Kitabı oku: «Conférences adressées aux protestants et aux catholiques»
John Henry Newman
Conférences adressées aux protestants et aux catholiques

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066333133
Table des matières
AU REVÉRENDISSIME NICOLAS WISEMAN,
PRÉFACE DU TRADUCTEUR.
SUR LA SECONDE ÉDITION.
PREMIÈRE CONFÉRENCE.
SECONDE CONFÉRENCE.
TROISIÈME CONFÉRENCE.
QUATRIÈME CONFÉRENCE.
CINQUIÈME CONFÉRENCE.
SIXIÈME CONFÉRENCE.
SEPTIÈME CONFÉRENCE.
HUITIÈME CONFÉRENCE.
NEUVIÈME CONFÉRENCE.
DIXIÈME CONFÉRENCE.
ONZIÈME CONFÉRENCE.
DOUZIÈME CONFÉRENCE.
TREIZIÈME CONFÉRENCE.
QUATORZIÈME CONFÉRENCE.
QUINZIÈME CONFÉRENCE.
SEIZIÈME CONFÉRENCE.
DIX-SEPTIÈME CONFÉRENCE.
DIX-HUITIÈME CONFÉRENCE.

AU REVÉRENDISSIME NICOLAS WISEMAN,
Table des matières
Docteur en Théologie,
ÉVÊQUE DE MÉLIPOTAME, ET VICAIRE APOSTOLIQUE DU DISTRICT DE LONDRES.
Mon cher Lord,
Je présente à la bienveillante acceptation et au patronage de Votre Seigneurie le premier ouvrage que je publie comme Père de l’Oratoire de Saint-Philippe de Néri. J’ai une sorte de titre à obtenir la permission de vous présenter ce volume comme gage de ma gratitude et de mon affection, puisqu’après Dieu, c’est surtout à votre Seigneurie que je dois, malgré mon indignité, d’avoir un si grand saint pour patron.
Quand je devins catholique, je me trouvais dans le district dont votre Seigneurie était vicaire apostolique. Sur votre invitation, je me rendis dans votre voisinage, et, plus tard, c’est aussi d’après votre désir que je quittai l’Angleterre pour aller à Rome. Là, j’ai eu le bonheur de pouvoir m’offrir, avec la bienveillante approbation du Saint-Père, au service de saint Philippe, dont je vous avais si souvent entendu parler avant de quitter l’Angleterre, et dont le beau et brillant caractère avait gagné mon amour et ma dévotion lorsque j’étais encore protestant.
Vous voyez donc, mon cher Lord, combien d’obligations je vous dois en ce qui concerne ma position actuelle dans l’Église; mais la part que vous y avez prise est encore plus grande que je ne l’ai dit; car je ne puis oublier qu’en l’année 1839, lorsqu’un doute traversa pour la première fois mon esprit sur la possibilité de soutenir la théorie théologique sur laquelle est basé l’anglicanisme, ce doute fut surtout provoqué par la lecture d’un écrit sur le schisme des Donatistes, attribué à votre Seigneurie.
Que la glorieuse intercession de saint Philippe puisse être la récompense de votre dévotion pour lui et de votre bonté pour moi!
Telle est, mon cher Lord, l’ardente prière de celui qui, en vous demandant votre bénédiction pour lui et les siens, est votre ami et serviteur affectionné.
JOHN-HENRY NEWMAN,
de la Congrégation de l’Oratoire.
Fête de Saint-Charles, 1849.
PRÉFACE DU TRADUCTEUR.
Table des matières
En apprenant l’intention où j’étais de traduire son ouvrage, le Rév. Père Newman m’a fait l’honneur de m’écrire la lettre suivante:
Oratoire, Birmingham, 5 janvier 1850.
«Mon cher Monsieur Gondon,
«J’ai vu, dans le journal l’Univers, les termes flatteurs dans lesquels vous parlez des Conférences que je viens de publier, et je ne puis m’empêcher de vous écrire pour vous en exprimer mes remercîments bien sincères.
«Je vous ferai en même temps, sur le volume lui-même, une observation que vous serez bien aise d’entendre de moi. Ces Conférences étant destinées à un public anglais, et surtout protestant, je me demande si elles conviendront également à la France, dont la population se compose ou de bons catholiques ou d’incrédules; c’est là une question sur laquelle il serait présomptueux, de ma part, de vouloir émettre un jugement, quand je m’adresse à vous, car je ne connais la France que d’une manière très-imparfaite. Mais voici ce que je veux vous dire.
«Dans le cours de ces Conférences, j’insiste beaucoup sur cet argument: que les objections qui empêchent de croire au catholicisme ne sont pas plus fortes que celles qu’on peut élever contre la croyance en Dieu. L’idée d’une providence et d’un gouverneur moral est si profondément enracinée dans l’esprit anglais, que la doctrine-de l’existence de Dieu est une sorte de point d’appui à l’aide duquel on peut arriver, en Angleterre, à remuer et à conduire un penseur au catholicisme, parce qu’il voit, dans cette manière de procéder, une reductio ad absurdum des arguments contre l’Église, dès qu’ils conduisent à la négation de Dieu. Mais pensez-vous que la question puisse être posée de la même manière en France? On reproche aux Français de pousser sans aucune appréhension une idée jusqu’à ses dernières limites; or, en insistant devant eux sur les difficultés que l’on rencontre à prouver l’existence de Dieu, au lieu d’arriver — s’ils ont des dispositions au scepticisme — à leur faire accepter le catholicisme, n’est-il pas à craindre qu’on ne les pousse à nier la Divinité ; de telle sorte que l’argument, fécond en bons résultats à Londres, en produirait de mauvais à Paris?
«Excusez-moi si, en vous parlant ainsi, je témoigne une anxiété peu convenable, et si je me mêle de ce qui ne me regarde guère. Mais, connaissant vos bons sentiments pour moi et la grande imperfection de tout ce que je fais, je n’ai pu m’empêcher de vous soumettre cette crainte. D’ailleurs, tout en vous exprimant mes appréhensions, j’abandonne la chose à votre jugement, plus apte que le mien à apprécier ce qui peut convenir ou non pour faire le bien en France.
«Acceptez mes vœux les plus tendres et mes humbles prières, et croyez-moi, mon cher Monsieur Gondon, avec un profond respect, etc., etc., etc.
«JOHN H. NEWMAN,
«a de la Congrégation de l’Oratoire.»
L’anxiété du R. P. Newman devait-elle me détourner de mon dessein? Peut-on d’ailleurs admettre le danger que l’auteur signale? Serait-il vrai que, dans notre patrie, l’idée de Dieu et de sa Providence est moins profondément enracinée dans les esprits qu’en Angleterre? Je crois qu’il serait difficile à quiconque connaît les deux pays de partager cette opinion. Et, en effet, si notre patrie compte, Dieu merci, un grand nombre de bons catholiques, on ne saurait classer comme incrédule le reste de sa population. En France comme en Angleterre, la masse des habitants se compose d’hommes qui ont foi en Dieu et en sa Providence, mais qui ne tirent pas de cette vérité première les conséquences qui en découlent; qui, par tiédeur, par négligence, vivent dans les illusions du monde, sans se préoccuper des grandes vérités déposées en germe dans leur cœur par leur première éducation. La France n’a jamais été incrédule, à moins qu’on ne veuille la personnifier dans quelques-uns de ses philosophes ou dans certaines illustrations de son Université.
Pour apprécier les sentiments religieux de la France, qu’on les juge lorsque la pression des circonstances leur permet de se manifester au dehors, et que l’on dise ensuite si l’idée du gouvernement moral de l’univers y est moins profondément enracinée dans les esprits que chez le peuple d’Angleterre! Pense-t-on, par exemple, que le respect pour les choses de la religion dont Paris a donné l’exemple sous le coup de la révolution de Février, en 1848, soit un symptôme d’incrédulité ? On ne sera cependant pas tenté de dire que la révolution a été faite par de bons catholiques. Pourrait-on espérer que Londres, frappé par de semblables événements, offrît jamais au monde un pareil spectacle? Quels sentiments a fait naître dans notre armée le grand événement de la rentrée du Vicaire de Jésus-Christ dans la capitale du monde chrétien? Les officiers et les soldats qui remplissaient les rangs de nos troupes d’Italie n’étaient pas des hommes d’élite, désignés en vue de la mission auguste qu’ils avaient à remplir; non, mais ils représentaient avec fidélité, les officiers, la bourgeoisie; les soldats, la classe industrielle des villes et surtout des campagnes. Eh bien! ne peut-on pas dire de ce corps qui, après avoir eu la gloire de ramener à Rome le Vicaire de Jésus-Christ, a fait l’édification du Pontife, des Princes de l’Église et de la ville sainte; ne peut-on pas dire de lui que ses sentiments sont ceux de l’armée, et que les sentiments de l’armée sont ceux de la population de la France? Il y a sous le drapeau national des hommes d’une religion plus ou moins pratique; mais combien en trouverait-on faisant profession d’incrédulité, n’admettant d’autres lois morales que celles de la raison humaine? Les sentiments religieux de la France se sont manifestés encore de manière à repousser le reproche d’incrédulité, quand elle a été frappée par le terrible fléau qui, depuis quelques années, décime les peuples de l’Europe. D’ailleurs, le R. P. Newman dit quelque part, dans ses Conférences, que les protestants, même en Angleterre, sont arrivés à n’avoir plus qu’une idée très-imparfaite de Jésus-Christ, et il en fait remonter la cause à l’oubli du culte de Marie. Or, si le culte de Marie tourne à la gloire de son Fils, comment placer au-dessous de l’Angleterre le pays du monde qui, du nord au midi, rend à Marie le culte le plus populaire dont on ait jamais été témoin? Comment pourrait se perdre ou du moins s’affaiblir la notion de Dieu chez un peuple qui glorifie ainsi Jésus-Christ par sa Mère?
Mon but, dans ces observations, n’est pas de nier les sentiments religieux de l’Angleterre, sentiments qui lui donnent une supériorité si marquée sur les autres pays protestants, et qui, tout en l’honorant, la tiennent sur la voie qui la conduira tôt ou tard à la vérité qu’elle a perdue. Non, tel ne saurait être mon dessein; je cherche seulement à écarter un reproche que la France ne me paraît pas mériter.
Les craintes du R. P. Newman ne pouvaient donc pas m’arrêter; j’y ai vu beaucoup moins une objection contre la traduction de ses savantes Conférences, qu’un prétexte derrière lequel sa trop grande modestie cherchait à se cacher. Je lui écrivis qu’il n’avait pas une idée très-exacte de l’état des esprits en France, et je lui donnai les raisons qui me faisaient espérer que ses Conférences étaient destinées à produire non moins de bien en France qu’en Angleterre, parce que, chez nous, comme chez nos voisins, la foi a surtout besoin d’être réveillée, secouée, tirée de l’état latent où elle se trouve dans la plupart des âmes. Sa réponse ne tarda pas à m’apprendre que j’avais triomphé de ses hésitations. Les grandes vérités du salut, prêchées avec la force de logique, l’attrait du style, la variété et la solidité d’érudition théologique, qui distinguent les Conférences du P. Newman, ne peuvent manquer, quel que soit le pays où elles seront lues et méditées, d’émouvoir et de convertir un grand nombre d’âmes. Des instructions si nourries de doctrine conviennent surtout à la France, où elles auront, entre autres avantages, celui d’offrir à quarante mille prêtres un riche arsenal d’armes puissantes pour livrer les saints combats de l’apostolat contre la tiédeur des croyants et les sophismes de l’erreur.
Ce volume me paraît avoir de nombreux attraits pour nous; il doit intéresser particulièrement le pays qui, après avoir lu et admiré le savant travail de M. Newman sur le Développement de la Doctrine Chrétienne, suit avec émotion les progrès de l’apostolat des nouveaux fils de saint Philippe. Cet ouvrage, le premier que le P. Newman ait publié depuis qu’il est prêtre catholique, offre un caractère remarquable qui le distingue des écrits que nous avions de lui avant son entrée dans l’Église. Ce ne sont plus ces formes de langage qui trahissaient, par leur ambiguïté, les perplexités de son esprit; son style n’est plus le même; il a subi le changement qui s’est opéré dans l’esprit du savant théologien. La science humaine, quelque variée, quelque solide qu’elle soit, ne peut dissiper les ombres que la lumière de la vérité a seule la puissance de faire évanouir. La parole du célèbre oratorien a gagné en force tout autant qu’en netteté ; on s’aperçoit que celui qui n’avait eu jusqu’à ce jour que le soutien de sa propre science en prêchant les vérités du salut, parle aujourd’hui en s’appuyant sur l’autorité infaillible de l’Église. Quiconque a lu les anciens écrits du brillant professeur de l’Université d’Oxford, pourra bien apprécier la puissance que donne à son langage le sentiment de l’autorité au nom de laquelle il évangélise sa patrie. Son talent, comme son âme, a subi une merveilleuse transformation; sa parole radieuse et poétique nous révèle, dans ce volume, un nouveau monde d’idées.
Ces Conférences ont un cachet d’originalité qui permettrait difficilement de les classer sous une désignation particulière. Le philosophe, le moraliste, le controversiste, le théologien, les liront avec un égal profit, car elles s’adressent aux uns et aux autres. Le P. Newman, philosophe non moins remarquable que théologien profond, se distingue surtout par une rare compréhension des doctrines, une faculté de s’élever à leur point culminant, d’en sonder les profondeurs, d’en saisir tous les rapports dans l’ordre surnaturel et dans l’ordre moral. Cette faculté brille avec non moins d’éclat dans le cours de ces Conférences que dans l’Histoire du Développement, où il avait montré cette faculté avec une puissance que l’on chercherait vainement chez les apologistes contemporains.
Ce volume offre au clergé français un modèle dont il manque, et il lui montre que l’on pourrait, même en France, mieux faire que de suivre les rationalistes sur le terrain où ils ont attiré les défenseurs de l’Eglise. Nos plus éloquents prédicateurs se sont laissé entraîner trop loin, en cessant d’être théologiens pour devenir philosophes catholiques. C’est parce que le langage de la théologie a trop souvent été banni de la chaire, que les peuples voisins, étonnés d’apprendre que nos premiers orateurs s’efforcent à démontrer l’existence de Dieu, la spiritualité de l’âme, la différence entre le bien et le mal, entre la vérité et l’erreur, etc., etc., que les peuples voisins, dis-je, se sont imaginé que la France est devenue la patrie de l’incrédulité. J’ai toujours pensé que nos apologistes font au rationalisme beaucoup plus d’honneur qu’il n’en mérite, et qu’ils lui donnent en apparence une importance qu’il n’a jamais eue. Il serait difficile de lire les Conférences du P. Newman sans arriver à conclure qu’il y a mieux à faire en France qu’à philosopher avec nos philosophes. Ce mieux consisterait tout simplement à prêcher l’Evangile.
Quant à l’Angleterre, ce volume, dont Mgr Wiseman a accepté la dédicace, y a obtenu un succès des plus populaires. Indépendamment de l’intérêt qui s’attachait au premier ouvrage publié par l’ancien membre de l’Université d’Oxford, devenu catholique, les circonstances ont concouru à ce succès. L’Église officielle d’Angleterre traversait, au moment de sa publication, une des crises les plus terribles qu’elle ait eu à subir depuis son origine. L’Etat, dont elle est la créature, tient beaucoup à ce qu’elle n’oublie pas le prix dont se paie son puissant patronage. Après lui avoir imposé des évêques d’une orthodoxie suspecte, foulant aux pieds les dernières traces de l’autorité épiscopale, même en matière de doctrine, il faisait décider par des arbitres laïques, que la doctrine de la régénération baptismale peut être acceptée ou rejetée, suivant le bon plaisir de chacun. La foi alarmée des anglicans instruits et sincères cherche en vain un appui contre les prétentions de jour en jour plus arrogantes de l’Etat, qui semble s’étudier à détruire leurs dernières espérances, à dissiper leurs dernières illusions. De là un ébranlement général des esprits, une agitation dont le flot, en se retirant, a laissé sur les rives tranquilles de l’Eglise des intelligences d’élite. Ce volume a été pour plusieurs la planche de salut qui, avec la grâce de Dieu, leur a permis d’atteindre le rivage. Magnifique et consolant spectacle! tandis que l’affranchissement de l’Église est sorti des terribles commotions qui ont ébranlé la France, l’Autriche et les diverses parties de l’Allemagne, le calme politique dont jouit l’Angleterre féconde, dans l’île de saint Édouard, la renaissance du catholicisme, et à l’ombre des libertés dont jouit ce puissant empire, les intelligences d’élite s’inclinent et rendent hommage à l’Eglise de Jésus-Christ.
Note
Table des matières
SUR LA SECONDE ÉDITION.
Table des matières
Le rapide écoulement d’une première édition constate un succès qui, en justifiant notre sentiment sur l’opportunité et l’utilité d’une traduction de cet ouvrage, nous a imposé des obligations dont une édition nouvelle nous permet de nous acquitter.
La précipitation qui accompagne souvent un premier travail de ce genre avait laissé subsister d’assez nombreuses incorrections. Dans quelques passages, la pensée de l’auteur, rendue dans notre langue, ne se dégageait pas avec assez de netteté ; dans d’autres, elle n’était pas exprimée avec toute l’exactitude désirable. Ces défauts ont disparu de cette nouvelle édition. Sans prétendre avoir atteint le degré de perfection auquel pourrait arriver ce travail, nous pensons l’avoir retouché de manière à le rendre digne de la réputation de l’auteur et de la faveur avec laquelle il a été accueilli du public.
PREMIÈRE CONFÉRENCE.
Table des matières
LE SALUT DE CEUX QUI L’ÉCOUTENT EST LE MOTIF DU PRÉDICATEUR.
Lorsqu’un groupe d’hommes viennent dans une contrée voisine qui leur est cependant inconnue, comme nous le faisons aujourd’hui, mes frères, étrangers parmi des étrangers, et qu’ils s’établissent chez eux, élèvent un autel, ouvrent une école, invitent et même exhortent tous les habitants à venir les entendre, il est naturel que ceux qui les voient et qui sont portés à s’occuper d’eux, demandent: Quel motif les amène ici? qui leur a dit de venir? que veulent-ils? que prêchent-ils? quelles garanties offrent-ils? que promettent-ils? — Vous avez le droit, mes frères, de nous poser ces questions.
Mais bien des gens, croyant pouvoir les résoudre facilement eux-mêmes, ne s’arrêteront pas à nous les adresser. Il en est un grand nombre qui y répondraient sans hésitation et avec assurance, selon leur manière habituelle d’envisager les choses et d’après leurs propres principes, c’est-à-dire d’après les idées du monde. Les manières de voir, les principes du monde, les fins vers lesquelles il tend, sont choses parfaitement définies, reconnues en tous lieux, et qui servent généralement de mobile aux actions des hommes. Ces données offrent toujours un moyen tout prêt pour expliquer la conduite des autres, quels qu’ils soient, et ces explications sont assez infailliblement vraies dans la plupart des cas, pour qu’elles se trouvent probables et plausibles dans quelques-uns particuliers. Quand on veut se rendre compte des effets dont on est témoin, on les rapporte à des causes connues. Ce ne serait pas en rendre compte, que de les attribuer à des causes imaginaires, ignorées de tous. Le monde juge donc naturellement et nécessairement les autres d’après lui-même. Les hommes qui vivent de la vie du monde, qui se conduisent d’après ses mobiles, qui vivent et agissent avec ceux qui font comme eux, attribuent inévitablement les actions des autres, quelque différentes qu’elles soient des leurs, à l’un ou à l’autre des motifs qui déterminent leurs propres actions; car il faut qu’ils leur assignent un motif, et ils n’en sauraient imaginer d’autres que ceux dont ils subissent l’influence.
Nous savons comment le monde procède, surtout dans ce pays: il est actif, laborieux, infatigable. Il se met à l’œuvre avec enthousiasme, et marche à son but avec ardeur. Voulez-vous connaître le monde? il est fidèlement dépeint dans les publications qui sont destinées à lui plaire; la vous verrez quels sont les mobiles qui le mènent, quelles sont les idées qui le gouvernent; vous y verrez les grands et persévérants efforts qu’il fait dans un but temporel, quelquefois bon, quelquefois mauvais, mais toujours temporel. Il poursuit sans cesse un but mondain, bien que parfois désintéresse; il s’agit généralement de position, de considération, de pouvoir, d’intérêts matériels, de luxe; mais quelquefois aussi du soulagement des misères de l’humanité ou de la société, telles que l’ignorance ou les maladies, la pauvreté ou le vice. — Quoi qu’il en soit, le principe moteur et animateur de tous ces efforts est un but temporel. Ce but produit souvent une émotion si agréable, si séduisante, qu’il est à lui-même sa récompense; d’autant plus que les hommes, oubliant la fin pour laquelle ils prennent tant de peine, trouvent leur plaisir dans cette peine même, et sont suffisamment payés de leurs travaux par leurs travaux, dans les efforts qu’ils font pour surmonter les obstacles et vaincre leurs rivaux, dans les difficultés qui mettent leur habileté à l’épreuve, dans le déploiement de toutes les ressources de leur esprit, dans les vicissitudes et les hasards, dans les incidents imprévus et les péripéties de l’entreprise qu’ils ont commencée, bien qu’elle n’arrive jamais à fin.
Telle est la conduite du monde. C’est pourquoi, dis-je, il ne faut pas s’étonner qu’en voyant quelques hommes se mettre au travail avec ardeur, s’efforcer d’en rassembler d’autres autour d’eux, agir en apparence comme il agit lui-même, quoiqu’avec une tendance différente, et bien qu’ils soient engagés dans une profession religieuse, on leur impute sans hésiter des intentions semblables à celles qui dirigent ou dirigeraient des enfants du monde. Assez souvent, par manière de blâme, mais souvent aussi sans y attacher cette idée, le monde reconnaît, comme un simple fait qu’il ne croit pas pouvoir nier, que ses enfants sont ambitieux, inquiets, avides de distinctions, désireux du pouvoir. Il n’en sait pas davantage, et il se fâche et s’irrite si, par la suite, quelque circonstance de la vie de ceux qu’il critique vient donner un démenti à l’hypothèse d’après laquelle il avait d’abord jugé si lestement leur position et leurs tendances. Il les a examinés superficiellement, et a cru les voir à fond; sur un ou deux de leurs actes venus à sa connaissance, il a jugé toute leur conduite et a déterminé le principe qu’il croit être leur mobile; mais maintenant, le voilà obligé d’abandonner l’hypothèse qu’il avait imaginée, et d’en adopter une autre, et il s’ingénie à expliquer d’une autre façon leur caractère et leur conduite. O mes chers frères, le monde ne peut s’empêcher d’agir ainsi, parce qu’il ne nous connaît pas; il sera toujours irrité contre nous de ce que nous ne sommes pas du monde, parce qu’il est le monde. Il ne comprend nécessairement pas les raisons qui exercent une action toute-puissante sur nos cœurs, et las enfin de chercher dans ses physiognomonies et dans ses tablettes une esquisse de nos personnes, plein de dégoût, après tant de conjectures vaines, il déclare que nous sommes des êtres inexplicables, ou il se met à nous haïr comme des êtres mystérieux et trompeurs.
Mes frères, nous avons des vues secrètes, — secrètes pour les enfants du siècle, s’entend, — secrètes pour les politiques, secrètes pour les esclaves de Mammon, pour tous les hommes ambitieux, avides, égoïstes et voluptueux. Car la religion elle-même, comme son divin auteur et propagateur, est, ainsi que je l’ai déjà dit, une chose ignorée du monde, et, ne la connaissant pas, il ne peut s’en servir comme d’une clef pour expliquer la conduite de ceux qui subissent sa divine influence. Les hommes du monde ne connaissent pas les idées et les motifs que la religion inspire aux esprits qu’elle éclaire de sa lumière. Ils ne les conçoivent pas, ils ne les admettent pas, même quand on les leur a expliqués; ils ne peuvent croire que d’autres se laissent influencer par ces idées, même lorsqu’ils les professent ouvertement. Il leur est impossible de se mettre à la place d’un homme qui s’efforce de plaire à Dieu dans toutes ses actions; ils ont une intelligence si bornée, un esprit si commun, que lorsqu’un catholique professe telle ou telle doctrine de l’Église sur le péché, le jugement dernier, le paradis, l’enfer, le sang de Jésus-Christ, les mérites des Saints, la puissance de Marie, ou la présence réelle, et qu’il dit que ces vérités inspirent son cœur, dirigent ses actions de la journée, ils ne peuvent croire qu’il parle sérieusement; car ils sont convaincus que ces points de croyance doivent être et sont précisément ce qui embarrasse son esprit, qu’il ne les accepte comme vrais qu’en faisant violence à sa raison, qu’il y pense le moins possible, et qu’enfin ils n’exercent aucune influence sur sa vie. Ne soyons donc point surpris de ce que les sensuels, les mondains, les incrédules, regardent avec défiance les hommes qu’ils ne peuvent comprendre, ni de ce qu’ils assignent à leur conduite des motifs si étranges, si détournés, quand ils ne peuvent admettre l’explication naturelle qu’on leur en donne. Il en a toujours été ainsi depuis le commencement. Les Juifs eurent la mauvaise foi d’attribuer les actes de Notre-Seigneur et de son précurseur à d’autres motifs que le désir d’accomplir la volonté de Dieu. Ils étaient, ainsi qu’il l’a dit lui-même, ils étaient semblables à des enfants assis sur la place du marché, et criant à leurs camarades: «Nous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé ; nous avons chanté des airs lugubres, et vous ne vous êtes pas affligés.» Ensuite, il en dit la raison: «Je vous rends grâces, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et de ce que vous les avez révélées aux simples et aux petits. Oui, mon Père, car ainsi il vous a plu de faire.»
Laissez le monde agir à sa façon; laissez-le parler de nous comme bon lui semble, mes frères, cela ne nous empêchera pas de dire ce que nous pensons et ce que le Dieu éternel pense et dit du monde. Nous avons le droit de nous former un jugement sur le monde, autant que le monde a le droit d’en former un sur nous, et nous entendons user de ce droit. Car si, d’une part, nous savons qu’il nous juge mal, de l’autre nous savons, par le témoignage de Dieu, que nous le jugeons bien. Tandis qu’il s’efforce de rapporter notre zèle à un motif, à un principe qui lui appartient, je vais vous prouver sans beaucoup de peine, si vous voulez me prêter votre attention, que c’est notre horreur pour ces motifs et ces principes, notre compassion pour les âmes soumises à leur influence, qui nous rendent si industrieux, si actifs, qui nous décident à nous établir dans une ville qui ne nous offre aucun avantage temporel, mais où les erreurs religieuses abondent, et dont la nombreuse population nous est chère par ses âmes que nous voudrions sauver.
O mes frères, le monde, si préoccupé de ses intérêts matériels et des plaisirs des sens, ne comprend guère quel est le véritable état de l’âme humaine, quelle est sa position vis-à-vis de Dieu, quelle est son histoire dans le passé, quelles sont ses espérances dans l’avenir. Le monde se crée une manière particulière d’envisager les choses et n’en sort pas. Il ne se donne jamais la peine de rechercher si cette manière de voir est juste, il ne s’enquiert pas s’il existe quelque règle extérieure, quelque source d’information pour arriver à savoir la vérité sur les choses qui forment le sujet de ses jugements. Il admet comme exact tout jugement formé à la première vue, bien qu’il ne soit porté que sur des apparences. Il ne se donne pas la peine de penser à Dieu; il vit au jour le jour, et (dans la mauvaise acception du mot) «il n’a pas de souci du lendemain.» Ce qu’il voit, ce qu’il goûte, ce qu’il touche, suffit à ses désirs; là est la limite de ses connaissances et de ses inspirations; ce qui exerce quelque influence sur la société, ce qui est utile est seul respectable à ses yeux. L’efficacité est pour lui la règle du devoir; le succès est la preuve de la vérité. Il croit à ce qu’il voit; il nie ce qu’on ne peut lui faire voir. Il enseigne, par conséquent, qu’il ne faut pas de grands efforts pour être sauvé ; qu’il n’a pas commis de grands péchés, ou que ces péchés lui ont été pardonnés; qu’il peut avoir pour l’éternité une entière confiance en la miséricorde de Dieu, et qu’il doit éviter tout ce qui ressemble à l’abstinence, à l’abnégation, à l’empire sur soi-même, à la mortification, comme étant des pratiques outrageantes et de nature à discréditer cette miséricorde. Voilà, sur notre condition dans cette vie terrestre, la doctrine que le monde enseigne, par ses nombreuses sectes et ses philosophies. Mais, d’un autre côté, quelles sont les doctrines de l’Église sur cette même question?
L’Église enseigne que l’homme fut fait dans l’origine à l’image de Dieu, qu’il était le fils adoptif de Dieu, l’ami de Dieu, l’héritier de Dieu, l’héritier de la gloire éternelle, et qu’en attendant les béatitudes de l’éternité, il jouissait dans cette vie de grâces nombreuses et de priviléges étendus. Elle enseigne en outre que, maintenant, l’homme est un être déchu, placé sous la malédiction du péché originel, privé de la grâce divine; il est l’enfant de colère, et, ne pouvant par lui-même arriver au ciel, il est dans un danger imminent de tomber en enfer. Je ne veux pas dire qu’il est condamné à la perdition par quelque loi nécessaire, car il ne peut périr que par sa volonté et ses péchés, et Dieu lui accorde, même dans son état de nature, une foule d’inspirations et de secours pour le conduire à la foi et à l’obéissance. Il n’y a pas un seul fils d’Adam qui ne puisse être sauvé, en tant que son salut dépend de l’assistance divine; mais lorsqu’on considère la puissance des tentations, la force des passions, l’ascendant de l’amour-propre et de la volonté, l’empire de l’orgueil et de la paresse dans chacun de ses enfants, qui oserait affirmer, de telle âme en particulier, qu’elle sera capable de se maintenir dans l’obéissance sans une abondance, une profusion de grâce sur laquelle on ne peut raisonnablement compter? car une pareille faveur ne serait point en rapport, je ne dis pas avec les droits (car il n’y en a pas), mais avec les besoins stricts de la nature humaine. On peut prévoir presque en toute assurance que l’homme né dans le monde, s’il arrive à l’âge de raison, tombera en péché mortel et perdra son âme, malgré les secours généraux de la grâce de Dieu. Ce n’est pas une faible assistance, un secours de peu de valeur que celui par lequel l’homme est arraché en quelque sorte de ses propres mains et délivré de ses passions. Il a besoin pour cela d’un remède plus qu’ordinaire. Quelle pensée sérieuse! quelle lumière cette pensée jette sur l’état actuel de l’homme! Qu’elle nous le présente sous un aspect différent de celui sous lequel le monde le considère! Qu’elle est poignante, qu’elle est puissante sur le cœur de ceux qui l’acceptent!
Examinez de près, mes frères, examinez avec attention l’histoire d’une âme née dans le monde et élevée selon ses principes, et vous acquerrez la conviction et la preuve de ce que je vous dis. Le pauvre enfant passe ses deux, trois ou cinq années d’innocence, heureux en ce qu’il ne peut encore pécher; mais enfin (jour redoutable!) il commence à faire la distinction entre le bien et le mal. Hélas! un peu plus tôt, un peu plus tard, car il n’arrive pas toujours au même âge, ce jour cruel doit venir. L’enfant acquiert la faculté, la grande, la terrible, l’effrayante faculté de juger qu’une chose est mauvaise et de la faire malgré cela. Il sait très-positivement qu’il offensera son Créateur et son juge en agissant ainsi; et, quoiqu’il soit réellement capable de s’abstenir du péché, il est cependant libre de le commettre. Il jouit de la terrible liberté de commettre un péché mortel. Jeune comme il est, il a néanmoins de son péché une notion aussi nette que celle de l’Esprit malin au moment de sa chute, et il y succombera avec un consentement aussi parfait que le sien. Le jour est venu et ne se passera peut-être pas; ses premières heures ne seront peut-être pas écoulées sans que le jeune homme exerce cette redoutable faculté, ne fasse ce qu’il ne devrait pas faire, ce qu’il n’a pas besoin de faire, mais ce qu’il est cependant libre d’accomplir!
Parmi les personnes de notre connaissance, s’en trouve-t-il une dont nous puissions affirmer que si elle était restée dans l’état de nature, elle aurait fait usage de la grâce à elle accordée, et que si elle se trouve actuellement dans cet état, elle a profité de celle qui lui est départie, de manière à éviter le crime d’offenser Dieu et la punition attachée à ce crime? Non, mes frères. Une ville aussi grande que celle où nous sommes présente un spectacle effrayant. En parcourant ses rues, combien ne rencontrons-nous pas de nos semblables qui n’ont peut-être jamais été baptisés! Et le reste, comment se compose-t-il, si ce n’est d’hommes qui, quoique baptisés, sont pour la plupart ou des pécheurs qui n’ont pas su conserver la grâce que Dieu leur a donnée, ou même qui, dès les premières années de leur vie, se sont échappés du bercail, seul lieu de salut! La raison et le péché se sont développés ensemble, et ont dès le principe marché de concert. Pauvre enfant! il n’est point changé aux yeux de son père et de sa mère! ils ne s’aperçoivent pas de ce qui s’est passé dans son cœur; et peut-être que, s’ils le savaient, ils ne s’en effraieraient pas, car ils sont, comme lui, en état de péché mortel. Eux aussi, avant de se connaître, ont commis des péchés, des péchés mortels, et ils ne se sont jamais réconciliés avec leur Dieu; ils ont vécu de longues années dans cet état, sans en comprendre l’horreur. Puis ils se sont unis par les liens du mariage; ce jour fut un jour de joie pour eux; mais ce fut un jour de deuil pour les anges. Leur condition est modeste ou brillante, leur existence temporelle est heureuse ou malheureuse; mais leur union n’a pas obtenu les bénédictions de Dieu. Ils ont donné le jour à un enfant; ce dernier n’a pas été condamné à l’enfer dès son berceau, mais il est né sous de mauvais auspices. On pouvait facilement prévoir qu’il suivrait la voie de toute chair; le moment fatal est arrivé ; nos présages funestes vont se réaliser. Cet enfant a mangé du fruit défendu; il a dévoré avec délices le fruit de l’arbre de mort et de péché ; les portes de l’enfer se sont ouvertes pour lui, mais il n’a pas entendu le bruit qu’elles ont fait en tournant sur leurs gonds; il ne les a pas vues s’entre-bâiller; il n’a pas d’yeux pour voir ses flammes; mais les habitants de l’abîme fixent leurs regards sur lui; sa place est irrévocablement marquée parmi eux; à moins que son Créateur n’intervienne par quelque moyen extraordinaire, il est jugé.
Cependant, quoiqu’il soit l’esclave du péché, son esprit se développe toujours; son intelligence s’ouvre; le temps passe; il apprend peut-être une foule de choses; il a de belles dispositions; on s’applique à les cultiver. Il peut avoir des manières engageantes; son humeur surtout est légère et enjouée comme celle de la plupart des enfants. Il est élevé pour le monde; il forme ses jugements; il arrête ses principes; il se fait des opinions et un certain caractère. Ce caractère est plus ou moins aimable; il possède plus ou moins de vertu naturelle; peu importe: le cœur est atteint d’un mal interne qui croît et s’étend. Le démon est déchaîné et règne en maître dans son âme. Autrefois, il avait l’habitude de prier de temps en temps; maintenant, il s’est affranchi de ce devoir; ses prières n’étaient qu’un balbutiement des lèvres, le cœur n’y avait aucune part, pourquoi continuer d’en dire? A quoi servent-elles? Sont-elles obligatoires, par hasard? C’est ainsi qu’il a raisonné en lui-même, et il a agi selon ce raisonnement: il a cessé de prier. Son premier péché, ce péché mortel qui l’a mis hors la grâce, ce fut peut-être cette incrédulité du pouvoir de la prière. Étant enfant, il refusait de prier, alléguant pour excuse qu’il était trop âgé, et que d’ailleurs ses parents ne priaient pas. En conséquence, il renonça à la prière, et le démon entra dans son cœur, en prit possession, s’y établit comme dans sa demeure.
Pauvre enfant, chaque jour la liste de ses péchés mortels grossit; chaque jour les instances de la grâce ont moins de prise sur son cœur; il respire l’air empoisonné du mal, et la corruption fait chez lui des progrès effrayants. Il a rejeté loin de lui la pensée de Dieu, et y a substitué sa propre personne. Il a repoussé les traditions de la religion qui apparaissent autour de lui, pour embrasser les traditions du monde qui sont plus en harmonie avec ses goûts, et c’est à elles qu’il livre la conduite de sa vie. Il est plein de confiance en sa sagesse, et ne soupçonne pas que le mal est devant lui, sur son chemin. Il s’accoutume à rire des hommes sérieux et des choses sérieuses; il recueille avec avidité toutes les plaisanteries qu’on en fait. Il en parle avec assurance, quoiqu’il n’ait aucun moyen de connaître ce qu’il avance. Moins il croit aux vérités révélées, plus il pense être sage et savant. Ou bien, si son naturelle préserve de tant d’endurcissement, il n’en répète pas moins, par laisser-aller et par esprit d’imitation, à mesure que l’occasion s’en présente, les moqueries qu’il entend débiter contre les personnes et les choses saintes. Il est railleur, plaisant, enjoué, et il consacre ses talents à la cause de Satan. Il a une antipathie secrète contre les vérités et les pratiques de la religion; elles lui inspirent un dégoût dont il s’aperçoit à peine, et dont il ne saurait dire la cause, si on la lui demandait. C’est ainsi que pensait Caïn, le fils aîné d’Adam, qui tua son frère parce que ses œuvres étaient justes. Ainsi pensaient ces malheureux enfants de Bethel qui se moquaient du grand prophète Élisée et lui criaient: «Monte, monte, tête chauve!» Il n’y a pas de particularité, si insignifiante qu’elle soit, qui ne puisse devenir un sujet de risée, d’insulte pour l’homme, quand il est irrité par la vue de la religion.
O mes frères! je pourrais énumérer les autres défauts du jeune homme pécheur, les vices cachés et honteux qui se développent, se multiplient et grandissent en son cœur à mesure qu’il avance en âge et que sa vie s’écoule. Hélas! qui pourrait sonder les profondeurs du mal qui n’a pour fin que la mort? Oh! que ce monde déchu offre un spectacle douloureux à contempler! Il est brillant et séduisant à la surface; il a l’apparence de la sincérité dans ses manières; il a honte de ses péchés et les cache, et cependant on ne trouve en lui qu’une masse de corruption! Il a honte de ses péchés; mais il ne s’avoue pas à lui-même que ce sont des péchés; il les détend contre sa conscience, qui parfois les lui reproche, et peut-être a-t-il l’audace de dire, ou tout au moins d’insinuer que si un instinct est bon en lui-même, il ne saurait être mauvais en se manifestant chez un individu, et que d’ailleurs la satisfaction que nous éprouvons en y cédant prouve qu’il n’est pas mauvais; il ajoute enfin que la tentation est la voix de Dieu. Pourquoi est-ce que j’entreprendrais d’analyser l’influence combinée de l’orgueil et de la concupiscence, — la concupiscence qui explore la route du mal, et l’orgueil qui la fraie et l’aplanit — lorsque les vérités les plus élémentaires de la révélation sont regardées comme des contes de nourrice? Non; j’ai voulu seulement vous montrer comment une nature pervertie entre dans la voie de la perdition, et je l’abandonne maintenant, mes frères, à vos réflexions, aux critiques individuelles que chacun de vous peut faire sur l’esquisse que je viens de tracer, esquisse que vous achèverez, chacun selon votre jugement et selon votre conscience, d’une manière plus parfaite que mes paroles ne pourraient le faire.
Le pécheur avance dans sa carrière temporelle; l’enfant est devenu homme; il a embrassé une profession ou un métier; il y réussit; il se marie, comme fit son père avant lui. Il joue un rôle sur la scène de cette vie mortelle; le cercle de ses relations sociales s’étend à mesure qu’il avance en âge; il jouit d’une certaine réputation et d’une certaine influence dans la classe à laquelle il appartient; sa réputation, son influence, sont celles d’un homme sensé, prudent et habile. Ses enfants grandissent autour de lui; il a passé l’âge de virilité, et son astre commence à s’incliner vers l’horizon. Aux yeux du monde, et selon le criterium du monde, il est parvenu à une honorable et vénérable vieillesse; il a été homme du monde, le monde le loue et l’honore. Mais qu’est-il dans la balance du ciel? quel est le jugement de Dieu sur lui? que dirons-nous de son âme? oui, de l’état de son âme? Ah! son âme! il l’a oubliée; il n’a pas songé qu’il a une âme placée, du premier jour au dernier, sous les regards de son Créateur. Posuisti sæculum nostrum in illuminatione vultûs tui, «vous avez placé notre vie à la lumière de votre visage.» Hélas! hélas! en ce qui touche son âme, le monde ne sait rien et ne se soucie pas de rien savoir. Le monde ne croit pas à l’existence de l’âme; le monde ne croit qu’à une intelligence unie à un corps mortel; il s’occupe de l’homme tant qu’il est ici-bas; il l’oublie une fois qu’il a quitté cette terre. Cependant le temps approche où il va abandonner le séjour d’ici-bas, où il va disparaître parmi les ombres de ce monde inconnu et invisible, sur l’existence duquel le monde est si sceptique. Mais, nous qui croyons fermement à ce monde invisible, nous nous empressons de lui demander avec inquiétude: Quel est l’état de son âme? Hélas! cet homme a joui des plaisirs et des honneurs du monde; il a laissé un nom honorable parmi les hommes; il a modifié ses opinions sceptitiques en avançant en âge; il commençait à croire que l’ordre et la religion sont de bonnes choses, qu’il faut rendre un certain hommage au culte de son pays, et assister parfois à ses cérémonies; mais il n’est encore, malgré cela, selon la parole de notre Sauveur, qu’un sépulcre blanchi. Il est rempli au dedans d’ossements en décomposition et de toutes sortes d’impuretés. Tous les péchés de sa jeunesse, dont il ne s’est jamais repenti, dont il ne s’est jamais lavé, son ancienne mondanité, ses vices, ses antipathies, ses idolâtries, le souillent encore de leur corruption; seulement, ces vieux péchés sont recouverts de plusieurs couches de fautes plus récentes. Son cœur est un séjour de ténèbres; il a été souillé, gouverné, possédé par les esprits du mal; c’est un être sans foi et sans espérance. S’il admet l’existence de quelque vérité, ce n’est chez lui qu’une simple opinion; et s’il jouit d’une sorte de calme et de repos, ce n’est pas la paix du ciel, mais de l’inertie, de l’affaissement et de la dissolution. Son vieil ennemi a écarté loin de lui son bon ange, et en a pris la place; il est assis près de lui, joyeux de sa victoire, et attendant patiemment sa proie. Il ne le pousse pas à de nouveaux péchés, de peur de réveiller sa conscience endormie et d’y porter le trouble; il le laisse parfaitement tranquille; il le laisse s’amuser d’un simulacre de foi, d’une ombre de piété, d’un semblant de culte; il l’aide à se créer un simulacre de religion capable de satisfaire sa raison affaiblie, sachant bien que cette parodie ne doit pas avoir une longue durée, que la mort n’est plus qu’une affaire de temps, et qu’il pourra bientôt l’entraîner avec lui dans sa demeure embrasée.
Moment redoutable! l’heure inévitable est enfin venue; il meurt, il meurt avec calme; ses amis sont édifiés de sa fin. Ils remercient le Seigneur de l’avoir appelé à lui, de l’avoir délivré des peines de la vie et des souffrances de la maladie. «C’était un bon père, disent-ils, un bon voisin; on le regrette sincèrement; il est pleuré par ses nombreux amis.» Ils ajoutent peut-être: «Il est mort avec une parfaite confiance en la miséricorde de Dieu.» De plus, il a manqué de quelque chose qui est au-delà de cette miséricorde; il a manqué de quelque attribut sans lequel il n’y a pas de perfection, et qui n’est pas et ne peut pas être dans le Dieu de toute gloire et de toute sainteté : je veux dire d’une confiance aux promesses de l’Évangile, qu’il n’a jamais partagée, ou qu’il a perdue de très-bonne heure. Puis, après sa mort, de temps à autre, on rappelle son souvenir avec respect ou avec regret, tandis que lui, cependant, — bien que les enfants du monde ne veuillent pas l’entendre dire, qu’ils se récrient, protestent et s’indignent quand on leur insinue une si solennelle vérité, — lui, depuis longtemps il a levé les yeux en haut, étant dans les tourments et enseveli dans l’enfer!
Telle est l’histoire d’un homme dans l’état de nature ou celui de péché, d’un homme pour qui l’Evangile n’a jamais été une réalité, en qui la bonne semence n’a jamais pu germer, sur qui Dieu a vainement répandu sa grâce; d’un homme, enfin, que la grâce n’a jamais pu amener à chercher la face de Dieu et à implorer les faveurs d’un ordre élevé qui nous ouvrent le paradis. Telle est sa triste histoire. Mais je n’ai parlé que d’un pécheur isolé ; hélas! mes chers frères, c’est l’histoire de milliers de personnes; c’est, d’une manière ou d’une autre, l’histoire de tous les enfants du monde. «Dès qu’ils sont nés, dit le sage, ils ont cessé
«d’être; ils sont incapables de montrer aucun signe
«de vertu, et ils sont consumés dans leur méchan-
«ceté.» Qu’ils soient riches ou pauvres, savants ou ignorants, polis ou grossiers, décents et réguliers dans leur conduite ou désordonnés et immoraux, au fond, ils sont tous semblables; ils n’ont point de foi, ils n’ont point d’amour, ils sont impurs ou ils sont orgueilleux, le plus souvent ils sont l’un et l’autre; ils s’entendent très-bien entre eux dans leurs opinions et dans leur conduite; ils s’aperçoivent de cette ressemblance, ils s’en félicitent, et regardent cet accord comme une preuve de la bonté de leur conduite et de la justesse de leurs opinions. Tel arbre, tels fruits. Il n’est pas surprenant que les fruits soient les mêmes quand ils viennent de la même tige, de la même nature non régénérée, non renouvelée. Ils les considèrent comme bons et sains, parce qu’un grand nombre de cœurs donnent les mêmes produits; mais ils rejettent comme odieuse, insupportable et horrible, la pure et céleste doctrine de la révélation, parce qu’elle pèse trop lourdement sur eux. Personne n’aime les mauvaises nouvelles, personne n’accueille avec joie l’arrêt qui le condamne. Le monde, pour se disculper de ses fautes, calomnie la Vérité qui l’accuse.
Mes frères, s’il en est ainsi, ou plutôt si nous croyons fermement, nous autres catholiques, qu’il en est ainsi, car c’est ce dont il est question; si nous le croyons avec une telle fermeté que nous aimerions mieux mourir que d’en douter, y a-t-il lieu de s’étonner de notre conduite et de nous demander à ce sujet de longues explications? Peut-on s’étonner de ce que des hommes tels que nous viennent au milieu d’une population comme celle-ci, où l’erreur religieuse est toute-puissante, où la corruption des mœurs est la cause et la conséquence de cette erreur? Pourquoi s’étonner de ce que nous venons au milieu d’une population qui, en vérité, n’est pas pire que le reste du monde, mais qui n’est certes pas meilleure? Je dis qu’elle n’est pas meilleure, parce qu’elle ne possède pas le trésor de la vérité catholique, et j’ajoute qu’elle n’est pas plus pure, parce qu’elle ne possède pas ce don de grâce qui est le seul capable de détruire l’impureté. Nous venons au milieu d’une population pécheresse, adonnée, j’en suis sûr, à des plaisirs défendus, chargée de crimes et exposée à la perdition éternelle, parce qu’elle ne jouit pas de la présence du Verbe incarné, qui répand dans les cœurs la douceur, la tranquillité et la chasteté. Y a-t-il lieu de s’étonner que nous nous mettions à instruire par nos prédications une population pareille, pour laquelle Jésus-Christ est mort sur la croix, et que nous nous efforcions de la convertir à sa foi et à son Eglise? Est-il nécessaire de demander les raisons qui nous font agir? Est-il nécessaire de nous attribuer des motifs mondains pour expliquer une conduite si naturelle chez ceux qui croient aux avertissements de l’autre vie et à ce qu’elle exige de nous? Mes chers frères, si nous sommes convaincus que notre très-saint Rédempteur a versé son sang pour tous les hommes, n’est-il pas parfaitement simple et naturel que nous, ses serviteurs, ses frères, ses prêtres, nous voyions avec regret son précieux sang être versé en vain, gaspillé pour ainsi dire, en ce qui regarde vos âmes? N’est-il pas naturel que nous tâchions de vous faire partager les bienfaits dont nous jouissons? Est-il nécessaire que des voix s’élèvent pour nous accuser d’être animés d’une vaine ambition, pour nous traiter d’hommes inquiets, avides de pouvoir et d’autorité, rancuniers, partiaux, quand notre empressement et notre zèle ont des motifs si puissants, si influents, si réels? Peut-il y avoir, pour un prédicateur, un plus bel encouragement que la ferme conviction de prêcher la vérité ? Peut-il y avoir un stimulant plus fort à convertir les âmes que la pensée qu’elles sont en état de péché et en péril de mort? Peut-il y avoir un plus grand mobile à attirer les âmes dans le giron de l’Eglise, que la conviction que c’est là le moyen dont Dieu se sert pour opérer le salut de ceux que le monde entretient dans le péché et l’incrédulité ? Admettez seulement que nous croyons ce que nous enseignons (et ce n’est pas vous demander grand’chose, car qu’avons-nous fait qui vous autorise à penser le contraire?), admettez, dis-je, que nous croyons ce que nous professons, et vous comprendrez facilement notre conduite. Nous venons parmi vous parce que nous croyons qu’il n’y a qu’une voie de salut tracée dès le commencement des choses, et que vous ne la suivez pas. Nous venons parmi vous en qualité de ministres de cette grâce extraordinaire de Dieu, dont vous avez besoin; nous venons parmi vous, parce que nous avons reçu nous-mêmes un grand don de Dieu, et que nous voudrions vous en faire partager la jouissance. Il est écrit: «Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.» Or, nous ne voulons pas tenir enveloppées dans un mouchoir les miséricordes et les grâces que Dieu nous a accordées, non pour notre salut seulement, mais aussi pour le salut des autres.
Ce zèle, quelque faible et quelque misérable qu’il soit en nous, a été la vie de l’Eglise, le soutien de ses prédicateurs et de ses missionnaires dans tous les temps. Ce fut ce zèle, ce feu sacré, qui fit descendre Notre-Seigneur du ciel, et c’est ce zèle qu’il tâchait de communiquer à tous ceux qui l’entouraient. «Je suis venu jeter le feu sur la terre,» dit-il, «et qu’est-ce que je désire, sinon qu’il s’allume?» Tel était aussi le sentiment du grand apôtre à qui son Maître apparut pour lui départir ce feu. «Je vous envoie aux Gentils,» lui avait-il dit lors de sa conversion, «pour leur ouvrir les yeux, afin qu’ils se convertissent des ténèbres à la lumière, et du pouvoir de Satan au pouvoir de Dieu.» Et, conformément à cette recommandation, il se mit à leur prêcher de faire pénitence et de se tourner vers Dieu avec de dignes fruits de pénitence; «car,» dit-il, «l’amour de Jésus-Christ nous presse,» et il se faisait «tout à tous pour les sauver tous,» et il supportait tout pour les élus, afin qu’ils pussent obtenir leur salut, qui est en Jésus-Christ, avec la gloire céleste.» Telle est aussi l’ardeur du zèle de ces premiers apôtres, auxquels nous, Anglais, devons notre foi chrétienne. Quel motif les amena de Rome dans cette île lointaine, chez un peuple barbare, à travers mille craintes et mille souffrances, si ce n’est le désir tout-puissant, irrésistible, de sauver ceux qui périssent et d’unir les membres et les esclaves de Satan au corps de Jésus-Christ? Tel a été le secret de la propagation de l’Eglise depuis le commencement; telle en sera la cause jusqu’à la fin. Voilà pourquoi l’Eglise, avec la grâce de Dieu, au grand étonnement du monde, convertit les nations, tandis qu’aucune secte ne peut en faire autant. Voilà pourquoi les missionnaires catholiques pénètrent si courageusement au milieu des tribus les plus sauvages, s’exposent aux plus cruels tourments: c’est qu’ils connaissent le prix de l’âme; c’est qu’ils croient fermement à la réalité du monde à venir; c’est qu’ils aiment tendrement leurs frères sans même les avoir jamais vus; c’est qu’ils frémissent à la pensée des peines éternelles; c’est qu’ils désirent multiplier les fruits de la passion de leur Seigneur et les triomphes de sa grâce.
Quant à nous, mes frères, nous ne sommes pas dignes d’être nommés à côté des évangélistes, des saints et des martyrs; nous venons à vous dans un temps de paix et de civilisation, au milieu d’une société régulière et policée, sous la sauvegarde de ce respect et de cette vénération que, quoi qu’ils en disent, la plupart des Anglais, ou un grand nombre d’entre eux, sentent encore pour la religion de leurs pères, pour cette religion qui a laissé dans ce pays tant de traces de son ancienne puissance. Il ne faut pas une grande dose de zèle ni de charité pour venir à vous sans péril, vous prier de quitter le sentier de la mort et d’entrer dans celui du salut. Il ne faut pas de grands efforts pour cela; il ne faut pas un courage surhumain, il ne faut pas être des saints; il suffit d’avoir la conviction profonde, et nous l’avons, que la religion catholique vient de Dieu, et que toutes les autres religions sont des parodies. Il suffit d’avoir la foi, d’avoir un but unique, un cœur honnête et une manière de s’exprimer claire et précise. Nous venons à vous au nom de Dieu; nous ne vous demandons pas autre chose que de nous écouter; nous n’exigeons de vous que de vouloir bien examiner si ce que nous disons est la parole de Dieu ou non. Cette parole restera avec vous, que nous soyons ou non les prêtres et les prophètes de Dieu. Ce n’est pas trop demander; mais c’est plus que la plupart des hommes ne veulent donner, car ils n’osent pas venir nous entendre; ils sont nos ennemis par préjugé ; ils ont peur des convictions que nous voudrions leur inculquer. Oui! il y en a un certain nombre qui auraient de grandes raisons de venir nous entendre, à qui nous avons le droit d’adresser nos exhortations, qui devraient avoir une certaine confiance en nous, et qui pourtant ferment les oreilles, détournent la tête, et préfèrent s’exposer à perdre la vie éternelle plutôt que d’écouter nos conseils.
Que cette pensée est désolante! Mais vous n’êtes pas, vous ne pouvez pas être de ce nombre. Nous ne vous demandons pas votre confiance, mes frères, car vous ne nous avez jamais vus; nous ne vous demandons pas d’admettre sans examen tout ce que nous avons à vous dire, car nous vous sommes étrangers. Nous vous prions seulement de considérer que vous avez vos âmes à sauver, et nous vous engageons ensuite à juger par vous-mêmes si, Dieu ayant révélé une religion qui doit sauver les âmes, cette religion n’est pas celle que nous vous prêchons.
SECONDE CONFÉRENCE.
Table des matières
NÉGLIGENCE DES APPELS ET DES AVERTISSEMENTS DE LA GRACE.
Le pécheur ne manque jamais de chercher à excuser son péché à ses propres yeux. Il ne peut faire autrement, car l’homme n’agit jamais sans réflexion comme les animaux; il a en lui un don divin que l’on appelle raison, et auquel il doit rendre un compte exact de tous ses actes. Il ne peut agir selon son caprice; quelles que soient ses actions, il doit, pour y trouver une satisfaction, les soumettre à une espèce de règle et de contrôle moral. Ce n’est pas qu’il soit très-difficile dans le choix de ses raisons; quand il est embarrassé d’en trouver une bonne, il se contente de la première venue, car il lui en faut une quelconque. C’est pour cela que nous voyons souvent ceux qui négligent leurs devoirs religieux se mettre à attaquer la conduite des personnes pieuses, ou amis ou ministres de la religion, ou simples fidèles, cherchant à excuser, par ce très-mauvais moyen, leur injustifiable négligence. D’autres, même des catholiques sont dans ce cas, allèguent la distance qui les sépare de l’église ou le nombre de leurs occupations domestiques, pour prouver que, malgré toute leur bonne volonté, il leur est impossible de servir Dieu comme ils le doivent. D’autres déclarent que c’est peine inutile; ils disent être allés souvent à confesse, avoir fait tous leurs efforts pour ne plus commettre de péchés mortels, et être toujours retombés dans les mêmes fautes; c’est pour cela qu’ils renoncent à une tentative qu’ils regardent comme désespérée. D’autres, qui ne sont pas catholiques, prétendent qu’en succombant au péché, ils ne font que céder à leurs impulsions naturelles; que ces impulsions sont irrésistibles, et qu’il ne saurait y avoir de mal à obéir à la nature que Dieu nous a donnée. D’autres, encore plus hardis, repoussant la religion d’une manière absolue, en nient la vérité, méconnaissent l’Eglise, l’Evangile et l’Ancien Testament, et vont même jusqu’à révoquer en doute l’action d’une Providence divine dans le gouvernement de l’humanité. Ils nient audacieusement qu’il y ait après la mort une autre vie; et, avec de pareilles convictions, ils seraient bien insensés s’ils ne s’empressaient pas de chercher leur plaisir ici-bas, et de jouir, autant qu’ils peuvent, de cette misérable vie.
Il y en a d’autres, et c’est à ceux-là que je m’adresse en ce moment, qui cherchent à tranquilliser leur conscience par la pensée que quelque circonstance imprévue viendra les sauver de la perdition éternelle, quoiqu’il s persévèrent à négliger Dieu. Ils se disent que la mort est encore éloignée; qu’il y a bien des chances en leur faveur; qu’ils se repentiront plus tard de leurs fautes, quand ils commenceront à vieillir, comme c’est l’usage; qu’ils ont continuellement l’intention de se repentir; qu’un peu plus tôt, un peu plus tard, ils feront l’examen de leur conscience et rattraperont le temps perdu. S’ils sont catholiques, ils ajoutent qu’en fin de compte, ils mourront avec les derniers sacrements, et que par conséquent ils peuvent vivre sans inquiétude.
Eh bien! ces personnes, mes frères, tentent Dieu; elles mettent sa bonté à l’épreuve; elles le tenteront peut-être trop longtemps, et finiront par s’attirer, non pas des gages de sa clémence, mais des marques non équivoques de sa sévérité et de sa justice. C’est ainsi que les Israélites dans le désert se conduisirent envers le Tout-Puissant. Au lieu d’être pénétrés de respect pour lui, ils se montraient trop libres; ils le traitaient familièrement, cherchaient des excuses, proféraient des plaintes, lui adressaient des reproches, comme si le Dieu éternel eût été une faible créature humaine, comme s’il eût été leur ministre et leur serviteur. Aussi l’historien inspiré nous dit-il que «le Seigneur envoya parmi le peuple des serpents dont la morsure brûlait comme le feu.» C’est à cela que saint Paul fait allusion quand il dit: «Ne tentons pas Jésus-Christ comme quelques-uns d’entre eux le tentèrent, qui furent détruits par les serpents.» Cet avertissement signifie que ceux qui sont trop hardis et impérieux envers le Sauveur tout-puissant, n’obtiendront pas le pardon qu’ils cherchent, mais se trouveront, au contraire, enveloppés dans les replis du vieux serpent, respireront son haleine pestilentielle et mourront sous sa dent. Le serpent apparut en personne à notre bienheureux Sauveur pendant qu’il était sur la terre, et il tâcha de faire succomber le fils du Très-Haut au péché de présomption. Il le plaça sur le pinacle du temple, et lui dit: «Si vous êtes le fils de Dieu, jetez-vous en bas, car il est écrit qu’il a ordonné à ses anges de vous garder, et qu’ils vous soutiendront de leurs mains, de peur que vous ne heurtiez le pied contre quelque pierre.» Mais Notre-Seigneur lui répondit: «Il est écrit aussi: Vous ne tenterez point le Seigneur votre Dieu.» Ainsi, bien des âmes sont tentées de se jeter la tête la première dans l’abîme du péché ; elles se flattent de ne pas arriver à l’enfer qui est au fond, de ne pas se heurter contre ses roches meurtrières, de ne pas être plongées dans ses flammes, parce que les anges et les saints courront à leur secours au moment du dernier péril, ou du moins parce que la miséricorde générale de Dieu ou ses promesses particulières viendront s’interposer entre eux et la mort pour les retirer sains et saufs du précipice. Tel est, mes frères, le péché des hommes dont je vais vous entretenir; ce n’est pas un péché d’incrédulité, ou d’orgueil, ou de désespoir: c’est un péché de présomption.
Je veux constater avec plus de précision le genre de pensées qui préoccupent leur esprit, qui les tranquillisent elles satisfont dans le sein de leur irréligion. Ils se disent: «Je ne puis renoncer au péché à présent; je ne puis abandonner tel ou tel plaisir; je ne puis rompre avec mes habitudes d’intempérance, renoncer à ces gains illicites, quitter ces subordonnés ou ces supérieurs qui m’empêchent d’écouler la voix de ma conscience. Il m’est impossible de servir Dieu maintenant; je n’éprouve pas le désir de me repentir; je n’ai aucun goût pour la religion. Mais cela deviendra plus facile plus tard, et alors il sera aussi naturel d’être religieux et repentant qu’il est naturel de pécher maintenant. J’aurai alors moins de tentations, je rencontrerai moins de difficultés. Les vieillards sont quelquefois pervers, mais ils sont encore plus généralement religieux; ils sont religieux comme par nécessité ; ils jurent un peu, mentent un peu et commettent quelques autres péchés de ce genre; mais enfin ils sont exempts de péchés mortels, et quand la mort les enlève subitement, ils vont en paradis.» Lorsque ces pécheurs éprouvent quelque tentation particulière, ils pensent: «Ce n’est qu’un péché ; je ne l’ai jamais commis, et je ne le commettrai plus de ma vie;» ou bien: «J’en ai commis d’aussi graves autrefois, ce n’est qu’un péché de plus, et il faudra que je me repente un jour ou l’autre. Quand je me repentirai, un péché de plus ou de moins ne changera rien à l’état de mon âme, car il faudra que je me repente de tous mes péchés.» Ils se disent aussi: «Si je suis damné, je ne serai pas le seul; un tel et un tel ne seront-ils pas dans le même cas que moi? Je suis un saint en comparaison d’un tel; il y a des gens qui ont péché cent fois plus que moi et qui, à la fin, se sont repentis.»
Or, mes chers frères, ceux qui se font de pareilles excuses ne savent ni ce qu’est le péché en lui-même, ni ce que sont leurs péchés; ils ne connaissent ni la grièveté ni la multitude de leurs crimes. Il faut donc établir nettement un ou deux points de doctrine qui serviront à mettre cette question dans son vrai jour, et à la faire envisager d’une manière plus juste qu’on n’est accoutumé de le faire. Ces points sont très-simples et très-sensibles; mais ils sont tout à fait oubliés des personnes dont je parle; sans cela, elles ne pourraient pas tranquilliser leur raison et leur conscience avec des excuses et des prétextes aussi frivoles que ceux que je viens de signaler.
Remarquez d’abord que lorsqu’une personne dit: «J’ai commis des péchés tout aussi graves auparavant; » ou bien: «Ce n’est qu’un péché de plus;» ou: «Il faut que je me repente un jour ou l’autre, et alors je me repentirai de tous mes péchés;» lorsqu’elle tient d’autres propos semblables, elle oublie que tous ses anciens péchés sont sous la garde de Dieu et dans le livre du jugement, et que le péché qu’elle commet actuellement n’est pas simplement un péché seul, mais un péché à ajouter à un long catalogue. Cette personne oublie que si ce péché n’en fait qu’un, il n’est pas le second ou le troisième de la série, mais le millième, le dix millième ou le cent millième; il est le dernier d’une longue suite de péchés. Ce n’est pas le premier de ses péchés, c’est le plus récent, et peut-être sera-ce le dernier, c’est-à-dire le péché qui comble la mesure. Le pécheur oublie, s’imagine d’oublier, cherche à oublier, désire oublier tous ses péchés antérieurs, ou il ne se les rappelle que pour se dire qu’il a péché impunément jusque-là, et que, par conséquent, il peut pécher encore sans crainte d’être châtié. Mais tout péché a son histoire; un péché n’est pas un fait isolé : il est la conséquence d’autres péchés commis en pensées ou en actions; c’est la marque d’une habitude invétérée et générale; c’est le symptôme d’une maladie mortelle qui va en empirant, et, de même qu’un brin de paille ajouté à sa charge rompt, selon le proverbe, les reins du cheval, de même notre dernier péché, quel qu’il soit, nous enlève tout espoir de salut et nous prive de notre place dans le ciel. Ainsi, mes frères, sachez-le bien, c’est une ruse diabolique que celle qui vous fait considérer vos péchés un à un, tandis que Dieu les voit dans leur ensemble. «Signasti quasi in sacculo delicta mea,» dit le saint homme Job. «Vous avez scellé mes péchés comme dans un sac,» et un jour ils seront tous comptés. Les péchés isolés sont comme ces coups de pinceau que le peintre donne l’un après l’autre sur sa toile; ils sont comme les pierres que le maçon empile et cimente ensemble pour construire une maison. Les coups de pinceau, les pierres s’unissent et finissent par former un tout, tendent à un but et doivent achever une œuvre.
Allez, mes frères, commettez le péché auquel Satan vous invite, et que vous considérez à part, isolément; regardez-le, comme Eve regardait le fruit défendu; déclarez-le léger et de peu d’importance, et peut-être vous apercevrez-vous trop tard que ce péché est la dernière pierre du faîte de l’édifice d’iniquité qui s’élève en souvenance devant Dieu, et qui comble la mesure de vos crimes. «Achevez donc,» dit Notre-Seigneur aux Pharisiens, «de remplir la mesure de vos pères.» La colère qui fondit sur Jérusalem n’était pas allumée seulement par les péchés du jour où Notre-Seigneur parut, bien qu’en ce jour fût commis le plus horrible de tous les crimes: le rejet de Jésus-Christ. Le péché de ce jour-là n’était que le couronnement d’une longue série de crimes. De même, à une époque plus reculée, à l’époque d’Abraham, avant que le peuple de Dieu eût pris possession de la terre promise, les païens qui habitaient ce pays étaient adonnés à des péchés odieux et énormes; cependant ils n’en furent pas chassés tout de suite, et Abraham n’y fut pas encore conduit. Pourquoi cela? Parce que les miséricordes de Dieu à leur égard n’étaient pas épuisées. Il continua d’accorder sa grâce à ce peuple abandonné, et attendit son repentir. Mais il prévit qu’il attendrait en vain, et que viendrait aussitôt l’heure de la vengeance. C’est à quoi il fit allusion, quand il dit qu’il ne donnerait pas le pays de Canaan de suite à son peuple, «parce que la mesure des iniquités des Amorrhéens n’était pas encore remplie.» Elles remplirent la mesure une centaine d’années plus tard, et alors les Israélites entrèrent avec ordre d’exterminer les Amorrhéens par le glaive. Vous connaissez l’histoire de l’impie Balthasar. Au milieu de son superbe festin, pendant qu’il était plein de vin, il se fit apporter les vases sacrés d’or et d’argent appartenant au temple de Jérusalem, qui avaient été transférés à Babylone après la prise de la cité sainte; il se fit apporter ces vases afin d’y boire du vin avec ses nobles, ses femmes et ses concubines. En ce moment on vit paraître des doigts semblables à ceux d’une main d’homme, qui tracèrent sur les murs de la salle du banquet l’arrêt de mort du roi et de son royaume. Cette inscription disait: «Dieu a compté les jours de votre règne, et il en a marqué l’accomplissement; vous avez été pesé dans la balance, et vous avez été trouvé trop léger.» Ce malheureux prince n’avait tenu aucun compte de ses péchés. De même qu’un dissipateur ne s’inquiète pas de ses dettes, il poursuivait sans remords le cours de ses cruautés, de ses iniquités, de ses abominations et de ses insultes envers la majesté divine. Enfin, la miséricorde de Dieu se lassa, et la coupe de la colère se remplit. L’heure de Balthasar arriva; il commit un péché de plus, qui fit déborder la coupe. La vengeance céleste l’atteignit, le frappa, et il fut retranché d’entre les vivants.
Il n’est pas nécessaire, mes frères, que le dernier péché commis soit un grand péché, un péché plus grand que ceux qui l’ont précédé ; il peut être moins grave. Il y avait un homme riche, dont parle notre Sauveur, qui se disait à lui-même en voyant que ses moissons étaient abondantes: «Que ferai-je? car je n’ai pas de lieu où mettre mes récoltes. Je démolirai mes greniers, j’en construirai de plus grands et je dirai à mon âme: Mon âme, tu as des provisions en réserve pour plusieurs années; repose-toi, mange, bois et réjouis-toi.» Il fut emporté cette nuit même. Le péché qu’il venait de commettre n’était pas très-extraordinaire, et certainement ce n’était pas le premier; mais c’était le dernier d’une longue série d’actes d’arrogance et d’oubli de Dieu. Il n’était pas plus grave que ceux qui l’avaient précédé ; mais il comblait la mesure. De même encore, le père du roi impie dont je viens de parler, Nabuchodonosor, après avoir pendant une année négligé les avertissements du prophète Daniel, qui l’invitait à dépouiller son orgueil et à se repentir, dit un jour, en se promenant dans le palais de Babylone: «N’est-ce pas là cette grande Babylone dont j’ai fait le siége de mon royaume, que j’ai bâtie dans la grandeur de ma puissance et dans l’éclat de ma gloire?» Il avait à peine achevé ces mots, que la justice divine fondant sur lui le frappa d’un mal étrange et nouveau qui le priva de toutes ses facultés, qui le réduisit à manger du foin, comme les bœufs, et à vivre dans les champs, comme les animaux. Son dernier mouvement d’orgueil n’était peut-être pas plus coupable que ceux de l’année qui avait précédé, mais il comblait la mesure, et c’est pour cela qu’il fut puni.
Non, mes frères, vous ne pouvez juger si vous abusez de la patience de Dieu, si vous dépassez la limite de sa miséricorde, parce que le péché que vous commettez dans le moment vous paraît peu grave. Le dernier péché commis n’est pas toujours le plus grand. D’ailleurs vous ne pouvez calculer quel sera votre dernier péché, d’après le nombre de ceux qui l’ont précédé, car ceci varie selon les personnes. Ce point mérite une attention sérieuse. Il se peut que vous soyez perdu sans retour pour avoir commis un ou deux péchés seulement, tandis que d’autres qui en ont commis plus que vous ne sont pas damnés. Il est impossible d’assigner la cause de cette différence. Il est certain que Dieu, qui se montre miséricordieux envers tous les hommes et qui accorde sa grâce à tous, est plus miséricordieux pour les uns que pour les autres, donne des grâces plus abondantes aux uns qu’aux autres. Il en accorde à tous une part suffisante pour opérer leur salut, et beaucoup plus qu’ils n’en pourraient attendre, car ils n’ont pas le droit de rien exiger de lui; cependant il en donne plus aux uns qu’aux autres. Il nous apprend lui-même que si les habitants de Tyr et de Sidon avaient vu les miracles opérés à Corozaïn, ils auraient fait pénitence et se seraient tournés vers lui. Ce n’est qu’en nous pénétrant bien de cette vérité que nous parviendrons à nous faire une idée juste du péché en lui-même, et de ce qu’on a à attendre en vivant dans l’habitude de le commettre. De même que Dieu détermine la taille, la disposition d’esprit, la durée de la vie de chaque individu, et qu’il varie ces dons pour chacun de nous selon sa volonté ; de même qu’il accorde aux uns un jour d’existence seulement, tandis qu’il donne aux autres une vie de quatre-vingts ans, ainsi il punit les uns à leur premier péché, et les autres seulement à leur quatre-vingtième. La raison de cette différence nous est inconnue; mais elle n’est pas plus étonnante qu’une foule de faits analogues qui se passent journellement sous nos yeux dans la société. Deux hommes sont condamnés pour crime; l’un est gracié, l’autre subit sa peine; et ceci arrive lorsqu’il n’y a pas lieu d’établir la moindre différence entre le crime de l’un et celui de l’autre, lorsque les motifs, quels qu’ils soient, qui invitent à agir envers l’un autrement qu’envers l’autre sont entièrement indépendants des coupables eux-mêmes. Vous avez entendu parler de l’usage qui existait autrefois de décimer les rebelles après les avoir faits prisonniers; on en exécutait un sur dix, et on laissait la vie aux autres. Les jugements de Dieu sont conformes à cet usage, sans que nous puissions en comprendre la raison. Il n’est pas obligé d’épargner les coupables; il a le droit de les condamner tous, et cependant il ne le fait pas. Je vous présente ces observations pour vous montrer que nos idées de justice ici-bas n’empêchent pas d’agir diversement selon les personnes. Le Créateur laisse aux uns le temps de se repentir, aux autres il envoie une mort subite. Il permet à ceux-ci de mourir avec les sacrements; d’autres meurent sans l’assistance d’un prêtre pour recevoir leur acte de contrition et leur donner l’absolution. Le premier reçoit son pardon et monte au ciel; l’autre va au séjour des peines éternelles. Personne ne peut savoir quelle fin lui est réservée; personne ne peut nous prédire si nous aurons le temps de nous repentir de nos fautes; et si nous en avons le temps, qui nous garantit que nous aurons un élan d’amour pour notre Dieu, ou un prêtre à notre portée pour nous donner l’absolution? Nous avons peut-être commis moins de péchés que notre voisin; mais ce voisin est peut-être prédestiné à la pénitence finale et à la jouissance du règne de Jésus-Christ, tandis que nous, nous serons peut-être punis avec l’esprit malin.
Oui, bien des âmes ont été retranchées de ce monde et envoyées en enfer pour leur premier péché. Tel fut le sort des anges rebelles, ainsi que nous l’apprennent les théologiens. Ils perdirent leur premier état et devinrent des démons pour leur première faute, un péché de pensée, un simple acte consenti d’orgueil. Les saints et les personnes pieuses rapportent des exemples d’hommes et même d’enfants qui, après avoir blasphémé ou commis un premier péché mortel, furent immédiatement frappés de mort. On trouve dans l’Écriture un certain nombre de ces faits, c’est-à-dire des exemples de châtiment terrible pour un seul péché, sans égard à la vertu ni au mérite général de celui qui le commettait. Adam, pour une seule faute, légère en apparence, pour avoir mangé du fruit défendu, fut chassé du paradis et entraîna toute sa postérité dans sa ruine. Les Bethsamites regardèrent l’arche du Seigneur, et plus de cinquante mille d’entre eux furent exterminés à cause de ce seul péché. Oza porta la main à l’arche, comme pour l’empêcher de tomber, et il fut frappé de mort sur le lieu même, en punition de son audace. L’homme de Dieu venu de Juda mangea du pain et but de l’eau à Bethel, contrairement au commandement du Tout-Puissant, et fut, en conséquence de ce crime, tué par un lion à son retour. Ana-nie et Saphire dirent un mensonge, et tombèrent morts presque aussitôt qu’ils l’eurent prononcé. Qui sommes-nous pour que Dieu attende notre repentir plus longtemps, quand il n’a pas attendu pour d’autres, et qu’il a frappé des pécheurs qui avaient moins péché que nous?
O mes chers frères, ces pensées présomptueuses ne se présenteraient pas à notre esprit si nous avions une notion exacte de la malignité du péché, considéré en lui-même. Nous sommes des criminels, nous ne pouvons être juges dans notre propre cause. Nous sommes infatués de nous-mêmes; nous prenons notre défense, nous nous familiarisons avec le péché, et, par orgueil, nous ne voulons pas nous avouer perdus. C’est par toutes ces raisons réunies que nous ne savons pas au juste ce que sont le péché, le châtiment et la grâce. Nous ne savons pas ce que c’est que le péché, parce que nous ignorons ce que c’est que Dieu, car on ne peut se former une juste idée de son énormité que lorsqu’on connaît Dieu. Il n’y a que les gloires de Dieu, ses perfections, sa sainteté, sa majesté, sa beauté, qui puissent, par leur contraste, nous apprendre à connaître le péché ; et comme nous ne voyons pas Dieu ici-bas, nous ne pouvons avoir une idée exacte du péché. Il faut donc, en attendant de le contempler dans le ciel, que nous croyions par la foi ce que Dieu nous dit du péché. Mais, même dans le ciel, nous ne pourrons condamner le péché que dans la mesure où il nous sera donné de voir et de louer Dieu. Celui-là seul qui peut comprendre Dieu est capable d’apprécier le péché. Celui qui connaissait le Père de toute éternité d’une manière parfaite, montra ce qu’il pensait du péché quand il résolut de se faire homme: celui-là seul jugea le péché dans toute l’étendue de sa malignité. Celui qui, quoique Dieu, consentit à souffrir des peines inconcevables d’âme et de corps pour racheter le péché, est seul en état de dire ce que c’est que le péché. Recevez sa parole, ou plutôt ses actes, comme la preuve de cette terrible vérité, qu’un seul péché mortel suffit pour vous séparer de Dieu à tout jamais. Descendez dans la tombe avec un seul péché dont vous ne vous soyez pas repenti, que Dieu ne vous ait pas pardonné, et ce péché vous entraînera en enfer. Vous pouvez avoir la certitude qu’il sera la cause de votre ruine. Ce peut être votre centième péché, comme votre premier: n’importe, un seul péché suffit pour vous perdre. Cependant, plus vous en aurez commis, plus vous serez puni. Il n’est pas nécessaire que vous ayez péché autant que vous l’auriez désiré pour périr éternellement. Il y a des pécheurs qui perdent ce monde et l’autre; ils embrassent le parti de la révolte, et en retirent, non les bénéfices, mais la mort.
Ou bien, supposez que la colère de Dieu ralentira son cours, et que vous aurez le temps d’accroître le nombre de vos péchés: cela ne servira qu’à rendre plus sévère le châtiment qui vous est réservé. Dieu est terrible quand il parle au pécheur; il est plus terrible quand il contient sa colère. Il est plus à redouter encore quand il garde le silence et qu’il laisse amasser sa vengeance. Hélas! il y a des pécheurs auxquels est accordée une longue vie, une vie heureuse qu’ils passent dans l’oubli de Dieu, sans avoir songé à ce qui les attend à la fin de leur carrière, avant l’heure où l’irrévocable sentence est prononcée. La vie de ces hommes-là s’écoule en silence, d’une manière tranquille et gaie, comme les eaux d’un fleuve avant d’arriver à l’abîme où elles tombent en torrents. «Ils n’ont point part aux travaux des hommes, et n’éprouvent point les fléaux auxquels les autres hommes sont exposés. » «Ils sont remplis des biens renfermés dans vos trésors; ils ont de nombreux enfants, et ils ont légué ce qu’il leur restait de bien à leurs petits-enfants.» «Leurs maisons sont en sûreté et en paix, et la verge de Dieu ne s’étend pas sur eux. Leurs petits-enfants avancent comme un troupeau, et leurs enfants sautent dans la danse. Ils prennent le tambour et la harpe, et se réjouissent au son de l’orgue. Ils passent leurs jours dans le plaisir, et en un instant ils descendent en enfer.» C’est ce qui arriva aux habitants de Jérusalem, quand Dieu les eut abandonnés, bien qu’ils parussent plus heureux que jamais. Le roi Hérode venait de rebâtir le Temple, dont les marbres étaient d’une dimension et d’une beauté extraordinaires; le saint édifice s’élevait brillant et éblouissant aux rayons du soleil. Les disciples du Seigneur l’invitèrent à le regarder, mais il ne vit dans ce monument que le sépulcre blanchi d’un peuple réprouvé, dont il annonça la chute. «Voyez-vous toutes ces choses?» leur dit-il; «en vérité, je vous le dis, tout ce que vous voyez ici sera tellement détruit, qu’il n’y restera pas pierre sur pierre;» et il regarda la ville et pleura sur elle, en disant: «Si tu reconnaissais au moins en ce jour ce qui peut t’apporter la paix 1 Mais maintenant tout cela est caché à tes yeux!» En effet, son châtiment lui était inconnu; car des millions de personnes se pressaient à la fête annuelle de la ville coupable. Sa fin paraissait éloignée, et sa destruction ne semblait devoir venir qu’à une époque très-reculée dans l’avenir, lorsque déjà elle était résolue et imminente.
O changement, changement effrayant que celui qui s’opère, mes frères, quand la fatale sentence est prononcée, quand la vie mortelle finit, et que la mort éternelle commence! Le pauvre pécheur s’est tellement accoutumé au péché, il y a succombé si longtemps, qu’il a entièrement oublié avoir commis des péchés dont il devait se repentir. Il a fini par ne plus songer qu’il est dans un état d’inimitié envers Dieu. Il ne cherche plus à s’excuser comme il faisait au commencement. Il vit dans le monde et ne croit pas aux sacrements. Il n’a aucune confiance dans les prêtres quand il en rencontre. Peut-être il n’a jamais entendu parler de la religion catholique qu’avec insulte, et il n’en a jamais parlé lui-même qu’en la tournant en ridicule. Le soin de sa famille et de ses affaires absorbe toutes ses pensées; et s’il songé à la mort, c’est avec répugnance, avec tristesse, parce que la mort est ce qui doit le séparer de ce monde; mais il y songe sans effroi, car il ne croit pas à l’autre vie. Il a toujours joui d’une bonne et vigoureuse santé, et n’a jamais été malade. Il est d’une famille où l’on vit jusqu’à un âge très-avancé ; il compte donc sur de longs jours et croit avoir du temps devant lui. Ses amis le précèdent au tombeau; leur mort lui inspire plus de mépris pour leur néant que de peine de les perdre. Il vient de marier une de ses filles et d’établir un de ses fils. Il se dispose à se retirer du monde, mais il est embarrassé de savoir comment il passera son temps dans la retraite. Il se met donc à réfléchir sur. sa position, et, jetant un regard dans l’avenir, il a des doutes sur bien des choses; mais il croit fermement que le Créateur est la bonté, la clémence même, et il s’irrite, il se fâche quand on lui parle des peines éternelles. Bercé de ces idées, il vit encore quelques mois, ou quelques années; enfin le délai qui lui était accordé expire, le terme de ses jours est arrivé. Le temps s’est écoulé sans bruit et à son insu; la mort le surprend comme un voleur de nuit; sa dernière heure sonne, il est enlevé de ce monde.
Mais peut-être il était catholique, et il a fait servir à sa ruine les grâces que Dieu lui avait accordées pour opérer son salut. Il a compté sur les sacrements, sans chercher à se mettre dans les dispositions requises pour les recevoir. Il y eut un temps où il négligeait complètement ses devoirs religieux; mais plus tard il éprouva le désir de se réconcilier avec son Créateur. Alors il prit l’habitude de se confesser et de communier à des intervalles réguliers. Il se présenta au tribunal de la pénitence, avoua ses péchés au confesseur; le prêtre fut obligé de recevoir sa confession, qui était très-défectueuse, sans se douter de son inexactitude, et ne vit aucune raison de refuser l’absolution à son pénitent. Celui-ci s’en retourna absous autant que les paroles sacramentelles peuvent le faire. Puis, quand revint l’époque où il avait coutume de se confesser, il s’adressa de nouveau au prêtre, se confessa encore et reçut, comme par le passé, une absolution de pure forme. Il tomba malade, reçut les derniers sacrements et les derniers rites de l’Église, et cependant il est perdu. Il est perdu, parce que son cœur ne s’est jamais donné réellement à Dieu; parce que si pour un temps il a eu un faible dégré de contrition, ces sentiments étaient passagers et ont cessé immédiatement après sa première ou sa seconde confession. Il s’est habitué à recevoir les sacrements sans le moindre repentir; il s’est accoutumé à se tromper lui-même et à négliger ses péchés les plus importants et les plus graves; il a même fini par se persuader que ses faiblesses n’étaient pas des péchés, ou du moins qu’elles n’étaient pas des péchés mortels. Il en a passé plusieurs sous silence, et sa confession est devenue aussi défectueuse que sa contrition. Mais, par cette misérable apparence de religion, il est parvenu à endormir, à paralyser sa conscience, et il a continué d’agir ainsi pendant des années, ne faisant jamais une bonne confession et recevant le sacrement de la communion en état de péché mortel, jusqu’à ce qu’enfin il est tombé malade. Alors on lui a apporté le saint Viatique et l’huile de l’extrême-onction. En les recevant, il a commis un dernier sacrilège. Puis, ainsi chargé de crimes, il a comparu devant Dieu.
Oh! quel moment terrible que celui où la pauvre âme pécheresse, en revenant à elle, se trouve tout à coup devant le tribunal de Jésus-Christ! Quel moment cruel lorsque, accablée des fatigues du voyage, éblouie par l’éclat des magnificences qui l’entourent, étourdie par la nouveauté de sa situation, incapable de comprendre où elle est, elle entend la voix de l’esprit accusateur qui énumère tous les péchés qu’elle a commis dans sa vie, péchés qu’elle a oubliés ou qu’elle s’est pardonnés complaisamment, et qu’elle n’a pas voulu considérer comme des péchés, bien qu’elle se doutât de leur caractère! Quel moment que celui où elle entend énumérer toutes les grâces de Dieu qu’elle a dédaignées, tous les avertissements qui lui ont été donnés et dont elle n’a pas tenu compte, tous les jugements par lesquels Dieu lui a parlé et qu’elle n’a pas voulu comprendre; où cet esprit impitoyable expose comment l’âme pécheresse s’est perdue, comment elle s’est engagée dans la voie du péché, comment elle s’y est affermie et y a persévéré, comment son péché s’est engendré, a germé, a pris racine, a grandi, a poussé des feuilles et des rameaux, a porté des fruits, comment enfin la plante d’iniquité a acquis tout son développement et est arrivée à maturité pour sa condamnation! Oh! moment plus terrible, plus épouvantable encore, lorsque le juge prend la parole, livre l’âme coupable aux geôliers de l’enfer; jusqu’à ce qu’elle ait payé la dette infinie qui la condamne! «C’est impossible! s’écrie-t-elle. Quoi! moi, je serais perdue! je serais privée à tout jamais de paix et d’espérance! Non, ce n’est pas de moi que le juge a voulu parler! Il y a erreur; Jésus-Christ, mon Sauveur, tendez-moi votre main, je demande une minute pour m’expliquer. Je m’appelle Démas, je suis Démas, et non Judas, ou Nicolas, ou Alexandre, ou Philète, ou Diotrèphes. Quoi! moi condamné aux peines éternelles! Moi! c’est impossible, cela ne saurait être!» Et la pauvre âme se tord, lutte et se débat sous les griffes du démon puissant qui l’a saisie, et dont chaque étreinte lui cause des souffrances inouïes. «O supplice atroce!» s’écrie-telle avec désespoir et colère, comme si la sévérité du châtiment en prouvait l’injustice. «Encore un! un troisième! Je ne puis en supporter davantage! Arrêtez! horrible démon; lâchez-moi, je suis un homme, et non pas un être comme vous; je ne suis pas fait pour être votre pâture ou votre jouet! Je n’ai jamais été en enfer; je ne sens ni le soufre, ni le charnier comme vous! J’ai des sentiments humains; je connais ma religion; j’ai une conscience; j’ai un esprit cultivé ! je suis versé dans les sciences et dans les arts; je me suis formé le goût par la lecture des grands écrivains; j’avais un cœur sensible aux beautés de la nature; je suis philosophe, ou poëte, ou habile observateur des hommes; je suis un héros, ou un homme d’Etat, ou un orateur, ou un homme d’esprit et d’imagination. Bien plus, je suis catholique; je ne suis pas un protestant non régénéré ; j’ai reçu la grâce du Rédempteur; j’approchais des sacrements d’une manière régulière tous les ans; j’ai été élevé dans la foi catholique dès ma naissance; je suis fils des martyrs, je suis mort en communion avec l’Église; rien de ce que j’ai été, de ce que j’ai vu, n’a jamais eu de ressemblance avec vous, ni de rapport avec les flammes et l’odeur fétide que vous exhalez: ainsi, ô ennemi des hommes, je vous défie, soyez maudit!»
Hélas! pauvre âme! — Et pendant qu’elle lutte ainsi contre le sort qu’elle s’est attiré et qu’elle mérite si bien, pendant qu’elle se révolte contre les compagnons qu’elle s’est choisis, son nom est peut-être solennellement célébré dans ce monde, où son souvenir est religieusement conservé et honoré par ses amis. On n’a pas oublié la facilité avec laquelle le défunt s’exprimait, l’abondance de ses pensées, sa sagacité, sa sagesse. On parle de lui de temps à autre; on invoque son opinion comme une autorité ; on cite ses paroles; peut-être même lui a-t-on érigé un monument et a-t-on écrit son histoire. «Quel esprit vaste et profond! quelle étonnante faculté d’éclairer les questions les plus obscures, de coordonner, de concilier les idées ou les faits les plus contradictoires!» «Quel admirable discours il a prononcé en telle ou telle occasion! J’étais présent, et je ne l’oublierai jamais!» Ou bien on fait allusion à lui en disant: «C’était l’opinion d’un homme d’un grand sens;» ou «un homme d’un grand mérite, que quelques - uns d’entre nous ont connu;» ou «un de mes meilleurs amis, qui n’est plus, avait pour habitude de faire ainsi;» ou «on n’a jamais vu son égal; personne n’était aussi juste dans ses remarques, plus gai, plus varié dans sa conversation, plus réservé, plus modeste dans sa manière de présenter son avis;» ou «j’ai été assez heureux pour le voir une fois quand j’étais enfant;» ou «c’était un véritable bienfaiteur de son pays et de l’humanité ; ses découvertes sont si belles!» ou «sa philosophie est si profonde!»
O vanité ! vanité des vanités, tout est vanité ! A quoi servent cette gloire, cette renommée, ces regrets? Son âme est en enfer. O fils des hommes! pendant que vous parlez ainsi, son âme commence à subir les tourments que son corps partagera bientôt à son tour, et qui n’auront point de fin.
Vanité des vanités! misère des misères! ils ne nous écoutent pas! ils ne nous croient pas! Nous ne sommes qu’un petit groupe, et ils sont beaucoup. Les plus nombreux ne veulent pas croire aux paroles de quelques-uns. O misère des misères! il meurt tous les jours des milliers de personnes qui se réveillent devant la colère éternelle de Dieu! Jetant alors un coup d’œil rétrospectif sur les jours de leur existence terrestre; elles les trouvent courts et mauvais; elles condamnent et réprouvent les raisonnements sur lesquels elles s’appuyaient, et dont l’événement a prouvé la fausseté. Elles maudissent l’insouciance avec laquelle elles ont différé de se repentir. Elles sont tombées sous les coups de la justice de celui sur la miséricorde duquel elles croyaient pouvoir compter. Et cependant leurs amis, leurs compagnons, marchent sur leur trace, et bientôt ils iront les joindre. La nouvelle génération se berce des mêmes illusions que celle qui l’a précédée. Le père ne pouvait pas croire que Dieu voulût le punir; le fils a les mêmes idées. Le père se révoltait quand on lui parlait des peines éternelles; le fils grince des dents ou sourit dédaigneusement. Le monde se louait et s’admirait il y a trente ans; il se louera et s’admirera encore dans le même nombre d’années. Ainsi s’écoule le temps, ainsi passent les générations; des milliers d’êtres se jouent de l’amour de Dieu, tentent sa justice, et, pareils au troupeau de pourceaux, ils courent avec impétuosité vers l’abîme. O Dieu tout-puissant! ô Dieu d’amour! c’en est trop! Ton doux fils Jésus sentit son cœur se briser quand il jeta les yeux sur le spectacle lamentable de la misère de l’homme. Ce fut elle qui le fit mourir, comme il mourut pour elle. Nous aussi, nous souffrons profondément, dans une autre mesure, quand nous voyons cette misère. Nos yeux se mouillent de larmes, nos cœurs se serrent, notre tête se trouble. O tendre cœur de Jésus! pourquoi ne veux-tu pas mettre un terme à ce nombre toujours croissant de péchés et de douleurs? Quand repousseras-tu le démon dans son enfer, et fermeras-tu l’ouverture de l’abîme, afin que tes élus puissent se réjouir en toi, oubliant le souvenir de ceux qui meurent dans leur endurcissement? Oh! par ces cinq plaies de tes mains, de tes pieds et de ton côté, — sources éternelles de miséricorde, d’où l’abondance de l’éternelle Trinité coule toujours fraîche, toujours puissante, toujours bienveillante pour ceux qui te cherchent, — si le monde doit durer encore, amasses-y du moins une ample moisson, recueilles-y une plus nombreuse foule d’âmes à mettre dans ton grenier, afin que ces derniers temps surpassent les premiers sous le rapport de la sainteté, de la gloire et des triomphes de ta grâce!
«Deus misereatur nostri et benedicat nobis. Que Dieu ait pitié de nous et nous bénisse; qu’il fasse luire sur nous la lumière de son visage, et qu’il nous fasse miséricorde, afin que nous connaissions votre voie sur la terre, et que le salut que vous avez promis soit connu de toutes les nations. Que les hommes vous louent, ô mon Dieu! que tous les peuples vous bénissent; que les nations se réjouissent et tressaillent d’allégresse, parce que vous jugez les peuples dans l’équité et que vous conduisez avec droiture les nations sur la terre. Que Dieu, que notre Dieu nous bénisse, qu’il nous comble de ses bénédictions, et que son nom soit redouté jusqu’aux extrémités de la terre!»
TROISIÈME CONFÉRENCE.
Table des matières
LES HOMMES NE SONT PAS DES ANGES. — LE PRÊTRE DE L’ÉVANGILE.
Quand Jésus-Christ, le grand prophète, le grand prédicateur, le grand missionnaire, est venu en ce monde, il y est venu de la manière la plus sainte, la plus auguste et la plus glorieuse. Quoiqu’il soit venu sur la terre dans l’humiliation et pour souffrir, quoiqu’il ait vu le jour dans une étable et qu’il ait été couché dans une crèche, il est né du sein d’une mère immaculée, et, sous la forme d’un enfant, il brillait d’une lumière céleste. La sainteté a marqué chaque trait de son caractère et chaque circonstance de sa mission. L’ange Gabriel a annoncé son incarnation; une vierge l’a conçu, une vierge l’a porté dans son sein, une vierge l’a allaité. Son père nourricier fut le pur et saint homme Joseph; les anges ont proclamé sa naissance; une étoile lumineuse en répandit la nouvelle parmi les Gentils. L’austère saint Jean-Baptiste marcha devant sa face, et une foule de pénitents confessèrent leurs péchés, et, couverts de vêtements blancs et radieux de grâce, le suivirent partout où il alla. De même que, dans le ciel, le soleil brille à travers les nuages et se trouve ensuite réfléchi dans le paysage, ainsi, quand l’éternel soleil de justice se leva sur la terre, il changea la nuit en jour, et son éclat fit briller toutes choses.
Il vint et s’en alla. Mais comme il était venu pour introduire dans le monde une nouvelle et dernière alliance de grâce, il laissa à sa place, derrière lui, des apôtres, des maîtres, des missionnaires. — Bien alors, direz-vous, mes frères, puisque tout, à la venue de Jésus, était si glorieux autour de lui, ses serviteurs, ses représentants, ses ministres doivent, en son absence, être tels qu’il fut lui-même. Comme il fut sans péché, ils doivent être sans péché ; comme il était le Fils de Dieu, ils doivent au moins être des anges. Vous direz que des anges seuls peuvent être choisis pour cette charge élevée; que des anges seuls sont dignes de prêcher la naissance, les souffrances, la mort d’un Dieu.
Vous ajouterez, mes frères, que ces anges pourraient avoir à cacher leur éclat comme leur Seigneur et leur maître s’était déguisé avant eux; qu’ils pourraient se présenter, comme sous l’ancienne loi, avec la forme humaine; malgré cela, ils ne pourraient être des hommes, s’ils devaient être les prédicateurs de l’Évangile éternel et les dispensateurs de ses mystères. S’ils doivent sacrifier comme Notre-Seigneur a sacrifié ; s’ils doivent continuer, renouveler, appliquer le sacrifice même qu’il a offert, prendre dans leurs mains la victime, qui est Jésus-Christ lui-même, lier et délier, bénir et excommunier, recevoir les confessions de son peuple et donner à ses enfants l’absolution de leurs péchés, leur enseigner la voie de la vérité et les guider dans le sentier de la paix; s’ils doivent, dis-je, faire ces choses, qui est capable de les accomplir, si ce n’est un habitant de ces royaumes à jamais bénis, dont le Seigneur est la lumière toujours radieuse?
Et cependant, mes frères, il arrive qu’il a délégué, pour remplir le ministère de réconciliation, non des anges, mais des hommes; pour vous prêcher, il vous a envoyé vos frères, non des êtres d’une nature inconnue et d’un sang étranger, mais formés de vos os et de votre chair. «Hommes de Galilée, pourquoi regardez-vous fixement vers le ciel?» — Tel est le style, le ton sur lequel les anges parlent aux hommes, même quand ceux-ci sont des apôtres; c’est le ton de ceux qui, n’ayant jamais péché, parlent de la hauteur de leur perfection aux hommes qui ont commis des fautes. Mais tel n’est pas le langage de ceux que Jésus-Christ a envoyés, car ce sont vos frères qu’il a choisis, et personne autre; ils sont fils d’Adam, fils de votre nature, les mêmes que vous en nature, et en différant seulement par la grâce. Ils sont hommes comme vous, exposés aux tentations, aux mêmes combats intérieurs et extérieurs. Ils ont, comme vous, le monde, la chair et le démon pour ennemis mortels. Ils ont le même cœur humain et capricieux, différant seulement du vôtre en ce que la grâce de Dieu l’a changé et le gouverne. Les choses sont ainsi: ce ne sont pas des anges venus du ciel qui vous parlent, mais des hommes que la grâce, que la grâce seule rend différents de vous. Écoutez l’Apôtre. Quand les Lycaoniens, voyant le miracle qu’il venait d’opérer, voulaient lui offrir des sacrifices, à lui et à saint Barnabé, des sacrifices comme à des dieux, il se précipita au milieu d’eux et s’écria: «O mes amis? que voulez-vous faire? Nous ne sommes que des hommes comme vous;» ou, suivant l’expression plus énergique du grec, «Nous avons les mêmes infirmités que vous.» Il dit encore, en écrivant aux Corinthiens: «Nous ne nous prêchons pas nous-mêmes, mais nous prêchons Jésus-Christ Notre-Seigneur; et, quant à nous, nous nous regardons comme vos serviteurs pour Jésus, parce que le même Dieu qui a commandé que la lumière sortît des ténèbres est celui qui a fait luire sa clarté dans nos cœurs, afin que nous puissions éclairer les autres par la connaissance de la gloire de Dieu, selon qu’elle paraît en Jésus-Christ. Or, nous portons ce trésor dans des vases de terre.» Et plus loin, il dit de lui-même: «De peur que la grandeur de mes révélations ne me causât de l’élèvement, Dieu a permis que je ressentisse dans ma chair un aiguillon qui est l’ange et le ministre de Satan, afin que je ne m’élève point.» Tels sont, mes frères, vos ministres, vos prédicateurs, vos prêtres. Ils ne sont ni des anges ni des saints, quoiqu’ils ne soient pas à comparer aux pécheurs d’habitude; mais des hommes qui eussent été pécheurs, si la grâce de Dieu n’était venue à leur aide, et qui, quoique, par la miséricorde de Dieu, en voie d’être des saints dans l’autre monde, vivent néanmoins ici-bas au milieu des infirmités, des tentations, et n’ont d’espoir de persévérer jusqu’à la fin qu’en la grâce de Dieu, qu’ils n’ont pas méritée.
Quelle étrange, quelle frappante anomalie! Tout est parfait, céleste, glorieux dans la nouvelle alliance que Dieu nous a apportée, excepté la personne de ses ministres. Lui, trois fois saint, trois fois haut, habite sur nos autels en une lumière inaccessible, et les anges y sont prosternés devant lui. Il choisit, parmi les substances et les formes visibles, ce qu’il y a de plus pur pour le représenter et le contenir. La plus belle fleur de farine et le vin du premier choix sont pris comme les symboles extérieurs de sa présence; les mots les plus sacrés et les plus solennels sont employés dans la cérémonie du sacrifice. L’autel et le sanctuaire sont ornés avec décence ou splendeur, suivant que nos moyens le permettent. Le prêtre remplit son ministère vêtu d’ornements convenables, élevant vers le ciel un cœur chaste et des mains saintes. Et cependant ce même prêtre, ainsi distingué des autres hommes, ainsi consacré, est, avec sa ceinture de célibat et son manipule de douleur, fils d’Adam, fils de pécheurs, enfant d’une nature déchue qu’il n’a pas perdue, bien qu’elle ait été régénérée par la grâce. Cela est si vrai que c’est presque donner la définition du prêtre, que de dire qu’il a à offrir le sacrifice pour ses propres péchés. «Car tout pontife, dit l’Apôtre, étant pris d’entre les hommes, est établi pour les hommes, en ce qui regarde le culte de Dieu, afin qu’il offre des dons et des sacrifices pour les péchés, et qu’il puisse être touché d’une juste compassion pour ceux qui pèchent par ignorance et par erreur, comme étant lui-même environné de faiblesse. Et c’est ce qui l’oblige à offrir le sacrifice de l’expiation des péchés aussi bien pour lui-même que pour le peuple.» C’est pourquoi, dans le saint sacrifice de la messe, quand le prêtre offre l’hostie avant la consécration, il prononce ces paroles: Suscipe, sancte Pater, omnipotens, æterne Deus. «Recevez, ô Père saint, Dieu éternel et tout-puissant, cette hostie sans tache que j’offre, moi qui suis votre serviteur indigne, à vous qui êtes mon Dieu vivant et véritable, pour mes péchés, mes offenses et mes négligences qui sont sans nombre, pour tous les assistants, et pour tous les fidèles chrétiens vivants et morts, afin qu’elle profite à eux et à moi pour le salut et la vie éternelle.»
Cette loi paraît très-étrange en soi, mes chers frères; mais elle cesse de l’être dès que l’on considère que c’est l’ordre établi par un Dieu plein de miséricorde. Elle n’est pas étrange en Jésus, puisque l’Apôtre en donne la raison dans le passage que je viens de citer. Les prêtres de la nouvelle loi sont hommes, afin «qu’ils puissent être touchés d’une juste compassion pour ceux qui pèchent par ignorance et par erreur, comme étant eux-mêmes environnés de faiblesse.» Si vous aviez eu des anges pour prêtres, ils n’auraient pu s’affliger de vos peines, sympathiser avec vous, être touchés de compassion pour vous, avoir pour vous des tendresses et des indulgences comme nous-mêmes le pouvons. Ils n’auraient pu être vos modèles, vos guides, et vous conduire, de l’état de péché à une vie nouvelle, comme ces prêtres sortis du milieu de vous, qui eux-mêmes ont été guidés comme vous devez l’être à votre tour, qui peuvent tenir compte de vos peines, qui ont eu, sinon l’expérience de vos péchés, au moins celle de vos tentations, qui connaissent les emportements de la chair et les ruses du démon, même lorsque, différant de vous en cela, ils ont déjoué ces ruses; comme ces prêtres disposés, dis-je, à faire la part de votre faiblesse et à être indulgents; qui peuvent vous donner les conseils les plus pratiques et vous avertir à propos et avec prudence des dangers que vous courez. Pour ces motifs, il vous a envoyé des hommes pour ministres de réconciliation et d’intercession. Lui-même, quoiqu’il ne pût pécher, a pris néanmoins dans sa propre personne, en se faisant homme, autant qu’il était possible à un Dieu, le fardeau et l’épreuve des infirmités humaines. Il ne pouvait pas être pécheur, mais il pouvait être homme; il prit donc un cœur d’homme, afin que nous puissions lui ouvrir nos cœurs, et il «a éprouvé comme nous toutes sortes de tentations, sans être néanmoins sujet au péché.»
Mes frères, pesez bien cette vérité, et qu’elle soit votre consolation. Parmi les prédicateurs, parmi les prêtres de l’Évangile, il y a eu des apôtres, des martyrs, des docteurs; il y a eu parmi eux des saints en nombre considérable! eh bien 1 de ce nombre, quelque élevée qu’ait été leur sainteté, quelque variées qu’aient été leurs grâces, quelque prodigieuse qu’ait été leur puissance, il n’en est pas un qui n’ait commencé avec le vieil Adam, pas un qui n’ait été taillé du même roc que le plus endurci des reprouvés. Il n’en est pas un qui n’ait été façonné, à l’honneur du monde, avec la même argile qui a servi à former les plus dépravés et les plus vils des pécheurs; pas un qui ne fût, par nature, frère de ces pauvres âmes qui ont commencé une société éternelle avec les démons, et qui brûlent en enfer. La grâce a vaincu la nature: telle est l’histoire des saints. Pensée salutaire pour ceux qui sont tentés de s’enorgueillir de ce qu’ils font et de ce qu’ils sont; avertissement capable de remplir de crainte ceux qui reconnaissent avec douleur au fond de leurs cœurs l’énorme différence qui existe entre eux et les saints; nouvelle joyeuse pour les hommes qui, haïssant le péché et désirant se soustraire à son joug odieux, sont cependant tentés de croire cela impossible!
Allons, mes frères, examinons cette vérité de plus près, et gravons-la dans nos cœurs. Considérons d’abord que, depuis la chute d’Adam, aucun des enfants de sa postérité, à l’exception d’un seul, n’a encore été conçu sans péché. Il y a eu une seule exception; quelle est-elle? Nous ne parlons pas de Notre-Seigneur Jésus, car il ne fut pas conçu d’un homme, mais du Saint-Esprit: il ne s’agit donc pas de Notre-Seigneur; mais je veux parler de la Vierge sa mère, qui, quoique conçue de père et de mère humains, comme les autres créatures, fut cependant préservée par avance de la condition commune à tout le genre humain, et en fait ne participa jamais à la transgression d’Adam. Elle a été conçue par les voies de la nature, comme les autres créatures; mais la grâce intervint, et, s’emparant de son âme avant le péché, elle la remplit dès le premier moment de son existence, de telle sorte que le démon ne souffla pas sur elle, ne souilla pas l’œuvre de Dieu. Tota pulchra es, Maria; et macula originalis non est in te. Mais si nous laissons de côté la très-sainte mère de Dieu, toutes les autres créatures, les saints les plus glorieux, comme les pécheurs les plus endurcis et les plus odieux, je veux dire l’âme qui devint la plus glorieuse comme celle qui fut la plus diabolique, étaient nées l’une et l’autre entachées du même péché originel; toutes deux étaient des enfants de colère; toutes deux étaient incapables de gagner le ciel par la puissance qu’elles avaient reçue de la nature; l’une et l’autre avaient en perspective de mériter l’enfer.
Ces deux âmes étaient nées dans le péché, y étaient demeurées, et celle qui fut sainte plus tard eût continué à y vivre, eût péché d’une manière épouvantable et se serait perdue sans le secours d’une influence surnaturelle et gratuite, qui fit pour elle ce qu’elle-même eût été incapable d’accomplir. Le pauvre enfant destiné à être héritier de la gloire éternelle repose dans le sein de sa mère, faible, maladif, chagrin, capricieux et misérable: c’est l’enfant de la douleur; il est sans espérance et sans assistance divine. Il reste ainsi plongé dans une nuit longue et accablante jusqu’à sa naissance; et enfin, quand il ouvre les yeux et aperçoit la lumière, il recule et pleure de l’avoir vue. Mais Dieu, du haut des cieux, entend ses cris dans cette vallée de larmes, et il commence à lui prodiguer cette suite de miséricordes qui l’ont conduit de la terre aux cieux. Il envoie son prêtre pour lui administrer le premier sacrement et le baptiser par sa grâce. Alors s’opère en lui un grand changement; car, au lieu de continuer à être l’esclave de Satan, il devient aussitôt l’enfant de Dieu. S’il était mort en cet instant, avant d’atteindre l’âge de raison, il eût été sans aucun délai conduit au ciel par les anges et admis à jouir de la présence de Dieu. Mais l’enfant n’est pas mort; il est arrivé à l’âge de raison, et, oserions-nous dire, quoiqu’il en soit ainsi dans quelques cas isolés dont nous devons bénir le Tout-Puissant, oserions-nous dire qu’il n’a pas mésusé du grand talent qui lui a été donné, qu’il n’a pas profané la grâce qui habitait en lui, qu’il n’a pas commis de péché mortel? Dans certains cas, Dieu en soit loué ! nous osons l’affirmer; c’est ce qui semble être arrivé à mon cher père, saint Philippe de Néri, qui conserva certainement la pureté de sa robe baptismale depuis le jour où il en fut revêtu. Il ne perdit jamais son état de grâce depuis le jour où il l’obtint. Il avança, de vertu en vertu, de mérite en mérite, et de gloire en gloire, à travers le cours de sa longue vie, jusqu’à quatre-vingts ans, âge où il fut appelé à rendre son compte à Dieu. Il partit avec joie, traversa le purgatoire sans ressentir aucune atteinte de ses flammes, et arriva tout droit au ciel.
Telles ont été quelquefois les voies de la grâce de Dieu avec les âmes de ses élus; mais généralement, comme s’il eût voulu les associer plus intimement à leurs frères et faire de la plénitude de ses faveurs pour eux une raison d’espérance et d’encouragement pour le pécheur pénitent, les hommes qui sont arrivés à être des prodiges de saintété, des héros de l’Église, ont passé un certain temps de leur vie dans l’oubli volontaire de leur devoir, se sont jetés hors de la lumière de la face de Dieu, ont été les esclaves de telle ou telle faiblesse, de telle ou telle erreur, jusqu’à ce qu’enfin ils se soient relevés peu à peu ou subitement, et qu’ils aient regagné l’état de grâce, ou plutôt un état plus parfait que celui qu’ils avaient perdu. Telle fut sainte Madeleine, qui avait mené une vie honteuse, à tel point que, suivant les idées religieuses de son temps, on regardait comme une souillure d’être touché par elle. Fortunée, au milieu des avantages de ce monde, jeune et passionnée, elle avait donné son cœur aux créatures avant que la grâce de Dieu ne prévalût en elle. Mais, après sa conversion elle coupa ses cheveux, mit de côté ses habits de fête, et il s’opéra en elle un changement si profond, que si vous l’aviez connue avant et après cette transformation, vous auriez cru avoir vu deux personnes distinctes et non une seule personne. Il ne restait dans Madeleine pénitente aucune trace de Madeleine pécheresse, si ce n’est son cœur aimant, dont l’amour se portait alors vers le ciel et Jésus-Christ. A part cela, on ne retrouvait ni trace ni souvenir de cette vision brillante et séduisante, dans la modestie, la sérénité, la tenue grave et la voix si douce de celle qui alla chercher et trouver notre Sauveur dans le jardin.
L’histoire de sainte Madeleine est aussi celle de celui qui de publicain devint apôtre et évangéliste; qui, pour un vain lucre, ne se fit aucun scrupule d’entrer au service des Romains et d’opprimer le peuple auquel il appartenait. Les apôtres n’étaient pas formés d’une argile plus parfaite que les autres fils d’Adam; leur nature animale en faisait des hommes charnels et ignorants; livrés à eux-mêmes, ils auraient, comme les brutes, rampé et fixé leurs yeux sur la terre, et même se seraient nourris de terre, si la grâce de Dieu ne se fût emparée d’eux, ne les eût relevés sur leurs pieds et n’eût tourné leurs regards vers le ciel. Tel était le savant pharisien qui vint de nuit trouver Jésus. Il était satisfait de sa position, jaloux de sa renommée, plein de confiance en sa raison; mais le moment arriva où, alors même que les disciples prenaient la fuite, seul il resta pour oindre le cadavre abandonné de celui qu’il avait été honteux de confesser de son vivant. Vous voyez que c’est la grâce de Dieu qui triompha dans Madeleine, dans Matthieu, dans Nicodème. La grâce céleste descendit sur la nature corrompue; elle subjugua la chair dans la pécheresse, la cupidité dans le publicain, le respect humain dans le pharisien.
Laissez-moi vous parler d’une autre conquête célèbre de la grâce de Dieu dans un siècle postérieur, et vous verrez comment il lui plut de faire un confesseur, un saint, un docteur de son Église, en le tirant à la fois du péché et de l’hérésie. Il semble que ce ne fût pas assez que le père des écoles d’Occident, l’auteur d’un millier d’ouvrages, le controversiste triomphant, le grand champion de la doctrine de la grâce, eût été autrefois un pauvre esclave de la chair, s’il n’était encore victime des erreurs de l’esprit. Celui qui, plus que tout autre, devait exalter la grâce de Dieu, fut laissé plus que tout autre aussi à l’expérience de la fragilité de la nature. Le grand saint Augustin (je ne parle pas du saint missionnaire de ce nom qui vint en Angleterre et convertit nos ancêtres païens, mais du grand évêque d’Afrique qui porta ce nom), Augustin, dis-je, s’inquiétait peu de son âme à une certaine époque; il ne se demandait pas comment on peut se laver du péché ; mais, au contraire, tant qu’il fut fort et jeune, il fut avide des jouissances de la chair et des plaisirs du monde. Il était ambitieux et sensuel; il prononçait sur la vérité et l’erreur d’après son jugement privé et son caprice; il méprisait l’Église catholique, parce qu’elle parlait trop de foi et de soumission; il pensait faire de sa raison la mesure de toutes choses, et il embrassa en conséquence une secte très-répandue, qui avait des prétentions philosophiques, qui disait voir les choses en grand et qui s’efforçait de rectifier les idées vulgaires, entendant par là les notions catholiques sur Dieu, sur Jésus-Christ, sur le péché et sur les moyens d’arriver au ciel. Il resta quelques années dans cette secte; mais ce qui lui fut enseigné dans son sein ne le satisfit pas. Ces idées lui plurent quelque temps; puis il ne tarda pas à s’apercevoir qu’il avait pris pour aliment des substances qui ne nourrissaient pas. Il eut faim et soif de quelque chose de plus substantiel; mais il ne savait pas précisément ce que ce pourrait être. Il se méprisait de se voir l’esclave de la chair; il trouvait que sa religion ne l’aidait pas à la dompter. Il comprit qu’il n’avait pas trouvé la vérité, et s’écria: «Oh! qui me dira où la chercher? qui donc me conduira à elle?»
Pourquoi n’entra-t-il pas de suite dans l’Église catholique? Je vous en ait dit la raison. Il savait que la vérité n’était nulle part ailleurs; mais il n’était pas certain de la trouver dans l’Église catholique. Il pensait qu’il y avait, dans l’ensemble de ses doctrines, quelque chose de petit, d’étroit, d’irrationnel; il manquait du don de la foi. Alors commença en lui une grande lutte: la lutte de la nature et de la grâce, de la nature et ses satellites, la chair et la fausse raison, contre la conscience et les instances de l’Esprit divin le conduisant à des choses plus parfaites. Quoiqu’il fût en état de péché mortel et de perdition, Dieu cependant le visitait et lui faisait goûter les premiers fruits de ces influences qui devaient, au moment donné, le tirer de cet état. Le temps s’écoulait, et, en le considérant comme son ange gardien pouvait le faire, vous auriez vu, en dépit de sa grande perversité, de nombreuses luttes dont il sortait victorieux contre son adversaire tout-puissant, en dépit de son état de malédiction qui était le même qu’auparavant, vous auriez vu, dis-je, que néanmoins la grâce faisait son chemin dans son âme: il se rapprochait de l’Eglise. Lui-même n’en savait rien; il ne pouvait s’apercevoir du progrès; mais les anges de Dieu sentaient naître pour lui un intérêt des plus vifs, qui fut suivi d’une grande joie. Enfin, il se trouva en pays étranger à proximité d’un grand saint, et, tout en prétendant ne pas le reconnaître pour tel, son attention se porta vers lui; il ne put s’empêcher de se rendre dans les lieux sacrés, afin de le contempler à plaisir. Il commença à l’épier et à se livrer sur lui à mille conjectures; il se demandait intérieurement s’il goûtait ou non le bonheur. Il se rendit souvent à l’église pour entendre le saint prédicateur, et lui demanda une fois son avis sur le moyen de trouver ce qu’il cherchait. C’est en ce moment qu’il eut à soutenir une lutte décisive avec la chair. Il était dur, bien dur, de renoncer aux péchés auxquels il s’était abandonné durant de longues années; il était bien dur de s’en séparer pour ne plus les retrouver jamais. Oh! le péché était une chose si douce! Comment lui dire adieu pour toujours? Comment s’arracher à ses embrassements et entrer dans le chemin solitaire et aride qui conduit au ciel? Mais la grâce de Dieu fut beaucoup plus douce encore, et, entraînant sa conviction à mesure qu’elle s’emparait de lui, elle finit par subjuguer sa raison et par en triompher. Ainsi celui qui, sans elle, eût vécu et fût mort en enfant de Satan, devint, sous sa merveilleuse influence, un oracle de sainteté et de vérité.
Ne pensez-vous pas, mes frères, qu’après avoir été lui-même convaincu, il était plus propre qu’un autre à convaincre ses frères, et à prêcher la sainte doctrine qu’il avait méprisée? Cela ne dit pas que le péché vaut mieux que l’obéissance aux lois de Dieu, ou que le pécheur est préférable à l’homme juste; mais ces exemples signifient que Dieu, dans sa miséricorde, se sert du péché contre le péché, qu’il tire du péché passé un avantage actuel; qu’en même temps qu’il en lavé la culpabilité et qu’il en soumet la puissance, il en laisse au pécheur pénitent une connaissance qui le rend capable, par l’expérience de ses ruses, de l’attaquer plus vigoureusement et de le frapper d’une manière plus efficace quand il le rencontre chez les autres. Ces exemples signifient que, tandis que Dieu peut, par sa grâce toute-puissante, rendre l’âme d’un pénitent aussi pure que si elle n’avait jamais péché, il lui laisse une tendresse et une compassion pour les autres pécheurs, une expérience sur la manière d’agir avec eux beaucoup plus grande que s’il n’avait jamais péché. Et en outre, il nous montre, pour notre instruction et notre consolation, dans les exemples rares et spéciaux sur l’un desquels je viens d’appeler votre attention, ce qu’il peut faire, même pour les pécheurs les plus coupables, s’ils viennent sincèrement à lui pour obtenir leur pardon et leur guérison. On ne saurait assigner de limite à la bonté et à la puissance de la grâce de Dieu. Éprouver de la douleur pour ses péchés et implorer la miséricorde divine, c’est déjà une sorte de gage donné à nos cœurs qu’il nous accordera les dons précieux que nous cherchons. Il peut faire ce qu’il veut de l’âme humaine. Il est infiniment plus puissant que le malin esprit auquel le pécheur s’est vendu, et il peut le chasser de son âme. O mes chers frères! quoique vos consciences portent témoignage contre vous, il peut les décharger de leurs crimes. Que vous ayez péché peu ou beaucoup, il peut vous rendre aussi purs à sa vue et aussi agréables à sa majesté que si vous lui aviez toujours été fidèles. Il détruira par degrés vos habitudes de péché, et vous rendra en même temps ses faveurs. La puissance du sacrement de la pénitence est telle que, plus ou moins lourde que soit la charge de vos péchés, il vous en débarrassera. Il est aussi facile à Dieu de vous purifier de beaucoup de péchés que d’un petit nombre. Vous rappelez-vous avoir lu, dans l’Ancien Testament, la guérison de Naaman le Syrien par le prophète Élisée? Il était atteint de cette maladie affreuse et incurable appelée la lèpre, qui formait une sorte de croûte blanche sur la peau, rendait la personne hideuse et offrait le type de la laideur du péché. Le prophète lui ordonna de se baigner dans le Jourdain, et la maladie disparut. «Sa chair, dit l’écrivain sacré, devint comme celle d’un petit enfant.» Nous avons là un exemple, non-seulement de ce qu’est le péché, mais encore de ce qu’est la grâce de Dieu. Elle peut défaire le passé ; elle peut accomplir ce qui nous paraît sans espoir. Il n’est pas de pécheur si abominable qui ne puisse devenir un saint; point de saint, si élevé en sainteté, qui n’ait été ou n’ait pu être un pécheur. La grâce dompte la nature, et la grâce seule a cette puissance. Prenez sainte Agnès, par exemple, cette sainte enfant qui, à l’âge de treize ans, résolut de mourir plutôt que de renier sa foi, et qui, dans le séjour même des esprits malins où les païens la menèrent, se trouva enveloppée d’une atmosphère de pureté, et répandit autour d’elle une influence céleste. Considérez l’angélique Louis de Gonzague, dont on ne peut pas dire avec certitude qu’il ait commis un seul péché véniel. Songez à sainte Agathe, à sainte Julienne, à sainte Rose, à saint Casimir, à saint Stanislas, saints pour qui une mauvaise pensée eût été pire que la mort. Eh bien! mes frères, il n’est pas un de ces êtres angéliques qui, privé de la grâce de Dieu, n’eût pu être dégradé, offrir l’aspect d’une lèpre dégoûtante et devenir un objet de répulsion; il n’en est pas un qui n’eût pu mener ou plutôt qui n’eût mené la vie d’une créature abrutie, ne fût mort de la mort d’un réprouvé, et n’eût été plongé éternellement en enfer dans les bras du démon, si Dieu n’eût placé en lui un cœur et un esprit nouveaux, si Dieu ne l’eût rendu ce qu’il ne pouvait devenir par sa propre force.
Tous les hommes religieux, mes frères, ne sont pas des saints, toutes les âmes qui se convertissent ne deviennent pas saintes. Je ne vous promettrai pas — cela est vrai — que si vous venez à Dieu, vous parviendrez à ce degré de sainteté auquel les saints sont arrivés. Mais cependant je vous montre que les saints, par leur nature, ne sont pas meilleurs que vous; que les prêtres laborieux qui ont la charge des fidèles ne sont pas, par leur nature, meilleurs que les hommes qu’ils travaillent à convertir, qu’ils s’efforcent de réformer. C’est par l’effet de la miséricorde spéciale de Dieu pour vous que nous, prêtres, sommes de la même nature que vous; c’est par considération et par commisération pour votre faiblesse qu’il nous a faits, nous vos frères, ses délégués et ses ministres de réconciliation.
C’est là ce que le monde ne peut pas comprendre. Non qu’il ne saisisse très-clairement que la nature nous donne les mêmes passions qu’à lui; mais ce qu’il ne voit pas, ce que son esprit étroit ne lui permet pas de concevoir, c’est qu’étant semblables à lui par notre nature, nous en différions tant par la grâce. Les hommes du monde, mes frères, connaissent la puissance de la nature; mais ils ignorent, ils n’expérimentent pas la puissance de la grâce de Dieu, et ils ne croient pas en elle. Et comme ils ne connaissent aucune puissance capable de dompter la nature, ils pensent qu’il n’en existe pas, et, conséquents avec eux-mêmes, ils croient que tout homme, prêtre ou non, reste en définitive tel que la nature l’a fait; ils ne voudront jamais admettre, comme possible, que quelqu’un puisse mener une vie surnaturelle. Or non-seulement le prêtre, mais quiconque est en possession de la grâce de Dieu, mène une vie surnaturelle, plus ou moins parfaite, selon sa vocation, la mesure des grâces qui lui sont accordées, la fidélité avec laquelle il y correspond. Voilà précisément ce que le monde ignore et ce qu’il n’admet pas; aussi, quand il entend parler de la vie qu’un prêtre doit mener par profession, de son jeune âge à la vieillesse, il ne croit pas qu’il soit en réalité ce qu’il prétend être. Les gens du monde ne savent rien de la protection de Dieu, des mérites de Jésus-Christ, de l’intercession de Marie; ils ignorent la vertu de la prière revenant à des heures réglées, de la confession fréquente, des messes célébrées chaque jour; ils sont étrangers à la puissance transformatrice du très-saint Sacrement, le pain des anges; ils n’apprécient pas l’efficacité que doivent avoir des règles salutaires, la fréquentation de saints compagnons, une longue habitude du bien, une vigilance active sur soi-même, la crainte du péché, l’horreur de l’esprit tentateur; ils n’apprécient pas, dis-je, l’influence qu’exercent toutes ces choses quand ils cherchent à se rendre compte des moyens par lesquels une âme se met à l’abri du mal. Les gens du monde savent seulement que, lorsque l’esprit tentateur a une fois pénétré dans un cœur, on ne peut pas lui résister; ils savent seulement qu’il y a (si l’on peut parler ainsi) nécessité de pécher quand l’âme s’est exposée et livrée à la malice du démon. Ils savent seulement que lorsque Dieu l’a abandonnée et que les bons anges se sont retirés d’elle, qu’elle néglige toute sauvegarde, toute protection, toute précaution, et qu’enfin (c’est ce qui leur arrive) la victoire du démon est déjà à moitié gagnée, ils savent, dis-je, qu’il est certain qu’elle le sera tout à fait.
Eux-mêmes, dans leur meilleur état, ont toujours été battus par le démon avant d’avoir commencé à livrer bataille. C’est le seul état dont ils aient l’expérience; ils savent cela, et rien autre chose. Ils n’ont jamais eu l’avantage du terrain; ils n’ont jamais été dans les murs de la cité forte, autour desquels l’ennemi rôde en vain, dans laquelle il ne peut pénétrer, et en dehors de laquelle l’âme fidèle est trop sage pour s’aventurer. Ils jugent, dis-je, parleur expérience, et ne veulent pas croire ce qu’ils n’ont jamais connu.
S’il y a ici présentes, mes chers frères, des personnes qui nient l’efficacité de la grâce Dieu dans le sein de l’Église, parce que ses effets sont si peu sensibles au dehors, ce n’est pas à elles que je m’adresse. Je parle à celles qui ne limitent pas leur foi à leur expérience; je m’adresse à celles qui croient que la grâce peut rendre la nature humaine ce qu’elle n’est pas. Je pense que ces personnes verront, non pas une cause de jalousie et de suspicion, mais un grand avantage, une grande miséricorde dans ce fait, que les prêtres envoyés pour leur prêcher la vérité, pour entendre leur confession, leur donner des conseils, peuvent condescendre à leurs faiblesses, bien qu’ils n’aient pas commis leurs péchés. Il n’y a pas de tentation qui vous éprouve, mes frères, qui ne soit ressentie par tous ceux qui partagent votre nature, quoique vous y ayez succombé et que d’autres aient su y résister. Le prêtre peut vous comprendre, vous deviner, vous interpréter, quoiqu’il ne vous ait pas suivis dans vos écarts. Il sera plein de tendresse pour vous; il vous «instruira dans un esprit de douceur,» comme dit l’Apôtre, «chacun de vous faisant réflexion sur soi-même, et craignant d’être tenté aussi bien que lui.»
Venez donc à nous, vous tous qui travaillez et êtes lourdement chargés, et vous trouverez la paix de l’âme. Venez à nous qui tenons maintenant la place de Jésus-Christ et qui vous parlons en son nom; car, comme vous, nous aussi avons été sauvés par le sang rédempteur de Jésus-Christ; comme vous, nous serions aussi des pécheurs perdus, si Jésus-Christ n’avait étendu sur nous sa miséricorde, si sa grâce ne nous avait purifiés, si son Église ne nous avait reçus, si ses saints n’avaient intercédé pour nous. Soyez sauvés comme nous avons été sauvés. «Vous tous qui craignez Dieu, venez et écoutez, et nous vous dirons ce qu’il a fait pour notre âme;» prêtez l’oreille à notre témoignage; considérez la joie de notre cœur et augmentez-la en venant vous-mêmes la partager. Choisissez la bonne part que nous avons choisie; joignez-vous à notre compagnie; vous ne vous en repentirez jamais, croyez-en notre parole; nous avons le droit de le dire, vous ne vous repentirez jamais d’avoir cherché au sein de l’Église catholique la paix et le pardon; car elle seule possède la grâce; elle seule a la puissance; elle seule a des saints. Vous ne vous repentirez jamais de cette résolution, quelles que soient vos inquiétudes, quelque grand que soit le sacrifice que vous ayez à faire pour venir à elle. Vous ne vous repentirez jamais d’avoir abandonné les ombres du temps et des sens, les déceptions du sentiment humain et de la fausse raison, pour la liberté glorieuse des enfants de Dieu. O mes frères, quand vous aurez fait le grand pas, et que vous serez en possession de votre lot de bénédictions, comme pécheurs réconciliés avec le Père que vous aviez offensé (j’anticipe sur ce qui arrivera certainement, j’en ai la confiance, pour plusieurs d’entre vous), oh! alors, mes frères, n’oubliez pas ceux qui ont été les ministres de votre réconciliation. De même qu’ils vous prient maintenant de faire votre paix avec Dieu, ainsi vous, une fois réconciliés, priez pour eux, afin qu’ils obtiennent le don précieux de la persévérance, qu’ils puissent continuer jusqu’à l’heure de la mort à demeurer dans l’état de grâce où ils sont maintenant, de peur que, par hasard, après avoir prêché aux autres, ils ne deviennent eux-mêmes des réprouvés.
QUATRIÈME CONFÉRENCE.
Table des matières
PURETÉ ET AMOUR.
La grâce divine se manifeste à nous de deux manières particulières, ainsi que nous pouvons le remarquer, soit dans l’Écriture sainte ou dans l’histoire de l’Église, soit dans la vie des Saints ou celle des personnes qui mènent une vie religieuse. On trouve même ces deux manifestations de la grâce chez les apôtres de notre Seigneur. Les deux membres les plus éminents de cette sainte compagnie, saint Pierre et saint Jean, en sont pour ainsi dire la personnification. Saint Jean nous apparaît comme le saint de la pureté, et saint Pierre comme le saint de l’amour. Ce n’est pas dire que l’amour et la pureté puissent être séparés, ni qu’un saint ne possède pas toutes les vertus à la fois; on ne saurait en conclure que saint Pierre ne fut pas aussi pur qu’aimant, et que saint Jean eut moins d’amour, parce qu’il fut si pur. Les grâces du Saint-Esprit ne peuvent être séparées, l’une implique les autres. Qu’est-ce que l’amour, si ce n’est une délectation en Dieu, un dévouement à sa majesté, un abandon de tout notre être à sa volonté ? D’autre part, qu’est-ce que l’impureté, sinon le choix pour objet de nos affections d’un objet terrestre, criminel, que nous préférons à Dieu? N’est-ce pas l’abandon volontaire du Créateur pour la créature, la recherche du plaisir dans l’ombre de la mort, et non dans la présence sanctifiante de la lumière et de la sainteté ? Par suite, l’homme impur n’aime pas Dieu, et celui qui n’a pas l’amour de Dieu ne peut pas être réellement pur. Il faut que nous fixions nos affections sur un objet quelconque, et que nous trouvions en lui notre plaisir. Or, nous ne saurions trouver ce plaisir en deux objets, de même que nous ne pouvons servir deux maîtres opposés l’un à l’autre. Un saint peut bien moins encore manquer de pureté ou d’amour, car la flamme de l’amour ne brille qu’autant que la substance qui l’alimente est pure et sans mélange.
Cependant, quelque certain que cela soit, il n’en est pas moins évident que les œuvres spirituelles de Dieu apparaissent à nos yeux différentes les unes des autres, et qu’elles laissent voir, dans leur caractère et dans leur histoire, celles-ci telle vertu et celles-là telle autre. En d’autres termes, il plait au divin dispensateur de la grâce, et cela pour sa gloire, d’enrichir ses saints de certains dons qui éclairent et embellissent d’une façon particulière une partie de leur âme, de manière à laisser dans l’ombre les autres vertus qui brillent en eux. Cette grâce devient aussi leur trait caractéristique. Quand nous pensons à eux, elle se présente tout d’abord à notre esprit, et nous regardons leurs autres vertus comme renfermées en elle ou dépendant d’elle. Nous parlons d’eux comme s’ils n’avaient pas les autres perfections, quoiqu’ils les aient possédées, et enfin nous leur donnons un titre ou une dénomination tirée de la grâce spéciale qui a brillé en eux avec tant d’éclat. Ainsi nous pouvons parler, et c’est ce que je vais faire, nous pouvons parler, dis-je, de deux principales classes de saints, dont les emblèmes sont le lis et la rose, qui brillent d’une pureté angélique ou qui brûlent d’un amour divin.
Nous trouvons dans les deux saints Jean de grands exemples de la vie angélique. Pouvons-nous concevoir une sainteté plus majestueuse et plus sévère que celle de saint Jean-Baptiste? Il eut un privilége qui approchait beaucoup de la prérogative de la très-sainte Mère de Dieu; car si elle fut conçue sans péché, lui du moins naquit sans la tache originelle. Elle fut toute pure, toute sainte, et le péché n’eut aucune part en elle, tandis que saint Jean, dans les premiers jours de son existence, eut part à la malédiction d’Adam. Il fut l’objet de la colère divine, privé de la grâce que le premier homme avait reçue, et qui est la perfection de la nature humaine. Mais dès que Jésus-Christ, son Seigneur et son Sauveur, se fut incarné, dès que Marie eut salué Élisabeth sa Mère, aussitôt il reçut la grâce de Dieu, et le péché originel fut effacé de son âme. C’est pourquoi nous célébrons la nativité de saint Jean-Baptiste. L’Église ne célèbre rien qui ne soit saint; elle ne célèbre ni la naissance de saint Pierre, ni celle de saint Paul, ni celle de saint Augustin, ni celle de saint Grégoire, ni celle de saint Bernard, ni celle de saint Louis de Gonzague, ni celle d’aucun autre saint, quelque glorieux qu’il soit, parce que tous sont nés dans le péché. Elle célèbre leur conversion, leurs grâces, leur martyre, leur mort, la translation de leurs reliques, mais jamais leur naissance, parce que la naissance d’aucun d’eux n’a été sainte. L’Église ne célèbre que trois nativités, celle de Notre-Seigneur, celle de sa Mère, et enfin celle de saint Jean. Quelle faveur spéciale, mes frères, fut celle de séparer saint Jean-Baptiste du reste des saints, de le placer ainsi au-dessus des prophètes et des apôtres, quelque saints qu’ils aient été, à l’exception peut-être de Jérémie? Tout le cours de sa vie fut privilégié comme le commencement. L’Esprit saint le conduisit dans le désert, et il y vécut nourri des mets les plus simples, vêtu d’habits grossiers, habitant dans la retraite des bêtes sauvages, isolé des hommes durant trente ans, menant une vie de mortification et de méditation, jusqu’au jour où il fut appelé à prêcher la pénitence, à proclamer Jésus-Christ et à le baptiser. Puis, ayant accompli son œuvre, et n’ayant pas commis de péché, il fut mis de côté comme un instrument qui a fait son usage, et il languit en prison jusqu’à ce qu’il fut décapité par le fer de l’exécuteur. Dans tout le cours de sa vie, la sainteté est la principale idée de lui qui nous frappe; nous voyons en lui un saint des plus merveilleux, ermite dès son enfance, puis apôtre d’un peuple déchu, et enfin martyr. Assurément une telle vie remplit bien l’espérance que fit naître de lui ayant sa naissance la parole de Marie.
L’image de son homonyme, le grand apôtre, évangéliste et prophète de l’Église, qui vint de si bonne heure dans la compagnie intime de Notre-Seigneur, et qui vécut si longtemps après ses collègues, est encore plus magnifique et presque aussi majestueuse. Nous pouvons le contempler dans sa jeunesse, dans sa vieillesse vénérable, dans toute sa vie: du premier jour au dernier, la pureté apparaît comme la vertu principale qui le distingue. C’est l’apôtre vierge qui, sous ce rapport, était si cher à Notre-Seigneur, «le disciple que Jésus a aimé, «qui a reposé sur son sein, à qui il confia sa Mère quand il était sur la croix, qui aperçut dans une vision tous les prodiges qui devaient s’accomplir dans le monde jusqu’à la fin des temps. «De grands honneurs doivent être rendus à saint Jean, dit l’Église, à saint Jean qui reposa sa tête sur le sein de Notre-Seigneur, à qui, pour prix de sa virginité, Jésus-Christ en croix confia la Vierge sa Mère. C’est à cause de sa virginité qu’il fut choisi par le Seigneur, et qu’il fut plus aimé que le reste de ses disciples. La prérogative spéciale de chasteté lui fit trouver plus d’amour, parce qu’ayant été choisi par Notre-Seigneur à cause de sa virginité, il resta vierge toute sa vie.» C’est lui qui, dans sa jeunesse, avait exprimé le désir de boire avec Notre-Seigneur le calice d’amertume; c’est lui qui consuma sa longue vie comme un exilé inconsolable sur une terre étrangère, qui fut enfin mené à Rome, plongé dans l’huile bouillante,, et ensuite exilé dans une île lointaine où il finit ses jours.
Oh! comment serait-il possible de concevoir dignement la sainteté de ces deux grands serviteurs de Dieu, si différents l’un de l’autre dans toute leur histoire, dans les circonstances de leur vie et de leur mort, et cependant si parfaitement d’accord sur leur éloignement du monde, le calme de leur àme et leur pureté de tout péché ! Le péché mortel n’entra jamais dans leur âme, et nous pouvons même croire qu’ils étaient purs de péchés véniels commis de propos délibéré. De plus, il est probable que, à des époques spéciales et dans certaines occasions, ils n’ont pas commis la moindre faute. La grâce toute-puissante de Dieu domina chez eux la révolte de la raison, la perversité des sentiments, le désordre des pensées, la fièvre des passions, les illusions des sens. Ils vécurent dans un monde à eux, uniforme, serein, stable; ils vécurent dans des visions de paix, en communion avec le ciel, dans l’anticipation de la gloire. S’ils parlèrent au monde au dehors en qualité d’apôtres ou de confesseurs, ils s’adressèrent à lui comme du fond d’une châsse sacrée, sans se mêler à lui, alors même qu’ils lui faisaient entendre leurs paroles; c’était comme «une voix criant dans le désert, ou comme si on l’eût vu «ravi en esprit, un dimanche.» C’est pourquoi nous les représentons plutôt comme des modèles de sainteté que d’amour, car l’amour s’adresse à un objet extérieur, se porte vers lui et travaille pour lui, tandis que nos deux saints approchèrent si près de l’objet de leur amour, jouirent à tel point de la faveur de le recevoir dans leur sein et de s’identifier à lui, que leurs cœurs, étant eux-mêmes des cieux, n’aimèrent pas tant le ciel, et ne virent pas tant la lumière, parce qu’ils étaient eux-mêmes lumière. Ils vécurent parmi les hommes, semblables à ces anges dont il est question dans l’Ancien Testament, qui apparaissaient aux patriarches et s’adressaient à eux comme s’ils avaient été Dieu, parce que Dieu était en eux et parlait par leur bouche. Ainsi ces deux saints étaient presque absorbés dans la divinité ; ils menaient une vie angélique aussi parfaite que l’homme peut la mener; ils étaient si calmes, si tranquilles, tellement au-dessus des chagrins et des craintes, des désappointements et des regrets, des désirs et des aversions, qu’ils nous offraient l’image la plus parfaite que la terre ait jamais vue de la paix et de l’immutabilité de Dieu. Tels sont les saints qui, en si grand nombre, ont brillé par leur virginité, et que l’histoire de l’Église propose à notre vénération: saint Joseph, le grand saint Antoine, sainte Cécile qui fut servie par des anges, saint Nicolas de Bari, saint Pierre Célestin, sainte Rose de Viterbe, sainte Catherine de Sienne, une foule d’autres et, par-dessus tous, la Vierge des vierges, la reine des vierges, la bienheureuse Marie, qui, quoique comblée de la grâce de l’amour qui débordait en elle, est néanmoins, précisément parce qu’elle était le siége de la sagesse et l’arche d’alliance, plus généralement représentée sous l’emblème du lis que sous celui de la rose.
Maintenant, mes frères, occupons-nous de l’autre classe de saints dont je vous ai parlé. Nous avons admiré ceux qui ont été protégés contre le péché d’une manière extraordinaire et quelquefois miraculeuse, ceux qui, de leur plus tendre jeunesse à leur mort, ont été conduits de vertu en vertu. Supposons à présent qu’il plaise à Dieu de répandre son esprit sur ceux qui ont mésusé des secours spirituels et méprisé les premières grâces qui leur ont été accordées, sur ceux dont l’âme est par conséquent possédée par une armée d’esprits malins dont il faut les délivrer, qui sont sous l’empire d’habitudes invetérées, de passions chéries, de fausses opinions, qui ont été esclaves de Satan, non comme les enfants avant leur baptême, mais de leur pleine volonté, avec toute leur raison, avec la plénitude de leur responsabilité, de gaîté de cœur, avec la conscience de leurs actes. Dieu va-t-il attirer à lui ces êtres privilégiés sans leur concours, sans puiser en eux les moyens de leur salut? Va-t-il les changer par sa parole, comme il l’a fait en les créant, ainsi qu’il fera à leur mort et qu’il les ressuscitera du tombeau? ou bien va-t-il entrer dans leurs cœurs, leur parler, les persuader et les gagner ainsi à lui? Sans aucun doute, il aurait pu être avec eux pressant et absolu; il aurait pu, par une sainte violence, s’emparer d’eux et en faire des saints. Il aurait pu laisser de côté les voies ordinaires de conversion, et faire surgir des pierres mêmes des enfants à Abraham. Mais il a préféré agir autrement; sans cela, dans quel but serait-il venu sur la terre pour se manifester aux hommes? Pourquoi, à sa venue, s’est-il entouré de tant de circonstances touchantes, attachantes et entraînantes? Pourquoi a-t-il ordonné à ses anges de proclamer qu’on pouvait le voir sous la forme d’un petit enfant dans une crèche ou sur le sein d’une Vierge à Bethléem? Pourquoi est-il allé et venu en faisant le bien? Pourquoi est-il mort en public, devant le monde, ayant près de lui sa mère et son disciple bien-aimé ? Pourquoi maintenant nous dit-il combien il cri exalté dans les cieux, entouré d’une armée de saints glorifiés qui sont nos intercesseurs autour de son trône? Pourquoi est-il venu à nous dans Marie et par Marie, après lui, l’image la plus parfaite de ce qui est beau et tendre, gracieux et caressant dans la nature humaine? Pourquoi se manifeste-t-il lui-même, en poussant son ineffable condescendance jusqu’à venir sur nos autels, s’humiliant ainsi lui-même, quoiqu’il règne dans les cieux? Que signifie tout cela, si ce n’est que lorsque les âmes s’égarent loin de lui, il les rappelle à l’aide d’elles-mêmes, par «les liens d’Adam» ou de la nature humaine, comme parle le prophète, nous subjuguant, il est vrai, selon sa volonté, nous sauvant en quelque sorte malgré nous-mêmes, et cependant en se servant de nous, de telle façon que la raison et les affections mêmes du vieil homme, qui étaient devenues «des armes de perversité pour le péché,» deviennent sous la puissance de sa grâce «des armes de justice pour Dieu?»
Oui, sans doute, il nous attire à lui par «tous les liens qui gagnent les hommes.» Et quels sont les liens d’Adam, sinon, comme dit le prophète dans le même verset, «les liens,» ou «les filaments de l’amour?» Ces liens sont la manifestation de la gloire de Dieu dans la face de Jésus-Christ, la vue des attributs et des perfections du Dieu tout-puissant, la beauté de sa sainteté, la douceur de sa miséricorde, l’éclat de son paradis, la majesté de sa loi, l’harmonie de sa Providence, la musique pénétrante de sa voix, qui est l’antagoniste de la chair et le champion de l’âme contre le monde et le démon. «Vous m’avez séduit, ô Seigneur, dit le prophète, et j’ai été séduit. Vous avez été plus fort que moi, et vous avez prévalu contre moi.» Vous avez jeté votre filet avec habileté ; ses fils enlacent chaque affection de mon cœur, et ses mailles ont été comme une puissance divine, «réduisant en servitude tous les esprits pour les soumettre à l’obéissance de Jésus-Christ.» Si le monde a ses fascinations, l’autel du Dieu vivant a aussi les siennes; si ses pompes et ses vanités sont éblouissantes, la vision des anges qui montent et descendent l’échelle céleste le sera bien davantage. Si la vue de la terre enivre, et si ses chants exercent comme un sortilège sur l’âme, contemplez Marie plaidant pour nous de son regard si chaste, et offrant l’enfant éternel à nos caresses, tandis qu’autour d’elle on entend des chœurs de chérubins qui chantent la bénédiction qu’ils goûtent en lui. Est-ce que l’espérance divine ne produit pas ses émotions? Est-ce que la charité divine n’a pas ses transports? «Seigneur des armées, dit le prophète, que vos tabernacles sont aimables! Mon âme désire ardemment d’être dans la maison du Seigneur; et elle est presque dans la défaillance par l’ardeur de ce désir. Mon cœur, ma chair font éclater par des transports de joie l’amour qu’ils ont pour le Dieu vivant. Un seul jour de demeure dans vos tabernacles vaut mieux que mille autres jours. J’ai choisi d’être plutôt des derniers dans la maison de mon Dieu, que d’habiter dans les tentes du pécheur.»
Ainsi que l’a dit un grand docteur et un grand pénitent, saint Augustin: «Ce n’est pas assez d’être attiré par la volonté ; vous êtes aussi attirés par le sentiment du plaisir. Qu’est-ce que d’être attiré par le plaisir? Réjouissez-vous dans le Seigneur, et il vous donnera ce que votre cœur convoite. Il est un certain plaisir de cœur auquel ce pain céleste est doux. En outre, si le poëte dit que chacun est attiré par son propre plaisir, non par nécessité, mais par plaisir, non par obligation, mais par jouissance, combien plus hardiment devons-nous dire que l’homme est attiré vers Jésus-Christ, quand il trouve sa jouissance dans la vérité, le bonheur, la justice, la vie éternelle, toutes choses qui sont Jésus-Christ! Dira-t-on que les sens corporels ont leurs plaisirs, et que l’esprit n’a pas les siens? S’il en est ainsi, d’où vient qu’il est dit: Les fils de l’homme espéreront sous la protection de vos ailes; ils seront enivrés par la richesse de votre maison, et vous leur donnerez à boire au torrent de votre plaisir: car en nous est la source de la vie, et en votre lumière nous verrons la lumière? Celui que le Père attire vient à moi. Qui le Père a-t-il attiré ? Celui qui a dit: Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. Vous faites approcher la brebis en lui présentant une branche verte; vous attirez un enfant en lui offrant des fruits; il est attiré, il court; il est attiré par amour, sans violence corporelle, par le lien de son cœur. Si donc il est vrai que la vue d’un plaisir terrestre attire celui qui l’aime, est-ce que Jésus-Christ, quand il est révélé par son Père, ne vous attire pas! Car l’âme désire-t-elle quelque chose plus fortement que la vérité ?»
Tels sont les moyens auxquels Dieu a recours pour faire sortir un saint d’un pécheur: il le prend tel qu’il est, et se sert de lui contre lui-même. Il donne à ses affections un autre cours, et il triomphe d’un amour charnel en lui inspirant une charité céleste. Non pas qu’il agisse avec le péché comme avec un être sans raison, poussé par ses instincts et gouverné par des impulsions extérieures, sans aucune volonté propre, pour qui un plaisir ne diffère pas d’un autre, quant à l’espèce, bien qu’il en diffère quant au degré.
Je l’ai déjà dit, et c’est la gloire de sa grâce: il s’introduit dans le cœur de l’homme, le persuadé, le dompte à mesure qu’il le change. Il ne viole en rien la constitution originelle qu’il lui a donnée; il le traite en homme; il lui laisse la faculté d’agir dans tel sens ou dans tel autre; il fait appel à toutes ses puissances, à toutes ses facultés, à sa raison, à sa prudence, à son sens moral; il éveille ses craintes aussi bien que son amour; il l’éclaire sur la perversité du péché, aussi bien que sur la miséricorde de Dieu; mais néanmoins, dans l’ensemble, le principe régénérateur qui anime sa nouvelle vie, qui l’excite et le soutient, est la flamme de la charité. Ce principe seul est assez fort pour détruire le vieil homme, briser la tyrannie des habitudes, éteindre les feux de la concupiscence et réduire en cendres les dernières retraites de l’orgueil.
C’est par suite de cela que l’amour nous apparaît comme la grâce distinctive des hommes qui ont été pécheurs avant de devenir des saints. Non que l’amour ne soit la vie de tous les saints, de ceux qui n’ont pas eu besoin de se convertir, de la très-sainte Vierge, des deux saints Jean et de tant d’autres qui sont consacrés «à Dieu et à l’Agneau comme les prémices;» mais cela signifie que, tandis que ce principe se présente, chez ceux qui n’ont jamais péché, à un état si contemplatif, qu’il devient presque la sainteté de Dieu lui-même, chez ceux où il réside comme principe de régénération, nous le voyons si plein de dévotion, de zèle, d’activité, de bonnes œuvres, qu’il donne un caractère spécial à leur histoire, et qu’il s’associe toujours à nos pensées quand nous songeons à eux.
Tel a été le grand apôtre sur lequel l’Église est bâtie, et qu’en commençant j’ai mis en contraste avec saint Jean, son compagnon d’apostolat. Soit que nous le considérions après sa première vocation, ou après son repentir, de tous les apôtres, celui qui a renié son Seigneur brille d’une manière toute spéciale par son amour pour lui. Cet amour de Jésus-Christ, débordant avec impétuosité et exubérance en amour pour ses frères, le fit choisir comme premier pasteur du troupeau. «Simon, fils de Jean, m’aimez-vous plus que ne font ceux-ci?» Notre Seigneur l’éprouva par cette question, et la récompense que lui valut sa réponse fut: «Paissez mes agneaux, paissez mes brebis.» On ose à peine le dire, mais l’apôtre que Jésus aimait fut surpassé en amour pour Jésus par un de ses frères qui ne brillait pas comme lui par la virginité, car ce n’est pas à Jean que Notre-Seigneur adresse cette question et fait cette réponse, mais à Pierre.
Un peu plus haut, dans le même récit, nous voyons encore les deux apôtres mis en contraste dans le caractère particulier dont ils brillaient. Étant dans leur barque, et Notre-Seigneur s’adressant à eux du bord du rivage, «ils ne savaient pas si c’était Jésus» qui leur parlait, lorsque «le disciple que Jésus aimait dit à Pierre: C’est le Seigneur.» Et tout à coup «Simon-Pierre, ayant ouï que c’était le Seigneur, mit son habit de dessus et se jeta à la mer» pour arriver plus vite à lui. Saint Jean contemple, et saint Pierre agit.
Ainsi, à la seule vue de Jésus, le cœur de Pierre s’enflamme, et il se précipite vers lui. De même, dans une autre occasion, quand il vit son Seigneur marcher sur la mer, sa première impulsion fut, comme plus tard, de quitter sa barque et de courir à son côté : «Seigneur, si c’est vous, ordonnez-moi d’aller vers vous en marchant sur les eaux.» Quand il eut succombé à sa grande faute, le regard de Jésus suffit pour le faire rentrer en lui-même; «le Seigneur, se tournant, regarda Pierre, et Pierre, se rappelant la parole du Seigneur, sortit et pleura amèrement.» Dans une circonstance antérieure, quand plusieurs des disciples se retiraient de sa suite et n’allaient plus avec lui, Jésus sur cela dit aux douze apôtres: «Et vous, ne voulez-vous point aussi me quitter?» Simon-Pierre lui répondit: «A qui, irions-nous, Seigneur? Vous avez les paroles de la vie éternelle; nous croyons et nous savons que vous êtes le Christ, fils de Dieu.»
Tel fut aussi cet autre grand apôtre, le docteur des Gentils, qui a été associé à saint Pierre de tant de manières. Il fut converti d’une façon miraculeuse par l’apparition de Notre-Seigneur sur la route de Damas, où il se rendait pour mettre les chrétiens à mort. Or, comment s’exprime saint Paul? «Soit que nous soyons emportés comme hors de nous-mêmes, c’est pour Dieu; soit que nous nous modérions, c’est pour vous; parce que l’amour de Jésus-Christ nous presse. Si donc quelqu’un est en Jésus-Christ, il est devenu une nouvelle créature; ce qui était devenu vieux est passé, et tout est devenu nouveau.» Ailleurs le même apôtre nous dit: «J’ai été crucifié avec Jésus-Christ, et je vis, ou plutôt ce n’est plus moi qui vis, mais c’est Jésus-Christ qui vit en moi; et si je vis maintenant dans ce corps mortel, j’y vis en la foi du Fils de Dieu, qui m’a aimé, et qui s’est livré lui-même à la mort pour moi.» Et ailleurs: «Je suis le moindre des apôtres; et je ne suis pas digne d’être appelé apôtre, parce que j’ai persécuté l’Église de Dieu. Mais c’est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, et sa grâce n’a point été stérile en moi; mais j’ai travaillé plus que tous les autres; non pas moi toutefois, mais la grâce de Dieu avec moi.» Il dit encore: «Soit que nous vivions, c’est pour le Seigneur que nous vivons; soit que nous mourions, c’est pour le Seigneur que nous mourons. Soit donc que nous vivions, soit que nous mourions, nous sommes toujours au Seigneur.» Vous voyez, mes frères, quel est le caractère de l’amour de saint Paul. Son amour était fervent, ardent, énergique, actif, plein de grandes œuvres, «fort comme la mort,» ainsi que le dit le Sage; c’était une flamme que «les grandes eaux n’ont pu éteindre et que les fleuves n’auront point la force d’étouffer,» flamme qui a duré jusqu’à la fin; ce qui lui permettait de dire à Timothée: «J’ai bien combattu; j’ai achevé ma course; j’ai gardé la foi. Il ne me reste qu’à attendre la couronne de justice qui m’est réservée, que le Seigneur, comme un juste juge, me rendra en ce grand jour.»
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.