Kitabı oku: «La maison vide»
Jules Claretie
La maison vide

Publié par Good Press, 2021
EAN 4064066323240
Table des matières
I UNE LETTRE ANONYME
II DEUX COUPS DE FEU
III ARTICLE324
IV L’AMANT
V LE MARI
VI LA MAISON VIDE
VII ANGÈLE FERRAND
VIII VALENTINE
IX SAISON D’ÉTÉ
X LE BUSTE
XI PROJETS D’UNION
XII MONTECLAIR
XIII LA COMÉDIENNE
XIV AFFAIRE D’HONNEUR
XV CHEZ BLANCHE
I UNE LETTRE ANONYME
Table des matières
Le déjeuner avant la chasse touchait à sa fin.
De bon appétit et de grand cœur, avec cette gaieté pleine d’espoir qui précède toutes les expéditions de ce genre, les convives avaient fait honneur à la cuisine de Me Herblay, le député, à son sherry et à son vieux sauterne. On avait beaucoup causé et beaucoup ri. M. Bernard Herblay, bâtonnier de l’ordre des avocats de Paris et représentant à la Chambre le département de Seine-et-Oise, n’avait invité à cette partie de chasse en battue que des amis intimes, le docteur Vernier, le sous-préfet de Rambouillet, un de ses collègues à l’Assemblée, des voisins, grands propriétaires des environs, et le contre-amiral de Reynière, son ami d’enfance.
En tout dix ou douze chasseurs, tireurs excellents et dont chaque coup de fusil valait une pièce de gibier.
Hors du château, les chiens attendaient, couchés, vautrés au soleil, sur le sable, tandis que les gardes-chasse et les porte-carniers donnaient un dernier coup d’œil aux armes dont les crosses brunes et les canons luisants lançaient des étincelles et des rayons. A travers la glace sans tain et les fenêtres de la salle à manger, les invités de Me Herblay pouvaient apercevoir, au-dessus de la pelouse verte et des massifs d’arbres, un ciel bleu magnifique, le ciel d’une après-midi de septembre aussi brûlant qu’un mois d’août. La chaleur du dehors n’arrivait pas jusqu’en cette salle à manger, fraîche et vaste, d’où les chasseurs semblaient fort peu empressés de sortir, prenant leur café lentement et dégustant leur kummel ou leur marasquin tout en contant de ces éternelles histoires de chasse où les chevreuils partent sans qu’on s’en doute, ’où les perdreaux tombent abattus comme par enchantement, où un lièvre manqué amène dix lièvres massacrés, où tantôt le conteur maudit, après des années, sa mauvaise chance d’un jour, ou célèbre, sans modestie, ses merveilleux exploits d’une heure.
–Ma foi, dit M. de Reynière, qui avait écouté le récit des hécatombes de perdrix et de cailles faites par le sous-préfet, j’avoue que je suis moins effrayant que vous pour le gibier de mon vieil ami Herblay. Je tue fort peu. Il me répugne d’abattre quoi que ce soit à une portée trop rapprochée, et je donne un tel champ aux faisans ou aux lapins que je brûle assez souvent ma poudre au vent.
–Oui, oui, mon cher Jean, oui, va, fais le modeste, répondit M. Herblay. C’est une façon de nous humilier tous. Je vous présente, messieurs, dit-il en posant sur la soucoupe sa tasse de café et en tendant les deux mains vers M. de Reynière, un homme qui a chassé l’éléphant et tué des tigres!
Il y eut, parmi les convives, un murmure d’autant plus flatteur pour le contre-amiral qu’il ne fut mélangé d’aucun étonnement. M. de Reynière était un de ces hommes dont les exploits, fussent-ils incroyables, paraîtraient encore tout simples, l’énergie la plus virile et les résolutions les plus héroïques étant évidemment naturelles à certains êtres.
Le contre-amiral avait à son actif des états de service hors de pair. Tout jeune, en Crimée, on l’avait vu, pour ses débuts, se jeter dans une barque et essayer d’aller, sous le feu des batteries ennemies, faire sauter les débris des navires volontairement coulés par les Russes, et qui obstruaient l’entrée du port de Sébastopol. Il était revenu de cette expédition avec ses habits criblés de balles et un sourire encore tout chargé de défi. A ses côtés, le matelot Gauthier, qui l’avait accompagné, était pâle comme un mort.
–Qu’est-ce que c’est que ça? Un vieux gabier comme toi qui a les joues blanches! dit M. de Reynière.
–Si vous croyez que c’est pour moi! fit le marin d’un ton rude, c’est pour vous! Quand on a vingt-trois ans, on n’est pas fait pour mourir!
M. de Reynière était alors enseigne de vaisseau. Chacun de ses grades avait été, depuis, conquis au péril de sa vie, et cet homme de quarante-quatre ans, officier de le Légion d’honneur, contre-amiral, c’est-à-dire ayant rang de général de brigade, ne devait rien à la faveur dans une carrière bien remplie où il avait plus d’une fois versé son sang pour le pays.
La guerre de1870l’avait trouvé capitaine de vaisseau, lorsqu’on avait, comme en1814, jeté à terre les marins de notre flotte pour défendre le sol envahi. M. de Reynière, nommé général à l’armée de la Loire, avait guidé à l’assaut des murailles de Coulmiers ses fusiliers marins comme il les eût conduits à l’abordage, et la nuit il avait couché au milieu d’eux, comme s’il eût retrouvé partout son cadre et son poste de branle-bas de combat. A la paix, le commandant avait repris le chemin des colonies, continuant, avec ses braves gens, d’aller faire obscurément et simplement son devoir au bout du monde. Ses compatriotes, –il était Nantais,–lui avaient offert à l’Assemblée une candidature. M. de Reynière, esprit libéral, patriote jusqu’à l’âme, avait refusé, déclarant qu’un soldat a d’autres moyens de servir sa patrie que de s’occuper de politique.
–La tribune, lui disait-on, est cependant aussi un poste de bataille!
–J’ai mon banc de quart, répondait simplement le commandant.
Promu bientôt au grade de contre-amiral, M. de Reynière était venu passer quelque temps à Paris. Là, il s’était marié. On assurait que jamais union n’avait plus vivement mérité de s’appeler un mariage d’amour. Mme de Reynière était charmante et l’amiral passait depuis quatre ans déjà pour un homme parfaitement heureux. Il ne manquait guère à ce bonheur absolu que ce sourire du logis, un enfant, miroir vivant où les époux se regardent renaître et se revoient grandissants lorsqu’ils se voient vieillir.
–Oui, messieurs, continuait le bâtonnier. L’amiral a tué des tigres! Il a donc bien le droit, je suppose, de manquer nos alouettes!
–D’autant plus, fit le sous-préfet, que l’amiral ne les manque guère. Je me rappelle un coup de fusil qui nous a tous émerveillés. Oui, amiral, l’an dernier. à Montlieu. un sanglier.
–Le bonheur a voulu qu’il courût droit sur moi, dit M. de Reynière. Il m’a bien fallu le tuer: il m’eût sans cela parlaitement décousu!
–Et vous n’aviez qu’une cartouche no6?
–Mais tirée d’assez près pour que le plomb ait fait balle! J’ai eu la patience d’attendre et la chance de viser juste, voilà tout.
–La chance! la chance! Je ne sais rien de plus bête que ce mot-là, s’écria M. Herblay. La chance a beaucoup de noms: elle s’appelle tantôt le travail, tantôt le courage, tantôt le talent. Mais ce mot, la chance, est un pseudonyme du succès inventé par les envieux pour déprécier le mérite.
–Très-bien, tu raisonnes purement et simplement comme un satisfait, dit l’amiral en riant. Tu es riche, tu es populaire. Tu as, à quarante-huit ans–car tu as quatre ans de plus que moi–conquis la plus haute dignité de ton ordre, en attendant que tu sois garde des sceaux, ce qui t’arrivera quelque jour. C’est fort bien. Mais n’admets-tu pas, homme de tous les succès, qu’il y ait en ce monde des talents méconnus, du travail infructueux et des efforts que le sort écrase?
–Parbleu! Mais tout cela est l’exception. Je ne veux d’ailleurs que parler de toi, oui, de toi, Jean. Crois-tu vraiment que tu ne mérites pas tout le bonheur qui t’arrive, et ne penses-tu point qu’il y ait cependant des êtres,–dans la flotte ou hors de la flotte, que sais-je?–pour dire avec une visible envie: «Ce Reynière, il a de la chance!»
–Si cela les amuse ou les console, fit M. de Reynière, ils ont raison! Et après tout, peut être sont-ils dans le vrai! On ne sait vraiment pas, messieurs, combien il faut de chance, comme dit Herblay,–et surtout dans des états comme le nôtre où le sort joue si souvent sa partie,–pour arriver à une situation quelconque. Une balle qui se trompe de route, un vent de fièvre jaune qui souffle à droite ou à gauche, un mât qui se brise et qui tue celui-ci au lieu de celui-là, et voilà un homme qu’on jette à la mer avec un boulet aux pieds, ou qu’on enterre au Mexique ou en Cochinchine, tandis que son compagnon échange ses aiguillettes contre les épaulettes et son grade de capitaine pour celui d’amiral. La gloire, c’est une partie de tontine. Il ne s’agit pas de briller ou de valoir pour réussir, il faut durer!
–Vous durez et vous brillez, amiral, dit le sous-préfet, enchanté sans nul doute d’une telle réplique.
–Pas du tout. J’ai du bonheur, voilà tout, et ce qui est encore plus rare et ce qui n’est point la même chose, j’ai le bonheur. Je suis même si parfaitement heureux que j’en ai parfois le frisson.
–Touchez du bois, fit le collègue de M. Herblay qui était superstitieux.
–C’est vrai; il me revient parfois à l’esprit une assez sotte histoire de mes dix ou douze ans, un de ces souvenirs qui se gravent à jamais dans la mémoire, peut-être parce qu’ils sont plus niais que les autres. Vous ne connaissez point le bourg de Batz? C’est un très-pittoresque village près de Nantes où, chose extraordinaire, la plupart des gens sont ou se croient sorciers. Ne riez pas trop. Je n’en crois pas un mot, mais je ne puis oublier une vieille femme à demi paralysée, qui vivait là, couchée dans un lit aux rideaux roses, sinistre avec sa tête enfoncée dans son oreiller, le front à demi couvert d’un linge blanc, les yeux convulsés, la bouche tirée, des poils blancs au menton. Une sorte d’apparition affreuse. Elle s’appelait Victoire Tranchart, et cette étrange femme était quelque peu visionnaire. Elle parlait tout haut de choses étranges et elle affirmait avoir fait plusieurs fois, par la pensée, le voyage du bourg de Batz à Paris. Le fait est qu’elle décrivait Paris, où elle n’avait jamais mis les pieds, comme si elle l’eût longtemps habité.
–Eh bien? dit le sous-préfet.
–Eh bien! cette Victoire Tranchart,–dont plusieurs prédictions se sont accomplies, notez bien,– m’a prédit, à moi (vous me trouvez un peu bien Breton, je parie), m’a prédit.
L’amiral riait et paraissait n’attacher évidemment aucune importance à ce vieux souvenir qui le hantait pourtant, à de certaines heures.
–Non, fit-il en s’interrompant, à quoi sert de raconter ces choses-là?
–Comment, à quoi cela sert? dit le député. Rien n’est plus intéressant.
–Voyons la prédiction!
–Dites-nous votre avenir!
–Comment finirez-vous, amiral?
–On demande l’arrêt de Victoire Tranchart!
–Parle, Jean, je t’en prie! dit M. Herblay. Sincèrement, c’est curieux. Elle est originale, ta paysanne!
–Eh bien! reprit M. de Reynière, elle m’a prédit que je me tuerais deux fois!
–Toi?… Te tuer? s’écria M. Herblay.
–Vous, amiral?
–Deux fois?
–Deux fois!
Les convives du bâtonnier s’étaient mis à rire de ce rire gros et bon enfant que fait jaillir une belle absurdité bien portante.
Le docteur Vernier, qui n’avait encore parlé que fort peu, regarda un moment l’amiral comme s’il l’étudiait, et, en haussant les épaules:
–Ma foi, dit-il, votre sorcière en sera pour ses frais. Elle a deviné votre destin comme je vois, moi, ce qui se passe à l’heure qu’il est à Tombouctou. Les dernières sorcières sont défuntes et embaumées dans les romans écossais de Walter Scott. Vous n’avez pas du tout, amiral, l’encolure d’un homme prédestiné au suicide. Vous êtes, avant tout, un homme d’action, et il faudrait un miracle, quelque épouvantable accident, pour que votre tempérament nervoso-sanguin,–le tempérament idéal,–tournât à la mélancolie et devînt de l’hypocondrie. Or, si les miracles heureux n’arrivent plus, il est présumable que les miracles malheureux n’arrivent pas davantage. Tel que je vous vois, au contraire, vous êtes taillé pour vivre cent ans, et, morbleu! la vieille Bretonne en aura menti!
–Je l’espère bien, fit M. de Reynière en riant.
On se leva de table sur cette histoire et sur l’espèce de consultation du docteur, puis, tout en causant, on gagpa les taillis au bout desquels, à la lisière du bois, les rabatteurs attendaient.
Le docteur Vernier, qui marchait à côté de l’amiral, regardait encore cet homme grand et mince, le visage sérieux plutôt que sévère et dont un sourire assez fréquent corrigeait une certaine froideur. Le contre-amiral Jean de Reynière, avec ses favoris blonds, sa lèvre et son menton rasés, le nez droit, les yeux d’un bleu glauque, comme si la mer s’y fût encore reflétée, semblait la personnification même de la fermeté virile et de la vaillante énergie. Ses muscles solides, d’une élasticité juvénile, n’étaient aucunement épaissis; sa vie de marin lui conservait une sorte de maigreur salutaire, et l’air salin et le vent du large avaient tanné ses joues, son front à peine ridé et ses mains fines. Il marchait droit, la taille bien prise dans son costume de toile blanche, la cartouchière à la ceinture et les mollets guêtrés.
Le médecin, habitué aux décrépitudes humaines, contemplait cet homme avec l’admiration instinctive que fait naître le spectacle attirant de la force au service de la bonté. Il était évident que l’amiral était né pour commander, protéger, et marcher le front haut dans la vie.
–En vérité, dit le docteur Vernier au bout d’un moment, je ne puis vous redire assez, amiral, combien votre devineresse du bourg de Batz a eu la vision peu nette. Vous savez que, pour nous autres médecins, pour quelques-uns d’entre nous du moins, le suicide est une monomanie, le résultat d’une conception délirante. Or, la plupart des monomanes se révèlent ’d’avance à de certains signes. Je devinerais presque à coup sûr un homme qui finira par se jeter à l’eau ou par se tirer un coup de pistolet, à moins que la folie absolue ne l’en détourne. Mais vous!… Je ne crois pas avoir rencontré sur mon chemin beaucoup d’êtres aussi solidement établis que vous, amiral. Vous êtes de ceux qui ne connaissent jamais les atteintes de l’âge et qui peuvent vieillir en bravant la décrépitude. Nous disons volontiers que l’homme n’a jamais que l’âge de ses vaisseaux, j’entends, fit le docteur en souriant, les vaisseaux qui servent à la circulation des fluides; eh bien, je puis vous assurer que par là vous serez toujours jeune et que dans vingt ans vous garderez encore la vigueur d’aujourd’hui. J’en suis charmé, je vous l’avoue, pour vous et pour notre pays.
L’amiral laissa passer la flatterie sans la souligner par un remercîment ou une protestation.
–Me permettez-vous seulement d’ajouter un mot? continua le docteur.
–Comment donc! Je vous le demande.
–Je parie, amiral, que vous êtes violent?
–Moi? Oui, en effet, très-violent.
–N’est-ce pas que, sous votre froideur apparente, vous cachez des colères qui vous étouffent?
–Malheureusement, oui, dit l’amiral. Et je vois que les médecins sont pour le moins aussi bons devins que Victoire Tranchart!
–Voilà le seul point faible de votre tempérament, conclut le docteur Vernier. Le jour où vous auriez dompté ces violences, peu fréquentes d’ailleurs, je ne sais pas d’homme qui mériterait mieux que vous d’être offert–je parle au point de vue médical–en modèle à ses semblables. Quant à l’autre point de vue.
–Je sais, je sais, docteur! interrompit M. de Reynière en riant encore. A l’autre point de vue, je suis parfait. Ah! çà, mais, dites donc, c’est toute une consultation?
–Et vous avouerez que, cette fois, je ne suis pas très-dangereux pour mon client!
–Oui, mais vous allez vous rattraper sur les perdreaux!
–Que voulez-vous? dit le docteur, il faudra bien que la mort n’y perde rien.
L’amiral, quelque aimable que fût le docteur Vernier, ressentait un étrange et violent désir d’être seul, de penser, de songer, de n’avoir pas besoin de répondre. Cette histoire de la vieille femme du bourg de Batz, contée sur la ton de la plaisanterie, n’en avait pas-moins produit un étrange effet sur M. de Reynière lui-même. Il tenait à se bien répéter, tout bas, qu’il était parfaitement heureux. Il revoyait par le souvenir cette maison de l’avenue Montaigne qu’il habitait et où, la veille, en partant, il avait laissé la comtesse de Reynière.
Il quittait sa femme pour deux jours, et cette courte séparation lui avait pourtant semblé pénible à lui qui se jetait sur l’Océan, seul durant une année. Jamais peut-être Mme de Reynière ne lui avait semblé aussi adorablement jolie et aussi digne de la profonde et violente passion qu’il avait pour elle. Le docteur Vernier devinait juste: un être ardent, orageux, capable de juvéniles colères, se cachait sous l’apparente froideur du marin. Il aimait Blanche de Reynière comme un amoureux de vingt ans; il l’entourait de ce culte idéal qu’on a pour sa première maîtresse, et, dans son amour, il retrouvait aussi puissants, a près quatre années de mariage, les délicieux frémissements du premier baiser donné à la fiancée.
Aussi, avec quelle sensation de volupté, l’amiral, séparé de ses compagnons de chasse, marchant à son rang sur la ligne des chasseurs, avançait-il dans les taillis, plus préoccupé de retrouver devant ses yeux l’image de Blanche que de viser droit au gibier repoussé par les rabatteurs dont on entendait les cris lointains, à travers les branches. M. de Reynière devait évidemment, ce jour-là, faire piteuse chasse. Le porte-carnier qui le suivait semblait étonné de lui avoir vu laisser passer, sans les tirer, deux lièvres partis sous ses pieds. L’amiral songeait à sa femme, à ses grands yeux noirs, à son beau sourire, à une certaine tristesse qui passait aussi, parfois, comme un mauvais nuage sur le doux front de Blanche.
–Allons, allons, se dit-il à lui-même gaiement, après un assez .long temps donné à cette rêverie, tu reverras Blanche demain. Aujourd’hui fais ce que dois, puisque ce que tu dois c’est une hécatombe de gibier!
Le porte-carnier dut être dès lors enchanté du tireur qu’il escortait. L’amiral ne perdit pas un coup de fusil. Il fut vraiment le roi de la chasse. On aligna devant le perron de M. Herblay tout le gibier, poil et plume. M. de Reynière en avait abattu la plus grande partie.
Mais ce devait être bien autre chose, sans nul doute, annonçait déjà M. le bâtonnier, lorsque le lendemain on chasserait en pleine terre giboyeuse, dans les tirés de Rambouillet.
On porterait, en attendant, un toast à l’amiral, qui se défendait si modestement, le matin, de viser des lapereaux.
Au moment où M. de Reynière montait à sa chambre pour se dévêtir de son costume de chasse, son matelot Gauthier, qui ne le quittait guère depuis vingt ans passés, et qui avait, chez M. Herblay, apporté le fusil et amené le chien favori de l’amiral, tendit au comte une lettre qu’on avait apportée.
–Une lettre de Blanche sans doute! dit M. de Reynière avec joie.
–Je ne crois pas, mon amiral, dit Gauthier. Ça n’est pas venu par la poste. C’est un commissionnaire de Rambouillet qui a apporté la lettre jusqu’ici. A Rambouillet, un jeune homme la lui avait remise en lui disant comme ça: «C’est pressé, très-pressé et très-grave.»
–Très-grave? fit M. de Reynière en regardant la lettre avant de l’ouvrir.
Sur l’enveloppe carrée, d’un papier glacé, légèrement teinté de vert d’eau, le nom du contre-amiral de Reynière était tracé, d’une écriture hardie et grêle à la fois, et que l’amiral ne connaissait pas.
–J’ai voulu aller vous retrouver, mon amiral, et vous porter ça en pleins champs. Mais je ne connais pas ce pays; c’est tout en me guidant sur les coups de fusil que je me suis perdu dans un petit bois, moi, un marin. Alors je suis revenu sur mes pas, tant bien que mal. Si la lettre était excessivement pressée, vous me pardonnerez. D’ailleurs, il y a cinq minutes à peine que je suis de retour.
L’amiral regardai t cette lettre avec une certaine inquiétude vague et qu’il ne s’expliquait pas. Il lui semblait assez mystérieux que quelqu’un lui écrivît, à lui, chez M. Herblay. Puis, tout à coup cette pensée effrayante lui traversa l’esprit: «Si Blanche était malade? Si quelque malheur.»
Il eut bientôt coupé court à cette pensée en décachetant la lettre, et il lut d’un trait ce qu’elle contenait.
Le vieux Gauthier qui se retirait, la main sur le bouton de la porte, entendit alors un cri étouffé, et rentrant bien vite, il aperçut l’amiral horriblement pâle, les lèvres blêmes et frémissantes et qui fixait sur ce papier, tenu d’une main tremblante et crispée, des yeux presque hagards.
Jamais Gauthier, qui vivait aux côtés de l’amiral depuis les journées de Crimée, n’avait vu le comte dans un état pareil. Le brave homme eut peur; il lui sembla que M. de Reynière chancelait et il s’élança pour le soutenir.
–Qu’y a-t-il donc, mon amiral? Qu’est-ce que c’est que cette lettre? Est-ce que Mme la comtesse est morte?
L’amiral jeta, de ses yeux bleus profonds, un regard au marin et ne répondit qu’en repliant la lettre qu’il tenait et en la posant sur le marbre de la toilette.
–Ramasse l’enveloppe, Gauthier, dit-il ensuite.
Le marin se baissa et tendit à l’amiral l’enveloppe, que M. de Reynière regarda encore un moment. Puis, haussant les épaules, il la mit, à côté de la lettre, sur la toilette.
Gauthier l’entendit, qui murmurait avec une expression de dégoût:
–Quelque lâcheté! Un mensonge! Un jet de bave! On méprise ces infamies!
L’amiral ôta rapidement son vêtement de chasse et se plongea le visage dans l’eau fraîche, passant l’éponge sur ses oreilles devenues rouges, tandis que son visage était livide.
Après quoi, il se vêtit pour le dîner, reprit la lettre et l’enveloppe, les relut et les mit brusquement dans la poche de son vêtement, sur sa poitrine.
–Ce n’est pas encore l’heure du dîner, dit tout haut l’amiral; je vais prendre l’air un moment, en attendant la cloche!
Le pauvre Gauthier n’osait plus faire une question, mais il était évident pour lui que M. de Reynière souffrait d’une douleur terrible et mal dissimulée.
–J’étais, grommelait le marin, dans la chambre de l’amiral lorsqu’il reçut, à Saïgon, la nouvelle de la mort de Mme la comtesse sa mère, qu’il aimait, on peut dire, comme un enfant de dix ans qui n’a jamais quitté la sienne; eh! bien, il a eu ce jour-là un coup de couteau moins fort qu’au jour d’aujourd’hui. Qu’est-ce que c’est que ça, cette faillie chienne de lettre?
Et, debout, à la fenêtre, le visage contre les vitres, le marin regardait, en hochant tristement la tête, M. de Reynière qui, marchant d’un pas presque chancelant et se passant instinctivement la main sur le front, se dirigeait par les sentiers du parc vers une allée sombre où il s’enfonça tout à coup brusquement, comme s’il eût eu soif de solitude.
C’était machinalement que M. de Reynière allait là. Il avait hâte de relire une fois encore cette lettre, d’en interroger chaq ue syllabe, de soulever le masque de chaque mot. Il n’en reconnaissait pas l’écriture. Ces caractères maigres et nets pouvaient avoir été tracés aussi bien par une main affermie de femme que par une main d’homme.
Et cette lettre maudite, anonyme et lâche, contenait la dénonciation la plus affreuse–et, à coup sûr, la calomnie la plus vile et la plus hideuse–qui pût atteindre et frapper Mme de Reynière à la joue en frappant l’amiral au cœur.
«Votre femme a un amant», disait la lettre. «Quittez vos compagnons de chasse, revenez ce soir à «Paris et chez vous, sous votre toit, vous trouverez «Mme de Reynière avec cet homme.
«UN AMI.»
–Un ami! répétait l’amiral avec un terrible rictus de rage. Misérable qui dit cela! Il y a donc de ces méchancetés basses et de ces vilenies dans la nature humaine? Blanche! Blanche accusée d’une telle infamie. Par qui? Par un scélérat qui n’ose même pas mettre un nom au bas de son injure! Allons, on ne s’occupe pas de ça! On jette au feu ces détritus pour les purifier!
Il aperçut par hasard (à deux pas de lui) et, s’arrêtant instinctivement, il regarda une limace rougeâtre qui, laissant après elle son gluant sillage, montait sur la tige d’un rosier jusqu’à la fleur épanouie.
D’un revers de la lettre qu’il froissait entre ses doigts, il jeta le mollusque baveux sur le sable et, écrasant ce corps charnu sous son talon:
–Voilà ce qu’on fait de ce qui rampe et de ce qui salit, dit-il tout haut.
Il commença aussitôt un mouvement pour déchirer la lettre puis, avec un geste de colère, il s’arrêta, gardant, malgré lui, glissant sous son vêtement ce papier qui, brûlant sa chair, le mordait à la poitrine comme un vivant ennemi.
M. de Reynière avait espéré peut-être que l’air rafraîchi lui ferait du bien. Il rentra, en effet, un peu calmé, lorsque le second coup de cloche eut appelé au dîner les hôtes du bâtonnier. Il s’était tant de fois répété qu’un homme d’honneur ne doit prêter aucune attention à des lâchetés sans signature, qu’il s’était condamné au calme, à la foi, et contraint au mépris de ce billet anonyme.
–Je n’irai pas à Paris, s’était-il dit fermement; je resterai ici jusqu’à demain. Demain, je chasserai tout le jour à Rambouillet. Je rentrerai chez moi à l’heure annoncée, et je n’aurai pas la faiblesse indigne d’avancer d’une minute mon retour, sur la basse calomnie de je ne sais quel odieux personnage.
Cela était décidé, résolu. L’amiral en ressentait comme de l’apaisement.
Il n’en interrogea pas moins très-minutieusement Gauthier pour savoir quel était cet homme venu à Rambouillet pour apporter une semblable lettre. Le commissionnaire de Rambouillet ne connaissait pas celui qu’il appelait tout simplement un monsieur. Gauthier lui-même, un peu étonné en recevant la lettre, avait fait causer le porteur. Le monsieur, lui vait-on répondu, était grand, élégant, joli garçon, et portait à la boutonnière une rosette qui n’était pas rouge. Gauthier n’en savait pas davantage, mais il se réservait, si l’amiral y tenait, de pousser plus loin les investigations. Il retrouverait bien le commissionnaire. C’était une sorte de courrier, toujours posté à la gare de Rambouillet. Il serait facile de le faire causer.
–Mieux vaudrait peut-être tout oublier, ne rien savoir, pensait l’amiral.
Il dit pourtant à son matelot:
–Tu as raison. Ce que tu auras appris, tu me le diras demain.
M. de Reynière descendit alors à la salle à manger. On l’y accueillit par une acclamation, on le reçut comme un triomphateur, on se mit à vanter gaiement son adresse, mais la verve aiguisée par l’appétit de tous ces gens tomba peu à peu et bien vite devant l’expression involontaire de souffrance que le docteur Vernier remarqua le premier sur les traits de l’amiral. M. Herblay, regardant son ami, fut particulièrement saisi, presque effrayé, du changement qui s’était produit chez Reynière. Ce n’était plus le même homme.
–Est-ce que tu souffres, Jean?
L’amiral essaya de sourire.
Il répondit que ce n’était rien. Un peu de pâleur, un peu de migraine.
–Je vous en prie, messieurs, ne faites pas attention à moi!
A la vérité, M. de Reynière se sentait le cœur gonflé et comme prêt à éclater. Cet homme intrépide avait dans la gorge des sanglots étouffés qui l’étreignaient âprement. Il lui passait devant les yeux des visions folles, des tableaux sinistres, et ses prunelles bleues, pleines de fièvre, brûlaient alors d’une flamme ardente.
–Je vous assure, amiral, répétait le docteur Vernier, que vous devriez vous retirer! Vous avez besoin de repos.
M. de Reynière attendit jusqu’au dessert. La nuit était tombée. On servait le café sur le perron, et les premières étoiles se montraient, timides, au fond du ciel pâle, tandis que les grandes masses d’arbres passaient du vert profond à une teinte noire.
–Il est tard, dit l’amiral à M. Herblay, mais à quelle heure encore puis-je arriver à Paris?
–Ce soir?
–Ce soir.
–Quelle idée! fit le bâtonnier. Est-ce que tu as, là-bas, quelque grave affaire qui te réclame?
–Justement.
–Cette lettre qu’on t’a apportée?
–Oui, cette lettre, précisément.
–J’espère, dit, avec effusion, l’avocat, en saisissant les mains de son ami qu’il trouva brûlantes, qu’il n’est arrivé à Paris aucun malheur?
–Aucun. Une simple affaire de service.
–C’est du ministère qu’on t’écrivait?
–C’est du ministère!
–Est-ce qu’on va t’ordonner de reprendre la mer?
–Peut-être.
–Alors c’est l’idée de quitter ta chère femme qui t’afflige?
–Comme tu devines tout! dit l’amiral avec un rire forcé.
–Dame! fit naïvement M. Herblay, si ce n’était pas cela, que serait-ce donc? Et si tu te réembarques, quelle douleur pour la pauvre femme! Elle t’avait assez supplié de rester à Paris lors de ton dernier départ! Elle t’en a même un peu voulu d’avoir hésité entre elle et ta démission.
–Oui, cela est vrai, dit M. de Reynière, comme s’il se fût rappelé tout à coup une chose oubliée.
–C’est que les femmes n’admettent pas de rivales, même quand une de ces rivales est la gloire, et tôt ou tard elles se vengent.
–Tais-toi, Bernard! s’écria brusquement l’amiral avec une expression courroucée qui étonna le bâtonnier.
Avant que M. Herblay eût pu marquer cet étonnement, Reynière avait déjà corrigé par une poignée de mains amicale ce qu’il y avait de brutal dans son cri, et il se sépara de son hôte en lui disant:
–Ne me rappelle pas que je puis avoir, en quoi que ce soit, blessé Blanche. Une superstition de mari heureux, tu sais! Ah! çà! voyons, charge-toi de m’excuser auprès de tes hôtes. Je vais donner un ou deux ordres à Gauthier. Et adieu! adieu! mon ami! Tu me dis que je serai à Paris à quelle heure?
–Entre onze heures et demie et minuit!
–C’est bien tard, murmura l’amiral.
–Bien tard? dit M. Herblay. Tu n’as vraiment pas la prétention de voir le ministre à cette heure-là! Reste donc avec nous. On est si bien ici! Tu partiras demain.
–Non, c’est ce soir que je veux, que je dois être à Paris.
–A ton aise, dit le bâtonnier. Mais tu m’assures bien qu’il n’y a pas lieu de m’inquiéter?
–Je te l’assure, dit l’amiral avec une expression dont Herblay ne vit pas la souffrance.
L’amiral fit appeler Gauthier, qui dînait avec le cocher.
Pendant qu’on attelait la voiture, M. de Reynière recommanda à son «matelot» de revenir le lendemain. Gauthier ramènerait Fox à Paris.
–A bientôt, Gauthier! dit l’amiral en tendant la main au marin, qui lui donna sa main calleuse.
Reynière traitait toujours Gauthier en ami plutôt qu’en soldat ou en serviteur, mais il ne se laissait jamais aller à certaines effusions que dans les moments difficiles.
A Artenay, le soir de la retraite sur Orléans, sous les obus, l’amiral avait tendu de même sa main au matelot, croyant bien ne plus le retrouver debout le lendemain.
Gauthier hochait la tête pendant que les roues de la voiture criaient sur le sable et emportaient dans la nuit l’amiral. Il n’entendait déjà plus que vaguement les claquements de fouet secs et fréquents du cocher, à qui M. de Reynière répétait, là-bas:
–Marchez vite!
–Mais quelle coquine de satanée malotrue de lettre est-ce donc que ce beau fils qu’on ne connaît pas a apportée à Rambouillet? se demandait le vieux marin. Ça sent le soufre tout ça, il y a du poudrin dans l’air. On aura un grain.
II
DEUX COUPS DE FEU
Table des matières
L’amiral de Reynière trouvait, comme tous ceux qui vont à un but où se jouera leur destinée, que la voiture qui le menait à la gare à travers champs ne marchait pas assez vite à son gré. Les arbres, découpant leurs feuillages immobiles sur le ciel plein d’étoiles, filaient des deux côtés de la route; les villages qu’on traversait, presque endormis déjà, disparaissaient avec leurs maisons basses aux fenêtres à peine éclairées. Le cocher fouettait ses chevaux qui galopaient sur les chemins, dans ces plaines où l’on n’entendait rien que le sifflet lointain des locomotives, du côté du chemin de fer. Et de temps en temps, d’un ton bref, l’amiral disait:
–Plus vite!
Il lui fallut, à Rambouillet, attendre un moment. Marchant fébrilement dans l’étroite salle de la gare, il regardait, sans les voir d’abord, puis en essayant de se contraindre à examiner leurs images, les affiches-annonces, aux couleurs multiples, qui s’étalaient sur les murailles. Mais sa pensée revenait bien vite, par un bond terrible, à cette odieuse lettre et il se disait, il se répétait que mettre en doute un moment la lâcheté mensongère du billet anonyme, poser une question semblable, c’était déjà insulter Blanche.
–Chère Blanche! songeait-il. Avec quelle joie tout à l’heure je la presserai sur ma poitrine!
Le train arrivant en gare, l’amiral monta dans un wagon où il était seul. Il ferma les yeux, comme si, ses paupières une fois baissées, il ne devait plus apercevoir certaines images cruelles, épouvantables, qui lui faisaient jaillir le sang au cerveau. Ses oreilles bourdonnaient, et une migraine atroce s’abattait sur son crâne et le pressait comme une main qui l’eût voulu broyer. Il abaissa la glace de la portière, mit son front à l’air frais de la nuit, et regarda les champs obscurs ou tout était repos, labeur assoupi, douceur, où tout semblait heureux, sous le beau ciel paisible.
Il se rappela le premier voyage fait ainsi, avec Blanche, par une nuit pareille, aussi tiède, aussi pure, et il se sentit, une fois encore, près de pleurer.
Puis il fouillait dans sa poche et prenait la lettre qu’avait apportée cet inconnu. Cette lettre, cette lettre maudite, il la relisait en s’approchant de la lampe qui éclairait le wagon par en haut; il la tournait et la retournait entre ses doigts, comme si, en la pressant et la triturant, il eût dû en extraire la vérité. D’où venait-elle? qui l’avait écrite? quel homme? quelle femme? quel menteur? quel calomniateur? quel lâche?
–Oui, se disait-il, il est cent fois lâche celui qui, sans signer, sans oser mettre son nom au bas de sa dénonciation, envoie un de ces billets meurtriers à un mari, à un être confiant et heureux, ou qui glisse un papier empoisonné dans une des mille boîtes aux lettres qui portent, à travers la ville, la consolation ou la douleur; il est pétri de boue celui qui fait cela! Il est atrocement vil quand il ment! il est encore infâme et scélérat quand il dit vrai!
Mais, celui-là, l’être qui avait écrit ce billet, disait-il vrai? Ah! quelle torture! M. de Reynière, de minute en minute, se sentait devenir fou, matériellement fou. Son crâne brûlait. Chaque tour de roue décuplait sa souffrance et ses doutes. Aucune ivresse ne peut égaler l’espèce de délire dans lequel l’avait jeté ce lambeau de papier qui lui disait–qui lui répétait, car ses yeux ne se détachaient plus de lui: Maintenant Blanche te trompe!
Blanche! elle, la franchise et la bonté! elle, dont ses lèvres avaient encore, si peu de temps auparavant, baisé le front candide!
«Impossible! c’est impossible!» se répétait l’amiral pour la millième fois. Puis, ces interruptions sinistres: Et si cela était, cependant? Si c’était. Et, alors, des bouffées de sang, des bouffées rouges lui montaient aux yeux, aux tempes. Il s’entendait, dans le bruit même du train en marche, rire d’un rire mauvais, féroce. Il se faisait peur à lui-même.
A mesure que le train se rapprochait de Paris, la fièvre de M. de Reynière augmentait. Il sentait comme un courant embrasé passer dans ses veines, et, effrayé de cet état fébrile, il essayait maintenant de réagir, de dompter son émotion, de reprendre pleine possession de son calme habituel.
Il descendit rapidement vers la station de fiacres du boulevard Montparnasse, se jeta dans une voiture découverte et donna pour adresse au cocher la rue Jean-Goujon.
, La maison que l’amiral habitait près des Champs-Elysées, donnait à la fois, par sa grande entrée, sur l’avenue Montaigne et, par la porte du jardin, sur la rue Jean-Goujon, dans ce quartier tranquille, où l’on se croirait, en même temps, dans quelque square de St-John’s-Wood, à Londres, ou dans une ville de résidence, en province.
A l’heure où M. de Reynière arrivait rue Jean-Goujon, la rue était absolument déserte. Les établissements de loueurs de voitures, de marchands de chevaux ou de fabricants de sellerie qui alternent là avec les hôtels particuliers, très-élégants, et les petits restaurants où vont les jockeys et les maquignons du voisinage, étaient fermés et endormis. L’amiral renvoya sa voiture place François Ier, avant qu’elle entrât dans la rue Jean-Goujon, et il se dirigea lentement, comme s’il eût hésité, vers la petite porte qu’il allait franchir.
Le temps avait changé depuis son départ de la campagne. A travers des nuages brouillés et courants, qui sentaient la pluie, une lune à demi voilée laissait filtrer sa clarté sur les toits des maisons, soudain nacrés et lumineux. M. de Reynière regarda un moment la muraille par-dessus laquelle apparaissaient de grands arbres cachant le logis à demi. Il ne pouvait apercevoir sa demeure; mais, entre deux masses som bres, le toit d’ardoises semblait scintiller aux rayons de lune.
Avant dentrer, l’amiral demeura un certain temps immobile devant la petite porte, puis il enfonça la clef dans la serrure et entra. Ses pas criaient sur le sable du jardin. Il referma la porte, suivit les allées qui, contournant les massifs de fleurs, menaient au logis, et se trouva bientôt devant ce bâtiment sans lumière, sans bruit, silencieux comme un tombeau.
La vieille maison–c’était un hôtel du XVIIIe siècle que M. de Reynière avait acquis au moment de son mariage–n’avait pas l’air de donner asile à une trahison.
M. de Reynière avait fait construire, peu de temps auparavant, une sorte de balcon terminé par un escalier extérieur qui donnait de son cabinet de travail dans le jardin.
Il ne voulait pas traverser tous les appartements, lorsque, fatigué de lire ou d’étudier, las d’un rapport commencé, il tenait à respirer un peu sous les arbres. De la porte de cette pièce qui s’ouvrait sur le jardin, lui seul avai t la clef.
L’amiral franchit l’escalier de fonte, et pénétra dans son cabinet. Il s’approcha, comme à tâtons, de la cheminée, cherchant le porte-allumettes, et, instinctivement, il frémit en sentant sous sa main quelque chose de froid et de rond qu’il reconnut.
C’était la crosse d’un revolver qu’il avait là d’ordinaire tout chargé et à sa portée.
Le premier pas fait chez lui, le premier geste lui mettaient ainsi sous la main cette arme. L’amiral repoussa légèrement, avec un petit frisson, le revolver et alluma une des bougies d’un candélabre.
La lumière lui montra alors, dans la glace, son visage qui lui fit l’effet d’un spectre. Il était horriblement pâle et un double cercle bistré semblait creuser les orbites de ses yeux. Comme il se regardait, il eut un second frémissement, plus terrible que le premier, car celui-là n’était pas seulement instinctif.
La chambre de la comtesse était située au-dessus de ce cabinet de travail, et il avait semblé à l’amiral qu’il venait d’entendre des pas, oui, des pas, là, sur sa tête.
Sous le tapis qu’il l’assourdissait, le parquet, à n’en pas douter, avait crié. Les petits pieds de Blanche pouvaient-ils avoir assez de force pour produire ce craquement? Tout le sang de l’amiral lui afflua au cœur. S’il y avait quelqu’un là-haut? Si dans cette chambre un étranger, un misérable.
–Si la lettre n’avait pas menti?
La main droite de M. de Reynière s’abattit, mue par l’instinct, sur le revolver qu’elle saisit, et, prenant le candélabre de sa main gauche, l’amiral monta sans plus réfléchir, sans plus hésiter, à la chambre de sa femme. En traversant le salon attenant à son cabinet, en s’engageant dans l’escalier qui conduisait aux appartements de la comtesse, M. de Reynière se faisait à lui-même l’effet d’un somnambule errant à travers le logis. Il se sentait bien éveillé, mais il lui semblait que ses pensées, ses actions, ses mouvements tenaient de l’hallucination et du rêve.
Le réveil heureusement était au bout de tout cela. Est-ce qu’il y avait autre chose de possible qu’une joie et que des baisers après une telle souffrance?
Ce bruit de pas entendu tout à l’heure ne signifiait rien. Qu’était cela? M. de Reynière s’était trompé. Un craquement de meubles dans la nuit, un bruit quelconque. Rien. Assurément rien.
Mme de Reynière était endormie et elle allait tout à l’heure, à demi éveillée, passer autour du cou de son mari ses bras blancs d’une douceur caressante en lui disant: C’est toi?
Au moment où il arrivait près de la porte de la chambre où Blanche reposait sans nul doute, l’amiral entendit que quelqu’un se précipitait vers cette porte et en poussait rapidement le verrou.
Cette fois, l’amiral eut peur.
Qui donc était là? Pourquoi Blanche était-elle effrayée?
Il appela par trois fois:
–Blanche! Blanche! Blanche!
On ne répondait pas. Le comte approchait son oreille de la porte. 11y avait, dans cette chambre, un silence épouvanté.
–Blanche! Blanche!
M. de Reynière jeta à terre brusquement le candélabre qu’il tenait et qui alla rouler, les bougies éteintes et cassées, sur le tapis, et, frappant alors de son poing fermé sur cette porte close:
–Blanche, dit-il d’une voix étranglée d’émotion, ouvrez! Ne craignez rien. C’est moi, Blanche!
Il voulait croire encore que c’était par terreur de quelque inconnu, de quelque malfaiteur, que Mme de Reynière n’ouvrait pas.
Mais à sa voix, mais à son appel désespéré, rien ne répondait, et la maison restait muette. Aux cris du maître, aucun serviteur n’accourait.
–Il n’y a donc personne? dit M. de Reynière. Vous avez donc renvoyé tout le monde?
Cet affreux silence lui révélait l’infamie entière. Non, ah! non, cette épouvantable lettre n’avait pas menti! Il y avait un amant dans la chambre de la com tesse! Un homme était là, derrière cette porte, un larron de bonheur, un voleur et un lâche.
–Ouvrez! Mais ouvrez donc! répétait maintenant l’amiral avec rage, et cet homme pâle, éperdu, affolé, s’ensanglantait la chair à frapper sur la porte qui parfois semblait céder.
Tout à coup, derrière cette porte, M. de Reynière entendit des voix, quelque chose comme des supplications, des cris, des larmes.
On sanglotait là; on se traînait à terre. C’était Blanche. L’amiral, fou de colère, entendit la malheureuse qui disait:
–Non!… Moi!… moi!… qu’il me tue!… mais pas cette fenêtre!… Pas cela! pas cela!
Et c’était comme une lutte entre deux êtres, quelque duel plein d’épouvante, l’homme voulant sans doute se précipiter dans le jardin, au risq ue de se briser le crâne; la femme s’attachant à ses mains, à ses vêtements, et –M. de Reynière entendait que le bruit se rapprochait–avec la force nerveuse des faibles, le traînant vers la porte, qui tout à coup s’ouvrit devant l’amiral égaré.
Alors il y eut un silence effrayant, terrible et court, à peine saisissable, et qui pourtant parut effroyablement long à ces trois êtres mis ainsi face à face, et poussés par l’invisible mort.
Une lumière vague, celle d’une lampe opalisée, éclairait la chambre en désordre où, debout, se dressant devant lui comme si elle eût bravé son mari ou comme si elle eût attendu sa justice, Blanche de Reynière se tenait immobile, ses longs cheveux noirs dénoués tombant sur un peignoir blanc. M. de Reynière ne vit de cette femme adorée qu’une forme blanche, pareille à un fantôme, avec deux grands yeux noirs égarés, brillant dans un visage pâle. Mais il aperçut, derrière ce fantôme, un homme jeune, brun et livide.
Cet homme fit un geste pour écarter Mme de Reynière et se trouver le premier en face de l’amiral.
L’affreuse vision, confuse, à la fois indistincte, vue comme à travers un brouillard rouge, et pourtant atrocement réelle, arracha à M. de Reynière un cri de douleur sinistre, plein de colère.
–Misérables! cria l’amiral. Ah! les misérables! répéta-t-il avec une sorte d’égarement farouche.
Et, comme éperdu, tirant sur cet homme et sur cette femme, deux fois, affolé, il pressa la gâchette de son revolver, deux fois la lumière de son arme raya la demi-obscurité de cette chambre et, dans une vision plus affreuse encore, l’amiral vit cet homme s’affaisser en reculant de quelques pas, tandis que la comtesse, demeurant un moment debout, immobile et roidie soudain, tombait sur le tapis, la face en avant, sa chevelure flottant autour d’elle comme une auréole noire.
M. de Reynière ne demeura même pas une seconde écrasé devant un tel spectacle. Un cri, déchirant comme un sanglot, s’échappa de sa gorge, et, jetant au loin le revolver, il se précipita vers cette femme et la releva en lui donnant son nom, en l’appelant, en répétant: «Blanche! Blanche!»
La vue de ce corps, tombant là à ses pieds, venait de briser, d’un seul coup, toute sa rage.
Il ne songeait plus à celui qui était là, sanglant; il ne pensait qu’à elle. Il la releva, écarta les cheveux souillés de sang, et regarda ce visage dont les yeux fixes plongeaient dans ses yeux. Des marbrures rouges maculaient les joues de la comtesse, et le peignoir d’algérienne blanche laissait apercevoir au côté gauche de la poitrine une large tache de sang.
–Blanche! Blanche! répétait l’amiral devant ce corps étendu comme tout à l’heure devant la porte fermée. Elle est donc morte!… Blanche! Blanche! Ah! dit-il en se frappant le front avec fureur, elle ne me répond pas, elle ne m’entend plus, je l’ai tuée!
Puis, tout à coup, d’une voix tonnante:
–Au secours! A moi! s’écria-t-il. Au secours!
Il regardait, d’un air fou, autour de lui, comme si le secours attendu allait surgir, et il aperçut alors une forme humaine, chancelante, un homme, la figure en sang, se tenant aux meubles, qui marchait comme à tâtons vers la porte, voulant appeler, lui aussi, et ne poussant que d’affreux râles.
L’amiral vit passer ce mourant et le regarda, stupide, sans faire un mouvement pour le poursuivre, disparaître en soulevant la portière de satin gris-perle qui, rencontrant le front du blessé, se teignit aussitôt de rouge.
Que faisait ce spectre à M. de Reynière? Blanche mourait. Blanche était morte. Il se penchait vers elle, il la soulevait comme il eût fait d’un enfant, il appuyait sur ses genoux la tête livide de la jeune femme, il cherchait un rayon de vie au fond de ces grands yeux noirs aux prunelles élargies et hagardes. Est-ce que ces yeux ne voyaient plus? Est-ce que ces lèvres étaient muettes, pour toujours muettes?
–Blanche! Blanche! réponds-moi, Blanche! Parle-moi! Regarde-moi! Pardonne-moi!
Les deux coups de feu avaient attiré la seule créature qui, avec le portier endormi dans sa loge, fût à l’hôtel, la femme de chambre Antoinette, confidente de Mme de Reynière. Cette fille veillait dans sa chambre, attendant les ordres, le cocher et les valets ayant été autorisés par la comtesse à se rendre à une réception de domestiques, les gens de quelque voisin titré ayant leur jour.
Mme de Reynière avait voulu sans nul doute être seule. Celui qui devait venir pouvait ainsi, introduit par la rue Jean-Goujon et guidé par Antoinette, éviter les regards du portier qui surveillait la grande entrée de l’hôtel, du côté de l’avenue Montaigne.
Antoinette poussa des cris terribles en apercevant un homme qui venait à elle, le visage dégouttant de sang et le front troué.
–Miséricorde! dit-elle. On assassine ici!
–Sauvez votre maîtresse! répondit le blessé.
Au moment où il arrivait devant la porte de l’avenue Montaigne, il se heurta de nouveau contre François, le portier, qui sortait à demi habillé, et qui, entrevoyant un homme dans l’obscurité, bondit sur lui et le prit au collet en criant:
–Au voleur!
Pour toute réponse, avec un effrayant courage, le blessé dit fermement ces mots:
–Ouvre-moi cette porte!
Quelque transformée par la douleur que fût la voix de cet homme, Francois la reconnut et il dit, en tremblant, sentant ses jambes se dérober sous lui:
–Vous, monsieur le marquis?… Ce n’est donc pas des voleurs?… Oh! le malheur est plus grand que je ne pensais. Madame la comtesse?
–Va. L’amiral l’a tuée peut-être!
François, égarré, ouvrit la porte, et, pendant que le jeune homme disparaissait, perdant son sang et prêt à tomber, il monta aussi vite que le lui permit le tremblement de ses jambes jusqu’à l’appartement de Mme de Reynière.
Il se passai t là quelque chose de navrant.
Le hasard avait été sans merci. La balle du revolver était allée droit au cœur de Mme de Reynière.
L’amiral sentait bien que ce corps inerte ne se ranimerait plus. Il sentait ces bras charmants tomber, alourdis, sur cette poitrine ensanglantée. Il lui semblait que ces yeux fixes, effrayants, qui le regardaient sans le voir–avec une expression bizarre où il y avait plus de résignation que d’effroi, plus de pitié que de colère, comme si la dernière pensée de Blanche eût été une pensée de pardon–il lui semblait que ces prunelles se couvraient déjà d’un voile et prenaient l’indécision sinistre des regards des cadavres. Il eût voulu réchauffer ces membres qui se glaçaient, lui semblait-il encore, entre ses mains. Il pressait contre sa poitrine ce frêle corps de femme comme on le fait d’un petit enfant endormi qu’on veut bercer. Il contemplait cette morte avec la stupeur morne, l’épouvante incrédule d’un homme foudroyé.
Il ne pleurait pas, il ne parlait pas, il ne pensait pas: il attendait. Quoi? Un réveil qui ne viendrait plus.
Peu à peu, lentement, cette atroce pensée de l’irrémédiable, de la séparation, de la mort, lui entra enfin dans l’âme. Sa poitrine se souleva sous le gonflement déchirant d’un sanglot. Il se jeta sur ces lèvres qu’il avait baisées, sur ces mains qu’il avait pressées, sur ces oreilles vers lesquelles il s’était penché pour murmurer, tout bas, des mots d’amour; il enfonça sa tête dans les flots de cheveux noirs répandus et, la bouche sur le cou blanc de cette femme adorée et expirée, il resta là, comme pâmé, comme si Blanche allait pousser un soupir de réveil après une telle étreinte.
Et, ce suprême baiser donné à cette morte, ce dernier embrassement, plein de murmures et de souvenirs, donné à ce cadavre, l’amiral se releva, effrayant, tourna autour de lui un regard farouche, comme s’il cherchait quelque chose, son revolver peut-être où il y avait encore assez de plomb pour mourir.
Doucement, François avait ramassé sur le tapis plein de sang le pistolet et l’avait glissé dans sa poche.
Les yeux de M. de Reynière rencontrèrent le visage de la femme de chambre et du portier:
–Vous? dit-il éperdu; qu’est-ce que vous voulez, vous? Qu’est-ce que vous faites ici? Allez-vous-en! allez-vous-en! Malheureuse, tu étais peut-être sa complice. ajouta-t-il en se relevant et marchant vers Antoinette, qui recula, terrifiée.
–Monsieur le comte.
–Ah! taisez-vous! Allez-vous-en! Laissez-moi! Mais laissez-moi donc! Demain vous parlerez; demain je vous arracherai la vérité. Allez chercher un médecin et le commissaire!
III
ARTICLE324
Table des matières
L’Affaire de Reynière, comme disaient les comptes rendus de journaux, avait fait grand bruit, et elle n’était pas complétement oubliée après deux ans, quoique, pour oublier, Paris ait besoin, non de mois, mais de jours, lorsque Mme Lehidec de Grandier, veuve du capitaine de vaisseau de Grandier, un des meilleurs amis du contre-amiral de Reynière, donna, vers la fin de mars, un bal qui, pour bien des raisons, fit grand bruit dans le monde officiel.
Mme Lehidec de Grandier était une veuve de vingt-huit ans, dont on avait pu dire, lorsque, quelques années auparavant, le bruit de la mort de M. de Grandier était parvenu à Paris, qu’elle serait plus inconsolable qu’Artémise. Elle avait fait parler de sa douleur comme d’autres font parler de leurs aventures. Elle avait mis une coq uetterie profonde à vouer au fer des ciseaux ses magnifiques cheveux d’un blond roux. On avait un moment affirmé que cette Mme de Grandier, si jolie, si séduisante, excessivement riche, était décidée à terminer ses jours dans un couvent. Les larmes coulant des plus beaux yeux bleus du monde avaient ému les plus indifférents. Ceux qui affirmaient, en parlant d’elle, qu’elle se consolerait un jour, et qu’elle finirait même par se remarier, étaient généralement traités de monstres et de «sans cœur» par les femmes, très-enchantées de voir l’une d’entre elles se sacrifier à un profond renoncement du monde pour l’honneur du sexe tout entier.
La mort de ce pauvre capitaine de Grandier était bien faite d’ailleurs pour navrer à jamais une jeune femme sensible et qui avait adoré son mari. Le commandant du Saint-Clément, après avoir quitté le dernier son navire en perdition, s’était jeté dans une barque avec deux matelots, et, tandis que l’équipage était recueilli le lendemain par un navire anglais, ces trois hommes se trouvaient poussés, emportés, on ne savait où, et disparaissaient sans qu’on pût même assurer qu’ils étaient morts. Mme de Grandier avait ainsi pleuré son mari, de confiance, comme disaient les méchantes langues, et porté son deuil sans savoir officiellement qu’il était décédé. Au bout d’un an de cette terrible incertitude, qui redoublait la douleur de la jeune femme et la rendait particulièrement intéressante, le ministère de la marine acquit la certitude que le capitaine Lehidec de Grandier était probablement mort de faim sur un bout de rocher, en pleine mer, et que son cadavre et ceux de ses compagnons avaient été dévorés par des crabes. Cette horrible mort rendit la douleur de sa veuve absolument exaltée et cruelle. Ce fut alors que Mme de Grandier parla de réclusion, de couvent, de prières éternelles. Le cilice même, le cilice, n’eût pas été trop fort.
Cette exaltation atteignit son complet développement vers la fin de l’année1875, après quoi elle se calma, les crises aiguës ne pouvant pas durer, et, peu à peu, Mme de Grandier en arriva à un tel état d’esprit, qu’elle rouvrit décidément ses salons au mois de mars 1876, en faisant bien remarquer d’ailleurs que le capitaine lui-même, qui l’avait tant aimée, lui eût donné positivement le conseil d’agir ainsi. Mmede Grandiertenait, au surplus, à imposer à son salon une couleur et une tenue qui eussent fait plaisir au commandant du Saint-Clément. Ce serait un salon politique. On y traiterait les questions les plus sérieuses. Point de badinage. On y tiendrait des discours demi-deuil. Au centre du salon, le portrait en pied du commandant présiderait à ces discussions, et des bougies allumées, un lustre flambant, des fleurs dans les vases, seraient, en somme, autant d’hommages rendus à la mémoire du défunt.
Henriette de Grandier se rappelait avec attendrissement combien «ce pauvre Raoul» aimait les cheveux qu’elle portait ondulés sur le front, et avec quelle profondeur d’affection il se mirait dans les yeux bleus qu’elle levait sur lui. Aussi bien, elle reprenait un soin infini de cette chevelure d’or roux; elle voulait, par amour pour Raoul, qu’il n’y eût pas le moindre cercle bleuâtre sous les paupières entourant ces prunelles qu’il adorait. Raoul la grondait si fort lorsque, pour avoir un peu veillé, en lisant ou en passant trop de temps à sa toilette, elle avait les yeux un peu battus!
–Je me soigne pour lui, disait-elle en soupirant. Il me semble que c’est ce malheureux Raoul qui m’ordonne de renaître!
Raoul avait sans doute ordonné aussi l’arrangement vraiment exquis du petit hôtel que Mme de Grandier habitait près du parc Monceaux, ses fenêtres donnant sur les massifs d’arbres et sur les pelouses de ce délicieux coin de Paris. L’hôtel, morne et désert depuis plus de trois ans, semblait tout à coup rajeuni. Les housses attristantes des fauteuils s’étaient envolées, laissant apercevoir les bergers et les bergères d’Aubusson, des idylles sur fond blanc. La gaze, qui mettait comme un brouillard sur les lustres et les candélabres, venait de disparaître comme une brume au soleil. Tout étincelait, les cristaux, les miroirs, les cuivres élégants des meubles Louis XVI. Au milieu du salon, se mirant complaisamment dans une immense glace placée en face de lui, le capitaine Lehidec de Grandier, en grand uniforme, se dressai t dans un large cadre, et, la tète haute, le torse hardiment découplé, semblait vraiment appeler et héler tous ses hôtes avec le porte-voix qu’il posait sur ses lèvres.
Henriette avait voulu que le portrait de Raoul reçût une moisson de fleurs nouvelles. On avait arrangé une vaste jardinière de laque au-dessous du cadre que les fleurs cachaient, et, les jambes du capitaine plongeant dans ces tiges, le brave marin semblait, non point sortir de l’onde, mais émerger d’un énorme buisson de fleurs.
Mme de Grandier trouvait «convenable» et «touchant» que le commandant fût ainsi le héros de la fête. Elle avait même senti monter à ses yeux une larme–la dernière–en apercevant M. de Grandier épanoui au milieu de ces roses. Albéric Réville, le cousin d’Henriette, allait bientôt, avec sa manie de faire des mots, dire en respirant ces fleurs: «Voilà du moins un mari bien embaumé!»
Il n’était pas très-tard encore, et Mme de Grandier achevait sa toilette, tandis qu’on finissait d’illuminer le salon. Avec son habitude de traiter douze ou quinze affaires à la fois, Henriette, petite tête turbulente comme un volcan, recevait justement, tout en livrant ses cheveux roux au coiffeur, un architecte, récemment revenu de Rome, et qu’elle avait prié et supplié d’accourir sur-le-cham p. Demain eût été trop tard.
L’architecte s’était rendu à cet ordre capricieux d’une jolie femme, et Mme de Grandier se confondait en excuses de recevoir un artiste tel que M. Wadmann dans son boudoir, et pendant qu’on la coiffait.
M. Wadmann, au contraire, remerciait Mme de Grandier d’une telle faveur et, tournant agréablement un madrigal inévitable, il ajoutait qu’il n’avait jamais, en admirant la chevelure que déroulaient les doigts du coiffeur, autant regretté de ne pas être peintre.
Mme de Grandier sourit, songea que le capitaine eût été bien heureux d’entendre ce compliment, et le coiffeur, se voyant devant un artiste, voulut montrer qu’il était digne de parler à un confrère:
–Madame possède en effet, dit-il, les cheveux les plus enviés: c’est le cheveu flavescent, le roux titia-nesque. Une Vénitienne d’autrefois en eût été jalouse. Monsieur doit savoir que Cesare Vecello n’admet qu’une nuance pareille en ses costumes.
L’architecte s’inclina, dissimulant une expression d’étonnement un peu railleur, et Mme Grandier lui dit:
–Voilà ce que je veux, monsieur Wadmann: un vrai mausolée. J’ai tardé jusqu’ici à faire exécuter cela parce qu’il me semblait que c’était sceller pour jamais le pauvre commandant en une prison de pierre. Mais aujourd’hui que, grâce au ministère, on a rapporté son squelette avec quelques débris de son uniforme.–un morceau de son portefeuille et mon portrait-carte,–et puisque je reprends,–presque pour lui obéir!–une existence qui ressemble à l’ombre de ma vie d’autrefois, je tiens à ce que M. de Grandier ait un monument, un monument superbe, un mausolée admirable, quelque chose enfin de vraiment digne de lui.
Elise, dit Mme de Grandier, en s’adressant à sa femme de chambre, vous ôterez ces rubans de ma robe. Après tout, je ne dois pas être à faire peur. Le commandant ne leût certainement pas souffert!
Et revenant à l’architecte qui attendait et écoutait, très-curieux de ces petits traits d’humeur féminine:
–J’ai rêvé, moi, un monument tout particulier; mais vous entendez bien, monsieur Wadmann, que je ne vous dicte rien, mais rien du tout. On n’arrive pas de la villa Médicis pour recevoir les conseils d’une veuve qui ne puise son inspiration que dans un cher souvenir. J’avais rêvé–écoutez-moi bien–une sorte de bateau en pierre, une frégate, et lui, au milieu, appuyé à son mât, et à ses côtés deux figures: le Courage et l’Abnégation. Ce serait peut-être un peu compliqué?
–Peut-être, madame.
–Vous pensez même, j’en suis persuadée, que ce serait prétentieux. C’est possible. Et puis, vrai, je serais jalouse de cette figure de l’Abnégation. Une figure de femme à côté de Raoul! Il est vrai que je pourrais parfaitement poser pour le sculpteur chargé de cette figure-là! A qui me conseilleriez-vous de la commander? Au fait, je vous laisse libre.–Une simple fleur là, n’est-ce pas, monsieur Jules? Une rose blanche? une rose-thé?…
–Oui, madame, une seule fleur. La simplicité est toujours le grand secret de tous les arts, répondit doctoralement le coiffeur.
–Bref, monsieurWadmann, j’abandonne mon projet personnel. Vous me trouverez une idée de monument très-poétique, je n’en doute point. Et ne songez pas au prix, n’y songez pas! Faites avant tout un chef-d’œuvre, quelque chose de tendre plutôt que d’héroïque. Songez bien que ce n’est pas le commandant que je regrette, c’est le mari. Et cela en forme de caveau. Je passerai, enfermée là, plus d’une après-midi. Pauvre Raoul!
L’architecte promit de rapporter avant peu un croquis, un projet, au besoin la maquette même du monument. Il se leva pour prendre congé.
–Au fait, monsieur Wadmann, s’écria Mme de Grandier, je vous prie de m’excuser, je ne vous ai pas invité: voulez-vous bien être des nôtres? C’est un peu tard que je vous demande cela. Mais il faut me pardonner, je suis si troublée. Il me semble que je m’habille pour ma première entrevue avec M. de Grandier.
Le jeune homme n’eut garde de souligner l’étourderie de la veuve; il prétexta un empêchement quelconque, et se retira au moment où M. Jules achevait la coiffure et où quelques coups discrets étaient frappés à la porte du boudoir.
–Qui est là? demanda Mme de Grandier.
–Moi, ma cousine, moi!
–C’est M. Réville, dit la femme de chambre.
–Ce fou d’Albéric!… On n’entre pas, fit Henriette.
Une tête souriante et assez jeune, posée sur une cravate blanche, avec de petites moustaches imperceptibles et une calvitie naissante, apparut entre les deux battants de la porte que M. Wadmann et le coiffeur venaient de franchir.
–C’est que j’ai quelque chose à vous demander, ma cousine, et à vous apprendre!
–Vous?
–Moi!
–Voyons, entrez. Et ne regardez pas, surtout. Je suis à peine vêtue.
Mme de Grandier était debout devant une glace Psyché à pieds de sphinx et, la tête inclinée par-dessus son épaule, elle regardait l’effet de la tunique de point d’Alençon qui recouvrait sa robe de faille mauve.
La femme de chambre achevait seulement d’attacher quelques touffes de fleurs semées sur la jupe et qui relevaient, çà et là, les dentelles.
–Comment! dit Albéric, mais vous êtes adorable! Mais il n’y a pas un point à reprendre à votre toilette. C’est une merveille, cette robe! Et quant à celle qui la porte.
Le jeune homme avait approché de ses lèvres le bout des doigts de sa main droite et les renvoyait en avant avec un geste arrondi.
Mme de Grandier parut flattée. Elle savait que son cousin Réville passait, auprès des dames, grandes ou petites, pour un bon conseiller en matière de costumes, de meubles et de bibelots; il était de ceux qui suivent la mode correctement et qui parfois la décrètent ou la précèdent.
–Alors, dit-elle, Worth s’est surpassé?…
–Absolument.
–Maintenant, mon cher couturier, asseyez-vous là, sur ce pouf, et, pendant qu’Élise va me repincer, là, légèrement ce corsage, dites-moi ce qui vous amène.
–C’est moi qui vous amène quelqu’un, ma cousine.
–Un valseur aussi intrépide que vous? Merci. On n’a jamais trop de bons valseurs. Ah! comme Raoul valsait, lui, vous vous en souvenez?
–Parfaitement. Je doute que la personne que je vous demande la permission d’amener valse aussi bien, et je ne sais même pas si elle valsera.
–Elle! C’est donc une femme?
–Hélas! ma cousine, en dehors de nos amies communes, je ne connais malheureusement pas de femmes que je puisse vous présenter. Non; je vous parle d’un compagnon à moi–et quand je dis compagnon!– d’un héros de roman. Vous les adorez, les romans?… Eh bien! je vous montrerai tout à l’heure, si vous le permettez, quelqu’un qui pourrait figurer dans un chapitre de Balzac!
–Vraiment? Eh bien, mon cousin, cela tombe d’autant mieux que j’ai, moi aussi, un héros, une bête curieuse à offrir à mes invités!
––Mais celui-là ne garde pas au front la trace d’une balle qu’il a reçue pour une femme! Oui, celui dont je vous parle a failli mourir pour une de vos pareilles, madame, dit Albéric Réville en grossissant sa voix et en riant.
–Il n’a fait que cela? dit Mme de Grandier en donnant un suprême regard à sa toilette, décidément parfaite. Le mien a fait mieux ou pis.
–Et quoi donc?
–Il a tué sa femme!
–Ah! bah! fit le jeune homme qui se leva, quittant brusquement le pouf sur lequel il était assis, son chapeau-claque entre ses mains et ses genoux.
–Qu’avez-vous donc, Albéric? dit Mme de Grandier. Vous avez l’air contrarié!
–J’ai. j’ai, ma cousine. je n’ai rien. Mais dites-moi, comment s’appelle votre... bête curieuse?
–Othello.
–Ne riez pas, ma demande est très-sérieuse.
–Je vous dis: Othello. Ça ne vous suffit point?
–Ce n’est pas un nom, Othello!
–Eh bien! pensez que c’est le pseudonyme du contre-amiral comte Jean de Reynière!
–Patatras! s’écria le jeune homme en frappant légèrement du pied. Ah! voilà, par exemple, voilà ce qui s’appelle un impair...
–Un impair? répéta Mme de Grandier, assez surprise.
–Une sottise, si vous voulez. Mais du diable si je pouvais me douter que vous aviez invité, ce soir, l’amiral de Reynière.
–Comment donc! Ce sera la grande attraction de la soirée, c’est le docteur Vernier qui l’a décidé à venir.
–Eh bien! ma cousine, le héros de roman que j’ai décidé, moi, à m’accompagner chez vous et que je venais vous demander la permission de vous présenter, c’est le marquis Robert de Salviac!
–Perdez-vous la tête, Albéric? s’écria Henriette en regardant son cousin d’un air effrayé. Le marquis de Salviac, ici? Face à face avec.
–Avec l’homme qui lui a brisé le crâne et dont il a aimé la femme. Ce serait épouvantable. Ah! j’ai eu là une idée lumineuse!… Mais rassurez-vous, ma cousine… je cours… Robert est encore chez lui très-certainement. Il devait m’attendre. Je lui arrache ses gants et sa cravate blanche, je lui dis que votre bal est contremandé, que vous avez la migraine, que vous êtes morte, que mon cousin est ressuscité, tout ce que je trouverai, mais je l’empêcherai bien de venir ici! Et moi qui ai dépensé tous mes talents d’avocat pour le décider à m’accompagner! Le marquis et l’amiral! Autant vaut inviter la foudre!
–Voilà un grand toqué qui n’en fait jamais d’autres, se disait Henriette, tandis qu’après lui avoir baisé la main, Albéric se précipitait vers l’antichambre à travers les salons déjà illuminés.
La jeune veuve voulut ensuite jeter un coup d’œil sur ses appartements joyeusement transformés. C’était l’aurore après la nuit, une silencieuse nuit de trois ans. Les miroirs renvoyaient complaisamment à Henriette l’image d’une jolie femme au teint de lait, les yeux doux et le sourire étrange, qui promenait sa taille souple et sa toilette à la fois sévère et provocante, dans des salons changés en parterres. La jeune femme trouvait alors que les lumières avaient du bon. Elle s’arrêta, attendrie, devant le portrait du commandant du Saint-Clément, armé pour l’éternité de son énorme porte-voix. Elle considéra avec une émotion bien réelle ce cher et excellent Raoul) qui l’avait tant aimée, et il lui sembla qu’il était là, toujours présent, et que cette fête était solennellement donnée pour son retour.
Elle sourit au souvenir de cette plaisanterie assez déplacée d’Albéric Réville: «Je lui dirai que mon cousin Raoul est ressuscité,» et elle se demanda si les morts ne sont pas heureux, là où ils sont, quand ils se sentent si fidèlement aimés.
La résurrection de Raoul n’eût certainement rien ajouté au rayonnement de ce bal.
–Je trouve même, pensa Mme de Grandier, qu’Albéric a commis là une de ces facéties dont il est coutumier et qui sentent le boulevard et les petits théâtres.–Après tout, il n’était que le cousin de Raoul, ajouta Henriette, il n’est pas contraint de le pleurer comme moi!
Mme de Grandier, orpheline et millionnaire, était la fille de M. Réville, autrefois gérant de la Banque de France, et cet étourneau d’Albéric était le propre fils d’un grand-oncle, ancien pair et vieux parlementaire de1840à1848, et qui, mort depuis longtemps, avait servi de tuteur à Henriette.
Elle fut enchantée du coup d’œil donné à son hôtel. Décidément les invités pouvaient venir. On ne pouvait manquer de louer la réception qui les attendait.
La foule allait d’ailleurs être grande. Ce bal était, dans le monde, la grande conversation du moment. Ne voulait-on pas voir de près comment la veuve inconsolable se montrerait toute disposée à se consoler? Mme de Grandier avait lancé dans le monde officiel des invitations choisies, et il y avait comme une émulation entre les vieux amis de M. Réville qui avaient connu Henriette tout enfant et qui la reverraient avec plaisir, et les jeunes gens, chasseurs de dot, qui trouvaient à la fois l’occasion de coucher en joue une belle fortune et une jolie femme.
La belle Mme Gobert,–dont on louait d’ailleurs la beauté depuis M. Molé,–arriva la première à l’hôtel Grandier. C’était une femme brune, forte et ramassée, haute en couleurs, les cheveux aplatis en bandeaux sur un front ridé, et qui, pleine de majesté, ressemblait vaguement à un vieux portrait d’Ingres. Mme Gobert parlait beaucoup, savait tout, et le contait volontiers, en agrémentant la vérité de détails inédits.
La belle Mme Gobert sauta au cou d’Henriette, l’appelant ma chère enfant, et la félicita très-chaleureusement d’avoir repris le courant de la vie ordinaire.
–On vous raillera un peu, mais on vous enviera beaucoup. Il y a bien des femmes qui n’eussent pas été fâchées de vous voir entrer au couvent. Envie pure, ma chère. Jalousie féminine. Je me suis mariée trois fois–toujours dans la politique–et j’ai laissé dire les caquets. J’avais été préfète, toute jeune femme, avec M. Danglars; députée de Saône-et-Loire, à trente ans, avec M. Raymondi. Si M. Gobert n’était pas mort sitôt, j’eusse certainement été ministre. Pour une femme, le veuvage ne doit pas être un dénoûment, mais un chevron.
Henriette, un peu troublée, regarda du coin de l’œil le portrait du capitaine Lehidec de Grandier, comme pour tâcher de deviner ce qu’il pensait d’une semblable théorie, mais le commandant demeurait toujours impassible, appelant sur le pont, et sans entendre la belle Mme Gobert, les matelots du Saint-Clément.
Mme de Grandier détourna d’ailleurs bien vite la conversation en racontant à Mme Gobert le danger couru, grâce à l’étourderie du cousin Albéric. L’amiral de Reynière et le marquis de Salviac pouvant se trouver là, l’un devant l’autre, face à face! Quel drame!
–Comment! s’écria la belle Mme Gobert, nous aurons l’amiral ce soir! Voilà une surprise. Je l’ai beaucoup connu, moi qui vous parle! C’est un homme charmant.
–Qui n’en a pas moins tué une femme, dit Henriette.
–Oh! par amour, ma chère petite! L’excuse est valable, je pense. Il faut être d’un autre temps et d’une race supérieure pour tuer une femme par amour! Qu’est-ce que vous voulez? Je l’excuse. Je déteste les êtres froids et impassibles. Une belle fureur, un coup de pistolet, eh bien! mais, c’est encore un hommage!
–Un hommage dont on se passerait fort bien, répondit Mme de Grandier, qui tendait la main à un homme jeune encore, la joue, la lèvre et le menton rasés, l’air pincé et compassé d’un magistrat, un substitut d’ailleurs, M. Désorbiers.
–Nous parlions de l’affaire de Reynière, mon cher substitut, dit Mme Gobert, lorsque M. Désorbiers eut débité à Mme de Grandier les banalités d’usage. Vous devez connaître bien des détails là-dessus?
–Beaucoup. Et à propos de quoi cette conversation?
–A propos de l’amiral, qui sera ici ce soir.
–Je le croyais en Algérie.
–A son poste?
–Oh! fit M. Désorbiers, l’amiral n’occupe plus aucun poste. Après avoir été acquitté, il a donné sa démission.
–Je ne savais pas.
–Vouliez-vous donc qu’il remontât à son bord? Ah! c’est une perte pour notre marine. Je ne sais pas d’homme plus éminent.
–Le bruit n’avait-il point couru, demanda Mme de Grandier, que l’amiral avait tenté de se brûler la cervelle? Qu’y avait-il de vrai là dedans?
–Rien du tout, dit le substitut. Je puis vous certifier même que l’amiral a voulu vivre pour souffrir davantage. Car il souffre. Ce n’est plus le même homme qu’autrefois. Je le vois encore à l’audience, pâle, mais ferme, regardant droit devant lui comme un justicier. Lorsque le marquis de Salviac fut amené à déposer, l’amiral abaissa sur ce jeune homme des yeux pleins d’une pitié mâle qui parurent plus cruels que la balle même dont M. de Salviac portait encore la trace sanglante.
–Ce devait être très-dramatique. Comment n’étais-je pas là? fit la belle Mme Gobert. Quand donc a eu lieu ce procès?
–En octobre ou novembre74.
–J’étais en Italie; c’est dommage. Et le marquis de Salviac, quelle attitude gardait-il?
–Très-correcte, très-digne et très-triste.
–Celle de don Juan châtié.
–Ce n’était pas du tout don Juan, fit le substitut. Je vois que vous ignorez l’affaire. Et si je ne craignais d’être un peu long.
–Mes invités n’arrivent pas, et on trouve toujours vos récits trop courts, dit Mme de Grandier avec un charmant sourire.
–Eh bien! dit Désorbiers en remerciant d’un signe de tête, Mme de Reynière avait épousé l’amiral par un sentiment assez fréquent chez les femmes: le dépit. Jeune fille, elle avait incarné dans le jeune Robert de Salviac, fils d’un voisin de campagne de son père, tous ses rêves de pensionnaire. Elle avait tout fait pour amener de la part de M. de Salviac un aveu que les lèvres du jeune marquis ne pouvaient laisser tomber, sans doute parce que l’amour n’était pas dans son cœur. Coquetteries juvéniles, reproches malicieux, larmes furtives, M. de Salviac n’avait, parait-il, rien vu ou rien compris. Voilà donc une jeune fille tout à fait navrée, pis que cela, furieuse. M. de Clarens, son père, était intimement lié avec l’amiral de Reynière, et l’amiral s’était senti profondément épris de cette adorable enfant dont le petit cœur battait pour un autre. Amour contrarié de Mlle Blanche pour cet aveugle M. de Salviac. Amour silencieux de l’amiral pour la jolie Blanche de Clarens. M. de Reynière, après tout, n’avait que quarante ans. Ajoutez à cela que c’est un héros.
«Il pouvait n’avoir aucune fausse honte à se confier à son ami Clarens, et lorsque celui-ci parla discrètement à sa fille, il n’y avait rien d’étonnant à ce que Mlle Blanche mît un certain empressement, qu’on.prit pour de la passion, à accepter la main de l’amiral. Jusqu’au dernier moment, la pauvre femme s’était imaginé que Robert de Salviac, frappé en pleine poitrine par l’annonce de ce mariage, accourrait. et viendrait l’enlever au château de Clarens pour lui donner son nom, son amour, et en faire une marquise. Hélas! M. de Salviac restait muet. Il était écrit que Blanche de Clarens serait comtesse. C’est tout un roman que je vous raconte là. Or, le plus étrange, c’est que Robert de Salviac aimait Mlle de Clarens. Une dignité un peu farouche et la timidité d’un homme qu’on croit riche et qui ne l’est point l’avaient empêché de laisser soupçonner le sentiment qui l’agitait. M. de Salviac le père était totalement ruiné, et, très-orgueilleux, d’une fierté un peu hautaine, dissimulait, à force d’expédients et de privations secrètes, sous des dehors encore assez magnifiques en apparence, une situation difficile. Robert de Salviac, pour réparer bien des spéculations malheureuses de’son père, avait abandonné, malgré M. de Salviac, toute sa fortune maternelle. Il se trouvait à vingt-six ou vingt-sept ans sans argent, sans état, sachant de tout un peu et même beaucoup, car c’est un esprit d’élite, savant chimiste, artiste de race, mais, en somme, amateur en toutes ces choses. Amateur, le plus terrible des défauts, agréable pour un homme riche, mortel pour un homme ruiné! Bref, Robert de Salviac crut de son devoir d’étouffer en lui l’amour naissant qu’il éprouvait pour Mlle de Clarens, et lorsque Mlle de Clarens eut épousé M. de Reynière et que M. de Salviac le père fut mort, le marquis abandonna son château au délabrement et vint à Paris chercher fortune. Je ne vous ennuie pas, mesdames?
–Comment donc! fit Mme de Grandier, au contraire.
–Le plus triste pour ce malheureux marquis, reprit le substitut, c’est que, deux ans après, il était devenu ou redevenu fort riche et qu’il eût très-bien pu alors épouser Mlle de Clarens. Une grand’tante à lui l’avait constitué son légataire universel. C’était un million qui tombait du ciel, ou qui venait du purgatoire, car la vieille Mme de Lombreuil a fait beaucoup parler d’elle. Paix à ses cendres! Robert de Salviac, qui menait à Paris et avec une dignité suprême une vie laborieuse et difficile, était sauvé. Il accueillit d’ailleurs sans grande joie une telle manne qui venait si tard. Ah! si trois ans auparavant Mme de Lombreuil, octogénaire, avait eu le bon esprit. Ce n’est pas lui qui parle, c’est moi! Il paraît certain que M. de Salviac aimait toujours, et très-silencieusement, Blanche de Clarens qu’il n’avait jamais revue depuis qu’elle était.
–Amirale, dit Mme Gobert, l’ancienne préfète.
–Mais quoi! il y a un hasard en ces sortes de choses. Il est évident qu’un jour ou l’autre le marquis et Mme de Reynière devaient se rencontrer. Ce fut à Luchon, durant une absence de l’amiral. Il y avait plus de trois ans que Blanche était mariée. Elle n’avait pas trouvé chez M. de Reynière cette tendresse un peu exaltée qu’elle souhaitait. Elle respectait plus l’amiral qu’elle ne l’aimait. Ce qu’elle admirait surtout en lui c’était le héros; mais elle avait rêvé sans doute un mari idéal, un mari aussi–comment dire le mot?–aussi amusant qu’un amant. Vous souriez? C’est exactement cela. Je ne voudrais pas vous donner une méchante idée de la pauvre femme qui a payé son erreur assez cher et qui, au surplus–l’instruction l’a prouvé– n’était pas, quoique le mot semble paradoxal, une malhonnête femme.
–Ces magistrats! fit Mme de Grandier. Ils savent et ils analysent tout.
–C’est notre métier. Mme de Reynière, avec ses vingt-trois ans, sa cervelle en ébullition et son rêve de jeune fille–Souvenirs et Regrets–eût peut-être été sauvée, si l’amiral, homme du devoir avant tout, eût subordonné son rôle de soldat à son personnage de mari. La comtesse était trop seule et se figurait très-sincèrement qu’elle était abandonnée. Elle suppliait M. de Reynière de donner sa démission. Il la traitait d’enfant, retournait à son poste, s’embarquait et la laissait livrée à ses songes. Notez qu’elle s’imaginait ainsi que son mari, qui l’adorait de toute son âme, ne l’aimait pas. Une l’aimait pas, puisqu’il lui préférait son devoir, son escadre et la mer! Les femmes,–je vous en demande bien pardon,–font de ces raisonnements qui pèchent absolument par la base. Lors du dernier voyage à Saïgon de l’amiral de Reynière, la comtesse le supplia avec plus d’ardeur, et comme éperdue, de ne pas se rendre aux ordres du ministre. C’était le bris de son épée qu’elle lui demandait. L’amiral fut sur le point d’obéir. Puis il se dit que ce n’était pas d’un homme ni d’un soldat de céder ainsi à des larmes de femme. Il pressa ardemment sa femme sur sa poitrine, lui jura de demander, plus tard, des missions moins lointaines et partit. Tout était fini.
«Jusque-là, Mme de Reynière avait lutté victorieusement contre ses souvenirs. Mais elle allait revoir, rencontrer M. de Salviac, se heurter à ce marquis dont l’attitude encore et toujours réservée la piqua au jeu. Elle n’avait rien au monde qui pût l’empêcher de faire une folie. Avec une tête si vive, Mme de Reynière fût demeurée la plus vertueuse des femmes si elle avait eu à dépenser son cœur en amour maternel. Certainement un enfant eût été sa sauvegarde. Il n’y a rien de tel qu’un berceau ou un baby pour défendre victorieusement, par le charme invincible de l’enfance, l’honneur menacé d’un mari. Cette joie et ce secours avaient été refusés à Mme de Reynière. Elle retrouva donc M. de Salviac, s’exalta, compara son existence présente à l’existence autrefois rêvée, voulut avoir, en véritable femme qu’elle était, le fin mot sur la froideur du marquis et le força si bien à lui révéler ses pensées cachées que, lorsqu’elle apprit que c’était là le secret d’un amour étouffé, et grandissant malgré le temps, malgré la séparation, il était trop tard pour reculer avec effroi devant un précipice qu’on avait soi-même creusé de ses jolies mains imprudentes. M. de Salviac s’était déclaré et Mme de Reynière s’était perdue.
–Pauvre femme! dit Mme Grandier.
–Et pauvre amiral! dit Mme Gobert. C’est vrai, vous oubliez toujours l’amiral!
–Pauvres gens, voilà la vérité, répondit Désorbiers. Dès le lendemain, le réveil fut terrible. Il y eut, après les trop courtes heures d’enivrement aveugle, des remords entre ces deux êtres. Lui n’était certes pas de ceux quidérobent sciemment et froidement le bonheur des autres; elle n’était point, la malheureuse, de celles qui trompent hypocritement avec un sourire aux lèvres. Elle eût voulu, je le gagerais, rompre aussitôt, chasser le souvenir de la trahison comme un mauvais rêve. Mais elle aimait, elle aimait vraiment. Et alors elle s’enfonçait plus avant dans sa passion, comme on prendrait plaisir à descendre au fond du gouffre, où l’on espère sans doute l’éternel repos. M. de Reynière ignorait tout. A son retour de Cochinchine, Mme de Reynière eut, dit-on, la tentation de lui tout révéler, ou l’idée folle de s’enfuir avec M. de Salviac. On prétend qu’elle ne voulut pas briser l’existence du jeune marquis, et il paraît prouvé que les deux amants étaient résolus à en finir par une séparation, qui eût été vraiment un sacrifice, lorsque la catastrophe arriva. Deux coups de feu. Une femme morte. M. de Salviac presque à l’agonie. Voilà la fin du roman. Elle est assez sombre, je pense. Mais elle est d’autant plus sinistre qu’il y a une terrible part d’inconnu dans cet affreux drame.
–Et quel inconnu? demanda Mme de Grandier.
–C’est une lettre anonyme qui avertit l’amiral de la trahison. Eh bien! en dépit de toutes les investigations, on n’a pu parvenir à savoir qui avait écrit cette lettre mortelle.
–Comment! on n’a jamais su? Et la justice, pourquoi a-t-elle été faite?
–Pour chercher la vérité!
–Eh bien?…
–Eh bien! elle a cherché, dit M. Désorbiers, et elle a fait buisson creux. Un certain commissionnaire de Rambouillet a déposé qu’un jeune homme, vêtu de telle et telle façon, avec un visage que le brave homme a cherché à décrire, lui avait remis cette lettre, mais cet inconnu n’avait jamais été vu à Rambouillet, n’y a vraisemblablement jamais reparu, et allez donc trouver un grain de sable dans cet immense Paris!
–Il doit y avoir, dit Henriette de Grandier, une femme mêlée à tout cela.
–Oui, certainement, «cherchez la femme,» ajouta Mme Gobert.
–Je vous répète qu’on a cherché partout.
–Mme de Reynière avait-elle une ennemie?
–Ou, ce qui revient au même, une amie intime? dit la belle Mme Gobert, évidemment sceptique en matière d’amitié.
–Et M. de Salviac? N’avait-il pas de rival, ou une autre maîtresse? Un monsieur qu’on supplante ou une femme qu’on abandonne, c’est méchant, cela, comme un çhat sauvage!
–M. de Salviac avait été lié assez longtemps avec Angèle Ferrand.
–La comédienne?
–Comédienne si l’on veut, dit Désorbiers. Femme intelligente et supérieure, à coup sûr.
–Elle n’a pas de talent, cette Angèle Ferrand, dit Mme Gobert, mais elle a le je ne sais quoi.
–La beauté d’abord, ajouta Mme de Grandier. L’élégance ensuite. On dirait qu’elle a de la race.
–Ce n’est ni la dernière ni la première venue, fit le substitut en hochant la tête avec un petit sourire admiratif. Elle a, dit-on, beaucoup aimé Robert de Salviac et elle était digne de comprendre un tel homme. On la savait aussi capable, à l’occasion, de certaines cruautés et on l’a mandée auprès du juge d’instruction, lors de cette affaire Reynière. Mais il a bientôt fallu se convaincre qu’Angèle Ferrand n’y était pour rien. M. de Salviac devait au surplus lui importer fort peu, au moment du drame de l’avenue Montaigne. Angèle Ferrand était alors–et elle est encore, ma foi– folle d’amour pour Monteclair. Vous connaissez bien Monteclair?
–Qui ne le connaît? dit Mme Gobert. Un héros du turf et des premières. Avec cela, un homme politique, à ce que prétendent ses amis. On dit qu’il est très-capable de devenir excellent orateur.
–Il est très-capable de devenir tout ce qu’il voudra, et même tout ce qu’il ne voudrait pas, fit le magistrat d’un ton net comme une sentence.
–J’avais envie de l’inviter, murmura Mme de Grandier.
–Alors dépêchez-vous, madame, répondit Désorbiers. Plus tard, il serait peut-être trop tard.
Plus d’un invité était arrivé pendant cette causerie, et, tandis que le substitut parlait, on venait saluer Mme de Grandier, dont le sourire rayonnait. M. Désorbiers en était d’ailleurs à la fin de son histoire. Il n’avait plus que quelques mots à ajouter. Mme Gobert tenait à savoir les phases du procès. Le substitut les lui fit connaître. M. de Reynière avai t été défendu– et magnifiquement défendu–par Me Herblay, le bâtonnier, son ami. La plaidoirie de Me Herblay avait été d’autant plus écoutée et intéressante que, peu d’années auparavant, le même avocat avait fait acquitter un certain Placial Estradère, coupable d’avoir, dans des circonstances analogues, et en surprenant sa femme en flagrant délit, tué non pas la femme, cette fois, mais l’amant, un nommé Lecourbe. En vertu de l’article324, ce Placial avait été acquitté, comme allait l’être, mais de plein droit, M. de Reynière, quoique le flagrant délit n’eût pas, lors de l’affaire Estradère, été constaté dans la maison conjugale.
–M. Herblay n’eut aucune peine à faire remettre le contre-amiral en liberté, dit M. Désorbiers; mais son amitié lui dicta des mouvements d’une émotion telle que le public éclata en applaudissements.
–Le public avait raison, sans doute, fit Mme de Grandier; mais pourquoi dites-vous, mon cher Désorbiers, que M. Herblay n’eut pas grand’peine à faire acquitter son ami? Tuer une femme à coups de pistolet est donc une chose toute simple?
–Toute simple, en effet. Article324, madame. Ce n’est pas moi qui parle, c’est la loi.
–Et que dit-elle au juste, votre loi?
–Article324, récita le magistrat en souriant correctement. Le meurtre commis par l’époux sur l’épouse ou par celle-ci sur son époux n’est pas excusable.
–Ah! vous voyez…
Attendez, madame,… n’est pas excusable, si la vie de l’époux ou de l’épouse qui a commis le meurtre n’a pas été mise en péril dans le moment même où le meurtre a eu lieu. Néanmoins,–écoutez ce terrible néanmoins,–dans le cas d’adultère prévu par l’article363, le meurtre commis par l’époux sur son épouse, ainsi que sur son complice, à l’instant où il les surprend en flagrant délit dans la maison conjugale, est excusable.
–Ce qui veut dire, s’écria Mme Gobert, que M. de Reynière eût été aussi parfaitement acquitté s’il avait tué M. de Salviac en même temps que la comtesse!
–Et c’est votre néanmoins qui permet ces belles choses-là? fit Mme de Grandier. C’est une horreur!
–J’avoue que l’article est draconien.
Draconien! Il est épouvantable, voilà la vérité. Le jour où les femmes voteront les lois, on vous le biffera d’un trait, votre article–combien dites-vous?– 314, 334?
–324.
–Voyez, nous ne savons pas même au juste le chiffre qui permet aux hommes de nous égorger. Çà, raisonnons, Désorbiers, dites-moi donc un peu pourquoi on n’a pas plus de pitié pour les femmes.
–Vous allez me trouver pédant, dit le substitut, mais Montesquieu donne plusieurs raisons de ces sévérités de la loi envers la femme. La meilleure, ou du moins la plus concluante, c’est que les enfants adultérins de la femme sont toujours au mari,–is pater est quem nuptiœ.–et, qui pis est, à la charge du mari, tandis que ceux du mari ne sont ni à la femme ni à la charge de la femme. Vous savez le mot de cette femme d’esprit qui n’était pas, cesemble, fort rigoriste: «Que m’importe, disait-elle, que mon mari promène son cœurdu matin au soir, pourvu que le soir il me le rapporte!»
–C’est une morale comme une autre, fit Mme Gobert. Mais on serait bien en droit cependant de demander ce que deviennent ces enfants adultérins que le mari lance anonymement à travers le monde. Ces êtres aussi me paraissent, je pense, assez dignes d’intérêt.
–Sans doute. Mais, si la recherche de la maternité est tolérée, vous savez que celle de la paternité est interdite. Alors.
–Alors, votre loi est barbare, inique, masculine, voilà tout.
–Masculine est charmant, madame. Et masculine est vrai.
–Parbleu! Mais a-t-on partout le droit de massacrer de pauvres femmes, et l’a-t-on toujours eu?
–Oh t vous me demandez là de vous refaire ma thèse de doctorat. A Athènes, madame, on arrachait les cheveux aux femmes adultères, et on leur jetait de la cendre chaude sur la peau, ainsi épilée, afin de rendre la douleur plus aiguë. J’ai envie de vous renvoyer au scholiaste d’Aristophane. Mais il y a un auteur plus moderne qui a plus simplement formulé la peine à appliquer. Il a dit: Tue-la!
–C’est un mot. Il cherche des mots.
–Et si on le prenait au mot? dit Mme de Grandier.
–L’article324en donne le droit.
–Et alors, en vertu de cet article, on peut à toute heure.
Et Mme de Grandier, comme une véritable élève du Conservatoire, fit, tout en souriant, un geste tragique.
–Oh! répondit le substitut, à toute heure!
–Ainsi on a positivement le droit de tuer les femmes?
–Les femmes mariées, oui.
–Eh bien! et les autres?
–Ah! les autres. Non, madame, non, pas les autres!
–Un homme qui tue sa maîtresse est donc coupable?
–Absolument.
–Mais si elle le trompe cependant?
–Tant pis pour lui!
–Mais s’il l’aime? Mais s’il souffre?
–Encore tant pis!
–Mais alors il aurait tout intérêt à l’épouser et à.
–On y a songé, madame. Il était une fois un peintre de beaucoup de talent qui était amoureux fou de son modèle. Ce modèle n’était pas un modèle de vertu.
–Pardon du jeu de mots.–Le malheureux artiste était fou de sa maîtresse. Un jour, il la. surprend. il la trouve. enfin, peu importe!… la vérité est que son meilleur ami le trahissait. Il se bat avec l’ami, il le blesse, et il veut battre sa maîtresse; il l’aurait tuée. «Ah! non. Ah! mais non, dit-elle, tu n’en as pas le droit. Non, tu ne l’as pas; je ne suis pas ta femme, moi!» Et d’un air de bravade: «Ah! c’est comme ça? répond-il alors. Je n’ai pas le droit! Je ne suis pas ton mari? Eh bien, je t’épouse!» Et il l’a épousée; et il est enchanté. Et il tient braqué sur la malheureuse ce terrible et merveilleux article324. Et si elle bouge, et si elle commet aujourd’hui ce qu’elle pouvait impunément commettre hier. Feu!
–Tue-la!
–C’est extraordinaire, dit Mme de Grandier.
–C’est bien drôle, fit un jeune homme.
–C’est indécent, s’écria, rouge comme une tomate mûre, la grosse Mme Gobert. Oh! tenez, je souhaite à votre peintre l’abomination de la désolation… Des tromperies cachées! des trahisons inconnues! des.
–Il n’attend que ça. Article324,–il est armé!
Mme de Grandier hochait la tête et soupirait.
–Et quand je pense, disait-elle, que M. de Grandier pouvait, lui aussi. Un homme à qui je viens de commander un chef-d’œuvre comme monument. Hou! les maris!
–Le capitaine ne pouvait être tenté de vous traiter comme M. de Reynière a traité Mmede Reynière, madame, puisq ue.
–Puisque j’étais honnête femme, n’est-ce pas? fit la jeune veuve. Mais votre infernal article324ou25 serait capable de donner la tentation de ne l’être plus, ne fût-ce que pour savoir si votre mari aurait le courage de vous poignarder. Ah! si le commandant vivait, je sais bien que, moi.
–J’ai presque envie de me remarier, pour voir si l’on m’aimerait assez pour m’assassiner, dit l’apoplectique Mme Gobert.
–Bref–et Mme de Grandier, en parlant, changea de ton–nous aurons ce soir l’amiral de Reynière. C’est une primeur.
–L’amiral?
–M. de Reynière? dirent çà et là, parmi les nouveaux venus, quelques voix d’hommes et de femmes.
Henriette de Grandier était enchantée de l’effet que ce nom produisait. Elle eût annoncé le ténor à la mode, que le chanteur eût causé moins d’émotion que le tragique héros du drame de l’avenue Montaigne.
–Moi qui n’ai pu obtenir de billet pour assister à son jugement, dit une jolie blonde aux yeux vagues, prononçant le mot de jugement avec la douceur un peu traînante qu’elle eût donnée au mot exécution. Que je suis enchantée de la bonne fortune!
–Et on le verra de près?
–On pourra lui parler?
–C’est tout un événement!
–C’est le More de Venise au lendemain des funérailles de Desdemona!
–Le More sans cimeterre!
–Oui, c’est le sixième acte d’Othello.
–Le joli sujet de pièce! fit Albéric Réville, qui accourait, un peu essoufflé, mais souriant et cherchant toujours des mots. On pourrait appeler ça: la rentrée d’Othello dans le monde!
Pendant qu’un murmure flatteur accueillait la définition, Mme de Grandier se penchait à l’oreille de son cousin et lui disait très-rapidement:
–Eh bien! monsieur de Salviac?
–Il ne viendra pas.
–Bien sûr?
–Bien sûr.
–Vous l’avez vu?
–Non. Il était déjà sorti! Mais son valet de chambre m’a affirmé qu’il allait rentrer, et je lui ai laissé un mot qu’il a certainement lu maintenant.
–Un mot?
–Concluant.
–Un mot? Et s’il ne le reçoit pas?
–C’est impossible, ma cousine. Je vous dis que.
–Ah! tenez, Albéric, vous me faites trembler, avec votre malencontreuse idée.
–Gagez-vous une discrétion, ma cousine, mais une discrétion absolue, que Robert de Salviac ne viendra pas?
–Vous avez une assurance!
–Dites une certitude!
–Monsieur le marquis de Salviac! annonça tout à coup, avec éclat, un valet qui jeta ce nom d’une voix cuivrée, hardiment, hautement, comme s’il était bien certain de l’effet qu’il allait produire.
IV
L’AMANT
Table des matières
Mme de Grandier devint livide et Albéric rougit jusqu’aux oreilles, et pendant que Robert de Salviac entrait d’un pas très-ferme, avec la démarche distinguée d’un homme qui ne cherche point à se faire distinguer, les invités de la jolie veuve s’entre-regardaient et même chuchotaient tout bas, les lèvres murmurant aux oreilles de ces paroles d’attention qu’on échange au théâtre lorsqu’on arrive à la grande scène dramatique, et les yeux pleins de curiosité de gens qui vont assister à un intéressant spectacle.
Tout à l’heure, on promettait le mari tout seul: Othello veuf promenant sa douleur dans un salon, et voilà que l’amant surgissait brusquement pour rendre la situation plus piquante et plus poignante. La soirée de Mme Lehidec de Grandier ne devait pas être décidément quelque chose de banal.
La jeune veuve était trop femme du monde pour laisser soupçonner à M. de Salviac l’embarras auquel son apparition la condamnait. C’était au cousin Albéric à réparer, subitement, son étourderie. Pour le moment, Mme de Grandier, qui peut-être, après tout, avec son amour instinctif du romanesque, n’était pas très-désolée du péril qui surgissait ainsi, ne songeait qu’à accueillir le marquis avec sa bonne grâce habituelle et son plus charmant sourire.
Elle chercha et trouva une de ces phrases aimables qui ne signifient rien et n’ont de prix que par le regard ou par le geste qui les accompagne. Elle était enchantée que M. de Salviac eût bien voulu accepter de lui être présenté par M. Réville. Le marquis ne pouvait entrer chez elle guidé par quelqu’un qui lui fût plus cher. Avait-il besoin d’ailleurs de personne pour être accueilli selon ses mérites, lui dont la renommée. La jeune femme s’arrêta là, tout à coup et bien à point. Elle sentait que tout autre compliment allait devenir une douloureuse allusion à l’affaire de Reynière.
Mme de Grandier baissa même les yeux qu’elle tenait fixés sur le front de Robert; elle craignait qu’en persistant à regarder la cicatrice qui étoilait le front du marquis, M. de Salviac ne se sentît mal à l’aise et troublé.
Cette cicatrice, toutes les femmes–et la plupart des hommes–la regardaient en même temps. Elle attirait toutes les prunelles. Elle apparaissait au milieu du front de Robert comme une marque romanesque. Cette blessure rappelait le sceau des Ravenswood à plus d’une tête féminine, des têtes féminines où l’on eût trouvé plus d’un cheveu blanc, les jeunes femmes ne lisant guère Walter Scott.
–C’est singulier, disait à M. Désorbiers la belle Mme Gobert. Le colonel de Gourville a au front une cicatrice exquise. Une balle de Gravelotte. C’est glorieux, n’est-ce pas? Plus glorieux que la blessure faite par un mari? Eh bien, ça ne lui va pas comme ce coup de feu va à M. de Salviac.
–Voilà, répondit le substitut, ce qui prouve la supériorité du roman sur l’histoire!
Le marquis Robert de Salviac supportait fort bien les interrogations muettes de toutes ces prunelles braquées sur lui. Il semblait, à la vérité, ne pas s’apercevoir qu’il était examiné ainsi et comme analysé. Son clair regard allait droit devant lui, calme, grave et profond. On eût dit qu’une pensée intérieure sévère et qui rendait pâle son visage attristé, mûri et sculpté avant l’âge, pétri par les doigts de la douleur, l’empêchait de faire grande attention à ce qui s’agitait à ses côtés.
Jeune, mince et élégant, à trente-deux ans Robert eût tout au plus paru avoir atteint vingt-six ou vingt-huit ans, si des rides à peine visibles n’eussent tiré ses paupières vers les tempes et creusé une ligne profonde entre ses sourcils bruns. Il était de taille haute, le cou bien dégagé, portant sa tête sans fierté, mais hardiment, les yeux francs, la bouche mélancolique et pourtant volontiers souriante, laissant apercevoir des dents saines dans une barbe noire, très-fine.
On devinait en lui en nature énergique, ardente et pourtant hésitante à ses heures, douce, crédule, se laissant prendre à bien des rêves, combattant toutes ses pensées chimériques par une action incessante, comme s’il eût voulu lasser, par l’écrasement du corps, une âme éprise de mirages éternels, multipliant les travaux, les recherches, attiré par toutes choses, tour à tour con-! tenté et déçu par les moindres joies et les moindres chocs,–un cœur déchiré qui avait eu pour blessure la passion, une raison et une honnêteté viriles qui avaient pour règle le devoir.
Robert de Salviac n’était pas de ceux qui se dérobent à l’investigation. On lisait dans son regard, d’un noir de jais, comme dans un livre ouvert.
A l’heure où il se présentait ainsi chez Mme de Grandier, il éprouvait un besoin instinctif de sortir de la solitude où il s’était volontairement enfermé, comme dans la froide cellule d’un cloître, depuis cette nuit où il avait vu tomber à ses pieds Blanche de Reynière, et ce jour–cruel comme une expiation–où, devant un tribunal, il avait été jeté en pâture à la curiosité avidement stupide de la foule et obligé de soutenir, devant tous, l’œil implacable du mari outragé, de cet homme pâle comme un mort, et plus terrible avec son regard muet sur ce banc de cour d’assises, que là-bas, dans la chambre du meurtre.
Robert de Salviac s’était réveillé de l’amour où l’exaltation, la folie de la pauvre morte l’avaient entraîné, comme on s’éveillerait d’un rêve embaumé pour se heurter à un cauchemar vivant. Ce hideux cauchemar, d’une réalité sauvage, c’était le revolver du mari et la parole de la loi.
Lorsque ces deux hommes s’étaient trouvés face à face devant les juges, c’est l’époux qui, par l’instinctive attitude du droit, avait eu l’air de la victime et l’amant qui avait ressemblé au meurtrier.
Non pas que Salviac eût tremblé! Il était de ceux qui ne connaissent point la peur. Mais sa conscience lui tordait les entrailles etlui demandai t si l’homme qui avait réellement tué Blanche, ce n’était pas lui, lui, l’amant.
Il s’était plongé à corps perdu, après cette épreuve pleine d’épouvante, dans des labeurs de géant qui tuaient, comme il disait, ses journées et ses nuits, et étouffaient ses remords. Il faisait de la chimie pour occuper son esprit, il pétrissait de la glaise, suant et peinant comme un sculpteur qui se collète avec le marbre, pour fatiguer ses muscles, et trouver la paix avec le sommeil.
Il avait voyagé. Puis il était revenu dans ce Paris où il se sentait plus libre et plus occupé de toutes choses qu’en aucun lieu du monde. Cet hiver, il avait fait, çà et là, de courtes apparitions en des salons nouveaux plutôt qu’en des maisons amies. Il éprouvait parfois, en se trouvant au milieu d’inconnus, la délicieuse sensation d’un homme qui recommencerait son existence. Il respirait, il renaissait, il oubliait.
Décidé à lutter et à revivre, Robert de Salviac n’avait pas hésité lorsque Réville, son ami, l’avait engagé à se faire présenter à Mme Lehidec de Grandier que le marquis avait vue plus d’une fois au Bois, et avec qui il avait même valsé autrefois à un bal du ministère de la marine, du vivant du capitaine.
–Tu es un misanthrope, lui avait dit Àlbéric Réville. Mais ma cousine n’est pas Célimène. Elle veut pourtant avoir un salon politique, et si tu viens à te porter député, eh bien, c’est une occasion:–elle te recueillera des voix.
Albéric n’avait pas été longtemps effrayé par l’apparition de Salviac, qu’il croyait bien et dûment averti par un billet laissé au valet de chambre. Il en prenait bravement son parti. Et après tout, quand l’amiral rencontrerait le marquis chez Mme de Grandier! Ce pouvait être «amusant» au contraire!
Il s’approcha de M. de Salviac et lui dit:
–Tu n’as donc pas lu mon petit mot?
–Quel petit mot?
–Un «poulet» laissé pour toi, entre les mains de Pierre.
–Je ne suis pas rentré chez moi.
–Tout s’explique. Je t’avais pourtant dit.
–Tu m’avais dit que tu m’attendrais au café Riche, et c’est moi qui t’y ai attendu. Ne te voyant pas venir, comme je tenais à me présenter à Mme de Grandier.
–Mais c’est vrai, c’est parfaitement vrai! fit Albéric en se frappant le front. Quelle tête de linotte! Je t’avais donné rendez-vous chez Riche! Et je croyais fermement que c’était chez toi! J’oublie tout; je suis léger, léger. Ah! je ferais un bon diplomate!
–Eh bien! demanda sérieusement Salviac, que me disais-tu dans ce billet?
–Rien.
–Mais encore?
–Ou presque rien! Je voulais te prévenir d’une chose à laquelle je n’avais point songé, c’est que ma cousine a invité–devine qui?–l’amiral de Reynière, et qu’il viendra ce soir.
Le front de Robert s’était légèrement rembruni, et ses yeux noirs brillaient d’un feu sombre. Il était devenu extrêmement pâle, les sourcils froncés.
–Après tout, dit Réville, ce qui est passé est passé. Vous êtes du même monde et vous devez certainement vous rencontrer plus d’une fois. Le meilleur est peut-être de commencer ici, sur un terrain neutre, et de ne pas faire semblant de connaitre l’amiral. Qu’en dis-tu?
Robert de Salviac ne répondit rien, et machinalement, mais sans affectation–et sans aucune crainte à coup sûr,–il cherchait du regard, à travers et par-dessus les groupes des invités, les habits noirs et les épaules blanches, la porte par laquelle il était entré. Albéric vit ce mouvement et essaya de retenir son ami, mais le jeune homme semblait résolu à ne pas demeurer plus longtemps dans un salon où il pouvait se retrouver avec le mari de Blanche.
–Y penses-tu? Tu t’en vas? répétait Albéric. Que va penser ma cousine? Voyons, reste donc. La jolie Mme de Béharde récitera des vers. C’est la mode. Robert, Robert, on ne s’en va pas quand on arrive.
Salviac, n’écoutant point Réville, était au seuil de la porte où les invités entraient, lorsqu’il s’arrêta net et comme foudroyé. Le laquais, de sa voix de stentor, venait de lancer ce nom qui produisit, dans tous les groupes, l’effet de l’acteur en vedette dans un drame:
–M. le comte de Reynière!
Il y eut dans le salon étincelant de Mme de Grandier, dans ce nid de lumières et de fleurs, déjà rempli du murmure des propos divers, à demi assourdis par un orchestre invisible jouant les valses à la mode, un silence immédiat, solennel et glacial. Les conversations s’arrêtèrent, les yeux se tournèrent à la fois vers le même but, et l’entrée de M. de Salviac, tout à l’heure, eût pu sembler inaperçue à côté de cette angoisse soudaine. Les éventails féminins s’agitaient fébrilement au bout des mains gantées, Robert de Salviac, arrivé tout juste au milieu du salon, à deux pas de la porte d’entrée, ne pouvait battre en retraite et il allait infailliblement se trouver sous le regard de l’amiral.
–Diable, pensait Albéric, comme si cette situation de la vie eût été celle d’une pièce de théâtre, ça se corse!
Robert d’ailleurs avait compris qu’il devait, devant cette foule, faire ce qu’il regardait comme un devoir. Il ne voulait point reculer devant l’amiral, pas plus que devant personne. Il attendit donc, le visage blême, mais impassible, la tête haute, son chapeau claque sous le bras, que M. de Reynière entrât, et, lorsque l’amiral parut, il le laissa venir à lui et le regarda tout d’abord bien en face.
M. de Reynière avait à ses côtés le docteur Vernier, que le laquais avait annoncé bruyamment, sans que nul eût même entendu le nom du médecin,–un comparse aux yeux de cette foule.
L’amiral, méconnaissable pour ceux qui l’avaient connu deux ans auparavant, toujours beau cependant, et la taille droite, un peu roide, ressemblait, en entrant dans ce salon, à un homme habitué à l’ombre, et que la grande lumière éblouit. Ses yeux creusés et fatigués supportaient difficilement l’éclat de tous ces lustres. Il laissa, en recevant en plein visage la bouffée parfumée de l’air chaud, échapper un sourire triste, furtif et bientôt effacé.
Maigre dans son habit noir, à la boutonnière la rosette d’officier, on n’eût pas deviné en lui l’intrépide marin d’autrefois:–un autrefois qui datait de deux années à peine, deux ans de tortures muettes, profondes, capables de faire d’un homme un vieillard.
M. de Reynière était cependant plutôt miné et émacié que vieilli. Cet homme, si élégant jadis et si vraiment séduisant en son costume de contre-amiral, gardait peut-être dans ces noirs vêtements qui étaient l’uniforme de son deuil, une beauté mâle plus attirante et plus pénétrante. C’était un autre être, mais un être touché de la souffrance comme d’un sceau, un être tragique et inquiétant dont la puissance même semblait grandie et qui, avec ses cheveux blancs aux tempes, ses longs favoris blonds maintenant striés de fils d’argent, conservait un magique pouvoir sur les imaginations et devait, plus qu’un homme jeune et souriant, faire battre le cœur des femmes. L’effroi est aussi une attraction.
Le mari avait d’ailleurs le même charme romanesque que l’amant. Il semblait que la mort marchât derrière eux, invisible comme un fantôme.
Et le hasard–une fatalité inévitable devenue la banale rencontre dans une soirée–jetait ai nsi, visage contre visage, ces deux hommes dont l’un avait pris l’honneur de l’autre, en lui donnant en même’ temps sur lui le droit de mort.
M. de Reynière n’avait évidemment pas aperçu tout d’abord Salviac et, en entrant dans le salon, il se dirigeait tout droit sur lui, lorsque le docteur Vernier, placé à sa droi te, le poussa légèrement par le bras comme pour le faire instinctivement obliquer vers la gauche.
D’un mouvement machinal, l’amiral regarda celui qu’on cherchait ainsi à lui faire éviter, et une brusque contraction de sa face montra qu’il avait reconnu Robert. Sur le maigre visage de Reynière, devenu blanc comme un suaire, une sorte d’électrique secousse passa, semblable à un de ces courants qui font tressaillir les cadavres. L’expression de cette face blafarde–calme et sérieuse d’ordinaire–maintenant convulsée et menaçante, fut terrible. Un instinctif éclair de colère courut dans les prunelles bleues du marin, et on put croire un moment à quelque effrayant éclat, pareil à un coup de foudre.
Robert avait supporté le feu de ce regard comme autrefois celui du pistolet, sans baisser la tête, puis, lentement, avec une expression de respect grave, il s’inclina devant l’amiral comme on se découvre devant un vieillard ou une gloire, et il y eut dans son silence, dans son geste, dans ce front cicatricé qui se courbait ainsi, quelque chose de grand comme de l’oubli, et de profond comme le remords.
Les hôtes de Mme de Grandier étaient nombreux, d’âges et de tempéraments capables d’impressions diverses, il n’y en eut cependant pas un qui se méprît sur le salut du marquis. La dignité la plus fière s’y alliait à la tristesse la plus mâle, et on devinait comme un sous-entendu tragique, comme une publique confession, dans le pli des épaules, et dans l’arc décrit par cette main gantée tenant un chapeau et saluant.
Mme de Grandier, dont l’angoisse allait croissant et qui voyait sa soirée compromise par un scandale, contemplait cette scène avec des battements de cœur, et jamais rien ne se vit de plus émouvant que cet échange silencieux de regards pendant que tant de gens émus retenaient leur respiration et qu’on entendait venir d’un autre salon, comme un accompagnement poétique, les notes mélancoliques de la Vague.
Cela ne dura qu’un moment, mais le choc fut rude. Evidemment, l’amiral de Reynière souffrit horriblement. Il eut d’ailleurs la force de dompter cette douleur qui lui entrait dans la poitrine comme quelque chose d’atroce et d’aigu et qui se trahissait par une convulsion de son visage. Il rendit à M. de Salviac une sorte de salut imperceptible et passa, tandis que Robert disparaissait, et que Mme de Grandier s’avançait souriante, tendant les mains à l’amiral, et disant de sa plus douce voix:
–Quelle joie et quel honneur vous me faites, amiral! A ma première soirée votre première sortie!
–Ordonnance du docteur, répondit M. de Reynière d’un accent où il y avait quelque chose de brisé. Il paraît que je suis menacé de mort si je ne me distrais pas un peu, et, comme je tiens à souffrir un peu plus longtemps, j’ai pris le parti de me distraire!
Sans le ton de parfaite conviction et de tristesse virile dont elles étaient dites, ces paroles de M. de Reynière eussent pu sembler légèrement mélodramatiques, et, comme eût dit Albéric, poseuses. Sur les lèvres de cet homme, elles étaient à la fois naturelles, sincères et tragiques.
–Si c’est au docteur Vernier que je dois cette bonne fortune, dit Mme de Grandier, en affectant de n’avoir pas saisi le sens légèrement lugubre du propos, je remercie le médecin, et je finirai par croire à la médecine!
–Vous n’ y croyez donc pas? fit Vernier.
–Comment voulez-vous que j’y croie? Vous ne pouvez seulement pas me guérir de mes migraines. Les gouttes japonaises et les bagues électriques, qui n’aboutissent à rien, en savent autant que vos ordonnances.
–C’est qu’il y a, répondit assez étourdiment le docteur, des maladies que toute notre science ne peut pas guérir.
Mme de Grandier fit, par-dessus son éventail, un signe .de tête à Vernier et lui montra du regard M. de Reynière, qui écoutait et hochait la tête avec un étrange et presque effrayant sourire.
–Enfin, songeait-elle, après tout le plus gros danger est passé. Mais le tonnerre dans mon salon ne m’eût pas plus effrayée que ces deux hommes en présence. Où donc est passé M. de Salviac?
A la même minute, Albéric Réville se faisait aussi la même question.
Salviac s’était dirigé tout droit à travers le premier salon, vers l’antichambre, réclamant son paletot et très-troublé de cette apparition soudaine du mari, lorsque, tout à coup, il recula comme ébloui, et, en même temps, terrifié par une vision qu’il prit, cette fois, pour un spectre.
Une femme, jeune, admirablement belle, grande et brune, venait d’entrer au bras d’un petit homme assez étrange, l’air affairé et fureteur, que Robert ne remarqua d’ailleurs qu’à demi, car il venait d’être, en quelque sorte, foudroyé par l’arrivée de cette jeune femme: Blanche de Reynière n’eût pas été morte, il n’eût pas vu son cadavre, retrouvé son nom sur un tombeau, que Robert eût juré que cette femme était Blanche.
Il resta, un moment, cloué au parquet, immobile, contemplant cette inconnue avec des yeux de fou.
Matériellement, Salviac se demandait s’il perdait la tête, s’il ne rêvait pas, si ce qu’il voyait était bien vrai.
Elle ne le regardait point. Détachant sa mantille de dentelle blanche et dégrafant sa sortie de bal, elle tendait, de ses petites mains gantées, le manteau et la dentelle à une femme de chambre qui la saluait avec le sourire que prennent les domestiques en face des amis de la maison:
–Bonsoir, mademoiselle!
Et, tandis que le petit homme, allant, venant, ôtant le foulard qui lui entourait le cou et le glissant dans une poche de son pardessus, déjà bourrée de paperasses et de brochures, répétait:
«Prends garde d’avoir froid, Valentine. Mets bien ta mantille avec ta chose de cachemire. ton mantelet. je ne sais pas,» elle répondait, comme au hasard, gentiment, mais en pensant visiblement à autre chose: «Oui, mon oncle,» et donnait un regard instinctif, sans coquetterie préméditée, au miroir, tandis qu’Élise, la femme de chambre, corrigeait délicatement les plis de la traîne de la robe blanche.
Rien de plus charmant que cette jeune fille: la taille serrée dans sa robe de faille unie, avec une simple ruche au corsage, des roses blanches piquées dans ses cheveux noirs, elle avait l’air d’une statue de marbre dont quelque coloration rose eût vivifié le visage.
Mme de Reynière avait cette démarche un peu altière et ce port de tête résolu.
Celle que le petit homme appelait Valentine se tenait droite, l’air pourtant timide, baissant volontiers sur ses grands yeux noirs, d’une douceur infinie, malgré leurs sourcils larges, de longs cils qui projetaient leur ombre veloutée sur les prunelles. De noirs cheveux, ondulés sur le front que cachaient à demi des boucles légères, se relevaient, tordus derrière la tête en nattes puissantes, aux reflets d’encre, et découvraient, en s’aplatissant aux tempes, une oreille fine, d’un dessin exquis, doucement charnue et rosée, qui continuait la courbe savoureuse d’une joue d’enfant, jeune et d’une pureté charmante.
Robert la voyait de profil, et il y avait dans ce cou élégant, aux ondulations virginales, dans le dessin du nez attaché au front comme celui d’une statue grecque, dans l’énergie du menton corrigée par un sourire triste, d’une tendresse profonde, un peu vague, comme si cette enfant eût déjà souffert, quelque chose de doux et de résolu à la fois qui, dès l’abord, dès le premier regard étonné et ravi s’arrêtant sur elle, révélait une femme réellement supérieure et dont la séduction se doublait d’une valeur morale.
Une sorte de rayonnement chaste et grave l’entourait. C’était, descendu de son cadre, un de ces beaux portraits aux regards tranquilles dont on dit, après en avoir sondé les prunelles: le bonheur était là! Ces lèvres étaient faites pour le baiser de l’enfant, ces yeux devaient s’allumer à quelque flamme honnête et profonde, cette voix même, cristalline et tendre, qui venait de réveiller tant de souvenirs dans le cœur de Robert–car c’était aussi la voix de Blanche–cette voix avait la douceur câline de la compagne qui vous berce en même temps qu’elle vous aime. On sentait, on devinait, dans une telle créature, tous les charmes de la femme: dévouement, affection, tendresse, et ce clair et bon regard dont Robert surprenait un rayon ajoutait aussi: loyauté!
Quelle vision! Salviac ne savait plus s’il devait fuir ou rester. Il eût voulu tendre la main à cette enfant et lui dire: «Est-ce vous?»
Non! ce n’était pas elle! Ou plutôt c’était elle purifiée, rajeunie, virginale, adorable. Était-ce donc possible qu’il y eût en ce monde de telles ressemblances?
–Dépêchons-nous, dépêchons-nous, répétait fébrilement le petit homme. Tu sais que je ne veux pas rester longtemps. Je dois me lever matin, très-matin, pour mes expériences!
–Est-ce moi qui vous retiens jamais au bal? répondit Valentine de sa voix douce qui s’envolait comme un soupir.
Elle reprit son éventail qu’elle avait déposé sur les manteaux entassés et ajouta en souriant:
–Allons!
En passant devant Robert, ses deux grands yeux enveloppèrent le jeune homme d’un regard instinctif, banal, à vrai dire, et qui pourtant fit au marquis l’effet d’une caresse.
Il y avait, dans ce regard honnête, tout un monde de sentiments endormis et qu’on eût été fier d’éveiller. Robert en fut comme ébloui.
Il regardait encore cette jeune fille marchant du pas cadencé d’une fille de la Bible ou d’une Arlésienne, et, au moment où elle arriva dans l’encadrement illuminé du salon qui fit comme une auréole à cette beauté, il se sentit mordu du désir de rentrer et de la suivre.
Elle resta une seconde dans ce cadre lumineux, avec le petit homme sautillant à côté d’elle, puis le laquais annonça:
–Monsieur et Mademoiselle Trézel!
Et elle s’enfonça, au bras de son oncle, dans le flot des invités; elle disparut, les deux lignes d’habits noirs qui s’étaient ouverts devant elle se refermant comme un flot sombre.
–Valentine Trézel! répéta instinctivement Robert qui restait là, immobile, comme écrasé, tandis qu’un valet de chambre lui répétait, en lui tendant son pardessus:
–Monsieur le marquis veut-il que je l’aide?
Robert jeta son paletot sur son bras et descendit l’escalier en songeant à tout ce qu’avait de fantastique cette vision qui lui montrait réellement Blanche sortie de sa tombe. Jamais deux sœurs ne s’étaient plus complétement ressemblées entre elles. Il y avait là comme un prodige. Robert avait lu bien des romans où cette situation, l’amour né d’une ressemblance, était exploitée comme une des causes déterminantes les plus mystérieuses; mais cette fois, c’était la réalité même qu’il rencontrait et qui le troublait jusqu’à l’âme.
Il se demandait s’il n’allait pas rentrer chez Mme de Grandier et étudier, interroger encore la beauté de cette inconnue, ou plutôt s’en enivrer. Mais il s’éloigna lentement et remonta à pied jusque chez lui.
Le grand air de la nuit ne le calmait qu’à demi. Robert se sentait énervé, pris d’une fièvre soudaine.
Il habitait, place Vintimille, un hôtel élégant, donnant sur le square, et qui avait naguère appartenu à un peintre en renom. M. de Salviac s’était arrangé là un nid artistique tout à fait choisi et charmant.
Du vaste atelier de l’artiste, il avait fait à la fois sa bibliothèque et son double cabinet de travail, dissimulant derrière un large paravent de laque le laboratoire où il continuait ses essais de chimie et les ébauchoirs, la glaise et le chevalet qui lui servaient lorsqu’il sculptait.
Machinalement, au lieu d’entrer dans sa chambre, Robert monta dans son atelier, s’étendit sur un divan de Caramanie, pendant que Pierre, son valet de chambre, déposait une lampe sur une table, et se mit à penser, sa fièvre redoublant de façon à lui causer un véritable malaise.
Robert revoyait, avec un frisson, la terrible scène de la mort de Blanche. Il entendait encore le bruit de la chute de ce corps charmant tombant sur le tapis. En fermant les yeux, il lui semblait, dans une sorte de cauchemar éveillé, que la morte entrait dans le salon de Mme de Grandier au bras du petit homme sautillant, et il entendait distinctement l’éclatante voix du laquais annoncer: «Mme de Reynière!» Puis, tout à coup, il se trouvait dans l’hôtel tragique de l’avenue Montaigne, deux coups de feu retentissaient,; et ce n’était plus Blanche, c’était Mlle Trézel qui tombait là, toute sanglante.
–Valentine! Valentine! répétait Salviac dans cette espèce de rêvasserie maladive.
Ah! çà, dit-il tout à coup, est ce que je deviens fou, moi? Est-ce que j’ai le délire?
Il se remit sur pied très-rapidement, et descendit à sa chambre, située au-dessous de son atelier.
Une fois couché, il ne put dormir. Les mêmes visions continuaient. Une obsession cruelle l’empêchait de trouver le repos. Il passa la nuit dans une angoisse malsaine, et prit enfin le parti de se lever et de sortir, le jour à peine venu. Le vent du matin chasserait toutes ces idées, rafraîchirait son sang.
Ces frileuses aurores de printemps ont parfois la douceur des matins d’été. Il y avait déjà dans l’air comme un souffle d’avril. Robert fut, en quelques pas, sur les boulevards extérieurs, et il se sentit plus à l’aise. Ses membres se détendaient dans la marche. Il regardait, en curieux peu habitué à ce spectacle, l’éveil de ces boutiques, la première palpitation de vie de ces quartiers populeux. Des ouvriers passaient, se rendant à l’ouvrage, un journal à la main, lisant avant le labeur. Des fillettes sans bonnet, les joues fraîches, les yeux reposés, descendaient allègrement du côté de Paris, vers l’atelier. On eût dit que la colline de Montmartre était une fourmilière qui envoyait ses travailleurs à la cité. Des terrassiers, dans un terrain en construction, jetaient au tombereau des tas de pierres. Dans les premières lueurs du matin, les premiers bourgeons, d’un vert doux, s’éclairaient d’une lumière tendre comme un baiser de vierge.
Le jeune homme ressentait à chaque pas une impression de bien-être. Il n’était pas un oisif, mais il avait peu l’habitude d’être debout et dehors à ces heures matinales. La vue de cette activité populaire l’arracha à ses idées noires. Il ne pensa qu’à admirer ceux qui se lèvent avant le jour pour s’atteler à la machine immense qui nourrit, vêtit, fait vivre ceux qui ont, en s’éveillant, la journée assurée et l’existence facile.
Il songeait qu’à cette heure où les pauvres gens descendaient vers leur tâche quotidienne, les bougies et le gaz de plus d’un souper brillaient encore, éclairant autour des nappes fripées des visages livides et des yeux rougis. Et il se disait que, si tant d’êtres hu-mains, habitués à ne vivre que dans les salons, étaient sourds à de certaines plaintes, c’est qu’ils n’avaient jamais été sans doute chassés de leur lit par l’insomnie et jetés au milieu des champs à l’heure où le paysan commence à se courber sur la terre dure, ou sur un boulevard populaire, lorsque Paris s’éveille et se met à l’ouvrage.
Robert s’était assis sur un banc et regardait les crémeries s’ouvrir, les boucheries montrer leurs étals de chair rouge, les kiosques des vendeurs de journaux s’emplir de feuilles en tas que des gens apportaient par paquets, presque mouillées encore. Il se leva enfin, monta lentement vers Montmartre. Par les ruelles grimpantes, des hommes, des femmes, des jeunes filles descendaient encore. Au haut des buttes, on travaillait à des remblais. Robert s’assit là-haut sur un peu d’herbe sèche, au-dessus d’un mamelon de terre jaune qui, entouré de gazon brûlé, ressemblait à un crâne chauve, et de là, il regarda Paris.
Les premiers plans seuls étaient visibles: des monuments, des clochers détachaient sur un fond indistinct leurs arêtes vives, mais une brume épaisse enveloppait encore l’horizon, se laissant trouer çà et là par quelques étincelles accrochées à des vitres ou à des dorures par le soleil levant. Il y avait sur la ville un voile qui se levait avec lenteur, comme si Paris se fût dévêti doucement en sortant du sommeil.
Robert rivait ses yeux sur cet autre Océan, essayant de percer du regard la brume prête à s’envoler et, chose étrange, ne cherchant qu’un seul point dans ce vaste amas de maisons encore invisibles: là, vers la droite, essayant de deviner l’endroit où se trouvaient enveloppés le boulevard Malesherbes, le parc Monceaux, l’hôtel de Mme de Grandier, encore illuminé sans doute, mais déjà triste de l’absence de tous ses hôtes de la nuit. Et parmi tous ces passants, le logis devait regretter surtout, se disait Robert, cette jeune fille, cette Valentine Trézel, chaste vision disparue.
–Valentine! disait encore M. de Salviac, répétant ce nom, comme s’il eût eu un sens.
Et n’en avait-il pas un? Il signifiait Blanche de Clarens, tragique amour, bonheur enfui:–profonde, sinistre, éternelle douleur!
Robert s’arracha tout à coup à cette muette contemplation de la grande ville éclairée de lueurs d’aurore. Un léger froid l’avait saisi d’ailleurs. Et puis, il lui semblait voir, là-bas, derrière l’hôtel plein de bruit du parc Monceaux, le logis plein de sang de l’avenue Montaigne.
Il secoua, en quelque sorte, sa torpeur, passa avec un sentiment de volupté physique sa main sans fièvre sur son front rafraîchi, et, tout haut, songeant à quelque recherche savante ou à quelque labeur artistique:
–Allons, dit-il, en redescendant la butte, les rues déjà bruyantes, animées, turbulentes; je suis reposé. Rentrons travailler!
V
LE MARI
Table des matières
L’amiral de Reynière, qui n’était plus, depuis sa démission, que le comte Jean de Reynière, avait plus longtemps hésité que Mme de Grandier à reprendre, sinon sa vie d’habitude, au moins une existence qui ne fût pas lugubre. Son veuvage était d’ailleurs plus difficile à porter que celui de Mme Lehidec. Quel que fût le droit dont il s’était armé, l’amiral était, à ses propres yeux, le meurtre vivant. Un justicier sans doute, mais un bourreau. Cet homme se jugeait lui-même ainsi, devant sa conscience. Ce qui l’excusait, c’était l’amour entier, profond et grave qu’il avait eu, qu’il avait pour Blanche; c’était le châtiment quotidien de la plus atroce douleur que pût supporter un être humain.
Cette femme adorée, il l’avait tuée, lui qui eût versé avec passion tout son sang pour elle! Et cette créature en qui il avait foi comme en sa mère, elle l’avait trompé lâchement! Ces deux pensées, inséparables et sinistres, ne le quittaient pas.
Son avocat et son ami, Me Herblay, le seul homme, avec le docteur Vernier, que l’amiral fréquentât volontiers, essayait assez souvent de détourner M. de Reynière de ces pensées qui pouvaient, qui devaient, à la longue,–le docteur l’affirmait et le redoutait–devenir meurtrières, mais tous les efforts de l’amitié ne réussissaient guère qu’à rejeter le comte dans un silence morne ou dans des accès de colère qui contrastaient cruellement avec son tempérament grave et sa froideur, cette froideur jadis superbe et proverbiale, devant le danger.
Reynière, volontiers renfermé, enfonçant au plein de son cœur sa souffrance, laissait parfois échapper, mais devant Herblay seul, le secret de fureurs que le marin eût certainement autrefois regardées comme des faiblesses.
–L’impassibilité n’est point la force, disait-il volontiers, à son bord, mais la force véritable est toujours maîtresse d’elle-même.
Le malheur avait amèrement changé tout cela.
Reynière éprouvait comme un besoin de confier à son vieil ami toutes ses souffrances.
–Au moins, Herblay, toi, tu n’en riras pas, disait-il souvent. Comprends-tu mon état d’esprit, mon pauvre ami? Je suis amoureux d’une morte. Voilà mon désespoir et mon remords, Herblay. Cette femme, cette Blanche que j’ai tuée, je la revois là, étendue, pâle, ses beaux cheveux noirs traînant dans son sang; cette femme que j’ai surprise dans un rendez-vous d’amour, je me demande encore si elle était coupable; il n’y a pas de doute possible, et je doute. Et quoi! coupable comme elle l’était, je l’aime encore! La nuit, chacun de mes rêves me montre Blanche vivante encore, me regardant avec ses grands yeux doux. Quel supplice! Moi vivant, mon ami, mon pauvre Herblay, je suis comme attaché à cette morte par une chaîne que rien, rien ne peut briser. Ft cette souffrance, je l’aime. Et ces heures de cauchemar sinistre qui me font me redresser debout sur mon lit, les yeux pleins de larmes qui brûlent, je les appelle, je les réclame, comme les seules heures de ma vie où j’existe réellement. Que me fait tout ce qui s’agité autour de moi? Rien. Ce qu’il y a de vrai pour moi, c’est ce fantôme, ce fantôme à qui je tends les bras et à qui je crie : Pardonne ! C’est qu’en vérité, vois-tu, je l’adore ; oui, cette femme que j’ai tuée, tuée, tuée de ma main, ah ! misérable ! je l’aime ! Je l’aime à finir dans un cabanon, en forcené, à Bicêtre ! Elle a menti, et je lui pardonne ; elle m’a trompé, elle m’a trahi, et je lui pardonne. Je donnerais tout, sur mon honneur il me semble que je commettrais l’action qu’on voudrait, pour pouvoir la faire revivre, ranimer ce cadavre, entendre cette voix et te savoir encore auprès de moi, Blanche, cère et bien-aimée Blanche !
L’amiral s’efforçait d’ailleurs de se maîtriser et de se remettre de tels élans qui le minaient et qui effrayaient vraiment le docteur Vernier, devenu, depuis deux années, profondément attaché à Reynière. C’était souvent avec préméditation que M. Herblay, dans leurs propos, ramenait la pensée du comte vers l’ennemi inconnu qui avait si lâchement déterminé la catastrophe.
–Ce que je voudrais savoir, disait l’avocat, c’est le nom du misérable qui t’a fait remettre chez moi.
–La lettre? disait alors Reynière avec des éclairs dans les prunelles. Quand je pense que je ne saurai peut-être jamais. Jamais! jamais! Il y a en ce monde un misérable qui a armé ma main, qui a fait de moi l’assassin de mon bonheur, et ce bandit je ne le connais pas! Et cette justice, cette police qui a cherché sans rien trouver! Personne. Au fait, qu’y a-t-il d’étonnant à cela? Une écriture contrefaite, c’est un masque sur le visage. Ah! celui qui a commis cette infamie, si le sort me le livrait jamais, il me semble, tiens, Herblay, que je le déchirerais avec mes ongles!
L’avocat était enchanté: cette juste haine d’un in-connu était plus saine pour l’amiral que cet amour d’outre-tombe pour la pauvre Blanche.
Le temps, il est vrai, apaisait un peu Reynière. Ou plutôt l’amiral parvenait à dissimuler sa souffrance; elle était aussi déchirante, mais moins apparente, si bien que plus d’un la croyait étouffée. On avait vu, l’été précédent, M. de Reynière à Vichy, et on l’avait trouvé presque aussi bien portant qu’autrefois. Les femmes particulièrement avaient été d’avis que la douleur seyait bien à son visage. L’amiral avait été, là-bas, le lion de la saison. Les femmes vaporeuses, avides de se sentir aimées, disaient assez volontiers à leurs maris, et d’un ton d’envie ennuyée: «Ah! ce n’est pas vous qui me tueriez comme lui!»
Herblay et le docteur Vernier seuls ne se trompaient pas sur l’état réel de la santé de Reynière. Au point de vue physique et au point de vue moral, le comte était terriblement affecté. Le médecin redoutait une maladie de cœur, ou tout au moins une anémie. Il fallait, à tout prix, contraindre Reynière à se distraire, et c’était à la suite de véritables adjurations de Vernier que l’amiral avait consenti à réapparaître dans un salon de Paris.
–Lisez, marchez, montez à cheval, allez au spectacle, cherchez la distraction à tout prix, répétait le docteur. Si vous ne faites pas cela, vous vous suicidez.
–Docteur, répondait alors l’amiral, vous rappelez-vous ce déjeuner de chasse chez Herblay, où je vous raéontais qu’une paysanne du bourg de Batz m’avait prédit que je me tuerais deux fois? Eh bien, Victoire Tranchart pourrait avoir raison tout à fait. Elle a déjà deviné à moitié. Tuer ce qu’on aime le plus au monde, docteur, c’est bien un suicide, je pense, et cela je l’ai fait.
–Raison de plus pour en rester là, disait le médecin, essayant de sourire.
L’amiral, à la fin, céda. Il avait eu pour le commandant Lehidec de Grandier une affection très-réelle qu’il reportait en affectueuse estime sur sa veuve. Il répondit au docteur Vernier en lui disant qu’il acceptait l’invitation de celle qui gardait encore le nom d’un ancien compagnon d’armes.
–J’apprendrai peut-être là comment on oublie, fit-il avec une douceur mélancolique.
Il .fut, comme de raison, fort entouré chez Mme de Grandier. C’était un héros de roman. Othello après le baisser du rideau, comme avait dit Albéric Réville. L’amiral portait bien son deuil sanglant, et sa voix mâle avait tout naturellement des notes si émues, brisées, que les sympathies féminines elles-mêmes s’écartaient du souvenir de la morte pour aller au mari vivant.
–Ce qui n’empêche pas que, moi, disait Albéric à l’oreille de sa cousine, à sa place j’eusse pardonné.
–Et avec le caractère que je vous connais, répondit Mme de Grandier, vous auriez été si ennuyeux à rabâcher votre grandeur d’âme, que vous auriez ensuite fait mourir votre femme de chagrin. Un coup de revolver vaut encore mieux que cent mille piqûres d’épingle.
Le docteur Vernier tenait à ne pas quitter M. de Reynière. Il avait constaté chez lui des symptômes de nervosisme, des palpitations de cœur, durant l’après-midi et, malgré les sachets de bromure de potassium ordonnés, il voulait savoir si les symptômes douloureux reparaîtraient le soir. L’amiral et le médecin causaient dans un petit salon, lorsque Valentine Trézel et son oncle furent annoncés.
M. Trézel, qui portait aussi le titre de docteur, «docteur Urbain Trézel, membre correspondant de plusieurs académies de province,» était quelque peu cousin de feu le commandant du Saint-Clément. Henriette de Grandier avait donc le droit d’appeler Valentine «ma cousine,» mais cette parenté remontait à des degrés tels qu’elle ne valait guère que par le plus ou moins de sympathie inspirée. L’affection, c’est, après tout, la vraie parenté.
Mme de Grandier fit à Valentine un accueil charmant. La jeune fille d’ordinaire ne sortait guère. Elle était pauvre d’ailleurs et ne pouvait assidûment se montrer au bal ou dans les salons. Les moi ndres parures coûtent cher. Mme de Grandier savait donc un gré véritable à Valentine, qui avait bien voulu sortir pour elle de sa «tanière».
–Ah! ma tanière! fit la jeune fille en souriant.
–J’aurais dû dire votre nid, ma chère enfant. C’est vrai, avec vos doigts de fée, vous vous êtes tissé et brodé un adorable petit appartement qui vaut tous les Aubussons de la terre. Rien n’est banal comme un ameublement qui sent le tapissier, rien n’est charmant comme ces coussins et ces guipures brodés par soi-même, et qui contiennent tant de rêveries et tant de souvenirs.
Elle avait fait asseoir Valentine à ses côtés, tandis qu’Urbain Trézel se tenait debout, redressant sa petite taille et, de temps à autre, rejetant en arrière ses longs cheveux d’un blond jaune et passé, aux reflets grisonnants, et tenant son pouce sous le revers gauche de son habit pour mettre en relief le ruban rouge qu’il portait, avec une croix imperceptible au milieu:–la croix de Portugal, ce spectre de la Légion d’honneur.
Visage en lame de couteau, nez fin, pointu et fureteur, des yeux bleus un peu hagards, la lèvre mince et pincée, les oreilles à demi décollées du crâne et presque diaphanes, il y avait, dans la physionomie de ce petit homme maigre, un reflet quasi-fantastique, quelque chose de fébrile et de pressé, comme si le petit docteur eût été en route vers un but qu’il avait hâte d’atteindre. D’ailleurs, une certaine naïveté dans ce regard bon enfant et tout à la fois, égaré.
Il écoutait Mme de Grandier, sa cousine de Grandier, comme il disait souvent, tout en songeant évidemment à autre chose, et ses lèvres prononçant très-bas, avec vivacité, des paroles qu’on n’entendait point.
Valentine avait souri de son brave et bon sourire de fille honnête lorsque Henriette avait parlé de souvenirs et de rêveries:
–Oh! je ne rêve pas, dit-elle en hochant la tête. Je n’ai pas le temps de rêver. La maison, qui n’est pas bien lourde, repose tout entière sur moi, et mon oncle ne s’occupe guère des réalités de ce monde.
–Je sais que vous êtes un peu la maman de votre oncle, Valentine. Ah çà! docteur, vous êtes donc toujours féru de votre idée de produire des monstres?
–Qui? moi? fit Urbain Trézel qu’on semblait tirer par les pieds du fond de quelque nuage. Oui, ma cousine. Je suis en train de prouver que l’homme peut, à sa volonté, produire des poulets à deux têtes, ou à tête énorme, ou encore des poissons monstrueux.
–C’est horrible! dit Henriette. Et à quoi cela vous avance-t-il?
Les yeux hagards de Trézel devinrent brusquement comme inspirés, et un sourire de supériorité parfaite glissa sur ses lèvres.
–Cela m’avance, ma cousine, à avoir déjà fait couver artificiellement neuf mille quatre cents œufs de poulets et à avoir produit, selon mon désir, à peu près trois, mille deux cents monstres. Des poulets nains, des poulets géants, des poulets à deux becs.
–Qui ont vécu?
–Qui sont morts. Mais la question n’était pas là!
–Et vous appelez cela de la science?…
–De la tératogénie. Ce sera la grande découverte de l’avenir.
–Mon cher Trézel, dites-moi, à quoi s’est donc ruiné votre frère? demanda Mme de Grandier.
–Dans l’agriculture. Il inventait des machines économiques.
–Oui. Ca tient de famille. Et il a laissé Valentine sans dot!
–Je vous demande pardon, interrompit doucement la jeune fille, il m’a donné une bonne éducation; il m’a légué, puisque vous parliez de souvenirs, une mémoire vénérée et il m’a beaucoup aimée. De l’affection qui vous console et une instruction qui vous permet de gagner votre vie, vous n’appelez donc pas cela une dot?
Elle avait dit ces derniers mots avec un sourire profond, sans affectation d’orgueil blessé ou de vanité hors de saison.
Mme de Grandier lui prit les mains.
–Je suis bien certaine que vous ressemblez à votre mère, ma chère petite, dit-elle.
–J’en suis certaine aussi, puisque mon père adoré m’aimait un peu pour cela!
–Vous ne l’avez pas beaucoup connue, votre pauvre mère? Vous aviez cinq ans quand elle est morte. Vous vous la rappelez bien?
–Assez pour ne jamais m’endormir sans revoir son cher visage.
–Mais vous êtes un ange, Valentine! s’écria Mme de Grandier en surprenant comme des larmes dans les yeux humides de la jeune fille.
–Oh! fit naïvement Urbain Trézel, elle n’est pas méchante!
A l’instant même où Henriette achevait de s’entretenir ainsi avec Valentine, M. de Reynière, qui avait quitté le petit salon, revenait, en compagnie du docteur Vernier, auprès de la maîtresse du logis. En apercevant Mlle Trézel assise là, charmante dans sa robe blanche, éventant doucement son visage au teint mat, et promenant autour d’elle ses regards profonds, Reynière laissa échapper une sorte de cri soudain étouffé, que le médecin prit pour de la souffrance.
–Qu’avez-vous? dit le docteur en saisissant la main du comte.
Le regard de l’amiral ne quittait point Valentine. Plus vivement et plus cruellement encore que Salviac, M. de Reynière venait d’être frappé par cette étrange ressemblance qui faisait en quelque sorte revivre Blanche dans Valentine Trézel. Le docteur Vernier et Mme de Grandier avaient peu connu, à peine entrevu Mme de Reynière. Ils ne pouvaient donc se rendre compte de la surprise douloureuse de l’amiral et de Robert. Le plus étonnant d’ailleurs, dans cette ressemblance profonde, c’était le geste, la voix, l’allure même des deux femmes, toutes choses saisissables seulement pour ceux qui avaient vécu de la vie de l’une d’elles, mais qui rendaient vraiment la présence de Valentine chez Mme de Grandier fantastique comme une apparition.
Le premier mot de l’amiral, sa parole presque instinctive fut:
–Quelle est donc cette jeune fille?
Il s’adressait ainsi, machinalement, au docteur, comme si Vernier dût nécessairement tout savoir.
C’était, au contraire, par hasard que le docteur connaissait Mlle Trézel. Les recherches pseudo-scientifiques d’Urbain Trézel avaient mis’parfois le médecin en relations avec l’oncle de Valentine.
–C’est mademoiselle Trézel, répondit Vernier.
–Trézel!
–Oh! une jeune fille charmante! Pas très-riche, absolument pauvre même, mais une âme d’élite, une vraie femme.
–Ah! fit l’amiral en regardant toujours et avec une fixité émue la jeune fille qui ne le voyait pas.
–C’est la nièce de ce petit monsieur que vous voyez debout, là, décoré de l’ordre du Christ. Un étoilé, un toqué, comme eût dit Gavarni! Il passe sa vie à fabriquer des animaux odieusement ridicules, affreux, épouvantables et à rédiger des Mémoires pour l’Institut. Ce faisant il croit naïvement marcher sur les traces d’Étienne et Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire ou du savant M. Dareste. Il me paraît d’ailleurs avoir tout juste la science d’un officier de santé, mais il est bel et bien docteur. C’est un confrère.
–Ne trouvez-vous pas, murmura M. de Reynière, d’un ton lent et bas, avec un accent qui surprit Vernier et qui lui fit plaisir comme un peu d’espoir, dites, ne trouvez-vous pas que cette jeune fille est étrangement belle?
–Non pas étrangement, mais extrêmement belle; je suis de votre avis, amiral. Elle ressemble à un de ces portraits aux yeux calmes et pensifs de J.-J. Henner, le peintre des honnêtes femmes!
–Oui, vraiment belle! répéta l’amiral qui ne détachait point ses regards de ce profil de jeune fille, de ce cou jeune et savoureux, de cette taille souple, virginale, attirante.
Ce sentiment de trouble douloureux à la fois et plein d’une volupté funèbre qu’avait éprouvé l’amant, le mari le ressentait à son tour. Pour lui, comme pour Robert, c’était Blanche qui était là, Blanche ressuscitée, Blanche rajeunie et purifiée.
–Tiens! tiens! tiens! pensait le docteur en suivant la direction des prunelles de M. de Reynière. Voilà qui est bizarre et qui serait plus souverain que mon bromure. Ah! nature, nature, tu es, à toi seule, une Faculté tout entière, nature, natura naturans!
Valentine, comme si elle eût ressenti magnétiquement l’impression des regards de Reynière, se retourna tout à coup et ses yeux rencontrèrent justement ceux de l’amiral.
Il tressaillit et ses paupières s’abaissèrent, tandis que les claires prunelles de cette en fant demeuraient levées vers lui, un peu étonnées.
–C’est l’amiral de Reynière, dit tout bas à sa cousine Henriette de Grandier.
Ce nom, pour Valentine, habituée à vivre loin du monde, n’évoquait aucun souvenir, mais au ton dont il était prononcé, la jeune fille devina qu’elle se trouvait en présence d’une individualité considérable. Valentine, sans s’inquiéter du titre, avait assez l’instinct de la véritable grandeur morale pour subir ce sentiment de respect, magnétique en quelque sorte, que Jean de Reynière imposait à ceux qui l’approchaient. Elle regardait l’amiral, tandis que le docteur Trézel, se penchant rapidement vers Mme de Grandier, demandait tout bas:
–N’est-ce point M. de Reynière?
–C’est lui!
Le petit homme se redressa aussitôt d’un seul coup, absolument mû comme par un ressort. Et se tournant du côté de l’amiral, il salua et resalua, commençant avec un léger bredouillement, causé par un flux de paroles, un compliment qui n’en finissait pas.
–J’ai eu l’honneur, amiral, de vous rencontrer chez M. Maréchal (de l’Institut), votre ami. et qui daigne s’intéresser à mes expériences. Ah! que je suis heureux, amiral, de me retrouver devant un homme de votre valeur, de votre renommée, de.
–Monsieur le docteur Urbain Trézel, interrompit Mme de Grandier en présentant le petit homme pour couper court à son bavardage. Elle ajouta ensuite, en prenant par la main Valentine, qui se leva:–Mademoiselle Trézel.
Très-pâle, la lèvre agitée par un frémissement qu’il s’efforcait de maîtriser, l’amiral s’inclina devant la jeune fille, et il y eut tant de simplicité gracieuse et de séduction modeste dans le geste de Valentine saluant le comte, que Reynière demeura un moment immobile devant elle, la regardant en silence, avec une sorte d’admiration et de respect.
Ce silence même, l’expression de ce regard, étaient faits pour rendre bientôt la situation de Valentine difficile. La jeune fille rougit légèrement et regarda son oncle comme pour lui demander, par un coup d’œil, de la tirer d’un embarras qui s’aggravait en se prolongeant. Mais Trézel n’avait pas l’air de se douter de cette muette prière, et l’œil ardent, il contemplait l’amiral avec la secrète pensée du postulant qui songe au protecteur: «–Voilà cependant un homme qui pourrait me donner un fameux coup d’épaule!»
Valentine ne savait plus d’ailleurs quelle contenance tenir, et il fallut que Mme de Grandier rompît le charme et ramenât l’amiral au sentiment de la réalité.
–Vous ne valsez plus, amiral, sans cela ma cousine eût été une danseuse idéale!
–Ah! fit Reynière, comme brusquement réveillé, mademoiselle est votre cousine?
–Elle est la petite cousine de Raoul, ce pauvre Raoul, dit Henriette en se tournant languissamment vers le portrait de M. de Grandier souriant toujours, les pieds dans les fleurs.
–Je vous fais compliment de votre parente, madame, dit l’amiral d’un accent profond.
–Félicitez-moi plutôt, monsieur, répondit Valentine, d’une amitié aussi bienveillante que celle de Mme de Grandier.
Cette fois, le cœur de Reynière se tordit comme pressé par quelque main invisible. C’était jusqu’à la voix de Blanche! En fermant les yeux et en écoutant, il eût pu croire la morte debout à ses côtés. Et même en cherchant des traits différents sur le visage de Mlle Trézel, c’était encore, c’était toujours Blanche qu’il retrouvait et qu’il revoyait, qui se dressait là, devant lui.
Peut-être y avait-il une expression de gravité précoce dans le regard de Valentine et qui contrastait avec le regard plus passionné de Blanche. Séduction plus prestigieuse encore et plus déchirante: ce n’était pas «l’adultère,» c’était «la jeune fille» que Jean de Reynière écoutait avec une sorte de ravissement plein d’angoisses. C’était Blanche, telle qu’il l’avait rencontrée et aimée. Ce n’était pas Mme de Reynière. C’était Mlle de Clarens, cette pureté vivante. Et si pourtant la trahison, la douleur, le crime, la mort, tout cela n’était qu’un horrible rêve! Si c’était vraiment Blanche! Si de la lettre maudite, des rouges souvenirs de la nuit du meurtre, de cette scène épouvantable de l’avenue Montaigne, rien n’existait, rien qu’un songe de malade! Si cela était vrai que l’amiral n’avait pas tué, et qu’il aimait et qu’il était aimé. Ah! quelle impression de salut, de fraîcheur, de pur réveil! La même pensée et le même rêve torturaient, à la même heure, l’amiral et Salviac.
La voix d’Albéric Réville venant tout à coup inviter Mlle Trézel pour la valse prochaine ramena brutalement le comte à la réalité farouche.
Il retomba du haut de sa vision comme dans un gouffre.
Valentine accepta le bras du jeune homme, et l’amiral, immobile, vit disparaître, dans un tournoiement d’étoffes, de soieries et de fleurs, cette enfant que ses yeux, pleins d’une fixité bizarre, n’avaient pas quittée depuis un moment.
Il lui sembla qu’on lui arrachait un peu de sa chair, qu’on lui volait une nouvelle fois sa Blanche adorée. Ce jeune homme qui entraînait sa valseuse, c’était– eût-on dit–celui qui, là, tout à l’heure, avait devant lui incliné un front brisé. Et pendant que la valse continuait, tendre, amoureuse, faisant défiler dans ses enlacements de mélodies comme des tournoiements de couples heureux aux regards perdus, aux lèvres soupirantes, il semblait à ce malheureux homme, dont la douleur mâle et fière se réveillait plus lancinante, que c’était le chœur de ses souvenirs, de ses espérances, de ses illusions, qui tournait, passait, repassait et s’envolait ironiquement au vent de l’infini.
L’amiral demeura assez longtemps ainsi, comme perdu dans cette contemplation, et le docteur Vernier, à qui rien n’échappait, se sentait quelque peu satisfait.
Il fredonnait machinalement, tout en suivant aussi du regard les valseurs, un accompagnement de fantaisie.
–Mais vous êtes bien gai, docteur? lui dit la belle Mme Gobert.
–Est-ce un reproche?
–Au contraire. Et pourtant, quand je vois un médecin sourire, je me dis: Bon Dieu! serions-nous menacés d’une épidémie?
–Oh! il n’est pas question de maladie. Je vous répondrai comme vous: Au contraire. Je viens de m’apercevoir qu’un malade que j’étais prêt à déclarer incurable peut parfaitement être guéri.
–A la bonne heure, fit Mme Gobert, vous acquittez quelques-uns de vos clients, vous!
La grosse dame avait, en riant, prononcé assez haut ce mot d’acquittement. Il arriva comme une balle au milieu de la rêverie de l’amiral, et Reynière, qui tressaillit, sortit de son immobilité en même temps que finissait la valse.
Valentine, souriante, un peu étourdie, sa poitrine se soulevant légèrement, les boucles noires de ses cheveux se collant à son front, revenait vers l’amiral, reconduite jusqu’au canapé par Albéric, son valseur.
–Je vous remercie, mademoiselle.
La jeune fille s’inclina, s’assit, et fut aussitôt rejointe par Urbain Trézel qui lui dit rapidement:
–Il se fait tard, très-tard, Et mes expériences?
–C’est juste, dit Valentine en se relevant.
Elle ressentait une espèce de trouble qui n’était ni sans charme ni sans inquiétude à voir que M. de Reynière ne la quittait décidément pas des yeux.
Lorsqu’elle passa devant lui, il la salua avec une expression de respect où il y avait comme une effusion instinctive, et elle lui rendit ce salut avec son regard loyal, tandis que le petit docteur répétait:
–Que je suis heureux, amiral, d’avoir pu… d’avoir eu l’honneur… la bonne fortune… Si jamais vous daigniez vous intéresser à mes essais de tératologie… un homme de votre science, de votre valeur!… Et si vous vouliez bien… un jour… avec M. Maréchal, visiter… en passant… mon humble laboratoire…
Mais au moment où l’amiral répondait par un sourire bienveillant, Valentine, comme si le ton suppliant de son oncle l’eût blessée, entraînait doucement le petit homme vers la porte du salon et disparut avec lui, laissant l’amiral sous l’impression d’une fin de rêve.
Elle partie, ce salon lui semblait désert, ces lumières lui paraissaient mornes: l’ombre était partout. L’illumination disparaissait. Il semblait à M. de Reynière qu’il retombait brusquement en pleine nuit.
–Je me retire, docteur, dit-il à Vernier au bout d’un moment; je suis un peu las.
–Pardieu! songeait le médecin, je gagerais bien qu’il serait resté si elle était encore là. Eh bien! répondit-il, je vous accompagne. Partons à l’anglaise.
Ils remontèrent dans le coupé du docteur qui déposa d’abord l’amiral rue de La Rochefoucauld, dans cette partie basse et quasi déserte qui donne dans la rue Saint-Lazare. M. de Reynière y habitait le rez-de-chaussée d’un hôtel assez vaste au fond d’un jardin.
Au moment où le comte descendait du coupé et tirait devant sa porte le bouton de cuivre du timbre:
–Eh! bien, amiral, fit le docteur Vernier, regrettez-vous votre soirée?
–Non, répondit Reynière d’un ton bizarre.
–Se fouetter le sang, aller, venir, cela vaut bien le bromure de potassium. Je vous condamne à deux cachets par jour et à une soirée en ville tous les deux jours.
–C’est beaucoup, fit l’amiral.
–Bah! quand le bromure n’a pas de goût et quand les soirées sont bien choisies!
Reynière ne répondit pas, mais il envoya de la main un salut au docteur, poussa la porte et entra.
–Allons! murmura le médecin en s’enfonçant dans son coupé, pendant que le cocher touchait ses chevaux et que la porte de l’hôtel se refermait lourdement sur l’amiral;–si je le sauve, j’aurai bien prouvé qu’il y a des revenants en ce monde, et cette enfant m’y aura vraisemblablement aidé. Mlle Trézel tient pourtant la guérison de ce héros dans sa petite main! Et il y a encore des gens qui refuseraient le diplôme de docteur aux femmes!
VI
LA MAISON VIDE
Table des matières
Depuis la terrible nuit où le sang avait coulé dans l’hôtel de l’avenue Montaigne, le logis coquet et élégant où Blanche de Reynière était, un soir, entrée frissonnante et peureuse dans sa robe de mariée, avait étrangement changé d’aspect. Le malheur semble marquer aussi, comme d’un coup d’ongle, les choses et les hommes. Certaines demeures semblent hantées et suent le crime.
A travers la grille dont les portes immobiles, pareilles à celles d’un tombeau abandonné, ne s’ouvraient plus, et que rongeait déjà et rougissait la rouille, la maison apparaissait attristée et funèbre, ses fenêtres closes comme des yeux morts aux paupières baissées. Il y avait, dans cette espèce de masque posé sur la façade du logis par ces persiennes éternellement tirées, quelque chose de farouche et de sépulcral. Les marques des contrevents, poussés jadis contre la muraille, lorsqu’on les ouvrait tout grands pour laisser entrer à flots le soleil, cette joie vivante, étaient encore visibles sur la pierre, des deux côtés de chaque fenêtre, en zébrures parallèles, régulières comme des raies d’insectes. Mais on sentait que nulle main, depuis longtemps, n’avait touché ce bois couvert d’une poussière où la pluie avait tracé des sillons, gouttes d’eau pareilles à des larmes sur une joue humaine.
Un verdâtre reflet, quelq ue chose comme des mousses indécises, contournait les appuis de pierre qui soutenaient, au centre du logis, un balcon de fer forgé, historié et d’un style exquis, dominant, du fond de la cour d’entrée, l’élégante avenue, et où bien souvent, par les soirs d’été jadis, on avait pu entrevoir, dans la demi-lumière d’une nuit pleine d’étoiles, deux formes humaines accoudées, l’amiral disant tout bas à l’oreille de Blanche: M’aimez-vous, mon enfant? M’aimes-tu, ma bien-aimée?
Maintenant, la moisissure envahissait le balcon désert. Entre les rinceaux de fer, plus d’une araignée avait tissé sa toile, et l’impondérable amas des poussières qui tombent sur les choses abandonnées comme l’herbe pousse sur les morts oubliés, emplissait les brindilles, se logeait dans les calices des fleurs forgées, s’incrustait dans les trous de la pierre et étendait sur la trace invisible des pas de ceux qui avaient posé là leurs pieds un manteau, linceul grisâtre chaque jour plus épais.
La maison vide, autrefois si charmante, attirait invinciblement les regards des passants. On voyait souvent quelque coupé s’arrêter devant, quelque couple furtif regarder curieusement à travers la grille, examiner rapidement ces toits d’ardoises, cette porte close, ce logis muet, cette cour déserte où l’herbe verdissait entre les pavés, ces arbres dont on apercevait, au delà du bâtiment, les plus hautes branches, et qui laissaient se détacher et tourbillonner leurs feuilles à chaque automne, sans qu’on balayât ce fumier amassé autour d’eux comme une chevelure tombée.
Parfois, poussés par le mystérieux attrait de l’inconnu, par le magnétisme effrayant de la mort, quelques gens avaient bien essayé de porter leurs investigations plus avant. Simple curiosité ou réel désir d’acheter l’hôtel, plus d’un avait tenté de dépasser le seuil du logis. Mais, après avoir tiré une sonnette qui rendait un tintement aussi douloureux que le signal du viatique promené dans la campagne, on se trouvait –la petite porte qui s’ouvrait à gauche de la grille immobile, une fois franchie–en présence d’un homme aux cheveux blancs, la barbe en collier, l’œil gris de fer, de petites boucles d’or aux oreilles, qui fumait sa pipe dans un pavillon d’entrée, et dont l’abord, tout à la fois cordial et triste, devenait bien vite implacable dès qu’on essayait de pousser plus loin la visite.
C’était Gauthier, qui veillait là aussi assidûment que pendant un quart de nuit, et qui ne laissait approcher personne. Ni supplications ni ruses, rien n’y faisait. Il avait, un jour, pris par la ceinture et tout simplement porté dehors, dans l’avenue, un Anglais qui, pour entrer, faisait reluire devant lui des louis ou des guinées.
Le vieux marin était comme le chien de garde de ce logis désert. Il vivait seul dans le pavillon, à deux pas de la maison vide. De l’hôtel où les coups de feu avaient retenti, il avait la clef, confiée par l’amiral; mais il ne pénétrait jamais dans ces salles pleines de nuit et de silence. L’amiral seul y entrait quelquefois et s’y enfermait comme dans un mausolée.
M. de Reynière avait congédié tous les serviteurs d’autrefois: cette misérable Antoinette, qui savait le secret de Blanche; François le portier, leur complice. Il ne voulait rien autour de lui qui lui rappelât le passé, excepté cette maison même où s’était jouée sa vie, accomplie sa destinée. Pour rien au monde il n’eût vendu la maison vide. C’était le tombeau de son amour. Il avait mis là Gauthier, le plus humble et le plus fidèle des amis de son existence entière. Puis, fuyant l’avenue Montaigne, où il venait comme retremper sa douleur, rouvrir sa blessure, s’enivrer d’amertume, mais où son cœur se fût rompu en y vivant longtemps, il avait choisi un endroit de Paris silencieux et à demi désert où, entre un valet de chambre et un cuisinier qui ne savaient rien de sa vie–ou du moins qu’il n’avait jamais vus avant de se réfugier dans le rez-de-chaussée de la rue de La Rochefoucauld –il laissait les jours s’écouler, triste et le regard voilé comme celui d’un malade, et n’ayant plus désormais d’autres joies–et quelles joies!–que ces pèlerinages, cruellement longs et déchirants, à la maison vide, mais peuplée de souvenirs.
Gauthier n’aimait pas trop ces visites de l’amiral à l’hôtel de l’avenue Montaigne. M. de Reynière en sortait plus pâle, les joues marbrées comme de traces de doigts, les yeux affreusement rougis, la gorge serrée et étouffant. Il semblait au marin que, sortant d’un sépulcre, c’était le spectre de l’amiral qui passait.
Mais il n’osait pas, le matelot, dire ce qu’il pensait à son amiral. Et puis il sentait bien qu’il y avait comme une consolation dans cette souffrance.
–Qui sait? Sans ça, il ne serait déjà plus là peut-être!
Et il songeait à ces compagnons de bord, épris de boissons mortelles et dont quelques gouttes, en brûlant leurs entrailles, prolongent pourtant l’existence.
–Ah! mille millions de tonnerres de chien! ajoutait le marin en se promenant dans les allées solitaires du jardin, quand je pense que c’est des femelles qui vous tordent comme un bout de fil un être trempé comme ça, c’est à se demander si on ne devrait pas les étouffer toutes petites. Tout de même, mon vieux Gauthier, hein? si on aurait jamais cru pareille chose d’une femme comme celle-là!
Il se parlait ainsi à lui-même, allant et venant, tout seul dans le morne logis, dans le jardin plus touffu, mais sauvage, envahi par les ronces. Le sable criait sous ses pas en été, ses talons s’imprimaient dans la neige en hiver, et Gauthier ne sortait pas plus de ce coin de terre que d’un bâtiment en pleine mer. On lui i apportait ses repas d’un cabaret voisin achalandé de cochers et de grooms.
–Je comprends, se disait le brave homme, si un autre que moi habitait ici, il semblerait à l’amiral qu’on souille cette espèce de cimetière. Mais moi. C’est comme qui dirait quelqu’un de la famille. Pauvre homme! ça prouve qu’il m’aime, voilà!
Et le vieux marin solitaire se redressait fièrement, –non devant ces témoins muets, les arbres, les murailles,–mais devant sa propre conscience, comme si M. de Reynière, après une belle manœuvre, eût félicité le brave gabier devint l’équipage.
Cet homme, qui avait quitté le service après la catastrophe pour suivre son amiral, se regardait toujours comme militairement soumis à la volonté de M. de Reynière: la maison vide, c’était son poste, et, ajoutait-il, un poste d’honneur.
Il ne regrettait qu’une chose. Lorsqu’il avait quitté la mer, il était question de le décorer. La croix! Il l’avait cent fois gagnée; d’autres l’avaient attachée à leur poitrine qui la méritaient moins que lui. Encore quelques mois, un an peut-être, et Gauthier pouvait, allait certainement porter le ruban rouge.
–Reste, lui avait dit l’amiral.
–Pour ça, mon amiral? Ni pour ça, ni pour rien!! Où vous irez, j’irai! Et puis, quoi! il y a des poignées de main–la vôtre–qui valent des décorations. D’ailleurs, ces choses-là, c’est pour les autres qu’on les porte. Ça aurait fait plaisir aux vieux, c’est sûr. Leur garçon n décoré, ah! dame! Mais ils ne sont plus là, les pau--j vres!… Alors, qu’est-ce que vous voulez que ça me dise? Bah! je me passerai de croix, et je vous aurai, mon amiral, et quand vous verrez votre vieux Gauthier, eh bien! vous croirez peut-être que nous sommes toujours comme autrefois, et vous serez peut-être un peu moins triste.
Le ferme dévouement de cet humble était, en effet, de ceux qui pouvaient réconcilier Reynière avec le sort. Quand le matelot parlait de voir son amiral «un peu moins triste», il savait bien d’ailleurs que c’était là souhaiter l’impossible. La douleur qui accablait M. de Reynière n’était pas de celles qui s’effacent. La blessure saignait toujours. Il y aurait toujours une plaie.
Gauthier avait, un soir d’hiver, en temps de neige, surpris l’amiral ouvrant la petite porte du jardin, du côté de la rue Jean-Goujon, entrant doucement par là, suivant l’allée qui menait à l’escalier extérieur donnant sur sa chambre, et,–très-pâle, ce jour-là,–M. de Reynière passant roide et comme mû par une volonté supérieure devant le marin, lui avait produit l’effet | d’un somnambule.
–Que diable fait-il là? se demandait Gauthier.
En suivant les pas de Reynière marqués sur la neige et en se rappelant certaines lignes rouges tracées en pointillé sur le plan du logis soumis autrefois au jury de la cour d’assises, Gauthier devina le secret de cette entrée presque furtive.
Ce qu’avait fait l’époux, c’était avec une précision effrayante la répétition même du chemin par lui suivi, la nuit du meurtre; c’était l’itinéraire tragique du mari outragé devenu justicier. Avec un âpre besoin de souffrance plus atroce et plus lancinante, M. de Reynière voulait se représenter cette épouvantable scène, revivre cette minute affreuse, se punir effroyablementroyablement par l’ombre même de la tuerie, et–qui sait?–il espérait peut-être que tiré brusquement d’un lugubre cauchemar, au moment où il allait pénétrer dans la chambre de Blanche, une voix lui crierait:
–Ce n’est qu’un rêve. Éveille-toi!
Cette fois, l’amiral s’éloigna du logis plus pâle que jamais.
Le pauvre Gauthier hochait la tête:
–Ce n’est pas sa femme seulement qu’il a tué, murmura-t-il, c’est lui, c’est son repos! Ah! pouvoir étrangler le scélérat qui a écrit la gredine de lettre.
Gauthier espérait pourtant, contre tout espoir, que le temps calmerai t cette souffrance. Et les longs mois écoulés n’avaient fait que la rendre plus terrible. Jadis les hirondelles nichaient sous le toit du logis. On apercevait encore, à l’angle droit de la maison, un gros nid gris et solide bâti par les oiseaux fugitifs. Mais Gauthier, un peu superstitieux comme bien des marins, avait remarqué que, depuis le meurtre, le pauvre nid, comme la maison, demeurait vide. Les hirondelles n’étaient pas revenues.
Un jour, au printemps, le matelot eut pourtant un espoir. Il ramassa, sur la table de son pavillon, une hirondelle à la première sortie du nid, et qui, fatiguée, lasse de voler, inhabile, était venue, à travers la fenêtre ouverte, tomber là où elle était entrée par hasard.
Gauthier prit, dans sa grosse main noueuse, le pauvre oiseau effaré. Il regarda un moment cette soyeuse tête nacrée, ce petit bec effilé, ces yeux peureux, ce ventre blanc qu’un souffle de terreur soulevait et qui donnait à la paume de sa main une chaleur douce.
–Est-ce que tu serais notre hôte? lui dit-il. Est-ce qu’il y aurait, là-haut, nichées comme aux années de de joie, des hirondelles que je n’aurais pas vues?
Il monta par les degrés d’une échelle, comme autrefois aux huniers, et regarda.
Le nid poudreux était vide. Point de duvet, couche des petits, tressée et étendue par la mère qui couve. Ce n’était rien qu’un nid déserté.
Gauthier ouvrit sa main et laissa partir la petite hirondelle reposée.
–Elle est tombée d’un nid voisin, se disait-il, et s’est trompée de route. Les oiseaux qui portent bonheur ne viennent plus dans la maison vide!
Pourtant, la seule présence de l’hirondelle entrée dans son logis avait suffi pour donner confiance au marin, et il pensait plus d’une fois superstitieusement à cette messagère de joie qui peut-être était venue lui dire: «Espère!»
–Ah! si, comme les arbres, les hommes aussi pouvaient rajeunir au printemps!
Gauthier s’était justement rappelé cette hirondelle de l’an dernier, en fumant sa pipe et en regardant toujours le nid sans hôtes, le lendemain du jour, où, chez Mme de Grandier, l’amiral avait rencontré Valentine Trézel. Si le matelot eût appris une telle rencontre et l’effet produit sur Reynière par la jeune fille, sans nul doute il se fût écrié:
–Tout est possible, et l’hirondelle avait raison!
Mais ne sachant rien, il contemplait le pauvre nid gris, poussiéreux, triste, abandonné, et il hochait la tête tout en jetant au grand air une bouffée de tabac.
Gauthier rentra ensuite dans son petit pavillon bien meublé et tapissé de petits trophées qu’il s’était composés lui-même avec deux sabres d’abordage, des pistolets, son chapeau de cuir, quelques idoles de bois et des ceintures rapportées du Cambodge. Il s’assit, ouvrit la fenêtre assez étroite et grillée qui donnait sur l’avenue Montaigne, et regarda machinalement devant lui, comme, à travers un sabord et par-dessus le dos d’un canon, il eût regardé la mer.
L’avenue Montaigne, à cette heure encore matinale, était à peu près déserte. On n’apercevait, entre les arbres aux bourgeons naissants, que des cochers en veste d’écurie et en chemise de flanelle qui, une toque écossaisse sur la tête, causaient en regardant filer quelque cavalier isolé dont ils discutaient la science, et des chevaux dont ils analysaient les mérites. Parfois une amazone, suivie d’un groom, apparaissait, se dirigeant vers la grande avenue des Champs-Elysées et passait au galop de sa monture. Des chevaux tenus par la bride et qu’on promenait sans selle, une couverture à carreaux sanglée sur eux, hennissaient comme s’ils eussent senti dans Pair les premières chaudes effluves. Le ciel était d’un bleu déjà profond et l’éveil des petits logis, des restaurants, des maisons de l’avenue, avait quelque chose de’ gai et de printanier qui rendait plus triste encore et plus morne l’aspect de cette grande demeure close et muette dans ce quartier de haute vie.
–Ce qu’il y a de bon dans leur Paris, songeait Gauthier, c’est qu’on peut y vivre à sa guise, y crever de bombance et même de faim, sans que les voisins s’inquiètent de vous! Comme tout ça va, vient, paraît et disparaît sans se soucier de ce que ça coudoie! Des crabes sur la plage, quoi! et tout prêts à se renfoncer dans leur coquille au premier appel du prochain!
Il eut cependant presque envie de sourire lui-même avec ironie de cette observation en voyant deux curieux–un homme et une femme–passer et repasser, avec une évidente préoccupation, devant la maison vide.
Gauthier, accoudé à sa fenêtre, se pencha vers la droite autant que le grillage le lui permettait, afin d’apercevoir encore ces deux personnages qui, maintenant, s’éloignaient.
Ils étaient très-élégants l’un et l’autre. La femme avait fait au marin l’effet d’être charmante: une toilette bleu foncé, du chapeau aux bottines; et, derrière une voilette noire tendue sur le visage, des yeux très-bleus et des cheveux très-blonds. L’homme qui la suivait–son mari sans doute–était grand, bien découplé, la moustache en croc et la barbiche bien fournie. Il portait un pardessus gris clair militairement serré à la taille.
Gauthier croyait qu’ils allaient disparaître et il fut tout maussade de les voir revenir sur leurs pas, du côté de la maison. Le marin devina qu’il allait se voir encore soumis à quelque inquisition indiscrète et, sa bouche se fronçant aussitôt d’un air de mauvaise humeur, il se mit à étudier de plus près, de ses yeux gris perçants et comme à travers ses sourcils en broussaille, ce jeune homme et cette jeune femme.
Il apercevait, à quelques pas de là, contre la chaussée, un coupé arrêté, le cocher tenant majestueusement son fouet, comme au port d’armes, la poignée sur sa cuisse droite.
–Ce doit être leur voiture, pensait le marin, tandis qu’avec lenteur ces deux inconnus–des importuns à coup sûr–venaient vers lui à petits pas.
Dans sa toilette bleu-marine, la jeune femme, mince, souple, son mantelet collant à son corsage et faisant ressortir l’élégance séduisante de sa taille, marchait droite, la tête fièrement tournée vers le jeune homme et les mains dans un manchon minuscule de martre zibeline. Gauthier apercevait le bout de ses bottines, apparaissant à chaque pas, régulièrement, comme si elle eût rhythmé sa marche, et chacun de ces mouvements collait en même temps la jupe sur les hanches et les jambes, fines et hautes.
A mesure qu’elle approchait, Gauthier la regardait, l’étudiait avec cette sorte de curiosité admirative et sévère, pourtant, qu’ont les pauvres gens de son espèce pour ces élégances à peine entrevues. Autant qu’il en pouvait juger sous le voile, le visage était charmant, et ces cheveux blonds donnaient un éclat singulier à des yeux d’un bleu sombre, pleins d’éclairs.
Mais il y avait, dans cette démarche lente, souple, séduisante, étudiée, quelque chose de douteux, de capiteux et de félin. Le nez, le bout du nez, rose comme le museau mignon d’une chatte, apparaissait sous la dentelle de la voilette.
L’œil perçant de Gauthier passa rapidement de cette femme à cet homme, et si elle lui parut exquise, il lui sembla redoutable. C’était un homme d’une trentaine d’années, d’un blond tirant sur le roux, l’air plutôt soldatesque que martial, d’une élégance correcte et affectée, le chapeau très-brillant, légèrement planté sur l’oreille, tenant de la main gauche un magnifique jonc à pomme d’écaille chiffrée en or, et de l’autre relevant volontiers ses moustaches, caressant son impériale, ou se donnant quelque peine pour faire apparaître ses manchettes éblouissantes. Ses mains étaient gantées de gants anglais, brodés de rouge, à larges boutons d’acier.
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