Kitabı oku: «Un voyage à Paris»

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Joseph Asti

Un voyage à Paris


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066327804

Table des matières

PRÉFACE.

Départ — Voyage — Arrivée à Turin.

Turin.

Visite de la Turinaise — Son histoire.

Quelques curiosités de la ville de Turin.

Rencontre de la Turinaise à la poste.

Superga, ou tombeaux des rois.

Départ de Turin — Passage du Mont-Cénis — La Savoie.

Lyon.

Le Bateau à Vapeur — Arrivée à Paris.

Tombeau de Napoléon.

Les deux Naturalistes — Jardin des Plantes.

Versailles.

Départ des deux Naturalistes — Sèvres — Gobelins.

L’Américain.

Charles — Course à Saint-Denis — Tombeaux des rois de France.

Le Tailleur B..... — La Colonne de Juillet — L’Hospice des Quinze-vingts.

Le Père-Lachaise.

Rencontre de la Turinaise à Paris — Promenade aux Tuileries, aux Champs-Elysées, à l’Arc de triomphe de l’Etoile.

La Chapelle expiatoire — Eglise de la Madelaine.

Lettre de la Turinaise.

Départ de Paris.


Très-humble et très-obéissant Serviteur

Joseph Asti.


PRÉFACE.

Table des matières

J’avais toujours eu une grande envie de faire un voyage, mais je n’avais jamais imaginé que je l’aurais écrit, moins encore que je l’aurais publié.

Cependant, lors de mon départ pour Paris, comme quelqu’un qui partirait pour les Pyramides ou pour la nouvelle Zélande, je promis à un de mes amis, qui m’en avait prié , de lui mander tout ce que j’aurais vu de plus curieux et de plus intéressant pendant mon voyage. On parle maintenant de Paris et de la France comme on parlerait de Monza et de la Brianza: il n’y a presque plus de coiffeur, de tailleur ou de cordonnier qui n’ait fait son voyage à Paris; quelle chose donc aurais-je pu mander qui ne fût à la connaissance de tout le monde? Heureusement, ou malheureusement, comme vous voudrez, me trouvant dans des positions qui m’étaient particulières, et me trouvant par conséquent à même de faire des réflexions que les autres n’avaient peut-être pas encore faites; je m’apperçus que l’on pouvait écrire quelque chose, et je tins ma parole à mon ami. A mon retour je ne songeais plus à mes lettres; mais mon ami m’en parlait toujours; plus, des personnes distinguées par leur talent et par leurs connaissances, qui prirent plaisir à cette lecture, me conseillèrent de les faire imprimer. Je ris d’abord, mais je raisonnai après. «Si mes lettres, me dis-je, ont intéressé mon ami et des personnes qui jouissent de toute l’estime du public, elles pourront intéresser aussi quelques autres». L’espérance d’être utile et de procurer quelques instans d’amusement à quelques uns d’entre mes concitoyens me fit prendre mon parti, et je publie aujourd’hui ces mêmes lettres dans ce que j’appelle: Un Voyage à Paris, faute d’avoir trouvé un titre plus convenable à mon sujet. Ai-je bien raisonné ? Ai-je eu tort de donner au public ce qui n’était destiné que pour un seul? C’est à vous, mes lecteurs, à répondre: soyez indulgens.


Départ — Voyage — Arrivée à Turin.

Table des matières

«Pour un jeune-homme qui va faire un voyage d’agrément, il me paraît bien triste, ce pauvre ami». — Si tu as dit cela en me voyant partir, tu ne t’es pas trompé. Je ne saurais pas dire si c’étaient les pensées que je roulais dans mon esprit, ou bien le mauvais état de ma santé ; mais j’étais bien triste alors. Dieu merci, je ne le suis plus, et, quoique je ne sois pas entièrement guéri, je sens que je me porte mieux et que je puis écrire. — Je ne te ferai pas un détail minutieux de mon voyage, mais je dirai peut-être assez et pour dégager ma parole, et pour satisfaire l’envie que tu m’as témoignée de savoir tout ce qui peut intéresser ta curiosité.

Il faut d’abord que tu saches ce que c’est que l’intérieur d’une diligence. Suppose donc cinq ou six individus qui se heurtent, qui se remuent, qui se tournent et retournent pour se mettre à l’aise le mieux possible. Tu en vois un qui décharge ses poches pour remplir les sacoches de la voiture; l’autre qui assure son parapluie et sa canne aux courroies qui se trouvent derrière lui; un troisième qui s’occupe à couvrir son crâne chenu ou pelé, d’une calotte écarlate crasseuse, après avoir appendu quelque part son chapeau; enfin un dernier qui se donne bien de la peine pour se serrer dans son manteau, quoique la saison ne soit pas encore bien avancée, et qui finira par le soupir prolongé de quelqu’un qui se repose après un long travail. — «Y êtes-vous, Messieurs?» crie le conducteur. — Nous y sommes, — répond une voix cassée qui part du dedans. — Mais non, vous n’êtes que cinq. Ah! le voilà. Allons, Mr, en voiture». — Il est censé que tu occupes la première place à gauche en entrant, que ton vis-à-vis est une dame seule, jeune et jolie, bien entendu, et que le dernier venu, gros homme de 50 ans environ, habillé d’une longue rédingote café, portant un grand manteau gris-noir par dessus, ira se placer à l’extrémité opposée. Ce pauvre diable, qui ne s’était que trop aperçu d’être en retard, arrive essouflé, il monte en chancelant, mais à peine a-t-il fourré sa personne toute entière dans la voiture, qu’il se tourne vers la dame et la prie de lui pardonner la peine qu’il lui cause: la diligence fait alors un mouvement et il t’écrase le nez avec son derrière. Tu deviens rouge de colère, tu veux crier, mais un mot d’excuse que balbutie ton homme te désarme. Il reprend son équilibre et marche honnêtement de toute la pesanteur de son corps sur ton pied gauche: tu es tenté de le pousser vivement, mais le respect pour la dame, sur laquelle il irait tomber de l’autre côté, te retient. Il passe enfin et gagne sa place, mais il n’a pu y parvenir qu’en écrasant, qu’en collant ton chapeau là, où tu l’avais attaché. Tu es encore une fois tenté de t’emporter, mais un regard de la dame à qui tu veux montrer de la bonté, déride ton front, tend tes sourcils et change ta colère en un sourire. Alors on te donne un bon coup de pied sur le devant de la jambe, mais ne te fâche pas, c’est l’homme à la calotte crasseuse qui te crie de toute la politesse dont il est capable. «Faites-en autant, M.r; alongez vos jambes». Mais non: j’oubliais que ton vis-à-vis est une dame. Il faut être poli avec les dames, il faut en avoir soin quand elles sont seules: ainsi, la voyant distraite, tu appuies mollement ta main sur un de ses genoux pour attirer son attention, et d’une voix doucereuse tu lui dis: «Madame, mettez-vous à votre aise; passez votre pied entre mes jambes: que la crainte de me gêner ne vous retienne pas». La dame te remercie d’un sourire et ne déploie son genou qu’à demi; mais c’est égal: le voyage est long, il y a du tems pour tout.

L’ordre est enfin établi, et l’ordre amène un silence parfait qui n’est interrompu que par le roulement de la voiture. Alors chacun de tes compagnons se recueille, se concentre et ne paraît plus s’occuper que de ses réflexions. Les uns, tournés à leur droite ou à leur gauche, regardent d’un air distrait les objets en dehors qui semblent s’enfuir derrière eux avec la rapidité de l’éclair, et donnent dans leur apparente distraction un dernier adieu à la patrie, que des affaires pressantes ou l’envie de voir de nouveaux pays, leur fait quitter pour quelque tems; les autres songent à des objets très-chers qu’ils vont embrasser après une absence bien longue peut-être; d’autres enfin, que l’habitude de voyager rend étrangers à ces sentimens, examinent d’un œil scrutateur le voisin que le hasard leur donna, et qui pourra bien être pour une semaine toute entière leur compagnon de voyage.

Le fracas de la lourde voiture continue, on atteint la barrière, on la dépasse, et quelqu’un, naturellement plus bavard que les autres, commence à s’ennuyer d’un silence qui lui paraît trop long. De quoi parlera-t-on? Ne sois pas en peine pour cela: c’est déja convenu, on parlera du tems. C’est une ressource commune, bonne pour l’intérieur d’une diligence comme pour un salon, quand par politesse il faut rompre le silence, ou quand on le veut pour la seule envie de parler. — Dans le dessein où je suis de te rapporter quelqu’une des conversations qui se tinrent dans la voiture où je me trouvais, je te ferai grâce de la conversation sur le tems, parce qu’elle me parait moins digne d’intérêt que les autres. — Il faut avant tout que je te dise qui étaient mes compagnons de voyage. — J’occupais la première place dans l’intérieur, à côté j’avais une Turinaise qui parlait très-bien le français, et que j’avais prise d’abord pour une française. Elle avait 25 à 30 ans, la couleur de sa peau était légèrement tannée, ses traits fort réguliers, ses yeux vifs et sa taille, qui n’était pas des plus riches, était assez bien prise: fort aimable du reste, quoiqu’elle ne parlât que très-peu. L’autre, car nous étions trois dans le fond, était un jeune--homme d’environ 27 ans, compatriote de la dame: ils ne se connaissaient pourtant pas. Il avait été à Milan pour voir la ville, et il la quittait alors pour retourner à Turin. Notre vis-à-vis était. un couple gènevois, couple très-mûr et assez puissant de ses deux personnes pour occuper à lui seul toute la banquette opposée. Le mari avait une face ample, ronde et bourgeonnée, couleur pourpre: il relevait à tout instant ses besicles, et riait à chaque propos d’un rire stupidement complaisant, en approuvant tout ce que l’on disait. Sa compagne lui convenait si bien, que l’on pouvait dire, que les deux faisaient la paire; elle nous épargnait cependant les éclats de rire. — Le jeune-homme entama la conversation, il parla de Milan, et chacun d’y glisser son petit mot. Il trouva cette capitale fertile en belles femmes, mais il remarqua, à son grand regret, qu’elles sont trop sévères: le couple suisse trouva qu’il y a à Milan de bonnes auberges et que l’on y mange très-bien pour peu d’argent; pour la dame turinaise, elle fit en peu de mots un bel éloge à la sincérité du caractère, à la bonne foi et à l’amabilité des Milanais. Moi, qui n’ai pas parlé alors, je.parlerai maintenant et je crierai: «Femmes, aubergistes, citoyens milanais, ne vous enorgueillissez pas! Ils auront peut--être dit la vérité, mais l’éloge d’un étranger qui passe ne vaut rien, ou bien peu!» Un étranger, quand il ne s’arrêterait qu’une heure seule dans une ville, voudrait la juger, et c’est selon. A-t-il rencontré par hasard une laideron aux manières libres? Toutes les femmes sont laides mais faciles. Est-il tombé dans les mains de quelque juif d’hôte, qui l’a mal traité, qui l’a écorché ? Toutes les auberges sont mal servies et diablement chères. Pour les manières, pour les mœurs des citoyens, il leur suffit une personne ou deux à qui ils ont eu affaire pour juger de toute la ville. — Après ces éloges on voulut descendre à quelques détails, et, comme il est naturel. on commença par la Cathédrale. Le jeune-homme avait eu l’avantage de voir sa façade une nuit au clair de la lune, en sortant de l’opéra; il n’en parla que par des monosyllabes. Uhh!.... Ah!.... Oh!.... et il accompagnait ces exclamations de grands gestes, ce qui coûta un peu cher au chapeau de la Turinaise. Ce fut après le tour du Grand-Théâtre. Les Gènevois remarquèrent que les banquettes du parterre sont fort commodes; le jeune-homme trouva les danseuses charmantes. «Pour les danseuses, dit alors la dame de Turin, elles dansent fort bien, mais elles sont un peu indécentes». — «Mais, c’est leur grand mérite, interrompis--je à mon tour; d’ailleurs vous conviendrez, M.me, qu’il faut bien qu’elles plaisent aux habitués du parterre: ce sont eux qui font les réputations théâtrales, et malheur à celui ou à celle qui ne trouvera pas le moyen de leur plaire! » — La dame, prenant cela pour une simple plaisanterie, se mit à rire, et le couple suisse, qui avait approuvé la remarque de Madame, ne fut pas moins complaisant pour moi. Cependant, si je dois l’avouer, je m’étonnais de ce que l’on n’eût pas encore médit de notre bonne ville de Milan, car je ne comptais pas pour de la médisance l’observation de la Turinaise sur les danseuses; nous avons déja vu que, moyennant mon adresse, cette observation avait tourné à l’avantage de ces bonnes filles. Je m’étonnais donc, d’abord parce que je sais que la médisance est l’assaisonnement de toute conversation suivie, un plaisir délicieux, et un plaisir qui ne coûte rien, et puis, parce que j’ai assez bien appris que, pour prouver aux autres que nous avons vu et connu, il faut en dire du mal. Toutefois je ne perdis rien pour avoir attendu. Le jeune-homme, comme s’il eût deviné ma pensée, se déchaîna tout à coup sur notre cher patois et il en dit tant de mal, que, pour une raison contraire, j’en fus étonné une seconde fois. Il poussa la méchanceté jusqu’à le traiter de sale ce pauvre patois, si cher, si expressif. Oh! si notre Porta eût pu soulever la tête hors de son tombeau pour entendre ces blasphèmes! Je suis persuadé qu’il aurait trouvé moyen de nous envoyer de l’autre monde un sonnet, au moins, contre l’ignorance de cet insolent. Pour moi je ne pus me taire: malgré mon rhume, je m’écriai: «Monsieur, vous n’avez passé que quelques jours à Milan, et au peu de termes que vous relevez de son patois, il paraît que vous n’avez eu affaire qu’à des garçons d’hôtel, à des conducteurs et à des porte-faix: vous ne pouvez pas juger du patois milanais. Et puis, vous turinais, vous qui en avez un si désagréable à tous les Italiens, mélange d’italien et de français, vous qui avez toujours recours à ce dernier parce que vous avez presque honte de faire entendre aux étrangers votre jargon, vous osez tourner en ridicule le patois milanais? Oh! je suis bien fâché que mon enrouement ne me permette pas de vous en dire davantage! J’aurais bien pu vous prouver que ce patois est moins sale que vous ne dites». Il demeura court à cette tirade; la dame sa compatriote souriait, et les deux Genevois, qui approuvaient par de grandes inclinations de tête tout ce que je venais de dire, m’avaient l’air de deux cloches: l’une se baissait quand l’autre se levait; ils continuèrent si long tems ce mouvement comique, qu’enfin je ne pus m’empêcher d’éclater de rire à leur nez.

Vers deux heures de l’après-midi nous arrivâmes à la frontière. La frontière est une station à laquelle un voyageur, qui la passe pour la première fois, n’est jamais indifférent. Dès qu’il se voit aux confins, il ouvre de grands yeux, il examine, il cherche la différence qui passe entre les objets qui l’environnent et ceux de son pays; il se croit à cent lieues de chez lui, et veut voir par tout quelque curiosité digne de son attention; les arbres sont plus petits, la campagne moins fertile, les maisons trop pointues et les hommes drôlement habillés. Il interroge ses compagnons sur le voyage qu’il a fait, et est tout étonné d’apprendre qu’il n’a fait que 15 milles. Cependant il voyage sur un sol étranger et cette réflexion suffit pour concentrer toutes ses idées: sa famille, ses amis, ses habitudes se présentent à son esprit, et lui arrachent un profond soupir; il avance la tête hors de la portière et regarde avec tendresse le pays qu’il vient de traverser, comme s’il ne devait plus le revoir. — En attendant la voiture s’arrête: on vous demande vos passeports, on fait descendre vos malles, y-compris celle du novice qui proteste envain à tous les douaniers qu’il n’a aucun objet de contrebande. Cet infortuné, voyant ballotter impitoyablement ses effets, les accompagne de l’œil, place son sac de nuit sur sa malle, son étui-à-chapeau à côté et ne les quitte plus, ces chers objets, ces compagnons indivisibles de son voyage, parce qu’on lui a dit tant de choses avant de partir qu’il craint un fripon, un voleur dans tous ceux qui l’entourent.

L’inspection que l’on nous fit à la frontière dura plus d’une heure et demie, parce que nous avions dans le coupé un chirurgien-dentiste avec sa femme, qui avaient plus de malles et de caisses à eux deux, que nous tous. Les commis des douanes son généralement indulgents, mais ils ne le sont jamais avec un étranger qui a plus de bagage qu’il n’en faut ordinairement à un voyageur. — «Qu’est-ce que c’est que cette grande caisse noire?

— C’est du linge, — répond la femme d’une voix fluette et douce.

— Voyons.

— Elle est clouée.

— Nous ferons sauter les clous.

— Mais je vous assure qu’il n’y a rien d’autre que du linge.

— Je le crois bien».

Alors sur un signe du commis la caisse est ouverte, le linge remué, froissé, renversé. La dame plie sa taille fine, se met à genoux devant sa caisse, et tandis qu’elle ramasse et arrange son linge, le commis continue son inspection.

— «A qui est cette autre caisse blanche?

— Vous voyez, répond encore une fois la dame en haussant la tête; même nom que celle-ci». — Le nom du chirurgien en effet était là écrit en gros caractères; c’est un nom fort répandu à Milan, où ce Monsieur faisait sa demeure.

— «Est-ce encore du linge ça, — continue le commis?

— Ce sont des livres de ma composition, — répond enfin le dentiste d’une voix moitié fière, moitié suppliante. *

— Voyons». — Malgré le grand nom de l’auteur, cette seconde caisse ne fut pas mieux traitée que la première. Tous ces livres, dont il était si fier, et qui étaient son ouvrage, consistaient en un petit volume que j’ai connu par hasard à Milan et qui prouve que.... c’est à dire, qui ne prouve rien, mais c’est égal. Les livres renfermés dans la grande caisse étaient une édition que le dentiste avait faite au profit d’une des pieuses institutions de Milan (action vraiment charitable, qui devait lui attirer la presse), mais voyant apparemment qu’elle ne profitait à personne, le pieux dentiste n’avait pas jugé à propos de se séparer de son ouvrage. Ce qui est à plaindre pourtant, c’est, qu’avec ses grandes caisses, il m’a l’air de nous avoir quittés pour toujours. C’est dommage! Il aurait conservé par le pouvoir de son art la blancheur de nos dents, et pour long tems, à moins qu’elles ne se fussent gâtées: il arrêtait les progrès de quelque carie que ce fût, pourvu que ce ne fût pas des plus obstinées. Et puis, son élixir! Cet élixir qui intéressa tant les commis de la douane et qui nous arrêta si long tems aux frontières, cet élixir, dis-je, nous l’avons perdu! Quel dommage! Mais puisqu’il voulait nous quitter si tôt, à quoi ces affiches qui nous rendaient si tranquilles sur l’avenir de nos dents! A quoi ce grand salon si richement meublé ! A quoi cette éblouissante livrée toute neuve qui se présentait pour recevoir la pratique, et qui nous faisait concevoir une opinion si avantageuse pour le maître! N’était-ce que pour nous avertir qu’il était français? Mais c’est inutile, nous l’avons perdu.

L’inspection finie, on rechargea la voiture, et après avoir récompensé les porte-faix de la peine qu’ils s’étaient donnée de descendre et remonter nos effets, nous partîmes. — Nous arrivâmes jusqu’à quelques milles de Novare sans accident, lorsque, m’apercevant que ma compagne la Turinaise ne disait plus mot, je me tournai pour voir si elle dormait; je la trouvai pâle comme si elle était mourante.

— «Qu’avez-vous, madame? — lui dis-je aussitôt.

— Rien, — répondit-elle, ça passera.

— Comment rien! — continuai-je. — Mais, au risque de paraître impoli, je vous préviens que vous êtes pâle comme la mort. Voulez-vous que je fasse arrêter la voiture?

— Oh non! Je n’y consentirai pas: ce ne sera peut-être qu’un peu de malaise.

— Alors vous consentirez à prendre ma place: vous pourrez ici appuyer votre tête à la paroi de la voiture et vous serez, j’espère, moins mal». — Cela dit, je me levai le mieux que je pus et je la forçai d’accepter. Elle leva alors ses beaux yeux sur moi et me fit, sans parler, un remercîment qui en valait bien un autre. Les choses étaient encore dans cet état, quand nous arrivâmes à Novare. J’aurais bien voulu que cette joufflue de Gènevoise eût pris soin de la malade. Les femmes ont un tact tout particulier pour soigner une personne qui souffre, tandis que nous autres hommes, malgré notre bon cœur, nous sommes en pareilles circonstances bien gauches, mais elle n’y songea nullement. Elle était peut-être affamée, la grosse dame, et renoncer à une bonne table d’hôte toute prête qui nous attendait, ç’aurait été châtier trop cruellement son ventre et ses joues, qui d’ailleurs étaient très-innocens. Poussé donc par un sentiment de compassion qui est naturel en pareil cas, sur-tout quand le patient est une jeune et jolie dame, je fis moi--même ce que j’avais un instant attendu d’autrui. J’aidai ma compagne à monter dans une petite chambre séparée que l’on nous avait indiquée, je lui fis boire un bouillon et, moyennant quelqu’autre petit secours dont elle paraissait avoir besoin, j’eus la consolation de voir au bout d’une demi-heure que mes peines n’avaient pas été perdues. Ses membres recouvrèrent leur force, son teint reprit sa couleur, et, dès qu’elle put parler librement, elle me remercia avec beaucoup de tendresse de tout ce que j’avais fait pour elle, et me pria d’aller dîner. Je lui répondis que, pour les petits services que je lui avais rendus, il ne valait pas la peine d’en parler, et que, pour mon repas, je me serais contenté de prendre quelque chose avec elle, vu qu’il était déja trop tard pour profiter de la table d’hôte. Elle ne répondit rien, mais elle me parut fort charmée de ce que je ne consentais pas à la quitter. Nous mangeâmes donc ensemble quelque mets, chacun suivant son appétit, puis, comme le tems que l’on nous accorda fut long à cause du changement de voiture, nous commençâmes une conversation qui devint peu à peu très-intéressante, pendant laquelle elle fit paraître une bonté de cœur et une amabilité, dont je ne la croyais pas capable. Elle me parlait sans cesse des obligations qu’elle disait avoir envers moi, plus, ne voulant pas demeurer en reste de franchise à l’égard de quelques petites confidences que je lui fis, elle m’apprit qu’elle était veuve, et qu’elle avait été bien malheureuse. En prononçant la parole malheureuse, elle soupira profondément, et fit en même tems un geste qui marqua toute l’horreur qu’elle ressentait en rappelant ses tristes souvenirs. Il n’en fallait pas tant pour m’inspirer la plus vive curiosité d’apprendre ses malheurs. Je lui en témoignai mon envie: elle hésita quelques instans, puis elle me répondit, que l’histoire en était trop longue et que le tems qui nous restait n’aurait pas suffi pour son récit, attendu qu’elle ne consentirait jamais à le continuer dans la voiture. — «Cependant, continua-t-elle, vous avez été trop sincère avec moi, et je vous ai trop d’obligations pour vous refuser ce plaisir. A Turin, puisque vous comptez vous y arrêter quelques jours, je trouverai, j’espère, le moyen de vous satisfaire». — J’allais répliquer, lorsque le conducteur entra pour nous avertir que l’on se disposait à partir. Nous montâmes dans la diligence, et je voulus que ma Turinaise gardât ma place, ce que je ne pus obtenir qu’après quelques difficultés. Nos compagnons de voyages arrivèrent presque en même tems, bien repus et fort satisfaits de leur dîner. Le couple gènevois s’avançait lentement, ne pouvant plus tenir dans sa peau. — La conversation fut d’abord générale, mais peu intéressante, cependant, comme la nuit était tombée, elle languit bientôt et finit par s’éteindre, laissant que chacun se disposât à dormir. Ma dame, après avoir ôté son chapeau, déploya un beau mouchoir blanc et s’en couvrit la tête, en le nouant sous son menton: elle me parut plus jolie. — Ce ne fut pas la nuit la plus délicieuse pour moi: peu accoutumé à un voyage un peu long, j’étais fatigué et presque souffrant; d’ailleurs la chaleur, qui régnait dans cette voiture fermée, m’étouffait. Quand il plut à Dieu, à six heures du matin, nous arrivâmes à Turin. La première question que me fit ma Turinaise en arrivant, ce fut de me demander où j’irais loger.

— «Mais je n’en sais rien, madame, — répondis-je: — il me faudra bien aller au hasard, car je n’ai aucune connaissance de Turin.

— En ce cas, — reprit-elle, — vous risqueriez d’être mal logé.

— Si vous connaissez quelque auberge, — continuai-je, — qui puisse me convenir, vous m’obligerez beaucoup de me l’indiquer». — Les sentimens de reconnaissance qu’elle m’avait témoignés, et l’amitié qu’elle avait déja conçu pour moi en conséquence de tout ce qui s’était passé entre nous, l’avaient peut-être déja disposée à me rendre ce service. Ainsi, sans hésiter, elle me dit qu’à peu de distance de la messagerie il y en avait une, qui me convenait parfaitement et qu’elle connaissait fort bien, attendu que le propriétaire était un vieux parent de feu son mari. Là--dessus elle m’en donna l’adresse et, par des discours qu’elle me tint après, me laissa entrevoir la possibilité de l’entretenir quand elle serait venue voir son parent. Ravi de la disposition favorable dans laquelle je la voyais à mon égard, je la remerciai de sa politesse et nous nous quittâmes. Ainsi à demain.

Turin.

Table des matières

J’ai vu Turin: mais je ne t’en ferai pas la description, car d’autres l’ont faite déja avant moi, et mieux sans doute que je ne saurais la faire. Je me contenterai de parcourir des yeux cette belle ville, et de faire, en passant, comme on dit, ces petites remarques qui me paraîtront plus propres à exciter quelque intérêt.

Si tu gravis les côteaux délicieux, parsemés de maisons de plaisance, qui s’étendent le long du Po en présentant à la ville l’aspect le plus séduisant, tu embrasses Turin d’un coup d’oeil et tu jouis de la vue du panorama le plus beau que l’on ait jamais présenté à tes yeux. Cette capitale, à mon avis, n’est pas plus de la moitié de Milan, quoiqu’elle compte une population de 130 mille habitans. Cela m’a paru inconcevable d’abord, mais ayant ensuite appris que certaine comtesse, que l’on me montra, paie 1200 francs de loyer par an pour quatre belles chambres avec un balcon, rue du Po, je conclus que les pauvres gens et les boutiquiers seront entassés dans de petites chambres, et qu’il n’y aura pas de bouge inhabité. Il faut cependant faire une différence entre la vieille ville et la moderne. La vieille, qui s’étend vers les Alpes, n’offre rien de particulier: ses rues, ses maisons sont à peu près comme toutes celles que l’on rencontre dans les villes de province de notre Lombardie, aussi les loyers sont-ils modérés; la moderne, bâtie sur le côté opposé vers le Pọ , est d’une beauté, d’une élégance sans pareille. Les rues sont très-spacieuses, et les maisons, agréables à la vue, m’ont toutes l’air, si non de palais, au moins d’hôtels bien vastes, bien commodes et très-riches. Je suis néanmoins persuadé que tout cela n’est qu’apparence, ce dont je me suis presque convaincu en entrant dans leurs cours. Ces hôtels ont d’ordinaire trois ou quatre entrées, vu que les propriétaires ne sont presque jamais moins de trois ou quatre, lesquels, d’accord entre eux, te bâtissent une grande maison qui embellit la ville et ne gâte rien à leurs spéculations. — Ce qui m’a frappé le plus dans cette ville, c’est le point de vue qui se présente en entrant par le joli pont en pierre, bâti sur le Po. La vaste place de Vittorio Emmanuele, la rue spacieuse du Po qui suit en face, aboutissant sur la place du château, sont tout ce que l’on peut imaginer de plus délicieux à voir. La beauté des hôtels qui s’élèvent très-haut de chaque côté, et la magnificence des portiques qui se perdent dans le lontain, achèvent par faire de ce point de vue un véritable charme, un prestige, qui ne pourrait être rendu qu’en miniature par notre Grand-Théâtre à la Scala, moyennant la profusion éblouissante de tous ses feux, qui produisent tant d’illusion sur le spectateur. Sur la place du château s’élève le palais dit de Madame, dont la partie postérieure garde encore la forme d’un château, et la façade, vraiment superbe, ne sert que pour masquer un ample et magnifique escalier: à droite on voit la place du palais royal, et vis-à-vis, à perte de vue, s’étend la vaste rue de la Dora Grossa, qui finit par couper la ville en deux parties. Les maisons ici sont, comme les précédentes, belles et vastes, toutes de la même hauteur, et si régulières, que plusieurs personnes trouvèrent la ville de Turin trop monotone. Pour moi, je ne sais pas pourquoi on dira une ville toute entière monotone, parce qu’il y a deux ou trois rues qui le sont. S’il m’est permis de dire ce que j’en pense, cette uniformité ne m’a pas choqué : j’y ai trouvé au contraire quelque chose de neuf, quelque chose que l’on ne voit pas si facilement ailleurs et qui a fini par me plaire. Du reste il est très-faux de penser que les citoyens sont obligés par le gouvernement de maintenir cette régularité symétrique en bâtissant leurs maisons; ils n’y sont poussés que par un certain penchant, par un certain amour tout particulier qu’ils ont pour cette espèce d’ordre et de symétrie. — Ce que je souhaite à cette belle ville, ce sont des pavés comme les nôtres. On a essayé de les faire dans la rue du palais, mais, soit impéritie des paveurs, soit la qualité des cailloux faciles à se briser, ses pavés n’atteindront pas pour le moment à la perfection des nôtres. Toutes ces petitesses-là pourtant n’empêcheront pas de dire, que Turin est une des plus belles petites villes que l’on puisse voir. Ceux qui l’ont vue, il y a quelques années, ne l’auront sans doute pas trouvée si jolie. Une partie considérable de la nouvelle Turin sur les bords du Po est l’ouvrage de ces dernières années. Le roi lui-même, pour encourager ses sujets à étendre les bornes de sa capitale, fit bâtir de ses propres deniers de belles maisons, qu’il vendit ensuite par des loteries, et accorda à ceux de ses sujets qui auraient élevé des hôtels dans le susdit quartier, des privilèges assez grands; entre autres, l’exemption pour l’espace de 30 ans de tout impôt. La ville de Turin doit beaucoup à son roi actuel.

Voilà le peu que j’ai jugé à propos de dire sur Turin en général; si cela ne te suffit pas, j’espère que tu me tiendras compte au moins de l’envie que j’avais de te satisfaire. Adieu.

Visite de la Turinaise — Son histoire.

Table des matières

Ma Turinaise n’a pas trompé mes espérances. Elle vint voir son parent; mais après une conversation de quelque tems avec lui, auquel elle ne manqua pas de parler de moi, elle voulut s’assurer elle-même si j’étais bien logé. Je lui témoignai un extrême plaisir de la voir, et elle eut la complaisance de rester dans ma chambre plus long tems que je n’aurais osé l’espérer. Cette visite fut suivie d’une seconde, pendant laquelle elle m’a paru encore plus aimable qu’elle ne l’avait été dans sa première. Ses discours et ses manières, qui n’ont rien que de très-honnête, m’ont enchanté. Avec un bon sens que j’admire, elle me prouva dans les longs entretiens que nous eûmes ensemble, qu’elle ne manque pas d’esprit, et que son cœur excellent et religieux est capable des passions les plus fortes. Dès la première visite je lui rappelai la promesse qu’elle m’avait faite du récit de son histoire, mais il me parut qu’elle n’avait plus autant d’envie de me la raconter, que j’en avais de l’entendre, peut-être parce qu’elle lui paraissait trop longue. Cependant, cédant à mes prières, elle contenta ma curiosité à peu près dans ces termes.

«J’étais enfant unique et, concentrant sur moi seule toute l’affection de mes pareils, j’étais heureuse, lorsqu’à l’âge de 15 ans j’eus le malheur de perdre ma mère, ma mère chérie, qui n’avait eu jusqu’au dernier moment de sa vie d’autre intérêt plus cher que l’éducation de sa fille. Je sentais toute l’étendue de ma perte, et ma douleur s’augmentait encore quand je venais à considérer que, par un nouveau mariage de mon père, qui n’était pas vieux, une autre aurait pu remplacer cette chère amie. — Mes craintes ne tardèrent pas à se réaliser; au bout de deux ans, mon père, fatigué de son veuvage, me fit sentir la nécessité d’avoir à mon âge une personne, qui pût me conduire dans le monde, et, sans mettre d’autre délai à l’exécution de ses projets, il se lia à une femme, qui à la vérité ne manquait pas de qualités, mais qui était malheureusement trop jeune pour lui. — Ma nouvelle mère me montra d’abord beaucoup d’amitié : on aurait dit qu’il y avait conformité de caractère entre nous deux, et que les goûts de la mère étaient ceux de la fille. Je ne sais pas si tout cela était bien sincère de sa part, mais tout ce que je puis vous dire, M.r, c’est, que peu à peu je sentis naître dans mon cœur tant d’amitié pour elle, que je finis par me consoler entièrement de la perte de ma véritable mère. Les choses se passèrent ainsi pour bien des mois: mon père qui aimait éperdument sa femme, voyait notre intelligence avec une satisfaction et une joie, qu’il ne pouvait pas cacher. — Un jour qu’il rentra plus tard qu’à l’ordinaire pour dîner, il amena avec lui un homme d’assez bonne mine, de l’âge de 42, 44 ans environ, qu’il appelait Achille, et qu’il nous présenta comme son plus cher ami. Cet homme, après avoir voyagé pendant 12 ans au moins, disait-il, revenait à Turin pour s’y fixer. On le retint à dîner: il fut bien fêté, par mon père sur-tout, qui nous pria d’avoir pour lui tous les égards possibles. Il parla long tems de ses voyages, il raconta quelques unes de ses aventures, trouvant ainsi moyen de se rendre intéressant à toute la famille, et particulièrement à ma mère, qui prenait un plaisir extrême à l’entendre parler. Dès lors, il ne cessa plus de venir nous voir: ses visites devenaient toujours plus fréquentes, et tellement fréquentes, que l’on finit par le considérer comme de la famille. On n’aurait pas dit: «Nous y sommes tous» quand il n’aurait pas été là. Si par hasard mon père, en rentrant le soir, ne le voyait pas, il marquait aussitôt de l’humeur, et sa femme se montrait inquiète. — Quelque tems après je crus remarquer que ma mère n’était plus la même à mon égard: elle me traitait avec moins d’amitié, elle sortait souvent seule, ce qui ne lui était jamais arrivé auparavant; quelquefois même elle me brusquait d’une manière étrange et me maltraitait sans raison. J’aurais trouvé ses manières insupportables, si mon père, à qui je me plaignait souvent, n’eût pas trouvé moyen de m’en consoler, et si ( ce qui ne doit pas être compté pour rien ) une occupation de cœur ne fût pas venue ces jours-là me distraire. Un jeune-homme de mon goût, de 25 à 26 ans environ, commis dans une des premières maisons de commerce à Turin, me suivait par tout et me rendait des soins dont j’étais enchantée. Il ne tarda pas à me faire parvenir une lettre, que j’eus la faiblesse d’accepter; il me peignait toute la passion qu’il disait avoir conçue pour moi, il me parlait de la pureté de ses désirs; ses expressions étaient délicates, tendres, et plus tendres encore qu’il ne le fallait, pour qu’une fille, jeune et sans expérience s’y laissât prendre. Je le crus et, dans la réponse que je ne pus me défendre de lui faire, je lui laissai entrevoir, que s’il soupirait, ce n’était pas pour une ingrate. Il devint si hardi, que dans une seconde lettre qu’il m’écrivit, il me demanda une entrevue. — L’emploi de mon père, les absences assez fréquentes de ma mère, qui parfois se prolongeaient jusqu’à trois ou quatre heures, me laissaient toute la commodité de le voir en secret, cependant je refusai; je tremblais à la seule idée de recevoir un jeune-homme chez moi sans l’aveu de mon père; mais, que ne fait la passion? J’eus le malheur de lui accorder à la quatrième lettre, ce que je lui avais refusé aux premières. — Je ne vous dirai pas les transports de joie et d’amour qu’il laissa éclater, quand il parut devant moi: il me disait que je lui étais devenue nécessaire, qu’il lui aurait été impossible de vivre sans moi, enfin, qu’il n’attendait que l’avancement, dont son maître l’avait assuré, pour me demander à mon père. J’aurais dû, je l’avoue, me défier de lui quand il me fit jurer de garder le secret de nos amours, et surtout d’en cacher la connaissance à mon père; mais j’étais trop jeune alors pour me défier de celui qui le premier avait fait battre mon cœur. D’ailleurs, dois-je le dire? J’aimais ces mystérieuses amours. Je commis une faute qu’une honnête fille ne devrait jamais commettre, une faute dont je ne cesserai jamais de me repentir, et que j’ai payée bien cher après. Une première entrevue fut suivie d’une seconde, puis d’une troisième et enfin, profiter de toutes les occasions qui se présentaient pour nous voir et nous entretenir en secret, c’était une chose convenue. Amoureuse, enchantée du présent, confiante dans l’avenir, j’étais parvenue à me croire heureuse. — L’état de ces choses durait depuis bien des mois, et il aurait continué encore davantage, si un accident, qui fut long tems un mystère pour moi, ne fût venu troubler l’ordre, ou pour mieux dire, le désordre qui régnait dans la maison de mon père. Un soir, comme je m’occupais à répondre à un billet d’Auguste, car c’est ainsi que s’appelait mon amant, et que ma mère s’entretenait dans son cabinet avec M.r Achille, mon père rentra plus tôt que de côutume. Je m’empressai de serrer mes papiers pour aller le réjoindre au salon, où ils avaient l’habitude de se rassembler, lui, sa femme et son ami. Ils s’y étaient rendus en effet, mais personne ne parlait, et telle était la consternation qui régnait sur leurs visages, que, quelque envie que j’eusse de les questionner, je n’eus jamais le courage de rompre le silence. Mon père, après s’être tourné et retourné sur son fauteuil, nous quitta le premier, sans prononcer un seul mot; M.r Achille prit son chapeau quelques minutes après, et, adressant des paroles d’adieu presque indistinctes à ma mère, il se retira. Pendant une semaine je vis mon père triste et inquiet: il ne parlait presque plus à sa femme, il allait et revenait, contre son ordinaire, de la maison à son bureau et du bureau à la maison; ma mère était boudeuse et presque insupportable; et M.r Achille ne venait nous voir que bien rarement. Durant ses visites il s’entretenait avec ma mère à voix basse, et d’un air, que l’on aurait dit qu’il craignait d’être surpris par mon père, dont il paraissait toujours avoir calculé l’absence. — Au bout de cette triste semaine, la scène changea de nouveau: la joie et la bonne humeur reparurent sur tous les visages, et chacun reprit ses habitudes. Je ne pouvais m’expliquer ces changemens, et, quelques questions que j’adressasse à mes parens, je n’en pouvais tirer que des réponses vagues qui ne m’apprenaient rien. Enfin mon père me prit un jour dans sa chambre et me dit: — «Je sais, ma fille, que les manières peu complaisantes de ma femme à ton égard, doivent te faire souhaiter depuis long tems le moment de la quitter: tu n’as pas tort, mon enfant; ainsi remercie avec moi le Ciel qui m’accorde enfin le moyen de te satisfaire, en confiant ton sort à un homme qui, par son expérience et par ses belles qualités, ne laissera pas de te rendre heureuse. Après ce petit discours préparatoire, qui marquait plus d’adresse que je n’en supposais à mon père, il me dit tout bonnement que son ami Achille lui avait fait l’honneur de lui demander ma main. Cette proposition m’étonna, d’autant plus que je ne m’étais jamais aperçue que M.r Achille eût pour moi plus d’attentions et plus de soins qu’il n’en fallait pour la fille de son ami; et j’en aurais été même affligée, si je n’avais pas connu mon père incapable de faire violence à ma volonté. J’aurais pu lui faire remarquer la disproportion de nos âges et le peu de penchant que j’avais pour son ami, mais je me bornai à lui dire, que j’étais encore bien jeune, et que je ne me sentais pas encore disposée au mariage. Il eut beau me représenter que je n’étais pas riche, qu’un parti aussi avantageux que celui de son ami ne se serait pas si facilement présenté plus tard: je refusai constamment, et il eut la bonté de cesser pour alors de m’en parler. — Plusieurs jours s’étaient déjà écoulés, sans que je pusse entretenir Auguste, et pendant tout ce tems-là il ne m’avait écrit qu’une seule fois. J’aurais voulu l’instruire moi même des projets que l’on avait formés sur moi, mais voyant pour alors l’impossibilité d’exécuter mon dessein, attendu que ma mère ne sortait plus que très-rarement, je pris la résolution de lui écrire. C’était le moyen de lui donner plus tôt de mes nouvelles et d’avoir des siennes, dont je n’avais jamais éprouvé un plus grand besoin; car, voyant qu’il ne cherchait plus les occasions de me voir, ou de m’écrire, avec cet empressement qui faisait autrefois mon délice, je croyais remarquer en lui un changement qui ne me présageait rien de bon. Il ne répondit à ma lettre que quelques jours après, et au lieu de se montrer touché de ce que je venais de lui dire, il ne me parlait que d’un avancement que son maître lui avait proposé, à condition qu’il irait s’établir à Lyon. Il me disait qu’il n’avait pu se défendre d’accepter cette proposition, parce que c’était le seul moyen de pouvoir effectuer plus tôt nos projets de mariage; mais, tout en s’efforçant de me persuader qu’il faisait ce sacrifice pour moi, ses expressions étaient si froides, qu’il me fut impossible de ne pas deviner le coup qu’il me préparait. Je ne sais pas si ce fut ma passion qui me fit pressentir aussitôt mon malheur, mais ce qui est certain, c’est que je ne me trompais pas. Après la lecture de cette lettre fatale, que je ne pus achever qu’avec beaucoup de peine, je me laissai tomber sur mon lit dans un état de désespoir difficile à peindre. «— Peut-il, me disais-je, oublier ainsi ces promesses, dont il prenait si hardiment le ciel à témoin? Oh non! c’est impossible! Mon Auguste n’est pas si perfide. Mais d’ailleurs, s’il m’aimait encore, comment pourrait-il se disposer à partir sans témoigner la moindre envie de me voir avant son départ? — Ces réflexions me firent fondre en larmes, et je sanglotais si fort, que mon père, qui venait de rentrer, m’entendit. Il vint à moi, et, tout étonné de me voir si désolée, il me pressa de lui en découvrir la cause; je m’en défendis: il pria, il s’attendrit, il pleura avec moi, et fit si bien,. qu’enfin je lui avouai le tout, en le priant de me pardonner. Il ne me reprocha que mon peu de confiance en lui; plus, il m’assura qu’il allait travailler pour découvrir les intentions d’Auguste, prêt à faire tous les sacrifices qui dépendraient de lui pour arranger notre mariage, s’il était possible. A tant de bonté je me jetai à son cou, en redoublant mes larmes, et en protestant que je me voulais bien du mal d’avoir mené cette intrigue à son insu. Il essuya mes pleurs, et, après m’avoir fait promettre que cette affaire aurait été un mystère pour tout le monde, il m’engagea à entrer dans le salon, et à faire semblant de rien. Les paroles de mon père avaient fait renaìtre l’espérance dans mon cœur, et ramené le calme dans mon esprit. J’allai voir ma mère et M.r Achille: je fis si bien avec eux, qu’ils n’eurent pas le moindre soupçon de ce qui s’était passé entre moi et mon père. — Deux jours après, de fort bon matin, comme je me disposais à me lever, mon père entra dans ma chambre. Sa visite à pareille heure, qui me laissa deviner aussitôt le motif qui l’amenait, me fit tressaillir. J’attachai un regard attentif sur lui, et je lus à l’instant sur son visage triste et abattu tout ce que sa bouche allait m’apprendre. Je sentais que mon courage allait me quitter, mais, voyant que mon père hésitait à parler, je fis un effort sur moi même, et je dis d’un ton de voix le plus ferme qu’il me fut possible: — «Quelles nouvelles m’apportez-vous, mon père? Parlez; ne craignez pas de m’affliger: je suis prête à tout entendre. — Je suis charmé, répondit-il, de te voir dans cette courageuse disposition, parce que les nouvelles que j’ai apprises ne sont pas des plus consolantes, — et il s’arrêta comme pour voir l’effet que ses paroles produiraient sur mon esprit. — Parlez, continuai-je; ne vous ai-je pas dit que je suis déjà préparée au coup que vous allez me porter? — Puisqu’il le faut, reprit-il, je n’hésiterai plus à dire, qu’il est indigne de toi, et qu’il faut à jamais oublier une personne qui ne mérite plus que ton mépris — », Malgré tous mes pressenti-mens, ce fut un coup terrible pour moi que ces paroles, et si je n’y avais pas été préparée, si les réflexions, que j’avais faites les deux jours qui le précédèrent, n’avaient pas servi à en diminuer la force, et à me prémunir de tout le courage dont j’avais besoin pour le soutenir, je pense que j’en aurais été accablée. Je m’enveloppai le plus que possible dans les couvertures de mon lit, pour dérober ainsi à mon père la vue de mon visage, qui devait être bien pâle; affectant ensuite plus de fermeté que je n’en avais, j’encourageai le bon homme à m’apprendre tous les détails, qui devaient servir encore à augmenter à mes yeux la perfidie de mon amant. — Je sus qu’Auguste, avant de me connaître, avait donné sa foi à une jeune-fille, dont la famille, qui demeurait à Turin, était distinguée; que les parens de la demoiselle, ayant soupçonné ses nouvelles amours, avaient pris leurs mesures pour qu’il fût éloigné de la ville, et que son mariage avec leur fille se serait fait à Lyon au bout de quelque tems. Ce ne fut plus de la peine que je ressentis alors, ce fut de l’indignation, et mon amour, fesant place à cette fierté qui est propre à mon sexe, laissa savourer à mon cœur tout le plaisir que lui apportaient les différons projets de vengeance que je roulais dans ma tête. — Mais, mon Dieu! Quelle vengeance aurais-je pu faire? — Le tems me rendit plus raisonnable; je me bornai à travailler pour éteindre en moi même tout souvenir qui eût rapport à lui: c’était assurément le parti le plus sage.

Quelque tems après, mon père, voyant que je paraissais tranquille, osa me parler encore de son ami Achille. Je n’aimais pas plus cet homme alors qu’auparavant, malgré quelques douceurs qu’il me disait, quand par hasard je me trouvais tête à tête avec lui. Je dirai même plus, son intimité avec ma mère, qui ne fut plus la même pour moi, depuis son entrée chez nous; la cour qu’il faisait à mon père, qui ne m’avait pas l’air d’être sincère, quoique je n’eusse pas encore assez d’expérience pour l’interpréter, tout cela contribuait à entretenir dans mon cœur une certaine aversion pour lui, qui y était née, je ne sais pas comment, et que rien n’avait jamais pu vaincre. Cependant, que vous dira-je? Il me vint l’idée, que mon mariage, dont on n’aurait pu cacher la connaissance à Auguste, aurait été un moyen de me venger de son infidélité. — «Il verra, me disais-je, que s’il a eu le courage de me tromper, j’ai eu celui de l’oublier, et que s’il m’a quittée, un autre bien plus riche que lui m’a offert aussitôt sa main — ». Tout ce que ce mariage avait de désagréable pour mes projets de vengeance, c’était que M.r Achille ne fût pas aussi jeune qu’Auguste. Cependant le plaisir de lui prouver au moins, que je l’avais oublié, l’emporta sur toute autre réflexion, et je cédai aux instances de mon père. J’accomplis ma vengeance, si pourtant c’en était une; mais j’en fus la victime. — Malheureuse la femme qui paie ainsi au prix de son repos la satisfaction d’un vain sentiment d’orgueil! — On fit les préparatifs de notre mariage, et l’on en accomplit la cérémonie avec tant d’indifférence de part et d’autre, qu’elle aurait dû glacer le cœur de mon père, s’il n’eût pas tout espéré du tems. Si je n’épousais pas M.r Achille par inclination, ce n’était pas non plus de l’amour qu’il m’apportait en s’unissant à moi.

Nous allâmes demeurer dans une maison peu loin du domicile de mon père, où je souffris tout ce que j’aurais bien pu imaginer d’avance, si la passion n’eût pas troublé ma raison. Toutefois, comme en récompense des peines que j’endurais, et des plaisirs que l’amour m’avait autrefois promis, je jouissais de quelque liberté. Je sortais quand bon me plaisait: mon mari était fort indulgent là-dessus, et même il m’en offrait souvent lui même les occasions, en me chargeant de commissions, qui me paraissaient parfois bien frivoles. Ma position n’était pas assurément des plus heureuses, mais le tems aurait fini par la rendre supportable, en m’y accoûtumant, si l’événement inattendu que je vais vous expliquer, ne l’eût rendue affreuse. — Un jour que j’étais sortie pour faire des emplettes, dont mon mari lui-même m’avait chargée, et qui exigeaient un tems de deux ou trois heures au moins, je m’apperçus, vingt minutes après que j’étais sortie, que je n’avais pas assez d’argent sur moi. Je reviens à la maison pour en chercher, je pénètre inaperçue jusqu’à ma chambre, et je crois entendre le son d’une voix qui ne m’était pas inconnue: j’écoute; c’est la voix de ma mère. Une idée horrible vient aussitôt troubler mon esprit: je pousse avec précipitation la porte, et j’entre brusquement dans la chambre...............

Alors seulement je m’aperçus que j’avais été jouée, horriblement jouée par une machination infernale; alors je m’expliquai la crise qui avait eu lieu chez mon père, et la demande de mariage pour endormir l’esprit crédule du bon homme. L’abyme creusé par l’enfer, dans lequel je m’étais précipitée, était devant mon esprit; j’en mesurais la profondeur et j’en gémissais. J’avais envie d’aller tout découvrir à mon pauvre père, mais qu’aurais-je fait? J’aurais poignardé son coeur sans changer celui de ma mère. Il suffisait bien d’une victime, pourquoi en aurais-je fait deux? Je pris le parti de tout souffrir et de me taire,

J’étais malheureuse, mon mari me faisait horreur; quand je me trouvais seule avec lui, j’avais presque peur. Cependant lui, il n’était pas plus heureux que moi: il était devenu triste et pensif, il ne me parlait que rarement, et encore n’était-ce que par nécessité. Je n’étais plus en butte, il est vrai, à ces peines d’esprit, qui avaient jusqu’alors contribué à rendre ma position encore plus malheureuse, mais mon cœur, troublé sans cesse par la vue de cet homme, était bien loin de goûter ce calme apparent, qui régnait chez moi. Je passais ainsi tristement mes jours, insouciante de l’avenir, lorsque je m’aperçus que la santé de mon mari s’était considérablement altérée. Etait-ce l’effet immédiat des remords? était-ce une maladie qui circulait déja dans son sang, et dont l’apparition n’avait été qu’accélérée par les événemens? Je ne saurais pas le dire; tout ce que je sais, c’est qu’il était devenu pâle, maigre et qu’il avait souvent des accès qui, en lui ôtant presque la respiration, le privaient entièrement de ses forces. Il tombait alors comme un cadavre, et ce n’était qu’un râle hideux, qui augmentait encore l’horreur de son état, qui nous empêchait de le croire mort. Les médecins, ayant inutilement essayé le pouvoir de leur art, l’avaient conseillé d’aller prendre les bains de mer à Gènes. La saison était favorable, et il me pria de l’accompagner. J’aurais volontiers refusé la charge qu’il voulait m’imposer, mais, outre que mon refus aurait été blâmé par le monde qui ne connaissait pas la plaie de mon cœur, l’air de soumission dont il accompagna ses prières, et son état pitoyable, firent taire pour un instant tout autre sentiment: je consentis à être sa compagne de voyage. Nous fîmes nos apprêts, et partîmes deux jours après dans une voiture de Louage. Il souffrit beaucoup dans la journée, toutefois, après une nuit assez tranquille dans une auberge, où nous eûmes le bonheur de trouver tout ce dont il pouvait avoir besoin, il parut le lendemain en état de continuer le voyage. Nous reprîmes donc notre route, toujours prêts à nous arrêter, dès que nous l’eussions cru nécessaire. Le matin il se plaignit beaucoup, mais il parut plus calme l’après-dìnér; je crus même qu’il s’était endormi le soir. Nous arrivâmes à Gènes à nuit close: quand la voiture s’arrêta, je descendis en lui criant: «— Achille nous y sommes — ». Il ne répondit rien; je criai une seconde fois; même silence. Je montai alors sur le marchepied, et je lui saisis la main pour le secouer, croyant qu’il dormait encore...... Cette main, M.r...... cette main, je la sens encore sous la mienne, cette main était glacée. — Je ne fis qu’un cri: je tombai entre les bras du voiturier qui était derrière moi.

Je fus quelques jours malade, je revins après à Turin dans la maison de mon père, qui me reçut avec toute la bonté qui est propre à son caractère, et j’y suis encore.

Quelques curiosités de la ville de Turin.

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J’ai ici un oncle qui est graveur en chef à la Monnaie de Turin. C’est un de ces hommes rares qui possèdent le vrai mérite, sans en avoir les prétentions, un homme qui ne parle jamais, ni de lui, ni de ses découvertes et qui, au lieu d’ambitionner et demander des distinctions, se contente de les mériter par ses productions. Les intelligens et les artistes admirent beaucoup ses travaux: cet été encore il mérita à la cour de Vienne la décoration de l’Ordre du mérite. A tout cela il ajoute un cœur excellent et une complaisance au-dessus de tous les éloges. Je pensais que toute visite, y compris celle des neveux, devait être toujours fort incommode pour cette sorte d’artistes, car le tems est pour eux une chose bien précieuse, et les visites en demandent toujours beaucoup, surtout quand le visiteur est un parent, que l’on reçoit pour la première fois chez soi. Malgré tout cela je crus m’apercevoir, quand je me montrai chez lui, qu’il était vraiment charmé de m’embrasser. Après les questions et les réponses ordinaires entre parens en pareille circonstance, il me montra sur ma prière quelques uns de ses travaux, que j’admirai; ensuite il me proposa de m’accompagner, quand je serais sorti, pour me servir de Cicérone dans les visites, qu’il jugea bien que je n’aurais pas manqué de faire. Je fus enchanté de cette offre à laquelle je ne me serais jamais attendu, d’autant plus que l’état de sa santé n’était pas le meilleur, ainsi, après l’avoir remercié dans les termes, qui me parurent les plus propres à lui témoigner ma reconnaissance, j’acceptai. Nous sortîmes donc ensemble peu de tems après; il était dix heures, et jugeant qu’il était prudent de songer à notre déjeuner avant de nous mettre en route, nous allâmes faire notre première visite au café san Carlo, qui est une véritable beauté.

Il y a à Turin une quantité prodigieuse de cafés. Les principaux sont tous décorés avec un bon goût et un luxe extraordinaire: les plus belles glaces, les peintures, les dorures, n’y sont point épargnées; cependant ils sont tous encore bien loin de la magnificence de celui-ci. Si je ne me suis pas trompé, j’y ai compté dix pièces au moins: celle qui arrêta plus long tems mon attention, ce fut une très--vaste salle carrée, dont la richesse, répandue avec beaucoup d’intelligence, pensa m’éblouir. Vue la nuit cette salle, lorsque les lustres à gaz suspendus à la voûte versent leur jour sur ses riches décors, c’est un vrai charme. Quelqu’un qu’y entrerait le soir, quand elle est remplie de monde, voyant tous les objets multipliés par un effet naturel des glaces qui couvrent les parois, se croirait dans une immense place, animée par un peuple entier; il se dirait au milieu d’un festin public, et, tout en admirant la propreté et la décence des petits clubs assis autour de jolis guéridons, il serait surpris de ne pouvoir calculer la vastité de la place, se perdant dans un fond brumeux.

En sortant du café, nous allâmes voir la statue équestre du duc Emanuel Philibert de Chambery, qui mourut à Turin en 1580. Cette belle statue en bronze sur un piédestal en granit, dont le roi Charles Albert voulut orner sa capitale, s’élève au centre d’une place carrée-longue, qui a, dit-on, pour sa magnificence peu de pareilles en Europe. Après l’avoir considérée quelque tems, mon oncle médit: «— Quelque beau que nous paraisse ce travail, il n’a pu échapper à la critique de quelques uns qui trouvèrent le cheval un peu lourd. Qu’en dis-tu? — ». Je l’examinai encore plus attentivement, que je n’avais fait jusqu’alors, et puis je répondis. «— S’il m’est permis de dire tout ce que je pense là-dessus, je dirai que, si le duc, tout couvert d’acier et dans toute la vigueur d’un guerrier de son tems, montait un svelte cheval anglais, je craindrais fort pour l’animal — ». Mon oncle, sans me dire ouvertement qu’il approuvait la remarque que je venais de faire, se contenta de sourire, et passant presqu’en même tems son bras droit sous mon gauche, il m’entraîna loin de là. «— Je compte, me dit-il, quand nous fûmes en route, te montrer un joli pont en pierre sur la Dora qui vaut assurément la peine d’être vu. C’est un ouvrage hardi de l’architecte Mosca, qui en dirigea la construction en 1823 sous le règne de Charles Félix — ». Le chemin me parut un peu long, mais je ne m’en repentis pas: ce beau pont d’une seule arcade, de 45 mètres de largeur, est vraiment digne de toute l’attention d’un observateur. «— Du tems de cette construction, dit mon oncle, on prétendait, qu’au momeut d’ôter les supports composant l’échafaudage, le pont serait tombé. Ce tems venu, l’architecte, pour prouver combien il était sûr de se qu’il avait fait, se plaça sous l’arcade, et y demeura jusqu’à ce que le pont fût entièrement débarassé de ses appuis. Heureusement ce furent sesenvieux qui en eurent le démenti —

Il était presque midi, quand nous quittâmes le pont pour nous diriger vers la galerie de peinture dans le palais Madama. Chemin fesant, mon oncle me parla de cette galerie d’une manière à exciter toute ma curiosité, quand elle n’eût pas été déja bien vive. Il s’étendit beaucoup sur les chefs-d’œuvre italiens que l’on y admire, et dont la quantité me surprit quelques instans après; il me nomma quelques auteurs français, allemands, espagnols, hollandais, me parla de leur génie et de leur travaux, mais quand nous fummes aux flamands, il me dit: «— Cette école est si riche chez nous, elle nous a laissé tant de trésors, que, si l’on me forçait d’en dire quelque chose, je me trouverais fort embarassé de savoir par où je commencerais — ». Mon oncle ne cessa de parler, que quand nous allions mettre le pied sur le seuil de ce sanctuaire des arts. Là il n’était pas assurément dans l’intention de me quitter, cependant, malgré tout le plaisir que j’aurai eu à m’y trouver avec un artiste tel que lui, voyant qu’il était pâle, et peut-être souffrant, quoiqu’il ne voulut pas l’avouer, je le priai de se retirer. Il consentit., non sans quelque difficulté, et je restai seul. — La première chose qui se présenta à ma vue, ce fut l’inscription qui suit.

IL RE CARLO ALBERTO

LE PRECLARE OPERE DE’ SOMMI MAESTRI

ONDE S’ ADORNAVA LA RECGIA

DE’ SUOI MAGGIORI

CON REALE MUNIFICENZA

QUI FECE IN BELL’ORDINE DISPORRE

PER CHE MEGLIO CONSIDERATE

SERVANO ALL’INCREMENTO DELLE ARTI

BELLE

IL TRENTA DI SETTEMBRE

DELL’ ANNO MDCCCXXXII.

Cette inscription, jointe à tout ce que m’avait dit mon oncle, produisit sur moi l’effet qui me paraît naturel: je n’avançai plus dans cette galerie qu’avec respect et vénération. Je sentis pourtant mon respect et ma vénération s’augmenter encore, quand les prodiges de ces anciens maîtres de l’art commencèrent à se déployer devant moi. — Oh! avec quel plaisir j’en parlerais, si non de tous, au moins de ceux qui me frappèrent le plus! Mais, outre qu’il me faudrait plus de tems que je n’en ai, je sens qu’il me serait impossible de parler dignement de Rubens, de Caracci, de Guido Reni, de Raffaello, de Crespi, de Gaudence Ferrari, et de tant d’autres, dont on ne saurait prononcer le nom devant un artiste, sans lui arracher presque involontairement quelque geste d’admiration. D’ailleurs le marquis d’Azeglio s’en est chargé ; c’est une charge digne de lui: ce n’est qu’un bienheureux, qu’un habitant du ciel, qui pourrait justement parler de la divinité. Cependant il n’est pas toujours nécessaire de s’expliquer la cause pour en éprouver les effets; pour admirer la création, on n’exige pas que l’on soit créateur. Je pense même qu’il n’y a pas un homme assez ignorant, assez stupide, pour ne pas être ému à la vue de certains prodiges de l’art, car si l’on disait au manant le plus bête qui eût jamais existé, que l’homme est l’ouvrage d’un autre homme comme lui, en comparant ses forces nulles avec celles de cet homme supérieur, ce manant ne pourrait demeurer impassible. Ne voulant donc parler que de l’effet, que la vue de ces objets produisit sur moi, je dirai, qu’en parcourant ces salles, j’ai parfois éprouvé comme un frisson qui passait rapidement par tous les membres de mon corps; je dirai, que je fus bien souvent en proie à des sensations si fortes, que je ne saurais pas expliquer. A la posture du Fils prodigue du Guercino, à la vie que l’on communiqua à ses bras, à ses mains qui se serrent l’une contre l’autre, comme quelqu’un qui demande un pardon dont il ne se croit pas digne, à la pose que le peintre sut donner à cette figure divine, je lisais sur son visage tous les sentimens qui passaient dans son âme, quoiqu’il eût la tête tournée. Je m’extasiais sur les quatre élémens de l’Albano, je m’éprenais d’amour à la vue de ces jolies têtes du Dolce, qui ne peuvent avoir de modèles que dans les Cieux, et, en la contemplation d’un grand tableau de Paolo Veronese, j’ai cru que la Madelaine, qui lave les pieds à Christ, allait m’enlever. Dans mon extase, je me souvins des paroles de Correggio, lorsqu’inspiré, en voyant la sainte Cécile de Raffaele, s’ecria: Anch’io son pittore et je me disais: «— Qu’il serait heureux le mortel qui, en voyant ces prodiges, pourrait dire: — Je serai un homme comme ceux-là — ». S’il avait dépendu entièrement de moi, je crois que je ne serai sorti de ce sanctuaire que le lendemain; mais, le jour tombait, et, considérant qu’il m’aurait été, si non impossible, au moins inutile d’y rester plus long tems, je me décidai enfin, non sans regret, à quitter ces salles et leurs trésors.

Le. lendemain j’allai voir mon oncle; il se portait mieux et voulait m’accompagner, mais, craignant d’abuser de sa bonté, je voulus continuer mes visites tout seul. — A dix heures et demi j’étais dans le musée égyptien et d’antiquités. Parmi le peu de statues, de bustes et de têtes en marbre, ce qui m’occupa le plus, ce fut: une tête d’Antinoo couronnée de pampres, à la manière des bacchantes, une tête de Cyclope, et un Cupidon étendu de son long, dormant sur la peau d’un lion, qui me retint pins d’un quart d’heure. Les femmes, les enfans mêmes, ne sauraient passer devant ce chef d’oeuvre, qui me parut divin, sans s’arrêter quelque instant de plus qu’ils ne s’arrêtent devant les autres antiquités de ce genre, et, tout ignorans qu’ils sont, ils ne peuvent pas s’empêcher, après quelques minutes de considération, de joindre leurs mains, et de s’écrier d’un air, un peu sot, si tu veux, mais pourtant vrai: «— Que c’est beau! — «Les statues colossales d’une seule pièce des anciens Pharaons, presque toutes en granit ou en basalte, les trois statues de Sesostris, et beaucoup d’autres de divinités et d’animaux sacrés, jointes aux sarcophages tous en pierres des plus dures, me surprirent: quand je considérais que tout cela avait été tiré de l’Egypte, il m’était impossible de ne pas admirer la libéralité du roi Charles Félix, auquel le Musée de Turin est redevable de toutes ces richesses. De peur de n’en plus finir, je te ferai grâce de toutes les momies humaines si bien conservées que l’étranger ne peut voir sans étonnement; je le ferai grâce de même de toutes celles de chats, d’éperviers, de poissons et de reptiles que l’on y admire avec une curiosité et un plaisir sans pareil. Que dirai-je en outre de toutes les petites idoles, des tableaux sculptés, ou peints, avec lesquels les Egyptiens éternisaient le souvenir de leurs trépassés? Que dirai-je des parchemins, et d’une infinité d’autres objets qui servaient au culte égyptien? Il faudrait un volume, et cela me ferait dépasser la borne que je me suis proposée; cette borne, tu la vois déjà, ce n’est pas d’approfondir les choses, mais de les effleurer seulement, suivant la devise d’un journal de chez nous «Glissons n’appuyons pas. De crainte donc de laisser derrière moi des limites qui doivent toujours être devant mes yeux, de peur que je ne dise plus que je ne voudrais avoir dit, permets-moi de passer outre. — Je vis ensuite le musée de Minéralogie qui, dit-on, n’a plus rien à envier aux plus célèbres d’Europe. Après je vis celui d’histoire naturelle, où j’eus lieu d’admirer une belle collection de mammifères, de poissons, d’oiseaux, de reptiles, d’insectes et de testacées. Serais tu maintenant capable de deviner quelles étaient les pensées qui se passaient dans l’esprit de ton ami, en voyant toutes ces richesses de la nature? Je pourrais bien te le donner à deviner en vingt, en trente, en cinquante, que tu n’y approcherais nullement. Je songeais, ris avec moi, tu en as bien raison, je songeais à ce que devait être l’arche de Noë, dans laquelle on fit entrer une paire de tous les animaux; je me disais: — «Si tous ces êtres qui m’environnent étaient vivans!...J’entendais alors dans mon imagination le bruit horrible qu’ils auraient fait, car je jugeais bien que, dans ma supposition, ils ne seraient pas restés aussi tranquilles, qu’ils l’étaient là, empaillés dans leurs niches; je me les figurais même agissant suivant leur instinct naturel, suivant leurs penchans particuliers, et, en voyant leur fureur, leurs guerres et le carnage qui en serait résulté, je plaignais le pauvre directeur du musée, en riant comme un fou. Ma folie cependant ne m’empêcha pas d’admirer la providence divine dans l’ordre parfait qui régnait dans l’arche.

En quittant le musée, j’allai à l’arsenal d’armes anciennes, qui est sans contredit un des plus magnifiques, si je puis en juger d’après le peu que j’ai vu en ce genre, et il me semble que l’on ne nous trompe pas, quand on dit que l’arsenal de Turin est un des plus riches et des plus beaux, après celui de Madrid. On y admire, entre autres, l’armure très-polie et complète d’Emanuel Philibert parmi une grande quantité de cottes, de casques, de sabres, de cuirasses et d’autres armes anciennes de tout genre, dont les ciselures sont parfois d’un travail si fin, et si beau, qu’un Français dirait en les voyant. «— C’est d’une beauté désespérante! — » Il faut ajouter à tout cela un recueil d’armes indiennes, et un autre encore plus précieux et très-riche d’armes à feu des premiers tems. Le tout est si bien conservé, disposé avec tant d’ordre, avec tant de magnificence dans une très-longue et spacieuse galerie, que l’étranger en est frappé.

Qu’en dis-tu, mon ami? Je n’emploie pas mal mon tems à Turin, n’est ce pas? Tu en jugeras.

Rencontre de la Turinaise à la poste.

Table des matières

Pour peu que tu aies pris intérêt à ma Turinaise, en lisant son histoire, je suppose que tu ne seras pas fâché d’apprendre de ses nouvelles, malgré la prétention que tu auras sans doute de les deviner. — Quand on est en train on marche, tu diras. — A la bonne heure! mais il n’est pas dit que l’on marchera toujours droit; bien souvent on marche de côté, et quelquefois même on recule: voila ce qui reste à savoir. La conduite de cette dame à mon égard a pris maintenant un caractère si original, que tous les vieux routiers, malgré leur finesse, ne sauraient s’en faire une idée. Je me souviens d’avoir dit, que, pendant sa dernière visite, elle fut avec moi plus aimable que jamais. En effet elle me donna des marques d’amitié, qu’elle ne m’avait pas encore données jusqu’alors, et me parlait quelquefois avec tant de tendresse, que l’on aurait pu prendre son amitié presque pour de la passion. Il est aisé d’imaginer que nous ne nous quittâmes pas avant d’avoir réglé un troisième tête à tête: il devait avoir lieu deux jours après, même laps de tems qu’elle avait mis entre sa première et sa seconde visite, afin que le vieux parent, qui la voyait venir chez moi, ne soupçonnât pas sa vertu. Je l’attendais donc chez moi hier, comme nous en étions convenus, à deux heures et demi; elle ne vint pas. Cela me déconcerta un peu, mais, jugeant qu’un accident imprévu l’eût retenue à la maison, je ne doutais nullement qu’elle ne serait venue aujourd’hui à la même heure. En attendant l’heure du rendez-vous, ce matin j’allai vers les neuf heures à la poste pour y affranchir une lettre que j’écrivais à ma mère; en montant les marches de l’espèce de parlier qui se trouve devant le bureau, j’y vis ma mie avec une autre dame, qui s’y trouvaient apparamment pour la même cause que moi. Elle se retourne par hasard, et me voit; je lui souris, et tu penses peut-être qu’elle n’aura pas manqué d’en faire autant; point du tout, elle tourna la tête, et avec tant de précipitation, que je n’eus pas le tems de m’apercevoir si ma vue lui eût fait plaisir ou peine: je ne fus portant pas long tems à le deviner. Je pris d’abord ce procédé pour une précaution, en me disant que la dame qui l’accompagnait l’exigeait peut-être. Je n’osai donc l’aborder, je m’éloignai même de quelques pas, et je me disposai à les suivre, quand elles se seraient mises en marche. Mon aimable Turinaise, qui s’en aperçut, se baissa vers sa compagne, lui chuchota quelques mots à l’oreille, et descendit ensuite l’escalier toute seule. — Elle est bien charmante cette dame, me dis-je; elle a trouvé moyen de se défaire de sa compagne, pour me ménager l’occasion de lui parler tout à mon aise. — Je gage que tu en aurais dit autant en pareille circonstance. Eh bien! tu te serais trompé comme moi. Dès qu’elle eut descendu les degrés, elle se mit à marcher à pas précipité, et moi de la suivre, un peu loin, bien entendu, car je ne voulais pas que sa compagne, qui était restée derrière nous, s’en aperçût: il faut toujours ménager les dames qui ont de la délicatesse. Cependant quand nous eûmes tourné le coin, voyant qu’il n’y avait plus personne qui pût nous observer, et d’ailleurs voyant qu’elle s’éloignait, je doublai le pas; je n’en étais plus qu’à une très-petite distance, lorsque, entendant le bruit de mes talons à ses trousses, et prévoyant qu’il lui aurait été impossible de se soustraire à ma poursuite, comme un enfant qui apercevrait un fantôme dans la nuit, elle se sauva à toutes jambes. Ce n’était plus une femme qui cherchait à me parler, c’était une femme qui me fuyait, la chose était claire. — Quand une femme s’en va, il faut la laisser aller, je le sais; et c’est précisément ce que j’aurais fait, mais quand on s’en va d’une manière si étrange, on ne peut pas se défendre d’en chercher la cause. Faisant en conséquence taire en moi tout autre sentiment, et piqué par celui seul de la curiosité, je me crus en devoir d’imiter sa course; alors la friponne s’enfonça dans les détours de l’hôtel voisin, qui est comme un petit labyrinthe, et disparut. J’eus beau courir, je n’avais pas l’usage de ces détours; je n’aboutis sous les portiques que quand elle n’y était plus. Je demeurai la, droit comme un poteau, regardant de toute. part, et ne pouvant revenir de ma surprise. — Qu’une femme après avoir eu de la passion pour un homme, le quitte brutalement quand la passion s’en est allée, sans lui dire, que c’est parce qu’il ne lui sert plus à rien, et qu’elle n’a jamais aimé en lui que son propre plaisir; qu’une femme, dis-je, nous quitte en pareille occasion, sans nullement s’embarrasser de ce qu’il en coûtera au malheureux qu’elle délaisse, je le conçois fort bien; mais, qu’elle nous quitte si brusquement, d’une manière si extravagante, quand le sentiment qui nous liait n’était que celui d’une amitié pure, c’est ce que je ne sais pas encore m’expliquer. — Mais, puisqu’il n’y a pas d’apparence que j’en obtienne une explication, car l’hôte lui même me paraît décidé à garder un mystère sur tout ce qui regarde cette femme singulière, voyons nous mêmes, si, en réduisant la question aux termes les plus simples, il nous est possible d’en faciliter la décision. Aurait-elle découvert en moi quelque défaut qui l’eût effarouchée? mais la dernière fois encore, quand elle vint me voir, elle trouva moyen de dire quelque chose qui flatta beaucoup mon amour propre, de sorte que je ne pense pas me tromper, en croyant qu’elle trouvait mes manières et ma personne, telle qu’elle est, fort à son gré. Serais-je donc assez beau, assez redoutable, pour que l’on puisse dire de moi, comme on dit de certains pêchés, que l’on ne peut y résister qu’en se sauvant? Si le problème est là, je t’en laisse toute la gloire de la solution. Adieu.

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Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
211 s. 3 illüstrasyon
ISBN:
4064066327804
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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