Kitabı oku: «Marguerites en fleur»

Yazı tipi:

Jean Lander

Marguerites en fleur


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066321338

Table des matières

PRÉFACE

L’HÉRITAGE

LE PREMIER REMORDS

LES FIANCÉS DE VILLAGE

LE TEMPS PERDU

LE MARIAGE DE MA TANTE NICOLE

LES MOISSONNEURS

LE CHANT DU ROSSIGNOL

LES VENDANGES

LE SERMON DU CURÉ

ÉGLANTINE

LES AMOURS DE FANCHONNETTE

LES VOIX MYSTÉRIEUSES

LES VOIX D’EN BAS

LES VOIX D’EN HAUT

LES VOIX MYSTÉRIEUSES


PRÉFACE

Table des matières

On calomnie beaucoup, et beaucoup plus qu’on ne le croit. On a calomnié les Fleurs des champs.

Les Fleurs des champs ont un langage; elles parlent: si elles ne parlaient pas, les champs n’auraient pas de Fleurs.

Les hommes ont accusé les Fleurs des champs de prononcer des paroles inutiles. Ils ont mis sur le compte des Fleurs mille divagations creuses, niaises, vides, qui venaient d’eux, et non pas d’elles. Ils ont dit que les Fleurs des champs parlaient pour ne rien dire.

Plusieurs écrivains ont écrit dans ce sens. Leurs lecteurs, trompés par eux, ont dit que la Poésie est un rêve. Parlant à leur tour sans savoir le sens des mots, ils ont dit que le Poète est celui qui ne fait rien, et cependant Poète, dans l’unique signification du mot, veut dire en grec celui qui agit, et ceux qui ne savent pas le grec pourraient peut-être deviner cela.

Ce petit livre a pour but, si je ne me trompe, de réparer l’honneur des Fleurs des champs.

On les a fait mentir: il faut rétablir leur langage; car la réparation des honneurs outragés n’est pas une chose inutile. Les Fleurs des champs peuvent porter l’homme vers la vie, ou le porter vers la mort. Il y a des bouquets qui sont des crimes.

L’homme a corrompu quelquefois les Fleurs, dans l’intérêt de ses passions. Il leur a appris la langue du mensonge, et il a dit que c’était leur langue naturelle. On a dit que les Fleurs avaient pour habitude de flatter lâchement la bêtise de l’homme quand il s’endort, en rêvant, dans cette paresse spéciale qui roucoule d’une certaine façon. Les Marguerites ont été profanées, et cependant elles contiennent un enseignement qui, comme tous les enseignements vrais, est grave et profond. Elles sont là, par ordre de Dieu, pour la vérité et pour la joie, non pas pour le caprice et pour la niaiserie. Elles doivent encourager l’homme dans la voie vraie de la vie, non pas le flatter dans ses erreurs. Elles sont une parure, et non pas une illusion. Les Fleurs ont été profanées comme les étoiles. Ce petit livre tend à la vengeance des Fleurs. La vengeance des étoiles parlera sur un ton plus terrible.

ERNEST HELLO.

L’HÉRITAGE

Table des matières

Grâce est un petit village très-pauvre de la Bretagne; quelques maisons à peine couvertes et à peine fermées entourent son église, une des plus belles du pays. Son clocher pointu s’aperçoit au loin, découpé comme de la dentelle.

Du haut de ce clocher on découvre une campagne admirable, toute sillonnée de petits chemins verts, ombragés et bordés de genêts épineux, chargés de fleurs jaunes comme de l’or.

C’est le long de ces sentiers que, le dimanche, on voit, se rendant à la messe, les femmes de la campagne, parées de leurs jupes de drap et de leurs hauts bonnets de mousseline; et les hommes, abrités sous leurs grands chapeaux de feutre noir, la taille serrée dans leur ceinture de soie, avec la culotte courte, la veste blanche et les guêtres de cuir fortement bouclées autour de leur jambe nerveuse et agile.

C’est le long de ces sentiers, coupés de loin en loin par une croix plantée de travers, que l’on entend ces ballades bretonnes si mélancoliques, où le nom de Dieu ne revient pas une fois, que tous les chapeaux ne se lèvent, comme en passant devant les croix ou devant les chapelles.

Le visage grave des hommes, l’air naïf et étonné des femmes autant que leur costume, qui date d’Abraham, promet au parisien qui arrive quelque chose de neuf et de jeune, qu’il chercherait en vain dans nos villes modernes, toutes recrépies par le progrès, et branlantes d’une vieillesse profonde et incurable.

Le parfum même de ces champs a quelque chose de suave et de fort que n’ont pas les prairies dans nos contrées les plus fertiles, et qu’ils doivent à une odeur de goëmon, qui se sent par toute la Bretagne.

Une pauvre femme, suivie de sept enfants, marchait gravement le long du sentier qui conduisait de sa chaumière, située en plein champ, à l’église de Grâce.

L’aînée de ses enfants, était une jeune fille de 17 ans au plus; son visage effilé, encadré de cheveux blonds, surmonté du grand bonnet de mousseline qu’elle ne mettait que le jour des grandes fêtes, avait cet air rêveur et ferme, particulier aux femmes de la Bretagne.

On sent, en regardant ces yeux là, que leur rêverie ne porte pas sur les choses frivoles et malsaines qui rendent rêveuses les jeunes filles de Paris, mais bien sur les choses mystérieuses et fortes, que les vieux prêtres de nos campagnes enseignent sous les voûtes de leur pauvre église. Sa taille courte était emprisonnée dans un petit corset de drap rouge, et sa jupe, sans aucun ornement, tombait en plis droits au-dessus de la cheville; son pied, chaussé de laine brune et d’un chausson tricoté, se posait à ravir dans un petit sabot de bois noir.

Déjà Yvonne et sa mère avaient passé devant deux ou trois des croix plantées au bord du chemin, et chaque fois elles avaient fait le signe de la croix.

— Ici, disait Yvonne en se signant, le vieux père Gaury est tombé mort de froid dans le rude hiver, d’il y a deux ans, ma mère: c’était un homme droit et juste, et j’ai pour espérance qu’il est depuis ce temps en la compagnie des Saints... Ici, Marie-Jeanne Kervincent, a été écrasée nuitamment par la voiture de son frère. — C’était, dit Marie, une fille sage et d’un entendement au-dessus de son état. Que notre Dame la Vierge Marie lui soit propice!

Ainsi de croix en croix, les deux femmes allaient rappelant leurs souvenirs et priant pour les morts.

Quant aux six autres enfants, ils couraient de tous côtés, ramassant les fleurettes le long des sentiers.

— Voyez-vous ma mère, dit Yvonne, après un long silence, je ne savais pas que ma joie devait se changer si vite en regret. J’ai bien désiré l’habillement que je porte, et en ce moment, il me pèse sur le cœur. C’est dix écus qu’il a coûté, et si aujourd’hui vous veniez à tomber malade, ces dix écus-là vous manqueraient bien rudement.

— Ne te chagrine pas, dit la mère, ne faut-il pas que tu passes toute ta pauvre jeunesse sans avoir un seul contentement! Je n’ai point de regret de ce que nous avons fait.

Ma mère, dit encore Yvonne, ce n’est pas pour mépriser la grande générosité que vous avez eue, mais je vois bien que c’est un petit contentement que celui qui nous vient d’un habillement, et que la privation qu’il peut nous causer serait grande. Mes frères et sœurs n’ont plus rien.

Il me semblait, il y a six mois, que j’entrerais bien fière, le jour de Pâques dans l’église de Grâce, si j’avais comme les autres, un habillement neuf de drap fin. C’est tout le contraire qui arrive, ma mère.

— Si c’est cette réflexion-là que tu fais, ma fille, dit la bonne femme, c’est encore, pour moi, une raison de plus de ne pas regretter l’habillement que tu portes, car je vois que si tu y as trouvé une parure de jeunesse, tu y as trouvé un enseignement de sagesse; et si cela a été une bonté de ma part de te le donner, j’ai, à cette heure, ma récompense.

On était arrivé à l’église et Yvonne y entra suivant sa mère, et tenant par la main ses plus jeunes frères.

— Voilà la veuve Kirnoëc, dit un homme en les voyant passer. Elle est déjà sur l’âge, et cela fait compassion de lui voir une aussi lourde charge de famille.

— Yvonne est sur ses dix-huit ans, dit un autre homme, la voilà d’âge à gagner pour ses proches.

— Je lui vois de trop beaux habillements, dit une vieille femme, pour avoir une grande opinion du dedans de son cœur.

Yvonne rougit et deux grosses larmes se firent jour sous ses longs sourcils.

— Yvonne est aujourd’hui plus avenante qu’elle ne l’a jamais été, dit un des jeunes gens serrés en groupe près de la porte, et si son bel habillement lui coûte cher, il la pare grandement.

Yvonne rougit encore plus, et se mettant à genoux par terre, elle posa son chapelet près d’elle, et cacha sa tête dans ses mains. Elle resta ainsi tout le temps de la messe, et ce temps ne fut perdu ni pour la prière ni pour la réflexion.

Elle pensa qu’elle avait sacrifié le bien-être de ses frères et de ses sœurs, et peut-être le soulagement de sa mère, au plaisir de porter une parure qui, en définitive, ne lui avait attiré que les compliments d’un jeune homme étourdi, le blâme d’une vieille femme, et, elle le sentait bien, le doute de deux vieillards qui avaient été les amis de son père, et qui avaient maintenant compassion de sa mère.

— Ceux, pensait-elle, qui ont pensé au véritable moi-même, au dedans de mon cœur, n’ont trouvé, en me voyant, que le doute et le blâme, et c’était une véritable justice. Quant à Yves-Marie, s’il m’a trouvée avenante, c’est par manque de réflexion et de sagesse, car voilà mes frères et sœurs qui sont pieds nus près de moi.

— En sortant de l’église, Marie Kirnoëc dit à sa fille:

— Puisque c’est le pardon, restons pour les danses; tu es d’âge à prendre un peu de plaisirs, et sans offenser le bon Dieu, tu peux bien faire un tour de passe-pied ou une bourrée. Voilà, là bas, Yves-Marie qui ne te laissera pas derrière les autres, dit la bonne femme en souriant: Yves-Marie, en effet, prit Yvonne par la main et l’entraîna.

C’était un jeune homme d’une vingtaine d’années, grand, leste, fort, lent à la marche, agile à la course, lent à la réflexion, prompt à l’action qu’elle détermine, d’une imagination facile à charmer, et d’une conscience invincible.

— Yvonne, lui dit-il, tu es la plus avenante de tout le pardon.

— C’est, dit Yvonne, avec courage, que tu n’as pas connaissance de la faiblesse de mon intérieur, car si tu pouvais connaître la manière dont j’ai offensé Dieu, tu ferais une grande différence de ce que je semble et de ce que je suis.

Les jeunes gens dansaient, et quand la bourrée fut finie, Yves-Marie répondit comme s’il n’avait pas été interrompu près d’une demi-heure:

— C’est peut-être bien cette pensée que tu as eue toi-même qui te pare, plus que ta jupe de fin drap.

Yvonne rentra avec sa mère et ses frères, qui avaient joué pendant le pardon, sur les pelouses et le long des chemins. Elle ôta lestement sa parure de drap et sa grande coiffe, la plia avec soin et la posa dans un coffre de bois servant de banc. Elle la regarda longtemps et se promit en elle-même de ne plus la porter qu’elle n’eût, par son travail et par ses soins, assuré l’existence de sa mère et de ses frères.

— Seigneur, dit-elle le soir quand elle fut à genoux pour la prière, je prends sur moi une charge bien lourde, mais je ne me confie à rien sans votre assistance qui me peut faire accomplir des projets plus grands que ceux mêmes que j’entreprends.

Ce soir là, elle coucha ses frères avec plus de soins qu’elle ne l’avait jamais fait, sous la pauvre couverture rapiécée qui les couvrait, et dès que sa mère fut endormie, elle se mit à son rouet, et pour la première fois de sa vie prit sur son sommeil pour le bien de la maison.

— Que fais-tu Yvonne? dit la mère qui se réveilla.

— Je fais réflexion, dit Yvonne. Le temps est venu où je dois vous être d’un soutien, ma mère, ainsi qu’à mes frères et sœurs. Si je vivais dans l’espérance qu’ont toutes les jeunesses de se marier et de quitter la maison pour avoir un bien à elles, je vous laisserais une trop lourde charge pour une femme d’âge d’élever et soigner des enfants qui, dans dix ans d’ici, quand vos mains trembleront et ne pourront tenir seulement une aiguille, auront encore besoin de soins et prévenances, que votre grand âge réclamera aussi, et plus encore que leur jeunesse.

Marie Kirnoëc se retourna dans son lit, le visage tourné contre la muraille, et ne répondit rien à sa fille.

Celle-ci, continua son travail, et quand enfin elle le quitta et qu’elle s’approcha du lit de sa mère pour l’embrasser avant de s’endormir à son tour, elle fut très-suprise de la trouver pleurant silencieusement.

— Vous ai-je donc fait de la peine, ma mère, lui dit-elle?

— Bien au contraire, dit Marie; mais le contentement que tu m’as donné aujourd’hui ne pouvait entrer dans mon cœur sans amertume, car je faisais en moi-même réflexion, que j’avais aimé votre père Kinoëc d’un grand cœur, et que j’y avais trouvé le contentement de ma vie. Faut-il donc que tu payes du contentement de toute ta jeunesse mon bonheur passé, et que la famille que j’ai eue retombe à ta charge?

— Ma mère, dit Yvonne, ne vous laissez pas aller à des idées de contentements passagers pour moi, mais bien plutôt réjouissez-vous dans votre cœur de voir entrer dans mon intérieur une si robuste satisfaction de faire la volonté de Dieu. Si vous étiez avec moi sans charge de famille, je vous dirais à qui mon cœur ferait volontiers abandon de sa tendresse, sachant bien que ma joie serait pour vous au-dessus des accoutumances de votre vie, qu’il faudrait peut-être mettre en oubli sur plus d’un point; mais la charge qui vous échoit en cette vie est au-dessus de vos forces. Je connais, à la faiblesse de jeunesse de mes frères et au branlement de vos mains, qu’il faut que je sois votre fille et leur mère.

Le dimanche suivant, Yvonne, allant à la messe avec sa mère, rencontra encore Yves-Marie.

— Eh bien donc, Yvonnette, lui dit-il, tu gardes donc pour les grandes fêtes ta belle parure de drap?

— Ma belle parure de drap, dit Yvonne, est enfermée pour longtemps dans le coffre de notre maison. Ne vois-tu pas, lui dit-elle, en prenant quelques pas d’avance sur sa mère, ne vois-tu pas que ma mère prend de l’âge et que mes frères sont petits; je baille ma vie à les secourir; si donc tu es ami de nous, comme il semble, donne moi un conseil pour bien faire au vis-à-vis d’eux et ne redoute pas pour moi la rudesse du parti qu’il faudra prendre.

J’abandonne ma vie à mes propres et mon cœur à Dieu.

— Ton cœur à Dieu, dit Yves-Marie, qui baissa la tête, veux-tu donc entrer en religion?

Yvonnette leva les yeux et rencontra le regard d’Yves-Marie; tous deux pâlirent en se regardant.

Yvonne, troublée de cette émotion, retourna jusqu’à sa mère, lui prit le bras et entra avec elle dans l’église, où déjà Yves-Marie avait pénétré vivement.

Je crois que s’il était possible à un parisien d’être transporté, tout à coup, du boulevard des Italiens dans une église de la Bretagne, au moment de la grand’messe, quand toutes les têtes sont courbées, quand tous les cœurs battent ensemble, émus d’une même pensée, quand un long murmure de recueillement se mêle à la voix grave de l’orgue et que l’encens remplit la nef de vapeur et de parfum, je crois que, peut-être le parisien oublierait la profonde dégradation de sa capitale, ses haines, ses agitations, ses troubles, ses passions et ses plaisirs, peut-être qu’il se laisserait pénétrer parla suave candeur qui éclate sur les fronts penchés de ces femmes coiffées de mousseline, et de ces hommes à cheveux longs qui ont les mains si rudes et le cœur si tendre. La vérité colore tous ces visages brunis au grand air, d’un éclat irrésistible, et il leur demanderait peut-être, aussi humblement que le ferait un enfant, un asile au milieu de leurs champs fleuris, un asile où il puisse oublier sa jeunesse passée et guérir la décrépitude précoce de son cœur. Il voudrait renaître à la jeunesse, mais pour cela des enfants de dix ans lui enseigneraient qu’il faut remonter à Celui devant qui toutes les générations ont passé et qui seul donne et possède la jeunesse puisqu’il est éternel.

Il apprendrait là la science profonde des ignorants, il deviendrait peut-être assez jeune pour distinguer ce qui est de ce qui n’est pas, et mettant chaque chose à sa place le tout et le rien, il baisserait enfin la tête dans une joie profonde, et recevrait, dans un cœur renouvelé, la jeunesse qui ne finit pas.

Yves-Marie habitait, près de la maison d’Yvonne, avec un vieil oncle qu’on appelait le père Crochut. Le père Crochut devait, en mourant, laisser tout son bien à Yves-Marie. Tous deux le cultivaient, l’un avec l’amour que les vieillards ont pour les choses qu’ils vont quitter, l’autre avec l’ardeur que met la jeunesse à acquérir l’indépendance.

— Vois-tu, mon garçon, disait le père Crochut à Yves-Marie, avant qu’il soit longtemps, nous pourrons, avec nos épargnes, acheter la petite terre du voisin; c’est un vieil homme qui n’en a pas pour longtemps.

Et quand par hasard le père Crochut se souvenait qu’il était du même âge, il ajoutait:

— Cet homme-là a toujours été chétif, vois-tu mon fils; ce n’est pas pour en dire plus qu’il n’y en a, mais dans ma jeunesse, en soufflant dessus, je l’aurais renversé par terre.... Nous achèterons son bien, et après, si tu en as la fantaisie, tu prendras femme, et je puis dire qu’elle aura un beau bien à soigner; il faudra une jeunesse grande, forte et point fière, épargneuse, ayant du linge et quelques écus, Il y a plus d’une fille dans Grâce qui pense à toi, va, et même possible dans Guingamp; laisse-moi faire, je saurai bien te choisir celle qu’il te faudra... quand même il faudrait aller à Saint-Brieuc pour cela. Je suis ancien dans le pays, et je connais le haut et le bas d’un chacun... On ne me tromperait pas d’un liard sur la dot ni sur l’héritage d’une fille à vingt lieues dans notre entourage.

Le père Crochut avait bien souvent parlé ainsi à Yves, et celui-ci l’avait laissé dire sans même bien écouter de quoi il était question.

Et quand le père Crochut lui disait:

— Ça te va-t-il cela?

— Sans doute, sans doute, disait Yves, mais le moment n’est pas encore venu.

Le père Crochut était fort de cet avis que le moment n’était pas encore venu, car déjà il avait dit:

—Quand nous aurons le petit pré, il faudra penser à prendre femme. On avait acheté le petit pré et le père Crochut avait dit:

— Quand nous aurons le champ de Jean-Pierre, il faudra prendre femme. On avait acheté le champ de Jean-Pierre et le père Crochut disait encore:

— Quand nous aurons acheté le champ du voisin... (lequel n’était pas encore mort et ne pensait pas à vendre son bien).

Mais, ce jour-là, quand le père Crochut, après avoir parlé de prendre femme, de la choisir lui-même, de l’avoir grande, forte, et pas mal riche, quand le voisin serait mort, ajouta:

— Cela te va-t-il?

Yves-Marie, pour la première fois, écouta et répondit:

— Cela me va, mon oncle, c’est-à-dire en un point, car pour ce qui est d’attendre que le voisin soit mort, ça n’entre pas dans ma volonté ; c’est quasiment une offense à faire au bon Dieu de subordonner son bonheur et sa joie à la défaillance et agonie d’un quelqu’ un; le cœur me faille en pensant que le premier baiser que je donnerais à ma promise serait quasiment mêlé au râle d’un mort. Si le voisin veut danser à ma noce, qu’il y vienne. Il n’y a pas plus noire pensée que de soumettre sa plus douce joie de jeunesse à la mort du prochain.

— Sans doute, sans doute, dit le père Crochut; mais il faut pourtant penser, mon garçon, que le premier bien qui arrive en ménage c’est une charge de famille, et qu’il faut du pain cuit d’avance.

— Mon cher oncle, dit Yves-Marie, j’ai un bon cœur et deux bons bras; c’est plus que n’en a eu mon père en entrant en ménage, car s’il était de bonne volonté et aimant ma mère, il était d’une santé branlante qui le tenait plus souvent à la maison qu’aux champs. Plus riche que lui de la santé, je vais, comme lui, tenter le bonheur de ce monde.

— Ah! dit le père Crochut en se levant et regardant son neveu avec des yeux fixes et brillants qu’Yves ne lui avait jamais vus, c’est donc pour le sérieux que tu y penses; tu vas faire entrer ici en maîtresse une étrangère qui réglera tout selon son caprice, sans soucis de ce que nous aimons. De quoi donc! N’as tu pas été heureux depuis que ton père est mort et que tu es avec moi? On peut dire que pour toi, pour toi seul, j’ai été épargnant au detriment de mon bien-être, et aujourd’hui tu vas mettre un aussi long passé en oubliance pour je ne sais quelle mine de jeunesse qui n’a de sa vie pensé à toi! Ce n’est pourtant pas bien rude la vie que nous avons ensemble! Qu’y veux-tu changer?

— Tout et rien, dit Yves d’une voix claire; à côté du contentement, j’y veux faire entrer le bonheur; car, pour si bon que soit un oncle, mon oncle, il ne tient lieu ni de femme ni d’enfant. Allons ajouta-t-il en riant, réjouissez-vous, père Crochut, vous n’irez pas jusqu’ à Saint-Brieuc chercher ma promise, et nous n’attendrons pas, s’il plaît à Dieu, que le voisin soit mort pour danser. Nous allons, sans tarder, voir passer ici une mine avenante. nous aurons, en revenant des champs, le feu flambant dans l’âtre, la table mise, et au lieu de manger ici notre lard froid, nous aurons la soupe chaude; une fraîche voix de jeunesse nous appellera, nous ne mettrons pas si souvent les prières du soir en oubliance, père Crochut, quand il faudra répondre amen à la voix d’une jeunesse sage et craignant Dieu; et si c’est pour la plus grande douceur de notre vie, je crois que c’est aussi pour la plus grande sûreté de notre salut qu’il nous faut une femme dans notre maison. Elles ne sont pas de trop en ce monde. Le Seigneur Jésus nous en fait bien montre, puisqu’il s’est servi de Notre-Dame la très-sainte Vierge pour se présenter emmy les hommes.

— Si c’est ton idée, dit le père Crochut en baissant les paupières et en se rasseyant, je ne m’en dédis pas, quand il faudrait aller jusqu’à Saint-Brieuc pour te trouver une héritière...

— Ne vous mettez pas en peine de voyage, mon oncle, dit Yves; d’ici à quelques jours, je vous montrerai celle que j’ai choisie.

— Dans Grâce! dit le bonhomme en agitant sa chaise, où il n’y a pas une jeunesse ayant seulement cent écus de biens! N’y pense pas.

— J’ai toujours eu dans l’idée, dit Yves, qu’une réflexion de sagesse que j’entendrais sortir de la bouche d’une jeune fille de quinze ans vaudrait plus pour moi que du bien au soleil ou des pistoles neuves.

— Mon garçon, dit le vieil homme en regardant son neveu en face, tu as un ton qui ne convient ni à ta jeunesse, ni à mon grand âge. Va faire réflexion dehors, et choisis entre le bien de ton oncle ou les paroles de sagesse que tu peux avoir entendues.

Yves-Marie sortit sans répondre et se demanda en quoi il avait pu fâcher son oncle en lui parlant de son bonheur. Puis apercevant le long d’un sentier Yvonne qui revenait de chercher ses frères à l’école, il coupa lestement à travers champs et se trouva bientôt devant elle.

Yvonne, en l’apercevant, prit les enfants par la main et avança plus vite afin de l’éviter. Mais après quelques pas, elle s’assit toute tremblante au bord d’un fossé.

— Passe ton chemin, Yves, lui dit-elle, car il ne faut pas donner de mauvaises pensées au monde, et je ne suis pas venue ici pour t’y trouver.

— Dimanche, dit Yves, tu parlais sagement, et maintenant tu parles rudement. «Si tu es ami de nous, comme il semble, me disais-tu, donne-moi un bon conseil;» que sais-tu si je ne viens pas te donner un bon conseil?

— Parle donc, dit Yvonne, et fais vite, car il ne faut pas que le monde trouve à redire à ma conduite, et je ne veux pas rester longtemps avec toi en la solitude des champs.

Yves-Marie resta tout interdit; il ne reconnaissait plus Yvonne, celle qui lui avait parlé si doucement et si intimement le dimanche précédent.

— Ce que je voulais te dire, lui dit-il enfin, demande à sortir d’un cœur à l’aise, et le ton rude que tu as avec moi me serre les mots dans la gorge; j’enverrai le père Crochut parler à ta mère et possible que tu te sentes du regret de m’avoir ainsi parlé.

— Yves, dit Yvonne, si je fais mal au vis-à-vis de toi, je t’en marque repentance, mais passe ton chemin et ne me considère plus çomme une jeunesse, mais bien plutôt comme une femme d’âge chargée de famille, et si tu veux me bien faire, tourne les pieds quand tu me verras au droit du chemin.

Yvonne se leva, et rappelant ses frères qui déjà jouaient de tous côtés, elle s’éloigna. Yves resta immobile à la place qu’elle venait de quitter.

— Pourquoi donc pleures-tu? dit un des enfants à Yvonne.

— C’est fait, dit Yvonne, je ne pleure plus; viens, dit-elle, viens sur mes bras, je vais te chanter une chanson.

Et d’une voix qui aurait attendri le père Crochut lui-même, Yvonne se mit à chanter une vieille ballade qui endormit l’enfant sur son épaule.

Yvonne venait de sentir toute l’étendue de son sacrifice, et elle l’avait accompli en congédiant Yves-Marie, mais quelque chose dans son cœur lui avait fait sentir entre elle et lui une union supérieure qui devait résister aux passagères épreuves de ce monde. Aussi, quand elle rentra dans la pauvre chambre où sa mère l’attendait, montra-t-elle un visage plus épanoui et plus grave qu’elle ne l’avait encore eu. Tandis que les soins du ménage la tenaient au dehors un instant, un des enfants dit à la vieille femme:

— Nous avons trouvé Yves-Marie en chemin et Yvonne a pleuré, mais pas pour de bon, car elle nous a chanté une chanson en même temps:

Marie Kirnoëc serra l’enfant dans ses bras et deux grosses larmes coulèrent lentement sur ses joues ridées. Elle connaissait enfin le cœur de sa fille, mais l’âge qui avait affaibli ses mains avait amolli son cœur. Elle accepta le sacrifice de sa fille et se tut. Quand Yvonne rentra, son regard croisa le regard de sa mère, toutes deux baissèrent les yeux, et souriant dans les larmes, elles se jetèrent au cou l’une de l’autre.

Quand Yves-Marie eut enfin perdu des yeux Yvonne et ses frères, et qu’il ne fut plus possible de voir même le haut de sa coiffe au-dessus des genêts du chemin, il leva les yeux et se trouva en face du père Crochut.

— Mon gas, lui dit celui-ci d’une voix brève, je sais à cette heure de quelle bouche sont sorties les paroles de sagesse que tu prises plus que le bon bien et les pistoles neuves, et même possible plus que l’amitié de ton oncle, qui ne date pas d’un jour. Fais selon ton vouloir et choisis entre les deux, car de mon vivant je ne verrai pas le fils de mon frère s’assoter d’une jeunesse n’ayant rien. Vois, si tu te sens assez fort de tes deux bras pour prendre les charges de six enfants et de deux femmes, sans seulement savoir où prendre un lit pour t’endormir.

Yves marcha quelques pas en silence. Son visage contracté témoignait d’un combat intérieur très-violent, que le vieillard ne remarqua pas. Tout à coup il s’arrêta et dit:

— Quittons-nous donc, père Crochut, car, à cette heure, vous savez où est ma joie et vous la tenez en vos mains. Si je ne veux pas soumettre mon bonheur à la mort d’un voisin, encore moins je veux le soumettre à la vôtre. Yvonne est une fille de sagesse et de courage, que j’aimerai toujours en ce monde où notre cœur réclame amitié de même condition de jeunesse. J’en suis encore à savoir si je lui tiens au cœur, mais c’est à elle que je baille ma vie; je vais donc faire l’épreuve de mes bras après avoir fait l’épreuve de votre cœur, et si la rudesse de la vie ne l’épouvante pas, nous ne succomberons pas en mettant notre confiance en Dieu. Pour vous, père Crochut, je vois bien que les espérances de bonheur que vous me donniez étaient dans votre idée comme un rêve dans votre dormir, et que le réveil ne vaut rien aux gens de votre âge. En restant près de vous, qui sait si le cœur ne me manquerait pas, et si les regrets de mon bonheur perdu, par votre volonté, ne parleraient pas plus haut dans mon cœur que l’amitié que j’ai pour vous. Je vais donc tâcher de gagner ma joie, puisqu’elle ne peut m’être donnée, et sans savoir encore où trouver mon gîte pour la nuitée, je vous dis au revoir, mon oncle; si votre âge réclame des soins, je vous les baillerai selon mon pouvoir en souvenir de ma jeunesse, qui vous a pourtant profité, père Crochut, car je laisse votre bien en plein rapport de richesse et quitte votre maison sans savoir où trouver mon pain.

— Epouse Marie-Jeanne Lecun, de Guingamp, dit le vieil homme; je me charge de faire l’affaire; elle a des épargnes, et m’a toujours montré des égards.

— A vous plus qu’à Dieu, peut-être bien, dit Yves-Marie. Ses épargnes ne me tentent guère, ne sachant d’où elles viennent, ni si elles lui sont venues honnêtement; et le cœur n’y est point, pour tout dire.

C’est ainsi que se séparèrent, à la croix du chemin, Yves-Marie et le père Crochut.

Un drame cruel venait de se jouer entre ces deux hommes, au milieu des champs de la Bretagne, le même drame qui, chaque jour, se joue au milieu de nos cités; avec cette différence qu’à Paris, Yves-Marie, riche et suffisamment civilisé, aurait renoncé à la joie de sa vie pour conserver l’espérance d’un surcroît de richesse que la mort seule devait lui donner.

Ici, du moins, si le vieillard n’avait pu se décider, par une ténacité résultant, de la faiblesse de son cœur, à partager son bien avec plus pauvre que lui, pour le bonheur de son neveu, celui-ci, par une invincible droiture, avait choisi la pauvreté plutôt que d’étouffer ses espérances; il avait senti que cet adieu n’était pas entre le père Crochut et lui un véritable adieu, et qu’il aurait moins à en souffrir que de la séparation profonde qui serait résultée de l’abandon que Yves-Marie aurait fait de lui-même, en laissant son bonheur suspendu aux lèvres mourantes, au dernier souffle du vieillard. L’horreur de cette pensée avait révolté son âme, et ne sachant où aller dormir, ni où trouver son pain du lendemain, il s’écria joyeusement:

— Vivez cent ans, père Crochut!

Cependant il fallait penser à son pain du lendemain, à son gîte pour la nuit. Yves réfléchit un instant, puis prenant lestement à travers champs, il gagna le village, suivant les sentiers, s’arrêtant quelquefois, charmé sans s’en rendre compte du murmure et de l’harmonie de la campagne, rêvant au souffle du vent, murmurant une ballade et chantant à pleine voix dans les prés, en même temps que les fauvettes dans les haies; le bêlement des moutons l’arrêta un instant, et je ne sais quoi de doux lui traversa le cœur, les larmes et le sourire passèrent en même temps dans ses yeux; il reprit plus lestement sa route.

— Voilà Yves-Marie, dit un vieillard en le voyant passer, le neveu du père Crochut. La gaieté va avec la richesse, il faut croire; le voilà bien alerte, et sa figure est toute dorée de contentement. Le père Crochut est riche et laissera de bon bien; il ne manque rien à ce garçon-là, et la plus riche héritière du pays sera pour lui, s’il en a l’ambition.

Yves n’entendit rien, et marcha sans s’arrêter jusqu’au bout du village; là il poussa la porte d’une pauvre maison et entra.

Cette maison, composée seulement d’un rez-de-chaussée, était couverte en ardoises, et percée de deux petites fenêtres à vitres épaisses ouvrant sur la campagne; l’intérieur était grossièrement planchéié, et à peine meublé. Un grand lit sans rideau, couvert d’une courte-pointe d’indienne piquée trop courte, laissant passer tout autour des draps de grosse toile grise, occupait le fond de la pièce; devant une des fenêtres, une grande table de bois blanc, couverte de livres et de papier, au milieu une table carrée recouverte d’une nappe blanche, quelques chaises et le prie-Dieu, composaient le mobilier.

Au moment où Yves entra, un homme d’une quarantaine d’années était assis près de la cheminée, où cuisait dans un coin, sur une chevrette, à ras terre, le plat destiné au souper. Cet homme, pâle, grand, maigre, voûté, frissonnant et souffreteux, était le curé de Grâce; il était là depuis dix ans, menant une vie pauvre, souffrante, sévère et joyeuse, entre une vieille femme de soixante ans et un chien noir au poil hérissé et du plus aimable caractère; il se nommait Judas. Il rachetait cet épouvantable nom par une fidélité à toute épreuve.

— Je l’ai nommé Judas, disait M. Pontesbeau en riant, pour ne pas trop m’attacher à lui et pour ne pas lui faire trop de caresses, et puis le jour où il est venu au monde, il promettait d’être blanc et il est noir; il m’a trompé. (C’était lui qui accompagnait M. Pontesbeau dans ses courses nocturnes près des malades et des mourants, défendant M. Pontesbeau, et même Dieu que celui-ci portait, des attaques et des mauvaises rencontres.)

Quand Yves entra, M. Pontesbeau lui sourit, et Judas lui sauta aux jambes, mais il s’arrêta court au moment de saisir le pantalon.

— Il est agressif aujourd’hui, dit le curé ; il a couru toute la nuit dans les chemins avec moi, cela lui gâte le caractère.

— Il faut pourtant qu’il se fasse à moi, au moins pour un moment, dit Yves, car je viens, monsieur le curé, vous demander un gîte pour la nuit et même un morceau de pain pour mon souper, et même encore plus que tout cela, un bon conseil pour la conduite de ma vie.

Yves-Marie raconta sa rencontre avec Yvonne, les paroles sages qu’il avait entendues d’elle, sa résolution de l’épouser, et, passant sous silence son explication avec le père Crochut, il se contenta de dire:

— Monsieur le curé, le père Crochut n’y est pas consentant pour le moment; je n’en veux donc pas parler à la veuve Kirnoëc, mais seulement quand je me serai mis à même de gagner par mes mains le pain de la maison. Je cherche donc une condition dans les fermages d’alentour, où je sois employé selon ma force et payé selon mon travail.

— Je connais à Châtelaudren un homme qui vous prendra à son service, dit le curé.

— C’est loin cela, dit Yves, c’est de l’autre côté de Guingamp, mais enfin, si je puis venir le dimanche voir le père Crochut et Yvonne, c’en est assez; il ne faut pas faire entrer en même temps dans son esprit le travail et la fantaisie.

— Mon fils, dit M. Pontesbeau en finissant de souper avec Yves, il me semble qu’il faut faire droitement toutes choses, et que, puisque vous avez le projet d’épouser Yvonne, il faudrait en parler à sa mère, à elle-même peut-être, avant de rien entreprendre. Si vous êtes destinés à être unis, soyez-le dès maintenant; si vous devez vous séparer en attendant le moment opportun pour le mariage, peut-être faut-il que ce soit d’un commun accord, et que, loin l’un de l’autre, vous ayez la même espérance et la même volonté.

— Monsieur le curé, dit Yves, Yvonne ne me marque aucune amitié et même, ce matin, elle m’a dit de passer par les prés quand je la verrais par les chemins, disant qu’il ne fallait pas que l’on eût mauvaise idée d’elle, ce qui pourrait bien advenir si on la voyait s’entretenir avec moi. D’ici le moment où je gagnerai assez pour soutenir une famille, je tâcherai de découvrir la véritable idée de son cœur, et si l’amitié que je lui ai marquée par mon silence et mon travail la peut attacher à moi, je lui ferai mon grand merci en me confiant à elle pour la vie.

Le lendemain Yves, muni d’une lettre du curé, partit pour Châtelaudren, non sans avoir été chez le père Crochut; lui annoncer son départ.

— C’est ainsi, dit celui-ci, que tu abandonnes un homme d’âge comme moi dans la solitude?

— Retournez vos discours contre vous-même, mon oncle, dit Yves, car demain, si vous vouliez, votre maison serait remplie de joie et de jeunesse; je ne saurais vous en vouloir de faire à votre idée, mais je ne puis y sacrifier ni ma vie ni mon cœur.

Yves s’était bien promis de ne pas chercher à voir Yvonne avant son départ, mais il n’y put tenir et chercha mille prétextes pour se tromper lui-même. Il lui fallait un bâton pour faire la route, et il ne pouvait le prendre, en vérité, qu’au gros chêne qui faisait le coin de la petite terre de la veuve Kirnoëc; là seulement il ne causerait aucun dommage; les autres chênes étaient trop jeunes; celui-là seul était assez fort pour être mutilé impunément. Décidément, il fallait prendre un bâton.

Yvonne le vit venir de loin, et, tournant derrière la maison, elle s’éloigna en chantant.

Yves tourna le pré, espérant se trouver à sa rencontre.

Yvonne vit sans doute son ombre, car elle revint sur ses pas, sans même détourner la tête, et rentra dans la chaumière.

Yves sentit que par ces différents mouvements Yvonne l’avait évité ; il est vrai qu’elle pouvait bien ne pas l’avoir vu... elle ne l’avait certainement pas vu..

— Voyons, se dit tout à coup Yves, il ne faut pas me faire à moi-même de menteries; elle n’a pas voulu me parler, et bien elle a fait: que lui aurais-je dit? je parlerai à sa mère avant de lui rien dire, et seulement quand j’aurai au bout de mes bras le pain de la maison.

Mais il en coûtait trop au jeune homme de partir ainsi; il s’assit au bord du fossé, et posant près de lui son bâton, le bâton coupé au grand chêne, il cacha sa tête dans ses mains et pleura. Les champs s’étendaient devant lui chargés de moissons, les prés étaient verts, les chemins fleuris, les arbres chargés de fruits pliaient au-dessus de sa tête.

— Que suis-je donc, se dit-il, pour n’avoir pas à moi un coin de cette terre grise? Je saurais bien arracher de ses entrailles du pain, des fleurs, des fruits pour Yvonne et pour moi. Elle est là, froide et muette sous mes pieds; elle ne parle pas, mais elle n’est pas insensible comme les hommes, et si je lui disais: J’ai faim! des gerbes dorées sortiraient de ses sillons sans répondre, sans marchander: elle mettrait le pain dans mes mains.

La solitude, la pauvreté se sentent bien plus amèrement au milieu des champs fleuris qu’au milieu de nos villes. La richesse, l’abondance vous entourent de toutes parts; on ne fuit pas cette richesse qui éclate partout, autour des plus pauvres chaumières, et jusque dans les chemins les plus étroits et les plus détournés; elle est partout à la portée de votre main. Il faut dire aussi que dans aucun endroit elle n’est plus facilement partagée: le paysan ne fait pas l’aumône, il fait la charité, la véritable charité ; il dit au pauvre:

— Entrez. Vous avez froid? voici le feu, j’ai coupé le bois ce matin; vous avez faim? voici le pain, j’ai tenu la charrue tout le jour; vous êtes fatigué ? la moisson est faite, voici la paille fraîche dans un coin de l’étable. Prenez pour vous ce que je prends pour moi-même; reposez-vous, dormez et que Dieu vous garde.

Mais Yves ne sentit en ce moment que l’abandon; ses mains étaient vides, et la terre qui était sous ses pieds ne lui appartenait point. Il pleura.

Cependant deux personnes l’avaient suivi des yeux, la veuve Kirnoëc et le père Crochut. Celle-ci avait remarqué la fuite d’Yvonne, celui-là aussi, et chacun l’avait interprétée à sa manière.

— La petite, c’est sûr et certain, s’était dit le père Crochut, n’a pas de penchant pour lui; le gars verra ce que c’est que d’abandonner les vieux pour les jeunes! Bien fou serais-je d’abandonner mon bien, un beau bien, à ce garçon, qui ne voit pas de plus grand contentement sur la terre que de parer de cotillons et de coiffages neufs la fille de la veuve Kirnoëc!

Quant à Marie Kirnoëc, en voyant sa fille, et surtout en l’entendant chanter, des larmes avaient rempli ses yeux; elle s’était souvenue de sa jeunesse, du jour où Pierre Kirnoëc était, pour la première fois, entré dans sa maison; du jour où, paré d’une veste neuve de flanelle, il était venu la chercher; du jour où il l’avait conduite dans cette admirable église de Grâce, où, entourée de ses parents, de ses amis, elle lui avait joyeusement confié sa vie. Le cœur lui battait encore au souvenir des promesses qu’elle avait faites ce jour-là en présence de Dieu et qu’elle avait tenues jusqu’au bout; que de fois elle était venue porter au baptême un enfant qui lui - était né ! Grandes charges de famille! et pourtant le pain ne lui avait jamais manqué. Son père, sa mère étaient morts, elle avait, dans l’église de Grâce, bénit leur cercueil; elle avait derrière cette même église prié sur leurs tombeaux. Et de retour de ces tristes voyages, qui donc lui avait souri en rentrant dans la chaumière? Kirnoëc, les enfants...

Le cœur manqua à cette mère quand elle vit rentrer Yvonne, Yvonne portant déjà le deuil de ces joies qui faisaient encore battre le cœur affaibli de la veuve, qui croyait les avoir oubliées; elle leva les yeux et le jour lui apparut éclairé d’un soleil aussi brillant que celui d’autrefois; il lui sembla que les roses avaient encore le parfum des temps passés, le ruisseau lui parut aussi limpide que du temps de sa jeunesse, et le vent léger qui entra dans la chaumière en même temps qu’Yvonnette fit éclater son cœur; elle embrassa sa fille, sortit vivement et prit sa route à travers champs, légère comme à vingt ans. Mais, arrivée à la place où elle croyait trouver encore Yves-Marie, elle rencontra le père Crochut.

Le père Crochut était un homme de 60 ans environ, gros, court, à la face rubiconde; vieux garçon, ayant vécu seul jusqu’au moment où il avait recueilli Yves-Marie, le fils de son frère, resté orphelin dans la misère; il l’avait trouvé de bonne mine et capable, en cultivant son bien, de rapporter plus qu’il ne coûterait; il en fit un garçon de ferme sans gages, ne lui donnant que le pain, et lui offrant sans cesse, en perspective, l’héritage qu’il laisserait. Du reste, esprit fort, parlant de politique sur les foires et dans les marchés, se mettant sans cesse, pour tout refaire, à la place du gouvernement qu’il se représentait sous les traits détestés de M. le maire de Grâce, ou, pour se donner toute licence, à la place de Dieu qu’il se représentait sous les traits plus détestés encore de M. Pontesbeau; contrôlant l’un et suspectant l’autre, comme étant tous deux attentatoires à la dignité de l’homme, à la raison, à l’expérience, à la sagesse personnifiées en lui, pensait-il.

Espèce d’homme rare en Bretagne, où les coutumes du temps passé sont restées intactes, reposant sur un respect profond des choses sacrées.

— Savez-vous, dit-il en abordant Marie, que vous avez là un joli bien, et si vous n’aviez pas une aussi lourde charge d’enfants, Yvonne ferait encore un joli parti, car c’est une fille avenante et sage.

Le visage de la veuve s’éclaira.

Le père Crochut, qui l’observait en dessous, se crut suffisamment instruit des projets de Marie Kirnoëc par cet éclair de joie qui ne lui avait point échappé, et reprit:

— Mais pour si beau que soit un bien, encore serait-il quatre fois plus grand que le vôtre, c’est un petit héritage quand il faut en faire sept morceaux, car vous avez sept enfants, Marie, tous de bonne santé et de grand appétit. Mais on dit dans Grâce votre fille assez sage pour savoir compter, et je me suis laissé dire qu’elle avait renoncé au mariage, sachant bien qu’au jour d’aujourd’hui les gas ayant du bien prennent fille ayant de bons écus: et si par folerie de jeunesse ils voulaient faire autrement, les parents qui sont d’âge sauraient bien les empêcher. Pour moi, ajouta-t-il après un silence, si mon neveu avait si préjudiciable fantaisie que de vouloir en mariage fille n’ayant rien...

— Que feriez-vous? dit Marie qui n’y put tenir.

— Je le déshériterais, ma mie, dit le vieillard en enfonçant sur sa tête son chapeau de feutre noir.

— Yves épousera quelque belle héritière, dit Marie Kirnoëc avec un sourire amer et désolé, et possible est qu’il soit heureux.

— Alors, se dit le père Crochut en s’éloignant, Yves n’a point parlé, elles ne savent pas qu’il est parti; et retournant sur ses pas, il rappela la veuve.

— Peut-être bien, Marie, lui dit-il, avez-vous gardé souvenance que Pierre Kirnoëc m’avait, avant de mourir, emprunté cent écus...

— Ne les a-t-il donc pas payés? dit Marie dont le cœur se serra.

— Ce n’est pas pour vous mettre en peine, dit le vieil homme, car votre bien me répond de la dette; mais faites vos épargnes pour me les rendre d’ici à deux mois; je suis d’âge et veux régler mes affaires.

Marie, tout à l’heure si légère, retourna dans sa maisonnette ayant peine à se porter. Son bien était menacé... Yves... il n’y fallait pas songer, la joie d’Yvonne était perdue... il fallait cent écus pour payer la dette, où les trouver?... En rentrant, elle s’assit sans parler près d’Yvonne qui filait, et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues pâlies et ridées; ses mains tremblantes pendaient à ses côtés, et ne pouvant tenir au chagrin, elle raconta tout à Yvonne qui la tenait embrassée, elle lui raconta tout, les souvenirs de sa jeunesse, son espérance quand elle avait vu Yves pleurant au bord du fossé, la rencontre du père Crochut, et maintenant son désespoir. Plus de bonheur pour sa fille! Le petit bien menacé, les enfants qui sautaient et jouaient devant la porte, leur rire et leur joie achevèrent de la désoler.

— Ma mère, dit Yvonne, je n’ai pas mis mon espérance en moi-même, sans quoi je pleurerais avec vous, mais j’ai confié à Dieu le soin de ma vie, et je me repose en lui. Vous avez deviné, ajouta-t-elle en pâlissant, c’est à Yves que j’aurais confié ma tendresse, mais s’il plaît à Dieu de me le refuser, que sa volonté soit faite, j’en fais l’abandon; mais je ne fais point l’abandon de votre tranquillité, puisque Dieu la dépose en mes mains, et je la dois garder comme un trésor. Que Dieu donc m’assiste, je vais vendre à quelque jeunesse l’habillement que j’ai eu à Pâques, ma mère; ma croix d’or, la pièce de toile qui était là pour mon trousseau, le fil que nous avons en réserve, et peut-être que le père Crochut attendra pour le reste. Raffermissez votre cœur; pour moi, je n’ai point de tristesse, et je ne suis point dans l’isolement, puisque vous voilà, ma mère, et que les voilà, ajouta-t-elle en montrant ses frères qui jouaient au soleil.

— Voilà donc, dit Marie avec un faible sourire, ce que je te laisserai en héritage!

— Mettez votre cœur en repos, Marie Kirnoëc, dit une voix ferme et claire, elle n’est pas seule à accepter cet héritage; et Yves, ôtant son grand chapeau, s’approcha de la veuve: voilà ma femme, dit-il en attirant Yvonne à lui, voilà mes frères et mes enfants, dit-il en montrant les frères d’Yvonne, et vous serez ma mère, Marie. Je pleurais tout à l’heure, dit-il en regardant du côté de la porte, je sentais mes bras vides, et je ne savais de quel coin de terre tirer mon pain, maintenant je sais qui serrer dans mes bras, et voilà la terre confiée à mes soins, elle ne refusera rien à mon courage; votre héritage, Marie Kirnoëc c’est la joie, c’est la vie, c’est le soleil, c’est le travail, c’est le pain, et qui sait? mes bras sont forts, c’est peut-être la richesse! en tout cas c’est le bonheur; voilà Yvonne que j’aime, ses mains sont trop faibles pour remuer profondément cette terre si dure et pourtant si généreuse, mais elle ne résistera pas à la force de mes bras ni à la joie de mon cœur. Vous me refusez le bonheur, père Crochut, j’en appelle à la terre, à elle je confie le soin de notre richesse, le soin de notre demeure; j’arracherai de ses entrailles chaudes, généreuses et fécondes, le pain de notre maison; il me semble déjà voir le blé mûr dans ce coin: notre pain, le toit de notre chaumière. Les fruits mûriront dans ce jardin, le soleil est à nous, les fraises rougiront à l’ombre de cette haie; nous verrons aussi des poussins courir le long du petit chemin, il y aura des roses pour Yvonne; vous reposerez votre tête branlante sur la laine de nos moutons et vous leur devrez votre robe de futaine, Marie Kirnoëc. Le cœur des hommes m’a failli, mais, père Crochut, la terre est plus forte que vous! Marie, si vous voulez vous irez encore dans l’église de Grâce porter au baptême un enfant nouveau-né. J’entre chez vous les mains vides et le cœur plein, car j’aime Yvonne, et le père Crochut ne donnera son héritage qu’à celui qui épousera Jeanne Lecun, de Guingamp.

Yves raconta ce qui s’était passé la veille.

— Mon fils, dit Marie en se levant, allons chez M. Pontesbeau, nous lui dirons la chose, et ce qu’il décidera sera décidé. Pendant ce temps Yvonne se rasseoira de son saisissement.

Yvonne les regarda s’éloignant à travers champs, puis s’assit et parla à Dieu.

— Seigneur, dit-elle, ne permettez pas que nous arrêtions notre cœur aux biens qu’il vous plaira de nous accorder; la terre est encore moins généreuse que le ciel, et notre patrie n’est pas en ce monde; je ne vous vois en aucune chose, je vous vois au delà de toutes choses; traversant dans toutes choses pour aller à vous, et que rien de ce qui est périssable ne séjourne en nous! Vous m’avez soutenue dans la peine, soutenez-moi dans le contentement, afin que je n’y descende pas comme en un tombeau où j’ensevelirais mon coeur.

M. Pontesbeau, toujours assis près de la grande cheminée, et toujours en compagnie de Judas, écouta le récit d’Yves et de Marie, leurs projets, leurs espérances, leur joie, tout.

— Maintenant, monsieur, dit Yves, il faut que vous alliez trouver le père Crochut; invitez-le à ma noce, et s’il m’aime, qu’il soit content: je suis heureux.

Si M. Pontesbeau avait écouté avec attention le récit qu’on venait de lui faire, Judas, de son côté, n’y paraissait pas indifférent; de fréquents frétillements de queue et de petits jappements courts avaient témoigné de son assentiment. Aussi se leva-t-il en même temps que le curé, l’accompagnant chez le père Crochut, où celui-ci se rendait.

Judas avait toujours éprouvé pour le père Crochut une antipathie profonde, motivée sur une ancienne trahison de celui-ci, qui lui avait un jour attaché un sabot cassé à la queue, dans le noir dessein de l’épouvanter et d’en faire la risée de tout le village. Ce procédé n’avait jamais été oublié, et Judas avait plus d’une fois montré au père Crochut des crocs qu’il ne tenait en réserve que pour lui.

Aussi quand M. Pontesbeau entra dans la cabane du vieux fermier, Judas se coucha-t-il dans un coin en grognant sourdement, tenu en respect seulement par la présence de son maître.

Le père Crochut se leva à l’aspect du prêtre qui entrait, et ôtant machinalement le bonnet de laine noire qu’il avait sur la tête:

— Monsieur, dit-il, je respecte le bon Dieu comme pas un, mais les hommes ne me font pas peur, et si vous venez pour me parler d’Yves, vous pouvez retourner dire la messe. Les signes de croix qu’il fait dans l’église ne l’ont pas garanti de l’ingratitude; c’est un méchant cœur et un garçon de peu d’entendement.

M. Pontesbeau s’assit, sans répondre, sur le banc de bois qui garnissait le devant de la porte.

— Causons, père Crochut, lui dit-il, tenez, mettez-vous là. Voyons, que diriez-vous d’un jeune homme qui viendrait vous inviter à sa noce, à qui vous n’auriez pas de dot à donner, et qui vous dirait: Venez danser avec nous, père Crochut.

— Dame, monsieur, si vous ne venez pas pour me parler de mon neveu, c’est autre chose; causons... je lui dirais: Possible, mon garçon, prends femme jeune et gentille; si tu l’aimes, c’est tout. J’irai rire et chanter à ta noce, car pour ce qui est de danser, l’âge est passé depuis tantôt trente ans!

— Vous aimeriez, dit M. Pontesbeau, voir un jeune homme, confiant dans son courage, dans sa jeunesse et dans son travail, prendre pour sa femme une jeune fille sage, laborieuse, etc...

— Monsieur, dit le père Crochut en se levant, le visage empourpré de colère, je vois ce que c’est, vous ne craignez pas d’encourager mon neveu dans l’abandon qu’il fait de moi pour une fillette sans sou ni maille, envieuse de mon bien. La trahison loge plus souvent qu’autre chose sous la soutane, c’est à cette heure que je le vois en plein. Je n’ai jamais eu besoin d’un cotillon dans ma maison pour y vivre à l’aise. Oui, vraiment! je laisserais entrer ici une étrangère qui réglerait à sa fantaisie ce que j’ai toujours réglé à la mienne! Les beaux et bons écus que j’ai amassés passeraient entre ses mains! J’aime mieux voir dépérir mon champ que d’en mettre les dépouilles aux mains de cette étrangère. Ah! c’est ainsi que pour le vrai Yves-Marie m’abandonne, et vous prenez la charge de venir m’en avertir! dit le père Crochut au comble de la fureur.

En ce moment Judas jugea prudent pour son maître d’intervenir, et les crocs si longtemps aiguisés par la haine se montrèrent éclatants de blancheur; un geste de M. Pontesbeau le renvoya à son poste d’observation.

— Père Crochut, dit le curé, c’est vous qui abandonnez Yves. De quelle affection l’avez-vous donc aimé, que vous ne puissiez aujourd’hui ni contribuer à sa joie ni même en entendre parler? Je vous annonce qu’il épouse Yvonne Kirnoëc; il entre dans cette pauvre maison et prend la charge de cette famille. Il ne vous demande rien et vous invite à sa noce. Si vous aviez un cœur capable de bonheur, vous seriez heureux aujourd’hui; mais celui qui n’a pas connu Dieu ne connaît pas le secret de la joie, et tout est amer à son cœur. De quel amour insensé aimez-vous donc le bien et l’argent? Vous vous enchaînez à lui, et vous voudriez y enchaîner avec vous un cœur jeune, qui sait que la terre doit être au service de ceux qui ont faim, et qui ne veut d’elle que pour tirer de son sein les richesses nécessaires à la vie.

— Je ne veux point quitter la terre qui est à moi! hurla le père Crochut; je ne la donnerai jamais, je ne la partagerai jamais, et j’aime mieux voir germer le blé sur place que d’en voir enlever une gerbe. Je vais déshériter Yves-Marie, je donnerai mon bien au gouvernement. Voilà, voilà !

— Vous ne voulez pas quitter la terre, dit M. Pontesbeau en se levant, vous ne la quitterez pas, père Crochut, car le jour où vous en prendrez véritablement possession sera celui où vous vous y coucherez pour toujours; ce jour-là il vous en faudra six pieds carrés, le reste sera superflu.

Il se fit un long silence.

— Je suis aussi près que vous de la tombe, père Crochut, dit M. Pontesbeau, l’âge et la maladie font de nous deux vieillards. Si près de l’éternité, ne retenons pas dans nos mains avides les richesses qui sont faites pour nous échapper, c’est un dépôt qui nous est fait pour nous rendre plus facile la conquête du bien éternel; ne perdons pas ce qui ne peut nous faillir, l’éternité, pour ce qui va s’évanouir demain; ne tenons pas à notre linceul, car si nous y restons enveloppés, nous ne verrons pas la clarté de l’aurore qui ne finit pas, les ténèbres seront pour nous.

Le père Crochut changeait de couleur de minute en minute; il ne parlait plus, il balbutiait en tremblant des mots sans suite.

— Robe noire, oiseau de malheur, qui venez ici me menacer de la mort, sortez, sortez! Le geste qui accompagna ces paroles était si terrible, que M. Pontesbeau en eut le frisson et qu’il sortit à reculons sans quitter des yeux son ennemi.

Il rendit compte à Marie Kirnoëc et à Yves du triste résultat de sa démarche, rentra dans sa pauvre maison et fut très-surpris de ne plus voir Judas avec lui; il retourna alors sur ses pas dans la crainte que le père Crochut n’eût eu quelques démêlés avec lui.

La partie n’aurait pas été égale entre ce vieillard et ce chien, et la vieille haine de Judas, dont il avait ri quelquefois, lui fit peur en ce moment-là.

En arrivant près de la chaumière, il vit le chien qui hurlait sur la porte, entrant et ressortant sans cesse. En entrant dans la chaumière, il trouva le vieillard affaissé sur un banc et respirant à peine. Judas courait de tous côtés, hurlant comme il avait l’habitude de le faire quand il rencontrait quelqu’un en danger. Si la colère du père Crochut avait été terrible, la réaction ne l’avait pas été moins, et M. Pontesbeau n’avait pas été à vingt pas de la chaumière qu’il s’était évanoui. Judas, oubliant sa haine pour ne se souvenir que de l’éducation que lui avait faite le curé, avait, à sa manière, appelé au secours.

De même que M. Pontesbeau, Yves-Marie arriva aux cris du chien. On posa le père Crochut sur un lit. Un médecin fut appelé, et tandis qu’Yves-Marie perdant la tête, lui disait:

— Père Crochut, déshéritez-moi, ne me donnez rien, je ne vous ai jamais rien demandé ; venez à ma noce!

Yvonne préparait le feu, et M. Pontesbeau priait dans un coin.

Tout à coup le père Crochut ouvrit ses yeux, et sautant en bas du lit où on l’avait placé, courut à un vieux meuble qui occupait un des coins de la chaumière, et tourna deux fois la clef dessus; mais il se trompa, au lieu de le fermer il l’ouvrit, et les pièces d’or roulèrent de tous côtés; il recula alors, ouvrit ses bras et poussa un grand cri.

Yves n’eut que le temps de le recevoir dans ses bras.

Le père Crochut était mort.

— Mère Kirnoëc, dit Yves en entrant un soir dans la maison de la veuve, voici un an que le père Crochut est mort, c’était une redevance de respect qui était dû à son âge et à sa mort que de garder son deuil loin d’Yvonne et de vous. Aujourd’hui je viens réclamer l’héritage que vous m’avez promis: Yvonne, les enfants et vous-même; Yvonne pour ma femme, vos enfants pour mes frères et vous pour ma mère.

Quelques jours plus tard, Yvonne, parée de l’habit de drap fin qu’elle avait eu pour le jour de Pâques, entrait dans l’église de Grâce, elle allait, au même autel où sa mère avait promis à Pierre Kirnoëc d’être une femme chrétienne, faire à Yves-Marie les mêmes promesses.

— Yvonne, dit un vieillard, épouse le plus riche garçon de la contrée. Elle n’a pourtant qu’un simple habit de drap et une coiffe de de fin linon.

Yves entendit et regarda sa fiancée; les larmes lui vinrent aux yeux.

— Yvonne, lui dit-il comme le jour où il avait vu cet habit pour la première fois, tu es la plus avenante de tout le village.

Et Yvonne lui répondit comme ce jour-là :

— Fais plutôt attention au dedans de mon cœur.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
141 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
4064066321338
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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