Kitabı oku: «Le Prince Zilah»

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Jules Claretie

Le Prince Zilah


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066306861

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

xxv

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

XXXI

XXXII

XXXIII

XXXIV

xxxv

I

Table des matières

–Pardon, monsieur, dit un passant, qu’est-ce que ce bateau, je vous prie?

Le curieux s’adressait à un petit homme brun qui, un carnet à la main, appuyé sur le parapet du quai des Tuileries, faisait courir sur le papier du calepin un porte-crayon d’or gros comme une fusée et contenant, réunis, un canif, une plume, des mines de plomb en réserve et un couteau à papier en ivoire:–tout l’attirail d’un reporter habitué aux expéditions du journalisme ambulant.

Quand il avait rempli, de son écriture cursive, un feuillet, le petit homme le déchirait en hâte et le tendait à un gamin en livrée bleu sombre dont les boutons d’argent portaient l’initiale du journal l’Actualité.

Il ne s’interrompit même pas pour répondre:

–Monsieur, c’est le prince Andras Zilah qui donne une fête à bord d’un bateau de la Compagnie!

–Une fête!… Et pourquoi?

–Parce qu’il se marie, monsieur!

–Le prince Andras!. Ah! dit le Parisien comme s’il connaissait parfaitement le nom, le prince Andras se marie!… Et qu’est-ce que le prince Andras Zil.

–Zilah!… C’est un Hongrois, monsieur!

Mais le reporter semblait pressé.

Il dit au groom en lui tendant encore une feuille de carnet:

–Attends-moi là un moment. Je descends à bord et je t’enverrai la fin de la liste des invités par un matelot. On pourra préparer l’article avec ça et composer d’avance. Je porterai la fin, ce soir, à l’imprimerie.

–Bien, monsieur Jacquemin!

–Et ne perds aucun feuillet…

–Oh! monsieur Jacquemin, je ne perds jamais rien, moi.

–On ne pourra peut-être pas très bien lire les noms. Tous exotiques. Mais je corrigerai sur l’épreuve.

–Alors, monsieur, demanda encore le passant acharné à tout savoir, ce sont presque tous des étrangers ou des étrangères qui descendent là, dans le bateau, par la passerelle?

–Oui, monsieur, oui, monsieur, oui, monsieur! répondit Jacquemin, visiblement agacé. Il y a, à Paris, beaucoup d’étrangers. beaucoup. et je les préfère encore aux provinciaux de Paris!

L’autre ne comprit pas, sourit, remercia et s’éloigna du parapet en disant à des gens qu’il rencontra:

–C’est une fête!. Le prince Andras, un Hongrois, qui se marie!. Le prince Andras Zilah! Une fête à bord! Des fiançailles en bateau, c’est très drôle!

D’autres curieux, accoudés, comme Jacquemin, au quai des Tuileries, regardaient le steamer dont le drapeau tricolore, à l’arrière, et les flammes rouges au haut des mâts flottaient hardiment avec des clapotements joyeux sous le vent frais du matin.

Il était là, prêt à partir, bateau de plaisance coquet comme un salon, ciré, décoré, fleuri, avec des tentures sur les banquettes et des touffes énormes d’azalées, des aspects de parterre ou de serre à bord d’un steamer. Il y avait, pour ces passants arrêtés et regardant la Seine, un attrait inattendu, quelque chose comme le piquant d’une énigme dans ce vapeur semi-pavoisé qui envoyait gaiement à la rive parisienne sa fumée blanche et dont les sifflements même, alertes et lestes, semblaient gais comme des fredons.

Des musiciens aux pantalons rouges, le corps serré dans une veste noire à brandebourgs sombres, leurs têtes cuivrées coiffées de chapeaux de feutre ronds, jouaient sur le bateau des airs bizarres, tandis que l’on voyait, pimpantes, amusées d’avance, presque toutes jolies dans leurs costumes d’été, des femmes descendre lestement des coupés ou des calèches faisant halte au point d’embarquement. Elles s’arrêtaient, se saluaient: «Eh! bonjour, chère!» échangeaient des shake-hands, puis, gaies, prestes, élégantes, descendaient lestement la rampe qui mène au fleuve, et s’engageaient, avec des coquetteries d’attitude et de savants retroussis de jupes laissant voir des pieds tout petits, sur la passerelle conduisant au steamer.

Et ce défilé de claires toilettes, de cavaliers tendant la main aux dames, de Parisiennes rieuses et hâtives, tandis que l’orchestre du bord jetait à l’air du fleuve les accents passionnés de ses czardas hongroises, ressemblait à quelque vision du peintre des fêtes galantes, à quelque embarquement pour Cythère rêvé par le maître du XVIIIe siècle et réalisé là, en plein Paris actuel, par la fantaisie de quelque artiste, d’un poète ou d’un grand seigneur, tout près du pont où ruisselait, comme une antithèse vivante, le réalisme des fiacres pleins, des omnibus complets et des passants essoufflés.

Le prince Andras Zilah invitait ses amis à un déjeuner de touristes, dans le plein air de Juillet et devant le panorama mouvant, charmeur, plein de surprises, des bords de la Seine.

Très répandu dans le monde parisien, où il se jetait éperdument avec de visibles envies de s’étourdir, comme un homme qui veut oublier, l’ancien combattant de l’indépendance hongroise, le fils du vieux prince Zilah Sandor qui, le dernier, avait, en1849, tenu droit l’étendard troué de sa patrie, venait de multiplier les invitations, appelant à lui ses quelques amis les plus chers, ceux de la solitude et des confidences intimes, et aussi la plupart de ces affections de hasard et de passage que donne inévitablement la vie de Paris. Relations multiples, sympathies de rencontre, faciles, légères, papillonnantes et qui s’envolent comme elles sont venues, dans un coup de vent ou dans un tour billon.

Le comte Yanski Varhély, le plus vieil ami, le plus solide et le plus dévoué de tous ceux qui entouraient le prince, savait fort bien, au reste, pourquoi cette fantaisie était venue à Andras. A quarante-quatre ans, le comte disait adieu à sa vie de garçon. Ce n’était pas une folie. Yanski voyait avec joie que cette antique race des Zilah, éternels serviteurs du patriotisme et du droit, n’allait point s’éteindre avec le prince Andras. La Hongrie, dont les destinées recommençaient, avait besoin des Zilah dans l’avenir comme elle en avait eu besoin dans le passé.

–Je ne trouve qu’un reproche à faire à ce mariage, disait Varhély: c’est qu’il aurait pu avoir lieu plus tôt.

On ne commande pas à son cœur d’aimer à heure fixe. Tout jeune, Andras Zilah n’avait guère chéri que sa patrie, et loin d’elle, dans l’amertume de l’exil, lassé bien vite des amours vulgaires, il était revenu à cette passion de sa jeunesse, ne vivant à Paris que des souvenirs de sa Hongrie. Il venait de laisser s’écouler les années après les années, sans songer à se bâtir un foyer, un nid de bonheur, discret et sûr. Un peu tard, mais le cœur chaud encore, l’esprit jeune, ardent, le corps solidifié plutôt qu’usé par la vie, le prince Andras se donnait du moins tout entier: l’âme avec le nom, celui-ci aussi grand que celle-là. Il épousait une femme adorée, choisie par lui, et romanesquement aimée, et il tenait à donner à cet adieu au passé, à ce salut à l’avenir, un entourage de poésie et de joie. Ceux de sa race, au temps jadis, avaient toujours déployé une originalité fastueuse, quasi orientale. On citait souvent les excentricités généreuses de l’aïeul du prince Andras, le vieux Magyar Zilah, répondant à ses intendants qui lui prouvaient, calcul en mains, que s’il affermait à une compagnie quelconque, anglaise ou allemande, la récolte de ses grains, blés et fourrages, il gagnerait par an une somme de six cent mille francs environ:

–Mais ces six cent mille livres, je les prélèverais donc sur le pain de nos laboureurs, fermiers, semeurs et glaneurs qui s’en nourrissent? Non, certes non, je ne reprendrai pas plus cet argent aux pauvres diables que le grain perdu aux oiseaux du ciel.

C’était ce grand-père d’Andras, le prince Zilah Férency qui, perdant sur une partie de cartes le prix de la journée de travail de deux cents maçons durant une année entière, employait ces hommes à la construction de châteaux qu’il brûlait ensuite, à la fin de l’an, pour se donner le plaisir de jouir de feux de joie sur des ruines pittoresques.

La fortune des Zilah pouvait alors aller de pair avec ces richesses presque fabuleuses, incalculables, des Ezterhazy et des Batthyanyi.

Le prince Paul d’Ezterhazy possédait à lui seul trois cent cinquante lieues carrées de territoire en Hongrie. Les Zichy, les Karolyi, les Szchényi, plus pauvres, n’en avaient que deux cents à cette heure où six cents familles seules étaient, en terre hongroise, propriétaires de deux mille cinq cents hectares, les lords de la grande Bretagne n’en possédant pas plus de deux mille en pays anglais. Le prince de Lichstentein nourrissait pendant huit jours l’empereur d’Autriche, son état-major et son armée, manœuvrant sur ses domaines. Le vieux Férency Zilah en eût fait autant, s’il n’eût toujours eu la haine profonde, vivace, militante de l’Autriche. Jamais, dans la famille du Magnat, on ne s’était soumis à l’Allemand, devenu le maître, pas plus qu’on ne s’était, jadis, incliné devant le Turc vainqueur.

De ses ancêtres, le prince Andras gardait donc la générosité superbe avec une fortune bien diminuée, aux trois quarts confisquée en1849, amoindrie par toutes sortes de pertes et de malheurs:–infidélités des prête-noms qui en conservaient les débris afin que l’Autriche ne dévorât point tout à la fois, sommes énormes dépensées pour la cause nationale, les émigrés hongrois, les compagnons proscrits. Zilah n’en restait pas moins fort riche et faisait à Paris, où depuis tant d’années il s’était fixé après de longs voyages, figure imposante.

Cette petite fête donnée pour quelques amis à bord d’un bateau parisien était peu de chose pour le descendant de ces Magyars magnifiques. Mais il y avait là cependant une coquetterie séduisante, et c’était plaisir pour le prince de voir accourir sur le pont, embaumé comme un jardin, ce monde aimable, amusant, frivole, élégant, qui était le sien, mais qu’il dominait de toute la hauteur de sa grande intelligence, de sa conscience et de ses convictions.

Monde mêlé et bizarre, de nationalités diverses, assemblage de personnalités exotiques, comme on n’en rencontre qu’à Paris dans certains milieux particuliers où le high-life touche à la bohème et la noblesse à l’aventure. Monde tapageur, apportant ses vices à nos folies, venant savourer l’arome et absorber le poison de Paris, y ajoutant les intoxications étrangères et formant, dans l’agglomérat immense de la vieille ville française, une sorte de syndicat particulier, de colonie bizarre, qui appartient à Paris et qui cependant n’a rien de Paris que ses excentricités, aime à en développer les verrues, mène l’existence à longues guides, remplit les petits journaux de ses grandes folies, se trouve et se retrouve partout où Paris s’éparpille, à Dieppe, à Trouville, à Vichy, à Cauterets, sur la plage d’Étretat, sous les orangers de Nice, autour des tables de jeu de Monaco, selon la saison, le moment et la mode.

C’était un peu de tout cela, qui riant, enchanté du voyage, poudré, pomponné, parfumé, se précipitait avec des rires, des envies nerveuses de s’amuser, de s’étourdir, sur le bateau frété par le prince.

Là-haut, son carnet à la main, le petit homme brun, la chevelure bouclée, l’œil vif et la barbe noire taillée en pointe, avec de fines moustaches retroussées, le reporter Jacquemin continuait à prendre, à mesure que les invités défilaient, la liste des hôtes; et, sur ses feuillets tombaient, tracés lestement, des noms imprimés cent fois par jour dans les chroniques parisiennes, les comptes rendus de steeple-chase ou de premières représentations, noms aux terminaisons slaves, latines ou saxonnes, noms italiens, espagnols, hongrois, américains, qui tous représentaient une fortune, une gloire, une puissance, parfois un scandale, un de ces scandales d’importation qui éclatent à Paris comme y éclosent les trichines des envois cosmopolites.

Et le reporter écrivait, écrivait encore, écrivait toujours, arrachant presque, pour les donner au groom de l’Actualité, les dernières pages de son carnet dans cette énumération rapide où figuraient des généraux yankees de la guerre de sécession, des princesses italiennes, des Américaines flirtant à travers le monde et presque le demi-monde, des ladies qui, rivales du prince Zilah en richesse, possédaient des comtés entiers, quelque part, en Angleterre; de grands seigneurs cubains compromis dans les dernières insurrections et condamnés à mort en Espagne; des hommes d’État péruviens, publicistes et chefs d’armée à la fois, maniant la langue, la plume et le revolver; une foule d’originaux, jusqu’à un Japonais, jeune homme élégant, vêtu à la dernière mode, un sombrero de feutre posé sur des cheveux plats, d’un noir d’encre, et qu’il ôtait et mettait à chaque instant sous son bras gauche,–comme un claque,–pour saluer plus librement, à la française, les deux pieds en équerre, talon contre talon, l’estomac rentré, la tête baissée jusqu’à mi-corps, et de petites inclinaisons saccadées accompagnant un correct renflement des épaules.

Tout ce monde exotique étourdissant un peu èt intriguant beaucoup les groupes de Parisiens arrêtés là-haut, pour regarder, franchissait la passerelle qui menait au bateau, puis, s’éparpillant sur le pont, lorgnait la rive, les maisons du quai ou écoutait les czardas que jouaient à l’arrière, hardiment, avec une sorte de bravade farouche, les musiciens hongrois sous le drapeau tricolore français marié aux trois couleurs de leur pays.

Les tziganes saluaient ainsi comme d’une fanfare l’embarquement des invités, et le clair soleil, sous le ciel bleu, enveloppait tout le bateau d’une grande auréole de gaieté, sa lumière ajoutant un flamboiement, une illumination de joie à cette fièvre heureuse et à ces folles explosions de rires.

II

Table des matières

Le prince Andras Zilah, debout sur-le pont du bateau, à l’endroit où la passerelle finissait, recevait ses invités avec une bonne grâce robuste, sans banalité.

Il avait sur les lèvres un mot aimable pour chacun de ces hôtes d’un jour qui montaient à bord, joyeux comme des chevreaux échappés et tout heureux de cette aventure, d’un déjeuner à bord d’un steamer, plaisir inédit qui faisait oublier à ces inassouvis et à ces curieuses les cabinets des cabarets à la mode et le convenu des réceptions mondaines de tous les jours.

–Ah! la bonne idée que vous avez eu là, prince, et bien inattendue, et bien parisienne. Tout à fait parisienne!

C’était à peu près le même remerciement qu’ils lui adressaient tous.

Lui souriait et répétait une phrase des chroniques de Jacquemin:

–Il n’y a plus de Parisiens que les étrangers!

On savait gré à ce visage aux traits presque sévères de bien vouloir sourire ainsi. Cette physionomie quelque peu hautaine et attristée, ce front large, pur, un peu dénudé déjà, front de penseur et d’homme d’étude plutôt que de soldat, avec les cheveux rejetés en arrière, des yeux profonds, au regard clair, la prunelle d’un bleu limpide, perçante, se fixant droit sur les hommes et les choses, ce nez régulièrement dessiné sur une barbe blonde qui grisonnait très légèrement aux joues et des deux côtés du menton, mais où les fils blanchis paraissaient seulement devenir plus blonds, cette figure pétrie de volonté, de vigueur résignée, brûlante d’ardeur contenue, cet être tout entier plaisait d’autant plus que, commandant le respect, il attirait invinciblement par une sympathie vive, celle de la force qui se fait séduisante, de la robustesse en qui l’on sent de la pitié.

Le nom du prince Andras Zilah,–ou, comme on disait à la hongroise, Zilah Andras,–n’eût pas été écrit en traits de sang dans l’histoire de son pays qu’on eût deviné le héros en lui, à la hardiesse de sa carrure, de son port de tête bravant la vie comme il avait défié les balles, au rayonnement, à la flamme étrange de son regard, absolument comme aux inflexions douces de sa voix habituée à commander, aux gestes caressants de sa main faite pour l’épée, on sentait l’homme bon sous l’homme brave, et, sous l’indomptable, l’attendri.

Quant ils avaient serré la main de leur hôte, les invités allaient saluer, comme la maîtresse du logis après le maître, une jeune femme à demi étendue, à l’avant du bateau, sur un fauteuil pliant, parmi des fleurs arrangées en massifs comme dans un parterre. C’était vers elle, vers cette créature exquise, brune, pâle, avec de grands yeux tristes et un beau sourire, que se portaient les hommages des nouveaux venus, s’inclinant devant la fiancée après avoir quitté le prince. Un gros homme, au type russe, les moustaches rudes, d’un gris roux, et le cou apoplectique, se tenait debout à côté d’elle, serré dans sa redingote comme dans une tunique militaire.

Parfois, se penchant à demi et frôlant, de la brosse de ses moustaches, l’oreille blanche de la jeune fille, il lui demandait:

–Êtes-vous heureuse, Marsa?

Marsa! Le nom hongrois de Marthe: Martsa.

Et Marsa répondait, le sourire perdu dans un soupir, dans une contemplation vague de l’infini:

–Oui, mon oncle. très heureuse!

Tout près de Marsa, une petite femme, encore fort jolie, quoique d’un certain âge,–l’âge des épaules et de l’embonpoint,–brune, avec un nez très fin, une petite bouche sensuelle, rouge comme les deux lobes charnus et colorés de ses oreilles, des cheveux noirs admirables, et qui, d’une petite main grasse, potelée, aux ongles roses, tenait devant ses yeux myopes un lorgnon à manche d’or, disait à un homme aux cheveux crépus, d’aspect assez farouche, avec un front volontaire, hérissé d’une toison blanche comme la laine d’une brebis, les narines larges d’un nez court, presque écrasé, s’ouvrant sur une grosse moustache:

–Eh bien! mon cher Varhély, je suis enchantée de l’idée du prince!… Je m’amuse beaucoup!. Je vais beaucoup m’amuser!… Savez-vous que c’est très galant l’invention de ce déjeuner au fil de l’eau?… Vous ne trouvez pas?. Voyons, égayez-vous un peu, Varhély!

–J’ai donc l’air attristé, baronne?

Yanski Varhély, l’ami du prince Andras, était pourtant très heureux, malgré son air un peu sombre. Physionomie slave, tête violente sur un cou de taureau enfoncé dans des épaules trapues, déjà vieux, mais d’une robustesse de chêne, vêtu tant bien que mal, sans façon mais sans vulgarité, il regardait tour à tour la petite femme qui lui parlait, et Marsa, si différentes, l’une de l’autre: la fiancée d’Andras, élancée comme un beau lys, la petite baronne Dinati ramassée et charnue comme un beau fruit.

Et elle lui plaisait décidément, cette Marsa Laszlo, contre laquelle, instinctivement, il avait eu des préventions lorsque Zilah lui avait parlé, pour la première fois, de l’épouser. Faire d’une Tzigane,–car elle était à demi Tzigane, Marsa, –une princesse Zilah semblait au comte Varhély une résolution un peu hardie. Il n’avait d’ailleurs jamais beaucoup compris les fantaisies de la passion, ce soldat retraité de l’héroïsme, et Andras lui semblait, en cela comme en toutes choses, un peu bien romanesque. Mais le prince était libre après tout, et un Zilah fait bien ce qu’il fait.

Puis, par la réflexion, le mariage de Zilah était devenu une joie pour Varhély. Il venait de le répéter encore tout à l’heure à l’oncle de la fiancée, le général Vogotzine.

La baronne Dinati avait donc grand tort de soupçonner chez le vieux Yanski Varhély une arrière-pensée.

Comment Varhély n’eût-il pas été enchanté, puisqu’il voyait Zilah rayonnant, fou de bonheur?

La taille de jeune homme vigoureux et souple du prince Andras se détachait, là bas, vers l’entrée du bateau, et Varhély regardait Zilah recevoir ses derniers invités.

On allait partir maintenant, lever l’ancre et longer les quais dans une fanfare.

Déjà Paul Jacquemin, jetant ses derniers feuillets au groom de l’Actualité, descendait allègrement la passerelle. Zilah ne le regarda guère, car il poussa un véritable cri de joie en voyant le reporter suivi d’un jeune homme que le prince n’attendait pas.

–Menko! Mon bon Michel! dit Andras en tendant les deux mains au nouveau venu qui s’avançait, très pâle. Eh! par quel hasard, mon cher enfant?

–J’ai appris à Londres que vous donniez cette fête. Les journaux de là-bas avaient annoncé votre mariage… Je n’ai pas voulu attendre plus longtemps… Je…

Il semblait, en parlant, hésiter un peu, comme mécontent, troublé, et tout à l’heure,–Zilah ne l’avait point remarqué,–il avait eu une brusque envie de remonter tout à coup sur le quai et de laisser le bateau s’éloigner sans y mettre le pied.

Michel Menko n’avait pourtant pas l’air d’un timide.

Maigre, mince, d’une élégance fière, ce Michel laissait trop aisément paraître sur son visage qu’un sang à fleur de peau devait colorer d’ordinaire et qui maintenant était presque blème, contracté et maladif, une inquiétude ou une tristesse. Homme du monde, à tournure de diplomate militaire, il cherchait instinctivement quelqu’un parmi les invités du prince, et son regard fouillait le pont du bateau avec une sorte de colère sourde.

Le prince Andras ne voyait qu’une chose dans l’apparition soudaine de Menko: le jeune homme qu’il aimait profondément et dont il était un peu le cousin, le seul parent qu’il eût au monde,– une de ses aïeules étant une comtesse Menko, –son cher Michel assisterait à son mariage. C’était une surprise aimable. Il croyait Menko malade à Londres. Menko reparaissait. La journée, décidément, était heureuse.

–Ah! quelle joie vous me faites, cher ami, disait-il d’un ton d’affection quasi paternelle.

Et chacune de ces démonstrations d’amitié semblait embarrasser un peu plus le jeune comte. Sous la correction mondaine, l’évidence d’un tempérament impérieux, troublé pourtant, apparaissait dans le moindre coup d’œil ou le moindre geste de cet homme de vingt-sept ou vingt-huit ans, le visage osseux, le front haut avec d’épais cheveux châtains rejetés comme d’un seul coup en arrière, découvrant les tempes et les oreilles, un profil régulier et mâle, des moustaches fines, la lèvre inférieure un peu dédaigneuse, à l’autrichienne. On devait facilement se figurer, en le voyant passer, ce beau garçon, élancé, fin et résistant comme de l’acier, ayant rejeté le frac du mondain et revêtu l’uniforme du hussard hongrois, le menton bien rasé, les deux pointes de la moustache relevées par un retroussis autour de l’index; on le voyait volontiers, par l’imagination, caracolant au Prater, le col militaire serrant et dégageant à la fois un beau cou blanc, gras et allongé pourtant, où, par derrière, les cheveux s’arrêtaient net formant une pointe sur la nuque blanche. L’œil gris de Menko, d’un ton inquiétant, à reflets bleus, qui faisait penser à une eau reflétant un orage, devenait triste à l’état immobile, et plein d’éclats menaçants dès qu’il se ranimait.

Le regard du jeune homme avait eu précisément cet éclat agressif en découvrant, là-bas, à l’avant, à demi cachée parmi les fleurs, Marsa assise; puis, brusquement, dans ses prunelles, une expression singulière de douleur ou d’angoisse succédait à ce jaillissement: une flamme, presque aussitôt éteinte qu’allumée et disparaissant au fond de cet œil gris, avec la rapidité d’une lueur d’étoile filante.

Il n’y eut plus chez Menko que l’attitude et l’expression correcte du gentleman lorsque le prince Zilah lui dit:

–Eh bien! Michel, allons saluer ma fiancée. Varhély est là aussi!

Zilah amena alors par la main Menko, très pâle, vers Marsa, et dit à la jeune fille:

–Ma joie est complète, vous voyez!

Elle, tandis que Michel Menko la saluait profondément, inclinait à peine sa tête brune avec une lenteur froide et ses grands yeux, sous l’ombre des sourcils, semblaient chercher les prunelles grises du jeune homme et ne les trouvaient pas.

Et devant Marsa, qui n’avait presque point bougé,–aussi blanche qu’un marbre,–Andras se tenait maintenant ayant rapproché Varhély de Michel et, chaque main appuyée sur l’épaule d’un de ces deux amis qui, pour lui, résumaient toute sa vie: Varhély, le passé, Michel Menko le rajeunissement et l’avenir:

–Ah! dit-il avec une joie attendrissante, si l’on n’avait point cette niaise superstition de croire qu’il ne faut pas crier son bonheur trop haut, comme je dirais que je suis heureux!…

Il ajouta:

–Bien heureux. Oui, le plus heureux des hommes!

Pendant que la petite baronne Dinati, la jolie femme brune qui trouvait tout à l’heure Varhély un peu triste, écoutait et disait fièrement à Paul Jacquemin, le reporter attitré de son salon:

–Ce bonheur-là, Jacquemin, c’est pourtant mon ouvrage. Sans moi, ces deux sauvages si charmants, si bien faits l’un pour l’autre, Marsa et Andras Zilah ne se seraient jamais rencontrés. A quoi tient le bonheur!

–A une carte d’invitation gravée par Stern, dit Jacquemin en riant. Mais vous m’en avez trop dit, baronne. Il faut tout me raconter. Tout. La jolie chronique à faire, pensez donc! Un Mariage chez la Baronne! Voyons, le roman. Vite, le roman !… Le roman ou la mort!

–Et vous ne croyez pas si bien dire, mon cher Jacquemin, c’est bien un roman. Et un roman romanesque qui plus est. Un roman qui ne ressemble pas à… (vous avez inventé le mot)… ces histoires brutalistes que vous aimez…

–Que j’aime beaucoup, baronne… Gomme la charcuterie: quand c’est bien salé!

–Eh! bien, le roman du comte Andras n’est pas salé du tout. Il est… comment dirai-je?… Il est épique, héroïque, romantique… tout ce que vous voudrez… Mais il est exact comme une assignation. Je vais vous le raconter.

–Bon à tirer à cinquante mille exemplaires! dit gaiement Jacquemin qui ouvrait ses oreilles et prenait des notes… mentalement.

III

Table des matières

Le prince Andras Zilah, comte transylvain et prince du Saint-Empire, était de ces hommes qui vouent leur existence à une seule idée, et, lorsqu’ils se sont donnés à un amour, ne se reprennent plus.

Né pour l’action, pour la lutte en plein soleil, chevaleresque et incessante, il avait d’abord sacrifié sa première jeunesse au combat pour la patrie. «Le Hongrois a été créé à cheval», dit un proverbe. Andras ne le fit point mentir. A quinze ans, en48, il était en selle, chargeant les téresses et les hussards croates, les manteaux rouges, les cavaliers ottcchans terribles avec leur peau bistrée sous leurs bonnets de fourrures noires et qui poussaient des cris sur leurs petits chevaux, en brandissant leurs grands fusils damasquinés, de forme turque.

Il semblait alors au jeune Andras qu’il assistait à un des combats du moyen âge, pendant une de ces révoltes contre les Osmanlis dont on lui avait tant parlé lorsqu’il était enfant.

–" Dans le vieux château aux tourelles peintes en rouge, selon la vieille mode, où il était né, où il avait grandi, sur le territoire de Pecz, Andras, comme tous ceux de sa famille et de son pays, avait été nourri des souvenirs des vieilles guerres. A quelques lieues du domaine paternel s’élevait le château de l’Ile, qu’au milieu du XVIe siècle Zringi avait défendu contre les Turcs, déployant un courage altier et un luxe inouï, forçant Soliman le Magnifique à laisser trente mille soldats autour de ces murailles et le sultan mourant avant même d’avoir pu dompter le Hongrois. Souvent, le père du jeune Andras, jetant l’enfant sur un cheval, partait, suivi de paysans cavaliers, pour Mohacz, où jadis les musulmans avaient écrasé les soldats du jeune roi Louis, mort avec les siens et tout ce qui en Hongrie pouvait tenir alors les armes. Il contait au petit pris de fièvre et qui le regardait à travers des larmes de rage, ces journées de deuil, ces lontains massacres que nul Hongrois n’a oubliés. Puis c’était le récit des grandes révoltes, des soulèvements patriotiques, des exploits de Botzkai, de Bethlen Gabor ou de Rakoczy, dont l’Hymne fier faisait battre le sang dans les veines du petit prince.

Une fois, à Bude, le père avait amené le fils à l’endroit où, en1795, des têtes de généraux hongrois, accusés de républicanisme, étaient tombées, et il lui avait dit, faisant mettre à l’enfant le front nu:

–Ce lieu s’appelle le Champ du Sang. Martinowiz a été décapité là pour sa foi. Souviens-toi que la vie de l’homme appartient à son devoir et non à son bonheur.

Et quand il rentrait dans les grandes salles austères du château, d’où les Turcs avaient autrefois chassé ses aïeux et d’où, à leur tour, secouant le joug des conquérants, ses ancêtres avaient chassé les Turcs, le petit prince Andras retrouvait comme des exemples encore vivants dans ces espèces de colosses aux costumes semi-orientaux, bardés de fer ou couverts de pourpre, qui le regardaient du fond de leurs cadres, peintures enfumées où des prunelles d’aigles, des moustaches longues, des hussards noirs contemporains de Sobieski, des magnats en robes fourrées, rouges ou vertes, avec des aigrettes au bonnet et des sabres recourbés, garnis de pierreries et d’émaux, attiraient et retenaient l’enfant silencieux, tandis que par la fenêtre entrait, chanté par quelque berger ou joué par les Tziganes errants, le refrain de la vieille ballade patriotique Czaty Demeter, dont l’origine se perd dans la brume des âges:

Souvenons-nous, oh! oui, souvenons-nous des aïeux! Magyars hardis et orgueilleux, lorsque vous quittiez le pays des Scythes, braves ancêtres, grands aïeux, vous ne vous doutiez pas que vous auriez des fils esclaves! Souvenons-nous, oh! oui, souvenons-nous des aïeux!

Andras s’en souvenait, et il savait par cœur leur histoire. Il connaissait l’héroïsme du prince Zilah Sandor tombant à Mohacz en1566à côté de sa femme Hanksa, partie avec lui en laissant au berceau son fils Janski, dont l’arrière petit-fils, Zilah Janos, à la place même où l’aïeul avait été frappé, devait, en1687, à la revanche de Mohacz prise à Mohacz même, sabrer les Turcs en criant: «Sandor et Hanksa, regardez-moi, votre sang vous venge!»

Il n’était pas un de ces hommes, dont les portraits suivaient l’enfant de leurs yeux noirs, qui n’eût une action d’éclat ou un sacrifice en son histoire. Tous avaient combattu pour la Hongrie, la plupart étaient morts pour elle. Un dicton répétait que le lit de mort des Zilah était la terre saignante. En offrant son nom et sa vie à Marie-Thérèse, un des princes Zilah avait dit fièrement à l’impératrice: «Vous demandez aux Hongrois de l’or: ils apportent du fer. L’or était pour nourrir vos courtisans, le fer sera pour sauver votre couronne. En avant!»

Ces aïeux terribles avaient, d’ailleurs, comme tous les magnats de Hongrie, le sentiment altier de leur noblesse et le culte d’une féodalité quasi patriarcale. Ils savaient protéger leurs paysans, traités en soldats, mourir à leur tête, combattre et se dévouer; mais la force leur semblait aussi la raison suprême, et ils ne demandaient guère qu’à leur épée de défendre leur droit. Seul, le prince Sandor, le père d’Andras, élevé par un précepteur français chassé de Paris par la Révolution, avait eu, le premier de tous les siens, la perception de l’avenir, d’une civilisation basée sur la justice et la loi, et non plus sur la toute-puissance du sabre. Cette éducation libre qu’il avait reçue, le prince Sandor la faisait donner à son fils. Les paysans qui détestaient l’orgueil des Magyars,–et les bourgeois des villes, commerçants pour la plupart, enviant les châteaux de ces magnats,–se sentirent bientôt attirés, séduits et comme enthousiasmés par cette transformation des vieux Zilah, qui marchaient à présent non seulement avec le monde nouveau, mais à sa tête. Nul homme, fût-il Georgei, soldat spartiate, fût-il l’illuminé Kossuth, n’était plus populaire en1849, au moment de la lutte contre l’Autriche, que le prince Sandor Zilah et son fils, beau jeune homme de seize ans, fort comme à vingt ans, et d’une élégance hardie dans le fier costume national.

Tout jeune, en effet, Àndras Zilah avait été de ces magnats qui, le kalpach en tête, l’attila national sur l’épaule et la main sur la garde de leur épée, s’étaient rendus à Vienne pour plaider auprès de l’empereur la cause de la Hongrie. On ne les avait pas écoutés. Un soir, les-négociations n’aboutissant pas, le comte Batthyanyi avait dit à Jellachich:

–Nous nous reverrons bientôt sur la Drave!

–Non, répondit le ban de Croatie, j’irai moi-même vous chercher sur le Danube!

C’était la guerre, et le prince Sandor allait, avec son fils, se battre hardiment, pour le vieux royaume de saint Étienne, contre les canons et les soldats de Jellachich.

Tout cela maintenant, ces années de sang et de batailles, étaient, pour le prince Andras, perdues dans la brume; mais souvent Yanski Varhély, le compagnon de ces rudes journées, le hardi cavalier qui, aux temps enfuis, avait si souvent bravé la large épée droite ou pallash des cuirassiers bohémiens du régiment d’Auersperg, lui rappelait le passé en hochant la tête, et en répétant ironiquement le refrain amer du lendemain de la défaite:

Dansez, dansez, ô filles des Hongrois!

Depuis longtemps vous n’avez pas dansé!

Oui, oui, la Hongrie est un lieu de plaisirs.

Ses meilleurs enfants sont morts fusillés ou pendus!

C’est maintenant, brunes filles de Hongrie;–c’est

maintenant que vous devez danser!

Et alors, à ce refrain lugubre évoquant les désastres, tout revivait aux yeux d’Andras Zilah, les journées de deuil et les journées de gloire, les exploits de Bem, les victoires de Dembiski, les drapeaux autrichiens pris à Gœdollœ, les assauts de Bude, la défense de Comorn, l’Autriche acculée et défaite implorant le secours de la Russie, la Hongrie accablée sous le nombre, résistant cependant à Paskiewich comme elle avait résisté à Haynau, en appelant à l’Europe et au monde au nom de l’éternel droit des gens qu’invoquent les vaincus mais que n’entendent jamais les nations où le lion déchire sa proie; et la patrie héroïque écrasée à Temeswar et les débris d’un peuple armé réfugiés dans Arad, et Klapka tenant encore dans l’île Comorn à l’heure où Georgei avait capitulé.

Puis les morts obscurs des camarades, les agonies au bord des fossés, au coin des bois, sur l’herbe ou la neige, les derniers soupirs désespérés des vaincus écrasés par le nombre.

Dansez, dansez, ô filles des Hongrois!

Tout ce passé sanglant, comme enveloppé d’un nuage rouge, mais glorieux avec ses traversées d’espoir et ses flambées de victoires, le prince le revivait avec le vieux Varhély, qui parfois avait encore une larme lui brûlant le coin de l’œil.

Ils revoyaient, l’un et l’autre, les derniers jours de Comorn, avec le Danube au pied des murs, et les feuilles des arbres tournoyant au vent de septembre, dispersées comme les Hongrois eux-mêmes, et les obus tombant sur les murailles, et les derniers jours du siège, et les années de morne tristesse et d’exil a travers le monde, les compagnons décimés, emprisonnés, conduits au gibet ou au poteau, le silence effrayant et la ruine s’abattant comme un linceul sur la Hongrie, les maisons désertes, les champs laissés en friches et les campagnes, hier fertiles, couvertes maintenant de ces chardons, épines moscovites qu’on ne connaissait pas en Hongrie avant l’année de massacre et dont les chevaux cosaques apportaient les graines attachées aux poils de leurs crinières et de leurs longues queues traînantes.

Chère Hongrie, dont les fils, dédaignant l’univers, disaient orgueilleusement: «N’avons-nous pas tout ce qu’il faut à l’homme? Le Banat qui nous donne le blé; la Tisza, le vin; la Montagne, le sel et l’or. Notre terre nous suffit!» et dont la terre maintenant, cette terre bénie, était couverte de potences et de cadavres!

IV

Table des matières

Entre tous ces souvenirs poignants, le prince Andras, malgré les années écoulées et l’âge qui était venu, en gardait un surtout, plus personnel et plus obstiné, tragique souvenir particulièrement lugubre.

C’était, dans les premiers jours du mois de janvier1849, l’ensevelissement de son père, Sandor Zilah, frappé d’une balle au front dans une rencontre avec les Croates.

Le prince Sandor avait pu murmurer quelques mots encore avant de mourir, serrer la main vaillante de son fils, répéter à ce héros de seize ans:

–«Souviens-toi!. Aime et défends la patrie!»

Puis, les Autrichiens étant tout près, il avait fallu enterrer le prince au fond d’un trou creusé dans la neige, au pied des sapins.

Des honveds de Hongrie, miliciens bourgeois, et les hussards de Varhély tenaient au bord du trou noir des torches de résine que le vent d’hiver secouait comme des panaches rouges. De grandes clartés sanglantes empourpraient la neige déjà tachée de flaques sombres. Debout près de la fosse, ses doigt crispés s’enfonçant dans les doigts de Yanski Varhély qui lui tenait la main, le jeune prince Andras regardait au fond de ce lit de terre, couché là dans son uniforme de hussard noir, pareil aux grands aïeux immobiles dans leurs cadres, le prince Sandor, livide, ses grandes moustaches blondes tombant sur sa bouche close, ses deux mains exangues croisées sur sa veste sombre à brandebourgs de soie et à boutons d’argent, la main droite enserrée encore dans la dragonne en cuir qui tenait le sabre et–au front, comme une étoile,–la marque ronde du morceau de plomb qui l’avait tué.

Au-dessus,–les branches inclinées des sapins aux troncs blanchis comme des spectres ressemblaient à des palmes d’où tombait une pluie de neige, pareille à des larmes figées.

Sous les vacillements des torches tordues par la bise, parfois le héros mort semblait encore bouger, et Andras avait des tentations folles de se précipiter dans cette fosse et d’en arracher le cadavre.

Il était orphelin maintenant, sa mère étant morte toute jeune, et seul, seul en ce monde, avec l’amitié solide de Varhély et le devoir pour la patrie.

–Je te vengerai, père, dit-il fermement au patriote, qui n’entendait plus.

Les hussards et les honveds s’étaient avancés alors, prêts à saluer d’une dernière salve le départ du prince, lorsque, tout à coup, se glissant entre les rangs des soldats–et, d’un mouvement fier, hardi comme une espérance, attaquant la marche héroïque de Rakoczy,–des Tziganes jetèrent à travers la nuit la Marseillaise hongroise, leur musique stridente donnant à cette scène de deuil quelque chose de mystérieux et apportant sa poésie mâle à ces funérailles.

Il courut aussitôt un frisson rapide et confiant dans ces rangs de soldats prêts à devenir des vengeurs.

Il éclatait, cet hymne de la nation, comme un chant de gloire sur la tombe du vaincu. L’âme du mort semblait parler par la voix de cette musique d’héroïsme rappelant à ces lutteurs harassés les grands jours des révoltes de la patrie, les vieux souvenirs des guerroiements contre le Turc, les charges épiques des cavaliers à travers la libre puszta, la vaste plaine hongroise.

Et pendant que, d’un mouvement bref, altier et saccadé à la fois, le chef des Tziganes marquait la mesure et que le czimbalom faisait jaillir ses notes déchirantes, il semblait à ces pauvres gens que cette musique de la Marche de Rakoczy faisait accourir tout un escadron fantastique de vengeurs, cavaliers à la pelisse flottante, la plume de héron au colback, et debout, sabre en mains, droits sur les étriers, frappant, frappant l’ennemi épouvanté et lui reprenant, pied à pied, la terre qu’il avait conquise. Il y avait dans cette Marche exaltée un bruit de fers de chevaux, d’acier de mors et d’armures, une trépidation de terrain sous le galop des cavaliers, un scintillement d’agrafes, un clapotement de pelisses dans le vent, une gaieté héroïque dans une hardiesse chevaleresque, et comme le cri de tout un peuple de cavaliers sonnant, ainsi qu’une fanfare, la charge de la délivrance.

Et le jeune prince, regardant son père mort, se rappelait maintenant combien de fois ces lèvres muettes qui l’avaient baisé au front lui avaient raconté jadis la légende de la csarda, cette légende, sorte d’histoire notée de la Hongrie, résumant tous les amers ressouvenirs de la conquête, alors que les belles filles brunes de Transylvanie dansaient, les larmes leur brûlant les joues, sous le fouet des Osmanlis. Froides, d’abord, comme immobiles, pareilles à des statues dont le regard et la lèvre relevée insulteraient silencieusement leurs possesseurs, elles restaient là, debout, sous l’œil et le commandement du Turc; puis, peu à peu, la morsure des fouets du maître tombant atrocement sur leurs épaules, déchirant leurs flancs et leurs joues, ces corps se tordaient dans des spasmes douloureux et révoltés; la chair tressaillait sous la corde comme les muscles du cheval sous l’éperon et, dans l’exaltation morbide d’une souffrance, une sorte de délire farouche s’emparait de ces êtres; les bras s’agitaient, les têtes aux cheveux dénoués se renversaient, et, les seins gonflés et tendus, ces captives laissant monter à leur bouche une sorte de mélopée plaintive et menaçante, dansaient, leur danse d’abord lente et morne devenant peu à peu active, trépidante et traversée de cris qui ressemblaient à des sanglots. Et la czarda hongroise, symbolisant ainsi la danse de ces martyres, gardait encore, gardera toujours le caractère des torsions sous le fouet d’autrefois et, lente d’abord, alanguie, puis bientôt éperonnée et agitée d’une hystérie tragique, elle s’interrompait aussi pour laisser traîner des accords mélancoliques, des notes lugubres, et tomber des accents chaudement plaintifs pareils aux gouttes de sang d’une blessure:–de la mortelle blessure du prince Sandor, couché là dans son uniforme de bataille.

Les Tziganes au teint bronzé, fantastiquement éclairés par les torches rouges, se dressaient ainsi près de la fosse, comme des démons de la revanche; et l’hymne galopait fiévreux, hardi, ardent, à travers les sapins chargés de neige, comme un ouragan de victoire.

C’était des musiciens errants que, la veille, tout près de là, dans un village, des Croates de Jellachich avaient cernés, menaçant de les fusiller, et que le prince Sandor avait brusquement dégagés à la tète de ses hussards. Ils venaient, avec leurs vieux airs nationaux, voix vivante de la patrie, payer leur dette au héros tombé.

Quand ils eurent fini, le vent d’hiver emportant les dernières notes de leur chant de guerre, les pistolets des hussards et les fusils des honveds jetèrent leur décharge dans le vent de la nuit. On fit pleuvoir sur le corps de Sandor Zilah la terre et la neige, et le prince Andras s’éloigna après avoir marqué d’une croix la place où reposait son père.

Comme il avait fait quelques pas, il aperçut, parmi les musiciens tziganes, une jeune fille, la seule femme de la tribu, qui pleurait avec des gémissements lugubres pareils à des échos des déserts d’Orient.

Alors il voulut savoir pourquoi cette enfant, éclairée si étrangement par la flamme résineuse, poussait ainsi des sanglots quand, lui, le fils, ne pleurait pas.

–C’est que le prince Zilah Sandor était un vaillant entre les vaillants, dit-elle, et qu’il est mort pour n’avoir pas voulu porter le talisman que je lui offrais.

Andras regarda la jeune fille.

–Quel talisman?

–Des cailloux des lacs du Tatra cousus dans un petit sac de cuir.

Andras savait quelle superstitieuse puissance les gens de Hongrie attachent à ces lacs profonds du Tatra, ces yeux de la mer, où, disent les vieux contes, l’escarboucle la plus belle du monde est enfermée, escarboucle qui brillerait comme le soleil si on la découvrait, et que gardent des crapauds ayant des diamants pour prunelles et des grains d’or pur dans leurs pattes.

Il se sentit plus attendri qu’étonné de cette superstition de la tzigane et de cette offre que, la veille, le prince Sandor avait refusée en souriant.

–Donnez-moi ce qui vous vouliez donner à mon père, dit-il. Je le garderai en souvenir de lui.

Un vif éclair joyeux avait passé, comme un trait de feu, dans les yeux de la Tzigane.

Elle tendit au jeune prince le petit sac de cuir dans lequel roulaient de minces cailloux ronds, pareils à des grains de maïs.

–Au moins, dit avec élan la jeune fille, il y aura un. Zilah que les balles des Croates épargneront pour le salut de notre Hongrie!

Andras détacha lentement de son épaule l’agrafe d’argent à semis d’opales qui maintenait sa pelisse fourrée, et la tendant à la bohémienne qui le regardait là avec des yeux pleins d’admiration, luisant sous la lumière rouge:

–Eh bien! dit-il, le jour où mon père sera vengé et où notre Hongrie sera libre, rapportez-moi ce bijou, et vous et les vôtres venez au château des Zilah. Je vous donnerai une vie de paix, en mémoire de cette nuit de deuil.

Au loin, déjà, vers les avant-postes on entendait retentir, comme des claquements de coups de fouet, de rapides fusillades.

Peut-être les Autrichiens, ayant aperçu les lueurs des torches, essayaient-ils une attaque de nuit.

–Éteignez les torches, dit Yanski Varhély.

Les bouts de résine crépitaient dans la neige où on les écrasait: la nuit noire, la sinistre nuit d’hiver, avec ses cris du vent dans les branches, tomba sur cette troupe d’hommes prêts à mourir comme était mort leur chef, et tout disparut–vision, fantômes–les Tziganes silencieux s’enfonçant dans la forêt sombre tandis que, çà et là, on entendait le bruit des baguettes des honveds rechargeant leurs fusils et y glissant des balles.

–Cette nuit de janvier était restée pour Andras comme un souvenir presque fantastique. Depuis il avait, à cette même place où le comte Sandor était couché, fait élever un mausolée de marbre où il était venu fléchir le genou et prier. Mais de toutes les heures de cette guerre romanesque, au cadre pittoresque et mâle, c’était cette heure navrante, cette scène farouche de l’ensevelissement de son père qui lui était demeurée la plus présente:–le tableau du guerrier couché dans la terre, la dragonne au poignet, restant là devant ses yeux, inoubliable en sa majesté funèbre.

V

Table des matières

Depuis, le prince, presque adolescent alors, avait promené longtemps sa mélancolie à travers cette Europe qui, sans se soucier des martyrs, venait de laisser égorger les vaincus.

Il lui avait fallu bien des années avant de s’habituer à cette idée qu’il n’avait plus de patrie. Il comptait d’ailleurs sur l’avenir. La destinée ne peut être à jamais implacable pour une nation. Il le répétait souvent à Yanski Varhély qui ne l’avait point quitté, vieux hussard fatigué, gentilhomme ruiné devenu professeur de latin et de mathématiques à Paris, et vivant auprès du prince du produit de ces leçons et aussi d’une petite épave qu’il avait pu arracher à la perte de ses biens.

–La Hongrie renaîtra, Yanski, la Hongrie est immortelle, répétait Andras.

–Oui, à une condition, répondait brusquement Varhély, c’est qu’elle comprendra que si elle a succombé, c’est qu’elle a commis des fautes. Toutes les défaites ont leurs genèses. Devant l’ennemi nous n’étions pas un! Trop de discussions, pas assez d’action! C’est mortel!

Le années apportaient, il est vrai, à la Hongrie des changements heureux. Elle redevenait libre, en somme; elle faisait, de par sa fermeté, la conquête de son autonomie propre, à côté de l’Autriche. L’esprit de Deak reprenait, par Andrassy, possession du pouvoir. Mais ni Andras ni Varhély ne retournaient au pays. Le prince était devenu, comme il le disait en souriant, «un Magyar de Paris». Il s’était habitué à cette vie intellectuelle, affinée, qui le consolait parfois, jadis, de l’éloignement de la terre natale.

–On s’acoquine facilement à Paris, disait-il, comme pour s’excuser..

Il n’avait plus les grands paysages aux lignes infinies qui encadraient les souvenirs de sa jeunesse, les champs de maïs, les steppes, piquées, çà et là, de roses sauvages, les pins des Karpathes avec leurs dentelures sombres, et tous ces bruits du soir qui avaient bercé son enfance: les clochettes des taureaux, mélancoliques et comme perdues, les claquements des grands fouets des czikos, les bergers à cheval, avec leurs vestes à la hussarde, traversant les plaines où poussaient les plantes du pays,–les cheveux de l’orpheline et le pain de l’âne–et ces horizons ponctués de puits aux grands bras immobiles se découpant à l’horizon sur des couchers de soleil d’or pur.

Mais ce Paris, avec ses séductions toujours inattendues, ses activités d’art et de science, son perpétuel renouveau d’inédit, avait fini par lui être comme un besoin, comme une existence –nouvelle, aussi précieuse, aussi aimée que la première. Le soldat était devenu un lettré, notant pour lui-même, non pour le public, tout ce qui le frappait dans ses observations et, dans ses lectures, ne prenant au surplus de Paris que le côté sérieux de la vie qu’on y mène; évidemment mêlé à tous les mondes, les connaissant tous, mais n’en estimant qu’un, celui des honnêtes gens, et laissant ainsi passer les années, sans se douter qu’elles fuyaient, se regardant un peu comme un homme en voyage et, tout à coup, se réveillant, un beau matin, presque vieux, en se demandant comment il avait vécu tout ce temps d’exil qui, malgré bien des souffrances morales, lui semblait n’avoir duré que peu de mois.

–Nous ressemblons, disait-il à Varhély, à ces émigrés qui ne défont même pas leurs malles, certains qu’ils sont de rentrer bientôt chez eux. Ils attendent. Et, en rencontrant, quelque jour, leur visage dans la glace, ils sont tout stupéfaits de se trouver des rides et des cheveux blancs.

N’ayant plus de foyer dans sa patrie, le prince Andras n’avait jamais songé à s’en construire un autre à l’étranger. Il louait le somptueux hôtel qu’il habitait, au haut des Champs-Elysées, alors que les maisons y étaient encore un peu isolées. La fashion et le mouvement ascensionnel de Paris vers l’Arc de Triomphe étaient venus le trouver là. Sa demeure était surtout ornée de beaux tableaux et de bons livres. Il y recevait parfois de rares amis, ses compagnons des temps d’épreuves, comme Varhély. On le trouvait généralement un peu sauvage, quoiqu’il aimât le monde et qu’il se montrât, durant l’hiver, partout où l’appelaient sa renommée et son rang. Mais il apportait, en réalité, dans ces relations, une certaine mélancolie et un sérieux qui contrastaient avec les banalités ordinaires des sourires et des propos de salons. L’été, il passait d’habitude deux mois au bord de la mer, à Sainte-Adresse, où Varhély bien souvent le venait rejoindre et, du haut de la terrasse aux tamaris verts de la villa du prince, les deux amis reprenaient leurs causeries éternelles en regardant le soleil s’enfoncer dans la mer.

Andras n’avait jamais songé à se marier. Il se sentait, tout d’abord, comme voué à une mort prochaine, épiant, au temps jadis, le moment de recommencer la lutte avec l’Autriche et de remonter à cheval. Son avenir, c’était, croyait-il alors, celui de son père: une balle au front et un fossé. Puis, sans y penser, il avait atteint et dépassé la quarantaine.

–Maintenant il est trop tard, disait-il gaiement. Le moment psychologique est déjà loin! Nous finirons, l’un et l’autre vieux garçons, mon bon Varhély, en jouant en tête à tète au jacquet, cette petite guerre des vieilles gens.

–Oui, moi, cela m’est permis. Je n’ai pas de nom bien fameux à faire durer. Mais les Zilah ne doivent pas finir avec vous. Il me faut quelque hardi petit hussard à qui j’apprenne à monter en selle et qui m’appelle aussi son vieux Yanski.

Alors le prince se mettait à sourire et parlait d’autre chose, ou bien encore, devenant grave, presque triste:

–J’ai bien peur qu’on ne puisse aimer deux choses à la fois; le cœur n’est pas élastique, croyez-le bien. J’avais pris notre pauvre Hongrie pour fiancée. Je suis à peu près veuf, voilà tout.

Avec la vie sévère et toute préoccupée de pensées hautes qu’il avait menée, Andras conservait cependant une sorte d’élasticité juvénile. Des hommes de trente ans gardaient moins que lui cette souplesse et cette grâce corporelles dont une espèce de virginité d’âme, de naïveté d’impressions survivant à la jeunesse même, décuplaient la puissance. Il est des êtres qui meurent enfants, comme ils ont vécu. L’âpreté même des existences les plus rudes ne leur peut enlever cette candeur souriante qui est comme le rayonnement d’eux-mêmes. Déçus, trompés, déchirés durement par la vie, ils conservent encore cette pulpe de fruit non touché des heures d’ignorance et d’éveil. Très mâles et héroïques, au besoin, devant le péril, ils sont, par nature, d’avance exposés, comme promis aux déchirements de la vie dont les trahisons et les déceptions les étonnent sans les corriger. Puisqu’il faut qu’avec le temps l’homme se brise ou se bronze, le héros en eux est de fer; mais, en revanche, l’homme serait broyé facilement par la main cruelle d’une femme ou la main étourdie d’un enfant.

Andras Zilah n’avait pas encore aimé profondément et comme un tel homme devait aimer. Des caprices plus ou moins passagers n’étaient pas faits pour étancher la soif de passion vraie qu’il y avait au fond de ce cœur. Mais, encore une fois, il ne le cherchait pas, cet amour. Il l’avait trouvé. Il adorait sa Hongrie comme il eût aimé une femme, et il gardait toujours, dans l’amer ressouvenir de la défaite, l’impression d’un amour écroulé ou d’une trahison saignante.

Yanski, tout compte fait, ne s’acharnait point à démontrer mathématiquement ou philosophiquement qu’il lui fallait, comme il disait, un élève hussard. On ne force pas les gens à se marier malgré eux, et le prince, après tout, était bien libre de laisser avec lui finir le nom des Zilah.

–Pour ce que vaut la vie en somme, maugréait le vieux Varhély, il n’est peut-être pas nécessaire de mettre au monde de pauvres petits êtres qui ne demandent pas à y venir.

Puis, s’interrompant dans son pessimisme, il lui semblait voir,–tel que jadis le prince Andras,–un Zilah jeune, beau, passant à cheval devant le front de ses hussards, et alors, l’ancien soldat faisant claquer sa langue contre son palais:

–Ah! Andras!. C’est pourtant dommage! disait-il.

Les décisions des hommes tiennent plus souvent au hasard qu’à leur volonté. Le prince Andras reçut, un jour, de la petite baronne Dinati, qu’il aimait beaucoup, et dont le mari, le patriote Orso Dinati, un des défenseurs de Venise au temps de Manin, avait été son ami intime, une invitation à dîner. La maison de la baronne était des plus curieuses; le reporter Jacquemin, qui y faisait la pluie et le beau temps, jugeant les vins, rédigeant les menus, eût ajouté: «des plus bizarres». La baronne y accueillait un peu tout le monde et tous les mondes. Elle se plaisait aux excentricités et les excentriques ne lui déplaisaient pas. Très honnête, très spirituelle et excellente, elle donnait des soirées où l’on représentait ses opéras et dont les chroniqueurs, qui venaient égratigner ses sorbets et boire son punch à la romaine, se moquaient dans leurs échos, avant même que le souper qu’elle leur avait fait servir fût digéré.

Le prince aimait beaucoup la baronne, et d’une espèce d’affection de frère aîné. Il lui pardonnait ses petits enfantillages et même ses petits ridicules pour ses grandes qualités.

–Mon cher prince, lui disait-elle un jour, savez-vous que je me jetterais au feu pour vous?

–J’en suis certain, mais vous n’y auriez pas grand mérite.

–Et pourquoi, je vous prie?

–Parce que vous ne courez pas le risque de vous brûler. Il faut bien qu’il en soit ainsi, puisque vous recevez chez vous un tas de gens parfois suspects, et que personne ne vous a jamais soupçonnée vous-même. Vous êtes une petite salamandre, la plus jolie salamandre que j’aie rencontrée. Vous vivez dans le feu, et vous n’avez ni à votre visage ni à votre réputation la plus petite brûlure.

–Ainsi vous trouvez mes invités?.

–Charmants. Seulement il y en a de deux sortes: ceux que j’estime et qui ne m’amusent pas. fréquemment, et ceux qui m’amusent et que je n’estime pas toujours.

–Alors vous ne viendrez plus rue Murillo?

–Si fait!. Pour vous!

Et c’était en effet pour elle que le prince allait, et même avec plaisir, chez la baronne Dinati, où les mélancolies de son caractère se heurtaient à tant de folies, de sottises mondaines et d’extravagances exotiques. La baronne avait comme un secret pour choisir les hôtes improbables:– Péruviens extraordinaires, anciens dictateurs devenus courtiers d’assurances ou généraux transformés en représentants de commerce pour les liqueurs des Iles; chefs cubains à demi fusillés par les Espagnols; Crétois exilés par les Turcs; grands personnages de Constantinople échappés au cordon de soie du sultan et promenant noblement leurs fez rouges à Paris, où l’Opéra leur permettait de continuer leurs habitudes de polygamie; Américains, dont les mines d’or ou de pétrole faisaient des billionnaires pendant tout un hiver, et, se tarissant, des affamés durant tout un été; hommes politiques au pinacle; réformateurs en disponibilité; compositeurs inédits; poètes incompris, peintres de l’avenir;–bref la plupart des invités du prince sur le bateau, la baronne Dinati ayant plaidé pour ses amis et leur ayant obtenu des cartes d’invitation Une sorte de ragoût de véritables gloires et de renommées hasardeuses, de gens en vue et de gens à ne pas voir, le tout s’agitant et tourbillonnant avec un véritable besoin de s’étourdir, tout un monde bruyant, amusant, sorte de bohème cosmopolite, élégante, et cela papillonnant dans l’encadrement coquet de l’hôtel de la rue Murillo, le plus agréablement meublé du Parc Monceau. Le prince Andras se rappelait y avoir dîné entre le chef d’état-major de l’armée de Garibaldi et le nonce du-pape.

Là petite baronne, certain soir, avait très vivement insisté pour que le prince ne refusât pas son invitation nouvelle.

–Je vous ménage une surprise, disait-elle. J’ai à dîner.

–Qui cela? Le mikado? Le Shah de Perse?

–Mieux que le mikado. Une charmante jeune fille qui vous admire profondément, car elle sait par cœur toute l’histoire de vos batailles de49. Elle a lu Georgei, Klapka, et elle est si profondément Hongroise de cœur, d’âme et de race qu’on l’appelle tout uniment la Tzigane.

–La Tzigane?

Il y avait pour le prince Andras tout un monde étincelant de souvenirs dans ce simple mot qui résonnait comme des cymbales. Tous les refrains de la patrie chantaient dans ce nom du pays. Huzzad czigany! L’en-avant de ces musiciens errants de la puszta avait pour lui quelque chose de ces chers accents des cloches lointaines du pays natal.

–Ah! vraiment oui, fit-il; voilà, ma chère voisine, une charmante surprise! Je ne vous demande pas si votre Tzigane est jolie: elles sont toutes adorables, les Tziganes de mon pays!

Le prince ne croyait pas avoir si bien dit.

Cette Tzigane,–c’était Marsa à qui la baronne l’invita à offrir le bras pour passer dans la salle à manger, Marsa toute pâle dans une de ces toilettes sombres qu’elle semblait affectionner, Marsa Laszlo, dont le teint mat, les grands yeux arabes, la chevelure puissante incarnaient, pour Andras, dans un type supérieur, admirable et fier, plus affiné et plus élégant encore, la beauté ardente, souple et nerveuse des jolies filles de sa patrie.

Il fut surpris et étrangement séduit, attiré par le mélange un peu disparate d’un extrême parisianisme et d’une sorte de sauvagerie hautaine qu’il rencontrait chez cette Marsa. Tout à l’heure il avait remarqué combien elle demeurait silencieuse, presque roide, hautaine, dans le fauteuil où elle était assise. Maintenant ce même visage glacé s’animait étrangement, brusquement. éclairé par une joie émue, et ses yeux étaient comme traversés d’une flamme heureuse en se fixant sur les prunelles bleues d’Andras.

Pendant tout-le repas, d’ailleurs, le reste de la salle à manger avait complètement disparu pour le prince. Il ne voyait que cette jolie fille. Les bougies des candélabres, les éclairs des glaces, n’étaient là que pour former une auréole étincelante à ce beau front pâle.

–Savez-vous, prince, lui disait Marsa doucement, d’une chaude voix de contralto qui enveloppait comme une caresse, savez-vous que vous êtes, parmi tous ceux qui ont combattu pour notre pays, une des admirations de ma vie?

Il essayait de sourire, lui citant des noms plus illustres.

–Non, non, répondait-elle, ce ne sont pas ceux-là que j’aime, c’est le vôtre. Je vous dirai tout à l’heure pourquoi.

Et elle continuait, en lui racontant avec une émotion qui faisait vibrer sa voix tout ce que le prince Zilah Sandor et son fils avaient tenté, plus de vingt ans auparavant, pour la liberté de la Hongrie. Elle avait présente encore, et comme saignante, toute cette histoire. Son âge lui eût permis d’avoir assisté à ces batailles qu’elle ne les eût pas racontées avec plus de fièvre.

–Je sais parfaitement comment, à la tête de vos hussards, vous avez enlevé aux soldats de Jellachich le premier étendard arraché par les Hongrois aux combattants de l’Autriche. Voulez-vous que je vous dise exactement la date?. et le jour?. C’était un jeudi!

Toute cette histoire ignorée, oubliée, perdue dans la fumée de guerres plus récentes, cette étrange fille, au regard noir, la savait ainsi, journée par journée; et là, dans cette salle à manger de Paris, au milieu de tout ce monde, de ces causeries où le mot de la veille, la nouvelle scandaleuse, le propos aiguisé, les jugements sur l’opérette nouvelle, sautaient par-dessus la table comme le volant sur les raquettes, Andras, volontairement isolé, revoyait, vivant et fier, tout son passé héroïque se dresser devant lui, dans une résurrection de féerie.

–Mais comment me connaissez-vous si bien? demandait-il en envelopant à son tour Marsa Laszlo de son beau regard clair. Votre père était-il de mes soldats?

–Mon père était Russe, dit brusquement Marsa, dont la voix devint tout à coup très sèche et brutalement coupante.

–Russe?

–Oui, Russe, dit-elle encore en appuyant avec une sorte de colère. Ma mère seule était Tzigane, et la beauté de ma mère a été un butin pour ceux qui ont écrasé vos soldats.

Elle ne pouvait guère, dans le brouhaha des causeries qui montaient et se faisaient plus bruyantes avec le dessert, lui dire tout ce que sa vie jusque-là contenait de douleurs; et pourtant, lui, devinant il ne savait quel drame dans l’existence de cette jeune fille, la pressait, la priait au moins par le ton même de la voix, la suppliait presque de parler, et s’arrêtait juste à la limite où la sympathie pouvait se changer en indiscrétion.

–Je vous demande pardon, dit-il, comme elle se taisait, fronçant ses sourcils épais sur ses yeux devenus durs. Je n’ai de raison de vous connaître que parce que vous me connaissez si bien moi-même.

–Oh! vous!… fit-elle, le sourire triste, votre vie est de l’histoire, la mienne est du drame, et du drame caché!… Voilà la différence!

–Je n’insiste pas, dit Andras.

–Oh! je vous conterai volontiers toute ma vie, si l’existence d’une inutile comme moi peut vous intéresser; mais ici, dans le fracas de cette fin de repas. non!

Elle ajouta sur un autre ton:

–Il ne faut pas mêler les larmes avec le Champagne. Tout à l’heure. Tout à l’heure.

Elle essayait visiblement de paraître gaie, de ressembler à quelques-unes de ces jolies femmes qui étaient là et que le prince Andras trouvait parfaitement insignifiantes, malgré leur beauté. Elle ne parvenait pas à chasser ce nuage de tristesse dont le reflet donnait d’ailleurs un charme à son beau visage mat, sévère et pur. Et le prince entendait encore cette voix devenue âpre disant d’un ton bref, presque révolté:

–Oui, Russe!… Mon père était Russe!

VI

Table des matières

Andras se sentait gagné peu à peu par un trouble doux, une chaleur qui glissait en lui comme un cordial. Cette sorte de mystère dont s’enveloppait Marsa, l’éclair de colère qu’elle avait eu en parlant de ce Russe qui était son père, tout attirait le prince vers elle, et il éprouvait un sentiment délicieusement inquiet, comme si le secret de l’existence de cette femme eût importé maintenant à sa vie.

Elle ne voulut pas d’ailleurs lui faire croire qu’elle tenait à garder ce secret. Dès cette première entrevue, pendant les causeries multiples qui suivirent le repas,–et l’exhibition, toujours fort longue chez la baronne, des musiciens extraordinaires, aux cheveux de brenns gaulois,– Marsa, se livrant avec une sorte de joie à celui qu’elle regardait comme un de ses héros, dit au prince Andras toutes les souffrances de sa vie.

Elle lui racontait l’assaut donné par les soldats de Paskiewich au petit village hongrois où son aïeul et son père; quittant leurs violons et leur czimbalom, avaient fait, contre les Russes, le coup de feu dans les rangs des honveds. Combat ou plutôt tuerie dans l’unique rue du bourg. Un des derniers massacres de la campagne. Les Russes avaient tout détruit, fusillant les hommes prisonniers, brûlant les pauvres maisons basses. Il y avait des femmes parmi les Hongrois et les Tziganes. Elles avaient ramassé et chargé les fusils des blessés, soigné les mourants, vengé les morts. Beaucoup furent tuées. L’une d’elles, la plus jeune, la plus jolie, –une Bohémienne,–avait été tout simplement emmenée par l’officier russe, et, à la paix, conduite par lui en Russie, comme du bétail.

C’était Tisza Laszlo, la mère de Marsa. Cet officier, grand seigneur russe, joli garçon, extrêmement riche, l’aimait vraiment, avec passion, comme un fou. En faisant d’elle sa maîtresse, là-bas, odieusement, par contrainte, comme il l’eût mise à la torture dans son château des environs de Moscou, il lui obéissait pourtant comme un esclave, essayant de se faire pardonner la brutalité de cet amour qu’il lui imposait, la gardant à demi captive et pourtant l’implorant, lui offrant, comme expiation, non seulement sa fortune, mais son nom, ce titre de prince dont les Tchéréteff, ses aïeux, étaient si tiers, et que la fille des Tziganes errants refusait avec une haine mêlée de dégoût. Princesse? Elle, la bohémienne! Princesse russe? Ce titre lui eût paru comme un nouveau stigmate, plus abhorré encore. Il suppliait; elle méprisait. Existence bizarre, tragique tête-à-tête de ces deux êtres perdus dans l’immense château d’où la Tisza apercevait les coupoles vertes ou dorées de Moscou, la ville superbe où elle ne voulait jamais, jamais mettre le pied, préférant son refuge, ce palais triste comme un cachot, sa chambre dont elle avait fait sa tanière. Seule au monde, survivant à tous ceux de sa tribu massacrée là-bas, pour elle les Russes étaient les bourreaux des siens, les assassins de ces libres musiciens aux profils d’aigle qu’elle suivait, jouant les czardas, à travers les villages.

Ce prince Tchéréteff, noble, beau, généreux, charmant, qui l’aimait, qui tremblait devant elle après l’avoir emportée comme la brebis arrachée au troupeau, elle le revoyait toujours, l’épée au poing, entrant dans le village hongrois incendié, le visage rougi par les flammes comme les baïonnettes de ses soldats étaient rouges de sang. Elle le haïssait, ce grand jeune homme élégant, à moustaches blondes, la casquette d’uniforme coquettement posée sur le front, la taille si bien prise dans son ceinturon, la tunique collante, les mains de blanc gantées. C’était, pour la Tzigane prisonnière, le conquérant vainqueur et le meurtrier.

Et pourtant de lui elle avait une fille. Farouche, elle s’était bien défendue, avec des cris detigresse, et, épuisée, elle avait voulu ensuite mourir, mourir de faim, puisque, enfermée, elle ne pouvait se jeter sur une arme ou se lancer à l’eau. Mais, soit faiblesse, soit pressentiment d’un dédoublement de son être, elle avait vécu, et bientôt c’était pour sa fille qu’elle se résignait à vivre. Cette enfant qui naissait, c’était tout pour la Tisza. Martsa trait pour trait lui ressemblait, et–chose étrange! les filles ressemblant plus souvent au père,– n’avait rien du Tchéréteff, rien du Russe; au contraire, elle était toute Tzigane, Tzigane par la couleur bistrée de sa peau, Tzigane par le velours de ses yeux, par sa longue chevelure noire ondulée, à reflets étrangement bronzés, dans laquelle, avec des frissons de volupté, la mère enfonçait ses doigts maigres.

Sa beauté fière, dévorée par la douleur lente, la Tisza la retrouvait dans cette enfant, vraie fille de Hongrie comme elle, et à qui, Marsa grandissant, elle apprenait les légendes, les souvenirs, les chansons, les héroïsmes, les martyres de la Hongrie, faisant apparaître devant l’enfant la grande plaine herbeuse, la libre puszta, peuplée d’hommes au fier langage dans lequel le mot honneur revient toujours.

Marsa avait vécu ainsi dans le château moscovite, n’aimant que sa mère au monde et regardant avec effroi cette sorte d’étranger blond qui la prenait parfois sur ses genoux et la contemplait avec des yeux tristes. Elle se sentait comme en présence d’un ennemi devant cet homme qui était son père. La Tisza ne sortant jamais, Marsa quittait rarement le château. Elle avait hâte, lorsqu’elle allait à Moscou, de retourner auprès de sa mère. Les gaietés mêmes de cette ville bruissante lui serraient le cœur. Elle se souvenait toujours des récits de guerre de la Tzigane. Peut-être y avait-il, parmi ces passants, ces mougicks qui riaient ou saluaient les saintes icones, oui, peut-être y avait-il des misérables qui avaient fusillé son aïeul, le vieux Mihal.

La Tzigane entretenait ainsi, avec une sorte de passion, l’amour de la lointaine patrie, la haine profonde du maître dans l’esprit ardent de sa fille. Un proverbe serbe dit que, dès qu’une Valaque est entrée, toute la maison devient valaque. La Tisza ne voulait pas que la maison devînt tzigane, mais que, du moins, jusqu’aux ongles, la créature sortie de ses flancs fût et demeurât tzigane.

Les serviteurs du prince Tchéréteff n’appelaient jamais la maîtresse que la Tzigane. Ce fut le nom que voulut porter Marsa. Il lui faisait l’effet d’un titre.

Et les années passaient sans que la Tzigane pardonnât au prince, et sans que Marsa eût encore appelé le Russe: mon père.

Au nom de leur enfant, le prince demanda, un jour, solennellement à Tisza Laszlo d’accepter de devenir sa femme. Il était orphelin depuis longtemps, libre de sa destinée.

La mère refusa.

–Et notre fille? dit le prince.

–Ma fille?. Elle portera le nom de sa mère. Ce n’est pas du moins un nom russe.

Il s’avoua vaincu.

Marsa grandissant, le séjour de Moscou déplaisait au prince. Il faisait élever sa fille comme si elle eût dû devenir tzarine. Professeurs de musique, de chant, institutrice française et anglaise, professeur d’allemand, professeur de dessin, il appelait au château tout un clan enseignant, et avec la prodigieuse facilité d’assimilation de ceux de sa race, la jeune fille apprenait tout, aimant le savoir pour l’oubli qu’il donne, attirée par l’inconnu, la nouveauté, l’inédit, l’histoire, mais cependant toujours profondément secouée par les souvenirs de ce pays inconnu qui était celui des siens, et le sien même, la patrie de son cœur et de son âme: la Hongrie. Elle en connaissait, par sa mère, tous les héros, Klapka, Georgei, Dembinski, Bem, le vainqueur de Bude, Kossuth, le rêveur d’une sorte de liberté féodale, et ces chevaleresques princes Zilah, le père et le fils, le martyr tombé et le héros vivant.

Le prince Tchéréteff, très Français d’éducation et de sentiment, voulut faire connaître la France à cette enfant qui ne portait pas son nom, mais qu’il adorait. La France exerçait aussi un pres tige considérable sur l’imagination de Marsa. Elle partit joyeuse pour Paris, et la Tzigane, sa mère, la suivit, comme une prisonnière qu’on délivre. Quitter la terre russe lui était déjà comme une consolation. Qui sait? Elle reverrait peut-être un jour la patrie.

La Tisza, en effet, respira plus à l’aise en France, répétant cependant, comme un refrain lugubre, le proverbe de son pays: Hors de la Hongrie, la vie n’est point la vie. Le prince avait acheté, à Maisons-Laffitte, une maison entourée d’un jardin immense, dans le Parc, à quelques mètres de la forêt de Saint-Germain. Une large grille, en forme de porte d’isba, ouvrait sur un vaste parterre et, là devant, à travers les branches des arbres, au bout des pelouses et des épais massifs on apercevait les murs blancs de la villa au fronton de laquelle apparaissait, encastrée et se détachant sur un fond d’or byzantin, une sainte icone, la figure maigre d’un Christ roux et émacié.

Et, comme autrefois à Moscou, la Tisza et le prince Tchéréteff vivaient là, face à face, dans une sorte d’isolement luxueux mais farouche, la Tzigane, acharnée à son ressentiment, refusant âprement tout pardon au Russe, entretenant toujours Marsa dans la haine de ce qui était moscovite; le prince, désolé, malade d’ailleurs, assombri, découragé entre cette femme qu’il avait adorée et dont il n’avait possédé que le corps, et cette enfant, si admirablement belle, le vivant portrait de sa mère et qui le traitait avec le froid respect qu’on a pour l’étranger.

Une maladie lente, maladie de nerfs et de cœur, emporta ce père.

Il avait fait appeler à son lit de mort la Tzigane et sa fille, et ce gentilhomme, ce soldat, dans une sorte de confession suprême, avait demandé à son enfant tout haut, devant la mère, l’absolution de sa naissance.

–Marsa, lui dit-il lentement, votre naissance qui pouvait faire la joie de mon existence est le remords de toute ma vie… Mais je meurs de cet amour qui m’échappe. Voulez-vous m’embrasser comme pour me dire que vous avez pardonné?

Pour la première fois peut-être, les lèvres de Marsa avaient alors touché, tremblantes d’émotion, le front du prince.

Mais, avant de l’embrasser, son regard avait cherché celui de sa mère.

La Tzigane avait répondu:

–Va!

–Et vous, murmura le prince mourant, me pardonnez-vous, Tisza?

La Tisza revoyait encore son village en flammes, son père égorgé, ses frères morts, et cet homme maigre, étendu là maintenant, sa tête osseuse et blanche enfoncée dans l’oreiller, debout, là-bas, le sabre haut, criant: «Chargez! allez! En avant! courage!»

Puis, elle se voyait elle-même emportée, traînée presque à la queue d’un cheval, jetée dans un fourgon, la corde aux poignets, menée à la suite de l’armée comme un bagage ou une proie, enfermée dans les murailles russes. Elle sentait sur ses lèvres pâlies la morsure de fer chaud du premier baiser de cet homme, dont l’amour suppliant et châtié avait commencé par être hideux.

Elle fit deux pas vers le moribond, comme pour se contraindre à lui dire aussi, tout bas:

–Je vous pardonne!

Mais toutes les colères, toutes les souffrances de sa vie lui remontèrent au cœur, l’étouffant presque.

Et elle s’arrêta, toute brusque, n’allant pas plus loin, regardant de ses prunelles hagardes ce mourant dont les yeux imploraient, et qui, après avoir relevé sa tête blême où les tempes faisaient deux trous noirs, la laissait retomber tristement avec un long soupir lassé.

VII

Table des matières

En mourant, le prince Tchéréteff laissait toute sa fortune à Marsa Laszlo et la recommandait à son oncle Vogotzine, un vieux général ruiné, dont le tzar avait confisqué les biens, et qui vivait à Paris, à demi abêti par la peur ou par la médiocrité de sa vie nouvelle, et devenu timide, tremblant comme un enfant depuis qu’il avait côtoyé la Sibérie, on ne savait trop pour quelle faute exactement.

Il avait fallu d’ailleurs l’intervention souveraine du tzar, de ce tzar dont la volonté seule est la loi, une loi au-dessus des lois, pour permettre au prince Tchéréteff de donner ses biens à une étrangère, à une fille qui n’était point de sa famille. L’État, les hôpitaux, se fussent volontiers emparés de la fortune, le prince n’ayant d’autre parent qu’un proscrit. Le tzar permit, donna sa signature: Marsa héritait.

Le vieux général Vogotzine était, en effet, le seul parent vivant du prince Tchéréteff. En échange d’une rente qu’il constituait en faveur de son oncle, le prince le chargea de veiller sur Marsa et de songer à l’établissement futur de la jeune fille. Riche, Marsa ne devait pas manquer de soupirants et de partis, mais ce n’était point la Tisza, la Tzigane toujours à demi sauvage, qui pouvait guider et sauvegarder une héritière étrangère à Paris. Le prince croyait le général Vogotzine moins vieilli et plus Parisien qu’il ne l’était. Cette recommandation suprême, cette sorte de legs moral, était comme une consolation pour le père.

La Tisza ne lui survécut pas longtemps. Elle mourait dans cette maison russe dont elle haïssait la forme même et jusqu’à l’image du Christ moscovite que sa foi l’empêchait cependant de faire arracher; elle mourait en faisant jurer à sa fille que ce dernier sommeil qui venait, la berçant doucement après tant de souffrance, elle le dormirait en terre hongroise; et, la Tzigane morte, cette jeune fille de vingt ans, seule avec Vogotzine qui l’accompagnait avec un déplaisir visible dans ce lugubre voyage, traversait la France, allait à Vienne, cherchait dans la plaine hongroise la place où quelques masures dégradées, des pans de murs écroulés et dont le salpêtre s’émiettait, marquaient seuls l’emplacement du village incendié jadis par les soldats de Tchéréteff;–et là, dans la terre de Hongrie, à deux pas de la place où les aïeux de la tribu étaient tombés fusillés sous les balles, elle enterrait la Tzigane dont elle se sentait si éperdument la fille qu’en respirant l’air de la puszta, elle retrouvait dans ce cher pays, dont il lui semblait que le sang coulait seul en ses veines, quelque chose de déjà vu, comme le souvenir vivant d’une existence antérieure.

Pourtant, sur la tombe de la martyre, Marsa pria aussi pour le bourreau.

Elle songeait que celui qu’elle avait conduit, là bas, au cimetière du Père-Lachaise et qui reposait sous une tombe dont la forme s’élançait en bulbe comme une coupole russe, était son père, comme la Tzigane enterrée là était sa mère. Et sa prière demanda que ces deux êtres désunis par la vie se pardonnassent au fond de l’inconnu dans l’obscur fourmillement des âmes.

Et Marsa Laszlo était seule. Elle revint, habituée à la France, et l’aimant, s’enfermer dans la villa de Maisons-Laffitte, laissant le vieux Vogotzine s’installer là comme une sorte de Mentor, plus obéissant qu’un domestique et aussi muet qu’une taupe, et pourvu que cet étrange tuteur qui avait autrefois, vers Tiflis, fait le coup de feu avec Schamyl et égorgé des Circassiens avec le sang-froid d’un garçon de basse-cour qui coupe le cou à un canard, et qui maintenant n’osait plus parler presque, comme si la police tout entière du tzar eût encore eu l’œil sur lui;–pourvu que ce soldat, que les privations n’effrayaient guère autrefois, eût son chocolat le matin et son kümmel avec son café au déjeuner, son carafon d’eau-de-vie sur sa table pendant l’après-midi, avec du caviar ou du kalebjaka en manière d’en-cas, et, le soir encore, des alcools dans son gloria, Marsa était libre de penser, d’agir, de venir, de sortir, de remplir la maison de sa pétulance et de son mouvement.

Elle avait accepté la succession du prince, mais, avec cette restriction mentale et cette condition que la colonie hongroise de Paris en reçût la moitié. Il lui semblait que l’expiation du père, le rachat de sa mémoire, c’était cet argent versé pour secourir les compatriotes de sa mère. Elle avait donc attendu l’âge de sa majorité, puis elle avait envoyé cette somme énorme au comité de secours hongrois, en déclarant que la donataire tenait à ce que l’on prélevât sur cette somme l’argent nécessaire à la reconstruction du petit village brûlé, en Transylvanie, plus de vingt ans auparavant, par les troupes russes.

Comme on lui demandait à quel nom on devait porter un don si princier, Marsa répondait:

–Toujours le même. Celui de ma mère. Le mien: Czigany.

La Tzigane! Plus que jamais elle tenait à ce fier surnom.

–Et, disait-elle à Zilah en lui rappelant ces souffrances d’autrefois, ces drames inconnus, j’y tiens d’autant plus, que c’est parce que je m’appelle ainsi que j’ai le droit de vous parler de vous-même et que vous perdez votre temps à m’entendre.

Le prince Andras écoutait avec une sorte de fièvre passionnée la belle fille évoquant ainsi, pour lui, tout ce passé, confiante et comme heureuse même de parler, de se faire connaître à cet homme dont elle savait si bien la vie d’héroïque dévouement.

Il ne s’étonnait pas de cette franchise soudaine, de ces confidences sitôt faites, là, à une première rencontre; et il lui semblait que, lui aussi, il connaissait cette Tzigane dont pourtant il ignorait le nom quelques heures auparavant. Cela lui paraissait tout simple que Marsa se confiât à lui, comme il eût raconté de même son existence entière si la jeune fille le lui eût demandé, en le regardant de ses prunelles noires. Il lui semblait qu’il arrivait maintenant à une des dates décisives de sa vie. Il éprouvait un trouble délicieux, comme le frisson d’un premier tête-à-tête, aux heures timides de la jeunesse. Marsa évoquait des visions entrevues aux heures d’antan, ces ébauches d’amour brusquement effacées comme d’un geste par l’âpre main de la guerre. Il se revoyait, rajeuni, écoutant dans quelque czarda de son pays les vieilles chansons, les airs qui lui tenaient au cœur, les rires des brunes filles de Buda-Pesth, l’écho lointain des sourds murmures des belles nuits, sous les étoiles.

–Prince, dit tout à coup Marsa Laszlo, savez-vous que je vous ai bien longtemps cherché, et qu’en me présentant à vous la baronne Dinati a réellement satisfait un de mes vœux?

–Moi, mademoiselle, vous me cherchiez?

–Oui, vous. La Tisza, dont je vous parlais, la Tzigane, ma mère qui portait le nom du fleuve béni de notre patrie, m’avait appris à répéter votre nom. Elle vous connaissait pour vous avoir rencontré dans la circonstance la plus triste de votre vie.

–Votre mère? fit Andras, en attendant, avec une sorte d’angoisse, la fin de cette confidence de Marsa.

–Oui, ma mère!

Elle écarta ses mains, des mains fines, allongées et pourtant petites, qu’elle tenait croisées; et, montrant la boucle servant d’agrafe à la ceinture qui serrait l’élégante minceur de sa taille:

–Voyez, dit-elle.

Andras ressentit au cœur une sorte de coup brusque, une douloureuse pression qui n’était point sans charme, et son regard remonta presque anxieux, de la ceinture de Marsa au visage de la jeune fille.

Souriante, de ses belles lèvres muettes, Marsa Laszlo paraissait lui dire:

–«Eh bien! oui, c’est l’agrafe que vous détachiez, un jour, de votre pelisse de soldat et que votre main tendait à une Tzigane inconnue, devant la fosse où dormait votre père!»

L’agrafe d’argent, les opales incrustées, rappelaient brusquement au prince Zilah la nuit triste de janvier où il avait enseveli, là-bas, le guerrier mort. Il revoyait la place sombre, les sapins neigeux, la fosse noire et ces grands reflets rouges des torches qui, vacillant sur le cadavre semblaient ranimer ce visage froid, au front troué.

Et cette enfant des musiciens nomades qui jouaient, comme on sonnerait un glas, ou plutôt un coup de clairon vengeur, comme un chant de résurrection et de délivrance, l’hymne de la patrie au bord de la fosse ouverte, cette fille brune à qui il disait: «Rapporte-moi ce bijou et viens vivre en paix chez les Zilah», c’était la mère de cette belle créature, si étrangement séduisante, dont la parole depuis le commencement du repas, depuis des heures, l’enveloppait comme d’un souffle de parfum et de fièvre. Et cette inconnue, cette Marsa, se trouvait ainsi mêlée déjà à sa vie!

–Alors, dit-il lentement, avec un sourire triste, le talisman de votre mère valait mieux que le mien!. J’ai gardé les cailloux du lac qu’elle me tendait, et, en effet, la mort n’a pas voulu de moi. Mais les opales de l’agrafe n’ont point porté bonheur à votre mère. On dit que ces pierres ont le mauvais sort. Êtes-vous superstitieuse?

–Je ne serais point la fille de la Tisza si je ne croyais pas un peu à tout ce qui est romanesque, fantastique, improbable, impossible. Les opales sont d’ailleurs toutes pardonnées maintenant. Elles m’ont permis de vous montrer que vous n’étiez pas un inconnu pour moi, prince, et, vous le voyez, je la porte partout, je la porte presque toujours, cette chère agrafe. Elle a pour moi une valeur double, puisqu’elle me rappelle le souvenir de ma pauvre mère et le nom d’un héros.

Elle laissait tomber gravement, mais avec un naturel charmant, un sourire d’une grâce un peu sauvage, ces paroles qui semblaient plus harmonieuses au prince Andras que toute la musique du concert de la baronne Dinati.

Il devinait qu’à lui parler, Marsa Laszlo trouvait autant de plaisir qu’il en avait à l’entendre.

Cette âme ardente de femme, éprise de tout ce qui est chez l’homme le grand prestige et l’irrésistible force–l’héroïsme, la bravoure chevaleresque, l’irréductibilité dans la foi,– rencontrait toutes ces vertus fières, un peu âpres, dans Andras et corrigées encore, ou plutôt décuplées par cette bonté devinée, sentie dès les premiers mots échangés, dans l’électricité du premier regard.

Alors, le visage un peu pâle, presque chagrin, d’une mélancolie hautaine de Marsa prenait une animation singulière, des éclats de teint inaccoutumés, le sang rose montant aux lobes délicats de ses oreilles, venant à fleur de peau de sa joue, légèrement enfiévrée maintenant.

Et la baronne Dinati, accourant à elle tout à coup, de son petit air évaporé, et se contraignant pour être sévère, lui faisait des reproches sur l’abandon dans lequel elle laissait les malheureux pianistes, frappant, là-bas, sur les touches d’ivoire pour traduire Rubinstein; puis elle s’arrêtait brusquement pour lui dire:

–Ah! mais vraiment, vous êtes cent fois plus jolie ce soir que jamais, ma chère Marsa! Qu’avez-vous donc?

–Moi! répondit Marsa, c’est que je suis très heureuse!

–Ah! cher prince (et la petite baronne éclatait de rire), c’est vous qui faites ce miracle? Toujours des conquêtes alors?.

Mais, au même moment, comme si elle se fût vraiment trop hâtée de crier tout haut la joie éprouvée, la Tzigane fronçait ses sourcils, devenus soudainement très durs, sur ses yeux noirs; et ses joues se marbraient aussitôt comme de plaques blanches, tandis que son regard se fixait sur un grand jeune homme élégant qui traversait le salon et venait à elle.

Instinctivement Andras Zilah suivit la direction du regard de Marsa.

C’était Michel Menko qui, souriant, s’avançait pour saluer Marsa Laszlo et prendre, avec un respect affectueux, la main que lui tendait Andras, toute large.

Marsa avait d’ailleurs rendu froidement à Michel (le prince le remarqua) le salut profond que lui donnait le jeune homme, et, comme un peu désorienté, Menko s’éloignait, pendant que Zilah demandait à la Tzigane si elle connaissait ce jeune homme:–

–Beaucoup, dit-elle, d’un ton bizarre.

–Il serait difficile de le deviner à la façon dont vous l’accueillez, fit Andras avec gaieté. Ce pauvre Michel! Avez-vous quelque reproche à lui faire?

–Aucun.

–Moi, je l’aime beaucoup, ajoutait Andras. C’est un garçon charmant et son père fut un de mes compagnons de guerre. J’ai presque servi de tuteur à son fils. Nous sommes un peu cousins. Quand le jeune comte est entré dans la diplomatie, il m’a demandé mon avis, hésitant à servir l’Autriche. Je lui ai répondu qu’après avoir combattu l’Autriche par l’épée, notre tâche était de l’absorber par nos talents et notre dévouement. N’avais-je pas raison? Elle est aujourd’hui la cadette de la Hongrie et lorsque Vienne agit, Vienne regarde du côté de Pesth pour savoir si les Magyars ne sont point mécontents. Michel Menko a donc bien servi son pays. Je ne sais pourquoi il a quitté la diplomatie. Il m’inquiète, Menko. Il me paraît un peu, comme tous les jeunes hommes de sa génération, hésitant sur le but à suivre, le devoir à remplir. Il est troublé, irrésolu, ne sachant à quoi se décider. Nous étions plus malheureux, mais plus résolus. Nous allions droit devant nous, sans ce fardeau de pessimisme dont les nouveaux venus sont accablés. Je regrette que Michel ait abandonné son poste. La carrière lui gardait un bel avenir. Il eût fait un bon politique.

–Trop bon, peut-être, interrompit Marsa, d’un ton sec.

–Oh! décidément, vous n’aimez pas mon pauvre Menko!

Et il essayait de sourire.

–Il m’est indifférent, dit-elle, et dans la façon avec laquelle elle prononçait ce mot, il y avait une terrible condamnation pour Michel Menko. D’ailleurs, ajouta la Tzigane, lui-même m’a conté jadis tout ce que vous me dites de lui. Il vous aime en effet et vous vénère profondément. Quoi d’étonnant? Des hommes comme vous sont pour des hommes comme lui des exemples et.

Elle s’arrêta brusquement comme si la parole fût tout près de dépasser la pensée.

–Et?. demanda le prince.

–Rien. Des exemples. Oui, des exemples. Je ne trouve pas d’autre mot.

Elle secoua sa jolie tête comme si elle eût voulu parler d’autre chose et, après être demeuré un moment songeur devant cette réticence singulière de Marsa, Andras ne pensa plus qu’à s’enivrer davantage du charme, du sourire, de la grâce vivante de cette jeune fille, jusqu’au moment où la Tzigane lui tendait la main à l’anglaise, prenait congé de lui et le priait de lui faire l’honneur de ne pas oublier qu’elle serait bien heureuse et très fière de le recevoir.

–Mais au fait, dit-elle en riant d’un rire qui découvrait ses dents blanches, très aiguës, ce n’est pas moi qui dois vous inviter. Je commets là une inconvenance! Général…

Elle appelait, attirait à elle dans la foule des invités le vieux général Vogotzine, que Zilah n’avait même point remarqué depuis le commencement de la soirée, et ella l’amena par la main devant le prince, lui disant assez haut, Vogotzine étant sans doute un peu sourd:

–Le prince Andras Zilah, qui doit, mon oncle, nous faire l’honneur d’être des nôtres, à Maisons…

–Ah! ah! Heureux… enchanté… très flatté, prince, balbutiait dans sa grosse moustache blanche le général, qui inclinait sa tête rase, charnue par derrière, et roulait des yeux ronds sous des sourcils durs comme des brosses à dents… Andras Zilah!… Ah! 1848!… Rude époque!… Quelles estafilades!… Ah! ah!… C’est fini. Fini. On ne se déteste plus maintenant.

Il tendait à Andras sa main énorme, aux phalanges grasses, ornées de superbes touffes de poils, et répétait en serrant la main du prince:

–Enchanté… heureux… Le prince Zilah! Comment donc!

Puis, pour Andras, le souvenir de cette soirée tourbillonnait comme une vision, avec des fièvres charmées de beaux rêves.

Il rentrait chez lui à pied, par la nuit claire, renvoyant son coupé, ayant besoin du grand silence et de l’air de la nuit, et il s’étonnait, en frappant du talon les trottoirs des Champs-Élysées, de retrouver au fond de son être toute cette ivresse de jeunesse qui lui montait joyeusement au cœur et au front comme par bouffées printanières.

VIII

Table des matières

Il y avait comme une coquetterie de femme, mêlée à l’amour profond du sol où reposait la martyre qui avait été sa mère, dans le soin que prenait Marsa Laszlo de porter, au lieu de son nom, ce surnom: la Tzigane. A son esprit, aussi aiguisé que celui d’une Parisienne, ce surnom alerte, résonnant et cuivré comme les czimbalom des musiciens hongrois, ajoutait un charme bizarre, une originalité pimpante, quelque chose comme une aigrette.

La Tzigane!...

Dans les allées du Parc, à Maisons-Laffitte, lorsqu’on l’apercevait, à cheval sur son angée noir, pur sang, ou conduisant sa Victoria attelée d’une paire rohan de la race Kisber, on ne la désignait jamais autrement. Devant ses chevaux, allongeant leurs corps souples ou sautant hardiment après les roues, deux grands lévriers danois, superbes, d’un noir gris lustré, la poitrine et les pattes blanches, leurs yeux aux prunelles d’un bleu étrange, bordés de jaune, brillant entre deux oreilles mobiles, sans cesse baissées et redressées, droites et aiguës, couraient, retenus par la voix de Marsa qui les appelait de temps à autre par leurs noms hongrois:

–Ici, Duna!… Ici, Bundas!

Duna et Bundas (Danube et Velu).

Avec un énorme chien de l’Himalaya, terrible dans sa toison jaune touffue, pareil à une grosse boule menaçante, et ses dents longues, bête quasi féroce portant le nom d’Ordog (Diable), ces lévriers étaient les compagnons de promenade de Marsa et ces sauts intrépides des chiens soumis à cette jeune fille qu’ils eussent renversée d’un coup de patte et déchirée d’un coup de dent, donnaient à la Tzigane un renom d’excentricité. Elle ne s’en vantait ni ne s’en irritait, l’opinion de la foule lui étant parfaitement indifférente.

Elle habitait toujours, près de la forêt, au delà des allées élégantes, la villa, ornée de la sainte icone moscovite, qu’avait fait bâtir le prince Tchéréteff, et elle y restait obstinément seule, dans le tête-à-tête écœurant du vieux Vogotzine, qui la regardait avec respect de ses gros yeux éternellement humides de kwass ou de cognac.

Aussi, fuyant le logis, avide d’espace et d’air, vraie fille de Hongrie, Marsa aimait à s’échapper à travers le beau parc silencieux, à se lancer dans les longues avenues presque désertes, ouvertes à perte de vue jusqu’à un horizon bleuâtre, lointainement aperçu au bout de la voûte sombre formée par les arbres. Des oiseaux, pinsons ou passereaux, s’enlevaient de la route, effrayés par le bruit du cheval, et, éperonnant sa monture, Marsa s’enfuyait dans une envolée de galop jusqu’aux sentiers perdus, aux petites chênaies presque inconnues, avec des fourrés pleins de genêts aux fleurs d’or et de bruyères roses, où des bûcherons travaillaient comme à demi enfoncés dans l’herbe haute, criblée de fleurettes à clochettes bleues ou à pétales jaunes.

Ou bien encore, suivie de Duna et de Bunclas qui s’allongeaient devant elle dans une course folle, disparaissaient, revenaient, bondissant avec des jappements de joie, Marsa aimait à s’enfoncer, marchant toute seule sous les grands tilleuls de l’avenue Albine,–de l’ombre sur sa tête, du silence autour d’elle;–et lentement alors, par la petite allée bordée de hauts peupliers, frémissant au moindre vent, à gagner la lisière de la forêt de Saint-Germain.

Ouvrant la grille de la forêt, tout à coup, elle se trouvait en dix pas plongée dans une solitude chère et comme dans un bain de verdure, d’ombre et d’oubli. C’était un silence doux qui l’entourait, l’apaisait. Elle s’entendait marcher sous les grands arbres aux pieds baignés dans l’herbe épaisse. Les troncs rugueux des chênes paraissaient, dans cette lumière du plein air, violacés ou marquetés de mousse verte. Des oronges fausses montraient leurs têtes jaunes parmi les gramens. Au loin, point de bruit, jamais un passant. Un point rapide traversant parfois la route: quelque chose de vif et de roux qui grimpait le long des arbres: un écureuil peureux, effrayé par les bonds des chiens danois, s’allant blottir bien haut entre la fourche de deux branchages. C’était tout.

Et Marsa, heureuse ainsi, se plongeait dans l’anéantissement que donnent les choses, le front baigné d’air, les yeux reposés sur le vert profond qui cachait le ciel, enivrée de cette atmosphère de paix qui tombait des arbres.

Puis, elle se levait, appelait ses chiens disparus et courant dans la profondeur des taillis. Elle reprenait le chemin du parc, entrait, près du château, dans la ferme nouvelle bâtie là et, s’asseyant sous les mûriers, elle attendait que la fermière, envoyant chercher les vaches à la prairie, lui apportât une écuelle de lait chaud. Et, semant autour d’elle les miettes de son pain, la Tzigane demeurait là, envahie par les poules, les canards, les grandes oies avides, toute la basse-cour accourue et qu’elle nourrissait en égrenant ce pain bis de ses doigts blancs, tout autour d’elle, Buna et Bandas couchés à ses pieds, dressant leurs oreilles et regardant de leurs yeux bizarres ces volatiles que Marsa leur défendait de toucher.

Ensuite, lentement, la tzigane reprenait le chemin de la villa. Elle rentrait, s’asseyait devant son piano et jouait avec d’ineffables douceurs, comme des ressouvenirs d’une autre vie, de la vie errante et libre de sa mère, les airs hongrois de Jean de Németh, la triste Chanson de Plevna, l’air pimpant de la Petite brune de Buda-Pesth et cette romance amère, mélancolique: Il n’y a qu’une belle fille au monde, andante morne et désespéré qu’elle préférait à toutes les autres mélodies, parce qu’elle répondait, avec ses accents navrés, à un état particulier de son âme.

Une souffrance évidemment se cachait au fond de ce cœur de femme. Amertume de ses premiers souvenirs? Peut-être. Douleur physique? Qui sait? Marsa, malade, avait dû passer un hiver à Pau quelques années auparavant. Mais plutôt c’était l’être moral qui éprouvait, en Marsa Laszlo, une inquiétude ou une torture et qui avait besoin de ce grand silence dans cette sorte de retraite voulue.

Les journées passaient ainsi, dans cette villa de Maisons-Laffitte où la Tisza était morte. Bien souvent, le soir, Marsa s’enfermait dans la solitude de cette chambre mortuaire, demeurée telle que sa mère l’avait laissée. En bas, le général Vogotzine, fumant sa pipe, restait en tête à tête avec un carafon d’alcool. En haut, Marsa priait.

Elle sortait encore quelquefois, malgré la nuit, et, à travers les allées sombres, dans la lumière grise des soirs de lune ou l’épaisseur même des ténèbres, elle allait jusqu’au petit couvent de l’avenue Eglé où des sœurs bleues étaient alors établies, ces sœurs qu’elle rencontrait souvent dans le Parc, avec leurs grandes robes de drap bleu, leur voile blanc, une médaille et un crucifix d’argent sur la poitrine, un chapelet aux grains de bois pendu à leur ceinture, rendant un petit bruit d’osselets quand elles marchaient.

La petite maison de la communauté était close, la grille fermée. La chapelle seule avec ses vitraux éclairés par une lumière intérieure, semblait vivante.

Et Marsa, immobile, s’arrêtait là, appuyant son-front fiévreux contre les barreaux froids et regardant d’un air égaré, avec d’âpres tentations de mortification, d’ensevelissement rapide, en pleine vie, des appétits ardents de suicide et se disant:

–Qui sait? L’oubli profond est peut-être là!

L’oubli! Marsa avait donc à oublier?

Quelle torture secrète donnait à son beau visage ce rictus souvent amer, parfois terrible aussi, qui contrastait alors si étrangement avec son habituelle expression d’enthousiasme et de foi passionnée?

Elle restait debout devant le vitrail de la chapelle. Des bruits de prières, de versets maimottés et de répons, s’en échappaient comme des bourdonnements, comme le bruit d’ailes invisibles. Les sœurs bleues faisaient, derrière ces murailles, les prières du soir.

Est-ce que la prière chassait l’angoisse et les cuisants souvenirs?

Marsa était catholique, de par sa mère appartenant à la minorité des Tziganes romains dont la plupart sont grecs orthodoxes, une fraction assez considérable professant le calvinisme. La fille de la Tisza pouvait donc enterrer sa jeunesse, l’ardeur de ses vingt ans, dans le couvent des sœurs bleues.

Ce murmure sourd des versets, ces prières qui s’éteignaient, recommençaient, mouraient dans la nuit comme des soupirs, l’attiraient et lui donnaient, comme les arbres de la forêt, l’impression de cette paix, de ce grand repos qui était le rève même de cette âme altérée de calme éternel.

Puis, brusquement, la Tzigane détachait ses regards de la fenêtre gothique, aux vitraux rougis, et elle s’éloignait disant tout haut dans la nuit:

–Non, le repos n’est pas là! Et le repos, d’ailleurs, où est-il?… Il est en nous! On ne le trouve nulle part quand on ne l’a point dans le cœur!

Alors, après ces ardeurs de solitude, ces appétits de cloître, ces soifs d’anéantissement, de disparition et d’oubli, tout à coup Marsa éprouvait le besoin de l’existence fouettée, fausse et entraînante, de la vie de Paris. Elle quittait Maisons, emmenait avec elle une femme de chambre ou même le vieux Vogotzine, assez ennuyé, et elle descendait dans quelque hôtel immense, louait un appartement au Continental ou au Grand Hôtel absolument comme une étrangère, dînant à la table d’hôte, au restaurant, cherchant le brouhaha, le tapage, l’antithèse de cette vie d’ombre et de silence qu’elle menait dans les grandes allées de son parc.

Elle se montrait partout, se saturait de choses inédites, de théâtre, de soirées,–comme lorsqu’elle acceptait l’invitation de la baronne Dinati,–et lorsqu’elle avait la nausée de tout le factice, de l’apprêté, du convenu de la vie mondaine, ardemment, fiévreusement elle retournait à ses bois, à ses chiens, à sa solitude et, fût-ce l’hiver, elle s’enfermait durant de longs mois dans son logis désert, en pleine neige. Et cette existence n’était-elle point douce et clémente, comparée à celle qu’avait menée la Tisza dans le vieux château farouche des environs de Moscou?

C’était dans cette solitude, dans la villa de Maisons-Laffitte que le prince Andras Zilah, devait revoir Marsa Laszlo. Il s’y présenta et il y revint. C’était peut-être, depuis la mort du prince, le seul homme que le général Vogotzine eût salué chez sa nièce. Marsa était toujours profondément heureuse lorsque Andras voulait bien se rendre chez elle.

–Mademoiselle devient coquette lorsque le prince Zilah vient à Maisons, lui disait sa femme de chambre.

–C’est que le prince Andras n’est pas un homme comme un autre. C’est un héros et c’est mon héros! Il n’y a pas, au pays de ma mère, de nom plus populaire que le sien.

–J’en avais déjà entendu parler à mademoiselle par M. le comte Menko.

La femme de chambre eût voulu enlever à sa maîtresse tout éclair joyeux dans le regard qu’elle y eût brusquement réussi.

A ce nom de Menko, l’expression du visage devint menaçante et mauvaise. Ses yeux se cernèrent brusquement d’un cercle bleuâtre et dans le froncement de ses sourcils il y avait comme le mouvement d’un arc tendu, d’une flèche aiguë prête à partir.

Le prince Andras avait remarqué ce même changement de visage, lorsqu’il parlait à Marsa chez la baronne Dinati. Il n’avait rien oublié de cette chère soirée, de cet entretien plein de fièvre charmée. L’amour du prince Andras pour la Tzigane était né de cette rencontre et avait grandi, de jour en jour, depuis ce soir-là.

Chez cet homme, qui ne songeait plus guère qu’à finir dans la paix de l’oubli une vie depuis longtemps attristée par la défaite et par l’exil, il s’était produit un ardent réveil des espoirs heureux, des appétits de foyer, de famille et de joie. Il était riche, indépendant et seul. Il pouvait librement choisir la femme qu’il ferait princesse. Nul préjugé nobiliaire ne l’empêchait de donner son titre à la fille de la Tisza. Jadis, ce n’avait pas été pour l’étrange rêve de liberté féodalisée que les Zilah avaient pris les armes. Voulant affranchir leur pays, eux-mêmes s’étaient affranchis de tout préjugé, fiers mais non pas vains, et ne ressemblant guère à ces Magyars dont Szechenyi, le grand comte, mort fou de douleur en1849, disait: Mon peuple périra par l’orgueil.

L’orgueil du dernier des Zilah ne se trouvait pas humilié d’aimer une Tzigane et de la faire entrer dans safamille. Franchement, avec l’accent de l’amour le plus profond et du dévouement le plus sincère, Andras avait demandé à Marsa Laszlo si elle consentirait à devenir sa femme.

Mais il avait été effrayé alors de l’expression d’égarement qui, tout à coup, passait sur le visage blafard de la jeune fille.

Marsa, princesse Zilah!

Comme sa mère, elle eût refusé d’un Tchéréteff, ce titre de princesse qu’Andras lui apportait, lui offrait avec une tendresse passionnée.

Mais princesse Zilah!

Elle regardait avec des yeux de folle le prince, qui se tenait droit devant elle, timide, la lèvre tremblante, et qui attendait.

Comme elle ne répondait pas, il lui prit les mains. Anxieux, il lui dit, il cria presque:

«Qu’avez-vous?» car les doigts de Marsa étaient de glace.

Il fallut à la jeune fille un terrible effort sur elle-même pour ne pas s’évanouir, tomber là toute raidie.

–Mais enfin, répétait Andras, voulez-vous, Marsa? Voulez-vous?

Il y avait six mois qu’il l’aimait, et une effroyable terreur s’emparait maintenant de cet homme, qui ne savait pas ce que c’est que la peur.

Et si Marsa ne l’aimait point!.

Il avait cru, sans doute, trouver en elle une sorte de tendresse dévouée qui lui donnait le courage de lui demander si elle voulait être sa femme. Mais s’il s’était trompé?. Si c’était le soldat seul qui, en lui, plaisait à Marsa? Allait-il se heurter à quelque déception nouvelle? Ah! quelle folie d’aimer et d’aimer, à quarante ans passés, une jeune fille, une belle fille comme cette Marsa!

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Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
330 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066306861
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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