Kitabı oku: «Voyages chez plusieurs pays fort éloignés du monde»

Yazı tipi:

Jonathan Swift

Voyages chez plusieurs pays fort éloignés du monde

Par Lemuel Gulliver, d'abord chirurgien, puis capitaine à bord de plusieurs navires


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066334215

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE I

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

DEUXIÈME PARTIE

CHAPITRE I

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

TROISIÈME PARTIE

CHAPITRE I

CHAPITRE II

QUATRIÈME PARTIE

CHAPITRE I

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

TABLE DES ILLUSTRATIONS

PREMIÈRE PARTIE

Table des matières

VOYAGE A LILLIPUT

CHAPITRE I

Table des matières

MON père habitait le comté de Nottingham où il avait un petit bien. J’étais le troisième de ses cinq enfants. A l’âge de quatorze ans, il m’envoya au Collège Emanuel, à Cambridge, où pendant trois ans j’étudiai avec assiduité. Le prix de ma pension était bien modique, mais constituait pourtant une lourde charge pour les ressources très limitées de mon père. Je dus quitter le collège et entrer en apprentissage chez Mr. Jacques Bates, célèbre chirurgien de Londres, qui me garda quatre ans.

Mon bon père m’envoyait de temps à autre des petites sommes d’argent qui me servirent à étudier la navigation et les branches des sciences mathématiques indispensables aux voyageurs. Je prévoyais déjà ma destinée. J’obéis au même sentiment instinctif en quittant Mr. Bates, pour me rendre à Leyde terminer mes études de médecine, si utiles au cours des longs voyages. Je passai deux années dans la célèbre ville Hollandaise, et j’étais à peine de retour en Angleterre que sur la recommandation de mon cher maître Mr. Bates, j’embarquais en qualité de chirurgien à bord de l’Hirondelle, commandée par le capitaine Abraham Pannell.

Pendant trois ans et demi je naviguai sous ses ordres, parcourant le monde entre deux voyages au Levant, et à mon retour, un peu lassé sans doute, je résolus de me fixer à Londres. Mr. Bates m’encouragea fort et m’aida à m’établir en me présentant à plusieurs de ses clients. Je pris un appartement dans une petite maison d’Old Jewry, et j’épousai peu après Miss Mary Burton, (seconde fille de Mr. Edmund Burton, établi bonnetier dans Newgate Street,) qui m’apporta en dot quatre cents livres sterling.

J’avais un foyer et une situation pleine de promesses, mais la roue de la fortune ne tourne pas toujours selon nos désirs. Deux ans s’étaient à peine écoulés que mon cher maître, Mr. Bates, tombait malade et mourait bientôt. Je n’avais guère de relations encore et ma clientèle s’en alla diminuant peu à peu. Après avoir consulté ma femme et quelques amis, je me déterminai à prendre de nouveau la mer.

Je fus successivement chirurgien à bord de deux navires et je passai six longues années à voyager dans les Indes Orientales et Occidentales, ce qui me permit de rétablir un peu ma fortune. J’emportais toujours avec moi un grand nombre de livres et j’employais mes heures de loisir à étudier les meilleurs auteurs anciens et modernes. Quand nous descendions à terre, j’en profitais pour observer le caractère et les mœurs des peuplades indigènes et pour apprendre leur langue. J’y parvenais facilement, grâce à mon excellente mémoire.

J’étais revenu dans mon pays et j’avais passé trois années au sein de ma famille, quand je reçus des offres fort avantageuses du Capitaine Pritchard, dont le vaisseau l’Antilope allait appareiller pour les Mers du Sud. J’acceptai.

Nous mîmes à la voile le 4 Mai 1669, sous les plus rassurants auspices et les débuts de notre voyage furent heureux.

Mais une tempête violente s’éleva soudain comme nous virions vers les Indes Orientales et poussa le navire au N.O. de la Terre de Van Diemen. Le 5 Novembre, jour où commence l’été dans ces parages, et le temps étant très couvert, la vigie signala un récif à moins d’une demi-encâblure du vaisseau. Toute manœuvre étant rendue impossible par la violence du vent, notre malheureux bâtiment vint se briser sur l’écueil. Six hommes de l’équipage (dont j’étais) réussirent à mettre la chaloupe à la mer et à s’éloigner du récif à force de rames, mais bientôt la fatigue nous terrassa et nous dûmes nous confier à la merci des vagues. Une demi-heure s’écoula dans les plus cruelles angoisses. Tout d’un coup, le vent du Nord se prit à souffler violemment et notre chaloupe chavira. Je ne puis dire exactement quel fut le sort de mes malheureux compagnons, mais, hélas! j’ai lieu de penser qu’ils périrent tous!

Quant à moi, j’eus le bonheur de conserver mon sang-froid, et à peine à l’eau je me mis à nager à l’aventure en me laissant conduire par le vent et la marée. J’étais cependant à bout de forces quand je me trouvai enfin prendre pied. L’ouragan avait déjà perdu beaucoup de sa fureur, mais la pente était si douce que je dus marcher plus d’une demi-lieue dans la mer avant d’atteindre le rivage. Il pouvait être alors huit heures du soir environ. Après avoir fait quatre cents mètres sans trouver aucune trace d’êtres vivants, la fatigue s’empara de moi et je m’écroulai vaincu sur l’herbe très courte et très douce où je m’endormis aussitôt profondément. Combien de temps dura mon sommeil? Je ne saurais le dire au juste, mais je l’évaluai à neuf heures environ, car le jour se levait quand je voulus me mettre debout. A mon intense surprise je fus incapable de remuer un seul membre, et dans un instant, je me rendis compte de ma situation. Mes jambes et mes bras étaient fortement fixés au sol par des liens; il en était de même de mes cheveux très longs et touffus, et de minces ligatures entouraient mon corps depuis les aisselles jusqu’aux cuisses. Jugez de l’état d’impuissance où j’étais réduit! Autour de moi, je percevais bien comme une rumeur confuse, mais, dans la triste posture où je me trouvais, il m’était impossible de rien voir que le ciel! Presque aussitôt je sentis quelque chose de vivant qui remuait le long de ma jambe gauche et qui, s’avançant doucement sur ma poitrine, vint presque à toucher mon menton. Je baissai les yeux autant qu’il me fut possible et à mon intense stupéfaction je distinguai une petite créature humaine, humaine, oui vraiment, mais qui n’avait pas six pouces de haut et qui portait un arc, un carquois et des flèches! En même temps j’eus la désagréable sensation d’une quarantaine d’êtres semblables qui s’agitaient sur moi. J’étais dans le plus profond ébahissement. On l’eut été à moins! Et je ne pus me retenir de jeter de si grands cris que ces petits bonshommes s’enfuirent, tous, épouvantés. Toutefois la plupart revinrent bientôt et l’un d’eux eut la hardiesse de s’approcher tout près de mon visage. Après m’avoir examiné, il leva les mains et les yeux au ciel en témoignage d’admiration et il cria d’une voix aiguë mais distincte: «Hekinah degul!» Ses compagnons répétèrent ces mêmes mots plusieurs fois de suite. Je n’en étais pas plus avancé !

Silencieusement, je faisais mille efforts pour me libérer et je réussis enfin à rompre les liens et à arracher les piquets qui retenaient mon bras gauche au sol. En même temps, d’un violent effort qui me causa une extrême douleur, je parvins à desserrer un peu les liens qui attachaient mes cheveux du côté gauche, et je me trouvai alors en état de tourner légèrement la tête. Pour la seconde fois, les petits bonshommes furent saisis d’une folle panique et s’enfuirent, en poussant des cris de terreur. Puis le silence se fit. J’entendis quelqu’un crier d’un ton de commandement: «tolgo phonac!» et à l’instant, plus de cent flèches s’enfoncèrent dans ma main gauche et me piquèrent comme autant d’aiguilles acérées. Quand la pluie de flèches s’arrêta, je laissai échapper des gémissements, arrachés par la souffrance, et je fis de nouveaux efforts pour me délivrer. Nouvelles décharges, nouvelles blessures. Je vis bien qu’il fallait me résoudre à demeurer dans une quasi-immobilité jusqu’au soir où il me serait plus facile de rompre mes chaînes. Mais le hasard en disposa différemment.

Dès que la foule qui m’entourait eût remarqué mes dispositions pacifiques, il ne fut plus question de me décocher des flèches, et pendant plus d’une heure, j’entendis à deux toises environ de mon oreille droite comme un bruit d’ouvriers charpentiers au travail. Lentement, avec précaution, je tournai la tête de ce côté et j’aperçus un curieux petit échafaudage, haut d’un pied et demi, formant comme une minuscule tribune, où avaient pris place quatre de ces petits êtres. L’un d’eux m’adressa un long discours, dont, vous le devinez, ami lecteur, je ne saisis pas un traître mot! L’orateur me sembla d’âge moyen et d’une taille plus élevée que celle de ses compagnons. Le page qui portait la queue de sa robe, était à peine un peu plus grand que mon doigt. J’ai dit que le discours fut long. Si je n’en compris pas une syllabe, j’en saisis du moins le sens approximatif, et d’après le ton et les périodes, je devinai que l’orateur avait tour à tour recours aux promesses et aux menaces, à la sévérité et à la bonté. Je répondis en manifestant ma soumission par une mimique expressive, levant ma main gauche et mes yeux vers le soleil, comme pour prendre celui-ci à témoin de ma bonne foi. Je mourais littéralement de faim, n’ayant rien eu à me mettre sous la dent depuis le naufrage. Je cédai au besoin, et portant plusieurs fois mes doigts à ma bouche, je fis comprendre la faim dont j’étais dévoré au hurgo (c’est ainsi que ces petits êtres désignent leurs grands seigneurs) qui m’interpellait. Celui-ci descendit immédiatement de sa tribune, et sur ses ordres, plusieurs échelles furent appliquées contre moi. Une centaine de petits hommes les escaladèrent avec célérité et m’apportèrent des paniers remplis de viandes fort bien apprêtées, ma foi, mais plus petites que des ailes d’alouette! De deux ou trois plats je ne faisais qu’une bouchée. Les pauvres petites gens s’empressaient de leur mieux et témoignaient de mille manières l’émerveillement et l’admiration que leur causaient mon appétit et mes capacités stomacales! Manger était bien, mais il me fallait boire maintenant. Ils jugèrent, d’après mon appétit, toute l’étendue de ma soif; fort ingénieusement, ils hissèrent sur moi un de leurs plus grands tonneaux de vin, le roulèrent jusqu’à mes lèvres et le défoncèrent. Je le vidai d’une gorgée; il ne contenait pas une demi-pinte. Le vin avait le même goût que le vin de Bourgogne, mais il était plus agréable encore. Une seconde tonne me fut apportée et eût le même sort que la première. Quand j’eûs accompli toutes ces merveilles, ils poussèrent des exclamations de joie et se prirent à danser sur ma poitrine en répétant dans leur allégresse: «Hekinah degul! Hekinah degul!»

Ils s’adressèrent ensuite aux spectateurs et les avertirent d’avoir à s’écarter en leur criant: “ Borach mevolah! ” Puis ils me demandèrent, par signe, de jeter les deux tonneaux. Quand je les eûs envoyés en l’air ce fut une clameur universelle, où l’on n’entendait que leur fameux «Hekinah degul!»

Lorsqu’ils virent que j’étais rassassié, ils s’écartèrent et je vis s’avancer vers moi un groupe de personnes, dont l’une, d’un rang très élevé, m’était envoyée par Sa Majesté Impériale. Son Excellence monta sur mon mollet droit, vint jusqu’à mon visage, et me présenta des lettres de créance, revêtues du sceau impérial. Je dus subir un nouveau discours qui dura bien dix minutes et qui fut prononcé sur un ton très calme mais non moins résolu. De la main, l’orateur m’indiquait un point de l’horizon, que je connus plus tard pour la Capitale du Royaume de Lilliput, où je devais être transporté ; ainsi en avait décidé Sa Majesté dans son Conseil. Je répondis par quelques mots tout à fait inutiles, et au moyen de signes très expressifs, j’indiquai mon vif désir d’être libre. L’Excellence parut m’avoir compris, car il secoua la tête négativement et, continuant d’employer le langage des signes, me montra que je devais être transporté dans la position même où je me trouvais. J’eûs bien encore quelques vélléités de résistance, mais j’y renonçai aussitôt, le nombre de mes petits adversaires augmentant sans cesse, et je témoignai à l’Excellence que je me résignais à mon sort. Sur quoi le hurgo (grand seigneur) et sa suite se retirèrent avec beaucoup de civilités et de marques de satisfaction. Presque aussitôt mes liens furent relâchés et on étendit sur ma figure et mes mains une sorte de pommade parfumée qui fit disparaître en quelques minutes la cuisson douloureuse occasionnée par les maudites flèches. Toutes ces circonstances m’avaient prédisposé au sommeil. Les docteurs de Sa Majesté ayant sur son ordre mélangé à ma boisson un puissant narcotique, je dormis à peu près huit heures. Pendant mon sommeil on me hissa sur une singulière machine construite à cet effet, sur l’ordre de l’Ingénieur Impérial. Ces petites gens excellent dans les arts mécaniques et en l’espace de quelques heures ils avaient monté l’appareil qui m’était destiné.

Imaginez un cadre de bois de sept pieds de long sur quatre de large, posé sur vingt-deux roues et distant du sol de trois pouces. Dès que le narcotique eût agi, ce chariot fut placé parallèlement à moi. Le plus difficile n’était pas fait. Ce n’était pas une petite affaire, vous le pensez bien, de me placer sur cette machine! Voici comment ils s’y prirent: quatre-vingt piquets furent plantés enterre et de fortes cordes, de la grosseur d’un fil d’emballage, fixées au moyen de crochets à d’innombrables bandes de toile que des ouvriers avaient passées sous mon cou, mes mains, mes bras et tout mon corps. 900 petits hommes, choisis parmi les plus robustes, tirèrent alors ces cordes au moyen des poulies dont les piquets étaient surmontés, et ainsi en moins de trois heures je fus hissé, déposé sur le chariot et solidement attaché. Il ne fallut pas moins de 1500 chevaux, triés parmi les plus vigoureux coursiers des écuries Impériales, et hauts à peu près de quatre pouces et demi, pour me traîner jusqu’à la métropole, à huit cents mètres de là.

Notre voyage dura près de deux jours. Quand nous fûmes à deux cents mètres des portes de la ville, l’Empereur vint à notre rencontre avec toute la Cour. Mais les grands officiers se refusèrent obstinément à laisser Sa Majesté exposer ses jours en montant sur mon corps.

Notre convoi s’était arrêté près d’un ancien temple désaffecté depuis quelques années, à la suite d’un meurtre qui y avait été commis. Ce temple, le plus vaste de tout le royaume, me fut assigné pour demeure. La grande porte, au Nord, ayant à peu près quatre pieds de haut sur deux de large, je pouvais assez facilement pénétrer à l’intérieur en rampant. Deux petites fenêtres, situées à six pouces du sol, encadraient la porte. C’est à l’une d’elles que les forgerons de l’Empereur fixèrent 92 câbles semblables à des chaînes de montre, et les fixèrent à ma jambe gauche au moyen de trente-six cadenas. Mes chaînes ayant à peu près deux mètres de long j’avais la liberté de me promener de long en large dans l’espace d’un demi-cercle.

Vis-à-vis du temple, de l’autre côté de la route, s’élevait une tour d’au moins cinq pieds de haut. L’Empereur y monta avec sa suite, afin de m’examiner tout à son aise.

Quand les ouvriers furent convaincus qu’il m’était impossible de m’échapper ils coupèrent mes liens et je me levai, mais avec un sentiment d’amertume et de tristesse indicibles.

Quand le peuple me vit debout, allant et venant, il exprima son étonnement par des rumeurs dont je ne puis vous donner une idée.

CHAPITRE II

Table des matières

EN jetant les yeux autour de moi, je découvris le plus riant paysage que j’eusse jamais vu. La campagne environnante se déroulait en jardins prolongés à l’infini; les enclos, pour la plupart de quarante pieds carrés, semblaient autant de parterres fleuris, entremêlés çà et là de petits bois, dont les plus grands arbres ne me paraissaient guère dépasser sept pieds de haut. Sur ma gauche s’étendait la Capitale qui prenait ainsi l’apparence d’une cité en perspective dans un décor de théâtre.

Je m’arrachai à ma contemplation pour me glisser à l’intérieur de ma maison et l’explorer, ce qui ne fut pas long, comme bien on pense, et je sortis de nouveau presque immédiatement pour prendre l’air.

L’Empereur était descendu de sa tour et s’avançait à cheval vers moi. Cette action faillit lui coûter cher, car le petit animal, quoique fort bien dressé, fut saisi d’effroi en se trouvant soudain devant moi, qui dûs lui apparaître comme une montagne en mouvement! Il se cabra sur ses pieds de derrière et faillit désarçonner l’Empereur. Mais celui-ci est un excellent cavalier; il sut se maintenir en selle, jusqu’au moment où ses serviteurs accourus vinrent prendre la bride du cheval. Il descendit alors et, toute en demeurant prudemment hors de ma portée, il m’examina sur tous les côtés en donnant des marques d’admiration. Puis, sur un geste de Sa Majesté les sommeliers et les cuisiniers roulèrent vers moi des petits chariots, dont une vingtaine étaient chargés de viande et une dizaine de cruches en terre contenant du vin.

En quelques minutes je fis place nette!

L’Impératrice, les jeunes princes et princesses du sang, accompagnés de plusieurs dames d’honneur, s’étaient assis à quelque distance dans des fauteuils et tout ce beau monde ne cessait de caqueter en me regardant.

Je dois maintenant donner de Sa Majesté une description aussi exacte que possible. L’Empereur dépasse, de la longueur de mon ongle environ, tous les personnages de la cour. Ce qui seul est suffisant pour inspirer à ses sujets une terreur salutaire. Une mâle énergie se lit sur les traits de son visage qu’il a forts et accentués. Son teint est olivâtre, il a la lèvre autrichienne, un peu dédaigneuse, le nez aquilin, la taille très droite, et comme ses membres sont merveilleusement proportionnés, ses mouvements demeurent pleins de grâce et une dignité imposante caractérise sa démarche.

Il avait lors vingt-neuf ans et régnait depuis sept années qui n’avaient été qu’une suite de félicités et de victoires. Désireux de l’examiner à mon tour sur toutes les coutures, je me couchai sur le côté de sorte que nos visages se trouvaient placés parallèlement, à trois mètres de distance. Mais depuis, j’eus l’insigne honneur de le tenir souvent dans ma main et je puis certifier l’exactitude absolue du portrait que j’en donne ici. Son costume était simple et sans prétention, mi-oriental, mi-européen. Cependant il portait un léger casque d’or, très luxueux, incrusté de pierreries, et surmonté d’un panache. Il tenait à la main son épée nue, par mesure de prudence, au cas où j’aurais réussi à rompre mes chaînes. Elle avait au moins trois pouces de long; la garde et le fourreau étaient en or.

La voix de l’Empereur était aiguë, mais claire et bien articulée, et je pouvais l’entendre distinctement même en me tenant debout. Quant aux dames et aux courtisans, leurs habits étaient magnifiques et la place occupée par la Cour ressemblait à une splendide étoffe étendue sur le sol et toute brodée de figurines d’or et d’argent.

Au bout de deux heures la Cour se retira et je fus laissé à mes réflexions, avec une forte Garde, destinée à prévenir les impertinences et peut-être la malice de la populace, impatiente de me voir de plus près.

Comme j’étais assis près de la porte de ma maison, plusieurs de ces coquins eurent l’impudence de me décocher des flèches dont l’une manqua de me crever l’œil gauche. Mais le colonel de la Garde fit immédiatement saisir six des meneurs qu’il remit ligottés entre mes mains, jugeant que pour une telle faute il n’existait pas de meilleur châtiment. Il fallait voir ces malheureuses créatures traînées par les soldats qui les piquaient avec la pointe de leurs lances. Je les pris tous dans ma main droite, j’en mis cinq dans la poche de ma veste et je fis mine de vouloir manger tout vivant le sixième. Le pauvre petit bonhomme poussa d’affreux hurlements et le colonel et ses officiers ne laissaient pas que d’être fort inquiets, surtout quand ils me virent sortir mon canif. Mais je les rassurai bientôt, car, regardant avec douceur mon petit prisonnier, je coupai ses liens et le déposai délicatement à terre, où il s’empressa de prendre ses jambes à son cou! J’agis de même envers les cinq autres, et je pus constater combien la foule et les soldats étaient touchés par ma clémence, qui fut tout aussitôt rapportée à la Cour où elle fut non moins favorablement appréciée.

Quand la nuit tomba, je me glissai péniblement dans ma maison et m’étendis sur le sol pour dormir. Je trouvai ma couche un peu rude! Et ce fut avec un réel plaisir que j’entrai, quinze jours après, en possession du lit que l’Empereur avait donné l’ordre de me préparer et qui fut formé avec six cents matelas lilliputiens.

Une commission Impériale fut immédiatement constituée en vue d’obliger tous les paysans à un kilomètre à la ronde à fournir chaque jour 6 bœufs, 40 moutons et autres victuailles pour mon entretien, avec une quantité proportionnée de pain, de vin et autres boissons. Sa Majesté donna Elle-même des bons ou mandats sur le Trésor pour assurer le paiement de ces denrées.

J’eus six cents domestiques installés sous des tentes confortables dressées autour de ma maison. La munificence impériale alla plus loin encore, et trois cents tailleurs reçurent l’ordre de me confectionner un vêtement à la mode du pays.

Enfin, six professeurs, choisis parmi les plus grands savants de l’Empire, furent chargés de m’enseigner la langue lilliputienne. Sa Majesté daigna souvent m’honorer de sa visite et se plut à aider mes professeurs pendant leurs leçons.

En trois semaines environ je fis les plus grands progrès, et peu à peu nous commençâmes de causer. Mes premiers mots furent pour exprimer à l’Empereur mon ardent désir de recouvrer ma liberté, ce que je lui répétai désormais chaque jour, à genoux! Il me répondit que ceci était affaire de temps et de patience à laquelle il ne fallait pas songer avant d’avoir pris l’avis du Conseil, et il ajouta qu’avant tout, je devais “ lumos kelmin pesso desmar Ion emposo,” c’est-à-dire “ jurer solennellement d’observer une paix inviolable avec lui et ses sujets.” Il me pria de ne point me froisser s’il donnait l’ordre à certains fonctionnaires de me fouiller; car, selon toute vraisemblance, je devais porter sur moi différentes armes, extrêmement dangereuses si leurs proportions répondaient à celles de ma taille prodigieuse! Je répondis à Sa Majesté qu’elle serait aussitôt satisfaite, étant prêt à me mettre nu et à vider mes poches devant elle. Mais l’Empereur m’arrêta d’un geste, et m’indiqua que la loi du pays l’obligeait à me faire fouiller par deux de ses officiers. Il savait fort bien, ajouta-t-il, que cette opération ne pouvait avoir lieu sans mon consentement ou mon concours. Mais il avait si bonne opinion de ma générosité et de mon sentiment de la justice qu’il me confierait sans crainte ces messieurs. Il me promit, en outre, qu’on me rendrait fidèlement tout ce qui me serait pris quand je quitterais le pays ou qu’en tous cas on me verserait intégralement le prix que j’en exigerais moi-même. Il ne me restait qu’à m’exécuter. Je pris les deux officiers dans ma main et les introduisis d’abord dans la poche de mon habit, puis dans chacune de mes autres poches, à l’exception des deux goussets et d’une poche secrète contenant divers objets qui m’étaient nécessaires et n’offraient aucun intérêt pour personne. Ces messieurs avaient apporté tout ce qu’il fallait pour écrire, encre, plumes et papier. Ils firent de tous les objets qu’ils avaient trouvés un inventaire très exact dont voici le texte intégral, traduit en anglais:

“ Premièrement, dans la poche droite de l’habit du Grand Homme-Montagne (c’est ainsi que je traduis les mots Quinbus Flestrin) après les recherches les plus minutieuses, nous n’avons trouvé qu’une pièce de toile grossière, assez vaste pour servir de tapis dans la Grande Salle du Palais de Votre Majesté. Dans la poche gauche, nous vîmes un immense coffre en argent, avec un couvercle de même métal, que nous fûmes incapables de lever. Sur notre demande l’Homme-Montagne ouvrit ce coffre et l’un de nous y étant entré, enfonça jusqu’aux genoux dans une sorte de poussière brune qui provoqua chez nous deux des éternuements répétés et simultanés. Dans la poche droite du gilet, nous trouvâmes une liasse prodigieuse de substances blanches et minces, repliées l’une sur l’autre et dont l’ensemble formait à peu près l’épaisseur de trois hommes; elles étaient attachées avec un câble très fort et couvertes d’une quantité de figures noires qui nous ont paru être des écritures, chaque lettre étant presque le double de la paume de notre main. Dans la poche gauche se trouvait une machine armée de vingt mâts très longs, ressemblant aux palissades qui ornent la cour de Votre Majesté : d’où, nous avons conjecturé que l’Homme-Montagne s’en servait pour se peigner. Mais nous n’avons pas voulu le questionner trop souvent, vu la grande difficulté qu’il éprouvait à nous comprendre. Dans la grande poche droite de son couvre-milieu (je traduis ainsi le mot ranfu-lo par lequel ils désignaient mes culottes) nous avons aperçu un tube de fer creux, de la longueur d’un homme, attaché à une grosse pièce de bois beaucoup plus épaisse. Sur l’un des côtés du tube se trouvaient d’énormes pièces de fer en relief, affectant les formes les plus irrégulières. Nous ne comprenons pas ce que cela peut bien être. La poche gauche du couvre-milieu contenait une machine semblable. Dans la plus petite poche du côté droit nous avons trouvé plusieurs pièces rondes et plates, de différentes dimensions, et faites d’un métal rouge et blanc. Certaines nous paraîssaient être en argent, mais elles étaient si grandes et si lourdes qu’à nous deux nous pouvions à peine les soulever. Dans la petite poche gauche se trouvaient deux étuis noirs, d’une forme irrégulière. L’un d’eux était fermé et semblait être composé d’une seule pièce. Mais à l’extrémité du second apparaissait une sorte de substance blanche brillante et arrondie et qui avait le double de notre tête. Chaque étui renfermait à l’intérieur une énorme lame d’acier. Nous avons prié l’Homme-Montagne de nous les montrer, car nous appréhendions que ce fussent là des engins dangereux. Il les sortit de leurs enveloppes et nous dit que dans son pays il avait l’habitude de se raser la barbe avec l’une et de couper sa viande avec l’autre. Il y eut deux poches dans lesquelles nous ne pûmes pénétrer. Il les nommait des goussets: c’étaient deux grandes fentes pratiquées dans la partie supérieure de son couvre-milieu. Hors du gousset droit pendait une longue chaîne d’argent au bout de laquelle était attaché un instrument tout à fait merveilleux. Sur notre désir, il le sortit complètement, et nous vîmes une sorte de globe, moitié en argent, moitié en métal transparent. Plusieurs signes étranges étaient disposés circulairement et nous pensâmes pouvoir les toucher du doigt. Mais la surface transparente nous arrêta. L’Homme-Montagne approcha cet instrument de nos oreilles: nous avons alors perçu un bruit incessant comme celui d’un moulin à eau. Ce doit être un animal inconnu ou bien encore la divinité qu’il adore.

“ Du gousset gauche il tira un filet qu’un pêcheur aurait pu utiliser, mais qui se fermait et s’ouvrait comme une bourse, grâce à un mécanisme caché. C’était, en effet, sa bourse, nous a-t-il dit. Nous y avons trouvé plusieurs pièces d’un métal jaune. Si elles sont véritablement en or, leur valeur doit être colossale.

“ Apres avoir ainsi, conformément aux ordres de Votre Majesté, fouillé minutieusement les poches de l’Homme-Montagne, nous avons remarqué autour de sa taille un ceinturon, taillé dans la peau d’un gigantesque animal et qui supportait une épée de la longueur de cinq hommes et un sac ou une bourse divisée en deux compartiments, capables de contenir trois ou quatre sujets de Votre Majesté. L’un des compartiments contenait plusieurs balles d’un métal extrêmement lourd, de la grosseur de notre tête et réclamant une main très vigoureuse pour les soulever; l’autre était rempli d’un nombre infini de grains noirs, d’un volume restreint et d’un poids assez léger, car nous pouvions en tenir une cinquantaine dans la paume de nos mains.

“ Tel est l’inventaire exact et conforme de tout ce que nous avons trouvé sur le corps de l’Homme-Montagne, lequel nous a reçus avec beaucoup de civilité et tous les égards dus aux envoyés de Votre Majesté.

“ Signé et scellé ce 4e jour de la 89e Lune du règne prospère de Votre Majesté.

“ TLESSEN TRELOCK.

“ MARSI TRELOCK.”

Après avoir lu cet inventaire, l’Empereur m’ordonna, dans les termes les plus honorables, de lui remettre les objets mentionnés et tout d’abord mon ceinturon et mon sabre. En même temps il ordonna aux troupes de service, 3000 hommes environ, de m’entourer et de tenir prêts leurs arcs et leurs flèches. Je ne m’en aperçus point, ayant les yeux fixés sur Sa Majesté. Sur quoi, il me pria de tirer mon sabre du fourreau. Bien qu’ayant été un peu rouillée par l’eau de mer, la lame en était encore extrêmement brillante. Quand je la fis étinceler au soleil en la brandissant dans tous les sens, les troupes poussèrent des cris où la terreur se mêlait à la surprise. Sa Majesté seule garda tout son sang-froid et me commanda de remettre mon sabre au fourreau et de jeter celui-ci aussi doucement que je le pouvais à six pieds de ma chaîne. Il réclama ensuite les tubes de fer creux qui étaient en réalité des pistolets de poche. Je lui en expliquai l’usage du mieux que je pus et joignant l’exemple à la parole je les chargeai de poudre et je tirai en l’air, après avoir prévenu l’Empereur de ne point s’effrayer. Cette fois l’effet produit fût indescriptible. Des centaines d’hommes se laissèrent tomber comme s’ils avaient été foudroyés. Et l’Empereur lui-même, tout brave qu’il fût, demeura quelque temps avant de recouvrer ses esprits.

Je jetai les pistolets aux côtés de mon sabre avec ma poire à poudre et mes balles. J’avertis seulement Sa Majesté de ne point approcher la poudre du feu s’il ne voulait pas voir son palais impérial sauter en l’air.

Ma montre excita fort la curiosité de l’Empereur. Il pria deux des plus grands de ses gardes de la lui apporter sur leurs épaules au moyen d’une perche, comme en Angleterre les débardeurs transportent les barils de bière. Son ébahissement fut au comble quand il entendit le tic-tac de l’horlogerie et le mouvement de l’aiguille qui marquait les minutes. Il remarquait tous ces détails, car la vue des Lilliputiens est beaucoup plus développée que la nôtre. Ne sachant que conclure de ces prodiges, il s’adressa à ses savants dont les avis furent très partagés, me sembla-t-il.

Je livrai de la même façon ma monnaie d’argent, ma bourse qui contenait neuf grands pièces d’or mêlées à d’autres plus petites, mon couteau et mon rasoir, mon peigne et ma tabatière d’argent, mon mouchoir et mon carnet de notes. Tout me fut scrupuleusement rendu; seuls mon sabre, mes pistolets, ma poudre et mes balles furent déposés dans l’arsenal de Sa Majesté.

J’ai déjà dit que j’avais une poche secrète qui n’avait pas été visitée. J’y conservais une paire de lunettes dont je me sers parfois pour remédier à la faiblesse de ma vue, un télescope de poche et plusieurs autres petits objets usagers. Comme ils n’offraient aucun intérêt pour Sa Majesté, je ne me crus pas obligé par l’honneur à en dévoiler l’existence, redoutant qu’ils ne fussent égarés ou détériorés si je venais à m’en dessaisir.

CHAPITRE III

Table des matières

L’EMPEREUR voulut un jour me faire assister à certains divertissements spéciaux où ces peuples excellent. Rien ne m’amusa autant que celui des danseurs de corde, exécuté sur un fil blanc très mince, à douze pouces du sol. Mais ici je dois, si le lecteur le veut bien, donner quelques explications.

Ce passe-temps est réservé aux candidats aux grands emplois et aux faveurs de la Cour. On les exerce à cet art, dès leur plus tendre enfance. Quand une grande charge devient vacante, par suite d’un décès ou d’une disgrâce, cas d’ailleurs assez fréquents, cinq ou six candidats sollicitent l’honneur d’amuser l’Empereur et sa Cour en dansant sur la corde. Celui qui saute le plus haut sans tomber reçoit la place convoitée.

Fait plus cocasse encore, il n’est pas rare de voir les ministres eux-mêmes recevoir l’ordre de montrer leur adresse et de témoigner ainsi devant l’Empereur qu’ils n’ont rien perdu de leurs talents!! Le grand Trésorier du royaume, Flimnap, passe pour exécuter sur la corde une cabriole plus haute d’un pouce au moins que celles des autres seigneurs. Je l’ai vu plusieurs fois de suite faire le saut périlleux sur une planchette, fixée à des cordes qui ne sont pas plus épaisses que notre ficelle d’emballage.

Mon ami Reldresal, premier secrétaire des Affaires Privées, m’a paru venir immédiatement après le grand Trésorier. Les autres officiers sont à peu près d’égale force.

Ces bizarres divertissements sont fort souvent accompagnés d’accidents mortels dont plusieurs sont consignés dans les archives de la Cour. J’ai vu moi-même deux ou trois candidats se casser quelques membres! Mais le danger est infiniment plus grand quand les ministres reçoivent l’ordre de montrer leur adresse, car en voulant se surpasser eux-mêmes et éclipser leurs rivaux, ils font de tels efforts qu’il est bien rare qu’on n’ait pas à enregistrer quelques chûtes.

Un an ou deux avant mon arrivée, me fut-il conté, Flimnap se fut infailliblement brisé la colonne vertébrale sans un coussin royal qui se trouva là par hasard et fort à point pour amortir sa chûte.

M’étant diverti, je voulus à mon tour amuser l’Empereur et voici ce dont je m’avisai. Les chevaux de l’armée et des écuries royales n’éprouvaient plus aucune frayeur quand ils m’apercevaient. Chaque jour, leurs cavaliers les faisaient sauter par dessus ma main, étendue à plat sur le sol. Il arriva même à l’un des piqueurs de l’Empereur en enlevant sa monture de franchir d’un bond mon pied tout chaussé. Ce fut réellement un saut prodigieux! A l’aide de mon mouchoir de poche fortement tendu sur neuf piquets de bois, je construisis donc une sorte de plateforme carrée qui avait deux pieds et demi de côté, et, avec l’autorisation de Sa Majesté, je plaçai sur ce plateau improvisé 24 cavaliers avec leur montures. Ils se divisèrent en deux camps et simulèrent une petite guerre, s’enfuyant et se poursuivant, s’attaquant et se retirant, en un mot manœuvrant avec un ensemble et une dextérité qui me remplirent d’admiration. L’Empereur fut si charmé de ce spectacle qu’il me demanda de le lui procurer à nouveau, plusieurs jours de suite. Il persuada même, mais avec les plus grandes difficultés, à l’Impératrice d’y assister en personne. Par bonheur, mon étoile voulut qu’il n’arrivât aucun accident au cours de ces manœuvres improvisées. Une seule fois, en piaffant, un cheval fougueux fit un trou dans mon mouchoir et tomba avec son cavalier, mais je les relevai l’un et l’autre immédiatement. Le cheval s’en tira avec une légère foulure. Son cavalier n’avait aucun mal, et je réparai quant à moi de mon mieux mon malheureux mouchoir! Dans l’intérêt de celui-ci et pour le bien général, je refusai toutefois de continuer d’aussi périlleuses expériences.

Deux jours après cet incident, l’Empereur eut une bizarre fantaisie. Il donna l’ordre de rassembler les troupes qui se trouvaient dans la Capitale et aux alentours. Puis, après m’avoir demandé de me tenir debout, les jambes aussi écartées qu’il m’était possible, à peu près dans la posture du Colosse de Rhodes, il commanda au général (vieux militaire plein d’expérience, et un de mes plus dévoués protecteurs) de disposer l’armée en colonne serrée et de la faire défiler sous moi, l’infanterie marchant par vingt-quatre hommes de front et la cavalerie par seize. Le spectacle fut inoubliable. Ce corps d’armée comprenait 3000 fantassins et 1000 cavaliers. Ils défilèrent comme à la parade, tambour battant, drapeaux déployés et piques hautes. Sa Majesté avait prescrit, sous peine de mort, d’observer à mon égard les règles de la plus stricte décence. Ce qui n’empêcha pas quelques jeunes officiers de lever les yeux en l’air, et, pour tout dire, le fond de mes culottes était dans un si piteux état qu’il y eût là, pour les jeunes espiègles, matière à des plaisanteries, où d’ailleurs l’admiration entrait pour une large part!

J’en arrive à l’un des plus beaux jours que je passai dans le Royaume de Lilliput, je veux dire, celui de ma libération. Sa Majesté résolut enfin à traiter la question dans son Grand Conseil. Une seule voix s’éleva pour s’opposer à mes légitimes réclamations, celle du grand Amiral Skyris Bolgolam, qui semblait prendre plaisir, sans la moindre provocation de ma part, à se déclarer mon ennemi mortel. Il eut du reste tout le Conseil contre lui, à commencer par l’Empereur, et dut s’incliner, mais à contre cœur.

Quelques jours après il vint chez moi, accompagné de deux Secrétaires d’Etat et de plusieurs seigneurs, pour me lire les articles du traité, et je prêtai serment, d’abord selon l’usage anglais, puis dans les formes imposées par les lois lilliputiennes, en tenant mon pied droit dans ma main gauche et en plaçant le doigt du milieu de ma main droite sur mon crâne et le pouce sur l’extrémité de mon oreille droite — ce qui est une manière aussi incommode que peu commune de prêter un serment!

Pour donner au lecteur une idée du style lilliputien, je traduis ici l’acte officiel qui me rendit à la liberté.

“Nous, Golbasto Momarem Evlame Gurdilo Shefin Mully Ully Gue, Très haut et très puissant Empereur de Lilliput, l’Idole et la Terreur de l’Univers dont les Etats détendent à cinq mille blustrugs (environ douze milles anglais de circonférence) aux extrémités de la Terre; Roi des Rois, plus Grand que les Fils des Hommes, dont les pieds vont jusqu’au centre de la Terre, dont la Tête atteint le Soleil; dont le moindre Geste fait trembler les genoux des potentats; Aimable comme le Printemps, Magnifique comme l’Eté, Plantureux comme l’Automne, Terrible comme l’Hiver, Grande et Sublime Majesté,

“Nous proposons à l’Homme-Montagne récemment arrivé en nos Etats Célestes, les conditions suivantes, qu’il s’engagera par les plus solennels serments à exécuter intégralement, etc. etc.

“I. L’Homme-Montagne ne sortira de nos Etats qu’après en avoir reçu l’autorisation, scellée de notre grand Sceau.

“II. Il n’entrera dans notre Capitale sans que sur notre commandement exprès.

“III. Au cours de ses promenades, il prendra garde à ne pas écraser nos bien-aimés sujets, non plus que leurs chevaux et leurs voitures.

“IV. S’il est besoin d’un exprès pour transmettre une dépêche extraordinaire, l’Homme-Montagne sera tenu de porter dans sa poche le messager et son cheval.

“V. Il sera notre allié contre nos ennemis de l’Ile de Bléfuscu, et emploiera tout son zèle à détruire la flotte qu’ils arment à l’heure actuelle en vue d’envahir nos Etats. Il aidera dans ses moments de loisir nos ouvriers à transporter les pierres de taille destinées à l’achèvement des murailles de notre parc principal et aux autres bâtiments impériaux.

“Après avoir solennellement juré d’observer tous les articles ci-dessus énumérés, le dit Homme-Montagne recevra quotidiennement la provision de viande et de boisson qu’exigerait l’entretien de mil sept cent vingt quatre de nos bien-aimés sujets. Il jouira en plus de l’accès auprès de Notre Personne Sacrée et d’autres marques de Notre Insigne Faveur.

“Fait et donné en notre Palais de Belfaborac, le 12e jour de la 91e Lune de notre Règne.”

Je souscrivis à ces articles avec une grande allégresse, bien que certains d’entre eux ne fussent pas tout à fait aussi honorables que je l’eusse souhaité. Ils portaient indiscutablement la marque du mauvais vouloir du grand amiral Skyris Bolgolam.

Dès que j’eus prêté serment, on m’ôta mes chaînes et je fus mis en liberté. L’Empereur lui-même me fit l’honneur d’assister en personne à toute la cérémonie.

CHAPITRE IV

Table des matières

JE profitai de ma liberté pour visiter avec l’autorisation de l’Empereur la Capitale, Mildendo.

Les mûrs qui l’entourent ont deux pieds et demi de haut et onze pouces au moins d’épaisseur, en sorte qu’un carrosse attelé de plusieurs chevaux peut sans danger circuler sur les remparts flanqués de grosses tours. J’enjambai la grande porte de l’ouest et me mis à marcher très lentement de côté par les deux rues principales. J’avais ôté mon habit, car je redoutais d’endommager, avec les basques, les toits et les auvents des maisons. J’allais avec précaution pour ne pas piétiner les traînards qui auraient pu demeurer dans les rues malgré la défense très stricte de l’Empereur.

Les fenêtres, balcons, mansardes et toits étaient noirs de monde. La ville, qui peut comprendre 500,000 âmes, forme un carré parfait, dont chacun des côtés a 500 pieds de long. Les deux grandes rues qui la traversent et la divisent en 4 quartiers ont 5 pieds de large. Je ne pus pénétrer dans les petites rues et les allées qui n’ont que 12 à 18 pouces de large. Les maisons ont de deux à cinq étages, et les boutiques et les marchés sont remarquablement approvisionnés. Au centre de la ville, où les deux grandes rues se joignent, se trouve le Palais Impérial. Il est entouré d’une première enceinte de murailles hautes de 2 pieds et distantes des bâtiments de 20 pieds environ. L’Empereur m’avait autorisé à franchir cette enceinte. De là il m’était facile de découvrir tout le Palais, dont la cour extérieure a 40 pieds carrés et en renferme deux autres. C’est dans la dernière que se trouvent, au cœur même du Palais, les Appartements Privés de l’Empereur que je désirais tout spécialement voir de près. Mais la tâche en était très malaisée. Les portes donnant sur les cours étaient infiniment trop petites pour que j’eusse un instant la pensée d’y passer; d’autre part, les bâtiments de la cour extérieure n’avaient pas moins de 5 pieds de haut et je ne pouvais les franchir sans causer de grands dommages aux toits, sinon aux murs eux-mêmes qui étaient très solidement construits en grosse pierre de taille et avaient 4 pouces d’épaisseur. Cependant l’Empereur désirait extrêmement me faire admirer la splendeur de son Palais, et ma curiosité n’était pas moins vive. Voici ce dont je m’avisai après trois jours de réflexion et de travail.

Je coupai avec mon couteau quelques grands arbres du parc impérial, qui se trouve à cent mètres environ du Palais, et j’en fis deux tabourets de trois pieds de haut, assez forts pour supporter le poids de mon corps. Le peuple ayant de nouveau été prévenu de mon projet, je repassai à travers la ville, mes deux tabourets à la main. Arrivé dans la cour extérieure, je grimpai sur l’un d’eux et faisant passer l’autre par dessus le toit, je le déposai doucement dans l’espace compris entre la première et la deuxième cour, qui avait à peu près huit pieds de large. Je franchis alors aisément le bâtiment et une fois que je fus dans la seconde cour, juché sur le second tabouret, je tirai à moi le premier avec une canne recourbée. Par cette méthode, assez ingénieuse, j’ose m’en flatter, je parvins à la cour intérieure, où m’étant couché sur le côté, j’appliquai mon visage aux fenêtres, laissées ouvertes tout exprès, et j’aperçus la plus somptueuse des demeures. Je vis l’Impératrice et les jeunes Princes et Princesses dans leurs appartements respectifs, entourés d’une suite brillante de dames d’honneur et de gentilshommes. Sa Majesté Impériale daigna me sourire avec grâce et me tendre par la fenêtre son auguste main à baiser.

Je n’en dis pas plus aujourd’hui sur le détail des splendeurs impériales, me réservant de le faire dans un ouvrage plus considérable auquel je me consacrerai un de ces jours. Mon seul but ici est de résumer ce qui m’arriva pendant mes neuf mois de séjour en Lilliput.

Or donc, il y avait une quinzaine de jours que j’étais en liberté, lorsqu’un beau matin je reçus la visite du Secrétaire d’Etat pour les Affaires Privées, Reldresal, accompagné d’un seul domestique. Reldresal congédia son carrosse qui alla l’attendre à quelque distance de ma maison et me pria de lui accorder une heure d’audience. J’y consentis avec le plus sincère plaisir. Reldresal était un homme de qualité, fort intelligent, et qui, de plus, m’avait depuis longtemps comblé de ses bons offices à la Cour. Je le pris dans ma main durant notre entretien qui ne manqua pas d’intérêt comme le lecteur va pouvoir en juger. Reldresal débuta par toutes sortes de compliments sur ma liberté à laquelle, dit-il, il n’avait pas été étranger.

— En d’autres circonstances pourtant, ajouta-t-il, vous ne l’auriez pas obtenue aussi promptement. Mais si florissante que puisse paraître aux étrangers la situation du royaume, nous sommes en réalité sous le coup de deux fléaux: une faction puissante à l’intérieur et le danger imminent d’une invasion étrangère. Sachez d’abord que depuis plus de soixante et dix lunes l’empire se trouve partagé entre deux factions: les Tramecksan et les Slamecksan, autrement dit les Talons-hauts et les Talons-bas, termes empruntés aux talons de leurs souliers, par lesquels ils différent.

Les Talons-hauts prétendent avoir pour eux la tradition et la constitution. Quoi qu’il en soit, Sa Majesté a pris parti pour les Talons-bas qui sont les seuls à occuper les charges de la couronne ou les situations administratives. Vous remarquerez que les talons de Sa Majesté sont plus bas d’un “drurr ” au moins que tous ceux de sa Cour. Ces deux partis se haïssent et se jalousent au point de ne se fréquenter jamais. Vous pouvez facilement vous imaginer le tort que portent au pays ces dissensions intestines. Mais ce n’est pas tout. Nous sommes encore menacés de l’invasion étrangère. En face de nous, de l’autre côté du détroit, se trouve l’île de Bléfuscu, le second empire de l’Univers, presque aussi vaste et important que celui-ci. A ce propos, et en passant, laissez-moi vous dire que nos philosophes doutent beaucoup de l’existence des mondes et contrées dont vous nous avez entretenus. Leur avis est que vous êtes tout simplement tombé de la lune ou d’un astre quelconque. Pensez que s’il existait seulement une centaine d’individus de votre taille, ils auraient tôt fait de réduire à la famine les Etats de Sa Majesté. D’ailleurs, depuis six mille lunes, il n’est fait mention dans l’Histoire que des deux grands empires de Lilliput et de Bléfuscu.

Ces deux formidables puissances sont en guerre depuis trente-six lunes. Il est connu de tous que, dans les premiers âges du monde, on cassait les œufs que l’on voulait gober par le Gros Bout. Mais il arriva que l’aïeul de Sa Majesté régnante, étant encore enfant, se coupa le doigt en cassant son œuf selon la manière accoutumée. Aussitôt l’Empereur ordonna à tous ses sujets, sous les peines les plus rigoureuses, de casser désormais leurs œufs par le Petit Bout. Cette réforme n’alla pas sans produire une incroyable irritation parmi le peuple. A cette occasion il y eut plus de six révoltes populaires, un Empereur y perdit la vie, un autre le trône. Plus d’un million d’hommes ont à différentes époques subi la mort plutôt que de couper leurs œufs autrement que par le Gros Bout. Des milliers et des milliers de gros volumes ont été publiés sur la matière. Je ne prétends pas résoudre qui avaient et ont encore raison, des Gros-Boutiens ou des Petits-Boutiens. Mais vous devez savoir, et c’est là où je voulais en venir, que les souverains de Bléfuscu, toujours prêts à profiter de nos dissensions intérieures, en les provoquant à l’occasion, ont toujours soutenu les Gros-Boutiens, et quand après une révolte ceux-ci étaient exilés de Lilliput, ils se réfugiaient dans l’Empire de Bléfuscu où ils étaient accueillis avec la plus grande bienveillance. Ces misérables transfuges ont tant et si bien fait, que, grâce à leurs menées souterraines, la guerre n’a cessé de régner entre les deux pays depuis trente-six lunes. En ce moment leur flotte est armée et se prépare à venir investir nos côtes. Sa Majesté Impériale m’a donc envoyé vers vous en qui Elle a toute confiance et dont Elle apprécie hautement la force colossale, et par mon humble intermédiaire Elle vous demande quelles sont vos dispositions à son égard.

Ce discours ne me prit pas au dépourvu. Je priai le Ministre de présenter mes humbles hommages à l’Empereur et de lui apprendre que, s’il ne me convenait guère, à moi étranger au pays, d’intervenir dans les querelles de parti, je demeurais prêt à défendre au péril de ma vie, et Sa personne et Ses Etats contre l’envahisseur.

CHAPITRE V

Table des matières

BLÉFUSCU est une île située au N.N.E. de Lilliput, dont elle n’est séparée que par un chenal large de 800 mètres. Je ne l’avais pas encore aperçue et ses habitants n’avaient aucune connaissance de ma présence à Lilliput (pendant la guerre, en effet, toute communication avec l’ennemi avait été interdite sous peine de mort et l’embargo mis par l’Empereur sur tous les navires quels qu’ils fussent). Je demandai aux marins les plus expérimentés quelle était la profondeur du chenal qu’ils avaient souvent sondé. Ils me dirent, qu’au milieu, à marée haute, il avait 70 glumgluffs de profondeur, ce qui équivalait environ à six pieds, et le reste n’avait que 50 glumgluffs au plus. Je me rendis immédiatement sur la côte N.E. en face de Bléfuscu, et m’étant couché derrière une colline, je tirai de ma poche ma longue-vue et j’examinai la flotte de l’ennemi qui se trouvait à l’ancre. Je comptai cinquante vaisseaux de guerre et un grand nombre de transports. Je revins alors chez moi où je commandai qu’on m’apportât une grande quantité de câbles très forts et de barres de fer. Les câbles avaient la grosseur d’une ficelle d’emballage et les barres la taille d’une aiguille à tricoter. Je triplai le câble pour le rendre encore plus solide et je tordis ensemble 3 barres de fer en recourbant leur extrémité en forme de crochet. J’obtins cinquante crochets auxquels j’attachai mes câbles, et chargeant le tout sur mes épaules je retournai au rivage. Je quittai mon habit, mes souliers et mes bas, ne gardant que ma veste de cuir, et je marchai dans la mer pendant une demi-heure, le plus rapidement possible, avant que la marée ne montât. Je me mis alors à nager pendant 30 mètres environ, jusqu’au moment où je sentis le fond. En vingt minutes j’arrivai à la flotte.

Les pauvres petits ennemis furent tellement épouvantés à ma vue qu’ils sautèrent tous à l’eau et gagnèrent la côte à la nage; ils paraissaient être au nombre de trente mille. Vous pensez bien que je ne perdis pas mon temps à les contempler! Le plus tranquillement du monde, cependant, je fixai mes crochets à la proue de chaque navire de guerre, et je réunis tous les câbles dans ma main. Revenu de sa stupeur, l’ennemi commença à me décocher plusieurs milliers de flèches dont beaucoup m’atteignirent au visage et aux mains, ce qui me fit cruellement souffrir et me dérangea dans mes opérations. Ma plus vive appréhension était pour mes yeux, que j’aurais infailliblement perdus, si je ne m’étais soudain avisé d’un expédient. Si vous vous le rappelez, ami lecteur, j’avais conservé parmi d’autres objets, ma paire de lunettes. Je ne fus pas long à les sortir de ma poche et à les fixer sur mon nez le plus solidement que je pus. Ainsi protégé, je repris mon travail avec courage en dépit des flèches qui ne cessaient de pleuvoir. Bien m’en prit d’ailleurs d’avoir mis mes chères lunettes! Plusieurs flèches vinrent donner droit dans les verres qu’elles ne réussirent point à briser.

J’avais maintenant placé tous les crochets, j’essayai de tirer, mais j’éprouvai une résistance inattendue, tous les vaisseaux étant à l’ancre. Je pris mon couteau et en très peu de temps je coupai tous les câbles qui retenaient les ancres. Il me fût alors facile de traîner derrière moi les cinquante vaisseaux de guerre de l’ennemi.

Les infortunés Bléfuscudiens n’avaient pas la moindre idée de ce que je projetais. Ils furent d’abord frappés de stupeur, mais quand ils me virent peu à peu m’éloigner, suivi de toute leur flotte, ils poussèrent de tels cris de douleur et de désespoir que je ne puis encore y penser sans remords!

Quand je fus hors de leurs atteintes je fis halte pour me débarrasser de toutes les flèches qui étaient restées fixées à ma figure et à mes mains. Je me frottai consciencieusement avec la pommade dont j’ai parlé plus haut, après quoi, enlevant mes lunettes, j’attendis pendant près d’une heure que la marée fut basse, et reprenant ma course j’arrivai bientôt sain et sauf au port de Lilliput.

L’Empereur et toute la Cour étaient sur le rivage, anxieux de connaître le résultat de cette grande aventure. De loin ils voyaient bien les vaisseaux s’avancer en demi-cercle, mais comme j’avais de l’eau jusqu’au cou ils ne pouvaient me distinguer. L’Empereur avait déjà conclu avec douleur que j’avais péri et que la flotte ennemie tentait un mouvement offensif. Mais il fut bientôt délivré de ses angoisses car, le chenal traversé, je prenais pied et j’émergeais de la mer à chaque pas que je faisais.

Quand j’arrivai à portée de la voix, je criai de toute ma force: “Vive le Très Haut et Très Puissant Empereur de Lilliput!”

Ce grand prince me reçût avec toutes les marques de la reconnaissance la plus vive et me nomma sur le champ nardac, qui est la plus haute dignité du royaume. L’Empereur cependant n’était pas entièrement satisfait. Les rois sont insatiables. Il me demanda de lui amener tous les autres vaisseaux Bléfuscudiens. Il rêvait de conquérir l’Empire de Bléfuscu tout entier, d’en faire une province de Lilliput gouvernée par un Vice-roi, d’exterminer tous les Gros-Boutiens exilés, de forcer tout le peuple à casser les œufs par le petit bout, et de rester le seul et unique monarque de l’univers.


Respectueusement, mais avec une grande fermeté, je refusai d’être l’instrument d’anéantissement d’un peuple libre et brave.

Sa Majesté ne me le pardonna jamais et mes ennemis profitèrent de l’incident pour ourdir contre moi les pires intrigues. Au sein du Conseil, devant le revirement opéré à mon égard dans l’esprit de Sa Majesté, certains ministres eux-mêmes commencèrent à m’attaquer. Ma perte était déjà jurée. Et je devais apprendre à mes dépens que tous les services rendus aux princes pèsent bien moins pour eux qu’un seul refus de servir leurs injustes ambitions!

Mais je reprends le cours de mon récit.

Trois mois après mon exploit, arriva à Mildendo une ambassade solennelle de Bléfuscu avec des propositions de paix. Les ambassadeurs étaient au nombre de six, mais une suite de 500 personnes les accompagnait. Leur entrée fut magnifique, en tout digne de la grandeur de leur maître et de l’importance de leur mission, et le traité de paix fut bientôt conclu aux conditions les plus avantageuses pour l’Empereur de Lilliput. Mon crédit n’était pas encore trop ébranlé et je ne fus peut-être pas tout à fait étranger à la conclusion du traité. Leurs Excellences Bléfuscudiennes ne voulurent donc pas quitter Mildendo avant de m’avoir rendu officiellement visite et de m’avoir remercié de mes bons procédés à l’égard de leur pays, dont la rumeur leur était parvenue. Après mille compliments sur ma valeur et ma magnanimité, ils m’invitèrent instamment à visiter leur royaume, la cour du Roi, leur maître, et me prièrent de leur montrer des preuves de cette force prodigieuse dont il leur avait été dit tant de merveilles. Je m’exécutai très volontiers. Ils me parurent enchantés. Je les priai à mon tour de présenter mes plus humbles hommages au Roi, leur maître, que je me proposais de visiter avant de retourner dans mon pays.

Peu de jours après, en effet, pendant une audience, je demandai à Sa Majesté l’autorisation de faire un voyage à Bléfuscu, ce qui me fut accordé, mais non sans froideur. J’en cherchais en vain la cause, quand un ami m’avertit en secret que Flimnap et Bolgolam avaient représenté mon entrevue avec les ambassadeurs comme une preuve de déloyauté, ce qui n’était pas, j’en atteste la pureté de ma conscience. C’est à dater de ce jour que je commençai à comprendre un peu, bien qu’imparfaitement encore, la Cour et les grands.

Cependant, j’eus bientôt l’occasion de rendre à l’Empereur un autre service signalé, du moins c’était alors ma conviction. Un certain soir je fus réveillé en sursaut sur le coup de minuit par les cris d’une foule qui se pressait autour de ma demeure. J’entendis le mot “Burglum!” répété constamment. Presque aussitôt des courtisans fendant la foule m’appelèrent à haute voix et me supplièrent de me rendre sur-le-champ au Palais où les appartements de Sa Majesté l’Impératrice avaient pris feu par l’imprudence d’une dame d’honneur qui s’était endormie en lisant un roman bléfuscudien. En un clin d’œil je fus prêt et des ordres ayant été donnés à la hâte pour que la foule s’écartât sur mon passage, je pus, grâce à la clarté de la lune, gagner assez rapidement le lieu du sinistre sans écraser personne. On avait déjà appliqué des échelles aux murs de l’appartement et il y avait suffisamment de seaux et de baquets. Mais l’eau, hélas, était fort éloignée, les seaux de la grandeur d’un dé à coudre, et les pauvres petits hommes avaient beau rivaliser de zèle, les flammes, très violentes, accomplissaient inexorablement leur œuvre. Le cas semblait désespéré, si par une présence d’esprit extraordinaire, et dont il m’arrive de m’étonner encore, je n’eusse trouvé soudain le seul moyen à ma disposition.

L’anecdote est un peu délicate à conter. J’avais bu, le soir précédent, plus que de coutume, un vin blanc, appelé Glimigrim, qui vient de Bléfuscu. Ma foi, les convenances n’étaient pas de mise en un tel moment! Je n’hésitai pas et j’urinai si à propos et en telle quantité qu’en trois minutes j’avais éteint l’incendie, et ce noble bâtiment qui avait coûté tant d’efforts et de soins fut sauvé !

Le jour commençait à poindre; je regagnai mon lit sans attendre les remerciements de l’Empereur. Je lui avais rendu sans nul doute un éminent service, mais je ne savais trop comment Sa Majesté envisagerait le moyen que j’avais employé. Les lois fondamentales de l’Empire, en effet, condamnent à la peine capitale tout individu, si haut placé qu’il soit, qui se rend coupable d’un tel acte dans l’enceinte du Palais. Je fus réconforté par un message de Sa Majesté qui daignait m’avertir qu’Elle avait donné l’ordre de m’expédier des lettres de grâce. Mais l’on m’apprit, en grand mystère, que l’Impératrice avait conçu la plus vive horreur de mon forfait et s’était réfugiée dans la partie la plus éloignée du Palais, déterminée à ne jamais réintégrer des lieux souillés par une aussi insolente et infâme action. Je sus aussi qu’en présence de ses plus intimes confidents elle avait juré de se venger.

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Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
137 s. 12 illüstrasyon
ISBN:
4064066334215
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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