Kitabı oku: «Feuillets militaires: Italie, 1852-1862»
Jérôme-Benoît-Philogène de Bailliencourt
Feuillets militaires: Italie, 1852-1862
Souvenirs, notes et correspondances

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066329945
Table des matières
AVANT-PROPOS
FEUILLETS MILITAIRES ITALIE (1852-1862)
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
ÉPILOGUE
PIÈCES JUSTIFICATIVES
AVANT-PROPOS
Table des matières
«Les dieux s’esbattent de nous à la pelote et nous agitent à toutes mains. «
«Enim vero dii nos homines quasi pilas habent.»
«Les astres ont fatalement destiné l’estat de Rome pour exemplaire de ce qu’ils peuvent en ce genre.»
(MONTAIGNE.
Essais. — Livre III, ch. ix.)
Vieille de plus de trois siècles, cette formule ne pourrait-elle servir de nos jours? N’avons-nous pas vu, depuis cent ans, se produire d’étonnants changements dans la fortune de la Ville éternelle? La France n’a-t-elle pas été, dès le moyen-âge, mêlée à toutes les agitations italiennes, et les guerres, que nous avons faites ou subies dans la Péninsule, n’ont-elles pas eu sur les États de Rome un contre-coup trop certain?
Restaurateurs de la Papauté en 1849, nous l’entraînons plus tard dans notre chute.
La campagne victorieuse de 1859, en visant ostensiblement l’Autriche, atteignait déjà Rome en plein cœur et nous laissait cruellement blessés nous-mêmes. Les esprits le plus prévenus alors n’osent le nier aujourd’hui.
Ce qui peut intéresser, cependant, c’est de voir, qu’au nombre de ceux qui partaient gaiement à la conquête du Milanais, il en était, qui, ne s’abusant pas sur les suites de cette aventure, découvraient le serpent caché sous les roses, dont on chargeait leurs armes victorieuses, et, dans l’allié d’hier, devinaient l’adversaire du lendemain.
De ce nombre, fut le général comte de Bailliencourt. Arrivé trop tard pour prendre part aux foudroyantes victoires qui amenèrent la paix de Villafranca, déçu dans ses visées de gloire, sentant frémir sa main qui ne peut brandir l’épée, il ne veut pas la laisser inactive; saisissant la plume, il note ce qu’il voit, ce qu’il entend. Il n’a ni plan, ni but précis. Connaissant les Italiens pour les avoir pratiqués pendant un long séjour à Rome, il s’attache parfois à leur côté charmeur, sans oublier l’autre face de l’«Eternel Janus», et leurs plus aimables cajoleries arrivent rarement à le tromper.
Dévoué loyalement à la personne de Napoléon III, bien que né sous d’autres cieux politiques, croyant à son génie, aussi bien qu’à sa fortune, ébloui en un mot par les débuts du règne et l’éclat de la nouvelle Épopée, il se ressaisit dès qu’il envisage les suites de la guerre. Il sent le piège, il voit la faute; il crie: «Gare!» à haute voix.
Dans cette sorte de post-scriptum, défilent les anecdotes de tous temps et de tous lieux, sans autre enchaînement que la fantaisie de sa mémoire. Les unes sont sérieuses, d’autres légères; c’est un soldat et un soldat français qui parle. Il aime sa patrie, son armée, son empereur, sa garde, les griseries de la gloire, les adulations féminines, cette Italie enchantée et enchanteresse, Rome, dont le souvenir le hantera toujours; mais il s’est attaché par-dessus tout à la grande idée de la papauté souveraine et à son auguste représentant. Pie IX, seul, fait vibrer véritablement son cœur. Il craint pour lui nos victoires, sans savoir au juste sur quoi repose sa crainte. Il prévoit un lendemain à Solferino, et saura seulement plus tard que ce lendemain se nomme Castelfidardo.
Quand il croise à la frontière un jeune homme au nom sonore, il s’étonne, il s’inquiète. Celui-là aussi marche à l’Étoile! Mais il ne sait pas que cet enfant de la France va reprendre au Vatican la garde que lui-même y a montée pendant sept années, et que Charette aura l’honneur de rougir de son sang cette terre sacrée qui vient de refuser impitoyablement le sien.
Descendant d’une vieille famille, dont le nom est mêlé à l’histoire des Flandres, Jérôme-Benoît de Bailliencourt et Courcol entre à Saint-Cyr, le 19 novembre 1826, à l’âge de dix-sept ans; son caractère aventureux l’entraîne bientôt dans une échauffourée, qui compromet sa carrière et retarde son avancement. Camarade de promotion des Mac-Mahon et des Canrobert, il commande en 1852 à Rome un régiment de l’armée d’occupation.
Sur la route d’Italie, un beau jour, il fait la rencontre d’Edmond About, voyageant comme lui, mais dans un autre esprit et avec un but tout opposé.
La controverse n’altère pas les relations et cette connaissance fortuite nous vaut un portrait qui, émanant d’une plume sceptique autant que spirituelle, a certainement le mérite de l’impartialité.
Voici une page détachée de Rome contemporaine :
— «Je pourrais vous donner le portrait
«et l’histoire de mes compagnons de
«traversée; mais je n’aurais que du bien à
«vous en dire; et d’ailleurs, comme ils ne
«sont pas des hommes publics, leurs
« affaires ne vous regardent pas.
«Il en est un cependant que je me
«rappelle avec trop de plaisir, pour n’en pas
«dire quelques mots: c’est M. de Bailliencourt,
«colonel du 40me de ligne, et l’un «des hommes les plus aimables, les plus «ronds, les plus ouverts que j’aie «rencontrés en aucun pays.
«J’ai toujours aimé les soldats;
«singulier goût, dirait-on, chez un auteur qui se
«pique de philosophie. Parbleu! je sais
«comme vous que l’homme n’est pas sur
«cette terre pour tuer les autres hommes.
«L’activité, le courage et l’intelligence ont
«mille emplois plus utiles et plus élevés; je
«ne prétends pas engager de discussion là-
«dessus. Mais j’aime les soldats et c’est
«plus fort que moi. Je les aime avec leurs
«qualités et leurs défauts, leur instruction
«et leur ignorance, leur grandeur d’âme et
«leurs travers, et surtout avec cette
« éternelle jeunesse de cœur qui les distingue
«de nous. Ce qui plaît aux bonnes d’enfants,
«aux grisettes, et quelquefois aux grandes
«dames, c’est l’uniforme. Ce qui me séduit
«dans le soldat, quel que soit son grade,
«c’est un certain degré de naïveté honnête,
«une généreuse ignorance du mal, une
«demi-virginité de l’âme, qui se conserve
«sous l’uniforme jusque dans un âge assez
«avancé.
«Mon honorable compagnon de voyage
«est encore jeune; je crois qu’il est sorti
«de Saint-Cyr en même temps que M. le
«maréchal Canrobert. Et pourtant, c’est
«déjà un vieux soldat. Il aime l’armée
«comme une patrie, le régiment comme
«une famille, le drapeau comme un clocher.
«Un numéro inscrit sur les boutons
«d’une tunique lui fait battre le cœur. En
«débarquant à Cività-Vecchia, il a poussé
«un cri de joie, en reconnaissant un homme
«de son régiment. Il me raconte, en
«caressant sa moustache avec une joie attendrissante,
«qu’on viendra demain matin,
«musique en tête, lui rapporter le drapeau.
«Cet homme bien né, cet homme du
«monde, a demandé un congé d’un mois
«pour revoir sa famille, après une absence
«de plusieurs années. Il revient au régiment
«avant l’expiration de son congé : la nostalgie
«du drapeau l’avait pris.»
M. Taine a dit quelque part: «Qu’il faut
«imprimer surtout ce qui n’est pas fait
«pour l’être.»
Avons-nous eu tort de penser comme lui? Aujourd’hui que l’enthousiasme pour la nation «sœur» est bien calmé ; aujourd’hui que de toutes parts les yeux se tournent vers cette Papauté, que l’on commence à reconnaître indispensable à l’équilibre européen; au lendemain du jubilé pontifical, quand la Sedia Gestatoria est passée, une fois encore majestueuse, sur la tête des peuples et des ambassadeurs, n’est-ce pas le moment de rappeler les fautes pour l’enseignement de l’avenir?
Mais, diront quelques timorés «pourquoi revenir sur un fait accompli? Ne vaut-il pas mieux recommencer une politique nouvelle pour amener à de meilleurs sentiments, par notre platitude, le cœur ingrat de nos anciens obligés?»
Tel ne saurait être notre avis.
L’unité italienne est faite et se maintient par la force de l’unité allemande.... Soit!
Combien de temps l’empire d’Alexandre et celui de Charlemagne ont-ils donc survécu à leurs fondateurs, sans parler de l’exemple plus récent de Napoléon?
Aux grandes conquêtes l’histoire fait vite succéder les petits partages. N’y a-t-il dans le nouveau bloc aucune fissure qui ne se puisse pacifiquement élargir? Ne serait-ce pas un patriotique travail que de s’y essayer.
Les empires naissent dans la guerre, ils ne se développent que dans la paix. L’Allemagne le sent; mais l’Italie se meurt.
Le socialisme à Berlin, la question religieuse à Rome, voilà deux grosses épines, plantées au cœur de l’une et de l’autre unité.
A l’ère de résistance armée, que ses ennemis n’ont pas craint de reprocher au pontife Pie IX, succède la résistance énergique mais purement diplomatique de Léon XIII. La révolution lâche-t-elle sa proie? L’Église et la Papauté gagnent-elle une liberté, et les Nations chrétiennes ne commencent-elles pas à envisager avec inquiétude le moment où l’Italie, pressant peut-être sur les décisions d’un nouveau conclave, voudrait essayer de dicter ses lois au monde catholique.
Rome, elle-même, étouffe dans sa livrée sarde.
Rome n’a qu’une raison d’être: métropole du catholicisme, comme elle était jadis métropole du paganisme.
Rome capitale italienne! c’est un contresens historique, un étiolement, un effondrement. La prédiction de Montalembert s’accomplit; Rome bientôt ne sera plus qu’un musée cosmopolite, qui, malgré ses lois, passera pièce à pièce aux mains de l’Angleterre et de l’Amérique.
Où est sa royauté ? Que sont devenues son influence et sa domination?
Les efforts les plus intéressés ont-ils galvanisé ce cadavre, lorsque, tout récemment, au feu d’un enthousiasme factice, on a voulu ressouder la Triple Alliance, déjà menacée, paraît-il? Et, dans ce palais Doria, où l’attendait courbée la société romaine, et où il entrait moins en hôte qu’en maître, le Kaiser allemand n’aurait-il pas haussé dédaigneusement ses larges épaules, si le Sénat de Rome, rééditant un mot superbe, eût osé lui dire, comme jadis à son aïeul Fréderic Barberousse:
«Tu étais un étranger, et nous avons
«fait de toi un citoyen.»
Mais la Providence veille. Le temps n’est rien pour elle; les empires passeront; l’Église restera. Montaigne l’a dit lui-même, abdiquant enfin dans les murs de la Ville éternelle son cher scepticisme.
«Tout ce qui bransle ne tumbe pas. La
«contexture d’un si grand corps tient à plus
«d’un clou; il tient mesme par son
«antiquité : comme les vieux bâstiments
«auxquels l’aage a desrobbé le pied, sans crouste
«et sans ciment, qui pourtant vivent et se
«soubtiennent en leur propre poids.»
FEUILLETS MILITAIRES ITALIE (1852-1862)
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
LA GUERRE. — LA LOMBARDIE.
CHAPITRE PREMIER
Table des matières
Napoléon à Valence. — Départ pour la guerre d’Italie. — Passage du Mont-Cenis. — Champ de bataille de Magenta. — Le général Espinasse. — Le général Giulay. — Récit de la bataille. — Héroïsme du général Regnaud de Saint-Jean-d’Angely et de la garde impériale. — Mouvement décisif du général de Mac-Mahon. — Magenta est enlevé. — Retour offensif des Autrichiens. — Succès définitif. — Le maréchal Canrobert. — Le général de Mac-Mahon est fait maréchal de France. — Le général Regnaud de Saint-Jean-d’Angely reçoit aussi le bâton de maréchal. — Entrée dans la Lombardie.
Au temps où je commandais le département de la Drôme, l’empereur Napoléon III, passant à Valence pour rejoindre l’armée d’Italie, voulut bien causer longuement avec moi, et lorsque, prenant congé, j’osai lui faire remarquer combien pouvait être brillant et désintéressé, le rôle que la Providence semblait lui destiner, il me répondit, avec un accent indéfinissable comme son caractère:
«L’homme fait ce qu’il peut, Dieu le conduit.»
Ces mots furent prononcés le 11 mai 1859.
Peut-être le souverain se rendait-il compte que la force éternelle est dominante en toutes choses et se sert des mortels, comme d’un levier humain, pour accomplir ses desseins de miséricorde ou de justice.
La réflexion, venant à la suite de ces paroles, qui me donnèrent de si grandes illusions, aurait dû faire comprendre à l’Empereur que la partie engagée se jouait aux dépens de la France. S’il avait médité l’histoire, il eût évité la faute commise par Napoléon Ier, lorsqu’il réduisit le nombre des petits États allemands, espérant se faire des alliés de ceux dont il augmentait le territoire.
Cette politique, qui n’était pas celle des rois de la vieille race, devint la cause des revers que subit la grande armée.
L’expérience de l’oncle ne servait point au neveu!...
Cette guerre sentimentale, néfaste, fut bientôt un fait accompli.
Les victoires de Magenta et de Solferino avaient suffi pour renverser la puissance autrichienne en Italie et aussi pour obtenir ce résultat malheureux: mettre à nos frontières un royaume agrandi, désormais menaçant pour notre repos. Une campagne victorieuse devenait funeste et nous donnait des voisins turbulents, dangereux.
L’Empereur désirait prouver au monde, que le génie de la guerre est un don traditionnel de famille. Comme Napoléon Ier, il voulait cueillir des lauriers dans le pays où le prestige du conquérant avait reçu sa consécration.
Enivré d’un brillant début, il voyait arriver le moment de commencer une nouvelle série d’opérations et de pénétrer dans ce fameux quadrilatère, boulevard de la puissance autrichienne.
Tous les moyens d’attaque avaient été accumulés à la hâte pour une guerre de siège par terre et par eau, car il fallait enlever: Peschiera, Mantoue, Vérone, Venise, etc. Des renforts étaient devenus nécessaires. Les vides de Solferino n’étaient pas comblés.
Allions-nous donc être appelés? Jusqu’alors le ministre de la guerre n’avait pas voulu démenbrer le corps d’armée de Lyon défendant la frontière. Notre impatience s’augmentait des nouvelles glorieuses. L’oreille tendue du côté des Alpes, nous passions de l’anxiété aux regrets.
Nos désirs devaient se réaliser.
Le samedi 2 juillet 1859, la 2me division de l’armée de Lyon, sous le commandement du général d’Hugues, reçut l’ordre de rejoindre l’armée d’Italie et de se mettre en route le dimanche 3 juillet; elle était ainsi composée:
Général de division, d’Hugues. Chef d’état-major, commandant Hazard.
Capitaine aide de camp, M. Dutheil.
Capitaine d’état-major, M. Bossens.
Officier d’ordonnance, vicomte de Cramayel.
1re brigade, général de brigade, de Bailliencourt-Courcol; officier d’ordonnance, baron de Bourgoin. 12me bataillon de chasseurs, commandant, M. de Brossard; 12me de ligne, colonel de Brauer; 22me de ligne, colonel Mattat.
2me brigade, général de brigade, Suau; officier d’ordonnance, M. Pereire. 29me de ligne, colonel de Roméjou; 50me de ligne, baron Nicolas.
La nouvelle du départ fut accueillie avec enthousiasme, car la religion du drapeau est greffée dans l’âme du soldat français, si ouverte à toutes les poésies du dévouement, à toutes les énergies du courage, à ce rêve d’exaltation sauvage, mais élevé, que la guerre inspire.
La gloire a tant d’attraits!... le grade à conquérir, une croix convoitée, l’aventure possible d’une action d’éclat, toutes ces pensées montent au cœur et gagnent de proche en proche, jusqu’au soldat qui regarde dans sa giberne s’il n’y voit pas l’ombre d’une épaulette.
Pauvres petits soldats! martyrs ignorés du devoir, que de fois je vous ai admirés, marchant dispos et résolus dans le beau feu de votre jeunesse insouciante...
Le 3 juillet, au matin, nous fîmes nos adieux au maréchal de Castellane, gouverneur de Lyon; il nous exprima, les larmes aux yeux, son regret de ne pas pouvoir nous conduire à l’ennemi, et nous lut une lettre admirable, par laquelle son Excellence, dans le style le plus élevé, demandait à l’Empereur de marcher, ne fût-ce qu’à la tête d’une seule division..
Nos brigades, fractionnées en convois de quinze à dix-huit cents hommes, prirent, dans la soirée, le chemin de fer de Culoz et arrivèrent le lundi 4 juillet, à 9 heures du matin, à Saint-Jean-de-Maurienne (Piémont).
Les défilés de la Savoie qui suivent le cours de l’Isère, après Chambéry, Montmélian, Aiguebelle, sont riants et ombragés de magnifiques noyers. Puis ils revêtent un caractère sauvage, et sévère en s’enfonçant, sur les rives de l’Arche, dans la chaîne des grands monts.
Le 4 juillet, nous arrivâmes à Modane. La chaleur était accablante, un grenadier du 19me de ligne, frappé d’insolation, mourut dans la nuit.
A Saint-André, l’on montre sur la pointe d’un roc les ruines d’un château attribué aux Carthaginois. Nous visitâmes les travaux du gigantesque tunnel, il aura 12,595 mètres.
Le 5, nous sommes à Lanslebourg, nous franchissons le Mont-Cenis et arrivons à Suze, le 6.
Cette portion de la Savoie, que nous venons de traverser, est bien une terre française par la topographie des lieux, l’esprit, le langage de ses habitants, et il est à regretter que notre frontière ne soit pas reculée à ce nœud des Alpes.
Le 7 juillet, à 6 heures du matin, le chemin de fer Victor-Emmanuel emporte notre brigade vers les étapes de nos gloires militaires.
Turin, Chivasso, Santhia, Verceil, Novare nous acclament, comme les frères des vainqueurs de Magenta et Solferino; à 2 heures, nous entrons dans cette grande plaine qui a pour limite le Tessin.
Des cuisines de bivouac, des débris, des traces de campement nous rappellent que nos régiments sont partis de là pour traverser le fleuve en présence de l’armée autrichienne. Après une halte obligatoire de 2 heures (le chemin de fer n’ayant qu’une seule voie), nous franchissons à 4 heures le pont de Magenta.
A droite, un pont de bateaux gardé par nos troupes.
A gauche, une batterie française.
Le pont du chemin de fer, que la mine autrichienne n’a détruit qu’en partie, est encore assez solide, nous passons sur ses ruines.
Entre deux digues élevées, nous trouvons le Naviglio ; grâce aux exigences de l’administration lombarde du chemin de fer, nous sommes une seconde fois arrêtés pendant plus d’une heure sur le champ de bataille même de Magenta, facile à visiter, car il n’a au plus que 2 kilomètres de développement.
L’imagination est toujours avide des fortes émotions qu’excitent les grands drames, plus particulièrement chez l’homme de guerre; aussi recherchons-nous les ruines, ces vestiges qui accusent les péripéties violentes d’une lutte acharnée.
Nous sommes surpris de ne retrouver que de faibles indices, le paysan a saisi sa proie, il la croyait sans doute acquise, comme compensation aux maux qu’il avait soufferts.
Pourtant, sur le terrain où les engagements avaient eu lieu, plus spécialement meurtriers, vingt mille fusils autrichiens étaient tombés aux mains de l’armée française avec une masse d’objets d’équipement.
Dès le début de l’action, le 2me zouaves avait enlevé un drapeau à un régiment ennemi.
Ce précieux trophée fut porté à l’Empereur, par son ordre, et le drapeau du régiment décoré. Quelques débris gisaient çà et là... des lambeaux d’étoffe, des éclats de fer et d’acier.., de gros tertres recouvrent les corps de nos soldats.
Deux morceaux de bois en croix, arrachés aux barrières brisées de la gare, portent cette inscription, tracée d’une main inhabile ou tremblante: «M. Allavoine, capitaine, 2me régiment étranger. »
Les Autrichiens, dispersés dans la bataille, pouvaient espérer la fraternité d’une tombe commune. Ils n’eurent pas même la faveur de cette réunion et furent enterrés séparément au loin dans les champs cultivés où ils tombèrent...
Ces dépouilles trouveront peut-être le repos, grâce à leur isolement.
Nos soldats, ensevelis dans un déblai de chemin de fer, au milieu d’un sable mouvant, seront un jour certainement déplacés par une de ces combinaisons industrielles contre lesquelles toute résistance est inutile, et qui ne s’arrêtent ni devant le sentiment, ni devant le respect.
Les habitants de Magenta, d’autant plus loquaces que l’orage était passé, nous racontèrent, avec la faconde italienne, mille détails sur cette victoire. Ils nous firent remarquer l’endroit où le général Espinasse fut frappé d’une balle mortelle partie d’une fenêtre, au moment où, cherchant à forcer l’entrée d’une rue, il entraînait sa troupe par l’exemple.
Son officier d’ordonnance, M. de Froidefont, tomba aussi victime de sa valeur, percé de balles presque à ses côtés .
De toutes parts, du clocher lui-même, les projectiles pleuvaient, mais rien n’arrêta l’élan des troupes. Une autre perte non moins cruelle fut celle du général Cler. Sa vie en Afrique, comme en Crimée, n’avait été qu’une suite d’actions héroïques; nous nous sommes inclinés sur la place où il fut tué.
Journée glorieuse, mais chèrement achetée!
Comme les surprises, la guerre comporte aussi les méprises. D’une part, au milieu de notre triomphe, nous perdions une pièce de l’artillerie de la garde par la maladresse d’un adjudant, qui n’exécuta pas l’ordre de son capitaine; d’autre part, dans le feu de la bataille, quinze habitants réfugiés dans les caves étaient fusillés comme des lapins par nos soldats les prenant malheureusement pour des ennemis. Sur les lieux, nous pûmes nous rendre compte du mouvement décisif du 2me corps contre la droite autrichienne, tournant cette position formidable de Magenta, qui devait donner au général comte de Mac-Mahon une gloire immortelle, et que le général Giulay avait dû cependant choisir et étudier de longue main.
Traversant Paris quelques jours avant mon départ pour la campagne d’Italie, j’avais aperçu de tous côtés la caricature de notre adversaire, représenté comme un grotesque énorme et ridicule. J’avoue que je fus impressionné tristement par cette débauche d’esprit malsain, du reste en usage dans tous les pays. Un ennemi a toujours droit au respect, surtout lorsqu’il est vaincu. Déprécier les chefs des armées étrangères, c’est diminuer sa propre gloire! La politesse devant la mort a une double saveur!
Il n’est pas dans mes usages de raconter ce que je n’ai point vu ou entendu, ni de parler d’événements auxquels je n’ai point été mêlé. Toutefois, je ne crois pas possible de quitter ce champ de bataille sans rappeler la gloire immortelle que nos troupes y ont acquise, et en particulier cette garde impériale à laquelle je suis fier d’appartenir aujourd’hui. Nombre de notes et de récits d’amis recueillis avec soin m’en fournissent le moyen. J’ai aussi un puissant motif; saisir l’occasion qui se présente de payer une dette d’affection et de reconnaissance aux principaux héros de cette journée fameuse. Pourquoi oublier, en effet, que j’ai eu l’honneur d’entrer dans la carrière militaire aux côtés des maréchaux de Mac-Mahon et Canrobert, et que, placé depuis sous les ordres du maréchal Regnaud de Saint-Jean-d’Angely, je n’ai cessé d’éprouver les effets de sa généreuse protection et d’une confiance toute particulière. J’en suis d’autant plus fier qu’il ne les prodiguait pas.
Voici donc ce que j’appris sur cette journée du 4 juin qui restera célèbre dans notre histoire.
Jusqu’alors les différents corps français et sardes avaient marché individuellement vers un point de concentration qui, dans la pensée de l’Empereur, devait se trouver proche des rives du Tessin. L’armée autrichienne, après des retards incompréhensibles (quand une invasion du Piémont aurait été si facile au début), avait enfin dessiné un mouvement en avant sur Alexandrie et Cazal; ce mouvement fut déjoué par l’habileté stratégique de Canrobert, qui, se jetant résolument entre ces deux places, fit croire aux ennemis qu’il disposait de forces plus importantes. Giulay laissa donc notre concentration se continuer et retira ses troupes sur le Tessin, ne nous opposant que de fortes têtes de colonnes sur lesquelles les alliés remportèrent successivement les brillants succès de Montebello, Palestro, Turbigo.
L’Empereur pensait-il que l’ennemi voulût lui disputer le passage du Tessin, il est permis d’en douter. On suppose même qu’il espérait entrer à Milan sans effort, prévoyant que les Autrichiens ne livreraient pas une bataille décisive, si loin de leur fameux quadrilatère, en plein pays hostile.
Il était en droit de croire que le général autrichien se contenterait de l’inquiéter dans ce terrain coupé de canaux, de rizières, de champs de maïs, de vignes entrelacées, où les pampres se rejoignent, appuyant leurs festons aux longs bras des mûriers, pour l’attendre alors de pied ferme dans les rases campagnes de la Lombardie. Là enfin les deux armées pourraient librement se déployer.
Le général de Mac-Mahon franchissant le Tessin à Turbigo devait, dit-on, se replier avec le 2me corps à la gauche du fleuve, sur les hauteurs de Magenta; Canrobert et Niel, passant le fleuve à Buffalora, occuperaient la droite et le centre.
L’Empereur, sans inquiétude, traversait lui-même, le premier, vers 2 heures, le pont du Tessin que l’ennemi avait négligé de faire entièrement sauter, et s’avançait précédé d’une simple division de la garde sous les ordres du général Regnaud de Saint-Jean-d’Angely.
Il occupait sans coup férir l’espace situé entre le fleuve et le Naviglio, où de longues chaussées traversent un terrain fort coupé. A ce moment, une fusillade nourrie, sur la gauche vers Buffalora, faisait croire à la proximité du corps de Mac-Mahon, et la brigade Mellinet, non contente d’occuper le Ponte-Nuovo di Magenta, se lançait avec une ardeur irrésistible, et peut-être même contre les désirs du général Regnaud, à l’attaque des mamelons de la rive gauche du Naviglio, ignorant que l’armée ennemie entière couvrait ces hauteurs, et que cinq mille hommes de la garde allaient s’y heurter, dès le début, à plus de 20,000 Autrichiens. Le premier choc fut terrible, bien que favorable à nos armes; toutefois, malgré des prodiges de valeur, il fallut battre en retraite et se replier sur les solides maisons situées à la tête du Pont.
Pendant ce temps, le feu a cessé sur la gauche. Mac-Mahon menacé d’être coupé, a dû suspendre son mouvement. Canrobert et Niel, arrêtés par les chaussées encombrées de convois, pataugent sur place dans les rizières, de l’autre côté du fleuve. Le général Regnaud de Saint-Jean-d’Angely, a replié la garde sur les ponts du Naviglio. Il voit qu’il va être débordé, rejeté, que l’armée sera coupée en deux tronçons; il sait que l’Empereur est derrière lui, il demande instamment des renforts. L’Empereur fait répondre qu’il n’en a pas, mais ordonne «qu’on tienne, qu’on tienne quand même.»
Les zouaves ont fait des prodiges de valeur, le général Cler est tombé glorieusement à leur tête. Tortel, son aide de camp, est frappé en annonçant la mort de son chef. Le feu plongeant des Autrichiens balaie les étroites chaussées et tranchées du chemin de fer. Mellinet a 2 chevaux tués; mais il faut garder le pont à tout prix.
Le général Regnaud le comprend, et il en fera s’il le faut son tombeau et celui de son état-major. Campé sur son cheval, immobile au milieu du Ponte-Nuovo, ayant fait derrière lui planter le drapeau, assisté du général Mellinet, des colonels Raoult, de Tanlay, Robinet, et de tous ses officiers, il tiendra jusqu’à la mort avec ses braves grenadiers. Wimpffen en fera autant à Ponte-Vecchio.
Sur l’autre rive, Canrobert, prévenu, déclare qu’il faut passer «coûte que coûte». Le général Picart réussit à secourir Wimpffen. Le maréchal passe, lui-même, à 4 heures et se jette sur la droite; Niel parvient aussi à engager Vinoy et ses têtes de colonne en avant de Buffalora. La garde tient toujours. Que Giulay ait l’idée de concentrer tous ses efforts sur ce point et l’armée, dont une moitié n’a pas passé le fleuve, est coupée, irrémissiblement compromise! Sept fois les Autrichiens attaquent les ponts, sept fois ils sont repoussés et les secours n’arrivent pas, le canon de Mac-Mahon n’a point encore tonné. Que se passe-t-il donc! Menacé, par un fort parti ennemi, d’être débordé et séparé de la division Espinasse, impatient, songeant que la partie se joue et que de sa promptitude dépend le succès, le général de Mac-Mahon s’est lancé seul à la découverte, avec son escorte; il a franchi canaux et talus, traversant les vignes, se heurtant aux lianes et aux fils de fer, chargeant les éclaireurs ennemis. Enfin il a rejoint Espinasse et soudé ses divisions. Pendant 4 lieues, il combat la colonne ennemie, la refoulant sur Magenta.
Pied à pied, il gravit les hauteurs, malgré les feux épouvantables du village. Les maisons sont emportées à la bayonnette. Espinasse, descendu de son cheval qui glissait dans le sang, tombe les reins brisés aux premières portes.
La garde est sauvée! Elle a même repris l’offensive; ne voulant pas se contenter d’une héroïque défense, elle marche en avant et contribue à la victoire. A sept heures et demie, Magenta est à nous.
L’ennemi ne voulant pas s’avouer vaincu, essaye de tourner notre droite et se faufile le long du fleuve; mais Canrobert est là. Des tirailleurs ennemis cherchant à masquer ce mouvement, le maréchal veut se rendre compte par lui-même et voir de plus près. Il se heurte aux hussards hongrois et les charge avec son escorte, sabre au clair et cheveux au vent avec l’impétuosité d’un sous-lieutenant.
C’est bien ce même Canrobert qui, dix ans plus tôt à l’attaque de Zaatcha, commandant ces zouaves qui vient de s’illustrer à Magenta, réunit une poignée d’officiers et d’hommes résolus, puis leur tint ce discours: «Poussez-moi,
«tirez-moi, jetez-moi par-dessus le fossé,
«débrouillez-vous comme vous voudrez, mais je
«veux être le premier sur la brèche!» Il y fut.
Tel il était alors, tel on le retrouve aujourd’hui. Heureusement les troupes ont vu le danger couru par le maréchal. Le colonel Bellecourt est renversé, foulé aux pieds. Le colonel de Senneville accourt et tombe aussi, victime glorieuse, mais le sacrifice n’est pas inutile, le maréchal est dégagé, la colonne ennemie arrêtée.
La victoire nous reste définitive et l’armée autrichienne, malgré une velléité de résistance, reprendra le lendemain son mouvement de retraite en attendant que nos vaillantes troupes lui portent à Solferino le coup décisif.
La circulation étant enfin rétablie, nous quittâmes non sans émotion la place qui donna son nom au comte de Mac-Mahon, consacrant ainsi le souvenir de sa vaillance. Le bâton de maréchal y fut noblement acquis par lui et aussi par l’intrépide commandant en chef de la garde qui le reçut le lendemain. On dit que ce retard provint chez l’Empereur de la crainte de mécontenter l’armée en paraissant favoriser trop sa garde, mais l’opinion publique dissipa vite ce scrupule.
Au moment où le train reprenait sa route, j’avais le cœur saisi par de graves réflexions et l’esprit étonné de trouver sur le champ de carnage la belle et riche végétation, caractère spécial de cette Lombardie que l’on se dispute avec raison depuis des siècles, car c’est bien le plus beau pays du monde.
En admirant ce spectacle enchanteur, je pensais. que les grands tumultes des peuples, les transformations des empires, les ambitions souveraines, les appétits des générations qui se poussent et se succèdent, ont peu de prise sur la grande nature qui continue son œuvre dans sa paix, sa force et sa beauté, sous l’œil du Créateur qui lui accorde la puissance d’un rajeunissement perpétuel.
Le convoi nous emportait rapide vers des destinées inconnues, traversant en triomphateur ces plaines conquises au milieu des groupes de paysans arrachés à leurs travaux par le besoin de venir nous saluer de leurs vivats.
Foule gaie, agitée, bariolée, se pressant et s’agitant sous un soleil de feu, et dont l’enthousiasme nouveau nous grisait comme un vin trop généreux.
CHAPITRE II
Table des matières
Arrivée à Milan. — Aspect de la ville, la population. — État d’esprit des Lombards. — Villafranca, la paix. — Proclamation de l’Empereur, comment elle est accueillie. — Les Barabbi. — Entrée du roi Victor-Emmanuel à Milan. — Réception royale. — Portrait du roi. — Conversation singulière. — Impressions des généraux français. — Comparaison, rapport du maréchal Regnaud de Saint-Jean-d’Angely. — Le comte de Cavour traverse Milan. — Son entrevue avec le roi après Villafranca.
Le 7 juillet, à sept heures du soir, le train entrait en gare de Milan. Nous trouvâmes un encombrement de projectiles de pièces d’artillerie d’un calibre énorme et d’une forme toute nouvelle pour nous.
C’était le matériel de siège de l’armée sarde, il devait être expédié sans retard sur Brescia et Peschiera. Les ordres étant formels, malgré notre désir ardent d’arriver le jour même en présence de l’ennemi, nous dûmes établir notre bivouac sur les terrains qui avoisinent la gare de Brescia, attendant de nouvelles instructions.
Le général de Béville, aide de camp de l’Empereur, commandant supérieur à Milan, nous annonça, le lendemain 8 juillet, que, par dépêche du quartier général, la division d’Hugues resterait à Milan jusqu’à nouvel ordre. Encore une fois nous étions arrêtés, au moment de toucher au but. Vivement contrariés, nous eussions murmuré, si la théorie de l’obéissance passive n’était pas admise comme une loi.
Les diverses colonnes arrivèrent à l’intervalle d’un ou deux jours et le 11, la division entière se trouva réunie et campée sur les boulevards extérieurs, près des portes Neuve et Orientale.
Milan est une ville admirable! Je fus émerveillé des proportions de la cathédrale. La puissance du sentiment le plus élevé a certainement inspiré les artistes chrétiens du moyen-âge, dont le talent s’est doublé de poésie, mais je pense, comme l’illustre Chateaubriand, que l’architecture gothique, cette cristallisation des pays froids, n’est pas d’un heureux effet dans la chaude Italie. Des rues larges, de belles promenades, de somptueux palais, donnent à cette ville cette physionomie distinguée qui est le cachet des cités italiennes, constituent la principale séduction de ia capitale lombarde. Tout est riant!... tout chante!... de toutes parts des souvenirs artistiques! jusque sur la gare du chemin de fer où je retrouve d’exquises sculptures.
Les femmes sont jolies, vives, animées, peu sévères.
Le troupier français, vert-galant, connaisseur, s’en apercevait terriblement.
Nous avions bien de la peine à protéger les longues épingles, placées en guirlande ou formant aigrette, attachant le voile des Milanaises, rejeté en arrière, coiffure charmante, encadrant des visages pleins d’attraits, des yeux expressifs, brillants, qui parlaient autant que les lèvres.
Tout a été dit, comme descriptions et impressions par des plumes plus habiles que la mienne, dont ce n’est pas le métier. Je veux seulement noter et retracer les émotions de cette population mobile, ardente, spirituelle comme celle de Rome que j’ai connue et étudiée, lorsque je fis partie de l’armée d’occupation en qualité de colonel du 40me de ligne. Je retrouve cette nature changeante, intelligente, désireuse de liberté, sans donner un sens précis à ce mot si dangereusement interprété.
Toujours imbu, pénétré des grandes choses que l’histoire lui a léguées, avec une fierté, qui n’est trop souvent que de la vanité, l’Italien s’illusionne, comme tous les caractères faibles et sensibles; il se figure qu’il ne serait pas impossible de refaire un royaume homogène avec les éléments épars d’une nationalité éteinte.
Les bonnes institutions font les grands peuples. L’esprit guerrier vient avec elles.
La valeur des Piémontais est légendaire, la brigade de Savoie était composée de héros.
Mais plus on avance dans le centre de l’Italie, moins le patriotisme se ravive, on ne le retrouve passionné que chez la femme.
L’enthousiame de l’Italien s’évapore en fumée, sa faconde est une soupape de sûreté personnelle! des phrases, des exclamations, des menaces... mais pas d’actions... une volonté fugitive, lorsque le moment est venu de la prouver par des actes.
Un seul trait suffira pour en témoigner: les cadres de la légion étrangère ne se sont pas remplis dans le pays que nous défendions.
Un pouvoir despotique, absolu, réunissant le Piémont et la Lombardie, respectant toutefois les duchés, le royaume de Naples et surtout le pouvoir temporel du pape, pourrait peut-être créer une sorte d’unité.
Mais à condition que la puissance soit entre les mains d’un homme qui n’en userait que pour l’honneur de ce pays.
La réalité de ce rêve pourrait seule ramener ces esprits dévoyés par la politique intéressée des étrangers, établie sur le vieil adage, éternellement jeune: «Diviser pour régner.»
L’Italien a trop d’esprit pour ne pas comprendre la situation; mais il possède au plus haut degré le scepticisme en matière d’avenir, une absence d’énergie, fatale à ses intérêts. En face d’un problème difficile à résoudre, il sourit, ses yeux expressifs semblent annoncer une résolution, une promesse, qu’il tient rarement, c’est la girouette morale à perpétuité.
Le 9 juillet 1859, un bruit circule, vague encore, dans la grande ville; on vient nous consulter, chercher près de nous des détails que nous ignorons. Pourtant les intentions impériales semblent contredire la nouvelle... Napoléon a, dit-on, signé une suspension d’armes. Bientôt la dépêche officielle, affichée sur les murs, nous l’annonce effectivement.
Un ordre du jour à l’armée la confirme, et le général de Béville nous lit les détails d’une convention arrêtée entre les deux souverains. La population se groupe à tous les carrefours, elle est triste, inquiète. Elle n’a plus d’espoir que dans l’échéance du 15 août, terme de l’armistice, et se rattache à cette perspective. Les événements, rapides comme, la pensée qui les dicte, nous remplissent d’étonnement et de regrets. Ce ne sont plus les voies lentes de la diplomatie, qui défait le lendemain, ce qu’elle a fait la veille.
Une entrevue de quelques minutes des deux empereurs, au village de Villafranca, suffit, et les destinées de l’Europe viennent d’être réglées, dans les lignes suivantes, affichées aux quatre coins de Milan, en italien, je traduis:
«La paix est souscrite entre Sa Majesté l’empereur
«d’Autriche et moi.
«Les bases de la paix sont de former une confédération
«sous la présidence honoraire du
«pape.
«L’empereur d’Autriche cède, dès à présent,
«tous ses droits sur la Lombardie à l’Empereur
«des Français, qui les transmet au roi de Sardaigne.
«L’empereur d’Autriche conserve la Vénétie,
«mais elle reste partie intégrante de la confédération.
«Amnistie générale.
«Valeggio, 12 juillet 1859.»
Les victoires de Montebello, Palestro, Turbigo, Magenta, Melegnano, Solferino avaient mis fin à cette guerre, solution dont l’humanité est heureuse.
Il faut le reconnaître, l’Empereur, maître de soi, ce qui est la suprême sagesse, sut lutter contre les entraînements enivrants du succès, envisageant l’intérêt du peuple, trop rarement pris en considération.
Le fondateur de la dynastie napoléonienne, dont lé grand génie ne se peut contester, n’avait pas su résister aux fumées de cette ivresse. Il en fut la victime et en trouva, sur le rocher de Sainte-Hélène, la trop cruelle expiation.
Une impression, plus forte que l’étonnement, pénètre la masse de la population milanaise en lisant cette proclamation!... Elle vit depuis si longtemps d’espérance et de déception!
L’abattement est général et le scepticisme politique, soulevant un coin du rideau, laisse entrevoir le retour d’un joug détesté. Des groupes houleux se forment, et nous apprenons que les clubs révolutionnaires sont fort agités.
On sent que malgré l’asservissement des consciences, règne encore au fond du cœur un peu de ce patriotisme, qui, malheureusement, ne sait jamais adopter d’autre forme que celle de la révolution et de la conspiration.
Milan n’est-elle pas la patrie de cette variété de carbonari, que, sous le règne de Charles-Albert, on désignait du nom de Barabbi? Prêts à tout, en temps de guerre et de désordre, ils se maintenaient pendant la paix dans le sentiment de la résistance en s’abstenant de fumer, pour ne pas apporter ainsi une contribution de plus au fisc autrichien, qui tirait un gros bénfice de ce monopole.
Enfin l’ordre n’est pas troublé, mais le calme n’est qu’à la surface. Les gens qui désirent la liberté s’aperçoivent, peut-être déjà, qu’ils ne font que changer de maître.
Le 13 juillet, vers cinq heures du soir, le roi Victor-Emmanuel fit son entrée dans sa bonne ville de Milan, par la porte Orientale et le Corso.
Le 19me de ligne, régiment appartenant à ma brigade, formait la haie sur la place de la cathédrale, appuyant ses ailes au palais royal.
Le nouvel ordre de choses séduisait-il pleinement les aspirations de ce peuple élégant, aux mœurs disciplinées par l’Autriche! Ce serait une illusion de le croire? Le Milanais a vécu trop longtemps, aspirant le souffle de la race germaine, s’imprégnant de ses habitudes si différentes de celles de la race latine, pour l’oublier si tôt. Les classes élevées de la société lombarde ont conservé des principes de morale et de religion.
Ces causes, qui ne s’analysent qu’à la réflexion, ont un résultat qui n’échappe à personne.
Tous sont impressionnés, refroidis par les allures excentriques et les habitudes, au moins légères, d’un souverain poussé par le ministre le plus habile, mais le plus révolutionnaire de l’époque, et qui a dû forcément, pour rendre son règne possible, se mettre lui-même à la tête de la révolution.
Le roi fut donc accueilli sans enthousiasme. Entré dans le palais, il nous fit l’honneur de nous recevoir.
Mon rôle de conteur devient ici difficile; comment dépeindre cette physionomie de soldat si personnelle, mais dont l’excentricité, voulue, plus encore que naturelle, vise ostensiblement à la singularité.
Certes, Victor-Emmanuel est un cœur vaillant; il a fait preuve, au dire de tous, sur les champs de bataille, d’un courage allant jusqu’à la témérité.
Pourquoi oublier alors que la modestie sied au vainqueur?
Le roi a trente-neuf ans, on lui en donnerait quarante-cinq; il est pourtant robuste et carré ; sa santé et son tempérament semblent être hors d’atteinte des fatigues du camp et de celles du boudoir!... deux choses également aimées, dit-on.
Ses yeux, excessivement petits, brillent malgré cela d’un véritable éclat et impressionnent par leur vivacité puissante.
La race se révèle dans le regard; l’orbite semble perforé ; le nez est court; la moustache, joignant les favoris prend des proportions immenses. L’ensemble forme un singulier mélange qui n’est ni italien, ni français, plutôt allemand croisé de russe, mais de russe d’une espèce peu distinguée.
Au moment de citer les termes de notre conversation, je crois devoir prendre des témoins, sans cela on pourrait vraiment hésiter à me croire.
Étaient présents:
Le général d’Hugues, le général de Béville, aide de camp de l’Empereur. Le général Suau et M. Hazard, chef d’état major.
Le roi, encore couvert d’une noble poussière, dans une tenue fort négligée, affectait les poses d’un capitaine de hussards du premier Empire, c’est du moins l’effet qu’il me produisit; mon souvenir eut comme une réminiscence de ce type si souvent décrit, qui tend à disparaître, mais que Sa Majesté se plaît à ressusciter.
Donc, jetant les yeux au plafond, relevant la tête outre mesure, le roi nous dit:
«Eh bien! messieurs, je ne suis pas content,
«vous ne devez pas l’être non plus, car vous ne
«faites qu’arriver, et la paix vous enlève l’espoir
«d’assister à des victoires, comme celles que
«nous avons remportées! Votre armée nous a
«rendu de grands services... la vôtre et la mienne
«ont combattu comme deux sœurs... je ne suis
«qu’un soldat:.. je n’aime pas les avocats.
«Je tiens peu à un royaume, je ne veux que
«des batailles.
«J’avais bâti des châteaux en Espagne, je
«croyais faire la guerre pendant deux ans, on
«ne me la laisse faire que pendant deux mois,
«j’espérais faire le tour du monde avec les soldats
«français.
«J’aurais voulu avoir quelques côtes cassées,
«à la condition de pouvoir continuer à
«combattre...
«Cette guerre a été un véritable carnage... les
«Autrichiens ont certainement perdu 50.000 hommes...
«Pour ma part, j’ai perdu 7.000 hommes
«à San-Martino, et avec 20.000 hommes, j’ai
«lutté contre 80.000.
«Votre empereur m’a demandé du secours; en
«l’espace de dix kilomètres, j’ai conduit moi-
«même deux divisions sur Solferino.
«Cette importante position ayant été enlevée,
«avant mon arrivée par vos intrépides soldats, je
«revins sur mes pas, je pris les Autrichiens en
«flanc, des positions furent prises et reprises
«cinq fois, et c’est moi, qui ai fait tirer les derniers
«coups de canon de la journée, avec trente-huit
«pièces en batterie.
«L’armée autrichienne est complètement démoralisée,
«trois généraux ont refusé de marcher,
«je ne puis me rappeler leurs noms... ces
«noms sont si baroques!... deux ont marché en
«arrière, le troisième n’a pas marché du tout...
«ils ont été destitués.
«Que faire avec des b... comme cela?...
«Je n’aime pas les avocats, et vous, général?... »
«— Votre Majesté a raison, les avocats sont les hommes de la décadence,» répondit le général d’Hugues.
«— Et cependant, reprit le roi, je vais de
«nouveau avoir affaire... à eux... C’est égal, je
«saurai les mettre à leur place...
«Ce Cavour, comblé par moi, arrive de Brescia,
«pour me remettre sa démission, je l’ai fort
«mal reçu... Il fait mieux, il va tenir des propos
«dans un café, dans le but d’augmenter sa
«popularité...
«Que voulez-vous que je fasse d’un avocat de
«cette trempe?...
«C’est égal, qu’il prenne garde à lui, j’aurai
«l’œil ouvert!...
Le général de Béville, interrompant alors Sa Majesté, ajouta: «— Il a passé hier dans la nuit;
«le gouverneur de Milan fut le complimenter
«au chemin de fer et le trouva profondément
«endormi.»
«— Il n’était donc pas si malade?» dit le roi.
«— Que Votre Majesté ne m’a-t-elle envoyé
«une dépêche, je l’aurais coffré.»
«— Il ne perdra rien pour attendre,» s’écria Victor-Emmanuel, «je lui ménage quelque chose.»
«— Sire,» ajoutai-je, «il faut à tout prix
«clouer la bouche aux avocats et enrayer la
«révolution!...»
«— Vous avez bien raison, général!»
Nous sortîmes, ne pouvant en croire ni nos yeux, ni nos oreilles.
Les secrets du roi, de son ministre, toute cette politique de casse-cou était à découvert.
Je pris note immédiatement, pour moi seul, mes camarades en firent autant, désirant garder exact le souvenir de cette entrevue si originale, et en conserver scrupuleusement la physionomie.
Pour bien comprendre l’impression produite sur nous, par cette audience, il est nécessaire de se rendre compte, que, pour la première fois, nous nous trouvions en présence du roi de Sardaigne, et que sa figure et son caractère n’étaient point alors devenus légendaires. Il se présentait aux soldats français, avec l’auréole de la victoire. Le souvenir encore chaud de la bataille de Palestro (où il avait chargé à la tête de nos troupes, avec une si grande audace que les zouaves l’avaient, par acclamation, nommé leur caporal), nous le faisait regarder comme un chevalier des temps passés, joignant à la fierté du vieux sang de Savoie, quelque chose de ce je ne sais quoi qui portait au délire l’enthousiasme des rudes soldats du Petit Caporal.
Quelle chute! quelle désillusion, et comme le contraste devenait frappant lorsqu’on comparait cette jactance italienne à la tenue correcte et à la modestie des chefs de notre armée qui venaient de remporter, pour lui, ces merveilleuses victoires de Magenta et de Solferino.
Je n’en veux pour exemple que le remarquable rapport du maréchal Regnaud de Saint-Jean-d’Angely, après son héroïque défense du pont de Magenta.
A la suite des détails techniques, destinés à déterminer la situation des troupes, il n’y avait sur le rôle personnel qui lui était échu que cette seule phrase:
«— Votre Majesté ordonna de défendre le
«poste avec la plus grande énergie, en attendant
«l’arrivée des renforts. Les ordres de Votre
«Majesté furent exécutés.»
Voilà comment parlaient les vieux soldats de l’empire, qui avaient vu les grands événements du commencement de ce siècle, et se connaissaient en véritables héros. Ce qui ajoutait aussi pour nous, à l’excentricité des paroles du roi, c’est, qu’arrivés de la veille, nous n’étions nullement au courant des événements qui venaient de se succéder avec une foudrayante rapidité. A peine savions-nous que Cavour, furieux de la conclusion d’une paix hâtive, qui semblait couper court à ses projets d’avenir et renverser tout l’échafaudage si péniblement édifié de sa future politique, avait été pris d’un accès formidable de colère, et que, brisé par toutes ces émotions, il venait de traverser Milan, en chemin de fer, dans un état d’écrasement tel, que le gouverneur Vigliani n’osa pas interrompre son sommeil. Il quittait alors Villafranca!
Surpris en pleine confiance par l’armistice, Cavour était parti comme une bombe pour trouver l’Empereur, le roi, et s’efforcer de les faire revenir sur leurs intentions. Débarqué au quartier général piémontais, il n’obtint rien du roi qui lui dit: «La paix s’est faite sans moi; je ne suis
«pas le plus fort. Rien à tenter: laissez-moi
«tranquille.» Il court chez l’Empereur sans plus de succès et tombe enfin chez le prince Napoléon.
A bout de patience et au comble de l’exaspération, il se laissa aller, dit-on, à traiter le gendre du roi avec une désinvolture et des termes dont rien ne peut donner l’idée. Une seconde fois, il força la porte du roi. C’est à la suite de cette nouvelle entrevue (dont je raconterai plus tard les extraordinaires détails), que dégoûté de tout et de tous, il donna brusquement sa démission et partit.
Plût au Ciel qu’il ne fût jamais revenu!
Le jour où commença pour le ministre sarde ce pitoyable voyage était le 7 juillet, précisément celui de notre arrivée dans la capitale conquise.
Il y avait six mois à peine que j’avais quitté Rome et la Péninsule. Je me figurais y revenir pour assister à de terribles batailles. Je croyais voir se jouer sous mes yeux un drame grandiose d’indépendance avec des acteurs sérieux. J’avais encore présente à la mémoire la noble et vénérable figure du saint pontife Pie IX bénissant ses chers Français, je ne pensais pas, je l’avoue, devoir si tôt être témoin d’un de ces bizarres «opera-buffa,» dont les Italiens sont les premiers inventeurs et dont ils conserveront éternellement le secret!
CHAPITRE III
Table des matières
Proclamation de l’Empereur. — Le colonel de Cambriels et les habitants de Brescia. — Les Bonaparte. — Napoléon à Ilam. — Son caractère, ses aspirations. — La perte d’un aigle. — Enfance du prince Louis. — Le cachot du Capucin. — L’évasion. — Mes relations avec Badinguet. — Napoléon III à Milan. — Entrée triomphale. — Physiomonie de l’Empereur. — Le baron Larrey à Solferino. — Le commandant Ragon et le 5me corps. — Comment les Italiens comprennent une guerre d’indépendance. — Revirement de l’Angleterre. — Aimables procédés des Lombards.
Le 3 juillet, nous trouvâmes la proclamation suivante affichée en français et en italien sur tous les murs de Milan:
«SOLDATS,
«Les bases de la paix sont établies avec l’empereur d’Autriche.
«Le but principal de la guerre est accompli. Pour la première fois, l’Italie devient une nation, une confédération de tous les États d’Italie sous la présidence d’honneur du Saint-Père.
«Elle réunira en un seul corps les membres de la même famille.
«La Vénétie demeure, il est vrai, sous le sceptre de l’Autriche, mais ce sera une province italienne, qui fera partie de la confédération; la réunion de la Lombardie au Piémont crée de ce côté-ci des Alpes une puissance importante, qui lui devra son indépendance.
«Les gouvernements restés en dehors du mouvement ou réintégrés dans leurs domaines comprendront la nécessité de salutaires réformes.
«Une amnistie générale fera disparaître toutes les traces de désordes civils.
«L’Italie, maîtresse désormais de son sort, n’aura plus qu’à s’accuser elle-même, si elle ne marche pas progressivement dans la voie de la liberté.
«Vous, soldats, vous allez retourner prochainement en France.
«La patrie reconnaissante accueillera avec joie, les soldats qui ont élevé si haut la gloire de nos armes.
«A Montebello, Palestro, Turbigo, Magenta, Melegnano Solferino, ils ont, en deux mois, affranchi le Piémont, la Lombardie et ne se sont arrêtés, que parce que le but de cette guerre n’était pas de prendre des proportions qui ne correspondaient plus aux intérêts que la France avait dans cette guerre formidable. Partez donc fiers de vos succès, fiers des résultats obtenus.
«Fiers surtout d’être les fils privilégiés de cette France qui sera toujours la grande nation et qui aura toujours un cœur pour s’emparer des nobles causes, et des hommes comme vous pour les défendre.
«Du quartier impérial de Valeggio, le 12 juillet 1859.»
NAPOLÉON.
Ces paroles n’étaient que la confirmation des événements que nous connaissions déjà.
Si elles ne furent pas comprises par les Italiens, elles le furent par les soldats de Magenta et de Solferino. Ils s’aperçurent qu’ils venaient de verser leur sang pour un peuple ignorant la gratitude, et que le sentiment de l’indépendance et de la liberté ne poussait point aux armes.
Nos troupes, qui avaient combattu vaillamment, accueillirent, sans regrets, l’espoir du retour dans la patrie. On avait pu voir, non sans indignation, les habitants de Brescia remplacer notre drapeau par le drapeau ennemi, sur un faux bruit d’un retour offensif; puis, tournant comme des girouettes, obéir aux insinuations frappantes du colonel de Cambriels, les obligeant à coups de canne à l’arborer de nouveau.
La joie des régiments qui avaient marché à l’ennemi ne fut pas partagée par la division d’Hugues; elle regrettait de ne s’être pas trouvée, au moins une fois, à la moisson des lauriers coupés.
J’ai raconté les détails de notre entrevue avec Sa Majesté Victor-Emmanuel; je veux oublier cette journée par respect pour la royauté, ne penser qu’au brillant courage du souverain et, sans parallèle, parler de l’empereur des Français que nous allions recevoir.
Pourquoi le cacher? J’aime l’Empereur!...
Bien qu’élevé sous d’autres horizons politiques, par ma nature de soldat je m’attache à ce nom de Bonaparte, pour son côté glorieux.
Il s’est imposé à l’histoire par de merveilleux triomphes.
Avide de renommée, ambitieux, présomptueux peut-être, Napoléon Ier a voulu gravir les sommets les plus élevés de la gloire. Cette pensée a été l’aiguillon persistant, impérieux qui a rendu sa vie de conquérant digne des temps héroïques.
Il a promené une armée de géants autour du monde. Nul ne peut lui refuser l’auréole du génie, le courage du lion. Comme une sorte de météore qui étonne et bouleverse, il a peut-être été le fléau de Dieu. Mais quelle épopée!...
Je trouve au moins une ressemblance entre l’oncle et le neveu: tous deux nous ont délivrés de la république, une première fois sanglante, la seconde ridicule. A défaut de la Restauration désirée jadis, mais aujourd’hui impossible, nous avons à notre tète un nom célèbre dans les fastes militaires.
Napoléon III n’a pas le physique du soldat, mais il a au suprême degré la bonté qui captive.
Cette physionomie sans regard, qui tout à coup s’éclaire, m’intéresse.
Énigme vivante, il est l’homme des chimères, poursuivant éternellement un rêve; on le pressent sans l’analyser. Tel je l’avais jugé lorsqu’il fut enfermé au fort de Ham, après la double tentative de Strasbourg et de Boulogne en 1840.
J’étais alors capitaine adjudant-major au 17me de ligne, et mon bataillon gardait le vieux donjon de la Somme, si extraordinaire par son élévation qui mesure trente-trois mètres. C’était bien la prison d’État rêvée, par son aspect renfrogné, rébarbatif. Du reste, elle n’en était pas à son coup d’essai; Louis-Philippe y avait envoyé les ministres de Charles X en 1830.
Je voyais passer sur le préau ce visage de sphinx, sans me douter des hautes destinées réservées à ce prince aventureux qui avait si ferme confiance en son étoile. Extraordinairement fataliste, il semblait avoir adopté la devise des Orientaux:
«Ce qui doit arriver arrivera.»
Très superstitieux, suivant la pente naturelle de son esprit, il avait été désagréablement impressionné par un fait bizarre, qu’il contait volontiers et qui fut, disait-il, un présage de nos échecs.
Napoléon III possédait un aigle apprivoisé, superbe d’envergure.
En débarquant à Boulogne, l’oiseau symbolique, par un caprice que sa fidélité semblait rendre impossible, s’était envolé, étonnant les populations de la plaine, par l’ampleur de ses ailes.
Il arriva jusqu’à Compiègne; un châtelain des environs l’aperçut, le tua, le fit empailler et mettre chez lui à une place d’honneur.
Ce ne fut que beaucoup plus tard qu’il connut la provenance de ce royal coup de fusil.
L’oisiveté est lourde, lorsqu’on porte le nom de Bonaparte. Le prince disait souvent au gouverneur que toute son ambition aurait été de servir son pays et de gagner ses grades sur le champ de bataille. Son éducation, cependant, n’avait pas été celle d’un soldat. La reine Hortense ayant perdu un enfant du croup, entourait celui-ci des soins les plus exagérés, jusqu’à faire remplir d’eau chaude les arrosoirs de son jardinet.
Les fleurs se fanaient, la fraîcheur leur étant inconnue; l’enfant s’étiolait et ces soins paraissaient déjà exagérés à son naïf bon sens. Deux choses excitaient, outre mesure, sa jeune imagination et ses désirs. Voir la France!... entendre Talma!........................................
Napoléon avait de l’esprit et l’on était surpris d’entendre sortir de ses lèvres de rêveur silencieux, un mot d’un tour léger. De ses yeux ternes, le plus souvent sans lumière, jaillissait tout à coup une expression violente ou sympathique, parfois même grivoise.
Le prisonnier de Ham se plaignait de l’absence de l’élément féminin. A ce propos, il émaillait ses conversations, avec le gouverneur, de calembours, de réparties prouvant qu’il n’était nullement insensible aux péchés mignons de la galanterie.
Sa prison même lui servait de prétexte à plaisanteries. Voici en quelle occasion:
Dans la grosse tour, dite du Connétable, qui rappelle le titre du comte de Saint-Pol, son fondateur, se trouve un obscur cachot où l’on voit un énorme bloc de pierre, seul oreiller du malheureux condamné.
Un capucin, dit la légende, y aurait été enfermé pendant des années si longues, que son oreille aurait eu le temps de s’incruster dans le granit et d’y laisser sa forme. Toujours est-il que la chose passe dans le pays à l’état de croyance populaire, la jeune fille qui aura mis son oreille sur la place de celle du moine, sera sûre de trouver dans l’année un mari à sa convenance. Une chanson picarde en fait foi; j’en ai oublié la moitié, ne me souvenant que de ce naïf refrain:
«Ayez figure vermeille,
«Bonne dot et soyez certain
«Que vous bénirez l’oreille,
«L’oreille du capucin».
Entre quatre murs, on ne choisit pas ses sujets. Le prince n’avait garde d’oublier cette occasion de rire et de s’informer du nombre de miracles opérés, avec mille commentaires, dont je n’ai pas pris note, on le comprendra.
Ses boutades, à ce propos, laissaient parfois son interlocuteur bouche béante et faisaient le tour de la garnison où les occasions de gaieté étaient assez rares.
Tout le monde sait que le prince Louis Bonaparte s’évada de Ham, grâce au dévouement de son trésorier M. Thélin et du Dr Conneau. Ils profitèrent de quelques réparations faites à l’intérieur de la forteresse pour gagner les maçons.
L’un d’eux, nommé Badinguet, à peu près de la même taille que le prisonnier, lui céda ses vêtements. Le prince passa sous ce déguisement, portant sur son épaule des débris de planches, qui lui cachaient la moitié du visage; puis il franchit la frontière belge et s’embarqua pour l’Amérique.
Le nom de Badinguet est resté à Napoléon comme un sobriquet familier à ses ennemis; il le savait et en plaisantait. J’avais connu le vrai Badinguet dans une circonstance puérile où ses sentiments me furent révélés.
C’était un ouvrier élevé clans le fanatisme de la légende. Son père, un vieux grognard des grenadiers de la grande armée, lui avait transmis l’ardeur de ses opinions.
Dans ma modeste chambre de capitaine, des souris vinrent troubler mon repos, trottinant,... grignotant,... agaçantes. Je fis venir un maçon pour boucher les trous par lesquels s’introduisaient les importunes; on m’amena Badinguet.
Lorsque le travail fut fait:
«— Est-ce tout.» Lui dis-je?»
«— Oui, elles sont en prison, les coquines,
«regardez... vous devez vous y connaître, vous
«qui gardez les innocents... Môssieur...»
L’ouvrier termina sa phrase en grossissant la voix, roulant de gros yeux. Je le trouvai insolent et le mis à la porte assez rudement.
Depuis cette époque, la roue de la fortune a tourné...
L’Empereur m’a témoigné en toute occasion une bonne grâce et une amabilité parfaites. A-t-il reconnu en moi son gardien d’autrefois? Bien entendu, je n’ai jamais osé faire, à ce passé lointain, une allusion qui n’est point venue de lui, et le masque impassible de son visage m’a toujours laissé dans le doute.
Les souvenirs de jeunesse ont pour tous un charme si entraînant que l’on me pardonnera de m’y être oublié.
Je reviens vite à Milan et aux préparatifs faits pour recevoir le souverain qui vient de rendre l’indépendance à la Lombardie.
Toute la population est en fête ce 14 juillet 1859. Les rues pavoisées regorgent de monde; je voudrais pouvoir donner une idée de cette foule bigarrée, bariolée, affrontant bravement les ardeurs d’un soleil de plomb.
Les femmes parées, coquettes sous l’ombrella, se pressent aux fenêtres, sur les balcons chargés à rompre; on me montre la ravissante duchesse L****..., son sourire vaudrait la Lombardie toute entière!...
Ce ne sont que guirlandes, bouquets, verdures, tous ces parfums semblent sortir d’un encensoir naturel.
On s’empresse jusque sous les pieds des chevaux au risque de se faire écraser. Mais le délire ne calcule rien, et c’est bien vraiment du délire que ces cris, ces bravos, ces applaudissements frénétiques. Nous marchons sur les fleurs, le sol en est jonché !...
Qui peut se défendre contre l’entraînement d’une pareille scène? Je ne puis y songer sans avoir les larmes aux yeux, car c’est l’armée française, mon drapeau que j’aime comme une patrie, que l’on glorifie ainsi!...
Bien fou pourtant celui qui se fierait à l’ivresse enthousiaste des peuples, pas plus d’un côté que de l’autre des Alpes.
La division d’Hugues reçoit l’ordre de s’échelonner faisant la haie sur le passage de l’Empereur.
Le 12me bataillon est établi à la gare du chemin de fer de Brescia, porte orientale, où le 13me de ligne étend ses colonnes; enfin la gauche de la division est au palais royal.
Sa Majesté arrive exactement à cinq heures.
La tenue de Napoléon, ses traits brunis par un soleil brûlant, témoignent des fatigues de la campagne. Pourtant sa santé est excellente, et de tous les personnages qui l’entourent, il paraît le moins éprouvé.
L’Empereur est accompagné du roi Victor-Emmanuel qui l’attendait à la gare du chemin de fer suivi de vingt voitures, escorté des généraux de Béville, Borgella et moi.
Il me serait difficile de peindre l’enthousiasme saisissant, indescriptible excité par la personnalité sympathique de Napoléon.
Les acclamations retentissent bruyantes, au point de faire cabrer le cheval arabe que monte l’Empereur. Celui qui en est l’objet paraît calme, et je me plais à retrouver sur sa physionomie une sorte de cachet poétique qui lui est propre.
J’ai une confiance qui s’obstine, et pourtant je suis inquiet,... je voudrais des déclarations fermes et claires, moins d’emphase dans les promesses, jamais d’ambiguïté ; plus de précision, et surtout l’oubli absolu des souvenirs du passé qui ne peuvent qu’entraver les résolutions généreuses, les aspirations élevées.
L’Empereur descendit au palais royal et occupa ces somptueux appartements décorés avec le luxe italien que l’Autriche savait si bien exploiter. Sa Majesté reçut immédiatement les généraux qui venaient de former son escorte. S’adressant au plus ancien, elle exprima le regret de nous avoir appelés aussi tard, nous promettant de penser à nous, à la première campagne.
Nous crûmes démêler dans cette physionomie, toujours si maîtresse d’elle-même, une pensée secrète qui peut se traduire ainsi:
«Ceux qui m’ont arrêté au milieu de mes victoires auront un jour à compter avec moi.»
Nous exprimâmes à l’Empereur notre admiration pour ses triomphes. Il nous répondit avec un accent de tristesse profonde:
«Mais que de pertes!... que de sang répandu!»
Je le répète, Napoléon est foncièrement bon, trop même, en certaines circonstances.
Je l’ai vu à l’œuvre, souvent obligeant des ingrats, donnant à profusion, payant les dettes de ceux qui savaient l’attendrir, circonvenir sa pitié, encourageant ainsi des défaillances morales qui m’ont toujours choqué.
Il est si facile de payer ses folies en économisant sur certains traitements.
Passons!... Il me suffit de constater que l’Empereur est doué en tout d’une grande sensibilité ; toujours maître de soi; il est difficile de deviner cette nature concentrée chez laquelle les sentiments sont d’autant plus vifs qu’ils sont moins exprimés. En tout, Napoléon a l’âme douce et sans angles, beaucoup de vague dans l’esprit; sans être perfide, il est dissimulé, comme tous les hommes ayant passé leur jeunesse dans les complots; mais la dissimulation est pour lui plutôt une nécessité de la situation qu’une forme du caractère.
L’effusion du sang, les tableaux de bataille, dans lesquels l’Empereur fut constamment en scène comme acteur ou spectateur, lui étaient souvent pénibles: A Solferino, le cheval du docteur Larrey fut grièvement blessé ; il perdait beaucoup de sang, souffrait visiblement. Sa Majesté voulut qu’on éloignât de ses yeux ce spectacle douloureux.
Je tiens ces détails et l’appréciation qui précède, du baron Larrey lui-même; je l’avais rencontré à Rome, ensuite à Valence, lors du passage de l’Empereur. Puis enfin, le 14 juillet, je fus heureux de revoir cet homme de cœur et de science, héritier d’un nom qui a conquis son illustration si noblement.
Avant la soirée, j’avais longuement causé avec le commandant Ragon, un des héros de Malakoff, aujourd’hui aide de camp du prince Napoléon. Le 5me corps, qu’on avait nommé «la cinquième roue du char de la victoire,» n’avait pas été appelé à l’honneur de combattre.
Dans cette conversation, allant du plaisant au sévère, M. Ragon me conta, avec infiniment d’esprit, les désastres de quelques hauts estomacs militaires, dont le sybaritisme ne s’accommodait point de la cuisine de la Toscane et des duchés de Parme et de Modène.
Il me donna des détails intéressants sur sa course à Vérone où il accompagnait le cousin de l’Empereur, portant la ratification des préliminaires de la paix de Villafranca.
Vérone, connue surtout par son magnifique amphithéâtre, le mieux conservé de tous ceux qui existent en ce genre, possède des fortifications considérables. La ville eût été très difficile à enlever sans un siège long et meurtrier.
Formant un des angles du fameux quadrilatère, elle n’était pas la seule place à investir.
Cette raison, comme beaucoup d’autres, contribua à déterminer la signature du traité, qui valut tant d’injures à Napoléon, de la part de ceux qu’il venait de protéger.
Étrange inconséquence des cœurs!...
L’Angleterre, dont la politique avait été jusque-là autrichienne, se retournait vers le soleil levant de l’indépendance italienne qui devenait aussitôt l’objet de ses affections.
Nos voisins d’Outre-Manche, essentiellement pratiques, dans cette nouvelle orientation, acceptaient surtout dans les idées révolutionnaires ce qui convenait au fanatisme protestant.
Nous autres Français catholiques qui venions de faire cette nation italienne, grande et forte, on nous vouait à la haine; nous étions désormais certains de ne jamais trouver d’auxiliaires dans ces voisins inconstants.
Du reste, le mouvement du 5me corps dans les duchés, aurait dû faire prévoir ce qu’il en était du patriotisme ilalien: les 100,000 hommes promis aux cadres ne s’étaient point engagés... Pourtant on eut été en droit d’attendre ce renfort, poids réel dans la balance, surtout au point de vue de l’effet moral.
La Toscane, Parme, Modène devaient fournir une armée pour applaudir l’Empereur aux rives du Mincio et, par cette manifestation triomphale, prouver leur adhésion aux principes d’indépendance que le Piémont avait soutenus dans cette guerre; 10,000 hommes, recrutés à grande peine, représentaient un chiffre dérisoire pour témoigner de l’ardeur patriotique du peuple.
Sept années de séjour à Rome et une longue étude du caractère italien m’avaient autorisé à préjuger ce que serait cette guerre. Je tiens pour une peinture exacte de la situation, cette phrase écrite avant l’entrée en campagne à Napoléon III par le duc de Gramont.
«— Que Votre Majesté veuille ne pas oublier,
«que les Italiens ne pardonneront jamais à
«l’Empereur de les obliger à se battre.»
«— Ils veulent bien de la liberté, mais au prix
«du sang et de l’argent des autres,» ajoutait un autre diplomate.
Cette pensée était partagée par le prince de la Tour-d’Auvergne, ministre à Turin; le prince, jugeant sainement les choses et voyant l’élément révolutionnaire prédominer dans ce choc formidable, a lutté plusieurs années contre le projet de la guerre.
Le 16 juillet suivant, l’ambassadeur me donna plus de détails encore sur ses appréhensions; j’y reviendrai en temps utile.
Un fait, qui me fut conté ce même jour, montrera comment se comprennent en Italie les lois de l’hospitalité.
Les prairies de la Lombardie sont entremêlées de rizières; des canaux habilement creusés amènent l’eau, entretenant la fraîcheur, produisant ainsi les magnifiques récoltes qui sont la grande richesse de ce pays.
Nos troupes, sans méfiance, établissaient parfois le campement autour de ces cours d’eau et s’éveillaient, au milieu de la nuit, leurs bagages submergés, eux-mêmes baignés dans une inondation inattendue.
On porta plainte; les paysans lombards répondirent avec force soupirs, exclamations de pitié ; levant les bras au ciel:
«— È un caso!...» s’écriaient-ils.
La chose se renouvelant, on fit établir une active surveillance.
Cette méchante plaisanterie était due aux municipalités.
Pris sur le fait, convaincus, les bons Lombards durent renoncer à cet étalage hypocrite de commisération.
Eux-mêmes avaient levé sciemment les écluses.
CHAPITRE IV
Table des matières
Banquet des souverains. — Le marquis de Lajatico et la révolution de Florence. — Andryane, son passé, sa situation. — Froide réception qu’il reçoit de l’Empereur. — Souvenirs du maréchal de Castellane, sa carrière, son caractère, comment il gouvernait la ville de Lyon. — Anecdotes. — Illuminations de Milan. — Le palais Gonfalonieri. — Un martyr du patriotisme. — Rencontre imprévue, changement de direction. — Ordre de départ. — Un mystérieux portrait.
Dans l’admirable et somptueuse galerie du palais royal de Milan, cadre merveilleux qui eût absorbé toute mon attention (si elle n’eût été attirée ailleurs par une étude de mœurs fort intéressante), une table de cent couverts était dressée.
Placé presque en face de Sa Majesté l’Empereur, je ne perdais pas un mouvement des principaux acteurs du grand drame qui venait de se jouer. Napoléon III avait à sa droite le roi Victor-Emmanuel, à sa gauche le prince Jérôme Napoléon, son cousin.
Je pus donc à loisir, pendant le dîner, qui se passa comme tous ceux de ce genre, étudier les impressions diverses et certainement contraires des deux souverains.
L’Empereur paraissait visiblement préoccupé. Le roi toujours expansif, pétulant, regrettait hautement les deux années de campagne qui lui avaient été promises. Pour lui, la guerre est un goût personnel au même titre que la chasse; il oublie volontiers le point de vue du monarque qui doit regarder plus haut et plus loin en mesurant les conséquences!
Sur les lèvres du prince Napoléon, un léger sourire ironique errait... Paix ou guerre, que lui importe! ne fait-on pas les affaires de la révolution.
A cette même table se trouvait le marquis de Lajatico, des princes Corsini, frère de l’ancien ministre du grand-duc de Toscane, rencontré jadis à Rome et qui avait été plein d’amabilité pour moi.
Certes, les deux frères ne se ressemblaient pas. Celui que je voyais pour la première fois, après avoir accepté de former un ministère libéral, resta au-dessous de sa tâche et, dès le début des affaires d’Italie, signifia au grand-duc qu’il devait se résoudre à abdiquer.
Ce personnage laissait voir clairement qu’il appartenait au clan des mécontents. Son air morose ne l’embellissait pas; sa position pourrait devenir fort délicate vis-à-vis du souverain dont il a été le ministre et qu’il a contribué à précipiter du trône où son aîné, le prince Corsini, l’avait si longtemps soutenu de son dévouement.
Je me fis un malin plaisir de demander au marquis des nouvelles de son frère. Il me répondit d’une façon très brève qu’il était à Londres. J’insistai, au grand désespoir de mon interlocuteur. Je savais déjà que les frères ne suivaient pas la même voie politique, j’en eus ainsi une nouvelle preuve.
Je regrettai moins encore mon indiscrète ténacité, en apprenant peu de jours après que le marquis de Lajatico, non content de s’entendre avec l’envoyé sarde pour précipiter la chute du grand-duc, n’avait même pas montré à son ancien maître les égards dus à sa situation et à son rang. Cette triste conduite avait provoqué entre eux une altercation fort vive, à la suite de laquelle, le prince avait pris le chemin de l’Angleterre pour se soustraire aux responsabilités du moment.
Le gouverneur Vigliani, représentant du roi Victor-Emmanuel à Milan, était au nombre des convives. C’est un homme encore jeune. Tout dans sa physionomie accuse l’intelligence et la capacité.
Le sculpteur Clésinger mêlait les questions d’art aux causeries politiques... heureux intermède! Il arrivait de Rome et venait offrir à l’Empereur quelques-unes de ses plus belles œuvres. Cet artiste, dont la réputation est si méritée, a un autre genre de notoriété... il est le gendre de George Sand.
Ce fut lui qui m’annonça le changement du général de Goyon, remplacé, disait-il, par le général Forey. Je ne crus pas à cette nouvelle; le vigoureux soldat de Montebello n’est pas, malgré son réel mérite, l’officier général qui conviendrait à Rome, où le comte de Goyon vient de remplir avec bonheur une mission importante et délicate. Je sais, en outre, que l’Empereur, poussé par un sentiment de reconnaissance envers le chef de l’armée d’occupation, lui a envoyé deux de ses aides de camp, le commandant de la Tour-d’Auvergne et le lieutenant-colonel de Menneval, porteurs de ses félicitations.
J’ai hasardé une question indiscrète auprès du général Fleury, qui n’ignore rien des secrets des dieux. Sa réponse, tournée de façon à me laisser croire possible cette nouvelle extraordinaire, n’a cependant pas dissipé mes doutes.
Ce fut le maréchal Vaillant qui donna le signal de la retraite; il avait été pour nous ce soir-là d’une amabilité d’autant plus remarquable que nous y étions moins accoutumés. C’était par excellence le type du bourru bienfaisant. A Paris, même dans les plus grandes réceptions, il était accompagné d’un énorme chien qui, couché à côté de son maître, ne le quittait ni jour ni nuit et faisait, d’un air rébarbatif, les honneurs de son salon.
Était-ce regret de son inséparable compagnon, ou toute autre cause, mais les traits du maréchal accusaient à Milan une véritable lassitude; il se plaignait beaucoup des fatigues de la campagne qui, disait-il, n’étaient plus de son âge.
M. Andryane, l’ami de Silvio Pellico, vint le soir présenter ses hommages à Leurs Majesjestés. Je l’avais rencontré plusieurs fois dans la société du général de Béville; il avait cherché à nous faire entendre qu’il avait à Milan et dans toute la Lombardie les pouvoirs d’un commissaire très écouté de l’Empereur.
Dans sa jeunesse, Andryane, d’origine française, avait été reçu carbonaro par le vieux Michel-Ange Buonaretti. Compromis dans les sociétés secrètes d’Italie et reconnu ennemi déclaré de l’Autriche, il fut condamné à mort en 1824, gracié par «summa clemencia di Sua Maestà », il fut toutefois envoyé au Spielberg pour y subir la détention perpétuelle. Sa sœur fit preuve, pour le tirer de la redoutable forteresse, d’un dévouement sans bornes. Très hâbleur, il racontait sur sa détention des épisodes qui n’étaient pas à la gloire de l’Autriche, mais qu’il était difficile de contrôler.
Par un de ces retours fréquents dans la vie politique d’un homme actif et intelligent, Andryane aurait pu obtenir une situation considérable... Il cherchait à le faire croire.
L’incident vint nous prouver qu’il était loin d’avoir la confiance de l’Empereur, qui affecta de ne pas le reconnaître, lorsqu’il l’aperçut dans l’angle d’une fenêtre, soulignant, par sa raideur, cette attitude voulue.
J’appris dans la suite le motif de cette réception plus que froide. M. Andryane avait été, en effet, nommé à l’important emploi de commissaire général des provinces lombardes. Des appointements généreux étaient attachés à cette place. Sans se rendre un compte bien exact de la politique et des intentions du souverain, il parlait trop, promettait encore davantage: c’était un homme à double face. Aux partisans du Piémont, il disait que la Lombardie serait cédée, qu’il en faisait son affaire; à la noblesse, il tenait un autre langage, affirmant que Napoléon conservait cette province pour en faire un État indépendant sous la protection de la France. Ce rôle de roué déplut à Sa Majesté, qui ne voulut plus entendre parler du commissaire général, et finalement lui tourna le dos.
L’Empereur, s’adressant directement à nous, s’informa, avec un grand intérêt, des nouvelles de M. le maréchal de Castellane, nous citant plusieurs passages de l’admirable lettre qu’il en avait reçue, pour lui demander de marcher avec n’importe quel commandement.
Qu’il me soit permis d’esquisser ici ce type de grand seigneur et de vaillant soldat, dont la physionomie intéressante et originale mériterait mieux qu’une étude de surface.
Juste autant que sévère, mais inflexible devant la consigne, ne laissant rien à l’aventure, absorbant dans la sienne la volonté des autres, tout en s’occupant des moindres détails, il était né chef avec les qualités de sa grande race.
Remarquablement énergique, il avait rétabli l’ordre à Rouen en 1848.
La population lyonnaise, assez turbulente en général, savait à qui elle aurait affaire, et jamais la moindre révolte ne vint sous son autorité troubler la paix de la grande cité manufacturière. La crainte est le dernier mot de la sagesse!
Toutefois, la sévérité du maréchal était tempérée par une extrême impartialité. Accessible à tous, il manifestait pour la santé de ceux qui étaient sous ses ordres, une préoccupation vraiment touchante et dont j’ai eu mille preuves.
Il y a peu d’officiers, et surtout de soldats, qui n’aient reçu des marques de sa bienveillance.
Sa vie était extrêmement active; toujours au galop sur son cheval blanc resté légendaire, il traversait en tous sens les rues de la ville, voulant tout surveiller, tout voir de ses propres yeux.
Quoiqu’il soit d’une taille élevée, le maréchal est très voûté ; ses adversaires se plaisent à exagérer en caricatures ou chansons cette défectuosité, mais il est le premier à en rire. Il a fait ses preuves de bravoure et pourrait répondre comme un illustre général aux ennemis de la France: «Bossu, qu’en savent-ils, je ne leur ai jamais tourné le dos.»
Malgré sa sévérité redoutée, il était loin d’être impopulaire, une grande générosité lui étant naturelle ; peut-être rentrait-elle dans son système de gouvernement humain, et n’était-elle qu’une conséquence de l’axiome qu’il avait sans cesse à la bouche.
«Il faut prendre,» disait-il, «les femmes par
«la douceur, les hommes par le sentiment de
«l’honneur, les enfants par l’émulation et les
«dragées, les imbéciles par la vanité et les
«brutes par la crainte.»
Il avait du reste le mot incisif et railleur, une pointe spirituelle sortait vive et acérée d’une phrase très courte, déroutant les importuns ou les flatteurs.
Sur un seul article, celui de la tenue, le maréchal était inflexible; il estimait qu’un militaire doit se distinguer toute sa vie aussi bien par le costume que par le cœur.
Jamais il ne quittait l’uniforme, donnant ainsi l’exemple d’une consigne sur laquelle il ne transigeait pas.
Le gouverneur de Lyon arrivait toujours à l’improviste au camp de Sathonay où les régiments passaient six mois tour à tour.
Tout à coup on entendait l’appel des tambours, des clairons; vite nous accourions, n’ayant pas le loisir de rectifier le moindre accroc dans la correction de la tenue.
Un jour, me promenant dans la campagne, une badine à la main, décapitant bleuets et coquelicots comme un simple rural, je vis arriver le grand coupé du maréchal. Aimablement il fit arrêter, en m’apercevant, me priant de monter avec lui. Je m’approche; mais soudain sa figure change, son regard perçant fait le tour de ma personne, puis me fixant d’un œil sévère:
«Général,» me dit-il, «vous ne pouvez monter, vous avez oublié votre ceinture d’ordonnance; » et du doigt tendu il désignait l’humble ceinturon de cuir qui retenait mon épée.
Le cas n’était pas bien grave; aussi, réprimant soigneusement un léger sourire:
— «Monsieur le maréchal,» répondis-je, «je
«vous fais toutes mes excuses; je vais
«m’empresser de réparer cet oubli, espérant qu’au
«rebours du proverbe je ne perdrai pas pour cela,
«près de vous, ma bonne renommée.»
Et comme un gamin, pris en faute, je m’esquivai au plus vite pour revêtir la maudite ceinture et rejoindre mon chef.
Moins heureux fut un capitaine dont l’aventure faillit tourner au tragique et amener la perte d’une intéressante famille.
Le gouverneur, arrivant au camp dans le même équipage, aperçoit, en pleine campagne, un officier courant à perdre haleine à travers champs et guérets, le képi en arrière, franchissant haies et clôtures sans s’inquiéter d’une longue houppelande, de celles qu’on porte au coin du feu, et qui gonflait au vent d’une façon fort grotesque. Le maréchal devient blême de colère à ce spectacle inattendu, il ordonne que l’officier lui soit amené mort ou vif.
L’ordre est exécuté heureusement dans sa seconde partie et le capitaine rouge, essouflé, débraillé, comparaît devant son terrible juge.
La fureur du maréchal ne laisse pas le loisir d’une explication, les invectives tombent comme grêle et le pauvre diable ahuri, affolé, perdant tout sang-froid, ne trouve comme réponse qu’un mot qui, fatalement, devait le mener en conseil de guerre.
L’événement connu, jette la consternation dans le camp; le code militaire est inflexible; c’est le déshonneur, la ruine pour un vieux soldat et pour tous les siens.
Il faut tenter une démarche immédiate. La commission est ingrate; je me dévoue et j’aborde l’inexorable maréchal.
Je raconte les états de services du coupable, ses campagnes, ses blessures, sa situation intéressante, celle de sa nombreuse famille; il me laisse aller, écoutant froidement, pas un mot ne sort de ses lèvres serrées. Ma gorge se sèche, mais il faut raconter les causes de l’incident.
Le malheureux a une fille qu’il adore; l’enfant chétive, maladive, a pour unique jouet, unique distraction un oiseau qu’elle entoure de ses soins, de son affection. L’oiseau s’est échappé, l’officier s’est précipité à sa poursuite sans réfléchir à son étrange costume; le maréchal est survenu, et un vieux serviteur de la patrie va voir briser sa carrière parce qu’il a été bon père...
J’attends anxieux, le maréchal se promène toujours nerveusement sans paraître me voir. Tout à coup, il s’arrête devant moi d’un air terrible et d’une voix sèche: «Général, crie-t-il, vous porterez au capitaine X***, quinze jours d’arrêts de rigueur.»
C’était le salut: «Mais, Monsieur le Maréchal, «le motif de la punition?»
— «Ah! au fait, eh bien, général, vous mettrez... pour... chasse en temps prohibé, mais que le camp ignore cette aventure... allez.»
Au civil, le maréchal fut le même. Son apparence effrayante était un moyen de gouverner. Certes il eut tiré, sans pitié, sur de vrais émeutiers, mais il préférait intimider pour n’avoir pas à sévir.
Le maréchal de Castellane recevait chaque semaine, donnant des fêtes qui se terminaient invariablement à minuit; sourd aux sollicitations de la jeunesse, qui n’avait pas les goûts de Cendrillon, il n’accorda jamais le quart d’heure de grâce. Lorsque l’horloge sonnait les douze coups impitoyables, l’orchestre se taisait, les lustres s’éteignaient; un salut circulaire dispersait les invités comme une volée de passereaux effarouchés.
Cependant il aimait la société ; aimable surtout pour les jeunes filles qu’il comblait de gâteries. Parfois, il avait l’air d’un homme cherchant à se reposer d’un militarisme poussé à outrance.
Le soir, il nous lisait des fragments fort intéressants de son journal; j’aime à croire qu’il sera publié quelque jour. Souvent, au cours de cette lecture, sa pensée semblait passer par-dessus le livre et quelque réflexion philosophique venait, après un silence, couper le récit d’aventures qui n’étaient pas uniquement épiques, la galanterie n’ayant pas perdu ses droits.
L’au-delà le préoccupait sans l’effrayer, et cette maxime sortait souvent de ses lèvres dédaigneusement plissées: «La vie n’est qu’une halte entre deux mystères.» ............................
Plusieurs fois, au cours de ma carrière, j’ai eu l’honneur de servir sous les ordres de Monsieur le maréchal de Castellane; c’est donc en toute connaissance que je lui ai voué une affectueuse et respectueuse estime.
Il avait eu l’espoir déçu d’être appelé à conduire en Italie son corps d’armée, si bien préparé de longue main.
C’était un grand caractère, une personnalité très soulignée, devant laquelle on me permettra de ne pas passer sans m’incliner.
Avant de quitter la salle du palais royal de Milan, l’Empereur nous demanda notre opinion sur la conduite des hommes rentrant des congés renouvelables; nous en avions été assez satisfaits. Tel n’était pas l’avis de Sa Majesté, qui conclut de façon à me laisser supposer que ce mode de recrutement allait être changé.
Nous sortîmes vers huit heures et demie. La ville était splendide; les maisons illuminées, des milliers de lanternes multicolores agitées par la brise, produisaient le plus magique effet.
La cité semblait en feu; çà et là quelques fantastiques ombres faisaient ressortir plus encore la beauté du spectacle. Nous passons devant le palais Belgiojoso étincelant de feux coloriés et le plus éblouissant entre tous. Les spectateurs deviennent eux-mêmes la partie intéressante de cette mise en scène inoubliable. La joie de ce peuple soumis hier au despotisme est indicible; une foule curieuse, énorme, encombre la place par laquelle nous passons; il y a des mouvements d’oscillations. On s’empresse autour de nous; impossible de se frayer un chemin au milieu des groupes animés; les enfants s’attachent aux pans de nos tuniques, les femmes se cramponnent à nos bras, baisent nos mains, tandis que les hommes veulent nous porter en triomphe. Pour ce peuple exalté, les vainqueurs de Magenta et de Solferino sont bien les véritables libérateurs de la Lombardie.
La reconnaissance, ce sentiment mobile comme tous ceux qui traversent le cœur humain, n’est pas encore effacé.
Notre émotion est grande. J’y participe sans contrainte, et pourtant je ne me fais nulle illusion sur la constance de cette exaltation si ardemment exprimée. L’homme est ainsi fait, c’est un perpétuel flotteur, qui se laissera toujours emporter au gré d’un courant sympathique.
Jamais je n’ai mieux apprécié les beautés d’une nuit italienne; cet air chaud et parfumé nous grisait comme les acclamations.
Déjà, le 7 juin, les Milanais avaient fait une ovation magnifique au maréchal de Mac-Mahon et au général Lebrun: ce fut un vrai délire.
Les autorités locales firent enlever les chaînes de fer enserrant la voûte de l’arc de triomphe, voulant ainsi inaugurer ce passage jusque-là interdit à tous, par une ordonnance strictement observée.
D’ailleurs, ce monument grandiose sur lequel plane l’aigle impériale n’a-t-il pas été élevé en l’honneur de l’armée française lorsque Napoléon 1er constituait le royaume d’Italie dont Milan devenait la capitale?
Pour ma part, je souhaite à la Lombardie tout le bonheur qui peut être son partage. Dieu lui a donné déjà les biens les plus précieux: un ciel bleu, un sol fécond, pays d’exception où l’on moissonne les fleurs, les lauriers, l’enthousiasme, l’amour, pour le soldat, hélas! sans lendemain!
Passant, lorsque je rentrai chez moi, devant le palais Trivulce où habitait le brave général Douai, blessé au pied à Solferino, j’eus un moment l’idée d’entrer pour le voir. Puis réfléchissant que je pourrais le déranger à cette heure tardive, je me décidai à poursuivre ma route jusqu’au palais Gonfalonieri que j’habite, avec les généraux d’Hugues et Suau, depuis mon arrivée à Milan.
Ce palais magnifique appartient au comte Gonfalonieri, parent de celui du même nom, qui demeura si longtemps dans les cachots de l’Autriche, compagnon d’infortune d’Andryane et du célèbre Silvio Pellico.
Son histoire me fut racontée. Enlevé presque mourant par la police autrichienne, on lui fit faire une halte à Vienne.
Il crut tout d’abord que c’était par commisération pour son état de santé que ce repos lui était accordé, après la commutation de la condamnation à mort prononcée contre lui et ses collègues en conspiration. Il se trompait.
Le prince de Metternich, alors chancelier de l’Empire, voulait obtenir le nom de tous les agitateurs, désirant par un coup double habile étouffer les complots présents et à venir, en y compromettant le nom du prince de Carignan, devenu plus tard Charles-Albert.
Le comte déjoua ces plans, en se bornant à répondre: «J’accepte mon sort et ne me plains de
«personne. Je n’ai pour complices que ceux qui
«désirent la liberté de leur patrie. L’Empereur
«avait le droit de prendre ma vie. Je suis
«profondément touché de sa clémence, mais je n’ai
«rien de plus à ajouter.»
Il dut prendre le chemin de la terrible citadelle du Spielberg, qui commande la ville de Brünn, laissant une femme adorée, la comtesse Theresa, qu’il ne devait jamais revoir. En effet, celle-ci ne cessa de joindre ses efforts à ceux de la sœur d’Andryane pour obtenir l’élargissement des prisonniers.
Mais lorsqu’après douze années d’une cruelle détention, le comte fut enfin rendu à la liberté, la comtesse Theresa venait de mourir, et lui-même. était réduit à l’état de débile vieillard. Il végéta quelques années encore, et la ville de Milan toute entière se pressa aux obsèques de cette victime d’un patriotisme qui force toujours le respect.
Le comte actuel, plus réservé dans l’expression de ses sympathies, a vécu en fort bons termes avec les dominateurs du pays.
Il avait quitté Milan dès le début de la guerre, je fus donc privé du plaisir de faire sa connaissance; mais le palais était habité par son fils et sa belle-fille, qui nous firent avec une grâce parfaite les honneurs de cette somptueuse demeure.
La jeune comtesse, extrêmement vive, animée, spirituelle et gaie, parlait avec une franchise, qui ne laissait nullement dans l’ombre des sentiments fort éclectiques en politique. Elle paraissait assez indifférente à son nouveau roi, mais elle avait voué, prétendait-elle, une admiration sans bornes et un vrai culte à l’empereur Napoléon; ce qui ne l’empêchait pas d’être très sympathique à la personne et au loyal caractère de François-Joseph. Heureux mélange!
Je fus bien inspiré de rentrer au palais Gonfalonieri alors que tous les Milanais étaient encore dans la rue, ce jeudi soir 14 juillet. Mon étonnement fut grand en trouvant installé à mon bureau le général de Béville, aide de camp de l’Empereur, et le capitaine Darguesse attaché à la personne de Sa Majesté.
«— Qu’y a-t-il donc de nouveau, mon général?» fut ma première parole.
«— Une minute, s’il vous plaît, mon ami; je
«comprends votre étonnement; mais je rédige
«un ordre qui vous concerne et suis ensuite tout
«à vous.»
J’attendis l’explication, fort intrigué.
Bientôt j’appris qu’une dépêche de Turin était arrivée dans la soirée, annonçant que l’esprit turbulent de la population se montrait hostile à l’Empereur. Des manifestations indignes avaient eu lieu... Les portraits de Sa Majesté avaient été arrachés par la foule qui leur avait substitué ceux de Mazzini, d’Orsini, etc...
Fragilité des cœurs humains! Je ne pouvais m’empêcher, en écoutant ce récit, de faire un retour sur le délire enthousiaste de cette autre population qui venait de nous acclamer.
J’en fis la réflexion à mon interlocuteur; il me répondit avec plus de désintéressement et d’illusion que je n’en pouvais conserver:
«Soyons généreux, oublions; peut-être ne
«sont-ce après tout que quelques trahisons
«subalternes.»
Toujours est-il, que Napoléon III, informé de ce détail, donna lui-même au général de Béville l’ordre de faire partir ma brigade pour Turin, afin de protéger son passage.
Mes régiments, prévenus, durent faire à la hâte leurs préparatifs de départ, pour se conformer aux instructions qui s’écrivaient sous mes yeux.
Lorsque tout se trouva prêt et qu’il ne me resta plus qu’à quitter ce palais hospitalier, je voulus jeter un dernier regard sur un tableau superbe qui ornait un des panneaux de ma chambre et avait, dès la première minute, captivé mon attention.
C’était le portrait en pied, grandeur naturelle, d’une jeune et adorable femme, dont le costume de cour indiquait clairement qu’elle avait dû vivre au temps du roi Louis XIII.
Dans un angle, je déchiffrai l’inscription suivante: «Madeleine Bilia, femme de Charles de Longueval, des comtes de Bucquoy.»
Or, il me revint à la mémoire, que les vieilles chartes de famille attribuaient, avant le quatorzième siècle, à mes ancêtres, le titre de seigneurs de Bucquoy. Étrange coïncidence...
Par quel hasard un homme du Nord, un parent peut-être, poussé par la victoire, ou par l’amour, par les deux mêmes, était-il venu du fond des Flandres tenter la conquête de la charmante Madeleine Bilia?
L’homme sait-il jamais où sa fortune et sa destinée le conduisent.
Un courant de rapide sympathie s’était vite établi avec la dame du portrait. Je m’aperçus que j’étais triste à la pensée de quitter ces yeux si purs et si doux, qui m’avaient tenu compagnie pendant les trop courtes heures de mon séjour, et semblaient maintenant me regarder avec un intérêt attendri.
Dût-on trouver ridicule et un peu folle, cette conduite chez un homme qui porte les insignes du commandement, j’avouerai que je ne pus résister au désir de prendre congé de cette amie d’un jour, qui allait pour des siècles peut-être se perdre encore dans la foule des indifférents.
Je m’approchai de la fine main qui semblait s’appuyer, comme pour descendre, à la paroi dorée de l’énorme cadre, et après y avoir déposé respectueusement un baiser d’adieu, je me lançai presque ému à travers les brumes blanches flottant encore sur la ville éteinte et endormie, sans avoir le loisir d’obtenir, sur le roman de ma belle parente, un renseignement qui me manquera toujours.
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