Kitabı oku: «Grandes éphémérides de l'hôtel impérial des Invalides»

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Jean Gérard

Grandes éphémérides de l'hôtel impérial des Invalides

Description du monument et du tombeau de Napoléon Ier


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066338107

Table des matières

LES INVALIDES.

AVERTISSEMENT.

LIVRE PREMIER.

CHAPITRE PREMIER.

CHAPITRE DEUXIÈME.

CHAPITRE TROISIÈME.

LIVRE DEUXIÈME.

CHAPITRE PREMIER.

LIVRE TROISIÈME.

CHAPITRE PREMIER.

LIVRE QUATRIÈME.

LIVRE CINQUIÈME.

DESCRIPTION MONUMENTALE ET ARTISTIQUE DE L’HOTEL.

Église dite de Saint-Louis.

Caveaux.

Dôme et son église.

Cénotaphe de Duroc,

Cénotaphe de Bertrand.

Tombeau du maréchal Vautrait.

Tombeau de Turenne,

Chapelle Saint-Grégoire.

Chapelle Saint-Jérôme.

Chapelle Saint-Ambroise.

Chapelle Saint-Augustin.

Tombeau de Napoléon.

Salle du Conseil.

Bibliothèque.

Réfectoires.

Dortoirs.

Infirmerie.

Pharmacies.

PERSONNEL MILITAIRE.

BATTERIE-TROPHÉE.

GALERIE DES PLANS-RELIEFS

LES INVALIDES.

Table des matières



AVERTISSEMENT.

Table des matières

La bienveillance avec laquelle notre description des Invalides et du tombeau de Napoléon Ier a été accueillie par le public français et bon nombre d’étrangers de distinction, parmi lesquels nous avons été heureux et fier de compter des princes souverains, nous impose en quelque sorte l’obligation de compléter ce livre en le faisant précéder d’un abrégé de l’histoire de l’Institution, pour lequel nous demandons et espérons même indulgence et même sympathie.

Cet ouvrage n’est pas, à proprement parler, une histoire; c’est plutôt un recueil d’éphémérides remarquables dont l’établissement a été témoin que nous racontons sans commentaire aucun, sans appréciation aucune.

C’est dans les lois, décrets et arrêtés; c’est dans le Moniteur et autres documents officiels que nous avons puisé ce que nous racontons des hauts faits des héros dont les dépouilles mortelles reposent dans ce temple de la mort et de la gloire. Ces documents, nous les citons textuellement, sans critique et sans éloge, les jugeant plus éloquents et plus instructifs que tout ce qu’on pourrait dire. Apprécier, louer, blâmer (ici nous ne voyons pas place au blâme), à quoi bon quand il s’agit de l’armée française et de l’hôtel des Invalides? Louer Louis XIV, louer Napoléon Ier! Phrases superflues, rhétorique inutile! La postérité la plus reculée, pleine d’admiration, ne les louera-t-elle pas assez quand tous deux se présenteront devant elle tenant à la main, l’un son ordonnance qui fonde l’hôtel des Invalides, l’autre son décret qui institue la Légion d’honneur?

C’est à l’hôtel des Invalides, dans l’église Saint-Louis, que ce décret a reçu sa première sanction; que cette grande institution de la Légion d’honneur a été inaugurée; création du grand Empereur complétant celle du grand Roi, avec cet avantage qu’elle honore et récompense tous les talents, tous les mérites et toutes les vertus, tandis que la première ne récompense que la vertu et le malheur guerriers.

Lejeune de Bellancourt, Félicien des Avaux, Joseph Granet, l’abbé Perau, M. Gentil de Bussy, ont, à diverses époques, publié des descriptions historiques de l’hôtel des Invalides. Mais ces publications, dit M. Solard en tête de son remarquable livre, ont été presque exclusivement consacrées à la partie: artistique et architecturale.

Ce dernier, comme il le dit lui-même, a traité ce sujet au point de vue militaire, historique et social. Son livre a paru en 1845.

En 1804, M. de Chamberet a publié sous ce titré : De l’institution et de l’hôtel des Invalidés, leur origine y leur, histoire, un travail très-recommandable, qui a le double mérite de l’exactitude et de la brièveté. Aussi nous serions-nous abstenu de refaire après eux cet ouvrage si nous n’avions, eu plusieurs pages importantes à y ajouter.

En 1845, en 1854, l’hôtel des Invalides, comme monument, n’était pas achevé ; il ne l’a été que du jour où, après vingt ans d’attente dans la chapelle, Saint-Jérôme, la dépouille mortelle de Napoléon Ier a été pour toujours et irrévocablement scellée dans le gigantesque sarcophage qui depuis si longtemps l’attendait sous le dôme.

Aujourd’hui le sort du monument, le sort de l’institution est fixé ; 1670 et 1861 seront toujours les deux grandes époques de l’histoire des Invalides qu’on peut considérer comme achevée aussi. Sans doute l’avenir y ajoutera encore de nombreuses et glorieuses pages, mais ce ne seront que des faits particuliers qui n’en changeront point le caractère général. Les murailles et la voûte du temple s’enrichiront encore de nouveaux trophées. Autour de Turenne, de Vauban, de Bertrand et de Duroc; autour de Napoléon et de ses plus illustres compagnons d’armes, viendront reposer les plus dignes héritiers de leur gloire; mais reliques de la gloire et reliques de la mort, accumulées dans l’église et dans la nécropole, n’en altéreront ni la physionomie ni la structure. L’Hôtel restera ce qu’il est, et ainsi, après tant de vicissitudes et d’orages qui ont failli la faire disparaître, la plus belle institution de Louis XIV, à jamais protégée par l’ombre de Napoléon, vivra aussi longtemps que la France gardera nom et rang dans le monde.

LIVRE PREMIER.

Table des matières


CHAPITRE PREMIER.

Table des matières

De 1670 à 1789.

Avant de commencer l’histoire de l’hôtel des Invalides, il est nécessaire de dire quelques mots sur l’origine de cette institution, dont l’antiquité ne nous offre aucun exemple.

C’est une institution toute moderne, une œuvre du génie chrétien, une institution toute française, car, seuls, les rois de France en ont conçu le projet, et c’est un roi de France qui l’a réalisé.

Chez les peuples civilisés qui ont le plus honoré la valeur guerrière, dans l’ancienne Grèce, dans l’ancienne Rome, dans l’ancienne Egypte, on ne trouve pas la moindre trace d’institution de ce genre.

Il ne faut pas s’en étonner, et la raison en est toute simple; c’est que de pareils établissements n’auraient eu aucune raison d’être.

Dans les anciennes républiques, les citoyens étaient, depuis l’âge de vingt jusqu’à soixante ans, astreints au service militaire, non comme armée permanente, mais comme milice qui se réunissait à l’appel des magistrats lorsqu’il fallait combattre les factions intérieures ou les ennemis du dehors. Cette milice déposait les armes aussitôt que l’ordre était rétabli ou que l’État avait fait la paix avec l’étranger. Les esclaves cultivaient les terres et exerçaient les divers métiers. La guerre ne dérangeait donc en aucune façon les affaires des citoyens: seulement, s’ils en revenaient blessés ou s’ils devenaient infirmes, leur maison était l’unique asile réservé à leur situation et à leur vieillesse.

Plus tard, vers la fin de la république et sous les derniers empereurs romains, quand les armées devinrent permanentes et furent en grande partie composées de mercenaires, on distribua aux vétérans les terres conquises sur l’ennemi; les proscriptions leur attribuèrent aussi plusieurs fois celles des citoyens. Ce fut le commencement de la décadence.

Les rois francs, qui enlevèrent les Gaules aux Romains, se conformant aux coutumes des vaincus, donnèrent à leurs leudes et fidèles sous le titre de bénéfice et de fiefs, les terres enlevées à l’empire, à la condition qu’ils leur fourniraient des soldats et les entretiendraient.

Charlemagne mit à la charge des abbayes, sous le nom d’oblats, les officiers et soldats mutilés ou affaiblis par l’âge. Ainsi, sous ce grand prince, une retraite fut assurée aux militaires invalides.

Ses successeurs s’appliquèrent à conserver et à étendre cette institution des oblats.

Lorsqu’ils concédaient un bénéfice, ils imposaient au titulaire une redevance pour les besoins de l’armée, et quand ils fondaient une abbaye, ils se réservaient le droit, imprescriptible et inhérent à la couronne, d’y faire admettre un certain nombre d’officiers et soldats invalides, sous le titre de moines lais. Quand toutes les places des abbayes et des prieurés étaient remplies, le Roi donnait des pensions à ceux qui ne pouvaient y être admis. C’est ce que fit Charles V, qui mérita le surnom de Sage.

Avant lui Philippe-Auguste, le premier de nos Rois qui eut à sa solde une armée permanente, conçut le projet de créer des établissements spéciaux pour les vieux soldats, afin de remédier à l’insuffisance des oblats.

Ce projet fut en partie réalisé par son fils saint Louis, qui, à son retour de Palestine, fonda la maison royale des Quinze-Vingts pour trois cents gentilshommes que les Sarrasins, ou plutôt le soleil d’Asie avait aveuglés.

Aujourd’hui ce n’est plus qu’un hospice d’aveugles. L’établissement du saint Roi ne pourrait être d’un grand secours pour les victimes de la guerre, où le nombre des aveugles par suite d’accidents est aux amputés comme 1 est à 1,000.

Charles VII, Louis XII, François Ier, Henri II et Charles IX s’occupèrent d’améliorer le sort des gens de guerre.

Voici l’édit de Charles IX, du 28 octobre 1568:

«Entendons que, pour quelque cause ou quelque occasion que ce soit, les titulaires des prieurés qui sont en la collation des archevêques, évêques, abbés, chapitres ou communautés de nos royaumes, pays et terres de notre obéissance, soient chargés ni tenus de recevoir aucun soldat ou autre estropié, ès places de religieux lais ou oblats, mais seulement voulons lesdits religieux lais, et par nous mis en abbayes ou prieurés qui sont à notre nomination et sur laquelle notre saint-père le pape a accoutumé de pourvoir.»

Henri III publia aussi plusieurs édits contre ces mêmes abus.

Ils n’en continuèrent pas moins, et les plaintes réciproques des titulaires de bénéfices d’une part, celles des officiers et soldats de l’autre; puis, l’accroissement progressif de l’armée rendant de jour en jour plus évidente l’insuffisance de notre institution des oblats, il fallut aviser au moyen d’assurer dignement l’existence de tous ces hommes vieillis ou mutilés en défendant la patrie.

Ces plaintes éveillèrent l’attention et la sollicitude de Henri IV, qui, d’ailleurs, ne pouvait oublier les braves qui l’avaient aidé à conquérir son royaume. Il conçut l’idée que quelques-uns de ses prédécesseurs avaient eue avant lui, de créer un établissement dans lequel officiers et soldats vivraient en commun: idée qu’il mit à exécution par son édit d’avril 1600 et par lettres patentes de janvier 1605.

La mort vint, hélas! trop tôt pour le peuple et trop tôt pour l’armée, interrompre les généreux projets de Henri IV. Si le poignard de Ravaillac n’eût point arrêté le cours d’une si précieuse vie, peut-être le chef de la maison de Bourbon aurait résolu le problème dont ses devanciers avaient vainement cherché la solution: celui d’assurer aux vieux soldats un asile et une existence dignes de la grande nation au service de laquelle ils auraient épuisé leurs forces.

Loin de continuer l’œuvre de Henri IV, Marie de Médicis, régente avec un ministre d’origine étrangère, supprima en 1611, par un arrêt du conseil d’État, rendu le 1er septembre, les maisons militaires de la charité chrétienne et de l’Ourcine; puis elle ordonna que les officiers et soldats estropiés iraient remplir, comme par le passé, les places d’oblats dans les abbayes ou prieurés qui étaient. assujettis à cette charge.

Le vice et l’insuffisance de l’institution des oblats n’avaient point disparu, et les plaintes, les abus et les scandales allaient toujours croissant.

Pour y mettre un terme, Louis XIII, par l’édit du mois de novembre 1633, établit sous le titre de Commanderie de Saint-Louis une communauté où tous les estropiés de l’armée seraient nourris et entretenus pendant le reste de leur existence.

Mais la pénurie d’argent et les préoccupations plus urgentes et plus graves de la politique causèrent l’abandon de cet établissement, et il n’en fut plus question qu’au jour où le jeune roi Louis XIV déclara qu’il gouvernerait lui-même.

Pendant cet intervalle, le nombre des anciens militaires que les blessures ou le grand âge avait rendus incapables de pourvoir à leur subsistance s’accrut prodigieusement.

Les places d’oblats, outre leur insuffisance, donnaient lieu à une foule d’abus plus déplorables encore.

D’une part, les chefs des monastères disposaient de ces places en faveur de gens qui n’avaient jamais servi.

De l’autre, les soldats auxquels on s’efforçait de rendre l’existence désagréable cédaient leur place moyennant finance; bientôt ils en dissipaient le prix et retombaient dans la misère.

Leur situation devenait une honte, même un scandale, un danger.

Le Roi, dans sa toute-puissance, souverain maître dans son royaume, respecté et redouté au dehors, aurait pu réprimer et sévir, mais, ne voulant voir que ce qu’il y avait de juste dans les plaintes, et fermant les yeux sur les fautes, il prit la résolution la meilleure et la plus digne: celle de faire disparaître et de supprimer radicalement la cause du mal.

En 1668 le roi Louis XIV fit mettre à l’étude et étudia lui-même cette question. Il s’enquit des ressources du trésor, et ce ne fut que lorsqu’il put disposer de la somme nécessaire à cette magnifique institution que, par ses ordonnances du 15 avril 1670 et 1674, il en confia les travaux au célèbre architecte Bruant sous la direction du ministre Louvois.

«Le Roi ayant résolu de faire construire une grande maison sous le titre d’Hôtel Royal des Invalides, aux environs de sa bonne ville de Paris, pour retirer les officiers et soldats estropiés à son service, ou qui, par leurs blessures ou un âge trop avancé, ne pourront plus servir dans ses troupes; et voulant qu’en attendant que le bâtiment nécessaire pour un si grand dessein soit en état de les recevoir, il soit pourvu à leur logement et leur subsistance; Sa Majesté a pensé que, pour donner commencement à un si bel établissement, il était à propos de louer une grande maison dans le faubourg Saint-Germain à Paris, pour y retirer lesdits officiers et soldats caducs et estropiés, où ils seront logés, nourris et vêtus, et les malades secourus du spirituel et du temporel, suivant la nécessité, et ce du fonds des deux deniers pour livre qui doivent être retenus par les trésoriers généraux de l’ordinaire et extraordinaire des guerres, chacun en l’année de leur exercice; ensemble des pensions des religieux lais que Sa Majesté a affectées à cette dépense par sa déclaration du mois de janvier dernier, et l’arrêt du conseil d’État du 24 dudit mois; et comme l’intention du Roi est que jusqu’à ce que par ses édits il ait plu à Sa Majesté de faire connaître plus précisément ses volontés sur l’établissement dudit hôtel, le sieur marquis de Louvois, conseiller de Sa Majesté en tous ses conseils, secrétaire d’État de ses commandements et finances, prendra le soin et la direction des choses nécessaires pour le logement et subsistance desdits officiers soldats caducs et estropiés, et comme les grands emplois dont il est chargé et la nécessité où il se trouve de suivre Sa Majesté dans les voyages qu’elle fait ou peut faire ci-après, tant dedans qu’au dehors de son royaume, à la prière dudit sieur marquis de Louvois, elle a commis pour cette direction les sieurs Camus Destouches, Camus Duclos et Camus de Beaulieu, pour en rendre compte audit sieur marquis de Louvois, arrêter les registres, tant des réceptions que des dépenses journalières et autres, concernant l’établissement et la subsistance de ladite maison. Ordonne, à cet effet, Sa Majesté, à ceux qui seront chargés des fonds destinés pour l’entretien et subsistance desdits officiers et soldats invalides, de payer toutes les sommes de deniers qui seront ordonnées par lesdits sieurs Destouches, Duclos et de Beaulieu, ou de l’un d’eux en l’absence des autres, dont il sera tenu compte en rapportant leurs ordonnances avec les quittances nécessaires. Mande, en outre, Sa Majesté, aux officiers et valets qui seront établis dans ladite maison, de les reconnaître en tout ce qui concernera le bon ordre et la règle qui doivent y être observés.

» Signé : Louis.

» Saint-Germain en Laye, le 15 avril 1670.»

«Louis, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre, à tous présents et à venir, salut:

» La paix qu’il plut à Dieu de nous donner vers la fin de l’année 1659 et qui fut conclue aux Pyrénées, entre nous et le Roi Catholique, ayant rétabli pour lors le repos presque dans toute la chrétienté et nous ayant délivré des soins que nous étions obligé de prendre pour la conservation de notre État, et de veiller au dehors à nous opposer aux entreprises que nos ennemis y pouvaient faire, nous n’aurions eu d’autre application, pendant que ladite paix a duré, que de songer à réparer, au dedans d’icelui, les maux que la guerre y avait causés, et de corriger les abus qui s’étaient introduits dans la plupart de tous les ordres, ce qui a eu tout le succès que nous en pouvions espérer, et comme pour accomplir un dessein si utile et si avantageux.

» Nous avions estimé qu’il n’était pas moins digne de notre piété que de notre justice de tirer hors de la misère et de la mendicité les pauvres officiers et soldats de nos troupes qui, ayant vieilli dans le service, ou qui dans les guerres passées ayant été estropiés, étaient hors d’état non-seulement de nous en rendre, mais aussi de rien faire pour subsister, et qu’il était bien raisonnable que ceux qui ont exposé librement leur vie et prodigué leur sang pour la défense et le soutien de cette monarchie, et qui ont si utilement contribué au gain des batailles que nous avons remportées sur nos ennemis, aux prises de leurs places et à la défense des nôtres, et qui, par leur vigoureuse résistance et leurs généreux efforts, les ont réduits souvent à nous demander la paix, jouissent du repos qu’ils ont assuré à nos autres sujets et passent le reste de leurs jours en tranquillité. Considérant aussi que rien n’est plus capable de détourner ceux qui auraient la volonté de porter les armes, d’embrasser cette profession, que de voir la méchante condition où se trouvaient réduits la plupart de ceux qui s’y étaient engagés, et n’ayant point de bien y auraient vieilli ou été estropiés, si l’on n’avait soin de leur subsistance et entretènement; nous avons pris la résolution d’y pourvoir. Et quoique nous ayons ci-devant, à l’exemple des Rois nos prédécesseurs, tâché d’adoucir la mission desdits estropiés, soit en leur accordant des places de religieux lais dans les abbayes et prieurés de notre royaume, qui de tous temps leur ont été affectés, soit en les envoyant, comme nous avions déjà fait, dans nos places frontières, pour y subsister et y être entretenus au moyen de la solde que nous leur avions ordonnée, ainsi qu’aux autres soldats de nos troupes; néanmoins, comme il est arrivé que la plupart desdits soldats préférant la liberté de vaguer à tous ces avantages, après avoir les uns composé et traité desdites places des religieux lais dont ils étaient pourvus, les autres quitté ou déserté lesdites places frontières, sont retombés dans leur première misère; nous aurions jugé à propos, pour apporter remède à ce mal, de recourir à d’autres moyens; et après en avoir fait examiner plusieurs qui nous ont été proposés sur ce sujet, nous n’en avons pas trouvé de meilleur que de faire bâtir et construire, en quelque endroit commode et proche de notre bonne ville de Paris, un Hôtel Royal d’une grandeur et espace capables d’y recevoir et loger tous les officiers et soldats, tant estropiés que vieux et caducs de nos troupes, et d’y affecter un fonds suffisant pour leur subsistance et entretènement. A l’effet de quoi et pour suivre un si précieux et louable dessein, et mettre la dernière main à un ouvrage si utile et si important, nous avons donné nos ordres pour faire bâtir et édifier ledit Hôtel Royal au bout du faubourg Saint-Germain de notre bonne ville de Paris, à la construction duquel on travaille incessamment, au moyen des fonds de deux deniers par livre que, par arrêt de notre conseil d’État du 12 mars 1670, nous avons ordonné aux trésoriers, tant de l’ordinaire que de l’extraordinaire de la guerre et cavalerie légère, de retenir par leurs mains, sur toutes les dépenses généralement qu’ils feront du maniement des deniers de leur charges, pour être de ce fonds de deux deniers pour livre employé tant à la construction dudit Hôtel qu’à le meubler convenablement, de sorte que ledit Hôtel étant déjà fort avancé et presque en état de loger lesdits officiers et soldats estropiés, vieux et caducs, il ne reste plus qu’à pourvoir à les y faire subsister commodément, et autres choses concernant le bon ordre et discipline que nous désirons être gardés dans ledit Hôtel. Savoir faisons que, pour ces causes, après avoir fait mettre cette affaire en délibération en notre conseil, Nous, de l’avis d’icelui et de notre grâce spéciale, pleine puissance et autorité royale, avons, par ce présent édit, perpétuel et irrévocable, fondé, établi et affecté, fondons, établissons et affectons à perpétuité ledit Hôtel Royal, que nous avons qualifié du titre des Invalides, lequel nous faisons construire au bout dudit faubourg Saint-Germain de notre dite ville de Paris, pour le logement, subsistance et entretènement de tous les pauvres officiers et soldats de nos troupes qui ont été et seront estropiés, ou qui, ayant vieilli dans le service, ne seront plus capables de nous en rendre; duquel Hôtel comme fondateur nous voulons être aussi le protecteur et conservateur immédiat sans qu’il dépende d’aucun de nos officiers et soit sujet à la visite et juridiction de notre grand aumônier ni autres. Et afin que ledit Hôtel Royal soit doté d’un revenu suffisant et assuré qu’il ne puisse jamais manquer, pour la subsistance et entretènement dans icelui desdits officiers et soldats invalides, nous y avons affecté et affectons à perpétuité par le présent édit tous les deniers provenant des pensions des places des religieux lais, des abbayes et prieurés de notre royaume, qui en peuvent et doivent porter, selon et ainsi qu’il a été par nous réglé, tant par notre déclaration du mois de janvier 1670, que par les arrêts de notre conseil d’État des 24 janvier audit an 1670 et 27 avril 1672.

» Et d’autant que nous sommes bien informé que le nombre des officiers et soldats estropiés, vieux et caducs, est fort grand, et que ne pouvant manquer (la guerre ouverte comme elle est) qu’il n’augmente considérablement, et que ainsi les fonds provenant des pensions desdits religieux lais ne seraient pas suffisants pour leur subsistance et entretènement, en sorte qu’il est nécessaire d’y pourvoir encore; d’ailleurs, pour soutenir un établissement si utile, et empêcher que, faute de fonds, il ne vienne à manquer, nous y avons, d’abondant et de la même autorité que dessus, affecté et affectons pour toujours celui qui proviendra aussi des deux deniers pour livre de tous les payements qui seront faits par les trésoriers généraux de l’ordinaire et de l’extraordinaire de nos guerres et cavalerie légère, à cause de leurs dites charges et par celui de l’artillerie; après que ce qui sera nécessaire, tant pour achever la construction dudit hôtel des Invalides et le mettre en sa perfection, que pour l’achat des meubles et autres choses qu’il conviendra dans icelui, pour le rendre habitable, aura été employé.

» Voulons et entendons qu’au moyen dudit Hôtel Royal, et des fonds ci-dessus dont nous l’avons doté, tous les officiers et soldats estropiés, vieux et caducs de nos troupes, soient logés, nourris et vêtus leur vie durant dans icelui: que comme ledit Hôtel n’étant destiné que pour le logement, subsistance et entretènement desdits officiers et soldats estropiés et invalides, le fonds ci-dessus mentionné dont nous l’avons doté est suffisant pour y subvenir; nous voulons qu’il ne puisse être reçu ni accepté pour ledit Hôtel aucunes fondations, dons et gratifications qui pourraient lui être faites par quelques personnes et pour quelque cause, et sous quelque prétexte que ce soit.»

Bientôt après la promulgation de ces mémorables édits portant création d’une retraite destinée aux soldats vétérans, on vit surgir un vaste ensemble de constructions monumentales qui reçut le nom d’Hôtel Royal des Invalides.

La nomination aux divers emplois dans le personnel et l’administration suivit de près la mise à exécution des travaux.

Afin de mettre le comble à sa royale sollicitude, Louis XIV voulut que le commandement de l’Hôtel fût réservé aux généraux dont les services éminents, les actions d’éclat, les nombreuses blessures, avaient marqué leur place à cet insigne honneur.

Le premier gouverneur fut Lemaçon d’Ormoy, général des bandes à la police du régiment des gardes françaises.

M. de Sennerie eut la place de lieutenant du Roi.

MM. Camus de Beaulieu remplirent les fonctions d’intendant militaire et celles de directeur des services administratifs.

Le conseil fut composé du ministre de la guerre, du gouverneur, des directeurs, du lieutenant du Roi, des trésoriers généraux et du directeur des archives.

L’administration ainsi constituée, Louis XIV vint à l’Hôtel, accompagné, des personnages les plus considérables de la cour; il était escorté par un détachement des gardes du corps, qui resta dans la cour d’honneur et fut remplacé par une garde composée d’invalides.

En descendant de voiture, Sa Majesté se rendit à l’église, où elle entendit la messe, à laquelle le cardinal de Noailles officiait.

Après la messe, le Roi passa la revue des invalides, rangés en bataille dans la cour; il y reçut aussi les députations de ceux qui venaient d’être transférés de la rue du Cherche-Midi, et dont l’un d’eux, vieux sergent mutilé, lui témoigna au nom de ses camarades toute la reconnaissance dont ils étaient pénétrés.

Ce jour-là est décédé Lemaçon d’Ormoy, dont la dépouille mortelle repose dans le caveau des gouverneurs. Il appartenait à une noble famille de Picardie. Ses éminentes qualités militaires, et surtout son attitude à la tête des gardes françaises, très-difficiles à manier, avaient attiré l’attention de Louvois; sa vie judiciaire n’était pas sans illustration, et il unissait à un grand courage toutes les qualités qui font aimer les chefs de leurs soldats; ferme, consciencieux, sévère pour lui-même avant de l’être pour les autres, jamais une plainte, jamais une réclamation ne le trouva indifférent.

Blanchard de Saint-Martin, maréchal général de la cavalerie de France, succède à M. d’Ormoy.

Le 16 juillet 1691 mourut Louvois, emportant les regrets sincères des invalides, qui lui devaient en partie le noble asile où s’abritaient leurs derniers jours. On eût dit qu’avant sa mort, qu’il pressentait peut-être, il voulait étudier et contempler son œuvre. «Hâtez-vous, disait-il à Mansart, si vous voulez que je voie votre dôme achevé.»

Le Roi ordonna qu’il fût inhumé dans un des caveaux de l’église; mais, en 1699, sa famille obtint qu’il fut transféré du caveau où il reposait dans l’église des Capucins, rue Saint-Honoré. La cérémonie de l’exhumation fut magnifique. Elle se fit au flambeau dans la soirée du 22 juillet.

Louis-François de Barbezieux, garde des sceaux, succéda à Louvois.

Le gouverneur Blanchard de Saint-Martin mourut le 18 février 1696. Le Roi venait de le nommer commandeur de Saint-Louis; il était âgé de 83 ans et servait depuis 1635. Il fut le père des vieux soldats, défendit leurs priviléges et les fit augmenter.

Desroches-d’Orange, maréchal général de la cavalerie de France, lui succéda le 21 mars 1701. Il servait depuis plus de quarante ans dans les armées du Roi. Le ministre vint lui-même à l’Hôtel recevoir son serment, en présence de tous les fonctionnaires, officier et soldats. Il poursuivit avec activité l’œuvre de la fondation de l’Hôtel; il mourut en 1705, à l’âge de soixante-dix-neuf ans.

Alexandre de Boyveau le remplaça.

De Boyveau, simple capitaine au régiment de Bourgogne, s’était distingué, sous les yeux même du Roi, au siège de Mons en 1691; emporté par l’ardeur de son courage, il avait été criblé de blessures; l’une d’elles nécessita l’amputation du bras droit.

Quand il fut guéri, le Roi le nomma lieutenant de Roi à l’Hôtel, puis gouverneur, puis enfin grand-croix de Saint-Louis.

En conformité de l’ordonnance d’institution qui défend aux administrateurs de recevoir de tout autre que du Roi les dons et legs qui viendraient à être faits à l’établissement, le conseil, par décision du 10 octobre 1710, refusa la riche succession du chevalier de Beaufort, qui, par testament, avait légué tous ses biens aux Invalides.

A cette époque de revers, d’épuisement et de misère générale, l’Hôtel, qui recevait chaque jour de nouveaux pensionnaires, sans que ses ressources pussent s’accroître, eut aussi sa large part dans les douleurs communes. Peut-être eût-il été permis d’accepter le soulagement offert par le chevalier de Beaufort; mais les invalides, pleins de reconnaissance pour le fondateur, et fidèles aux statuts de leur institution, s’abstinrent de toute sollicitation et attendirent patiemment les secours du Roi.

Enfin vinrent des jours meilleurs. La brillante victoire de Denain, remportée par Villars, et bientôt suivie du traité d’Utrecht, permit à Louis XIV d’achever en paix les dernières années de son règne, et de travailler autant que possible à faire oublier à ses sujets les maux de la guerre. Ses chers invalides, qui pendant plus de quarante ans avaient été constamment l’objet de sa sollicitude toute particulière, ne furent pas oubliés.

En 1714, sentant sa fin prochaine, il voulut encore une fois se faire rendre un compte exact de cette institution, sa création la plus belle, le plus beau joyau de sa couronne. Il s’enquit de tout et dans les plus minutieux détails: administration, discipline, vivres, habillement, rien n’échappa à sa curieuse investigation. Il voulait, autant qu’il était en son pouvoir, améliorer les conditions de cet établissement, afin d’en éterniser la durée.

Son testament, dont nous donnons ici l’extrait, nous en fournit la preuve la plus manifeste:

«Entre tous les établissements que nous avons faits pendant le cours de notre règne, il n’en est pas qui soit plus utile à l’État que celui de l’hôtel des Invalides; toutes sortes de motifs doivent engager le Dauphin et tous les autres Rois nos successeurs à lui accorder une protection particulière; nous les y exhortons autant qu’il est en notre pouvoir.»

Le 1er septembre 1745 Louis XIV mourut. Il fut sincèrement regretté de tous les pensionnaires de l’Hôtel; chacun d’eux savait que c’était à lui seul qu’il était redevable de l’heureuse et paisible existence dont il jouissait.

Bon nombre d’institutions justement célèbres, de grandes victoires, d’illustres guerriers, des poëtes, des artistes, des écrivains de premier ordre dans tous les genres: des Colbert, des Louvois, des Condé, des Turenne et des Villars; des Corneille, des Racine, des Molière; des Mignard, des Lebrun, des Mansart, des Vauban, des Massillon et des Bossuet, ont illustré le règne de Louis XIV et ont fait du dix-septième siècle un des plus grands siècles de l’histoire. Mais toutes ces gloires diverses, qui d’ailleurs n’apparaissent que sous les grands princes, ne sont pas l’œuvre personnelle du Roi. La création de l’hôtel des Invalides lui appartient exclusivement; la splendeur du dôme, la magnificence de tout l’édifice, n’accusent pas seulement le talent des architectes, des sculpteurs et des peintres, elles attestent le génie du grand Roi qui donna son nom à son siècle. L’institution des Invalides est donc tout entière dans l’ordonnance de 1670, et surtout dans l’édit de 1674. Par ces deux ordonnances, Louis XIV a réalisé et établi d’une manière immuable ce que vainement tous ses prédécesseurs avaient médité. Il l’a fait aux grands applaudissements de la France et de l’Europe.

La plupart des souverains étrangers sont venus et viennent encore visiter cet Hôtel. Les plus puissants monarques ont donné à son illustre fondateur un témoignage non équivoque de leur sympathique admiration, en dotant leurs États d’une semblable institution. Tous les autres l’admirent sans pouvoir l’imiter.

CHAPITRE DEUXIÈME.

Table des matières

De 1715 à 1774.

C’est au gouvernement du Régent et à son édit du 17 février 1711 que le corps si savant et si recommandable de l’artillerie dut l’ouverture des portes de l’Hôtel à ses soldats invalides.

A la vérité, cette arme n’avait pas été exclue par Louis XIV, mais elle n’appartenait pas à proprement parler à l’armée; c’était une institution à part, ayant un grand maître, espèce de ministre et vivant de ses propres ressources.

Au commencement de ce règne l’Hôtel recevait fréquemment les visiteurs du plus haut rang.

En 1716 le czar Pierre Ier visita l’Hôtel avec un soin minutieux; il s’enquit de tous les détails de l’administration; il entra dans l’un des réfectoires, où il goûta le vin en portant un toast aux compagnons de gloire de Turenne et de Condé.

La fondation des Invalides de la Néva fut le résultat de cette visite.

A peine monté sur le trône d’Angleterre, qu’il venait d’usurper sur le mari de sa fille, le stathouder de Hollande, Guillaume d’Orange, l’ennemi et rival de Louis XIV, s’empressa de suivre son exemple, en dotant d’une semblable institution la marine de son royaume.

Le 19 juin 1718, dimanche de l’octave de la Fête-Dieu, Louis XV vint assister au salut. Contrairement à leurs privilèges, les invalides ne fournirent pas la garde du jeune roi, qui fut composée de sa maison militaire.

Les invalides murmurèrent hautement des procédés suivis à leur égard par la police du château.

Une gratification accordée aux sergents, caporaux et soldats calma un peu cette effervescence.

Peu de temps après cette visite du Roi, l’Hôtel fut doté de la magnifique esplanade qui complète la grandeur et la beauté de ce monument.

Le 1er juillet 1722 parut l’ordonnance du Roi portant établissement de la charge de secrétaire et garde des archives de l’Hôtel.

Le 10 février mourut le gouverneur, M. de Boyveau. Il servait depuis 1676 et s’était distingué, sous les yeux du Roi, au siège de Mons en 1691. Emporté par l’ardeur de son courage, il avait été criblé de blessures; l’une d’elles nécessita l’amputation du bras droit.

Il fut remplacé par M. de Beaujeu, maréchal de camp, le 22 mars suivant. Il servait également depuis 1676 et avait été blessé aux sièges de Valenciennes, Douai et Bouchain, et avait combattu à Malplaquet et à Denain.

Il mourut à l’Hôtel le 26 mai 1730.

M. le chevalier de Ganges lui succéda et exerça les fonctions de gouverneur pendant huit années.

M. de Saint-André, maréchal de camp des armées, le remplaça le 11 janvier 1738. Sous son gouvernement il fut déjà question de décentraliser les invalides et de les disperser dans les différentes places de guerre, où, suivant l’opinion de M. de Breteuil, ministre de la guerre, leur entretien devrait être moins dispendieux. Ce projet ne fut pas présenté à Louis XV, qui aimait les invalides et qui n’aurait jamais consenti à ce que l’on portât atteinte à la noble création de son aïeul.

M. de Saint-André mourut le 1er octobre 1742.

Il eut pour successeur M. de la Courneufve, qui, lui aussi, prit part à tout ce qui se fit d’avantageux pour l’Hôtel sous le ministère remarquable de Voyer-d’Argenson, successeur de M. de Breteuil.

La reprise des hostilités amena de nouveau un très-grand nombre de pensionnaires. Il fallait donc assurer le sort de tant de braves. La situation des officiers attira tout d’abord l’attention du gouverneur. Confondus avec ceux qu’ils avaient commandés sur les champs de bataille, les officiers de l’armée ne demandaient qu’à la dernière extrémité leur admission à l’Hôtel.

C’est alors que fut décrétée la construction des bâtiments dits Pavillons des officiers.

M. de la Courneufve mourut le 15 mai 1753, et fut remplacé par M. de La Serre. François d’Azemar-Pannat, comte de La Serre, était un héros de Fontenoy. Il avait commencé à servir comme volontaire en 1708, au régiment du Roi; il se conduisit bravement à la bataille de Denain, aux sièges de Quesnoy, de Douai et de Bouchain. De 1712 à 1717, il se trouva aux sièges de Fribourg et de Landau. Le 6 octobre 1733, aide major général de l’infanterie de l’armée d’Italie, il se trouva en cette qualité partout où cette armée se distingua: à la prise de Milan, aux deux batailles de Parme et de Guastalla, et obtint en 1736 une commission de colonel.

Il se distingua surtout à Fontenoy, où il chargea l’un des premiers sur le fameux corps anglais, et fut plusieurs fois blessé ; demandé par le maréchal de Saxe et nommé commandeur de Saint-Louis, il se trouva aux deux batailles de Raucour et de Lawefeld; à la suite de celles-ci le Roi lui remit lui-même les insignes de grand-croix de l’ordre.

Enfin il fut le compagnon du maréchal de Saxe et avait pris part à toutes les affaires militaires de son époque.

Il mourut en 1766, et fut remplacé par le baron d’Espagnac, qui joignait aux qualités du général quelques-unes de celles qui font l’écrivain. Sous son administration une ordonnance royale admit indistinctement, comme les catholiques, les protestants, qui jusqu’alors n’étaient pas reçus à l’Hôtel Cet acte de justice fut généralement approuvé par l’opinion publique,

A la même époque l’Hôtel reçut quelques visites royales: le 2 décembre 1768, celle du roi de Danemark. Christian VII, imitant Pierre le Grand, qui avait voulu voir les compagnons de Turenne, tint à se mêler à ceux de Raucour et de Lawefeld,

Par ordonnance royale du 16 février 1769, le nombre des sœurs de la charité fut porté de douze à trente.

En janvier 1771 le prince héréditaire de Suède, qui devait plus tard vaincre les Suisses sous le nom de Gustave III et tomber sous le poignard d’Ankarstroëm, vint visiter l’Hôtel et en emporta différentes idées qu’il mit à exécution; et si les armées suédo-norvégiennes ont aujourd’hui un lieu de retraite pour leurs vétérans, l’honneur doit en revenir à Gustave III et à Louis XIV.

Le 6 mai 1774 Louis XV mourut. On prit le deuil à l’Hôtel, mais ce ne fut qu’un deuil officiel, et les invalides virent avec indifférence passer le le cercueil du Roi.

Sous ce règne, l’institution de Louis XIV avait été religieusement respectée. Déjà elle comptait cent ans d’existence, et l’on pouvait la croire à l’abri de toute atteinte; mais il n’en fut pas ainsi sous le règne suivant et plus tard sous la Constituante, où les utopistes et les novateurs, qui, prenant le changement pour le progrès, tentèrent de la supprimer. Nous dirons à qui nous devons rendre grâces de la conservation de cet établissement; mais n’anticipons pas sur les événements.

CHAPITRE TROISIÈME.

Table des matières

De 1774 à 1789.

A l’avénement de Louis XVI, l’institution des Invalides était dans une situation assez prospère. M. d’Espagnac se trouvait encore à la tête de l’Hôtel.

Le 11 février 1775, le prince Maximilien d’Autriche, frère de la reine de France, honora de sa visite l’hôtel des Invalides, sous le nom de comte de Burgo. Il était accompagné du comte de Muy, ministre de la guerre.

Le baron d’Espagnac avait fait relier aux armes de ce prince la Description de l’Hôtel, qui lui fut présentée par le ministre.

M. de Saint-Germain, ministre, avait paru d’abord prendre beaucoup d’intérêt aux vétérans de nos armées, lorsque tout à coup il ne vit que des abus dans l’administration qui présidait à leur glorieux asile. Aussi, fortement appuyé par le directeur de l’Hôtel, M. de la Ponce, qui avait toujours été partisan de la décentralisation, ne tarda-t-il pas à faire approuver par le Roi cette organisation dont on parlait tant et qui devait être si funeste au personnel des Invalides.

En effet, le 17 juin 1776 parut cette ordonnance, exécutoire en quatre jours, qui devait porter la perturbation parmi les vétérans de nos armées, dont la discipline ne fut plus assez puissante pour empêcher les murmures.

Ce ne fut pas sans beaucoup de peine que M. d’Espagnac put contenir son indignation; mais il était vieux soldat et regardait comme sacré un ordre du Roi. Toutefois, de jour en jour il fut dérogé à la sévérité de cette ordonnance.

Le 20 mars 1777, les plans-reliefs des places fortes de France, qui depuis un temps immémorial étaient au Louvre, furent transportés aux Invalides.

Le 20 avril, l’empereur Joseph II, frère de l’infortunée Marie-Antoinette, voyageant sous le nom de Falkenstein, honora de sa présence l’hôtel des Invalides; il voulait être traité en simple particulier. A l’exemple du czar Pierre Ier, il se fit instruire de tous les détails de l’administration. Il demanda qu’on lui présentât les soldats qui avaient fait la guerre de Bavière, et les entretint pendant longtemps; et, après avoir vidé sa bourse, il dit au comte d’Espagnac: «Ces Français-là ont donné à ma mère bien des ennuis; s’ils eussent été plus heureux, je ne sais ce que je serais; je ne puis trop leur savoir gré de ne pas nous avoir vaincus.»

Quelques jours après il vint visiter la galerie des plans-reliefs.

Cette année-là, le comte de Saint-Germain quitta le ministère de la guerre et y fut remplacé par le prince de Montbarey. En ce qui concernait les abus, il tint la main aux mesures ordonnées par son prédécesseur.

Ce fut lui qui fit acheter les planches en cuivre qui accompagnaient la Description de l’Hôtel (par Perrau); le libraire Desprez, quittant le commerce à cette époque, vendit les gravures et cent cinquante exemplaires de l’ouvrage pour la somme de dix mille francs.

Les planches en cuivre sont encore aujourd’hui à l’Hôtel, mais les descriptions furent données dans les visites que firent aux Invalides plusieurs personnages illustres.

En 1780, le prince de Montbarey eut pour successeur le marquis de Ségur.

Dès son arrivée au ministère, M. de Ségur se fit rendre compte de la législation qui régissait les Invalides. Déjà quelques archivistes s’étaient occupés de rassembler tous les documents législatifs et autres concernant l’Hôtel. M. Hecquet, titulaire depuis le 17 juin 1776, avait mis la dernière main à la collection des documents officiels, à partir du mois de janvier 1670 au 20 juin 1780; en 1781, le ministre fit publier, sous le nom de Recueil, les édits, déclarations, ordonnances, arrêts et règlements concernant l’hôtel des Invalides. On s’occupait d’un troisième volume quand la révolution de 1789 éclata et dispersa les archives.

En 1782, le grand-duc et la grande-duchesse de Russie, arrivés dans la capitale depuis peu, vinren visiter l’Hôtel. Le baron d’Espagnac fit hommage à la Princesse d’un exemplaire richement relié de la Description de l’établissement, par l’abbé Perrau.

Quelques jours après vint également madame la comtesse d’Artois, belle-sœur du Roi. Elle fut reçue par le gouverneur à la tête de son état-major.

M. d’Espagnac mourut le 8 décembre 1783. Il méritait à tous égards d’être inscrit solennellement parmi les hommes qui ont illustré l’institution des Invalides. Aussi lit-on sur une des colonnes de l’église:

LE BARON D’ESPAGNAC DE SAHUGUET D’ARMUZET,

LIEUTENANT GÉNÉRAL,

GRAND-CROIX DE SAINT-LOUIS,

GOUVERNEUR DE L’HOTEL DES INVALIDES DE 1766 A 1783.

IL FUT LE COMPAGNON D’ARMES,

L’AMI ET L’HISTORIEN

DU MARÉCHAL MAURICE DE SAXE.

LE COMTE DE GUIBERT LUI SUCCÉDA.

Bien que M. de Guibert n’ait fait que passer au gouvernement des Invalides du 1er mars 1783 au 8 décembre 1786, il mérite à juste titre une mention particulière.

Il naquit en 1715 à Montauban, fit ses études militaires aux Cadets-Gentilshommes de Metz, et parvint de grade en grade, en 1742, à la charge de major dans le régiment d’Auvergne, où il connut d’Assas.

Il fit avec ce régiment les campagnes d’Italie, la guerre de Corse, les campagnes de Bohême et de Flandre.

En 1757, il occupa de hautes fonctions dans l’état-major des armées. Le duc de Broglie, qui l’estimait particulièrement, ne voulut point d’autre major général.

Une circonstance malheureuse devait lui valoir une grande célébrité. Il fut fait prisonnier à la bataille de Rosbach, et resta dix-huit mois en Prusse. Il mit à profit sa captivité ; il suivit et étudia les manœuvres des officiers du grand Frédéric.

A sa mort, le 8 décembre 1786, le Roi permit qu’il fût inhumé dans les caveaux de l’église.

Sur un des pilastres de l’église est gravée cette inscription:

A LA MÉMOIRE DE CHARLES BENOIT,

COMTE DE GUIBERT,

LIEUTENANT GÉNÉRAL DES ARMÉES DU ROI,

GRAND ÉCUYER DE L’ORDRE DE SAINT-LOUIS,

GOUVERNEUR DES INVALIDES,

DÉCÉDÉ EN CET HOTEL LE 8 DÉCEMBRE 1786.

Ce monument, simple et pieux, a été consacré par sa veuve et par ses enfants, avec la permission du Roi, sous le ministère de M. le maréchal de Ségur, son compagnon d’armes.

Le 23 juin 1788, la reine Marie-Antoinette est venue à l’Hôtel. Elle a été reçue par le gouverneur, qui lui a rendu les mêmes honneurs qu’au Roi.

Sa Majesté était accompagnée de Madame, fille du Roi, de Madame Élisabeth et des dames de leur suite.

La Reine est arrivée à dix heures et demie du matin à la hauteur du pont que l’on avait jeté sur le fossé en face du dôme. Le comte de Brienne, secrétaire d’État de la guerre, les membres du conseil de la guerre, et plusieurs autres officiers généraux ont reçu Sa Majesté, qui est entrée par la porte royale du dôme.

Le curé des Invalides, à la tête du clergé, a harangué Sa Majesté, qui lui a répondu:

«Il y a longtemps que je désirais voir cet établissement intéressant; la manière dont le Roi y a été reçu a bien augmenté mon désir.»

De là Sa Majesté est allée aux réfectoires des officiers et les a traversés au bruit de leurs acclamations; MM. les officiers s’étaient levés en voyant paraître Sa Majesté, qui les a invités avec bonté à s’asseoir et à continuer leur dîner.

Pendant tout le temps de cette visite, la Reine a toujours tenu par la main Madame, fille du Roi, et a saisi toutes les occasions d’imprimer dans son cœur des sentiments d’humanité et de bienfaisance; l’attendrissement qu’excitait dans le cœur de cette jeune Princesse un spectacle aussi nouveau pour elle s’était vivement empreint sur son visage, et annonçait l’aurore des vertus les plus touchantes.

Avant de sortir de l’Hôtel, la Reine a fait remettre à l’administration une somme d’argent pour être distribuée aux sous-officiers et soldats, et elle a chargé le ministre de la guerre de demander au Roi une gratification d’un mois de solde pour les officiers. La Reine a en outre donné à la sœur Lamague, supérieure des filles de la Charité, une montre ornée du chiffre de Sa Majesté, et dans laquelle étaient gravés ces mots: Donné par la Reine à la sœur Lamague, 1788.

Sa Majesté a fait encore espérer qu’elle donnerait de nouvelles preuves de bienveillance en s’occupant des moyens de procurer des secours durables aux pauvres filles des invalides, auxquelles elle a bien voulu en accorder de momentanés. Sa Majesté a ajouté : «S’il m’était possible de l’oublier, ma fille m’en rappellerait le souvenir.»

Cette mémorable et touchante visite de Marie-Antoinette termine la première période de l’histoire de l’Hôtel et le premier livre de notre ouvrage.

LIVRE DEUXIÈME.

Table des matières

CHAPITRE PREMIER.

Table des matières

De 1789 à 1815.

Depuis la visite de la reine Marie-Antoinette, le 23 juin 1788, jusqu’à la convocation des états généraux et même jusqu’au 13 juillet, aucun fait extraordinaire ne mérite d’être raconté.

Les désastreux projets du comte de Saint-Germain avaient été abandonnés; les glorieux débris de nos armées vivaient en paix dans cet établissement sous le régime qu’y avaient établi Louis XIV et Louis XV, et le gouvernement, entièrement absorbé par les manifestations hostiles de l’opinion publique, par ces émeutes, par ces troubles, par ces violences qui grondaient de toutes parts comme autant de précurseurs du terrible orage qui allait éclater, n’avait pris à leur égard aucune mesure nouvelle.

Résolus de garder la neutralité dans la lutte qui allait s’engager entre le clergé, la noblesse et le tiers état, nul parmi les pensionnaires de l’Hôtel ne songeait à se ranger au nombre des ennemis de la monarchie.

Les assemblées préliminaires de la noblesse, pour le choix des électeurs, devant se réunir dans vingt endroits de Paris, l’une de ces réunions eut lieu le 20 avril 1789, dans la grande salle du conseil de l’Hôtel, qui avait été disposée à cet effet.

L’assemblée se composait de MM. le marquis de Tembrun-Valence, lieutenant général des armées du Roi, grand-croix de l’ordre de Saint-Louis, inspecteur général des écoles militaires; le marquis de Guerchy; le chevalier de Raynaud, maréchal de camp, sous-inspecteur des écoles militaires; le chevalier de Gestas, le baron de Besenval, lieutenant général des armées du Roi, grand-croix de l’ordre de Saint-Louis, colonel du régiment des gardes suisses; le marquis d’Autichamp, maréchal de camp, commandeur de l’ordre de Saint-Louis; le chevalier Virieux, maréchal de camp; le baron de Kendal, maréchal de camp; de Gilibon, major de l’hôtel royal des Invalides; Guillot de Cour, écuyer, lieutenant au bataillon de garnison de Provence; comte de la Touraille, mestre de camp, chevalier de Saint-Louis; un magistrat du Châtelet représentant M. le lieutenant civil. En dehors de la salle, le clerc du commissaire du quartier recevait les billets de MM. de la noblesse et les enregistrait.

Le comité fit beaucoup d’instances auprès de M. de Sombreuil pour le faire entrer dans son sein; mais il déclina cet honneur, en alléguant qu’il ne pouvait se concilier avec ses fonctions.

Ce fut donc ce général que les états généraux trouvèrent à la tête des Invalides.

Il ne nous appartient pas de raconter les événements qui ont précédé ou suivi la prise de la Bastille. Nos recherches dans les archives ont été vaines à ce sujet; elles ne nous ont fourni aucun document sur ce triste épisode; une seule note, sans caractère officiel, est tombée dans nos mains; la voici in extenso:

«Le 14 juillet la population envahit l’hôtel des Invalides. Il y avait à la boulangerie des soldats d’artillerie cinq caissons, qu’ils avaient placés, quatre sur le devant et deux sur le derrière du côté du dôme; ces canons et ceux de la batterie furent enlevés.

» M. de Sombreuil se porta à la grille avant qu’elle fût forcée; mais on était déjà entré par les fossés, et on arriva dans l’intérieur avec d’autant plus de facilité que les grilles des petits escaliers se trouvaient ouvertes.

» M. de Sombreuil ayant donné, par signe, l’ordre qu’on ouvrît la grande grille, la foule se précipita dans l’intérieur; un d’entre eux porta la pointe de son épée sur la poitrine de M. de Sombreuil, mais cette démonstration n’eut point de suite, et le gouverneur put rentrer chez lui.

» Ils emportèrent à bras tous les fusils et autres armes qu’ils trouvèrent facilement sans qu’on leur indiquât le lieu du dépôt.

» On dit que plusieurs les vendaient comptant et revenaient à la charge.»

Vers la fin du mois le Roi nomma MM. de Gouvernet, lieutenant général; Fargus et Plantade, maréchaux de camp, pour chercher, de concert avec le secrétaire d’État de la guerre, et proposer les moyens de rétablir le niveau entre les recettes et les dépenses de l’Hôtel.

Dans les premiers jours de juillet 1790, l’établissement dut loger une certaine quantité d’officiers, sous-officiers et soldats de troupes de ligne et de gardes nationaux des provinces, appelés à Paris pour prêter serment au champ de la fédération du 14 juillet.

Peu après, un ordre du jour de M. de Latour-Dupin, ministre de la guerre, enjoignit à tous les officiers, sous-officiers et soldats, et à tous les employés de l’Hôtel, de se rendre par détachements de trois à quatre cents hommes au lieu de l’assemblée du district des Jacobins, pour y prêter le serment civique dans la même forme et sans plus d’appareil que les autres citoyens.

Ainsi se trouvèrent mêlés aux orages politiques les militaires invalides,

Mais en même temps qu’on les entourait d’honneurs et de respect, et qu’on faisait entrevoir l’augmentation de la pension des officiers et qu’enfin on subviendrait à leurs besoins, l’Assemblée nationale chargea son comité militaire, auquel elle adjoignit des commissaires civils, d’examiner la situation de la maison contre laquelle de fâcheuses dispositions semblaient devoir se manifester.

Les réformes du comte de Saint-Germain avaient, à la vérité, rendu pénible le régime dé l’Hôtel, quand éclata la révolution.

Alors les invalides étaient partagés en deux camps et marchaient sous deux bannières, sur l’une étaient inscrits ces mots: Pension et liberté absolue; sur l’autre: Conservation de l’asile du vieux soldat.

Le comité militaire chargé de préparer un rapport élut, comme fondé de pouvoir, Dubois-Crancé ; séance tenante ce rapporteur réduisit la question de l’hôtel des Invalides à celle-ci:

Supprimer l’Hôtel, qui serait vendu à la municipalité de Paris pour faire de cet établissement une grande prison.

Quant aux invalides, ils seraient dispersés dans les quatre-vingt-trois hospices de la patrie, qu’on établirait dans les départements.

Après la lecture de ce rapport, M. l’abbé Maury monte à la tribune et propose:

«1° La discussion doit s’établir sur des calculs arithmétiques, dont je démontrerai l’inexactitude, et qui sont fort longs.

» 2° Elle aura pour objet des considérations politiques que je suis loin d’adopter.

» 3° Je prouverai que les moyens de remplacement que le comité vous propose sont inadmissibles.

» 4° Il faudra examiner les combinaisons selon lesquelles on propose, pour la plus grande économie, d’établir quatre-vingt-trois hospices au lieu d’un; et je doute que votre sagesse adopte ce projet et cette manière de se dédommager de la suppression de l’hôtel général des Invalides. J’ai surtout remarqué, dans le rapport qui vous a été fait, une invitation très-adroite, que le rapporteur fait à la municipalité, d’acquérir l’hôtel des Invalides pour en faire un hôpital. Mais savez-vous comment la ville de Paris fait des acquisitions, comment elle les paye, quel est l’état florissant de ses finances depuis deux ans? J’en mettrai l’état sous vos yeux. Du reste, je rends moi-même hommage à la sage prévoyance de la ville de Paris, qui veut désormais avoir des hôpitaux très-grands, car cette ville en aura besoin. Je demande non pas un ajournement indéfini, mais un délai de huit jours, afin que votre décision soit plus éclairée. Pour moi, je vous assure qu’en abrégeant beaucoup ce que j’ai à dire sur cet objet, je parlerai pendant plus d’une heure et demie. Lorsque l’hôtel des Invalides fut établi, il y a cent vingt ans, on fit les mêmes objections que l’on fait aujourd’hui, mais on y répondit victorieusement. Cet établissement a servi d’exemple à toute l’Europe; comment justifierez-vous sa suppression; comment légitimerez-vous la barbarie de rejeter de leur asile des militaires invalides, pour leur donner une pension à tant par bras perdu au service de la patrie, comme si un homme qui a un bras de moins pourra vivre avec cent livres de plus quand il sera isolé.... Je demande le renvoi de la décision à mardi prochain.»

L’ajournement est adopté.

M. de Noailles prend la parole contre le rapport du comité de la guerre et s’exprime ainsi qu’il suit:

«M. l’abbé Maury sera sans doute prêt à parler jeudi. Lorsque M. Breteuil proposa de changer l’hôtel des Invalides en un hôpital, M. Bailly, académicien, aujourd’hui maire de Paris, fit un mémoire extrêmement développé ; des écrits multipliés furent publiés sur cette matière, et M. l’abbé Maury en a sans doute eu connaissance. A l’époque où M. de Saint-Germain fit un plan militaire extrêmement condamnable, il parut de nouveaux écrits extrêmement instructifs sur cet objet.

» Quant à ce qu’a dit M. l’abbé Maury, que la ville de Paris aurait bientôt besoin d’un grand nombre d’hôpitaux, je crois que c’est la vérité ; car on ne permettra certainement plus qu’on mette, comme sous l’ancien régime, six ou huit malades dans un même lit, qui devient pour eux celui de la mort.»

L’ajournement fut prononcé.

Tel était l’état de la question quand la mémorable discussion de 1791 s’ouvrit le 23 mars.

A l’ouverture de cette séance, Dubois-Crancé prit la parole. Rappelant son rapport du 15 février, il insista pour qu’il fût pris en considération; se fondant sur ce que la majorité des officiers, sous-officiers et soldats invalides adhérant d’avance au rapport juste et bienfaisant du comité militaire, elle attendait avec une respectueuse et entière confiance que l’Assemblée nationale, sous la sauvegarde de laquelle elle se mettait, voulût bien combler ses vœux.

La cause de l’Hôtel semblait perdue, lorsque le député Guillaume, orateur peu connu jusque-là, se chargea courageusement de répondre le premier: «Votre comité militaire, dit-il, en vous présentant un plan de suppression de l’hôtel des Invalides, s’est proposé trois objets principaux: 1° de rendre à la liberté cette classe d’hommes qui, ayant au dehors protégé la nôtre, a bien acquis le droit de mettre un intervalle entre la dépendance et la mort; 2° d’économiser les frais excessifs d’une administration trop dispendieuse; 3° de faire servir cette économie au soulagement de cette multitude de militaires répandus dans le royaume sous la dénomination d’invalides pensionnés. La base de ce projet est l’établissement de quatre-vingt-trois hospices qu’on appellerait hospices de la patrie, et qui ne seraient en effet que quatre-vingt-trois hôpitaux. Pour moi, frappé de respect et d’admiration pour le monument que l’humanité consacra au courage, je ne croyais pas possible d’ériger des trophées plus honorables à la vertu guerrière. C’est dans la capitale, c’est sous les yeux du monarque, c’est au milieu des compagnons de ses travaux, dans un temple dont les ornements lui rappelaient sans cesse ses exploits, que le vieux soldat venait recueillir le prix de ses fatigues. L’envie des nations étrangères, un si grand exemple imité par quelques-unes assez riches pour y pourvoir; les éloges de cet établissement portés dans toute l’Europe par la renommée; tout me persuade que je ne me suis point trompé en regardant ce monument comme l’honneur de mon pays, quoique le rapport de votre comité militaire soit venu suspendre un instant mon admiration.

» Comment se persuader que les frais de quatre-vingt-trois hospices soient moins dispendieux que ceux d’un seul? N’est-ce pas une vérité triviale que les dépenses d’une seule administration diminuent proportionnellement en raison de l’augmentation du nombre des administrés?...

» Qu’on me permette une autre observation plus générale et plus étendue. Le citoyen qui a perdu ses membres au service de la patrie doit appartenir à la nation tout entière. Il y a donc de l’inconvenance à isoler ces hospices. Ce devoir sacré de pourvoir à l’entretien de ces guerriers généreux est le plus bel apanage du Corps législatif; l’hôtel des Invalides doit être sous la protection immédiate de l’Assemblée nationale; la dépense doit être acquittée des fonds du trésor public; la plus grande solennité doit présider à l’admission des sujets. Au lieu de dénaturer cette institution sublime, il me semble plus digne de l’Assemblée nationale d’en réformer les abus, d’y ajouter tout l’éclat dont le nouveau régime peut la rendre susceptible, de la décorer de tout ce qui peut honorer ces respectables vieillards et leur rappeler le souvenir de leurs exploits. Je conclus donc à la conservation de l’hôtel des Invalides.»

Custine prit ensuite la parole et soutint que, le projet de supprimer l’Hôtel ayant été proposé par un ministre économe, l’institution des Invalides ne pouvait être défendue.

Ce fut alors que l’abbé Maury, avec l’autorité de son nom et de son talent, se dirigea vers la tribune et dit:

«Vers la fin de l’année dernière, le Roi a nommé deux commissaires pour examiner l’administration des Invalides, et a invité l’Assemblée à en nommer également deux. Nous n’avons pas entendu parler du résultat des recherches de ces commissaires. Le projet de votre comité militaire est un exemple de cet esprit de vertige et de je ne sais quelle fatalité qui menace d’une suppression inévitable tous les établissements dont on dénonce les abus. Le comité a fait précisément le contraire de ce que vous lui demandiez: il a mis à l’écart ce que vous attendiez de son zèle; il a perdu de vue votre intention et ses devoirs, car jamais vous ne l’aviez chargé de vous proposer une suppression, vous vouliez qu’il vous fît connaître les abus et les moyens de les réformer; il ne vous en dénonce aucun. Au lieu de la réforme que vous attendiez, vous ne voyez que le résultat de l’esprit de destruction; vous voyez mettre l’art des systèmes à la place de la science de l’administration. Pour moi, persuadé que votre comité s’est trompé dans ses vues, j’espère démontrer que cette suppression serait désastreuse; je combattrai ce que le comité a voulu faire et je suppléerai ensuite à ce qu’il n’a pas fait.

» Il est facile de prouver que l’établissement de l’hôtel des Invalides est non-seulement utile, mais nécessaire dans un grand empire. Saint Louis fut le premier de nos rois qui conçut le grand projet d’acquitter cette dette sacrée de la nation envers ses défenseurs: de retour des croisades, il fonda l’hôpital des Quinze-Vingts. A mesure que les guerres devinrent plus fréquentes, on s’aperçut que des hommes accoutumés au métier des armes et brusquement licenciés devenaient dangereux.

» Duguesclin, ce héros de la chevalerie, passa une partie de sa vie à réprimer les brigands qu’on appelait alors les bandes noires. A peine le bon roi Louis XII voulut-il faire vivre son peuple dans la paix, qu’il sentit le besoin d’établir des asiles pour ses anciens militaires. Henri IV, après avoir chassé les Espagnols de la France, sentit comme Louis XII la nécessité d’enchaîner, pendant la paix, le courage de ses troupes. Louis XIV effectua ce projet et relégua les vétérans aux frontières; mais ils y devinrent encore dangereux, en protégeant le commerce des contrebandiers. Il les distribua ensuite dans les monastères, d’où leur vient le nom de moines lais; mais accoutumés à la vie militaire, ces soldats importunèrent bientôt leurs hôtes, qui s’affranchirent, en payant, de l’obligation de les loger. Alors on les vit, après avoir vendu leur domicile, et dépensé le produit à des excès de débauche, réduits à la mendicité ; au lieu de s’avilir en tendant la main dans les cités, aller sur les grands chemins vivre de crime. Louis XIV, au lieu de se servir d’une inutile rigueur, arrêta ces désordres par le seul empire de ses bienfaits: à l’âge de trente-six ans, il posa la première pierre de l’hôtel des Invalides qu’il se plaisait souvent à visiter. On reproche du luxe à cet établissement, surtout à la chapelle; mais ne fallait-il pas s’attendre que ce temple serait magnifique, puisque c’était Louis le Grand qui l’élevait à l’Être suprême? Vous n’avez pas encore fait des lois somptuaires pour les monuments publics, et sans doute vous les ramènerez à ce principe, qu’il faut qu’aucun particulier ne soit riche pour que l’État le soit; principe que le vice des gouvernements avait fait oublier dans les empires modernes; mais si nous portons nos regards sur les gouvernements anciens.... (M. l’abbé Maury présente, au milieu des murmures qui le rappellent à l’état de la question, de nombreux exemples de l’ancienne splendeur des monuments publics....) Voilà le principe et les exemples que j’adresserai en réponse aux détracteurs de Louis XIV, de ce prince qui a établi la gloire de cet empire.

» Si ce glorieux asile de la vieillesse, où trois mille soldats, heureux des libéralités de ce monarque, jouissent en paix des avantages de cette utile fondation; si, dis-je, cet établissement n’existait pas, cent personnes de cette assemblée brigueraient l’honneur de s’immortaliser par la fondation de ce monument, qu’on ne déprécie que parce qu’il existe. S’il était des hommes assez malheureux pour craindre de s’associer à la gloire de son fondateur, s’ils se flattaient d’anéantir la mémoire de ce monarque en supprimant tous les monuments qu’il a créés, comme Lesueur effaçait tous les modèles qu’il ne pouvait imiter, bientôt tous les bons Français s’opposeraient à ces tentatives, et Louis XIV resterait retranché dans son tombeau contre tous les efforts de ses détracteurs.... Je n’aurais besoin que de vous faire entendre les acclamations des contemporains; mais, dira-t-on, ce sont de vains éloges de la flatterie adressés à un roi tout-puissant. Eh bien! C’est soixante ans après, c’est lorsque Louis XIV est descendu au tombeau, qu’un philosophe, que le plus profond politique, que Montesquieu s’avance pour examiner cet établissement; voici le jugement qu’il en porte, au nom du genre humain: «Je fus hier aux Invalides; j’aimerais mieux, si j’étais prince, avoir fait ce monument que d’avoir gagné trois batailles; c’est, à mon avis, le lieu le plus respectable de l’Europe. Là on voit le zèle, l’ardeur et le courage de la jeunesse parmi ces anciens défenseurs de la patrie, qui ne déplorent leur impuissance de ne pouvoir plus rien faire pour elle. Quoi de plus admirable que de les voir observer une discipline aussi exacte que s’ils étaient en présence d’une armée ennemie, partager leurs soins entre Dieu et la patrie, etc....» Le témoignage des hommes, quelque grand qu’il soit, disparaît devant le suffrage de l’Europe entière qui imite cet établissement. Quand les Anglais se hâtèrent d’imiter et d’égaler, à Chelson, la magnificence de notre hôtel des Invalides, quand leur roi sacrifia son château de Greenwich pour six cents matelots invalides, les Anglais et Guillaume cherchaient-ils à flatter Louis XIV? Quand l’impératrice de Russie imita, sur la Néva, le monument qu’elle avait vu sur la Seine, voulait-elle flatter Louis XIV? Enfin, quand le roi de Prusse, qui connaissait si bien les besoins de ses soldats, fit bâtir un hôtel des Invalides, à Berlin; quand il fonda un superbe Hôtel à Potsdam pour sa maison militaire, voulait-il flatter Louis XIV?

» Aux invalides qui demandent la liberté, qu’on la leur donne; mais qu’on ne force pas les autres à l’accepter; car cette liberté-là, ce serait la mendicité, le malheur: vous avez créé des pensions de retraite, accordez-la à tous les soldats invalides qui voudront sortir de l’Hôtel; je vous invite à ne la refuser à personne; mais je vous somme aussi de ne forcer aucun soldat à l’accepter.»

Dans la séance du lendemain, M. de Clermont Tonnerre prit la parole et s’exprima comme il suit: «Détruira-t-on ou ne détruira-t-on pas l’hôtel des Invalides? Je m’étonne toujours de la confiance avec laquelle on propose des destructions. J’ai cru longtemps que cette idée ne pouvait occuper un bon esprit qu’après que l’avantage du remplacement aurait été mis en évidence, et que détruire sans une nécessité absolue, c’était l’apanage du despotisme.... De nombreux abus se sont introduits dans l’administration de l’hôtel des Invalides, mais en est-il aucun que la réforme ne puisse atteindre? Des administrateurs se sont emparés des bâtiments destinés aux invalides, il faut les déloger; la nourriture est mauvaise, il faut l’améliorer; par exemple, on a dit que les meilleurs mets sont servis sur la table des officiers, et les moins substantiels sur celle des soldats; il est possible de faire une répartition plus égale des aliments de première nécessité. La différence du pain est encore un abus qu’il faut détruire; car, à quel âge commencerait donc cette égalité tant vantée, si des hommes dont les services sont égaux étaient aussi inégalement traités? C’est du bon, du meilleur pain que la patrie doit donner à ces malheureux soldats, car c’est du bon sang qu’ils ont versé pour elle.... (M. Clermont parcourut successivement les moyens de réformer tous les autres abus de l’administration des Invalides.) J’ajoute que le meilleur moyen de réaliser vos vues de bienfaisance est de faire entrer tous les individus, sans exception, dans le conseil d’administration; c’est, quand ils participeront à la confection des règlements, qu’ils en sentiront la nécessité et qu’ils aimeront la discipline. L’homme libre n’est pas toujours celui qui fait sa volonté de l’instant; l’homme libre suit une volonté antérieure, exprimée d’après la réflexion et non pas appliquée d’après les passions du moment.

» Vous voyez que tous les abus que je viens de détailler peuvent être extirpés sans détruire; mais ce qui serait un abus étrange, ce serait de vouloir arguer contre une administration réformée, du despotisme d’un Louvois. Les invalides se plaignaient un jour à ce ministre du mauvais pain qui leur était fourni; «J’ordonne, répondit cet homme que j’ose appeler exécrable, qu’on en donne du plus mauvais pendant trois semaines, et je ferai pendre ceux qui oseront murmurer.» Ce trait atroce prouve tout contre le despotisme, rien contre l’établissement des Invalides.

» Ces anciens militaires peuvent trouver dans l’Hôtel les secours, les soins, l’aisance, la considération, mille autres avantages que leur pension ne leur procurerait pas. Il est une multitude de circonstances où la gravité des blessures, la nature des infirmités, exigent les soins les plus assidus et des secours qu’on n’aurait pas, ou qu’on aurait à beaucoup de frais dans les départements. Il est dans l’Hôtel des individus dont la vie est pour ainsi dire un miracle, et ce miracle la patrie le leur doit.

» C’est de la plénitude de leur vie qu’ils lui ont fait le sacrifice; c’est de la plénitude de sa puissance qu’elle doit les récompenser. Cet établissement doit devenir l’objet du luxe, de l’orgueil national; sa conservation importe à l’humanité, à la gloire de la nation, à l’exemple des peuples voisins, à toute l’armée dans laquelle la jeunesse vient contracter l’obligation de l’héroïsme, parce qu’elle envisage les récompenses. Cette utile fondation, après avoir résisté à la faux du despotisme, résistera bien aujourd’hui à la faux des novateurs. Je demande cependant que la liberté absolue soit accordée à ceux des invalides qui voudront sortir de l’Hôtel.»

M. Emmery lui succède à la tribune.

«Les abus de l’administration de l’hôtel des Invalides, dit-il, sont si considérables et si nombreux qu’il a paru difficile, pour ne pas dire impossible, d’extirper sans détruire. Les dépenses totales des invalides s’élèvent à 5,400,000 livres, dont 2,100,000 livres sont réparties sur les 2,800 hommes qui sont dans l’Hôtel, tandis que les trois autres millions environ sont répartis sur 24,000 individus; encore le bien-être dont jouissent les 2,800 privilégiés n’est-il pas à beaucoup près proportionné à la somme qui leur est affectée; de manière que, si on répartissait entre eux seulement 900,000 livres, il ne resterait demain à l’Hôtel, comme vous l’a dit M. le rapporteur, que le gouvernement et les manieros ou moines lais. Quant à ce gouvernement, quel que soit le parti que vous preniez, vous sentirez la nécessité de réformer tant le nombre des administrateurs que leurs traitements; mais à l’égard de ces moines lais, peut-on douter que le vœu qu’ils manifestent de terminer leurs jours à l’Hôtel ne soit fondé sur les besoins et les habitudes les plus respectables? Peut-on douter que la justice et l’humanité de l’Assemblée nationale ne soient fortement intéressées à conserver en leur faveur la fondation des Invalides? Ne confondons pas les invalides proprement dits avec ceux auxquels cette dénomination ne peut appartenir, auxquels elle n’a été attribuée que sous le prétexte spécieux de quelques blessures guéries, et par une suite des abus qui ont dénaturé cette institution. L’hôtel des Invalides n’a été établi que pour les moines lais, pour les caducs; s’ils ne veulent pas l’abandonner, ce serait une souveraine injustice de les y contraindre, sous le prétexte que les vétérans valides demandent la liberté ; ce serait chasser les propriétaires de leur maison, sous le prétexte que des étrangers n’en trouveraient plus le séjour commode.

» Les titres de la fondation des Invalides portent expressément que cet établissement est destiné à mettre à l’abri de la misère et de la caducité les pauvres officiers et soldats qui, ayant vieilli dans le service, ou reçu des blessures à la guerre, se trouvent non-seulement hors d’état de servir, mais hors d’état de rien faire pour gagner leur subsistance. Ce n’est donc que pour les vétérans infirmes que l’Hôtel a été établi; et en effet, il est évident que cet édifice serait insuffisant pour 30,000 vétérans, indépendamment qu’il serait inconvenant d’y renfermer des hommes qui peuvent encore être utiles à leur patrie. Désormais tout militaire est assuré d’être récompensé de ses longs services; les honorables blessures qu’il aura reçues, sans en devenir invalide, seront l’objet d’une indemnité ; et une pension de retraite lui fournira des secours dans sa caducité.

» Vous n’aurez donc plus à vous occuper que de ceux qui, absolument hors d’état de gagner leur vie, ont, outre leur pension, besoin de secours habituel: vous laisseriez cependant à tous les vétérans actuellement dans l’Hôtel la faculté d’y rester, ou d’en sortir avec une pension de retraite; il serait juste de les considérer comme ayant les années de service nécessaires. Quant aux compagnies détachées, on pourrait les licencier; mais leur conservation présenterait de grands avantages à l’Etat, pour la garde des forts, des citadelles, ne fût-ce même que pour économiser les troupes de ligne. Les vétérans invalides seraient propres à ce service, qui ne leur donnerait pas une grande fatigue. La plupart n’ont plus de famille, il ne leur reste que des compagnons de travaux, leur corps et leur patrie; ils doivent donc incontestablement préférer la vie commune, qui non-seulement leur offre une existence plus avantageuse sous le rapport de l’économie, mais leur conserve leurs anciennes habitudes et leur retrace sans cesse d’honorables souvenirs. Leur paye croîtrait en proportion de leurs années de service, et lorsqu’ils seraient parvenus à la caducité, ils se retireraient à l’Hôtel.... Quant aux infirmes qui sont actuellement à l’Hôtel, trois mesures se présentent: les renvoyer dans leur famille, les disperser dans des hôpitaux, les laisser dans l’Hôtel. Mais la première de ces mesures ne vous paraît-elle pas une barbarie? Imaginez-vous faire sortir ces 250 estropiés, qui ne présentent, pour ainsi dire, que l’image de bustes ou de lambeaux d’hommes, qui peuvent à peine broyer leurs aliments, dont on vous a dit que la vie est un miracle, et qui périraient incontestablement s’ils étaient privés et des secours de l’art et des soins que leur prodiguent les hospitaliers de l’Hôtel?

» Les disperser dans des hôpitaux, comme l’a proposé le comité militaire? Fort bien!

» L’hôpital! voilà la récompense que vous destinez à vos guerriers; et vous croyez que vous enflammerez ainsi le courage de leurs successeurs? Mais le voyage seul les ferait périr; et où trouveraient-ils les mêmes soins que dans un asile qui y est expressément consacré ? Non, je ne crois pas qu’on les admette dans un hôpital pour treize sous par jour, où on les regarderait comme une surcharge; et quand on doit être un objet de vénération, il est bien dur de devenir un objet d’avilissement: l’économie, la justice, l’humanité commandent donc également de conserver l’Hôtel, mais d’en détruire les abus, d’en réformer le gouvernement: une seule campagne meurtrière pourra souvent remplir cet asile. Il ne faudra y recevoir que les vétérans infirmes; laisser la liberté de sortir à tous ceux qui y sont actuellement, et même la leur laisser à l’avenir, en les obligeant de prévenir quelques mois d’avance l’administration, afin qu’elle puisse toujours régler ses approvisionnements. Il faut réunir les vétérans valides en compagnies et renvoyer les détails de cette organisation au comité militaire.»

La discussion fut fermée.

Occupé qu’on était des opérations de la guerre et des insurrections populaires, ce ne fut que le 30 avril suivant que la loi fut promulguée.

Elle commence par déclarer que l’établissement connu sous le nom d’hôtel des Invalides est consacré sous la dénomination d’Hôtel National des militaires invalides.

«La Convention nationale, après avoir entendu le rapport de son comité de salut public, décrète ce qui suit:

» Art. 1er. Le gouvernement provisoire de la France est révolutionnaire jusqu’à la paix.

» Le conseil exécutif provisoire, les ministres, les généraux, les corps constitués, sont placés sous la surveillance du comité de salut public, qui en rendra compte tous les huit jours à la Convention.

» Toute mesure de sûreté doit être prise par le conseil exécutif provisoire, sous l’autorisation du comité qui en rendra compte à la Convention.

» Les lois révolutionnaires doivent être exécutées rapidement; le gouvernement correspondra immédiatement avec les districts dans les mesures de ce salut public.

» Les généraux en chef seront nommés par la Convention nationale, sur la présentation du comité de salut public.

» L’inertie du gouvernement étant la cause des revers, les délais pour l’exécution des lois et des mesures de salut public seront fixés. La violation des délais sera punie comme un attentat à la liberté.

» L’hôtel des Invalides est placé sous la surveillance spéciale du Corps législatif, pour le nombre des places et pour la question financière.

» L’administration en est confiée à la surveillance d’un conseil électif du département de Paris, divisé en deux sections: l’une sous le titre de conseil général, l’autre sous celui de bureau administratif.

» Les compagnies détachées sont abolies et remplacées par le corps des vétérans nationaux, composé de cinq mille hommes, et se divisant en cent compagnies de cinquante hommes chacune.

» Les militaires compris dans le corps des vétérans sont considérés comme en activité de service.

» Les militaires de tous grades, résidant à l’Hôtel, qui seront appelés à faire partie du conseil général, seront élus par tous les invalides, au scrutin individuel et à la pluralité absolue des suffrages, etc.»

Tels furent les principaux changements apportés à l’institution des Invalides y dont le maintien paraissait assuré.

Mais ce remarquable travail ne tarda pas à être mal appliqué. Le principe de l’élection apporta bientôt à l’Hôtel une anarchie telle que le comité de salut public crut devoir nommer une commission spéciale pour recevoir les plaintes des pensionnaires qui, d’un autre côté, se virent envahis par suite du décret qui autorisa le ministre de la guerre à admettre provisoirement aux Invalides les volontaires nationaux et les soldats des troupes de ligne qui revenaient des armées avec des blessures et des infirmités. Rien n’était plus juste, en effet, que d’ouvrir les portes de cet asile national à ces nouvelles victimes de leur dévouement à la patrie. Les vieux soldats eurent donc à subir de nombreuses et dures privations; aussi crurent-ils devoir en appeler à l’Assemblée nationale, qui les accueillit avec bienveillance, sans pouvoir remédier à cette fâcheuse position, tant l’attention des législateurs et celle de la nation étaient fixées sur des objets d’une bien autre importance.

Le 20 avril, la France déclare la guerre au roi de Hongrie et de Bohême.

Le 28, commencement des hostilités en Flandre.

Au reçu du manifeste du duc de Brunswick, le peuple de Paris s’exalte; des comités d’insurrection s’organisent. A l’Hôtel, loin que pendant ces jours de trouble et d’anarchie l’ordre ait été troublé, grâce à la sagesse et à la fermeté de l’infortuné général Sombreuil, la discipline ne cessa de régner: on y attendait l’orage avec calme et résignation.

Le 11 juillet, décret qui déclare que la patrie est en danger.

Le 23 juillet, une députation de fédérés vient demander à l’Assemblée législative la suspension du malheureux Louis XVI et la convocation d’une convention nationale.

Le 26, on discute dans cette assemblée sur la déchéance du Roi. Cette question est rejetée comme inconstitutionnelle par la portion qui regarde la constitution comme un pacte qu’elle a juré le 14 juillet.

Le 3 août, le maire de Paris, Pétion, paraît à la barre de l’Assemblée et lui demande, au nom des sections de la capitale, qu’elle veuille bien s’occuper sérieusement de la déchéance du Roi.

L’orage préparé depuis deux mois éclate enfin dans la nuit du 9 au 10 août: le tocsin sonne; les invalides attristés prennent les armes; le canon d’alarme se fait entendre, la générale bat; on annonce au brave Sombreuil que les Marseillais, le peuple des faubourgs Saint-Marceau et Saint-Antoine, une foule de sections marchent sur le château des Tuileries et se disposent à l’attaquer; que le Roi est protégé au dehors par quelques sections de la garde nationale résolues de le défendre, mais remplies de défiance et d’incertitude, et par quelques compagnies de suisses que Louis XVI a appelées à son secours; que dans l’intérieur sont des nobles et des courtisans armés de toutes pièces, que leur ardeur indiscrète, leur zèle imprudent, leurs propos inconsidérés n’avaient pas peu aidé à provoquer cette journée ou en étaient le prétexte.

A cinq heures du matin, on annonce que le Roi passe en revue les suisses et la garde-nationale; qu’il assigne à chacun son poste. Puis un peu après on fait savoir au gouverneur qu’on était parvenu à lui faire entrevoir un danger immense pour sa personne, sa femme, ses enfants et tout ce qui lui était attaché, et qu’il venait de se décider à se réfugier dans le sein de l’Assemblée législative, alors en permanence. Cette retraite du Roi avait donc ôté tout espoir à ceux qui voulaient le défendre, et toute crainte à ceux qui voulaient investir le château. Ces derniers, d’abord repoussés par les suisses, les accablent par leur nombre; ces militaires sont pour la plupart égorgés, le château est forcé, et cette journée est la dernière du règne de Louis XVI! Quelques jours après M. de Sombreuil était traîné à l’échafaud. Le tumulte continue le 11, le peuple, c’est-à-dire cette classe qui n’a rien et s’alimente du trouble, abat les statues des rois érigées dans les différentes places de la capitale; celle du bon Henri IV n’est point épargnée; la plupart étaient des chefs-d’œuvre.

Le 12, le Roi et sa famille sont transférés au Temple, sous la garde et la responsabilité de la commune.

Ce jour-là les ambassadeurs des cours étrangères quittent Paris.

Le 19, vers trois heures de l’après-midi, s’est présenté à l’Hôtel une cohorte d’hommes armés de piques et quelques gardes nationaux armés de fusils, ayant à leur tête un officier municipal décoré de son écharpe. Ils se sont transportés aux archives générales, dans la grande salle du conseil, à l’église et au dôme; là ils ont enlevé les timbales et les drapeaux pris sur les ennemis de l’État; les tableaux des rois Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, ceux des ministres, de quelques généraux, et les ont brûlés dans la cour d’honneur; puis ont ensuite détruit un buste de marbre de Louis XIV, ainsi que la statue équestre en bas-relief de ce grand Roi, placée sur le frontispice de la porte royale.

Les rois coalisés marchant contre la France, les invalides se réunirent pour voter l’adresse qui suit à l’armée française:

«Camarades et amis, du sein de la plus paisible et de la plus honorable retraite, nous avons toujours appris avec plaisir les actes d’héroïsme qui ont distingué la plupart de nos braves successeurs à la défense de la patrie. Nous vous félicitons tous de votre dévouement à la cause publique, et de votre courage à repousser les ennemis de la liberté.

» Puissions-nous être assez heureux pour vous convaincre, par l’expérience que nous en avons acquise dans de longues années de service, que la subordination d’une armée est sa principale force, que sans elle il n’existe point d’armée proprement dite, mais seulement des rassemblements de factieux qui se détruiraient eux-mêmes en détail.

» Saxe et Lowendal ne sont plus, mais vous êtes commandés par des généraux qui, comme eux, sont de vrais héros. A coup sûr, ils ne respirent que la gloire et l’honneur. Marchez sous leurs ordres. avec fermeté, vous ne pourrez manquer de cueillir la palme; vous vous couvrirez de lauriers,»

Cette adresse fut accueillie avec la plus grande faveur par l’Assemblée nationale, qui vota qu’elle serait envoyée à tous les corps de l’armée française, puis le président y répondit ainsi:

«Victimes infortunées des malheurs de la guerre, citoyens vénérables, enfin la liberté vient étendre ses bienfaits jusque dans le monument fruit de l’orgueil plutôt que de l’humanité des rois.

» L’égalité va donc établir ici ses droits; l’humanité, cette vertu consolatrice des maux de la terre, va suspendre ses douleurs, ranimer vos forces.

» Citoyens, cet asile soumis trop longtemps au joug de l’arbitraire sera désormais régi par des lois justes et invariables.

» Les représentants du peuple français ont senti que ce grand établissement exigeait des lois particulières pour son régime intérieur. Ces lois ont été faites, elles ont pour base la justice et l’égalité ; elles doivent assurer votre bonheur. Tant que la France eut un roi, vous ne pûtes jouir de l’effet de ces lois salutaires; depuis la chute de la tyrannie, depuis le 10 août, les magistrats du peuple se sont occupés constamment de les mettre à exécution; ils ont, vous le savez, rencontré dans leur marche des obstacles de tout genre, ils ont tout surmonté ; ils jouissent en ce moment du prix de leurs efforts.

» Citoyens, vous que la confiance des militaires invalides a appelés dans la formation du conseil d’administration, c’est en vos mains que nous remettons le dépôt sacré de ces lois qui nous avaient été confiées par les représentants du peuple; c’est à vous maintenant à les faire exécuter.

» Vous enfin, braves guerriers, vous tous, objet de la reconnaissance nationale, jouissez en paix du fruit de vos travaux; coulez dans le repos des jours que vous avez abrégés en combattant pour votre pays; ne pouvant plus le servir de vos bras, faites des vœux pour sa prospérité et le succès de la liberté. Si dans les lois nouvelles destinées à votre bonheur, si dans leur exécution vous aviez des réclamations à porter, adressez-les aux magistrats du peuple, ils auront toujours les yeux ouverts sur vos besoins et vos désirs.

» Cet établissement, régénéré par elle, va devenir désormais le digne asile des soldats de la patrie; un repos honorable, les soins d’une véritable humanité les y consoleront de leur vieillesse et de leurs blessures.

» Monument de l’orgueil d’un despote, il fallait que l’ancien hôtel des Invalides se ressentît de la source corrompue de son origine; autrefois le faste d’un gouverneur et d’un état-major tyrannique absorbait la substance du soldat valeureux qui n’avait pour lui que son obscurité et ses services.»

A la même époque, M. de Sombreuil avait offert sa démission au ministre de la guerre La Jard, qui lui répondit aussitôt: «Le Roi, monsieur, ayant reçu la démission que vous avez donnée du gouvernement des Invalides qu’il vous avait confié, me charge de vous témoigner ses regrets, et il m’ordonne de vous engager à continuer à l’Hôtel des Invalides et pour les compagnies détachées, jusqu’à parfaite exécution de la loi du 16 mai dernier, les fonctions que vous avez remplies avec tant de prudence et de sagesse. Sa Majesté attend de votre zèle cet acte de déférence à sa volonté.»

Écroué à la Conciergerie le 16 août, en vertu d’un ordre de la municipalité de Paris, le 4 septembre il fut remis en liberté.

Bientôt après il fut impitoyablement envoyé à l’échafaud, lui et son fils aîné, par les juges du tribunal révolutionnaire.

Mademoiselle de Sombreuil avait été assez heureuse, une première fois, pour attendrir les assassins prêts à égorger son père. Son héroïque dévouement excita l’admiration de ces hommes féroces, et quatre d’entre eux la reconduisirent à l’hôtel des Invalides, à côté de son père. Mise en arrestation, quelques mois après, avec ce père chéri et son frère aîné, elle eut la douleur de les voir conduire à l’échafaud, sans pouvoir toucher les juges du tribunal révolutionnaire, plus cruels que les assassins de septembre.

La révolution, qui fermait les temples de la religion, fit disparaître du dôme l’autel réservé au culte et transforma cette église en temple de Mars, où tous les trophées pris sur l’ennemi seraient déposés désormais sous la sauvegarde des invalides.

Au milieu de l’enthousiasme général, des dons étaient faits chaque jour à la patrie par des personnes de tout sexe et de tout âge.

Aussi le bureau administratif de la maison nationale des Invalides décida-t-il, sur la demande du syndic de l’échevinage, que l’argenterie et les ornements précieux de l’église et des infirmeries seraient, sans plus tarder, offerts en don à la République. Ces objets, réunis aussitôt dans la salle du conseil et représentés par cent soixante marcs d’argenterie, calice, ciboire, croix, burette, etc.; et en ornements riches et précieux, tels que dais, chasubles, devant. d’autel, étoiles, bourses, furent portés à la Convention le 18 brumaire an II (8 novembre 1793).

Les militaires invalides de leur côté ne restèrent pas étrangers à ces manifestations. Un grand nombre portaient à la Convention leur don patriotique, fruit de leurs modiques épargnes.

Le 15 novembre 1793, le conseil général de l’Hôtel national, le syndic entendu:

«Considérant qu’il est digne d’une administration républicaine de s’occuper de tout ce qui peut tendre à propager le véritable esprit public et à élever les âmes vers la liberté, et considérant qu’il ne suffit pas de donner aux militaires invalides actuellement existants à la maison nationale l’exemple des vertus patriotiques, mais qu’il faut encore laisser à ceux qui les suivent l’image et là leçon du républicanisme, arrêta à l’unanimité :

» Que dans le plus court délai toutes les empreintes de la superstition et du fanatisme seront effacées, et qu’aux noms des saints qui défigurent tel ou tel corridor ou galerie, il sera substitué des noms plus propres à élever l’âme de ceux qui tiennent aux idées de la liberté et de la révolution;

» Et enfin que le département serait invité à donner sa prompte autorisation pour l’acquisition des bustes des martyrs de la liberté :»

Le 25 floréal an II (15 mai 1794), le comité de salut public arrêta ce qui suit

Art. 1er. L’administration actuelle de la maison nationale des Invalides est supprimée; au 1er prairial les membres qui la composent cesseront leurs fonctions et seront tenus de présenter les pièces justificatives de dépenses à la trésorerie nationale, dans le délai d’un mois.

Art. 2. Cette administration sera remplacée par une agence composée de trois membres qui seront présentés au comité par la commission des secours publics.

Art. 3. Les fonctions de surveillance intermédiaire déléguées au département de Paris, par l’article 2 du titre III de la loi du 16 mai 1792, seront désormais exercées par la commission des secours publics.

Art. 4. La commission des secours publics pourvoira de suite aux besoins de l’hospice, sur les fonds mis à sa disposition par les décrets de la Convention nationale.

Art. 5. Il y aura sous les ordres de l’agence quatre surveillants d’exécution, un économe, et un caissier nommé par la commission des secours, sous l’autorisation du comité de salut public.

Art. 6. La commission des secours présentera au comité, dans le plus bref délai, un nouveau règlement pour le régime, la police et la discipline intérieure de l’hospice des Invalides; en attendant, l’agence sera tenue de se conformer aux dispositions de la loi du 16 mai, en tout ce qui n’est pas changé par le présent arrêté.

Art. 7. Tous les revenus particuliers qui pourraient exister, appartenant à la maison des Invalides, seront administrés comme des revenus nationaux et versés dans la trésorerie nationale.

Signé au registre:

B. BARRÈRE, ROBESPIERRE, CARNOT, BILLAUD-VARENNE, COLLOT-D’HERBOIS, C. A. PRIEUR, COUTHON et R. LINDET.

Le lendemain 26, ce même comité, sur la présentation de la commission des secours, nomma les citoyens Dunoyer, du département du Jura, et Herbaut, du département de l’Oise, membres de l’agence de la maison nationale des Invalides, établie par arrêté du 25 courant en remplacement de l’administration créée par la loi du 16 mai 1792.

Signés:

ROBESPIERRE, C. A. PRIEUR, COLLOT-D’HERBOIS, B. BARRÈRE, BILLAUD-VARENNE.

Le 4 fructidor an II (21 août 1794), la Convention nationale décréta que les militaires qui ne s’étaient pas retirés à l’Hôtel ou qui en sortiraient pour jouir de la pension toucheraient 300 fr. par an à compter du 23 septembre.

D’autres décrets succédèrent à celui-ci et apportèrent les nouvelles améliorations que l’on pouvait réaliser.

L’un d’eux créa dans l’Hôtel une école pour enseigner à lire, à écrire, à compter. Des secours annuels furent accordés aux veuves âgées de cinquante ans au moins, ainsi qu’aux enfants des invalides et des militaires retirés avec pension. On chercha, en outre, le moyen de faciliter aux vieux soldats privés d’un membre et qui connaissaient quelque métier la possibilité d’exercer une industrie.

L’administration de l’Hôtel, comme nous l’avons vu, était du domaine du ministère de l’intérieur et sous la surveillance de la commission des secours publics. Mais c’était dans la salle des jacobins que les affaires se traitaient....

Selon ces hommes, tristement célèbres, la réforme de l’Hôtel n’était pas complète, surtout sous le rapport de l’égalité. Il ne leur suffisait pas que la nourriture des officiers fût la même que celle des soldats, ils entendaient que l’égalité des traitements fût la même pour tous.

Enfin, par suite de la dissidence entre les gouverneurs et le désaccord prononcé entre ceux que l’on appelait les vieux et les jeunes invalides, l’Hôtel était à peu près dans une anarchie complète.

Le 22 brumaire an V, le Directoire exécutif, sur le rapport du ministre de la guerre, fit paraître un arrêté portant règlement de la nouvelle administration de l’Hôtel.

A cette époque un lieutenant de l’établissement, nommé Gilbert, fit paraître, sous le titre de Pétition des invalides, un pamphlet contenant des insultes très-graves contre le Corps législatif; pamphlet capable d’indisposer l’armée et les vieux soldats contre le gouvernement. Le Directoire fit décréter d’accusation l’auteur de ce libelle. Traduit devant ses juges, il répondit avec fierté en montrant les blessures qu’il avait reçues:

«Citoyens, je n’ai pas besoin de vous dire ce que j’ai fait pour la République; ces honorables cicatrices parlent assez haut pour moi. On m’accuse d’avoir voulu déconsidérer le pouvoir législatif et d’avoir cherché à égarer l’armée. A ces accusations je n’ai qu’une chose à répondre: mon sang a coulé pour l’indépendance nationale. Quant à la pétition des invalides, elle n’est que l’exposé de griefs trop réels.»

Malgré la fermeté de son attitude et de son langage, ses juges, un moment émus, ne purent s’empêcher de le condamner, tant étaient violents les termes de cet écrit. Il dut se rendre en prison, d’où il ne sortit qu’à l’avénement du Premier Consul.

Le général Adrien Brice de Montigny était alors commandant de l’Hôtel, sa nomination datait du 30 brumaire an V.

Ce général ne fit que passer à l’Hôtel; appelé à commander la 6e division militaire, il quitta les Invalides sans avoir eu le temps de s’occuper de leur nouvelle organisation.

Il fut remplacé par le général de division Berruyer, qui, couvert de blessures, portait un nom honorable et respecté. Comme Brice de Montigny, il avait débuté dans la carrière en qualité de simple soldat. Il fut installé dans son nouveau poste le 11 septembre 1797.

Sous le général Berruyer, l’Hôtel ne tarda pas à sortir de l’anarchie. Aussi les directeurs de la République jugèrent-ils à propos de donner aux invalides la plus haute marque de distinction.

Le 1er vendémiaire an VI (22 septembre 1797), pour la célébration de la fondation de la République, le Directoire se rendit à l’Hôtel national.

L’église et la chapelle du dôme n’avaient plus l’aspect de temple de la prière; tout ce qui pouvait rappeler Dieu et le Roi, étant des objets d’horreur pour les démolisseurs de 93, avait été renversé.

Peintures, sculptures, tout avait été détruit.

Des invocations à la patrie remplaçaient les chants religieux qui naguère faisaient retentir ces voûtes dédiées à l’Éternel.

Le président, la Réveillère-Lepaux, prit ensuite la parole:

«Militaires invalides et anciens de l’armée, dit-il, les premiers représentants de la République vous ont donné rendez-vous dans ce temple de Mars, pour honorer en vos personnes le courage guerrier, le patriotisme et toutes les vertus civiques. Qu’y a-t-il de plus propre, en effet, à entretenir le feu sacré du patriotisme, que le souvenir des victoires? c’est d’attirer la vénération publique sur des infirmités et des blessures dues au dévouement le plus généreux, au plus noble amour de la patrie. Maintenant citoyens invalides, réunissez-vous en assemblée d’élection, et choisissez trois de vos camarades qui, par leurs actions d’éclat dans nos grandes batailles, par leur patriotisme et leur bonne conduite au milieu de vous, ont mérité de recevoir des témoignages particuliers de la reconnaissance nationale.»

Les trois élus furent présentés par le commandant des Invalides au Directoire. Son président leur donna l’accolade et leur présenta ensuite, au nom de la République, une couronne de laurier et une médaille d’argent sur laquelle on lisait:

LA RÉPUBLIQUE A SES DÉFENSEURS.

Ces trois braves venaient de recevoir la plus belle récompense qui pût leur être décernée.

A la cérémonie qui eut lieu peu d’instants après et ensuite au Champ de Mars, on leur réserva la place d’honneur.

Là, les représentants de la nation proclamèrent à haute voix leur dévouement à la patrie.

Les invalides parurent également avec éclat à l’occassion de l’anniversaire de la fondation de la République et du traité de Campo-Formio.

Le général Berruyer, que Bonaparte avait fait nommer en 1797 commandant en chef de l’Hôtel, ne tarda pas à rétablir l’ordre et la discipline dans l’établissement, et cependant de nouvelles plaintes étant parvenues au gouvernement, le conseil des Cinq-Cents demanda un rapport que Jourdan fit en ces termes, et par suite duquel une somme suffisante fut allouée aux besoins de l’Hôtel:

«Les soldats invalides chez les despotes mendient ignominieusement leur pain; c’est l’apanage de ceux qui ne servent que l’orgueil et l’ambition d’un homme. Les tyrans comptent pour rien tout ce qui n’est plus utile, et les services de leurs subordonnés sont regardés par eux comme des actes obligatoires qui ne méritent ni récompense ni reconnaissance.

» La République française se fait, au contraire, une loi sacrée d’assurer et d’adoucir le sort des braves qui l’ont servie avec tant de dévouement; elle satisfait à la justice et à l’humanité, en obéissant au bien public qui le commande.

» S’il est glorieux pour la nation d’avoir à compter tant de héros parmi ses enfants, il ne l’est pas moins pour elle de leur préparer un asile doux et paisible quand l’âge et les infirmités sont venus rendre leur courage inutile; et, s’ils ont combattu pour la République tout entière, elle doit les récompenser en assurant d’une manière fixe, invariable et permanente, les sommes nécessaires au soutien d’un établissement aussi honorable pour ceux qui l’habitent que pour la nation qui le fera prospérer.»

Le 8 mai 1798, sur la proposition du représentant Lacuée, le Directoire arrêta qu’une première succursale des Invalider serait établie à Versailles et une seconde à Saint-Cyr.

Au 48 brumaire (9 novembre 1799), le général Berruyer rassembla ceux des invalides sur le dévouement desquels il pouvait compter, et leur dit:

«Rendez-vous à Saint-Cloud; si on a besoin de vous, mes amis, payez de vos personnes.»

Les invalides promirent de ne pas rester au-dessous de la confiance que leur témoignait leur commandant; en effet, ils se rendirent en assez grand nombre à Saint-Cloud, dans la matinée du 18 brumaire. Si l’on n’eut pas besoin de leur concours, on ne leur sut pas moins gré de cette preuve de dévouement.

Aussi cette journée fut-elle saluée avec acclamation à l’hôtel des Invalides, qui devenait, sous l’inspiration de Berruyer, le foyer du bonapartisme naissant.

Le 20 pluviôse an VIII (7 février 1.800), les drapeaux pris sur l’ennemi par l’armée d’Orient furent présentés par le général Lannes au ministre de la guerre Carnot et déposés dans la chapelle du dôme, alors appelée le Temple de Mars.

Ces drapeaux, au nombre de soixante-douze, non compris trois queues de pacha, étaient portés par des cavaliers des différents corps de la garnison de Paris.

Les ministres, le conseil d’État, les officiers généraux, se réunirent dans la salle du conseil de l’Hôtel, et de là se rendirent au temple., où, les tambours ayant battu aux champs, les drapeaux furent présentés par le général Lannes, qui fit un discours auquel le ministre répondit; puis on attacha un crêpe à chacun de ces drapeaux, et M. de Fontanes prononça l’oraison funèbre de Washington.

En présentant au ministre les drapeaux pris à Aboukir, le général Lannes s’exprima en ces termes:

«CITOYEN MINISTRE,

» Voici tous les drapeaux de l’armée ottomane détruite sous vos yeux à Aboukir.

» L’armée d’Égypte, après avoir traversé les déserts brûlants, triomphé de la faim et de la soif, se trouve devant un ennemi fier de son nombre et qui croit voir une proie facile dans nos soldats exténués par la fatigue et par des combats sans cesse renaissants: ignorait-il que le soldat français est plus grand parce qu’il sait souffrir que parce qu’il sait vaincre, et que son courage s’irrite et s’accroît avec le danger? Trois mille Français, vous le savez, fondent sur dix-huit mille barbares, les enfoncent, les renversent et les serrent entre leurs rangs et la mer; la terreur de nos baïonnettes est telle que les musulmans, forcés de choisir leur mort, se précipitent dans les abîmes de la Méditerranée.

» Dans cette journée mémorable furent pesées les destinées de l’Egypte, de la France et de l’Europe, sauvées par notre courage.

» Puissances coalisées, si vous osiez violer le territoire sacré de la République, et que celui qui nous fut rendu par la victoire d’Aboukir fît un appel à la nation, puissances coalisées, vos succès vous seraient plus funestes que des revers! Quel Français ne voudrait encore vaincre sous les drapeaux du Premier Consul, ou faire sous lui l’apprentissage de la gloire? Et vous braves vétérans, honorables victimes du sort des combats, vous ne seriez point les derniers à voler sous les ordres de celui qui console vos malheurs par la gloire et qui place au milieu de vous ces trophées conquis par votre valeur! Ah! je le sais, vous brûlez de sacrifier la moitié de la vie qui vous reste pour votre patrie et pour la liberté.»

Le ministre de la guerre a répondu:

«Élever aux bords de la Seine des trophées conquis sur les rives du Nil; suspendre aux voûtes de nos temples, à côté des drapeaux de Vienne, de Pétersbourg et de Londres, les drapeaux bénits dans les mosquées de Bizance et du Caire; les voir ici présentés à la patrie par les mêmes guerriers, jeunes d’années, vieux de gloire, que la victoire a tant de fois couronnés, c’est ce qui n’appartient qu’à la France républicaine.

» Ce n’est là qu’une partie de ce qu’a fait, à la fleur de son âge, ce héros qui, couvert des lauriers d’Europe, se montra vainqueur devant les Pyramides d’où quarante siècles le contemplaient, affranchissant par la victoire la terre natale des arts, et venant y reporter, entouré de savants et de guerriers, les lumières et la civilisation.

» Soldats! déposez dans ce temple des vertus guerrières ces enseignes du croissant enlevées sur les rochers de Canope par trois mille Français à dix-huit mille guerriers aussi braves que barbares. Qu’elles y conservent le souvenir de cette expédition célèbre, dont le but et le succès semblent absoudre la guerre des maux qu’elle cause.

» Qu’elles y attestent, non la bravoure du soldat français, l’univers entier en retentit, mais son inaltérable constance, mais son dévouement sublime.

» Que la vue de ces drapeaux vous réjouisse et vous console, vous guerriers, dont les corps, glorieusement mutilés dans les champs de l’honneur, ne permettent plus à votre courage que des vœux et des souvenirs;

» Que du haut de ces voûtes ces enseignes proclament aux ennemis du peuple français l’influence du génie, la valeur des héros qui les conquirent, et leur présagent aussi tous les malheurs de la guerre s’ils restent sourds à la voix qui leur parle de paix; oui, s’ils veulent la guerre, nous la ferons, et nous la ferons terrible.

» La patrie satisfaite contemple l’armée d’Orient avec un sentiment d’orgueil.

» Cette invincible armée apprendra avec joie que les braves qui vainquirent avec elle aient été son organe: elle est certaine que le Premier Consul veille sur les enfants de la gloire; elle saura qu’elle est l’objet des plus vives sollicitudes de la République; elle saura que nous l’avons honorée dans nos temples, en attendant que nous imitions, s’il le faut, dans les champs de l’Europe, l’exemple de tant de vertus guerrières que nous lui avons vu déployer dans les déserts brûlants de l’Afrique et de l’Asie.

» Venez en son nom, intrépide général, venez au nom de tous ces héros au milieu desquels vous vous montrez, recevoir dans cet embrassement le gage de la reconnaissance nationale.

» Mais, au moment de ressaisir les armes protectrices de notre indépendance, si l’aveugle fureur des rois refuse au monde la paix que nous lui offrons, jetons, mes camarades, un rameau de laurier sur les cendres de Washington, de ce héros qui affranchit l’Amérique du joug des ennemis les plus implacables de notre liberté, et que son ombre illustre nous montre au delà du tombeau la gloire qui accompagne la mémoire des libérateurs de la patrie.»

Un ciel pur et serein avait attiré une foule immense autour du nouveau temple de Mars. On eût dit que la nature voulait concourir à l’éclat de la fête.

Ce fut une idée vraiment grande que celle d’assurer une retraite honorable aux généreux guerriers que l’âge ou de glorieuses blessures condamnent au repos; mais faire de leur asile le temple de la gloire, y déposer les monuments de leur valeur, c’est une pensée sublime qu’un héros seul peut concevoir. Quels dangers arrêteront le brave assuré de voir le drapeau qu’il veut enlever à l’ennemi parer un jour son dernier asile? Quelle jouissance pour de vieux guerriers de pouvoir contempler à chaque instant les gages de leur bravoure! Ils les montreront avec orgueil à une jeunesse avide de gloire, et ces trophées l’enflammeront de cette noble ardeur dont le jeune Thémistocle se sentait embrasé quand il s’écriait que les lauriers de Miltiade l’empêchaient de dormir.

Il devait donc flatter doublement tous les Français, le spectacle majestueux qu’offrit décadi dernier le ci-devant hôtel des Invalides. Dans l’intérieur du temple on voyait la statue de Mars en repos; aux colonnes et aux voûtes étaient suspendus des milliers de drapeaux ennemis; deux invalides plus que centenaires, placés aux côtés du ministre Berthier, oubliaient, à la vue d’Arcole et d’Aboukir, les champs de Denain et de Fontenoy. Le son d’une musique guerrière, la présence de ces héros dont le retour imprévu a tout à coup fixé les destinées de la France; l’aspect de ces vieux guerriers dont l’âge a glacé les forces, mais dont le cœur bat encore pour la gloire; tout contribuait à remplir cette enceinte d’un charme secret, d’un certain respect religieux.

Le général Lannes a présenté les quatre-vingt-seize drapeaux conquis sur les Turcs. Quel autre était plus digne d’être l’interprète de l’armée d’Orient que ce brave guerrier qui a reçu de si glorieuses blessures en la conduisant à la victoire? La réponse du ministre, que l’Assemblée voyait avec tant d’intérêt présider à cette fête, a été applaudie avec enthousiasme.

Cette journée devait être féconde en souvenirs touchants, en rapprochements remarquables. Fontanes, naguère fugitif et proscrit, a prononcé l’oraison funèbre de Washington. Les drapeaux conquis sur l’Europe, l’Afrique et l’Asie ombrageaient le buste du libérateur de l’Amérique et semblaient présager à son ombre le triomphe de la liberté de toutes les parties du monde.

L’oraison funèbre prononcée, un crêpe a été attaché à tous les drapeaux; jamais cérémonie ne produisit une émotion plus touchante. Ce mélange de lauriers et de cyprès semblait un contraste ménagé par la philosophie pour offrir une leçon à la victoire, en lui montrant les regrets sincères qu’emporte avec lui au tombeau l’homme qui à l’honneur de vaincre sait joindre l’honneur plus grand de pacifier et de rendre plus heureux ses concitoyens.

Le 14 juillet 1800, les grands dignitaires de l’Empire, réunis dans le temple de Mars, attendaient le Premier Consul. Dès qu’il eut pris place au milieu d’eux, Lucien Bonaparte, ministre de l’intérieur, prononça un discours; puis un chœur de trois cent vingt musiciens entonna une cantate composée par M. de Fontanes: Chants de triomphe sur la délivrance de l’Italie.

CHANT.

O Condé, Dugommier, Turenne,

C’est vous que j’entends, que je vois;

Vous cherchez le grand capitaine

Qui surpassa tous vos exploits.

Les fils sont plus grands que les pères,

Et vos cœurs n’en sont pas jaloux;

La France après tant de misères

Renaît plus digne encor de vous.

STROPHE FINALE.

Être immortel, qu’à ta lumière

La France marche désormais,

Et joigne à la vertu guerrière

Toutes les vertus de la paix!

Analysons les impressions que fit naître cette fête nationale.

Jamais, disait la feuille officielle, le patriotisme ne se montra plus ardent et plus pur que dans cette journée. Chacun semblait se dire: «Nous voilà enfin arrivés, après cette traversée si orageuse, après tant d’incertitudes et de chances diverses, nous voilà au port, nous n’avons plus à craindre ni pour cette liberté qui nous est si chère, ni pour cet ordre public sans lequel il n’est point de liberté.»

Cette première partie de la cérémonie terminée, le Premier Consul, suivi de presque tous les invalides, se rendit au Champ de Mars, où, au milieu d’une foule immense, il reçut les drapeaux pris sur l’ennemi dans la campagne d’Italie.

Bonaparte, prenant alors la parole, remercia l’armée en ces termes:

«Officiers et soldats, les drapeaux présentés au gouvernement devant le peuple de cette immense capitale attestent le génie des généraux en chef Masséna et Berthier, les talents militaires des généraux leurs lieutenants, et la bravoure du soldat français.

» De retour dans les camps, vous que l’armée chargea de présenter ces trophées, dites aux soldats que pour l’époque du 1er vendémiaire, où nous célébrerons l’anniversaire de la République, le peuple français attend la publication de la paix, ou, si l’ennemi y mettait des obstacles invincibles, de nouveaux drapeaux seraient les fruits de nouvelles victoires.»

A l’époque où les tombes royales des caveaux de Saint-Denis avaient été profanées par la fureur du peuple, le botaniste Desfontaines avait pu sauver les restes de Turenne et les faire transporter au muséum du Jardin des plantes, en les faisant passer pour une momie française; mais un arrêté des consuls, du 18 fructidor an VIII, décida que le corps de ce héros serait déposé dans le temple de Mars, sous le dôme qui abritait déjà de si grands capitaines. Pour donner le plus d’éclat possible à cette imposante cérémonie, ils voulurent qu’elle fût célébrée la veille du 1er vendémiaire an IX, jour anniversaire de la fondation de la République.

Le ministre de la guerre et le ministre de l’intérieur présidèrent à la levée du corps, qui fut placé sur un char funèbre et conduit aux Invalides. Tout ce qui pouvait rappeler Turenne avait été recueilli avec le plus grand soin. Un arrière-neveu du grand capitaine, héritier de son armure, l’avait prêtée pour la cérémonie.

Les invalides reçurent avec une vive émotion le précieux dépôt, dont l’entrée dans le temple fut saluée par une musique militaire grave et triste.

Quand les symphonies eurent cessé, le ministre de la guerre, Carnot, prononça le discours suivant:

«CITOYENS,

» Vos yeux sont fixés sur les restes du grand Turenne; voilà le corps de ce guerrier si cher aux Français, à tout ami de la gloire et de l’humanité. Voilà celui dont le nom ne manqua jamais de reproduire la plus vive émotion sur tout cœur enclin à la vertu, que la renommée proclama chez tous les peuples, et qu’elle doit proposer à toutes les générations comme modèle des héros.

» Demain nous célébrerons la fondation de la République; préparons cette fête par l’apothéose de ce que nous laissèrent de louable et de justement illustre les siècles antérieurs. Ce temple n’est pas réservé à ceux que le hasard fit ou doit faire exister sous l’ère républicaine, mais à ceux qui, dans tous les temps, montrèrent des vertus dignes d’elle. Désormais, ô Turenne! tes mânes habiteront cette enceinte; ils demeureront naturalisés parmi les fondateurs de la République, ils embelliront leurs triomphes et participeront à leurs fêtes nationales.

» Elle est sublime, sans doute, l’idée de placer les dépouilles mortelles d’un héros qui n’est plus au milieu des guerriers qui le suivirent dans la carrière et que forma son exemple. C’est l’urne d’un père rendue à ses enfants, comme leur légitime, comme la portion la plus précieuse de son héritage.

» Aux braves appartient la cendre du brave; ils en seront les gardiens naturels; ils doivent en être les dépositaires jaloux. Un droit reste, après la mort, au guerrier qui fut moissonné sur le champ des combats: celui de demeurer sous la sauvegarde des guerriers qui lui survivent, de partager avec eux l’asile consacré à la gloire, propriété que la mort n’enlève pas.

» Honneur au gouvernement qui se fait une étude d’acquitter la nation envers ses anciens bienfaiteurs, qui ne redoute point les lumières que répandit leur génie, qui n’a point d’intérêt à étouffer leur souvenir! Honneur aux chefs d’une nation guerrière qui ne craignent point d’évoquer l’ombre de Turenne! La grandeur de tout héros est attestée par la grandeur des héros qu’il a surpassés; il rehausse sa propre gloire en faisant briller de tout son éclat celle des plus grands hommes, sans craindre d’être effacé par eux.

» Turenne vécut dans un temps où le préjugé plaçait des distinctions imaginaires au-dessus des services les plus signalés. Il sut faire disparaître l’éclat de son rang par celui de ses victoires, et l’on ne vit plus en lui que le grand homme. La France, l’Italie, l’Allemagne, retentirent de ses seuls triomphes, et ce n’est qu’à ses vertus qu’il dut, après sa mort, cet éloge si sublime dans la bouche d’un rival généreux, grand homme lui-même, de Montécuculli: «Il est mort un homme qui faisait honneur

» à l’homme.»

» Je ne répéterai point ce que l’histoire apprit à chacun de nous dès son enfance; les actions de Turenne, les détails de sa vie militaire, ni les détails plus intéressants peut-être encore de sa vie privée; il est des hommes dont l’éloge doit se réduire à prononcer leur nom. Le nom des héros est comme le foyer qui réunit en un seul point toutes les circonstances de leur vie; il imprime aux sens une commotion plus forte, à l’enthousiasme un élan plus rapide, au cœur un amour plus touchant pour la vertu que le récit même des faits qui leur méritèrent la palme immortelle.

» Eh! quel titre plus glorieux pourrais-je unir au titre de père que les soldats décernèrent à Turenne pendant sa vie? quel trait pourrais-je ajouter à celui de ces mêmes soldats, après sa mort, en voyant l’embarras où elle laissait les chefs de l’armée sur le parti à prendre? «Lâchez la Pie, dirent

» ils, elle nous conduira .» Que mettrais-je à côté des paroles de Saint-Hilaire? Le même boulet qui renverse Turenne lui emporte un bras; son fils jette un cri de douleur. «Ce n’est pas moi, mon fils,

» qu’il faut pleurer, dit Saint-Hilaire, c’est ce grand

» homme.»

» Turenne est aux plaines de Saltzbach, commandant à des Français, sûr de ses dispositions, sûr de la victoire; il est frappé, Turenne est mort. La confiance et l’espoir ont disparu: la France est en deuil, l’ennemi s’honore lui-même en pleurant ce grand homme.

» Les Allemands, pendant plusieurs années, laissèrent en friche l’endroit où il fut tué, et les habitants le montraient comme un lieu sacré. Ils respectèrent le vieux arbre sous lequel il reposa peu de temps avant sa mort, et ne voulurent point le laisser couper. L’arbre n’a péri que parce que les soldats de toutes les nations en détachèrent des morceaux, par respect pour sa mémoire.

» Les restes de Turenne furent conservés jusqu’à nos jours dans le tombeau des Rois. Les républicains l’ont tiré de ce fastueux oubli. Ils lui décernent aujourd’hui une place dans le temple de Mars, où chaque jour le récit de ses victoires sera répété par les vieux guerriers qui habitent cette enceinte.

» Qu’importent des trophées sans mouvement et sans vie? Ici la gloire est toujours en action. Le marbre et l’airain disparaissent par le temps; cet asile des guerriers français que la vieillesse et les blessures privent de combattre encore se maintiendra d’âge en âge, et nos derniers neveux viendront avec respect s’y entretenir de ceux qui auront terminé leur carrière au champ de l’honneur.

» C’est sur la tombe de Turenne que le vieillard versera chaque jour des larmes d’admiration, et que le jeune homme viendra éprouver sa vocation pour le métier des armes. Si après avoir embrassé son monument, si après avoir invoqué les mânes de Turenne, il ne se sent rempli d’un saint enthousiasme; si son cœur ne s’agrandit et ne s’épure, s’il ne se passionne pour toutes les vertus héroïques, il devra se dire à lui-même qu’il n’est pas né pour la gloire.

» De nos jours, Turenne eût été le premier à s’élancer dans la carrière qu’ont parcourue nos phalanges républicaines. Ce ne fut point au maintien du système politique alors dominant qu’il consacra ses travaux, qu’il sacrifia sa vie, mais à la défense de son pays, indépendant de tout système. L’amour de la patrie fut son mobile, comme il fut de nos jours celui des Dampierre, des Dugommier, des Marceau, des Joubert, des Desaix, des la Tour d’Auvergne; sa gloire ne doit point être séparée de celle de ces héros républicains, et c’est au nom de la République que ma main doit déposer ces lauriers dans sa tombe. Puisse l’ombre du grand Turenne être sensible à cet acte de la reconnaissance nationale, commandé par un gouvernement qui sait apprécier les vertus!

» Citoyens, n’affaiblissons point l’émotion que vos cœurs éprouvent à l’aspect de cet apprêt funèbre. Des paroles ne sauraient décrire ce qui tombe ici sous vos sens. Qu’aurais-je à dire de Turenne? le voilà lui-même; de ses triomphes? voilà l’épée qui armait son bras victorieux; de sa mort? voilà le fatal boulet qui le ravit à la France, à l’humanité entière.»

Copie du procès verbal de la translation du corps de Turenne au temple de Mails, envoyé au général Berruyer par le ministre de l’intérieur:

Aujourd’hui, cinquième jour complémentaire de l’an VIII de la République (22 septembre 1800), en exécution de l’article 3 de l’arrêté des consuls du 18 fructidor an VIII (5 septembre 1800),

Les citoyens Lucien Bonaparte, ministre de l’intérieur, et Carnot, ministre de la guerre, accompagnés des officiers composant l’état-major de la dix-septième division militaire, de l’état-major de la place, et d’un grand nombre d’officiers de tout grade, escortés par un détachement de cavalerie, se sont transportés au Musée des monuments français, rue des Petits-Augustins, où ils ont été reçus par le citoyen Lenoir, administrateur de cet établissement, qui les a conduits dans la salle où sont réunis les monuments du dix-septième siècle; ils y ont trouvé le corps de Turenne, placé sur une estrade et recouvert d’une draperie: devant lui étaient, sur un brancard, son épée et le boulet qui l’a frappé.

Le citoyen Desfontaines, nommé, d’après l’invitation du ministre de l’intérieur, par l’administration du Musée d’histoire naturelle, pour assister à cette cérémonie, s’est placé avec le citoyen Lenoir près l’estrade, et ce dernier, en présentant le corps de Turenne, leur a exprimé les regrets qu’il éprouvait d’être privé de la garde d’un si honorable dépôt; mais en même temps il a assuré qu’il trouverait sa consolation et son dédommagement dans les honneurs rendus à la mémoire de ce grand homme.

Le ministre de l’intérieur lui a témoigné la satisfaction du gouvernement et l’a remercié du soin religieux avec lequel il a conservé ces précieux restes.

Le corps a été transporté par quatre vieux guerriers sur un char pompeusement décoré ; il était escorté par les généraux de division Berruyer, Aboville et Estourmel, et par le général de brigade Vital.

Le cortège s’est mis en marche dans l’ordre suivant:

Un détachement de cavalerie, précédé de trompettes, ouvrait la marche; il était suivi par une musique militaire.

Le brancard sur lequel étaient placés l’épée de Turenne et le boulet qui l’a frappé.

Un cheval pie, harnaché comme celui que montait Turenne, et conduit par un nègre vêtu de même que celui qui l’avait servi.

Le char qui portait son corps, sur l’un des côtés duquel on lisait: La gloire de Turenne appartient au peuple français. De l’autre côté, le mot de Saint-Hilaire: Ce n’est pas sur moi qu’il faut pleurer, c’est sur ce grand homme que la France vient de perdre. Sur l’avant: Bataille de Turkein.

Des hérauts d’armes marchaient autour du char, qu’escortaient les généraux, accompagnés des états-majors de la dix-septième division et de la place, et d’un groupe de vieux soldats.

Les voitures des ministres et celle des citoyens Lenoir et Desfontaines terminaient la marche.

Le cortège s’est rendu dans cet ordre au temple de Mars; il est entré par la porte du sud dans le dôme, où le corps a été déposé au bruit d’une musique militaire et aux applaudissements unanimes des nombreux spectateurs qui remplissaient l’enceinte.

Ensuite les deux ministres se sont rendus près du monument élevé à Turenne dans une des chapelles du dôme, et le corps y a été placé par les quatre soldats qui l’avaient transporté, au bruit d’une musique guerrière.

Le citoyen Peyre, architecte, a présenté aux ministres une boîte en acajou dans laquelle il avait fait placer:

1° L’inscription trouvée dans le tombeau de Saint-Denis, gravée sur une planche de cuivre, en ces termes:

ICI EST LE CORPS

DE SÉRÉNISSIME PRINCE

HENRY DE LA TOUR D’AUVERGNE,

VICOMTE DE TURENNE,

MARÉCHAL GÉNÉRAL

DES CAMPS ET ARMÉES DU ROI,

COLONEL GÉNÉRAL

DE LA CAVALERIE LÉGÈRE DE FRANCE,

GOUVERNEUR DU HAUT ET BAS LIMOUSIN,

LEQUEL FUT TUÉ D’UN COUP DE CANON,

LE XXVII DE JUILLET

L’AN MDCLXXV.

2° Une autre planche de cuivre sur laquelle est gravée l’inscription suivante:

HENRY DE LA TOUR D’AUVERGNE

PRINCE VICOMTE DE TURENNE

et au revers un chêne dont les branches sont chargées de couronnes de laurier et de couronnes murales, lequel est frappé de la foudre.

Légende: NON MILLE LAURI TUENTUR.

1683.

Cette médaille a été présentée aux ministres par le citoyen Decotte, directeur de la monnaie, aux soins duquel est due la conservation des coins.

3° Trois médailles, aussi en bronze, représentant d’un côté le buste de Turenne avec cette légende:

HONNEURS RENDUS A TURENNE PAR LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS.

Exergue: La gloire appartient au peuple français.

Au revers: Translation du corps de Turenne au temple de Mars, par les ordres du Premier Consul Bonaparte, le 5e jour complémentaire an VIII. 1re année du consulat (22 7bre 4800). Signé : LUCIEN BONAPARTE, Ministre de l’intérieur.

Cette médaille a été frappée par les soins du citoyen Auguste, qui l’a présentée aux ministres.

Le ministre de la guerre, ayant reçu des mains de l’ordonnateur de la cérémonie une couronne de laurier, l’a placée sur le cercueil, et le ministre de l’intérieur y a déposé la boîte ci-dessus décrite.

Ces cérémonies terminées, la tombe a été fermée par les soins du citoyen Peyre, en présence des ministres, des généraux et de tout le public, par une plaque de marbre fixée avec des vis à tête de bronze.

Les ministres se sont ensuite retirés avec leur cortège, et ils ont dressé le présent procès-verbal, qu’ils ont signé et fait contre-signer par leurs secrétaires généraux.

Fait en quadruple original, dont un restera déposé aux archives du gouvernement, un aux archives des Invalides, les deux autres aux secrétariats de la guerre et de l’intérieur.

Lesdits jour et an que dessus.

Signés: L. BONAPARTE et CARNOT.

Le lendemain, 1er vendémiaire an IX, anniversaire de la fondation de la République, le Premier Consul arriva à l’église de l’Hôtel. Le ministre de l’intérieur, Lucien Bonaparte, prononça le discours suivant:

«La France monarchique n’est plus, et tous les trônes se liguent pour lui enlever ses provinces. A peine née, la France républicaine, plus forte que tous les trônes, s’élance à pas de géant, parcourt et reprend les limites des anciennes Gaules. Le sceptre de Henri IV et de Louis XIV, brisé, roule dans la poussière, mais à l’instant le gouvernement du peuple-roi se trouve en son nom et ressaisit le sceptre de Charlemagne.

» Le 18 brumaire a lui; les divisions ont disparu. Tout ce qui est factieux se cache, tout ce qui est Français se montre, tout ce qui ne veut que l’intérêt d’un parti est écarté ou contenu; ce qui aime la gloire et la patrie est accueilli et protégé. L’ordre est rétabli à l’intérieur; la liberté des cultes n’est plus un vain mot, et la victoire, un moment infidèle, est ramenée aux pieds de la liberté....

» Le siècle qui commence sera le grand siècle, j’en jure pour le peuple, dont je suis aujourd’hui l’organe; par la sagesse de ses premiers magistrats, par l’union des citoyens, les grandes destinées de la France républicaine seront accomplies.»

L’assemblée tout entière accueillit avec le plus vif enthousiasme ces éloquentes paroles. Elles émurent profondément les vieux soldats invalides.

A la première nouvelle de l’attentat du 3 nivôse, les invalides adressèrent au Premier Consul cette adresse, qui fut mise à l’ordre du jour:

«Citoyen Premier Consul, nous venons vous exprimer les sentiments que les invalides se font gloire de partager avec le peuple français.

» S’ils eussent pu se livrer à leur premier mouvement, vous les eussiez vus se presser autour de leur général et de leur père à la nouvelle de la conspiration tramée contre vos jours.

» La Providence, qui vous a choisi pour de plus hautes destinées, a su vous soustraire, encore une fois, au complot d’un ennemi implacable. Puisse cette même Providence veiller à jamais à votre conservation et prolonger vos jours pour le bonheur de tous.

» Ce vœu est celui que forment les invalides dans leur paisible retraite; ils sauront tous y renoncer pour vous servir de bouclier contre vos ennemis.»

En l’an IX, deux nouvelles succursales furent établies, l’une à Avignon, l’autre à Nice, destinées principalement aux soldats des pays méridionaux.

Le 17 mars 1802, à cinq heures du soir, le Premier Consul vint de nouveau à l’hôtel des Invalides.

Il y visita l’établissement dans le plus grand détail, se fit rendre compte des améliorations dont le régime actuel des Invalides est susceptible. Il accueillit ses vieux braves avec beaucoup d’intérêt et de bonté, et reçut de leur part les témoignages les plus vifs de reconnaissance et d’admiration. En général, il parut très-content des différentes parties du service. La tranquillité, le bon ordre et la discipline qui règnent dans la maison, ainsi que la bonne tenue de l’infirmerie, fixèrent particulièrement son attention. Il témoigna la satisfaction qu’il en éprouvait au général Berruyer, commandant en chef, aux administrateurs et aux officiers de santé ; il accorda à titre de gratification un mois de solde de menus besoins.

Le général Berruyer mourut le 17 avril 1804, avant d’avoir, autant qu’il en avait le désir, adouci le sort des invalides dont le nombre augmentait dans de telles proportions, qu’il s’était élevé au chiffre de soixante mille, répartis soit à l’Hôtel national, soit aux succursales et aux compagnies détachées, soit retirés chez eux avec pension d’invalide.

Berruyer, Jean-François, né à Lyon le 17 janvier 1737, d’une famille de négociants estimés, s’enrôla dès 1753 dans le régiment d’Aumont, infanterie, et se trouva au siège de Mahon. Pendant la guerre de sept ans, nommé sous-officier, bientôt lieutenant, puis capitaine, il dut ces différents grades à plusieurs traits de bravoure dont nous ne citerons que le plus remarquable. A la retraite de Zigenheim, il fit prisonnier, de sa propre main, le général Benevel, commandant de l’avant-garde prussienne, après un combat corps à corps dans lequel il reçut quatre blessures. Berruyer se distingua ensuite dans les campagnes de Corse, où il eut quelques relations avec la famille Bonaparte. Lorsque la révolution commença, il était colonel général des carabiniers. En 1793, il reçut le commandement des troupes rassemblées autour de Paris, puis de celles qui furent dirigées contre la Vendée, où il remporta d’abord quelques avantages et s’empara même de Chemillé. Blessé à l’affaire de Saumur, il revint à Paris et fut peu après nommé inspecteur général des armées des Alpes et des Pyrénées.

Le 43 vendémiaire an IV (18 octobre 1795), Berruyer se mit à la tête d’un corps formé spontanément pour la défense de la Convention nationale; le dévouement dont il fit preuve en cette circonstance lui mérita les éloges de l’Assemblée. Le directoire le nomma en 1796 gouverneur des Invalides.

Ce général fut remplacé par le maréchal Serrurier.

En portant à la connaissance du Sénat la nomination du général sénateur, le Premier Consul s’exprime ainsi:

«SÉNATEURS,

» J’ai nommé le sénateur Serrurier gouverneur des Invalides. Je désire que vous pensiez que les fonctions de cette place ne sont pas incompatibles avec celles de sénateur.

» Rien n’intéresse aussi vivement la patrie que le bonheur de ces huit mille braves couverts de tant d’honorables blessures et échappés à tant de dangers. Eh! à qui pouvait-il être mieux confié qu’à un vieux soldat qui, dans les temps les plus difficiles et en les conduisant à la victoire, leur donna toujours l’exemple d’une sévère discipline et de cette froide intrépidité, première qualité du général? En voyant leur gouverneur assis parmi les membres d’un corps qui veille à la conservation de cette patrie, à la prospérité de laquelle ils ont tant contribué, ils auront une nouvelle preuve de ma sollicitude pour tout ce qui peut rendre plus honorable et plus douce la fin de leur glorieuse carrière. »

Le 18 mai 1804, une décision du Sénat décerna solennellement au Premier Consul le titre d’empereur des Français, avec hérédité dans la personne de ses frères Joseph et Louis.

Le dimanche 26 messidor, anniversaire du 14 juillet, Napoléon voulut recevoir dans le temple de Mars, redevenu l’église du Christ, le serment des membres de la Légion d’honneur présents à Paris.

A midi, S. M. l’Empereur, au bruit d’une salve d’artillerie, est parti à cheval du palais, précédé par les maréchaux de l’Empire, par le prince connétable, et suivi des colonels généraux de sa garde et des grands officiers de la couronne, de ses aides de camp et de l’état-major du palais.

La marche était ouverte par les chasseurs et fermée par les grenadiers à cheval de la garde impériale.

De nombreuses décharges du canon des Invalides ont annoncé l’arrivée de Sa Majesté à l’Hôtel.

Le gouverneur est allé en dehors de la grille recevoir l’Empereur et lui présenter les clefs de l’Hôtel.

L’Impératrice avait été conduite dans une tribune préparée à l’avance.

Les grands dignitaires, les ministres et les grands officiers de l’Empire qui n’étaient pas venus à cheval, ainsi que les membres du grand conseil, le grand chancelier et le grand trésorier de la Légion d’honneur, se sont réunis au même lieu et ont pris leur rang dans le cortège.

Le cardinal archevêque de Paris, avec son clergé, a reçu Sa Majesté à la porte de l’église et lui a présenté l’encens et l’eau bénite. Le clergé a conduit processionnellement Sa Majesté sous le dais jusqu’au trône impérial, au bruit d’une marche militaire et des plus vives acclamations.

Sa Majesté s’est placée sur le trône, ayant derrière Elle les colonels généraux de la garde, le gouverneur des Invalides et les grands officiers de la couronne.

Aux deux côtés et à la seconde marche du trône se sont placés les grands dignitaires; plus bas et à droite, les ministres; à gauche, les maréchaux de l’Empire; sur les marches du trône, le grand maître des cérémonies; en face du grand maître, le grand chancelier et le grand trésorier de la Légion d’honneur. Les aides de camp de l’Empereur étaient debout sur les degrés du trône.

A droite de l’autel, le cardinal légat s’est placé sous un dais et sur un fauteuil qui lui avaient été préparés.

A gauche de l’autel, le cardinal archevêque de Paris avec son clergé. Derrière l’autel, sur un immense amphithéâtre, étaient rangés sept cents invalides et deux cents jeunes élèves de l’École polytechnique.

Toute la nef était occupée par les grands officiers commandeurs, officiers et membres de la Légion d’honneur.

Le grand maître des cérémonies, ayant pris l’ordre de Sa Majesté, a invité le cardinal légat à officier, et Son Excellence a commencé la célébration de la messe.

Après l’Évangile, le grand maître des cérémonies, ayant pris de nouveau les ordres de Sa Majesté, a conduit sur les degrés du trône le grand chancelier de la Légion d’honneur.

Le grand chancelier a prononcé un discours éloquent sur les souvenirs que rappelait cette grande journée, sur le malheur des troubles politiques et sur la reconnaissance due au héros dont le génie a su conserver les principes qui ont commencé la révolution, et terminer les maux qui l’ont suivie. Son Excellence a noblement tracé les devoirs qu’imposait l’institution de la Légion d’honneur à tous ses membres; il a développé avec force les nombreux avantages qui devaient, résulter de cette réunion des plus illustres soutiens du gouvernement et de la patrie.

Après ce discours, les grands officiers de la Légion, appelés successivement par le grand chancelier, se sont approchés du trône et ont prêté individuellement le serment prescrit.

L’appel des grands officiers étant terminé, l’Empereur s’est couvert et, s’adressant aux commandeurs, officiers et légionnaires, a prononcé d’une voix forte et animée ces mots:

«Commandeurs, officiers, légionnaires, citoyens

» et soldats, vous jurez sur votre honneur de vous

» dévouer au service de l’Empire et à la conservation

» de son territoire dans son intégrité ; à la

» défense de l’Empereur, de lois de la République

» et des propriétés qu’elles ont consacrées; de

» combattre, par tous les moyens que la justice,

» la raison et les lois autorisent, toute entreprise

» qui tendrait à rétablir le régime féodal; enfin,

» vous jurez de concourir de tout votre pouvoir

» au maintien de la liberté et de l’égalité, bases

» premières de nos constitutions. Vous le jurez.»

Tous les membres de la Légion, debout, la main levée, ont répété à la fois: Je le jure. Les cris de Vive l’Empereur! se sont renouvelés de toutes parts.

Ces derniers mots, prononcés avec l’accent d’une énergie profonde, ont porté dans toutes les âmes une vive émotion dont elles ont longtemps été pénétrées.

Il est difficile de décrire la sensation que ce moment a produite. Les monuments de la gloire française suspendus aux voûtes de la nef dans laquelle étaient réunis les plus braves guerriers; ces rangs nombreux de vieux soldats blessés et ces jeunes gens offrant, par leur réunion, la gloire et l’espérance de la patrie; enfin l’appareil religieux des autels, concouraient à exalter puissamment l’imagination et à faire présager la durée la plus glorieuse à une institution formée sous de tels auspices.

La messe étant terminée, les décorations de tous grades de la Légion ont été déposées au pied du trône dans des bassins d’or.

M. de Ségur, grand maître des cérémonies, a pris les deux décorations de l’ordre et les a remises à M. de Talleyrand, grand chambellan; celui-ci les a présentées à S. A. I. monseigneur le prince Louis, qui les a attachées à l’habit de Sa Majesté.

De nouveaux cris de Vive l’Empereur! se sont fait entendre à plusieurs reprises.

Le grand chancelier de la Légion a invité les grands officiers à s’approcher du trône pour recevoir successivement des mains de Sa Majesté la décoration que lui présentait, sur un plat d’or, le grand maître des cérémonies.

Ensuite, le grand chancelier a appelé d’abord les commandeurs, puis les officiers, et enfin les légionnaires, qui sont tous venus au pied du trône recevoir individuellement la décoration des mains de l’Empereur.

Sa Majesté a fixé particulièrement son attention sur les braves vétérans dont les glorieux services étaient attestés par leurs mutilations; Elle a interrogé plusieurs d’entre eux sur les lieux et les actions dans lequels ils avaient reçu ces nobles blessures.

Ce mélange des citoyens les plus distingués de toutes les classes et de tous les âges offrait un spectacle noble et attendrissant. Le soldat, le général, le pontife, le magistrat, l’administrateur, l’homme de lettres, l’artiste célèbre, recevant chacun la récompense de leurs talents et de leurs travaux, ne semblaient composer qu’une seule famille qui se pressait autour du trône d’un héros pour le décorer et l’affermir. Une vive et profonde émotion était peinte sur tous les visages, et cette cérémonie auguste et brillante frappait les esprits d’un respect à la fois religieux et guerrier.

La fête a été terminée par un Te Deum qui était, ainsi que la messe, de la composition de Lesueur.

A trois heures, Sa Majesté Impériale, au bruit d’une salve de cent un coups de canon, quitta ce dôme sous lequel elle venait de donner le plus beau spectacle qui fut jamais.

Le 27 thermidor an XII, correspondant au 15 août 1804, l’état-major de la 1re division militaire, l’état-major et les officiers des corps stationnés dans cette division firent chanter à l’hôtel impérial des Invalides un Te Deum exécuté par les musiciens du Conservatoire de musique, en actions de grâces de l’avènement au trône de l’Empire français du Premier Consul de la République, Bonaparte.

L’Impératrice, accompagnée des personnes de sa maison, honora de sa présence cette cérémonie, à laquelle assistèrent les députations de chaque grand corps de l’État et de l’armée.

L’Impératrice fut reçue, au bruit du canon, par M. le maréchal Serrurier, gouverneur, qui, à son départ, l’accompagna jusqu’à sa voiture.

Comme s’il était réservé à l’hôtel des Invalides de voir tous les grands de la terre venir tour à tour s’incliner sous la croix de son dôme splendide, l’année suivante il eut l’insigne honneur d’être visité par le vénérable Pie VII.

On connaît le triste épisode de la vie de l’auguste pontife.

Conduit dans des voitures de la cour, il se dirigea vers la chapelle, dans laquelle il resta longtemps agenouillé.

Sans doute il priait le Dieu des armées de conjurer la foudre dont il était lui-même une des victimes innocentes.

Admirant ensuite la magnificence de l’édifice, il témoigna sa joie de le voir rendu au culte catholique dont il était le chef.

Le saint-père visita les infirmeries et donna sa bénédiction aux soldats malades, qui la reçurent dans un silence respectueux et recueilli.

Le 24 février 1806, S. A. R. le prince de Bavière est venu à l’hôtel impérial des Invalides. Il était accompagné d’un général et de plusieurs officiers au service du roi son père, de M. de Ségur, grand maître des cérémonies de l’Empereur, et de M. de Bondy, l’un de ses chambellans.

Son Altesse, accompagnée de M. le gouverneur, vit l’Hôtel et tous ses établissements et finit par la galerie des plans-reliefs des places fortes.

Le 10 mars suivant y vint également S. A. E. le prince de Bade, ainsi que le prince Louis Bonaparte, accompagné de M. d’Hédouville, son premier chambellan.

A cette époque, c’est-à-dire après les mémorables campagnes de 1805 et 1806, tous les regards de l’Europe se fixaient sur l’empereur des Français qui dans sa main tenait le repos du monde.

Il méditait alors la construction d’un monument à élever à la gloire de ses armées et pour y déposer, comme dans un sanctuaire, les trophées pris sur les ennemis de la France.

Cette grande pensée ne fut pas mise à exécution, car bientôt il décida que les trophées conquis en Prusse, et au nombre desquels était l’épée du grand Frédéric, seraient déposés dans le dôme des Invalides.

Cette translation, qui eut lieu le 17 mai 1807, présenta un spectacle plein d’intérêt.

Jamais les sentiments de reconnaissance et d’admiration pour nos armées et pour l’auguste chef qui les conduisait à la victoire ne s’étaient manifestés avec plus d’énergie et d’enthousiasme.

Dès le matin, la place du Carrousel et toutes les avenues des Tuileries étaient couvertes d’un peuple innombrable.

A l’heure indiquée par le programme, on vit sortir du palais impérial des Tuileries, au bruit de plusieurs salves d’artillerie, les voitures des grands officiers de la Légion d’honneur, des grands officiers de l’Empire, du ministre et prince architrésorier.

Venait à leur suite un char triomphal magnifiquement orné, et sur lequel étaient placés deux cent quatre-vingts drapeaux pris sur l’ennemi dans les dernières campagnes.

Accompagné de son état-major, le maréchal Moncey paraissait ensuite à cheval, tenant dans sa main l’épée et les décorations du grand Frédéric.

La voiture de S. A. I. le prince archichancelier, suivie de l’état-major du gouvernement de Paris.

Partout où ce brillant cortège passait, les cris unanimes de Vive l’Empereur! Vivent les armées! se faisaient entendre et se mêlaient aux fanfares de la musique militaire, et au bruit du tambour et du canon.

L’église des Invalides avait été décorée avec beaucoup de soin et de goût.

Dans le lieu le plus élevé, à l’entrée du dôme, était placé le trône, couvert de riches draperies.

L’enceinte, pour les cérémonies, s’étendait jusque vers le milieu de la nef de l’église. Elle contenait des sièges et des gradins pour toutes les personnes que leurs charges appelaient à prendre rang dans la cérémonie.

Les tribunes étaient remplies par les dames invitées.

Les travées supérieures de l’église, ornées de draperies splendides, avaient été réservées aux membres du Sénat, du conseil d’État, du Corps légistatif, du Tribunat, les membres du tribunal de cassation, et aux officiers des maisons de Leurs Majestés, des Princes et des Princesses de la famille impériale.

A l’arrivée du cortège, le maréchal Serrurier, gouverneur, vint à la grille de l’avant-cour recevoir le prince archichancelier.

Là, de vieux invalides reçurent les drapeaux et les portèrent jusque dans l’enceinte de l’église.

Les princes archichancelier et architrésorier de l’Empire se sont placés près du trône, sur des sièges, et les ministres, et les grands officiers de la couronne se sont assis sur des gradins inférieurs.

Des deux côtés, et plus bas, étaient les grands officiers de la Légion d’honneur; au centre de la nef, le maréchal Moncey entouré des drapeaux. Derrière le trône, le maréchal Serrurier et le grand maître des cérémonies.

M. de Fontanes, président du Corps législatif, est monté à la tribune et a prononcé le discours suivant:

«Jamais une plus noble fête ne fut donnée par la victoire, et jamais la fortune n’offrit en même temps un plus mémorable exemple de ses catastrophes et de ses jeux. O vanité des jugements humains! ô courtes et fausses prospérités! Toutes les voix de la renommée célébrèrent cinquante ans la gloire de la monarchie prussienne. On donnait pour modèle à tous les États et les tactiques de son armée, et les épargnes de son trésor, et les lumières de son gouvernement. Le dix-huitième siècle était fier de compter le plus illustre des Rois parmi les élèves de sa philosophie! Vingt ans se sont écoulés à peine, et dès le premier choc ce gouvernement, où l’on trouve plutôt une armée qu’un peuple, a laissé voir sa faiblesse véritable. Une seule bataille a fait succomber ces phalanges tant de fois victorieuses, qui, dans la guerre de sept ans, avaient surmonté les efforts de l’Autriche, de la Russie et de la France conjurées. Est-ce donc là ce qu’avaient promis ces talents éprouvés, cette longue expérience des plus vieux généraux de l’Europe, ces camps annuels où toutes les théories militaires étaient développées, ces revues si fameuses, ces manœuvres si savantes, que d’un bout de l’Europe à l’autre les capitaines les plus instruits venaient étudier sur les rives de la Sprée? Ce nouvel art de la guerre, dont on allait à grand bruit chercher tous les secrets à Potsdam, vient de céder aux combinaisons d’un art plus vaste et plus hardi. Jouissons d’un si grand triomphe; mais honorons, après les avoir conquis, ces restes de la grandeur prussienne, où sont empreints tant de souvenirs héroïques, et sur lesquels semble gémir l’ombre de Frédéric le Grand.

» Lorsque autrefois, dans cette ville maîtresse du monde, un illustre Romain venait suspendre aux murs du Capitole les dépouilles du royaume de Macédoine, il ne put se défendre d’une profonde émotion en songeant aux exploits d’Alexandre, et en contemplant les calamités répandues sur sa maison. Le héros de la France n’a pas été moins attendri quand il est entré dans ces palais tristes et déserts que remplissait autrefois de tant d’éclat le héros de la Prusse. On l’a vu saisir avec un religieux enthousiasme cette épée dont il fait un si noble don à ses vétérans; mais il a défendu que ses armes et les aigles prussiennes, que tout cet amas de trophées conquis, sur les descendants d’un grand Roi, traversât les lieux où sa cendre repose, de peur d’affliger ses mânes et d’insulter son tombeau.

» Je crois donc entrer dans la pensée du vainqueur en rendant hommage aux vaincus, devant ces drapeaux mêmes qu’ils n’ont pu défendre, mais qu’ils ont teints d’un sang glorieux. Si, des régions élevées qu’ils habitent, les grands hommes que la terre a perdus s’intéressent encore aux choses humaines, Frédéric a pu reconnaître, jusque dans leurs derniers soupirs, les vieux compagnons formés à son école et morts dignement sur les ruines de sa monarchie. Il n’a point vu tomber sans gloire ces jeunes princes de sa maison qui ont mordu la poussière aux champs d’Iéna, ou qui, après d’illustres faits d’armes, ont signé des capitulations et reçu des fers honorables. Oh! comme il est juste dé plaindre la valeur malheureuse! oh! comme il est doux de pouvoir estimer les ennemis qu’on a défaits! Oui, et j’aime à le dire au milieu de tous ces juges de la vraie gloire dont je suis environné, oui, le monarque prussien lui-même, aujourd’hui sans capitale et presque sans armée, a pourtant soutenu sa dignité dans la bataille qui lu fut si funeste, et n’a manqué ni aux devoirs d’un chef ni à ceux d’un soldat.

» Mais ces dernières étincelles du génie de Frédéric n’avaient point assez de force et d’activité pour ranimer une monarchie dont la puissance artificielle manquait peut-être de ces institutions politiques et de ces principes conservateurs qui maintiennent les sociétés. Des sages, je ne peux le dissimuler, ont fait quelques reproches à Frédéric. S’ils admirent en lui l’administrateur infatigable et le grand capitaine, ils n’ont pas la même estime pour quelques opinions du philosophe-roi. Ils auraient voulu qu’il connût mieux les droits des peuples et la dignité de l’homme. Aux écrits du philosophe de Sans-Souci ils opposent avec avantage ce livre où Marc-Aurèle, qui fut guerrier et philosophe, rend grâces au ciel, en commençant, de lui avoir donné une mère pieuse et de bons maîtres qui lui ont inspiré la crainte et l’amour de la Divinité. Au lieu de cette philosophie dédaigneuse et funeste qui livre au ridicule les traditions les plus respectées, les sages dont je parle aiment à voir cette philosophie grave et bienfaisante qui s’appuie sur la doctrine des âges, qui enfante les beaux sentiments, qui donne un prix aux belles actions, et qui fit plus d’une fois, en montant sur le trône, les délices et l’honneur du genre humain. Ils pensent, en un mot, qu’un roi né peut impunément professer le mépris de ces maximes salutaires qui garantissent l’autorité des rois.

» Je m’arrête: il me siérait mal, en ce moment, d’accuser avec trop d’amertume la mémoire d’un grand monarque dont la postérité vient de subir tant d’infortunes. Son image n’est déjà que trop attristée du spectacle de notre gloire et de ces pompes triomphales que nôus formons des débris de son diadème. Mais, s’il ne faut pas se montrer trop sévère envers lui, il faut être juste envers un autre grand homme qui le surpasse; et, quand Frédéric eut l’imprudence de proclamer dans sa cour ces flétrissantes doctrines qui détruisent tôt ou tard l’ordre social, dois-je oublier que Napoléon a remis en honneur ces nobles doctrines qui réparent tous les maux de l’athéisme et de l’anarchie?

» Ainsi, dans cette partie de son histoire comme dans toutes les autres, notre monarque n’a plus de rivaux; et, pour ne point sortir de l’art de la guerre, dont cette cérémonie auguste rappelle tous les prodiges, combien tout ce qui fut grand disparaît à côté des entreprises extraordinaires dont nous sommes témoins! On combattait, on négociait jadis, pendant des années, pour la prise de quelques villes, et maintenant quelques jours décident le sort des royaumes. Quel nom militaire, quel talent politique, quelle gloire ancienne et moderne ne s’abaisse désormais devant celui qui, des mers de Naples jusqu’aux bords de la Vistule, tient en repos tant de peuples soumis; qui, campé dans un village sarmate, y reçoit, comme à sa cour, les ambassadeurs d’Ispahan et de Constantinople, étonnés de se trouver ensemble; qui réunit dans le même intérêt les sectateurs d’Omar et d’Ali; qui joint d’un lien commun et l’Espagnol et le Batave, et le Bavarois et le Saxon; qui, pour de plus vastes desseins encore, fait concourir les mouvements de l’Asie avec ceux de l’Europe, et qui montre une seconde fois, comme sous l’empire romain, le génie guerrier s’armant de toutes les forces de la civilisation, s’avançant contre les barbares et les forçant de reculer vers les bornes du monde.

» Ce n’est point à moi de lever le voile qui couvre le but de ses expéditions lointaines; il me suffit de savoir que le grand homme par qui elles sont dirigées n’est pas moins admirable dans ce qu’il cache que dans ce qu’il laisse voir, et dans ce qu’il médite que dans ce qu’il exécute. Veut-il relever ces antiques barrières qui retenaient aux confins de l’univers policé toutes ces hordes de barbares dont le Nord menaça toujours le Midi? La politique n’a point encore parlé ; attendons qu’il s’explique, et remarquons surtout que ce silence est le plus sûr garant de ses intentions pacifiques.

» Il a voulu, il veut encore la paix: il la demanda au moment de vaincre, il la redemanda après avoir vaincu. Quoique tous les champs de bataille qu’il a parcourus dans trois parties du monde aient été les théâtres constants de sa gloire, il a toujours gémi des désastres de la guerre. C’est parce qu’il en connaît tous les fléaux qu’il a soin de les porter loin de nous. Cette grande vue de son génie militaire est un grand bienfait. Il faut payer la guerre avec les subsides étrangers, pour ne pas trop aggraver les charges nationales; il faut vivre chez l’ennemi pour ne point affamer le peuple qu’on gouverne. La sécurité intérieure est alors le prix de ces fatigues inouïes, de ces privations sans nombre, de ces dangers de tous genres auxquels se dévoue l’héroïsme.

» Comparez à notre situation présente celle des sujets de Frédéric quand, chassé deux fois de sa capitale, malgré ses exploits, il ne pouvait, même après la victoire, défendre l’industrie de ses villes et les moissons de ses campagnes. Telle n’est point notre destinée. Paris, l’Empire entier, reposent dans un calme profond, sous l’autorité de cette même main qui répand la terreur à trois cents lieues de nos frontières. Les lois du chef de l’État nous sont transmises avec sagesse par un représentant digne de les interpréter, habile dans toutes les carrières administratives, orné de toutes les vertus civiles, et qui possède pour nous la première de toutes les qualités; celle de bien connaître l’esprit français, qu’il faut suivre quelquefois pour le mieux conduire. La confiance du souverain ne pouvait être mieux placée que dans un homme d’État dont la parole fut toujours fidèle, et dont l’accueil satisfait tous les cœurs. A ces traits, qui sont faciles à reconnaître, les yeux de cette assemblée se tournent vers vous, Monseigneur, et ses éloges confirment le mien.

» Mais en jouissant de l’intégrité de notre territoire et des bienfaits d’une administration paisible et régulière, songeons par quels travaux ces avantages sont achetés: combien de reconnaissance et d’admiration doit accompagner cette brave armée qui, dans les solitudes de la Pologne, combattit tous les besoins et tous les périls, et qui triompha des saisons comme des hommes! Quel orateur pourra louer dignement cette garde impériale, dont chaque compagnie vaut un grand corps d’armée, et tous ces soldats enfin dont chacun mérite d’entrer dans cette garde invincible! Quels honneurs décernerons-nous à ces lieutenants du chef suprême, à ces guerriers, qui dans toute autre armée auraient le premier rang, et qui dans celle-ci sont plus contents et plus fiers d’occuper à une longue distance la seconde place? Ce n’est point assez de vaincre pour ces invincibles légions, elles veulent encore, avec une magnanimité vraiment française, effacer jusqu’au souvenir des défaites de leurs ancêtres. Après avoir repris dans les arsenaux de l’Autriche l’armure de François Ier, captif à Pavie, elles ramènent à Paris cette colonne injurieuse qui s’élevait dans les champs de Rosbach, et font ainsi du monument de nos revers un nouveau monument de nos triomphes.

» Quelques-uns des braves vétérans qui m’écoutent ont peut-être vu cette fatale journée où le talent des généraux n’a pas secondé la valeur des soldats. Ils se consoleront de leur défaite en attachant l’épée de leur vainqueur aux voûtes de ce temple. Cette épée reposera sous leur garde à côté du tombeau de Turenne, et quelquefois, la contemplant avec une joie mêlée de respect, ils se diront: «Si elle a vaincu les pères, elle fut conquise par les enfants.» L’aspect de ce trophée fera naître encore de plus graves réflexions sur les causes qui élèvent les trônes ou qui précipitent leur chute. Il redira sans cesse combien la mort ou la vie d’un seul homme peut ôter ou mettre du poids dans les destinées.

» En effet, rappelons-nous cette époque où le monde étonné voit paraître, à côté des grandes puissances, ces princes de la maison de Brandebourg qui n’étaient pas même inscrits au premier rang des électeurs! Reportons-nous à leur berceau, suivons les progrès de leur fortune, voyons leur monarchie s’accroître et s’affermir sans relâche, et par les armes et par les négociations, et par la violence et par la ruse, et par ce génie audacieux et circonspect, suivant les conjonctures, qui menace ou qui cède à propos, et qui, toujours soumis au calcul de l’intérêt, change, avec le temps, d’alliés, d’ennemis et de desseins. Quel événement a suspendu le cours de tant de prospérités? La Prusse avait-elle affaibli le nombre de ses armées? Non, ces armées étaient complètes, et nous entendions encore citer leur bravoure et leur discipline. Avait-elle dissipé son trésor? Non, le désordre introduit dans ses finances par des prodigalités passagères était réparé par une sage économie. Elle ne manquait ni de bras, ni de richesses; elle possédait encore tout ce qui fait en apparence la force et la sécurité des empires, de l’or, du fer et du courage. Comment ces jours de deuil et d’abaissement furent-ils donc amenés si vite? L’homme qui créa, qui fit mouvoir, qui soutint longtemps ce grand corps, a fini sa carrière, et tout a succombé peu à peu avec la colonne qui portait tout, et dans le mausolée de Frédéric s’est enfermé, pour ne plus reparaître, cet esprit à la fois belliqueux et politique dont il animait ses soldats, ses généraux, ses ministres, son peuple, et le système entier d’une immense administration. Voilà comme la mort d’un seul homme est la perte de tous.

» Au contraire, quel autre spectacle s’offre à nos yeux! Une grande monarchie avait vu tous les fléaux fondre sur elle, et, n’ayant plus de roi et plus d’autels, plus de guides et plus de sauvegarde, elle tombait de précipice en précipice entre ses anciennes et ses nouvelles constitutions également violées. L’espoir était même perdu; car, malgré dix ans de calamités et de crimes, la patrie était encore livrée aux cruelles expériences de cet esprit novateur qui, toujours trompé, se croit toujours infaillible, et qui, au risque de perdre toute une nation et lui-même, accumule les fautes et les excès de tout genre, plutôt que de faire l’aveu d’une seule erreur.

» Cependant, du fond de l’Egypte, un homme revient seul avec sa fortune et son génie: il débarque, et tout est changé. Dès que son nom est à la tête des conseils et des armées, cette monarchie couverte de ses ruines en sort plus glorieuse et plus redoutable que jamais, et voilà comme la vie d’un seul homme est le salut de tous!

» Ah! que ce double tableau et des destins de la Prusse et de ceux de la France nous donne encore plus d’attachement, s’il est possible, pour celui qui fait notre repos et notre gloire! Que ce grand homme, qui nous est si nécessaire, vive longtemps pour affermir son ouvrage! Que ses frères également chéris dans son Sénat ou dans ses camps, au milieu de la France ou sur les trônes étrangers qu’il leur partage, que des enfants, que des neveux, dignes de lui, transmettent aux nôtres le fruit de ses, institutions et le souvenir de ses exemples! Mais, hélas! quand je forme, bien moins pour lui que pour nous, ces vœux accueillis par tous les cœurs français, un enfant royal vient d’entrer dans la tombe, et les regrets de son auguste famille se mêlent à nos chants de victoire.

» Peut-être en ce moment le héros qui nous sauva pleure dans sa tente, à la tête de trois cent mille Français victorieux, et de tant de princes et de rois confédérés qui marchent sous ses enseignes. Il pleure, et ni les trophées accumulés autour de lui, ni l’éclat de vingt sceptres qu’il tient d’un bras si ferme, et que n’a point réunis Charlemagne lui-même, ne peuvent détourner, ses pensées du cercueil de cet enfant dont les mains triomphantes ont aidé les premiers pas, et devaient cultiver un jour l’intelligence prématurée. Ah! qu’il n’ignore pas au moins que ses malheurs domestiques ont été sentis comme un malheur public, et qu’un si doux témoignage de l’intérêt national lui porte quelques consolations. Toutes nos alarmes pour l’avenir sont des hommages de plus que nous lui rendons. Puisse surtout la fortune se contenter de cette jeune victime qu’elle a frappée, et qu’en secondant toujours les projets du plus grand. des souverains, elle ne lui fasse plus payer sa gloire par de semblables malheurs!»

S. A. S. le prince archichancelier est descendu ensuite pour remettre entre les mains de M. le gouverneur des Invalides l’épée de Frédéric: S. Exc. le maréchal Moncey s’est empressé d’aller à sa rencontre. Son Altesse Sérénissime, en la donnant à M. le gouverneur, ainsi que les décorations du monarque prussien, a prononcé les paroles suivantes:

«Au nom et par les ordres de S. M. l’Empereur et Roi, notre très - gracieux souverain, je vous remets, monsieur le maréchal, les décorations et les armes qui ont appartenu à un monarque dont la Prusse et l’Europe conserveront toujours un grand souvenir.

» Cette conquête, faite par le héros de la France est pour elle une dépouille opime et un digne ornement pour l’asile des défenseurs de l’État.

» Je vous remets aussi les drapeaux enlevés aux ennemis pendant cette dernière et brillante campagne.

» L’intention de Sa Majesté est qu’ils demeurent sous la garde des braves que vous commandez, jusqu’à ce qu’ils puissent être placés dans le monument que Sa Majesté veut élever à la gloire immortelle des armées.

» C’est ici, monsieur le maréchal, que de toutes parts l’intérêt et l’admiration viennent chercher les trophées de la valeur française; ceux qui désormais visiteront cette enceinte reconnaîtront dans la double disposition faite par les ordres de Sa Majesté Impériale et Royale une nouvelle preuve de sa bienveillance pour ses vieux soldats, et de son estime particulière pour leur digne chef.»

S. Exc. M. le maréchal Serrurier; gouverneur des Invalides, a répondu:

«MONSEIGNEUR,

» Nous sommes encore ici plus de neuf cents hommes qui avons combattu le grand roi dont nos enfants viennent de conquérir les dépouilles guerrières. La fortune alors ne seconda pas toujours notre courages Les pères n’étaient pas moins braves que les enfants; mais ils n’ont pas eu le même chef. Cependant, nous ne nous rappelons pas sans orgueil les paroles de ce grand homme: Si j’étais à la tête de ce peuple français, il ne se tirerait pas un coup de canon en Europe sans ma permission: témoignage honorable de son estime pour les soldats qui le combattaient. Mais c’était sous le règne d’un souverain bien plus grand encore par son génie, par ses hauts faits et par sa modération, que le peuple français devait parvenir à ce haut degré de gloire et de puissance,

» Nous jurons de garder fidèlement le trésor que Sa Majesté Impériale et Royale nous confie; et après l’honneur d’en être dépositaires, rien ne pouvait être plus précieux pour nous que de le recevoir des mains de Votre Altesse.»

Les mots Nous le jurons, répétés par les invalides, ont retenti dans toute l’église.

Le chœur du chant triomphal a recommencé. Son Altesse Sérénissime, remontée auprès du trône, a signé sur les registres de l’hôtel des Invalides le procès-verbal de la remise de l’épée et des décorations du grand Frédéric et des drapeaux conquis dans la dernière campagne. S. Exc. M. le gouverneur a signé après le prince archichancelier.

Les princes archichancelier et architrésorier de l’Empire se sont levés, et au bruit d’une symphonie militaire ont descendu les degrés du trône et se sont avancés vers la porte de l’église à la tête des ministres et des grands officiers de l’Empire et de la Légion d’honneur. En sortant de l’hôtel des Invalides, le prince archichancelier a invité le cortége à se séparer, l’objet de sa réunion étant rempli.

Une salve d’artillerie a annoncé la fin de la cérémonie.

De retour des campagnes d’Allemagne, l’Empereur, accompagné du grand-duc de Berg et du prince de Neufchâtel, vint le 11 février 1808 faire la visite de l’Hôtel. Son arrivée fut annoncée par plusieurs salves d’artillerie.

Après avoir été chaleureusement acclamée par les invalides, Sa Majesté se rendit à l’église, où elle fit une allocution dans laquelle, entre autres choses, elle dit ce mot remarquable: «Qu’aux yeux des vieux soldats, la religion, cette ressource des derniers jours, ne pouvait être trop honorée.»

L’Empereur y ordonna aussi le rétablissement du maître-autel.

Il visita ensuite la grande cuisine, il goûta les aliments et les trouva convenables.

Puis il parcourut les infirmeries en encourageant les blessés par des promesses d’un sort meilleur.

Il visita la bibliothèque et ordonna l’acquisition de plusieurs ouvrages.

Arrivé à la salle du conseil, il s’y reposa pendant quelques instants, en recevant du gouverneur quelques renseignements qu’il avait demandés.

L’Empereur sortit enfin de l’Hôtel, en laissant les pensionnaires sous le charme de l’intérêt qu’il venait de leur prodiguer.

Le 26 mai 1808, jour anniversaire de la prise de Dantzig, conformément aux décrets de l’Empereur et Roi, le cœur de Vauban fut transféré dans le mausolée qui lui avait été érigé vis-à-vis de celui de Turenne, sous le dôme de l’hôtel impérial des Invalides.

Ce précieux dépôt était placé dans la salle d’audience de l’hôtel du ministère de la guerre, sous un buste du maréchal, au milieu d’armes et de drapeaux pris à Dantzig et dans d’autres places conquises par nos armes.

A midi une salve d’artillerie a annoncé à la capitale le départ du cortège. Le cœur, porté par M. le Pelletier d’Aulnay, arrière-petit-fils de Vauban, a été déposé dans un char orné d’armes et de drapeaux.

Le cortège s’est ensuite mis en marche de l’hôtel de la guerre dans l’ordre suivante

Un corps de cavalerie ouvrant la marche;

Le général commandant la division et la place, à cheval à la tête des deux états-majors;

Un bataillon des élèves de l’École polytechnique;

Quatre corps d’infanterie, de cavalerie, d’artillerie et du génie, avec les armes, les bouches à feu et autres machines de guerre, ouvraient la marche du cortège.

Des régiments d’infanterie formaient la haie, depuis l’hôtel du ministre de la guerre jusqu’à celui des Invalides.

Apparaissaient d’abord quatre pièces de canon représentant celles qui furent données au maréchal après la prise de Philisbourg.

Puis venaient:

Le char portant le cœur de Vauban;

Les voitures des ministres, dans l’une desquelles était M. le Pelletier d’Aulnay, arrière-petit-fils du maréchal;

Celles des maréchaux;

Des premiers inspecteurs généraux;

Des colonels généraux;

Du directeur de l’administration de la guerre;

Des présidents et secrétaires perpétuels de l’Institut;

Des membres du comité central des fortifications;

De la famille Vauban.

Un corps de cavalerie fermait la marche.

Une salve d’artillerie annonça le cortège, et le cœur du maréchal fut enlevé du char et placé sur une estrade, au milieu du dôme, par M. le Pelletier d’Aulnay, assisté des ministres, du maréchal Serrurier et de son état-major, et de beaucoup d’autres généraux.

Le dôme était rempli de militaires de toutes armes, au milieu desquels on voyait, à côté d’un groupe d’invalides, un groupe d’élèves des Écoles militaire et polytechnique, des membres de l’Institut national et des ingénieurs de tous les services publics.

Les tribunes et les galeries étaient remplies de dames des familles des militaires et autres, munies de billets d’invitation.

Quand les membres du cortège furent assis dans l’enceinte de l’église, sur l’ordre du général Marescot, premier inspecteur général du génie, M. Allent, officier de cette arme, lut le discours suivant:

«L’Empereur et Roi a voulu réunir sous ce dôme, aux cendres du maréchal de Turenne, le cœur du maréchal de Vauban: association touchante de deux héros contemporains, dont les caractères eurent tant de ressemblance. Le jour qu’a choisi Sa Majesté est anniversaire de celui où la prise de Dantzig préludait à la victoire de Friedland et à la paix de Tilsitt: rapprochement ingénieux et délicat du guerrier qui créa l’art des sièges, et des guerriers qui viennent de s’illustrer dans un siège glorieux.

» Il ne restait du maréchal de Vauban que son cœur. Le prince, que l’Empereur a nommé son digne compagnon d’armes, avec ce zèle que le mérite seul met à honorer le mérite, a, sur ces derniers restes d’un homme illustre, appelé l’attention d’un monarque qui se plaît à répandre sur les grands hommes tout l’éclat de sa gloire.

» Ici cet éclat rejaillit sur l’armée dont tous les corps participent dans les sièges au succès de l’attaque ou à l’honneur de la défense. Il rejaillit sur les maréchaux d’empire, gouverneurs des places, généraux des armées de siège, revêtus de la même dignité que Vauban et désignés comme dignes des mêmes honneurs par la reconnaissance publique. Ces aigles, emblèmes du dévouement à l’honneur, à la patrie et au monarque, rappellent les ordres dont Vauban fut décoré, et son ardeur à servir son prince et son pays. A leur tête, collègue de l’élève et successeur de Buffon, un élève de Vauban, général et ministre, unissant dans les sièges l’audace et la sagesse; dans l’administration de la guerre, le talent et la probité, retrace le caractère et les vertus de ce grand homme. Les successeurs des Fontenelle, les collègues des Borda, des Coulomb et des Meunier, représentent ici l’Académie des sciences, qui honora dans Vauban les sciences appliquées au service de l’État. Vauban enfin est dans cette enceinte représenté lui-même par son propre sang. Son arrière-petit-fils, qui dans la carrière des armes s’est montré l’héritier de ses vertus guerrières, est ici au milieu de sa famille. Il vient de déposer son cœur dans ce temple, et le confie au chef illustre de ces guerriers dont les cheveux blancs et les blessures attestent les longs et brillants services. Sous leur garde reposeront désormais les restes de Vauban et de Turenne; et si les ombres de ces héros errent quelquefois sous ces voûtes, elles se croiront au milieu des compagnons de leur gloire il

» Tout est ici une image, un souvenir de Vauban. Qu’ajouter à ces témoignages glorieux? L’éloge de Vauban, écrit par d’éloquents orateurs, a été prononcé dans le sein de trois académies. Chef du corps dont Vauban a créé l’art, s’il m’est doux et permis, en retraçant ses services, de lui rendre hommage comme à l’un de ces hommes à qui l’on succède et qu’on ne remplace jamais; devant des militaires, militaire comme eux, étranger à une éloquence peu connue dans les camps, la seule louange de Vauban sera, dans ma bouche, le tableau simple et rapide de sa vie.

» Le maréchal de Vauban comptait une longue suite d’aïeux, presque tous militaires. Mais dans leur rang, l’honneur était de sacrifier sa fortune comme sa vie au service du souverain. Vauban naquit sans biens, et dès sa tendre enfance il resta orphelin. A dix-sept ans il cède à son génie, voit les places, et devient ingénieur. Dans ses premiers sièges, il fait l’essai de son talent et donne des preuves de son courage. Au siège de Sainte-Menehould, pendant l’assaut, sous le feu de la place, il traverse la rivière à la nage. A Stenay, à Montmédy, à Valenciennes, il est couvert de blessures; sous Gravelines, à vingt-cinq ans, il conduit en chef les attaques, prend et ne quitte plus le seul rang digne de son mérite. Dans les guerres suivantes, il crée un nouvel art de siège. A Maëstricht, il emploie la première fois les trois parallèles, et le reste du dispositif ingénieux des approches régulières. A Luxembourg, il applique les couronnements à la sape et les cavaliers de tranchée; invention que la rapidité donnée aux sièges par lui-même a permis de négliger. En 1668, il ouvre les portes de Philisbourg, de Manheim et de Franckenthal, à l’héritier du trône, qui pour prix de ce service lui donne, au nom du Roi, quatre pièces de canon. C’est devant Philisbourg qu’il invente le ricochet, manière aussi ingénieuse que redoutable de tirer le boulet et l’obus, et qui ne laisse dans l’intérieur d’une place assiégée que peu d’asile contre ses ravages. Au siège de Namur, en 1692, il se trouve en présence de Coehorn. Cet ingénieur célèbre venait de créer le fort Guillaume; il y attachait le sort de la place. Vauban d’un coup d’œil aperçoit le défaut de cet ouvrage, il se porte rapidement entre le fort Guillaume et le château, les sépare par une tranchée, enlève le fort, et triomphe d’un rival que l’histoire n’a cru pouvoir mieux louer qu’en le nommant le Vauban hollandais.

» Les forteresses de la France étaient pour la plupart faibles et placées au hasard; Vauban est chargé de fortifier toutes les frontières; des Pyrénées au bord de l’Escaut, sa fortification varie comme les sites; partout, sur les montagnes, au bord de la mer et des fleuves, c’est en pliant les ouvrages au terrain qu’il subjugue la nature. Sa pensée dans chaque place embrasse l’universalité des frontières. Il considère la France comme une vaste place d’armes, dont chaque forteresse n’est qu’un ouvrage particulier; il les coordonne et en détermine les rapports, suivant les positions; elles sont entretenues, réparées ou perfectionnées. Il crée celle qui manque, il donne à chacune son caractère et sa destination. Le même homme qui dans les sièges contribue à reculer les limites de l’empire, jouit de la gloire d’en poser les barrières. Les places du Nord ont arrêté deux fois les ennemis de la France. Dans la guerre de succession et en 1793, elles ont été pour nous, suivant l’expression de Montecuculli, les ancres sacrées qui sauvent les États.

» Vauban, au milieu de ces travaux, trouva le moyen de composer un grand nombre d’ouvrages sur son art et sur l’économie publique: ses traités de l’attaque et de la défense sont encore l’oracle des militaires dans les sièges. Dans ses mémoires et ses projets sur toutes les places, tout est discuté, tout est prévu, jusqu’aux détails d’exécution; et lorsqu’on veut reprendre ce qu’il n’a pu exécuter, en vain essaye-t-on de le perfectionner. Ce que Vauban a déterminé se trouve, un siècle après, être encore ce qu’il y a de plus économique, de plus ingénieux. La vérité est immuable, et le génie ne s’attache qu’à la vérité. A cette collection précieuse se joignent sa dîme royale, et les manuscrits auxquels il avait donné le titre modeste d’Oisivetés. «Si ce qu’il y propose, dit Fontenelle, pouvait s’exécuter, ses oisivetés ne seraient pas moins utiles que ses travaux.»

» De grandes récompenses, la charge de commissaire général des fortifications, les gouvernements de Douai et de la citadelle de Lille, les ordres du Roi; le bâton de maréchal de France, furent le prix de ses services. Il refusa longtemps ce dernier grade, craignant qu’il ne l’empêchât de conduire les sièges. Pendant un siège malheureux, fait par un général d’un grade moins élevé, il offrit de servir sous ses ordres; et le Roi lui objectant sa dignité : «Sire, dit-il, ma dignité est de servir l’État; je laisserai le bâton de maréchal à la porte, et j’aiderai peut-être à entrer dans la place.» Il ne put l’obtenir. Oublions un désastre qui ravit à la France l’Italie, et ne songeons qu’aux victoires qui de nos jours l’ont deux fois reconquise.

» Cinquante sept années de service, vingt-cinq campagnes, dix blessures, cent quarante actions de guerre, cinquante-trois sièges, trente-trois places neuves, toutes celles de la France restaurées: telle est la vie du maréchal de Vauban. Il n’est plus, mais avant que son nom s’oublie les Français cesseront d’aimer leur pays et la gloire.

» Et vous guerriers sous qui Dantzig a succombé , vous chef illustre qui les avez dirigés, couvrez le cœur de Vauban d’un rameau de vos lauriers; mêlez à l’éclat de ses honneurs celui de votre gloire, comme nous mêlons aux souvenirs que Vauban a laissés les images de vos services. Dans ces honneurs décernés au héros devant qui tombaient les forteresses, c’est vous aussi, c’est son armée qui a voulu honorer le monarque invincible devant qui tombent les armées et les places de tous ses ennemis.»

Ce discours étant terminé, M. le Pelletier d’Aulnay prit l’urne qui renfermait le cœur de Vauban et la remit au ministre de la guerre en lui adressant ces paroles:

«MONSEIGNEUR,

» Chargé par S. M. l’Empereur et Roi de déposer entre vos mains le cœur du maréchal de Vauban mon aïeul, j’ai l’honneur de vous remettre ce dépôt précieux. Cette fête solennelle, consacrée à la mémoire de Vauban, fait l’éloge de notre illustre souverain, dont la bienfaisance se porte avec autant de grandeur à honorer la mémoire des anciens guerriers, qu’à illustrer les hauts faits des héros de son siècle, dont il est le premier modèle.»

Le ministre de la guerre a répondu:

«MONSIEUR,

» En recevant de vous et de la famille de Vauban le cœur de ce grand homme, je m’estime heureux d’être chargé, par le héros qui vient de lui élever ce monument, de confier un si précieux dépôt aux braves défenseurs de l’État que renferme cette enceinte, et à leur digne gouverneur entre les mains duquel Mantoue jadis capitula.

» Le cœur de Vauban, qui brûla d’un amour si vrai pour sa patrie et pour la gloire, reçoit aujourd’hui un nouvel hommage des mains de la victoire; puisqu’il va être couronné par celui qui, à pareil jour, il y a un an, rappela tous les souvenirs de Vauban, en s’emparant, à l’aide de l’art qu’il a créé et après des actions où ont brillé simultanément le talent, l’audace et l’intrépidité les plus remarquables, de l’un des premiers boulevards du Nord; par celui qui mérita comme récompense et obtint, après l’importante prise de Dantzig, d’en porter le nom et de le transmettre à ses descendants pour en consacrer la mémoire.»

Après ce discours, M. le colonel du génie Sabatier, un des officiers qui se sont distingués, sous les ordres du maréchal duc de Dantzig, au siège de cette forteresse, lui a remis, au nom des braves qui ont servi sous lui, une couronne de laurier et une médaille sur laquelle était, d’un côté, le portrait de Sa Majesté, de l’autre, une inscription rappelant l’ordre de Sa Majesté pour la translation du cœur de Vauban.

Alors M. le maréchal duc de Dantzig a déposé la couronne de laurier et la médaille sur le cœur de Vauban, et a prononcé le discours suivant:

«Ombre illustre d’un héros qui fut longtemps le boulevard de la France et la terreur des ennemis, intrépide guerrier, profond géomètre, habile homme d’Etat, sois sensible au tribut d’amour et de reconnaissance que nous t’offrons dans cette enceinte auguste, sous ces voûtes sacrées où pendent les trophées de nos innombrables victoires.

» Que je ceigne de cette couronne ton front ombragé de lauriers.

» C’est le plus puissant des monarques, le brave des braves, c’est le grand Napoléon qui te la donne.

» Que peut-il manquer à ta gloire et que manque-t-il à mon bonheur, puisqu’il a daigné me choisir pour te rendre cet hommage.»

Après ce discours du maréchal duc de Dantzig, le cœur de Vauban, la couronne et la médaille ont été placés dans l’urne d’albâtre qui termine la colonne cinéraire, et l’urne a été scellée sur-le-champ. Des symphonies guerrières et une salve d’artillerie ont annoncé la fin de cette mémorable et imposante cérémonie.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
534 s. 8 illüstrasyon
ISBN:
4064066338107
Yayıncı:
Telif hakkı:
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