

Table des matières

Une hirondelle en ses voyages

Avoit beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu

Peut avoir beaucoup retenu.

Celle-ci prévoyoit jusqu’aux moindres orages,

Et devant qu’ils fussent éclos,

Les annonçoit aux matelots.

Il arriva qu’au temps que la chanvre se sème,

Elle vit un manant[4] en couvrir maints sillons. Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux oisillons; Je vous plains, car, pour moi, dans ce péril extrême, Je saurai m’éloigner, ou vivre en quelque coin. Voyez-vous cette main qui par les airs chemine? Un jour viendra, qui n’est pas loin, Que ce qu’elle répand sera votre ruine. De là naîtront engins à vous envelopper, Et lacets pour vous attraper; Enfin mainte et mainte machine Qui causera dans la saison Votre mort ou votre prison: Gare la cage ou le chaudron! C’est pourquoi, leur dit l’hirondelle, Mangez ce grain; et croyez-moi. Les oiseaux se moquèrent d’elle: Ils trouvoient aux champs trop de quoi. Quand la chènevière fut verte, L’hirondelle leur dit: Arrachez brin à brin Ce qu’a produit ce maudit grain, Ou soyez sûrs de votre perte.— Prophète de malheur! babillarde! dit-on, Le bel emploi que tu nous donnes! Il nous faudroit mille personnes Pour éplucher tout ce canton. La chanvre étant tout à fait crue, L’hirondelle ajouta: Ceci ne va pas bien; Mauvaise graine est tôt venue. Mais puisque jusqu’ici l’on ne m’a crue en rien, Dès que vous verrez que la terre Sera couverte, et qu’à leurs blés Les gens n’étant plus occupés Feront aux oisillons la guerre; Quand reginglettes et réseaux Attraperont petits oiseaux, Ne volez plus de place en place, Demeurez au logis ou changez de climat: Imitez le canard, la grue et la bécasse. Mais vous n’êtes pas en état De passer, comme nous, les déserts et les ondes, Ni d’aller chercher d’autres mondes, C’est pourquoi vous n’avez qu’un parti qui soit sûr: C’est de vous renfermer au trou de quelque mur. Les oisillons loin de l’entendre, Se mirent à jaser aussi confusément Que faisoient les Troyens quand la pauvre Cassandre Ouvroit la bouche seulement. Il en prit aux uns comme aux autres: Maint oisillon se vit esclave retenu.

Nous n’écoutons d’instincts que ceux qui sont les nôtres,

Et ne croyons le mal que quand il est venu.





IX

LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS.

Table des matières

Autrefois le rat de ville

Invita le rat des champs,

D’une façon fort civile,

A des reliefs d’ortolans.

Sur un tapis de Turquie

Le couvert se trouva mis.

Je laisse à penser la vie

Que firent ces deux amis.

Le régal fut fort honnête:

Rien ne manquoit au festin;

Mais quelqu’un troubla la fête

Pendant qu’ils étoient en train.

A la porte de la salle

Ils entendirent du bruit:

Le rat de ville détale;

Son camarade le suit.

Le bruit cesse, on se retire.

Rats en campagne aussitôt;

Et le citadin de dire:

Achevons tout notre rôt.

C’est assez, dit le rustique;

Demain vous viendrez chez moi.

Ce n’est pas que je me pique

De tous vos festins de roi;

Mais rien ne vient m’interrompre,

Je mange tout à loisir.

Adieu donc. Fi du plaisir

Que la crainte peut corrompre!





X

LE LOUP ET L’AGNEAU.

Table des matières

La raison du plus fort est toujours la meilleure;

Nous l’allons montrer tout à l’heure.

Un agneau se désaltéroit

Dans le courant d’une onde pure.

Un loup survient à jeun, qui cherchoit aventure,

Et que la faim en ces lieux attiroit.

Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage?

Dit cet animal plein de rage:

Tu seras châtié de ta témérité.—

Sire, répond l’agneau, que Votre Majesté

Ne se mette pas en colère;

Mais plutôt qu’elle considère

Que je me vas désaltérant

Dans le courant,

Plus de vingt pas au-dessous d’elle;

Et que, par conséquent, en aucune façon

Je ne puis troubler sa boisson.—

Tu la troubles! reprit cette bête cruelle;

Et je sais que de moi tu médis l’an passé.—

Comment l’aurois-je fait si je n’étois pas né?

Reprit l’agneau; je tette encor ma mère.—

Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.—

Je n’en ai point.—C’est donc quelqu’un des tiens;

Car vous ne m’épargnez guère,

Vous, vos bergers et vos chiens.

On me l’a dit: il faut que je me venge.

Là-dessus, au fond des forêts,

Le loup l’emporte, et puis le mange,

Sans autre forme de procès.





XI

L’HOMME ET SON IMAGE.

Table des matières

POUR M. LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD[5].

Un homme qui s’aimoit sans avoir de rivaux

Passoit dans son esprit pour le plus beau du monde:

Il accusoit toujours les miroirs d’être faux,

Vivant plus que content dans son erreur profonde.

Afin de le guérir, le sort officieux

Présentoit partout à ses yeux

Les conseillers muets dont se servent nos dames:

Miroirs dans les logis, miroirs chez les marchands,

Miroirs aux poches des galants,

Miroirs aux ceintures des femmes.

Que fait notre Narcisse? Il se va confiner

Aux lieux les plus cachés qu’il peut imaginer,

N’osant plus des miroirs éprouver l’aventure.

Mais un canal, formé par une source pure,

Se trouve en ces lieux écartés:

Il s’y voit, il se fâche; et ses yeux irrités

Pensent apercevoir une chimère vaine.

Il fait tout ce qu’il peut pour éviter cette eau;

Mais quoi! le canal est si beau,

Qu’il ne le quitte qu’avec peine.

On voit bien où je veux venir.

Je parle à tous; et cette erreur extrême

Est un mal que chacun se plaît d’entretenir.

Notre âme, c’est cet homme amoureux de lui-même;

Tant de miroirs, ce sont les sottises d’autrui,

Miroirs, de nos défauts les peintres légitimes;

Et quant au canal, c’est celui

Que chacun sait, le livre des Maximes.




XII

LE DRAGON A PLUSIEURS TÊTES, ET LE DRAGON A PLUSIEURS QUEUES.

Table des matières

Un envoyé du grand-seigneur

Préféroit, dit l’histoire, un jour chez l’empereur,

Les forces de son maître à celles de l’empire.

Un Allemand se mit à dire:

Notre prince a des dépendants

Qui, de leur chef, sont si puissants

Que chacun d’eux pourroit soudoyer une armée.

Le chiaoux, homme de sens,

Lui dit: Je sais par renommée

Ce que chaque électeur peut de monde fournir;

Et cela me fait souvenir

D’une aventure étrange, et qui pourtant est vraie.

J’étois dans un lieu sûr, lorsque je vis passer

Les cent têtes d’une hydre au travers d’une haie.

Mon sang commence à se glacer;

Et je crois qu’à moins on s’effraie.

Je n’en eus toutefois que la peur sans le mal:

Jamais le corps de l’animal

Ne put venir vers moi, ni trouver d’ouverture.

Je rêvois à cette aventure

Quand un autre dragon, qui n’avoit qu’un seul chef,

Et bien plus d’une queue, à passer se présente.

Me voilà saisi derechef

D’étonnement et d’épouvante.

Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi:

Rien ne les empêcha; l’un fit chemin à l’autre.

Je soutiens qu’il en est ainsi

De votre empereur et du nôtre.





XIII

LES VOLEURS ET L’ANE.

Table des matières

Pour un âne enlevé deux voleurs se battoient:

L’un vouloit le garder, l’autre le vouloit vendre.

Tandis que coups de poings trottoient,

Et que nos champions songeoient à se défendre,

Arrive un troisième larron

Qui saisit maître Aliboron[6]. L’âne, c’est quelquefois une pauvre province: Les voleurs sont tel et tel prince, Comme le Transylvain, le Turc et le Hongrois. Au lieu de deux, j’en ai rencontré trois: Il est assez de cette marchandise. De nul d’eux n’est souvent la province conquise: Un quart[7] voleur survient, qui les accorde net En se saisissant du baudet.





XIV

SIMONIDE PRÉSERVÉ PAR LES DIEUX.

Table des matières

On ne peut trop louer trois sortes de personnes:

Les dieux, sa maîtresse et son roi.

Malherbe le disoit: j’y souscris, quant à moi;

Ce sont maximes toujours bonnes.

La louange chatouille et gagne les esprits:

Les faveurs d’une belle en sont souvent le prix.

Voyons comment les dieux l’ont quelquefois payée.

Simonide avoit entrepris

L’éloge d’un athlète; et, la chose essayée,

Il trouva son sujet plein de récits tout nus.

Les parents de l’athlète étoient gens inconnus,

Son père, un bon bourgeois; lui, sans autre mérite:

Matière infertile et petite.

Le poëte d’abord parla de son héros.

Après en avoir dit ce qu’il en pouvoit dire,

Il se jette à côté, se met sur le propos

De Castor et Pollux; ne manque pas d’écrire

Que leur exemple étoit aux lutteurs glorieux;

Élève leurs combats, spécifiant les lieux

Où ces frères s’étoient signalés davantage:

Enfin l’éloge de ces dieux

Faisoit les deux tiers de l’ouvrage.

L’athlète avoit promis d’en payer un talent:

Mais, quand il le vit, le galant

N’en donna que le tiers, et dit fort franchement

Que Castor et Pollux acquittassent le reste.

Faites-vous contenter par ce couple céleste.

Je vous veux traiter cependant:

Venez souper chez moi; nous ferons bonne vie.

Les conviés sont gens choisis,

Mes parents, mes meilleurs amis;

Soyez donc de la compagnie.

Simonide promit. Peut-être qu’il eut peur

De perdre, outre son dû, le gré de sa louange.

Il vient: l’on festine, l’on mange.

Chacun étant en belle humeur,

Un domestique accourt, l’avertit qu’à la porte

Deux hommes demandoient à le voir promptement.

Il sort de table; et la cohorte

N’en perd pas un seul coup de dent.

Ces deux hommes étoient les gémeaux de l’éloge.

Tous deux lui rendent grâce; et, pour prix de ses vers,

Ils l’avertissent qu’il déloge,

Et que cette maison va tomber à l’envers.

La prédiction en fut vraie.

Un pilier manque; et le plafonds,

Ne trouvant plus rien qui l’étaie,

Tombe sur le festin, brise plats et flacons,

N’en fait pas moins aux échansons.

Ce ne fut pas le pis: car, pour rendre complète

La vengeance due au poëte,

Une poutre cassa les jambes à l’athlète,

Et renvoya les conviés

Pour la plupart estropiés.

La renommée eut soin de publier l’affaire.

Chacun cria: Miracle! On doubla le salaire

Que méritoient les vers d’un homme aimé des dieux.

Il n’étoit fils de bonne mère

Qui, les payant à qui mieux mieux,

Pour ses ancêtres n’en fît faire.

Je reviens à mon texte: et dis premièrement,

Qu’on ne sauroit manquer de louer largement

Les dieux et leurs pareils; de plus, que Melpomène

Souvent, sans déroger, trafique de sa peine;

Enfin, qu’on doit tenir notre art en quelque prix.

Les grands se font honneur dès lors qu’ils nous font grâce:

Jadis l’Olympe et le Parnasse

Étoient frères et bons amis.



XV

LA MORT ET LE MALHEUREUX.

Table des matières

Un malheureux appeloit tous les jours

La Mort à son secours.

O Mort! lui disoit-il, que tu me sembles belle!

Viens vite, viens finir ma fortune cruelle!

La Mort crut, en venant, l’obliger en effet.

Elle frappe à sa porte, elle entre, elle se montre.

Que vois-je! cria-t-il: ôtez-moi cet objet!

Qu’il est hideux! que sa rencontre

Me cause d’horreur et d’effroi!

N’approche pas, ô Mort! ô Mort, retire-toi!

Mécénas fut un galant homme;

Il a dit quelque part: Qu’on me rende impotent,

Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu’en somme

Je vive, c’est assez, je suis plus que content.

Ne viens jamais, ô Mort! on t’en dit tout autant.

Ce sujet a été traité d’une autre façon par Ésope, comme la fable suivante le fera voir. Je composai celle-ci pour une raison qui me contraignoit de rendre la chose ainsi générale. Mais quelqu’un me fit connoître que j’eusse beaucoup mieux fait de suivre mon original, et que je laissois passer un des plus beaux traits qui fût dans Ésope. Cela m’obligea d’y avoir recours. Nous ne saurions aller plus avant que les anciens: ils ne nous ont laissé pour notre part que la gloire de les bien suivre. Je joins toutefois ma fable à celle d’Ésope, non que la mienne le mérite, mais à cause du mot de Mécénas, que j’y fais entrer, et qui est si beau et si à propos, que je n’ai pas cru le devoir omettre.





XVI

LA MORT ET LE BUCHERON.

Table des matières

Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée,

Sous le faix du fagot aussi bien que des ans

Gémissant et courbé, marchoit à pas pesants,

Et tâchoit de gagner sa chaumine enfumée.

Enfin, n’en pouvant plus d’efforts et de douleur,

Il met bas son fagot, il songe à son malheur.

Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde?

En est-il un plus pauvre en la machine ronde?

Point de pain quelquefois, et jamais de repos:

Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,

Le créancier et la corvée,

Lui font d’un malheureux la peinture achevée.

Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder,

Lui demande ce qu’il faut faire.

C’est, dit-il, afin de m’aider

A recharger ce bois; tu ne tarderas guère.

Le trépas vient tout guérir,

Mais ne bougeons d’où nous sommes:

Plutôt souffrir que mourir,

C’est la devise des hommes.





XVII

L’HOMME ENTRE DEUX AGES ET SES DEUX MAITRESSES.

Table des matières

Un homme de moyen âge,

Et tirant sur le grison,

Jugea qu’il étoit saison

De songer au mariage.

Il avoit du comptant,

Et partant

De quoi choisir; toutes vouloient lui plaire:

En quoi notre amoureux ne se pressoit pas tant:

Bien adresser n’est pas petite affaire.

Deux veuves sur son cœur eurent le plus de part:

L’une encore verte; et l’autre un peu bien mûre,

Mais qui réparoit par son art

Ce qu’avoit détruit la nature.

Ces deux veuves, en badinant,

En riant, en lui faisant fête,

L’alloient quelquefois têtonnant,

C’est-à-dire ajustant sa tête.

La vieille, à tous moments, de sa part emportoit

Un peu du poil noir qui restoit,

Afin que son amant en fût plus à sa guise.

La jeune saccageoit les poils blancs à son tour.

Toutes deux firent tant, que notre tête grise

Demeura sans cheveux, et se douta du tour.

Je vous rends, leur dit-il, mille grâces, les belles,

Qui m’avez si bien tondu.

J’ai plus gagné que perdu.

Car d’hymen point de nouvelles.

Celle que je prendrois voudroit qu’à sa façon

Je vécusse, et non à la mienne.

Il n’est tête chauve qui tienne:

Je vous suis obligé, belles, de la leçon.




XVIII

LE RENARD ET LA CIGOGNE.

Table des matières

Compère le renard se mit un jour en frais,

Et retint à dîner commère la cigogne.

Le régal fut petit, et sans beaucoup d’apprêts:

Le galant, pour toute besogne,

Avoit un brouet clair: il vivoit chichement.

Ce brouet fut par lui servi sur une assiette:

La cigogne au long bec n’en put attraper miette,

Et le drôle eut lapé le tout en un moment.

Pour se venger de cette tromperie,

A quelque temps de là, la cigogne le prie.

Volontiers, lui dit-il; car avec mes amis

Je ne fais point cérémonie.

A l’heure dite, il courut au logis

De la cigogne son hôtesse;

Loua très-fort sa politesse,

Trouva le dîner cuit à point:

Bon appétit surtout; renards n’en manquent point.

Il se réjouissoit à l’odeur de la viande

Mise en menus morceaux, et qu’il croyoit friande.

On servit, pour l’embarrasser,

En un vase à long col et d’étroite embouchure.

Le bec de la cigogne y pouvoit bien passer;

Mais le museau du sire étoit d’autre mesure.

Il lui fallut à jeun retourner au logis

Honteux comme un renard qu’une poule auroit pris,

Serrant la queue et portant bas l’oreille.

Trompeurs, c’est pour vous que j’écris:

Attendez-vous à la pareille.





XIX

L’ENFANT ET LE MAITRE D’ÉCOLE.

Table des matières

Dans ce récit je prétends faire voir

D’un certain sot la remontrance vaine.

Un jeune enfant dans l’eau se laissa choir,

En badinant sur les bords de la Seine.

Le Ciel permit qu’un saule se trouva,

Dont le branchage, après Dieu, le sauva.

S’étant pris, dis-je, aux branches de ce saule,

Par cet endroit passe un maître d’école;

L’enfant lui crie: Au secours! je péris.

Le magister, se tournant à ses cris,

D’un ton fort grave à contre-temps s’avise

De le tancer: Ah! le petit babouin!

Voyez, dit-il, où l’a mis sa sottise!

Et puis prenez de tels fripons le soin!

Que les parents sont malheureux qu’il faille

Toujours veiller à semblable canaille!

Qu’ils ont de maux! et que je plains leur sort!

Ayant tout dit, il mit l’enfant à bord.

Je blâme ici plus de gens qu’on ne pense.

Tout babillard, tout censeur, tout pédant,

Se peut connoître au discours que j’avance.

Chacun des trois fait un peuple fort grand:

Le Créateur en a béni l’engeance.

En toute affaire, ils ne font que songer

Au moyen d’exercer leur langue.

Eh! mon ami, tire-moi de danger;

Tu feras après ta harangue.




XX

LE COQ ET LA PERLE.

Table des matières

Un jour un coq détourna

Une perle, qu’il donna

Au beau premier lapidaire.

Je la crois fine, dit-il;

Mais le moindre grain de mil

Seroit bien mieux mon affaire.

Un ignorant hérita

D’un manuscrit, qu’il porta

Chez son voisin le libraire.

Je crois, dit-il, qu’il est bon;

Mais le moindre ducaton

Seroit bien mieux mon affaire.





XXI

LES FRELONS ET LES MOUCHES A MIEL.

Table des matières

A l’œuvre on connoît l’artisan.

Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent:

Des frelons les réclamèrent;

Des abeilles s’opposant,

Devant certaine guêpe on traduisit la cause.

Il étoit malaisé de décider la chose:

Les témoins déposoient qu’autour de ces rayons

Des animaux ailés, bourdonnants, un peu longs,

De couleur fort tannée, et tels que les abeilles,

Avoient longtemps paru. Mais quoi! dans les frelons

Ces enseignes étoient pareilles.

La guêpe, ne sachant que dire à ces raisons,

Fit enquête nouvelle, et, pour plus de lumière,

Entendit une fourmilière.

Le point n’en put être éclairci.

De grâce, à quoi bon tout ceci?

Dit une abeille fort prudente.

Depuis tantôt six mois que la cause est pendante,

Nous voici comme aux premiers jours.

Pendant cela le miel se gâte.

Il est temps désormais que le juge se hâte:

N’a-t-il point assez léché l’ours?

Sans tant de contredits et d’interlocutoires,

Et de fatras et de grimoires,

Travaillons, les frelons et nous:

On verra qui sait faire, avec un suc si doux,

Des cellules si bien bâties.

Le refus des frelons fit voir

Que cet art passoit leur savoir;

Et la guêpe adjugea le miel à leurs parties.

Plût à Dieu qu’on réglât ainsi tous les procès!

Que des Turcs en cela l’on suivît la méthode!

Le simple sens commun nous tiendroit lieu de code:

Il ne faudroit point tant de frais,

Au lieu qu’on nous mange, on nous gruge;

On nous mine par des longueurs;

On fait tant, à la fin, que l’huître est pour le juge,

Les écailles pour les plaideurs[8].





XXII

LE CHÊNE ET LE ROSEAU.

Table des matières

Le chêne un jour dit au roseau:

Vous avez bien sujet d’accuser la nature;

Un roitelet pour vous est un pesant fardeau;

Le moindre vent qui d’aventure

Fait rider la face de l’eau

Vous oblige à baisser la tête,

Cependant que mon front, au Caucase pareil,

Non content d’arrêter les rayons du soleil,

Brave l’effort de la tempête.

Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr.

Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage

Dont je couvre le voisinage,

Vous n’auriez pas tant à souffrir:

Je vous défendrois de l’orage;

Mais vous naissez le plus souvent

Sur les humides bords des royaumes du vent.

La nature envers vous me semble bien injuste.—

Votre compassion, lui répondit l’arbuste,

Part d’un bon naturel; mais quittez ce souci;

Les vents me sont moins qu’à vous redoutables:

Je plie et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici

Contre leurs coups épouvantables

Résisté sans courber le dos;

Mais attendons la fin. Comme il disoit ces mots,

Du bout de l’horizon accourt avec furie

Le plus terrible des enfants

Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.

L’arbre tient bon, le roseau plie.

Le vent redouble ses efforts,

Et fait si bien qu’il déracine

Celui de qui la tête au ciel étoit voisine,

Et dont les pieds touchoient à l’empire des morts.

FIN DU LIVRE PREMIER.





I

CONTRE CEUX QUI ONT LE GOUT DIFFICILE.

Table des matières

Quand j’aurois en naissant reçu de Calliope

Les dons qu’à ses amants cette muse a promis,

Je les consacrerois aux mensonges d’Ésope:

Le mensonge et les vers de tout temps sont amis.

Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse

Que de savoir orner toutes ces fictions.

On peut donner du lustre à leurs inventions:

On le peut, je l’essaie; un plus savant le fasse.

Cependant jusqu’ici d’un langage nouveau

J’ai fait parler le loup et répondre l’agneau:

J’ai passé plus avant: les arbres et les plantes

Sont devenus chez moi créatures parlantes.

Qui ne prendroit ceci pour un enchantement?

Vraiment, me diront nos critiques,

Vous parlez magnifiquement

De cinq ou six contes d’enfant.

Censeurs, en voulez-vous qui soient plus authentiques,

Et d’un style plus haut? En voici. Les Troyens,

Après dix ans de guerre autour de leurs murailles,

Avoient lassé les Grecs, qui par mille moyens,

Par mille assauts, par cent batailles,

N’avoient pu mettre à bout cette fière cité;

Quand un cheval de bois par Minerve inventé,

D’un rare et nouvel artifice,

Dans ses énormes flancs reçut le sage Ulysse,

Le vaillant Diomède, Ajax l’impétueux,

Que ce colosse monstrueux

Avec leurs escadrons devoit porter dans Troie,

Livrant à leur fureur ses dieux mêmes en proie:

Stratagème inouï, qui des fabricateurs

Paya la constance et la peine...—

C’est assez, me dira quelqu’un de nos auteurs:

La période est longue, il faut reprendre haleine;

Et puis votre cheval de bois,

Vos héros avec leurs phalanges,

Ce sont des contes plus étranges

Qu’un renard qui cajole un corbeau sur sa voix:

De plus, il vous sied mal d’écrire en si haut style.

Eh bien! baissons d’un ton. La jalouse Amarylle

Songeoit à son Alcippe, et croyoit de ses soins

N’avoir que ses moutons et son chien pour témoins.

Tircis, qui l’aperçut, se glisse entre les saules;

Il entend la bergère adressant ces paroles

Au doux zéphyr, et le priant

De les porter à son amant...

Je vous arrête à cette rime,

Dira mon censeur à l’instant;

Je ne la tiens pas légitime,

Ni d’une assez grande vertu:

Remettez, pour le mieux, ces deux vers à la fonte...

Maudit censeur, te tairas-tu?

Ne saurois-je achever mon conte?

C’est un dessein très-dangereux

Que d’entreprendre de te plaire.

Les délicats sont malheureux:

Rien ne sauroit les satisfaire.





II

CONSEIL TENU PAR LES RATS.

Table des matières

Un chat nommé Rodilardus[9] Faisoit de rats telle déconfiture, Que l’on n’en voyoit presque plus, Tant il en avoit mis dedans la sépulture. Le peu qu’il en restoit, n’osant quitter son trou, Ne trouvoit à manger que le quart de son soûl; Et Rodilard passoit, chez la gent misérable, Non pour un chat, mais pour un diable. Or, un jour qu’au haut et au loin Le galant alla chercher femme, Pendant tout le sabbat qu’il fit avec sa dame, Le demeurant des rats tint chapitre en un coin Sur la nécessité présente. Dès l’abord leur doyen, personne fort prudente, Opina qu’il falloit, et plus tôt que plus tard, Attacher un grelot au cou de Rodilard; Qu’ainsi, quand il iroit en guerre, De sa marche avertis, ils s’enfuiroient sous terre; Qu’il n’y savoit que ce moyen. Chacun fut de l’avis de monsieur le doyen: Chose ne leur parut à tous plus salutaire. La difficulté fut d’attacher le grelot. L’un dit: Je n’y vas point, je ne suis pas si sot; L’autre: Je ne saurois. Si bien que sans rien faire On se quitta. J’ai maints chapitres vus, Qui pour néant se sont ainsi tenus; Chapitres, non de rats, mais chapitres de moines, Voire chapitres de chanoines.

Ne faut-il que délibérer?

La cour en conseillers foisonne:

Est-il besoin d’exécuter?

L’on ne rencontre plus personne.




III

LE LOUP PLAIDANT CONTRE LE RENARD
PAR-DEVANT LE SINGE.

Table des matières

Un loup disoit que l’on l’avoit volé:

Un renard, son voisin, d’assez mauvaise vie,

Pour ce prétendu vol par lui fut appelé.

Devant le singe il fut plaidé,

Non point par avocats, mais par chaque partie.

Thémis n’avoit point travaillé,

De mémoire de singe, à fait plus embrouillé.

Le magistrat suoit en son lit de justice.

Après qu’on eut bien contesté,

Répliqué, crié, tempêté,

Le juge instruit de leur malice,

Leur dit: Je vous connois de longtemps, mes amis;

Et tous deux vous paîrez l’amende:

Car toi, loup, tu te plains, quoiqu’on ne t’ait rien pris;

Et toi, renard, as pris ce que l’on te demande.

Le juge prétendoit qu’à tort et à travers

On ne sauroit manquer, condamnant un pervers.

Quelques personnes de bon sens ont cru que l’impossibilité et la contradiction qui est dans le jugement de ce singe étoient une chose à censurer: mais je ne m’en suis servi qu’après Phèdre, et c’est en cela que consiste le bon mot, selon mon avis.





IV

LES DEUX TAUREAUX ET UNE GRENOUILLE.

Table des matières

Deux taureaux combattoient à qui posséderoit

Une génisse avec l’empire.

Une grenouille en soupiroit.

Qu’avez-vous? se mit à lui dire

Quelqu’un du peuple coassant.—

Eh! ne voyez-vous pas, dit-elle,

Que la fin de cette querelle

Sera l’exil de l’un; que l’autre, le chassant,

Le fera renoncer aux campagnes fleuries?

Il ne régnera plus sur l’herbe des prairies,

Viendra dans nos marais régner sur les roseaux;

Et, nous foulant aux pieds jusques au fond des eaux,

Tantôt l’une, et puis l’autre, il faudra qu’on pâtisse

Du combat qu’a causé madame la génisse.

Cette crainte étoit de bon sens.

L’un des taureaux en leur demeure

S’alla cacher à leurs dépens:

Il en écrasoit vingt par heure.

Hélas! on voit que de tout temps

Les petits ont pâti des sottises des grands.





V

LA CHAUVE-SOURIS ET LES DEUX BELETTES.

Table des matières

Une chauve-souris donna tête baissée

Dans un nid de belette, et, sitôt qu’elle y fut,

L’autre, envers les souris de longtemps courroucée,

Pour la dévorer accourut.

Quoi! vous osez, dit-elle, à mes yeux vous produire,

Après que votre race a tâché de me nuire!

N’êtes-vous pas souris? parlez sans fiction.

Oui, vous l’êtes; ou bien je ne suis pas belette.—

Pardonnez-moi, dit la pauvrette,

Ce n’est pas ma profession.

Moi, souris! des méchants vous ont dit ces nouvelles.

Grâce à l’auteur de l’univers,

Je suis oiseau, voyez mes ailes:

Vive la gent qui fend les airs!

Sa raison plut et sembla bonne.

Elle fait si bien, qu’on lui donne

Liberté de se retirer.

Deux jours après, notre étourdie

Aveuglément se va fourrer

Chez une autre belette aux oiseaux ennemie.

La voilà derechef en danger de sa vie.

La dame du logis, avec son long museau,

S’en alloit la croquer en qualité d’oiseau,

Quand elle protesta qu’on lui faisoit outrage.

Moi, pour telle passer! Vous n’y regardez pas.

Qui fait l’oiseau? C’est le plumage.

Je suis souris, vivent les rats!

Jupiter confonde les chats!

Par cette adroite repartie

Elle sauva deux fois sa vie.

Plusieurs se sont trouvés qui, d’écharpe changeants,

Aux dangers, ainsi qu’elle, ont souvent fait la figue.

Le sage dit, selon les gens:

Vive le roi! vive la ligue!



VI

L’OISEAU BLESSÉ D’UNE FLÈCHE.

Table des matières

Mortellement atteint d’une flèche empennée,

Un oiseau déploroit sa triste destinée,

Et disoit, en souffrant un surcroît de douleur:

Faut-il contribuer à son propre malheur!

Cruels humains! vous tirez de nos ailes

De quoi faire voler ces machines mortelles!

Mais ne vous moquez point, engeance sans pitié:

Souvent il vous arrive un sort comme le nôtre.

Des enfants de Japet toujours une moitié

Fournira des armes à l’autre.





VII

LA LICE ET SA COMPAGNE.

Table des matières

Une lice étant sur son terme,

Et ne sachant où mettre un fardeau si pressant,

Fait si bien qu’à la fin sa compagne consent

De lui prêter sa hutte, où la lice s’enferme.

Au bout de quelque temps sa compagne revient.

La lice lui demande encore une quinzaine;

Ses petits ne marchoient, disoit-elle, qu’à peine:

Pour faire court, elle l’obtient.

Ce second terme échu, l’autre lui redemande

Sa maison, sa chambre, son lit.

La lice cette fois montre les dents, et dit:

Je suis prête à sortir avec toute ma bande,

Si vous pouvez nous mettre hors.

Ses enfants étoient déjà forts.

Ce qu’on donne aux méchants, toujours on le regrette:

Pour tirer d’eux ce qu’on leur prête

Il faut que l’on en vienne aux coups;

Il faut plaider, il faut combattre.

Laissez-leur prendre un pied chez vous,

Ils en auront bientôt pris quatre.





VIII

L’AIGLE ET L’ESCARBOT.

Table des matières

L’aigle donnoit la chasse à maître Jean lapin,

Qui droit à son terrier s’enfuyoit au plus vite.

Le trou de l’escarbot se rencontre en chemin.

Je laisse à penser si ce gîte

Etoit sûr: mais où mieux? Jean lapin s’y blottit.

L’aigle fondant sur lui nonobstant cet asile,

L’escarbot intercède, et dit:

Princesse des oiseaux, il vous est fort facile

D’enlever malgré moi ce pauvre malheureux:

Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie,

Et puisque Jean lapin vous demande la vie,

Donnez-la-lui, de grâce, ou l’ôtez à tous deux:

C’est mon voisin, c’est mon compère.

L’oiseau de Jupiter, sans répondre un seul mot,

Choque de l’aile l’escarbot,

L’étourdit, l’oblige à se taire,

Enlève Jean lapin. L’escarbot indigné

Vole au nid de l’oiseau, fracasse, en son absence,

Ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance:

Pas un seul ne fut épargné.

L’aigle étant de retour, et voyant ce ménage,

Remplit le ciel de cris; et, pour comble de rage,

Ne sait sur qui venger le tort qu’elle a souffert.

Elle gémit en vain; sa plainte au vent se perd.

Il fallut pour cet an vivre en mère affligée.

L’an suivant, elle mit son nid en lieu plus haut.

L’escarbot prend son temps, fait faire aux œufs le saut:

La mort de Jean lapin derechef est vengée.

Ce second deuil fut tel que l’écho de ces bois

N’en dormit de plus de six mois.

L’oiseau qui porte Ganymède

Du monarque des dieux enfin implore l’aide,

Dépose en son giron ses œufs, et croit qu’en paix

Ils seront dans ce lieu; que, pour ses intérêts,

Jupiter se verra contraint de les défendre:

Hardi qui les iroit là prendre.

Aussi ne les y prit-on pas.

Leur ennemi changea de note,

Sur la robe du dieu fit tomber une crotte:

Le dieu, la secouant, jeta les œufs à bas.

Quand l’aigle sut l’inadvertance,

Elle menaça Jupiter

D’abandonner sa cour, d’aller vivre au désert;

Avec mainte autre extravagance.

Le pauvre Jupiter se tut:

Devant son tribunal l’escarbot comparut,

Fit sa plainte et conta l’affaire.

On fit entendre à l’aigle, enfin, qu’elle avoit tort.

Mais les deux ennemis ne voulant point d’accord,

Le monarque des dieux s’avisa, pour bien faire,

De transporter le temps où l’aigle fait l’amour

En une autre saison, quand la race escarbote

Est en quartier d’hiver, et, comme la marmotte,

Se cache et ne voit point le jour.





IX

LE LION ET LE MOUCHERON.

Table des matières

Va-t’en, chétif insecte, excrément de la terre!

C’est en ces mots que le lion

Parloit un jour au moucheron.

L’autre lui déclara la guerre:

Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi

Me fasse peur ni me soucie?

Un bœuf est plus puissant que toi;

Je le mène à ma fantaisie.

A peine il achevoit ces mots

Que lui-même il sonna la charge,

Fut le trompette et le héros.

Dans l’abord il se met au large;

Puis prend son temps, fond sur le cou

Du lion qu’il rend presque fou.

Le quadrupède écume, et son œil étincelle;

Il rugit. On se cache, on tremble à l’environ,

Et cette alarme universelle

Est l’ouvrage d’un moucheron.

Un avorton de mouche en cent lieux le harcèle,

Tantôt pique l’échine et tantôt le museau,

Tantôt entre au fond du naseau.

La rage alors se trouve à son faîte montée.

L’invisible ennemi triomphe, et rit de voir

Qu’il n’est griffe ni dent en la bête irritée

Qui de la mettre en sang ne fasse son devoir.

Le malheureux lion se déchire lui-même,

Fait résonner sa queue à l’entour de ses flancs,

Bat l’air, qui n’en peut mais; et sa fureur extrême

Le fatigue, l’abat: le voilà sur les dents.

L’insecte du combat se retire avec gloire:

Comme il sonna la charge, il sonne la victoire,

Va partout l’annoncer, et rencontre en chemin

L’embuscade d’une araignée;

Il y rencontre aussi sa fin.

Quelle chose par là nous peut être enseignée?

J’en vois deux, dont l’une est qu’entre nos ennemis

Les plus à craindre sont souvent les plus petits;

L’autre, qu’aux grands périls tel a pu se soustraire,

Qui périt pour la moindre affaire.





X

L’ANE CHARGÉ D’ÉPONGES ET L’ANE CHARGÉ DE SEL.

Table des matières

Un ânier, son sceptre à la main,

Menoit, en empereur romain,

Deux coursiers à longues oreilles.

L’un, d’éponges chargé, marchoit comme un courrier;

Et l’autre, se faisant prier,

Portoit, comme on dit, les bouteilles[10]: Sa charge étoit de sel. Nos gaillards pèlerins, Par monts, par vaux et par chemins, Au gué d’une rivière à la fin arrivèrent, Et fort empêchés se trouvèrent. L’ânier, qui tous les jours traversoit ce gué-là, Sur l’âne à l’éponge monta, Chassant devant lui l’autre bête, Qui, voulant en faire à sa tête, Dans un trou se précipita, Revint sur l’eau, puis échappa: Car, au bout de quelques nagées, Tout son sel se fondit si bien Que le baudet ne sentit rien Sur ses épaules soulagées. Camarade épongier prit exemple sur lui, Comme un mouton qui va dessus la foi d’autrui. Voilà mon âne à l’eau; jusqu’au col il se plonge, Lui, le conducteur et l’éponge. Tous trois burent d’autant: l’ânier et le grison Firent à l’éponge raison. Celle-ci devint si pesante, Et de tant d’eau s’emplit d’abord, Que l’âne succombant ne put gagner le bord. L’ânier l’embrassoit, dans l’attente D’une prompte et certaine mort. Quelqu’un vint au secours: qui ce fut, il n’importe; C’est assez qu’on ait vu par là qu’il ne faut point Agir chacun de même sorte. J’en voulois venir à ce point.



XI

LE LION ET LE RAT.

Table des matières

Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde:

On a souvent besoin d’un plus petit que soi.

De cette vérité deux fables feront foi,

Tant la chose en preuves abonde.

Entre les pattes d’un lion

Un rat sortit de terre assez à l’étourdie.

Le roi des animaux, en cette occasion,

Montra ce qu’il étoit, et lui donna la vie.

Ce bienfait ne fut pas perdu.

Quelqu’un auroit-il jamais cru

Qu’un lion d’un rat eût affaire?

Cependant il avint qu’au sortir des forêts

Ce lion fut pris dans des rets,

Dont ses rugissements ne le purent défaire.

Sire rat accourut, et fit tant par ses dents

Qu’une maille rongée emporta tout l’ouvrage.

Patience et longueur de temps

Font plus que force ni que rage.





XII

LA COLOMBE ET LA FOURMI.

Table des matières

L’autre exemple est tiré d’animaux plus petits.

Le long d’un clair ruisseau buvoit une colombe,

Quand sur l’eau se penchant une fourmis y tombe;

Et dans cet océan on eût vu la fourmis

S’efforcer, mais en vain, de regagner la rive.

La colombe aussitôt usa de charité:

Un brin d’herbe dans l’eau par elle étant jeté,

Ce fut un promontoire où la fourmis arrive.

Elle se sauve. Et là-dessus

Passe un certain croquant qui marchoit les pieds nus:

Ce croquant, par hasard, avoit une arbalète.

Dès qu’il voit l’oiseau de Vénus,

Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête.

Tandis qu’à le tuer mon villageois s’apprête,

La fourmi le pique au talon.

Le vilain retourne la tête:

La colombe l’entend, part, et tire de long.

Le souper du croquant avec elle s’envole:

Point de pigeon pour une obole.





XIII

L’ASTROLOGUE QUI SE LAISSE TOMBER DANS UN PUITS.

Table des matières

Un astrologue un jour se laissa choir

Au fond d’un puits. On lui dit: Pauvre bête,

Tandis qu’à peine à tes pieds tu peux voir,

Penses-tu lire au-dessus de ta tête?

Cette aventure en soi, sans aller plus avant,

Peut servir de leçon à la plupart des hommes.

Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes,

Il en est peu qui fort souvent

Ne se plaisent d’entendre dire

Qu’au livre du Destin les mortels peuvent lire.

Mais ce livre qu’Homère et les siens ont chanté,

Qu’est-ce, que le Hasard parmi l’antiquité,

Et parmi nous la Providence?

Or du hasard il n’est point de science;

S’il en étoit, on auroit tort

De l’appeler hasard, ni fortune, ni sort:

Toutes choses très-incertaines.

Quant aux volontés souveraines

De Celui qui fait tout et rien qu’avec dessein,

Qui le sait, que lui seul? Comment lire en son sein?

Auroit-il imprimé sur le front des étoiles

Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles?

A quelle utilité? Pour exercer l’esprit

De ceux qui de la sphère et du globe ont écrit?

Pour nous faire éviter des maux inévitables?

Nous rendre, dans les biens, de plaisirs incapables?

Et, causant du dégoût pour ces biens prévenus,

Les convertir en maux devant qu’ils soient venus?

C’est erreur, ou plutôt c’est crime de le croire.

Le firmament se meut, les astres font leur cours,

Le soleil nous luit tous les jours,

Tous les jours sa clarté succède à l’ombre noire,

Sans que nous en puissions autre chose inférer

Que la nécessité de luire et d’éclairer,

D’amener les saisons, de mûrir les semences,

De verser sur les corps certaines influences.

Du reste, en quoi répond au sort toujours divers

Ce train toujours égal dont marche l’univers?

Charlatans, faiseurs d’horoscope,

Quittez les cours des princes de l’Europe,

Emmenez avec vous les souffleurs[11] tout d’un temps; Vous ne méritez pas plus de foi que ces gens.

Je m’emporte un peu trop: revenons à l’histoire

De ce spéculateur qui fut contraint de boire.

Outre la vanité de son art mensonger,

C’est l’image de ceux qui bâillent aux chimères,

Cependant qu’ils sont en danger,

Soit pour eux, soit pour leurs affaires.





XIV

LE LIÈVRE ET LES GRENOUILLES.

Table des matières

Un lièvre en son gîte songeoit

(Car que faire en un gîte à moins que l’on ne songe?);

Dans un profond ennui ce lièvre se plongeoit:

Cet animal est triste, et la crainte le ronge.

Les gens d’un naturel peureux

Sont, disoit-il, bien malheureux!

Ils ne sauroient manger morceau qui leur profite;

Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers.

Voilà comme je vis: cette crainte maudite

M’empêche de dormir sinon les yeux ouverts.

Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.

Eh! la peur se corrige-t-elle?

Je crois même qu’en bonne foi

Les hommes ont peur comme moi.

Ainsi raisonnoit notre lièvre,

Et cependant faisoit le guet.

Il étoit douteux, inquiet:

Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnoit la fièvre.

Le mélancolique animal,

En rêvant à cette matière,

Entend un léger bruit: ce lui fut un signal

Pour s’enfuir devers sa tanière.

Il s’en alla passer sur le bord d’un étang.

Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes;

Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.

Oh! dit-il, j’en fais faire autant

Qu’on m’en fait faire! Ma présence

Effraye aussi les gens! je mets l’alarme au camp!

Et d’où me vient cette vaillance?

Comment! des animaux qui tremblent devant moi!

Je suis donc un foudre de guerre!

Il n’est, je le vois bien, si poltron sur la terre

Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi.




XV

LE COQ ET LE RENARD.

Table des matières

Sur la branche d’un arbre étoit en sentinelle

Un vieux coq adroit et matois.

Frère, dit un renard, adoucissant sa voix,

Nous ne sommes plus en querelle:

Paix générale cette fois.

Je viens te l’annoncer; descends, que je t’embrasse:

Ne me retarde point, de grâce;

Je dois faire aujourd’hui vingt postes sans manquer.

Les tiens et toi pouvez vaquer

Sans nulle crainte à vos affaires;

Nous vous y servirons en frères.

Faites-en les feux[12] dès ce soir, Et cependant viens recevoir Le baiser d’amour fraternelle.— Ami, reprit le coq, je ne pouvois jamais Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle Que celle De cette paix; Et ce m’est une double joie De la tenir de toi. Je vois deux lévriers, Qui, je m’assure, sont courriers Que pour ce sujet on envoie: Ils vont vite, et seront dans un moment à nous. Je descends: nous pourrons nous entre-baiser tous.— Adieu, dit le renard; ma traite est longue à faire: Nous nous réjouirons du succès de l’affaire Une autre fois. Le galant aussitôt Tire ses grègues[13], gagne au haut, Mal content de son stratagème. Et notre vieux coq en soi-même Se mit à rire de sa peur; Car c’est double plaisir de tromper le trompeur.



XVI

LE CORBEAU VOULANT IMITER L’AIGLE.

Table des matières

L’oiseau de Jupiter enlevant un mouton,

Un corbeau, témoin de l’affaire,

Et plus foible de reins, mais non pas moins glouton,

En voulut sur l’heure autant faire.

Il tourne à l’entour du troupeau,

Marque entre cent moutons le plus gras, le plus beau,

Un vrai mouton de sacrifice:

On l’avoit réservé pour la bouche des dieux.

Gaillard corbeau disoit, en le couvant des yeux:

Je ne sais qui fut ta nourrice;

Mais ton corps me paroît en merveilleux état:

Tu me serviras de pâture.

Sur l’animal bêlant à ces mots il s’abat.

La moutonnière créature

Pesoit plus qu’un fromage; outre que sa toison

Étoit d’une épaisseur extrême,

Et mêlée à peu près de la même façon

Que la barbe de Polyphême.

Elle empêtra si bien les serres du corbeau,

Que le pauvre animal ne put faire retraite:

Le berger vient, le prend, l’encage bien et beau,

Le donne à ses enfants pour servir d’amusette.

Il faut se mesurer; la conséquence est nette:

Mal prend aux volereaux de faire les voleurs.

L’exemple est un dangereux leurre:

Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs;

Où la guêpe a passé, le moucheron demeure.





XVII

LE PAON SE PLAIGNANT A JUNON.

Table des matières

Le paon se plaignoit à Junon.

Déesse, disoit-il, ce n’est pas sans raison

Que je me plains, que je murmure:

Le chant dont vous m’avez fait don

Déplaît à toute la nature;

Au lieu qu’un rossignol, chétive créature,

Forme des sons aussi doux qu’éclatants,

Est lui seul l’honneur du printemps.

Junon répondit en colère:

Oiseau jaloux, et qui devrois te taire,

Est-ce à toi d’envier la voix du rossignol,

Toi que l’on voit porter à l’entour de ton col

Un arc-en-ciel nué de cent sortes de soies;

Qui te panades, qui déploies

Une si riche queue et qui semble à nos yeux

La boutique d’un lapidaire?

Est-il quelque oiseau sous les cieux

Plus que toi capable de plaire?

Tout animal n’a pas toutes propriétés.

Nous vous avons donné diverses qualités:

Les uns ont la grandeur et la force en partage;

Le faucon est léger, l’aigle plein de courage;

Le corbeau sert pour le présage;

La corneille avertit des malheurs à venir;

Tous sont contents de leur ramage.

Cesse donc de te plaindre; ou bien, pour te punir,

Je t’ôterai ton plumage.





XVIII

LA CHATTE MÉTAMORPHOSÉE EN FEMME.

Table des matières

Un homme chérissoit éperdument sa chatte;

Il la trouvoit mignonne, et belle, et délicate,

Qui miauloit d’un ton fort doux:

Il étoit plus fou que les fous.

Cet homme donc, par prières, par larmes,

Par sortiléges et par charmes,

Fait tant qu’il obtient du destin

Que sa chatte, en un beau matin,

Devient femme; et, le matin même,

Maître sot en fait sa moitié.

Le voilà fou d’amour extrême,

De fou qu’il étoit d’amitié.

Jamais la dame la plus belle

Ne charma tant son favori

Que fait cette épouse nouvelle

Son hypocondre de mari.

Il l’amadoue; elle le flatte:

Il n’y trouve plus rien de chatte;

Et, poussant l’erreur jusqu’au bout,

La croit femme en tout et partout;

Lorsque quelques souris qui rongeoient de la natte

Troublèrent le plaisir des nouveaux mariés.

Aussitôt la femme est sur pieds:

Elle manqua son aventure.

Souris de revenir, femme d’être en posture:

Pour cette fois elle accourut à point;

Car, ayant changé de figure,

Les souris ne la craignoient point.

Ce lui fut toujours une amorce:

Tant le naturel a de force!

Il se moque de tout: certain âge accompli,

Le vase est imbibé, l’étoffe a pris son pli.

En vain de son train ordinaire

On le veut désaccoutumer:

Quelque chose qu’on puisse faire,

On ne sauroit le réformer.

Coups de fourche ni d’étrivières

Ne lui font changer de manières;

Et, fussiez-vous embâtonnés[14], Jamais vous n’en serez les maîtres. Qu’on lui ferme la porte au nez, Il reviendra par les fenêtres.





XIX

LE LION ET L’ANE CHASSANT.

Table des matières

Le roi des animaux se mit un jour en tête

De giboyer: il célébroit sa fête.

Le gibier du lion, ce ne sont pas moineaux,

Mais beaux et bons sangliers, daims et cerfs bons et beaux.

Pour réussir dans cette affaire,

Il se servit du ministère

De l’âne à la voix de Stentor.

L’âne à messer lion fit office de cor.

Le lion le posta, le couvrit de ramée,

Lui commanda de braire, assuré qu’à ce son

Les moins intimidés fuiroient de leur maison.

Leur troupe n’étoit pas encore accoutumée

A la tempête de sa voix;

L’air en retentissoit d’un bruit épouvantable:

La frayeur saisissoit les hôtes de ces bois;

Tous fuyoient, tous tomboient au piége inévitable

Où les attendoit le lion.

N’ai-je pas bien servi dans cette occasion?

Dit l’âne en se donnant tout l’honneur de la chasse.—

Oui, reprit le lion, c’est bravement crié:

Si je ne connaissois ta personne et ta race,

J’en serois moi-même effrayé.

L’âne, s’il eût osé, se fût mis en colère,

Encor qu’on le raillât avec juste raison;

Car qui pourroit souffrir un âne fanfaron?

Ce n’est pas là leur caractère.





XX

TESTAMENT EXPLIQUÉ PAR ÉSOPE.

Table des matières

Si ce qu’on dit d’Ésope est vrai,

C’étoit l’oracle de la Grèce

Lui seul avoit plus de sagesse

Que tout l’aréopage. En voici pour essai

Une histoire des plus gentilles,

Et qui pourra plaire au lecteur.

Un certain homme avoit trois filles,

Toutes trois de contraire humeur:

Une buveuse, une coquette,

La troisième, avare parfaite.

Cet homme par son testament,

Selon les lois municipales,

Leur laissa tout son bien par portions égales,

En donnant à leur mère tant,

Payable quand chacune d’elles

Ne posséderoit plus sa contingente part.

Le père mort, les trois femelles

Courent au testament, sans attendre plus tard.

On le lit, on tâche d’entendre

La volonté du testateur;

Mais en vain: car comment comprendre

Qu’aussitôt que chacune sœur

Ne possédera plus sa part héréditaire,

Il lui faudra payer sa mère?

Ce n’est pas un fort bon moyen

Pour payer que d’être sans bien.

Que vouloit donc dire le père?

L’affaire est consultée; et tous les avocats,

Après avoir tourné le cas

En cent et cent mille manières,

Y jettent leur bonnet, se confessent vaincus,

Et conseillent aux héritières

De partager le bien sans songer au surplus.

Quant à la somme de la veuve,

Voici, leur dirent-ils, ce que le conseil treuve[15]: Il faut que chaque sœur se charge par traité Du tiers payable à volonté; Si mieux n’aime la mère en créer une rente, Dès le décès du mort courante. La chose ainsi réglée, on composa trois lots: En l’un, les maisons de bouteille, Les buffets dressés sous la treille, La vaisselle d’argent, les cuvettes, les brocs, Les magasins de malvoisie, Les esclaves de bouche, et pour dire en deux mots, L’attirail de la goinfrerie; Dans un autre, celui de la coquetterie, La maison de la ville et les meubles exquis, Les eunuques et les coiffeuses, Et les brodeuses, Les joyaux, les robes de prix; Dans le troisième lot, les fermes, le ménage, Les troupeaux et le pâturage, Valets et bêtes de labeur. Ces lots faits, on jugea que le sort pourroit faire Que peut-être pas une sœur N’auroit ce qui lui pourroit plaire. Ainsi chacune prit son inclination, Le tout à l’estimation. Ce fut dans la ville d’Athènes Que cette rencontre arriva. Petits et grands, tout approuva Le partage et le choix; Ésope seul trouva Qu’après bien du temps et des peines Les gens avoient pris justement Le contre-pied du testament. Si le défunt vivoit, disoit-il, que l’Attique Auroit de reproches de lui! Comment! ce peuple qui se pique D’être le plus subtil des peuples d’aujourd’hui, A si mal entendu la volonté suprême D’un testateur! Ayant ainsi parlé, Il fait le partage lui-même, Et donne à chaque sœur un lot contre son gré; Rien qui pût être convenable, Partant rien aux sœurs d’agréable. A la coquette, l’attirail Qui suit les personnes buveuses, La biberonne eut le bétail; La ménagère eut les coiffeuses. Tel fut l’avis du Phrygien, Alléguant qu’il n’étoit moyen Plus sûr pour obliger ces filles A se défaire de leur bien; Qu’elles se marîroient dans les bonnes familles Quand on leur verroit de l’argent; Paîroient leur mère tout comptant; Ne posséderoient plus les effets de leur père, Ce que disoit le testament. Le peuple s’étonna comme il se pouvoit faire Qu’un homme seul eût plus de sens Qu’une multitude de gens.

FIN DU LIVRE DEUXIÈME.





I

LE MEUNIER, SON FILS ET L’ANE.

Table des matières

A M. D. M.[16]

L’invention des arts étant un droit d’aînesse,

Nous devons l’apologue à l’ancienne Grèce.

Mais ce champ ne se peut tellement moissonner,

Que les derniers venus n’y trouvent à glaner.

La feinte est un pays plein de terres désertes,

Tous les jours nos auteurs y font des découvertes.

Je t’en veux dire un trait assez bien inventé;

Autrefois à Racan Malherbe l’a conté.

Ces deux rivaux d’Horace, héritiers de sa lyre,

Disciples d’Apollon, nos maîtres, pour mieux dire,

Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins

(Comme ils se confioient leurs pensers et leurs soins),

Racan commence ainsi: Dites-moi, je vous prie,

Vous qui devez savoir les choses de la vie,

Qui par tous ses degrés avez déjà passé,

Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé;

A quoi me résoudrai-je? Il est temps que j’y pense.

Vous connoissez mon bien, mon talent, ma naissance:

Dois-je dans la province établir mon séjour,

Prendre emploi dans l’armée, ou bien charge à la cour?

Tout au monde est mêlé d’amertume et de charmes:

La guerre a ses douceurs, l’hymen a ses alarmes.

Si je suivois mon goût, je saurois où buter;

Mais j’ai les miens, la cour, le peuple à contenter.

Malherbe là-dessus: Contenter tout le monde!

Écoutez ce récit avant que je réponde.

J’ai lu dans quelque endroit qu’un meunier et son fils,

L’un vieillard, l’autre enfant, non pas des plus petits,

Mais garçon de quinze ans, si j’ai bonne mémoire,

Alloient vendre leur âne, un certain jour de foire.

Afin qu’il fût plus frais et de meilleur débit,

On lui lia les pieds, on vous le suspendit;

Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre.

Pauvres gens! idiots! couple ignorant et rustre!

Le premier qui les vit de rire s’éclata.

Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là?

Le plus âne des trois n’est pas celui qu’on pense.

Le meunier, à ces mots, connoît son ignorance;

Il met sur pieds sa bête, et la fait détaler.

L’âne, qui goûtoit fort l’autre façon d’aller,

Se plaint en son patois. Le meunier n’en a cure;

Il fait monter son fils, il suit: et d’aventure

Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut.

Le plus vieux au garçon s’écria tant qu’il put:

Oh là! oh! descendez, que l’on ne vous le dise,

Jeune homme, qui menez laquais à barbe grise!

C’étoit à vous de suivre, au vieillard de monter.—

Messieurs, dit le meunier, il vous faut contenter.

L’enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte;

Quand, trois filles passant, l’une dit: C’est grand’honte

Qu’il faille voir ainsi clocher ce jeune fils,

Tandis que ce nigaud, comme un évêque assis,

Fait le veau sur son âne, et pense être bien sage.—

Il n’est, dit le meunier, plus de veaux à mon âge.

Passez votre chemin, la fille, et m’en croyez.

Après maints quolibets, coup sur coup renvoyés,

L’homme crut avoir tort, et mit son fils en croupe.

Au bout de trente pas, une troisième troupe

Trouve encore à gloser. L’un dit: Ces gens sont fous!

Le baudet n’en peut plus, il mourra sous leurs coups.

Eh quoi! charger ainsi cette pauvre bourrique!

N’ont-ils point de pitié de leur vieux domestique?

Sans doute qu’à la foire ils vont vendre sa peau.—

Parbleu! dit le meunier, est bien fou du cerveau

Qui prétend contenter tout le monde et son père.

Essayons toutefois si par quelque manière

Nous en viendrons à bout. Ils descendent tous deux.

L’âne, se prélassant, marche seul devant eux.

Un quidam les rencontre, et dit: Est-ce la mode

Que baudet aille à l’aise, et meunier s’incommode?

Qui de l’âne ou du maître est fait pour se lasser?

Je conseille à ces gens de le faire enchâsser.

Ils usent leurs souliers, et conservent leur âne!

Nicolas au rebours: car, quand il va voir Jeanne,

Il monte sur sa bête; et la chanson le dit.

Beau trio de baudets! Le meunier repartit:

Je suis âne, il est vrai, j’en conviens, je l’avoue;

Mais que dorénavant on me blâme, on me loue,

Qu’on dise quelque chose ou qu’on ne dise rien,

J’en veux faire à ma tête. Il le fit, et fit bien.

Quant à vous, suivez Mars, ou l’Amour, ou le prince;

Allez, venez, courez; demeurez en province;

Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement:

Les gens en parleront, n’en doutez nullement.





II

LES MEMBRES ET L’ESTOMAC.

Table des matières

Je devois par la royauté

Avoir commencé mon ouvrage:

A la voir d’un certain côté,

Messer Gaster[17] en est l’image; S’il a quelque besoin, tout le corps s’en ressent.

De travailler pour lui les membres se lassant,

Chacun d’eux résolut de vivre en gentilhomme,

Sans rien faire, alléguant l’exemple de Gaster.

Il faudroit, disoient-ils, sans nous qu’il vécût d’air.

Nous suons, nous peinons comme bêtes de somme;

Et pour qui? Pour lui seul: nous n’en profitons pas;

Notre soin n’aboutit qu’à fournir ses repas.

Chômons, c’est un métier qu’il veut nous faire apprendre.

Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre,

Les bras d’agir, les jambes de marcher.

Tous dirent à Gaster qu’il en allât chercher.

Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent.

Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur;

Il ne se forma plus de nouveau sang au cœur;

Chaque membre en souffrit; les forces se perdirent.

Par ce moyen, les mutins virent

Que celui qu’ils croyoient oisif et paresseux

A l’intérêt commun contribuoit plus qu’eux.

Ceci peut s’appliquer à la grandeur royale.

Elle reçoit et donne, et la chose est égale.

Tout travaille pour elle, et réciproquement

Tout tire d’elle l’aliment.

Elle fait subsister l’artisan de ses peines,

Enrichit le marchand, gage le magistrat,

Maintient le laboureur, donne paie au soldat,

Distribue en cent lieux ses grâces souveraines,

Entretient seule tout l’État.

Ménénius le sut bien dire.

La commune s’alloit séparer du sénat:

Les mécontents disoient qu’il avoit tout l’empire,

Le pouvoir, les trésors, l’honneur, la dignité;

Au lieu que tout le mal étoit de leur côté,

Les tributs, les impôts, les fatigues de guerre.

Le peuple hors des murs étoit déjà posté,

La plupart s’en alloient chercher une autre terre,

Quand Ménénius leur fit voir

Qu’ils étoient aux membres semblables,

Et par cet apologue, insigne entre les fables,

Les ramena dans leur devoir.





III

LE LOUP DEVENU BERGER.

Table des matières

Un loup, qui commençoit d’avoir petite part

Aux brebis de son voisinage,

Crut qu’il falloit s’aider de la peau du renard,

Et faire un nouveau personnage.

Il s’habille en berger, endosse un hoqueton,

Fait sa houlette d’un bâton,

Sans oublier la cornemuse.

Pour pousser jusqu’au bout la ruse,

Il auroit volontiers écrit sur son chapeau:

«C’est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau.»

Sa personne étant ainsi faite,

Et ses pieds de devant posés sur sa houlette,

Guillot le sycophante approche doucement.

Guillot, le vrai Guillot, étendu sur l’herbette,

Dormoit alors profondément;

Son chien dormoit aussi, comme aussi sa musette;

La plupart des brebis dormoient pareillement.

L’hypocrite les laissa faire;

Et, pour pouvoir mener vers son fort les brebis,

Il voulut ajouter la parole aux habits,

Chose qu’il croyoit nécessaire.

Mais cela gâta son affaire:

Il ne put du pasteur contrefaire la voix.

Le ton dont il parla fit retentir les bois,

Et découvrit tout le mystère.

Chacun se réveille à ce son,

Les brebis, le chien, le garçon.

Le pauvre loup, dans cet esclandre,

Empêché par son hoqueton,

Ne put ni fuir ni se défendre.

Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre.

Quiconque est loup agisse en loup;

C’est le plus certain de beaucoup.




IV

LES GRENOUILLES QUI DEMANDENT UN ROI.

Table des matières

Les grenouilles, se lassant

De l’état démocratique,

Par leurs clameurs firent tant

Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.

Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique:

Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant,

Que la gent marécageuse,

Gent fort sotte et fort peureuse,

S’alla cacher sous les eaux,

Dans les joncs, dans les roseaux,

Dans les trous du marécage,

Sans oser de longtemps regarder au visage

Celui qu’elles croyoient être un géant nouveau.

Or c’étoit un soliveau,

De qui la gravité fit peur à la première

Qui, de le voir s’aventurant,

Osa bien quitter sa tanière.

Elle approcha, mais en tremblant.

Une autre la suivit, une autre en fit autant:

Il en vint une fourmilière;

Et leur troupe à la fin se rendit familière

Jusqu’à sauter sur l’épaule du roi.

Le bon sire le souffre et se tient toujours coi.

Jupin en a bientôt la cervelle rompue:

Donnez-nous, dit ce peuple, un roi qui se remue!

Le monarque des dieux leur envoie une grue,

Qui les croque, qui les tue,

Qui les gobe à son plaisir;

Et grenouilles de se plaindre,

Et Jupin de leur dire: Eh quoi! votre désir

A ses lois croit-il nous astreindre?

Vous avez dû premièrement

Garder votre gouvernement;

Mais, ne l’ayant pas fait, il vous devoit suffire

Que votre premier roi fût débonnaire et doux:

De celui-ci contentez-vous,

De peur d’en rencontrer un pire.



V

LE RENARD ET LE BOUC.

Table des matières

Capitaine renard alloit de compagnie

Avec son ami bouc des plus haut encornés:

Celui-ci ne voyoit pas plus loin que son nez;

L’autre étoit passé maître en fait de tromperie.

La soif les obligea de descendre en un puits:

Là, chacun d’eux se désaltère.

Après qu’abondamment tous deux en eurent pris,

Le renard dit au bouc: Que ferons-nous, compère?

Ce n’est pas tout de boire, il faut sortir d’ici.

Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi;

Mets-les contre le mur: le long de ton échine

Je grimperai premièrement,

Puis, sur tes cornes m’élevant,

A l’aide de cette machine,

De ce lieu-ci je sortirai,

Après quoi je t’en tirerai.—

Par ma barbe, dit l’autre, il est bon; et je loue

Les gens bien sensés comme toi.

Je n’aurois jamais, quant à moi,

Trouvé ce secret, je l’avoue.

Le renard sort du puits, laisse son compagnon,

Et vous lui fait un beau sermon

Pour l’exhorter à patience.

Si le ciel t’eût, dit-il, donné par excellence

Autant de jugement que de barbe au menton,

Tu n’aurois pas, à la légère,

Descendu dans ce puits. Or, adieu; j’en suis hors.

Tâche de t’en tirer, et fais tous tes efforts;

Car, pour moi, j’ai certaine affaire

Qui ne me permet pas d’arrêter en chemin.

En toute chose il faut considérer la fin.




VI

L’AIGLE, LA LAIE ET LA CHATTE.

Table des matières

L’aigle avoit ses petits au haut d’un arbre creux,

La laie au pied, la chatte entre les deux;

Et sans s’incommoder, moyennant ce partage,

Mères et nourrissons faisoient leur tripotage.

La chatte détruisit par sa fourbe l’accord;

Elle grimpa chez l’aigle, et lui dit: Notre mort

(Au moins de nos enfants, car c’est tout un aux mères)

Ne tardera possible guères.

Voyez-vous à nos pieds fouir incessamment

Cette maudite laie, et creuser une mine?

C’est pour déraciner le chêne assurément,

Et de nos nourrissons attirer la ruine:

L’arbre tombant, ils seront dévorés;

Qu’ils s’en tiennent pour assurés.

S’il m’en restoit un seul, j’adoucirois ma plainte.

Au partir de ce lieu, qu’elle remplit de crainte,

La perfide descend tout droit

A l’endroit

Où la laie étoit en gésine[18]. Ma bonne amie et ma voisine, Lui dit-elle tout bas, je vous donne un avis: L’aigle, si vous sortez, fondra sur vos petits. Obligez-moi de n’en rien dire; Son courroux tomberoit sur moi. Dans cette autre famille ayant semé l’effroi, La chatte en son trou se retire. L’aigle n’ose sortir, ni pourvoir aux besoins De ses petits; la laie encore moins: Sottes de ne pas voir que le plus grand des soins Ce doit être celui d’éviter la famine. A demeurer chez soi l’une et l’autre s’obstine, Pour secourir les siens dedans l’occasion: L’oiseau royal, en cas de mine; La laie, en cas d’irruption. La faim détruisit tout; il ne resta personne De la gent marcassine et de la gent aiglonne Qui n’allât de vie à trépas: Grand renfort pour messieurs les chats.

Que ne sait point ourdir une langue traîtresse

Par sa pernicieuse adresse!

Des malheurs qui sont sortis

De la boîte de Pandore,

Celui qu’à meilleur droit tout l’univers abhorre,

C’est la fourbe, à mon avis.





VII

L’IVROGNE ET SA FEMME.

Table des matières

Chacun a son défaut, où toujours il revient:

Honte ni peur n’y remédie.

Sur ce propos d’un conte il me souvient:

Je ne dis rien que je n’appuie

De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus

Altéroit sa santé, son esprit et sa bourse:

Telles gens n’ont pas fait la moitié de leur course,

Qu’ils sont au bout de leurs écus.

Un jour que celui-ci, plein du jus de la treille,

Avoit laissé ses sens au fond d’une bouteille,

Sa femme l’enferma dans un certain tombeau.

Là, les vapeurs du vin nouveau

Cuvèrent à loisir. A son réveil il treuve

L’attirail de la mort à l’entour de son corps,

Un luminaire, un drap des morts.

Oh! dit-il, qu’est ceci? Ma femme est-elle veuve?

Là-dessus son épouse, en habit d’Alecton,

Masquée, et de sa voix contrefaisant le ton,

Vient au prétendu mort, approche de sa bière,

Lui présente un chaudeau propre pour Lucifer.

L’époux alors ne doute en aucune manière

Qu’il ne soit citoyen d’enfer.

Quelle personne es-tu? dit-il à ce fantôme.—

La cellerière du royaume

De Satan, reprit-elle, et je porte à manger

A ceux qu’enclôt la tombe noire.

Le mari repart, sans songer:

Tu ne leur portes point à boire?





VIII

LA GOUTTE ET L’ARAIGNÉE.

Table des matières

Quand l’enfer eut produit la goutte et l’araignée,

Mes filles, leur dit-il, vous pouvez vous vanter

D’être pour l’humaine lignée

Également à redouter.

Or avisons aux lieux qu’il vous faut habiter.

Voyez-vous ces cases étraites[19], Et ces palais si grands, si beaux, si bien dorés? Je me suis proposé d’en faire vos retraites. Tenez donc, voici deux bûchettes; Accommodez-vous, ou tirez.— Il n’est rien, dit l’aragne[20], aux cases qui me plaise. L’autre, tout au rebours, voyant les palais pleins De ces gens nommés médecins, Ne crut pas y pouvoir demeurer à son aise. Elle prend l’autre lot, y plante le piquet, S’étend à son plaisir sur l’orteil d’un pauvre homme, Disant: Je ne crois pas qu’en ce poste je chôme, Ni que d’en déloger et faire mon paquet Jamais Hippocrate me somme. L’aragne cependant se campe en un lambris, Comme si de ces lieux elle eût fait bail à vie; Travaille à demeurer: voilà sa toile ourdie, Voilà des moucherons de pris. Une servante vient balayer tout l’ouvrage. Autre toile tissue, autre coup de balai. Le pauvre bestion tous les jours déménage. Enfin, après un long essai, Il va trouver la goutte. Elle étoit en campagne, Plus malheureuse mille fois Que la plus malheureuse aragne. Son hôte la menoit tantôt fendre du bois, Tantôt fouir, houer: goutte bien tracassée Est, dit-on, à demi pansée. Oh! je ne saurois plus, dit-elle, y résister. Changeons, ma sœur l’aragne. Et l’autre d’écouter: Elle la prend au mot, se glisse en la cabane: Point de coup de balai qui l’oblige à changer. La goutte, d’autre part, va tout droit se loger Chez un prélat qu’elle condamne A jamais du lit ne bouger. Cataplasmes, Dieu sait! les gens n’ont point de honte De faire aller le mal toujours de pis en pis. L’une et l’autre trouva de la sorte son compte, Et fit très-sagement de changer de logis.





IX

LE LOUP ET LA CIGOGNE.

Table des matières

Les loups mangent gloutonnement.

Un loup étant donc de frairie

Se pressa, dit-on, tellement,

Qu’il en pensa perdre la vie:

Un os lui demeura bien avant au gosier.

De bonheur pour ce loup, qui ne pouvoit crier,

Près de là passe une cigogne.

Il lui fait signe, elle accourt.

Voilà l’opératrice aussitôt en besogne.

Elle retira l’os; puis, pour un si bon tour,

Elle demanda son salaire.

Votre salaire! dit le loup:

Vous riez, ma bonne commère!

Quoi! ce n’est pas encor beaucoup

D’avoir de mon gosier retiré votre cou?

Allez, vous êtes une ingrate:

Ne tombez jamais sous ma patte.





X

LE LION ABATTU PAR L’HOMME.

Table des matières

On exposoit une peinture

Où l’artisan avoit tracé

Un lion d’immense stature

Par un seul homme terrassé.

Les regardants en tiroient gloire.

Un lion en passant rabattit leur caquet.

Je vois bien, dit-il, qu’en effet

On vous donne ici la victoire:

Mais l’ouvrier vous a déçus;

Il avoit liberté de feindre.

Avec plus de raison nous aurions le dessus,

Si mes confrères savoient peindre.



XI

LE RENARD ET LES RAISINS.

Table des matières

Certain renard gascon, d’autres disent normand,

Mourant presque de faim, vit au haut d’une treille

Des raisins, mûrs apparemment,

Et couverts d’une peau vermeille.

Le galant en eût fait volontiers un repas;

Mais comme il n’y pouvoit atteindre:

Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.

Fit-il pas mieux que de se plaindre?



XII

LE CYGNE ET LE CUISINIER.

Table des matières

Dans une ménagerie

De volatiles remplie

Vivoient le cygne et l’oison:

Celui-là destiné pour les regards du maître;

Celui-ci pour son goût: l’un qui se piquoit d’être

Commensal du jardin; l’autre, de la maison.

Des fossés du château faisant leurs galeries,

Tantôt on les eût vus côte à côte nager,

Tantôt courir sur l’onde, et tantôt se plonger,

Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies.

Un jour, le cuisinier, ayant trop bu d’un coup,

Prit pour oison le cygne; et, le tenant au cou,

Il alloit l’égorger, puis le mettre en potage.

L’oiseau, près de mourir, se plaint en son ramage.

Le cuisinier fut fort surpris,

Et vit bien qu’il s’étoit mépris.

Quoi! je mettrois, dit-il, un tel chanteur en soupe!

Non, non, ne plaise aux dieux que jamais ma main coupe

La gorge à qui s’en sert si bien.

Ainsi dans les dangers qui nous suivent en croupe

Le doux parler ne nuit de rien.





XIII

LES LOUPS ET LES BREBIS.

Table des matières

Après mille ans et plus de guerre déclarée,

Les loups firent la paix avecque les brebis.

C’étoit apparemment le bien des deux partis;

Car si les loups mangeoient mainte bête égarée,

Les bergers de leurs peaux se faisoient maints habits.

Jamais de liberté, ni pour les pâturages,

Ni d’autre part pour les carnages;

Ils ne pouvoient jouir qu’en tremblant de leurs biens.

La paix se conclut donc; on donne des otages:

Les loups, leurs louveteaux; et les brebis, leurs chiens.

L’échange en étant fait aux formes ordinaires,

Et réglé par des commissaires,

Au bout de quelque temps que messieurs les louvats

Se virent loups parfaits, et friands de tuerie,

Ils vous prennent le temps que dans la bergerie

Messieurs les bergers n’étoient pas,

Étranglent la moitié des agneaux les plus gras,

Les emportent aux dents, dans les bois se retirent:

Ils avoient averti leurs gens secrètement.

Les chiens, qui sur leur foi reposoient sûrement,

Furent étranglés en dormant:

Cela fut sitôt fait qu’à peine ils le sentirent.

Tout fut mis en morceaux, un seul n’en échappa.

Nous pouvons conclure de là

Qu’il faut faire aux méchants guerre continuelle.

La paix est fort bonne de soi,

J’en conviens; mais de quoi sert-elle

Avec des ennemis sans foi?





XIV

LE LION DEVENU VIEUX.

Table des matières

Le lion, terreur des forêts,

Chargé d’ans et pleurant son antique prouesse,

Fut enfin attaqué par ses propres sujets,

Devenus forts par sa foiblesse.

Le cheval s’approchant lui donne un coup de pied,

Le loup un coup de dent, le bœuf un coup de corne.

Le malheureux lion, languissant, triste et morne,

Peut à peine rugir, par l’âge estropié.

Il attend son destin sans faire aucunes plaintes;

Quand, voyant l’âne même à son antre accourir:

Ah! c’est trop, lui dit-il: je voulois bien mourir;

Mais c’est mourir deux fois que souffrir tes atteintes.





XV

PHILOMÈLE ET PROGNÉ.

Table des matières

Autrefois Progné l’hirondelle

De sa demeure s’écarta,

Et loin des villes s’emporta

Dans un bois où chantoit la pauvre Philomèle.

Ma sœur, lui dit Progné, comment vous portez-vous?

Voici tantôt mille ans que l’on ne vous a vue:

Je ne me souviens point que vous soyez venue,

Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous.

Dites-moi, que pensez-vous faire?

Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire?—

Ah! reprit Philomèle, en est-il de plus doux?

Progné lui repartit: Eh quoi! cette musique

Pour ne chanter qu’aux animaux,

Tout au plus à quelque rustique!

Le désert est-il fait pour des talents si beaux?

Venez faire aux cités éclater leurs merveilles:

Aussi bien, en voyant les bois,

Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois,

Parmi des demeures pareilles,

Exerça sa fureur sur vos divins appas.—

Et c’est le souvenir d’un si cruel outrage

Qui fait, reprit sa sœur, que je ne vous suis pas:

En voyant les hommes, hélas!

Il m’en souvient bien davantage.





XVI

LA FEMME NOYÉE.

Table des matières

Je ne suis pas de ceux qui disent: Ce n’est rien,

C’est une femme qui se noie.

Je dis que c’est beaucoup; et ce sexe vaut bien

Que nous le regrettions, puisqu’il fait notre joie.

Ce que j’avance ici n’est point hors de propos,

Puisqu’il s’agit, en cette fable,

D’une femme qui dans les flots

Avoit fini ses jours par un sort déplorable.

Son époux en cherchoit le corps,

Pour lui rendre, en cette aventure,

Les honneurs de la sépulture.

Il arriva que sur les bords

Du fleuve auteur de sa disgrâce

Des gens se promenoient, ignorant l’accident.

Ce mari donc leur demandant

S’ils n’avoient de sa femme aperçu nulle trace:

Nulle, reprit l’un d’eux; mais cherchez-la plus bas,

Suivez le fil de la rivière.

Un autre repartit: Non, ne le suivez pas,

Rebroussez plutôt en arrière:

Quelle que soit la pente et l’inclination

Dont l’eau par sa course l’emporte,

L’esprit de contradiction

L’aura fait flotter d’autre sorte.

Cet homme se railloit assez hors de saison.

Quant à l’humeur contredisante,

Je ne sais s’il avoit raison;

Mais que cette humeur soit ou non

Le défaut du sexe et sa pente,

Quiconque avec elle naîtra

Sans faute avec elle mourra,

Et jusqu’au bout contredira,

Et, s’il peut, encor par delà.




XVII

LA BELETTE ENTRÉE DANS UN GRENIER.

Table des matières

Damoiselle belette, au corps long et fluet,

Entra dans un grenier par un trou fort étrait:

Elle sortoit de maladie.

Là, vivant à discrétion,

La galande fit chère lie[21], Mangea, rongea: Dieu sait la vie, Et le lard qui périt en cette occasion! La voilà, pour conclusion, Grasse, maflue et rebondie. Au bout de la semaine, ayant dîné son soûl, Elle entend quelque bruit, veut sortir par le trou, Ne peut plus repasser, et croit s’être méprise. Après avoir fait quelques tours, C’est, dit-elle, l’endroit: me voilà bien surprise, J’ai passé par ici depuis cinq ou six jours. Un rat, qui la voyoit en peine, Lui dit: Vous aviez lors la panse un peu moins pleine; Vous êtes maigre entrée, il faut maigre sortir. Ce que je vous dis là, l’on le dit à bien d’autres, Mais ne confondons point, par trop approfondir, Leurs affaires avec les vôtres.





XVIII

LE CHAT ET LE VIEUX RAT.

Table des matières

J’ai lu, chez un conteur de fables,

Qu’un second Rodilard, l’Alexandre des chats,

L’Attila, le fléau des rats,

Rendoit ces derniers misérables;

J’ai lu, dis-je, en certain auteur,

Que ce chat exterminateur,

Vrai Cerbère, étoit craint une lieue à la ronde.

Il vouloit de souris dépeupler tout le monde.

Les planches qu’on suspend sur un léger appui,

La mort-aux-rats, les souricières,

N’étoient que jeux au prix de lui.

Comme il voit que dans leurs tanières

Les souris étoient prisonnières,

Qu’elles n’osoient sortir, qu’il avoit beau chercher,

Le galant fait le mort, et du haut d’un plancher

Se pend la tête en bas: la bête scélérate

A de certains cordons se tenoit par la patte.

Le peuple des souris croit que c’est châtiment,

Qu’il a fait un larcin de rôt ou de fromage,

Égratigné quelqu’un, causé quelque dommage;

Enfin, qu’on a pendu le mauvais garnement.

Toutes, dis-je, unanimement

Se promettent de rire à son enterrement,

Mettent le nez à l’air, montrent un peu la tête,

Puis rentrent dans leurs nids à rats,

Puis ressortant font quatre pas,

Puis enfin se mettent en quête.

Mais voici bien une autre fête:

Le pendu ressuscite, et, sur ses pieds tombant,

Attrape les plus paresseuses.

Nous en savons plus d’un, dit-il en les gobant:

C’est tour de vieille guerre; et vos cavernes creuses

Ne vous sauveront pas, je vous en avertis:

Vous viendrez toutes au logis.

Il prophétisoit vrai: notre maître Mitis[22] Pour la seconde fois les trompe et les affine, Blanchit sa robe et s’enfarine; Et, de la sorte déguisé, Se niche et se blottit dans une huche ouverte. Ce fut à lui bien avisé: La gent trotte-menu s’en vient chercher sa perte. Un rat, sans plus, s’abstient d’aller flairer autour: C’étoit un vieux routier, il savoit plus d’un tour; Même il avoit perdu sa queue à la bataille. Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille, S’écria-t-il de loin au général des chats: Je soupçonne dessous encor quelque machine. Rien ne te sert d’être farine; Car, quand tu serois sac, je n’approcherois pas.

C’étoit bien dit à lui; j’approuve sa prudence;

Il étoit expérimenté,

Et savoit que la méfiance

Est mère de la sûreté.

FIN DU LIVRE TROISIÈME.





I

LE LION AMOUREUX.

Table des matières

A MADEMOISELLE DE SÉVIGNÉ[23].

Sévigné, de qui les attraits

Servent aux Grâces de modèle,

Et qui naquîtes toute belle,

A votre indifférence près,

Pourriez-vous être favorable

Aux jeux innocents d’une fable,

Et voir, sans vous épouvanter,

Un lion qu’Amour sut dompter?

Amour est un étrange maître!

Heureux qui peut ne le connoître

Que par récit, lui ni ses coups!

Quand on en parle devant vous,

Si la vérité vous offense,

La fable au moins se peut souffrir:

Celle-ci prend bien l’assurance

De venir à vos pieds s’offrir,

Par zèle et par reconnoissance.

Du temps que les bêtes parloient,

Les lions entre autres vouloient

Être admis dans notre alliance.

Pourquoi non? puisque leur engeance

Valoit la nôtre en ce temps-là,

Ayant courage, intelligence,

Et belle hure outre cela.

Voici comment il en alla.

Un lion de haut parentage,

En passant par un certain pré,

Rencontra bergère à son gré:

Il la demande en mariage.

Le père auroit fort souhaité

Quelque gendre un peu moins terrible.

La donner lui sembloit bien dur:

La refuser n’étoit pas sûr;

Même un refus eût fait, possible,

Qu’on eût vu quelque beau matin

Un mariage clandestin;

Car, outre qu’en toute manière

La belle étoit pour les gens fiers,

Fille se coiffe volontiers

D’amoureux à longue crinière.

Le père donc, ouvertement

N’osant renvoyer notre amant,

Lui dit: Ma fille est délicate;

Vos griffes la pourront blesser

Quand vous voudrez la caresser.

Permettez donc qu’à chaque patte

On vous les rogne; et, pour les dents,

Qu’on vous les lime en même temps:

Vos baisers en seront moins rudes,

Et pour vous plus délicieux;

Car ma fille y répondra mieux,

Étant sans ces inquiétudes.

Le lion consent à cela,

Tant son âme étoit aveuglée!

Sans dents ni griffes le voilà,

Comme place démantelée.

On lâcha sur lui quelques chiens

Il fit fort peu de résistance.

Amour! Amour! quand tu nous tiens,

On peut bien dire: Adieu prudence!



II

LE BERGER ET LA MER.

Table des matières

Du rapport d’un troupeau, dont il vivoit sans soins,

Se contenta longtemps un voisin d’Amphitrite;

Si sa fortune étoit petite,

Elle étoit sûre tout au moins.

A la fin, les trésors déchargés sur la plage

Le tentèrent si bien, qu’il vendit son troupeau,

Trafiqua de l’argent, le mit entier sur l’eau.

Cet argent périt par naufrage.

Son maître fut réduit à garder les brebis,

Non plus berger en chef comme il étoit jadis,

Quand ses propres moutons paissoient sur le rivage:

Celui qui s’étoit vu Corydon ou Tircis

Fut Pierrot, et rien davantage.

Au bout de quelque temps il fit quelques profits,

Racheta des bêtes à laine;

Et comme un jour les vents, retenant leur haleine,

Laissoient paisiblement aborder les vaisseaux:

Vous voulez de l’argent, ô mesdames les Eaux,

Dit-il; adressez-vous, je vous prie, à quelque autre:

Ma foi, vous n’aurez pas le nôtre.

Ceci n’est pas un conte à plaisir inventé.

Je me sers de la vérité

Pour montrer, par expérience,

Qu’un sou, quand il est assuré,

Vaut mieux que cinq en espérance;

Qu’il se faut contenter de sa condition;

Qu’aux conseils de la mer et de l’ambition

Nous devons fermer les oreilles.

Pour un qui s’en louera, dix mille s’en plaindront.

La mer promet monts et merveilles:

Fiez-vous-y; les vents et les voleurs viendront.




III

LA MOUCHE ET LA FOURMI.

Table des matières

La mouche et la fourmi contestoient de leur prix.

O Jupiter! dit la première,

Faut-il que l’amour-propre aveugle les esprits,

D’une si terrible manière

Qu’un vil et rampant animal

A la fille de l’air ose se dire égal!

Je hante les palais, je m’assieds à ta table;

Si l’on t’immole un bœuf, j’en goûte devant toi;

Pendant que celle-ci, chétive et misérable,

Vit trois jours d’un fétu qu’elle a traîné chez soi.—

Mais, ma mignonne, dites-moi,

Vous campez-vous jamais sur la tête d’un roi,

D’un empereur ou d’une belle?—

Je le fais, et je baise un beau sein quand je veux;

Je me joue entre des cheveux;

Je rehausse d’un teint la blancheur naturelle;

Et la dernière main que met à sa beauté

Une femme allant en conquête,

C’est un ajustement des mouches emprunté.

Puis allez-moi rompre la tête

De vos greniers!—Avez-vous dit?

Lui répliqua la ménagère.

Vous hantez les palais; mais on vous y maudit.

Et quant à goûter la première

De ce qu’on sert devant les dieux,

Croyez-vous qu’il en vaille mieux?

Si vous entrez partout, aussi font les profanes.

Sur la tête des rois et sur celle des ânes,

Vous allez vous planter, je n’en disconviens pas;

Et je sais que d’un prompt trépas

Cette importunité bien souvent est punie.

Certain ajustement, dites-vous, rend jolie;

J’en conviens: il est noir ainsi que vous et moi.

Je veux qu’il ait nom mouche; est-ce un sujet pourquoi

Vous fassiez sonner vos mérites?

Nomme-t-on pas aussi mouches les parasites?

Cessez donc de tenir un langage si vain:

N’ayez plus ces hautes pensées.

Les mouches de cour sont chassées;

Les mouchards sont pendus: et vous mourrez de faim,

De froid, de langueur, de misère,

Quand Phébus régnera sur un autre hémisphère.

Alors je jouirai du fruit de mes travaux:

Je n’irai, par monts ni par vaux,

M’exposer au vent, à la pluie;

Je vivrai sans mélancolie:

Le soin que j’aurai pris de soin m’exemptera.

Je vous enseignerai par là

Ce que c’est qu’une fausse ou véritable gloire.

Adieu; je perds le temps: laissez-moi travailler;

Ni mon grenier, ni mon armoire,

Ne se remplit à babiller.



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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
10 ekim 2024
Hacim:
538 s. 447 illüstrasyon
ISBN:
4064066074258
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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