Kitabı oku: «Noris»

Yazı tipi:

Jules Claretie

Noris


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066318680

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

PREMIÈRE PARTIE


I

Table des matières

Place Dauphine, tout près du Palais de Justice qu’on aperçoit se découpant net, sur le ciel, en un bloc massif et blanc, un soir de Février, à l’heure où ce triangle de maisons hautes s’emplit du gris du crépuscule, une femme est accoudée à l’appui d’une fenêtre ouverte sur l’escalier du Palais–toute grande, comme un œil anxieux.

La femme est jeune, très pâle, frissonnante dans le manteau de fourrure qui l’enveloppe et, de temps à autre, penchant à demi son buste hors de la fenêtre, elle interroge, au loin, de ses yeux brûlés de fièvre, les marches de pierre par où descendra la vieille servante qu’elle attend, sa Victorine qui doit lui dire ce qu’auront répondu les jurés et décidé les juges.

Les juges!

Qui lui aurait dit, à la pauvre Victorine, qu’elle irait un jour voir monsieur «passer en justice» et qu’il lui faudrait, de ses pas lourds, aller apprendre le résultat du procès à mademoiselle Noris enfermée, là-bas, dans une chambre d’hôtel louée tout exprès pour ce terrible jour-là, comme un asile où l’on peut se cacher et attendre, en étranglant ses sanglots? Oui, qui lui aurait dit cela, à la servante? Monsieur qui était si bon, si doux! Une pâte de dupe et non de coquin. Et mademoiselle qu’elle avait élevée, Victorine! Ah! mademoiselle!. Un ange, mademoiselle!

Il y a des heures et des heures que Noris attend. Elle a, un moment auparavant, quitté cette chambre, cette fenêtre ouverte, traversé la place, monté les marches du grand escalier, poussé la porte vitrée et, dans les immenses salles qui avoisinent la «Correctionnelle» où on le juge,–on le juge! lui, son père!–elle a marché, épié les gens qui sortaient, écouté les propos, étudié les rires, essayé de deviner l’arrêt probable sur ces faces souriantes ou froides d’avocats dont les yeux cherchaient à traverser le voile de cette grande jeune fille qui passait là, drapée dans son deuil et droite comme une statue.

Rien! Elle n’a rien pu savoir.

La chaleur lourde de la galerie des Pas-Perdus l’étouffait. Ces bruits sourds de talons sur les dalles grises, cernées de noir comme des lettres mortuaires, l’étourdissaient. Elle s’arrêtait, attirée par un magnétisme bizarre, devant les niches creusées dans la muraille et portant, comme sur un fronton, ces mots tragiques: Arrêts de la Cour d’Assises, avec de grandes affiches blanches collées là et donnant en de sinistres petites cases des noms et des signalements de condamnés.

Extraits des Arrêts! Elle les lisait machinalement, épelait la liste des crimes: vols, abus de confiance, cherchait le chiffre de la peine, puis s’éloignait avec horreur de ce pilori, où il lui semblait qu’elle lisait,– qu’elle lirait peut-être, la malheureuse,–le nom de son père!

Affaire des Mines de Sierra-Fuente.–Les journaux en avaient tant parlé depuis des mois! Il devait y avoir du monde là-haut, à la6e Chambre. Oui, autant de monde qu’à une de ces premières où elle allait autrefois avec son père, Eugène Féraud; lui, fier de sa belle Noris, elle tout heureuse de se montrer avec l’honnête homme adoré et qui avait du talent, beaucoup de talent, dans ses vieux romans oubliés:–autant et plus de talent que les nouveaux, avec leurs faits divers longuement analysés et leurs descriptions éternelles. Noris lui répétait cela, bien souvent, et le littérateur, célèbre autrefois, besoigneux aujourd’hui, se consolait de ses lecteurs perdus avec le bon sourire admiratif de sa fidèle, de son unique lectrice.

–Ce qui est certain, fillette, disait le bonhomme, c’est que tout ce que j’ai écrit, tu peux le lire! Vieille bête, soit, comme ils diraient s’ils parlaient de moi, mais brave homme!

Ah! on avait reparlé de lui,–de lui dont on ne parlait plus,–il était redevenu une actualité, Eugène Féraud, depuis l’affaire! Les petits journaux, qui l’ignoraient naguère, rabâchaient sa biographie, lui faisant un crime d’avoir «délaissé les lettres» pour «la finance» et troqué sa plume de «créateur» contre l’outil de secrétaire-rapporteur de la Compagnie des mines de Sierra-Fuente. Sa plume de créateur! Il y avait longtemps qu’elle ne le faisait plus vivre et puisqu’il faut vivre. Maintenant tout Paris le regardait, le vieux Féraud, assis au banc des accusés, entre deux financiers de grande route qui l’avaient embauché par hasard. Et Noris, comme si ces regards eussent traversé les murailles, sentait sur son front même la brûlure des prunelles qui dévisageaient Eugène Féraud.

Elle n’avait pas longtemps pu demeurer dans le Palais. Il lui semblait que des curiosités narquoises, des chuchotements ou des coups de lorgnon d’avocats l’insultaient. Elle était remontée à ce deuxième étage de l’Hôtel Henri IV; et là, sa fenêtre ouverte, tantôt nerveuse, mordillant ses gants jusqu’à percer un peu de sa chair avec ses dents, tantôt pétrifiée, elle attendait, guettait l’apparition d’une silhouette cassée: celle de la pauvre vieille servante qui allait se montrer, pliée en deux, sur l’escalier, là-bas.

Malgré le soir tombant, Noris voyait tout, ses yeux d’un noir violent embrassant ce grand bâtiment au toit de tuiles, que le clocheton au coq doré de la Sainte-Chapelle surmontait de sa flèche mince. Elle apercevait, sur l’escalier blanc, de sombres silhouettes: gens de lois ou plaideurs qui montaient, descendaient, la porte lourde se refermant à chaque fois avec un bruit sourd de détonation. Lentement, un garde de Paris, le fusil sur l’épaule, passait et repassait derrière la grille, couvert de son caban de drap gris. Alors, Noris le suivait des yeux, comptait ses pas, se disait superstitieusement que si, en cinq minutes, il avait passé devant elle tant de fois–un nombre impair–Eugène Féraud serait déclaré innocent, acquitté. Et elle s’embrouillait dans son compte, n’acceptait pas l’arrêt, recommençait. Les hautes figures de pierre, la Loi ou la Justice, debout contre le Palais, lui faisaient peur, avec leur impassibilité de bourreaux.

Elle détournait donc la tête comme pour oublier le Palais; elle regardait la place: en bas, l’épicerie, le globe en verre dépoli qui annonçait l’hôtel et l’avait attirée, le matin; le square, avec ses marronniers sans feuilles, à demi-morts, squelettes d’arbres dans leurs armatures grèles. Des enfants passaient. Peu de monde: des découpures d’ombres sur le pavé blanc. Puis, la fièvre lui battant aux poignets, Noris revenait à sa chambre, regardait sur la muraille le papier terne aux pâles semis de fleurs, toute cette misère d’hôtel garni, et puis encore, devant elle, parmi ces maisons tristes aux panonceaux d’huissiers ou d’avoués, ces vieilles demeures sentant la moisissure des papiers de chicane, elle s’arrêtait, violemment saisie, presque hypnotisée par cette enseigne en lettres jaunes sur un fond vert: Le Droit, journal des Tribunaux.

Et la jeune fille frissonnait de nouveau, prise à l gorge par un. sanglot comme tout à l’heure, là-bas, devant les arrêts collés à la muraille; et il lui semblait qu’elle lisait, tout humide encore, comme mouillé de larmes, le numéro du Droit du lendemain, avec l’Affaire des mines de Sierra-Fuente,–Audience du20février1877,–et l’interrogatoire d’Eugène Férand, se balbutiements de vieil homme timide, ses terreurs devant ces questionnaires de magistrats retors qui pressen t une conscience comme les doigts une éponge, et, à la suite de l’interrogatoire,–terreur plus grande encore,–la condamnation du père. l’Arrêt! Elle lisait, lisait cela. Et elle les devinait, elle les entendait les commentaires, les ricanements de ceux qui le liraient aussi, demain, dans les bureaux de rédaction, dans les cafés, partout, ce numéro, cet atroce numéro du Droil, journal des Tribunaux1

Noris avait eu, aux heures de cauchemars, des rêves cruels, étouffants, qui ressemblaient à cette réalité méchante. Mais c’étaient des rêves, des visions de malade. Et maintenant!...

Elle poussa un cri tout à coup et son premier mouvement fut de se précipiter vers la porte pour courir. Là-bas, sur l’escalier, dans l’atmosphère d’un gris plus épais, elle venait d’apercevoir, courbée et hésitante, une silhouette de femme qu’elle connaissait bien!

Victorine! Elle venait, Victorine! C’était fini. L’arrêt était rendu.

Et, après avoir voulu courir, Noris se cramponnait à l’appui de la fenêtre, rivait ses prunelles à cette ombre qui venait, si lente, si lente. Il lui semblait que la vieille servante s’appuyait à la rampe de pierre pour ne pas tomber. Derrière Victorine, Noris cherchait le père. Où était-il, son père?

Des gens sortaient maintenant. Le Palais se vidait de curieux. Des chevaux piaffaient au coin de la rue de Harlay, et les coupés emportaient les spectateurs, comme à la sortie d’un théâtre. Il n’était pas là. Pourquoi le père n’était-il pas là?

Condamné, alors?... Mais non; acquitté. Acquitté, parbleu! Il n’avait pas encore le temps d’être libre. Il allait venir. Et sa fille, comme elle allait lui sauter aux joues! Ah! de ses lèvres sèches de fièvre embrasser cette barbe grise, cette bonne figure d’honnête homme! Et la vieille traversait la place maintenant, lentement, traînant, avec le poids de ses années, le poids du secret de cet arrêt qu’elle apportait. «Plus vite! plus vite!» Noris avait envie de crier à travers le vent, d’un bout de la place à l’autre. Elle n’aurait pas entendu, Victorine.

–Dans une minute, une minute, elle sera là!.

Le cœur de la jeune fille, traversé de coups d’épingles, la torturait à la faire tomber. Elle eut la force d’ouvrir la porte et, debout, droite, résolue à tout, d’attendre que Victorine, dont elle entendait maintenant le pas pesant dans l’escalier, montât et apparût sur le seuil.

Mais quand, dans la misérable chambre d’hôtel, elle vit entrer, bouleversée, son visage, d’ordinaire cuit par le fourneau, devenu blanc comme du plâtre maintenant, la vieille servante, Noris sentit un froid de mort l’envelopper comme d’un drap gelé.

Elle ne dit que deux mots:

–Eh! bien?

Elle savait d’avance ce qu’allait répondre Victorine. Tout un écroulement d’espoirs, un effarement abruti rendaient béante cette face de pauvre vieille devenue idiote de douleur.

Condamné!. Victorine n’avait pas dit un mot que Mlle Féraud savait tout.

Elle se raidit.

Sa voix sifflante et comme prise par l’angine de manda:

–A combien?

La vieille n’osait pas, regardait Noris, l’enveloppait d’un regard de chien dévoué. Elle joignait ses mains aux peaux ridées. Elle ne pleurait pas. Sa tète allait, venait, comme vide, sur ses épaules voûtées.

–A combien? demanda Noris, dont la vieille ne voyait plus que les yeux dans son visage blême enveloppé de noir.

La servante se reprit à deux fois pour dire, étouffée à demi:

–Cinq ans!

Instinctivement, dans un mouvement farouche, la fille de Féraud se retourna vers ce Palais qui s’assombrissait peu à peu dans la brume du soir et elle lui jeta un regard de colère.

C’était là-dedans,–là, là,–qu’on avait souffleté ainsi tout le passé de son père!... Il était encore là, le condamné, écrasé sous cet arrêt et Noris avait des envies de crier à ceux qui venaient de juger: «Imbéciles! Imbéciles ou méchants! Vous n’avez donc pas deviné ce qu’il est vraiment, ce qu’il est au fond de l’àme, ce pauvre brave homme accusé?»

Non, plus accusé maintenant. Condamné. Condamné à cinq ans! Allons, voyons, voyons, Victorine avait mal entendu. Le maximum à lui, Eugène Féraud qui ne savait pas plus de quoi il s’agissait dans toute cette affaire de Sierra-Fuente qu’elle ne s’en doutait, elle, Noris, lorsque le vieux romancier lui en avait parlé pour la première fois?. Le maximum à un innocent!

.–Ah! mademoiselle. pauvre mademoiselle Noris, marmottait maintenant la servante en tordant son mouchoir mouillé. si vous aviez entendu le procureur. ce qu’on lui a dit, à monsieur!... Ce qu’ils lui ont reproché, ces êtres-là!. Tout. Est-ce que je sais où ils vont prendre ce qu’ils disent?. Tout. Je voulais leur crier qu’ils mentaient, moi, qu’ils ne connaissaient pas monsieur. que monsieur, c’est la crème des hommes, monsieur... Je n’ai pas osé. Je n’aurais pas pu d’ailleurs. J’étranglais. Pourquoi ne m’ont-ils pas dit comme ça de venir témoigner? Je leur aurais appris, moi, ce que c’est que monsieur! Je le leur aurais dit, moi! Qu’est-ce qu’ils se mêlent de chercher des raisons comme ça à des braves gens comme monsieur?... Les autres, oui, Yérignon, oui, Paludet, oui, ce sont des canailles! Mais monsieur!

Elle allait, à son tour, vers la fenêtre, bravant du regard le Palais de Justice, pendant que Noris, le dos à la muraille, absorbée, répétait, dans une obsession de fièvre:

–Cinq ans!

Machinalement elle demanda:

–Et les autres?

–Quels autres?

–Vérignon...

–Lui?... Cinq ans! Cinq ans aussi, M. Paludet!. Tous, cinq ans!

–Mon pauvre père, fit Noris. Flétri comme ces coquins! Et puni comme eux! Autant qu’eux! Ah! misérables, allez! Misérables!

Et dans ce mot jeté à l’air, il y avait autant de rage contre les juges qui n’avaient rien deviné, rien analysé, rien compris, que contre les tripoteurs d’affaires qui avaient trompé Eugène Féraud et l’entraînaient avec eux dans cette ignoble chute, en pleine boue.

Elle prit brusquement la main de la servante stupéfaite de rencontrer tant d’énergie chez «mademoiselle.»

–Viens, ma pauvre Victorine! Il ne s’agit pas de se désoler!. Il faut se défendre!.

–Oui, oh! oui, mademoiselle, oui.

La vieille répondait sans trop savoir ce qu’elle disait, un peu soulagée seulement de voir que «Mademoiselle» ne perdait point courage.

–Un jugement comme cela peut être cassé!

–J’espère bien, mademoiselle. j’espère bien

Noris, machinalement, avait baissé son voile, et, à travers, regardait ce grand bàtiment où son père, accablé, hébété de douleur certainement, pleurait sans doute comme un vieil enfant, dans quelque coin. Un sanglot qui lui déchira la poitrine monta comme un flot d’amertume aux lèvres de Noris, et, doucement, tristement, à travers ce soir tombant, dans cette demi-nuit où des lumières s’allumaient déjà, çà et là, comme des yeux, la jeune fille envoya un baiser long, tendre, éperdu à celui qui était là-bas,–enfermé dans ces murailles,–ou qu’une voiture emportait déjà, à travers Paris, bien loin, vers les faubourgs où le cimetière touche aux prisons, au haut de la Roquette, à Mazas!

Puis, quittant la fenêtre, ce baiser une fois jeté dans le vide, Noris eut encore un frisson en apercevant, visibles encore malgré la pénombre, les lettres jaunes de l’enseigne: le Droit..... Tribunaux!

–Partons, partons vite!

Elle avait hâte de la quitter, la misérable chambre où elle était venue cacher ses angoisses de jeune fille comme d’autres,–elle ne s’en doutait guère,–y avaient caché, entre ces murailles banales, leurs aventures d’amour.

Il lui semblait qu’au petit logis où elle allait rentrer tout à l’heure, le père, le pauvre cher innocent, l’attendait.....

Elle jeta l’adresse au cocher, rue Brochant, au coin du square des Batignolles, et pendant que, dans le fiacre qui l’emmenait, elle roulait des projets, cherchait un salut dans le chaos de ses idées, elle entendait la vieille Victorine murmurer dans son coin:

–C’est eux, c’est eux, les coquins, ce n’est pas monsieur!.

Et, se demandant alors,–la fille sans mère, isolée dans ce grand Paris qui demain n’aurait plus que des quolibets à jeter à ce nom de Féraud,–à qui s’adresser pour réclamer la révision de ce procès, la réparation de cette injustice, elle songeait peu à peu, tout naturellement, au seul être qui, après son père, occupait sa pensée de jeune fille.

–Tu sais où demeure M. de Chantenay, Victorine?

–Le prince? Oui, mademoiselle. Monsieur m’avait, un jour, envoyé déposer un volume à l’hôtel Chantenay, parc Monceau. C’est pour que le prince s’occupe de monsieur que mademoiselle pense à M. de Chantenay?

–Oui, dit Noris. Tu iras lui porter une lettre ce soir!

II

Table des matières

Les livres oubliés d’Eugène Féraud avaient eu presque de la vogue autrefois, du temps que les romans in-octavos aux couvertures jaunes emplissaient les cabinets de lecture. Il avait amusé des générations de lecteurs maintenant vieillis comme lui ou à demi disparus, et sans gagner d’argent, satisfait des petits salaires, tournant la meule du récit d’aventures comme il fût allé à son bureau, en bon employé chargé du chapitre des larmes et terreurs pour les gens sensibles, le conteur s’était senti peu à peu abandonné de la foule, démodé, pareil à une barque laissée à la côte, tandis que des bateaux neufs, coquets, et filant plus rapidement prennent la mer.

Eugène Féraud avait alors soixante ans comptés; il y avait quarante ans tout juste qu’il avait, arrivant de Brest, publié ses premières lignes.–Quarante ans qu’il entassait, avec une énergie de maçon, des monceaux de copie sur des tas de volumes!–Et, sans fortune au bout du compte, voyant devant lui se fermer durement les portes de ces bureaux de rédaction où les cheveux blancs font peur quand ils n’ont pas un brin de laurier vert mêlé à leur neige blanche, il s’était demandé, anxieux, un beau matin, ce qu’il allait maintenant devenir.

Ah! s’il avait été seul au monde, quoi de plus simple? On s’enterre dans un trou de campagne, on vit en paysan avec les quatre sous qu’on a pu mettre de côté en piochant dur, pendant des années! Mais pouvait il condamner Noris à cette existence morne de petit bourgeois de province?

Elle était faite pour Paris, Noris. Si adorablement jolie dans l’épanouissement de son charme exquis! Élancée et pâle, fine comme une Arabe, et Parisienne jusqu’aux ongles, Noris, Parisienne avec des contrastes d’alanguissements et de violences, comme sa mère, une créole, fille d’un commissaire de la marine qu’Eugène Féraud avait épousée lorsqu’il allait atteindre la quarantaine, maitre alors de sa destinée et rêvant des succès éclatants moins pour lui que pour sa chère femme!

La mère de Noris était morte trop tôt. Eugène se disait maintenant: «J’ai usé dix années, les meilleures de ma vie, à déplorer de l’avoir perdue!» C’était pour elle seule qu’il espérait des revanches, des succès au théâtre, de chaudes soirées de triomphe, avec des fièvres, des tempêtes de bravos. Elle disparue, il avait laissé faner ses projets comme des fleurs sans air. –A quoi bon tenter quelque chose puisqu’elle n’était plus là pour y applaudir? On ne tient qu’aux joies que l’on peut partager.

Il ne s’était, le pauvre Féraud, senti retrempé et éperonné que lorsque Noris avait grandi. Toute l’ardeur vaillante de sa chère morte, il la retrouvait dans cette enfant, esprit généreux, tout d’élan et de passion, un peu romanesque peut-être, mais était-ce au vieux romancier de reprocher à la jeune fille d’aimer ce qu’il y a de meilleur au monde, la chimère? Ne l’avait-il pas marquée du sceau même du romanesque en tenant à lui donner ce nom de Noris qu’il trouvait harmonieux et qui lui rappelait son premier roman, Dinorah ou les Flibustiers. Dinorah: d’où, par abréviation, Norah; et, le nom paraissant sourd et triste à la mère, Noris qui avait du moins comme un doux accent antique.

–Pourquoi ne pas l’appeler Suzanne, comme moi? avait dit la mère.

Et le romancier:

–Oui, Suzanne, je sais bien. Suzanne. c’est joli. Mais (ne te fâche pas), c’est bourgeois, c’est simple. Vois Suzanne sur la couverture d’un livre. Ça ne frappe pas. Tandis que Dinorah. Norah... Noris... Tu sais que je crois à l’influence des noms. comme Sterne. Eh! bien, celui-là, Noris. il lui portera bonheur, à la chère fille!. Noris! Il me semble que je vois une grande jeune fille, droite comme un lis, avec une fierté héraldique. Oui, c’est du roman, c’est du roman! Mais les plus beaux sont ceux qu’on n’écrit pas!

Et, ayant élevé de la sorte sa fille, n’était-il pas bien chimérique, lui aussi, le pauvre homme, et savait-il très exactement ce qu’est le compliqué du mécanisme brutal de l’existence moderne? Il vivait en halluciné pacifique, dans des mondes improbables, avec les boucaniers d’Amérique ou les parias de l’Inde. Il continuait, à cinquante ans, avec une persistance de maniaque, le récit d’aventures de sa trentième année. Il reprenait et ressassait ses vieilles histoires, ne leur demandant plus la gloire du lendemain comme jadis, mais seulement le pain du jour, le prix de l’éducation de Noris, qu’il voulait instruite et élevée admirablement, comme une princesse.

Il tenait à ce que sa fille apprit tout: le dessin, la musique, la peinture, et à ce que cette intelligence d’élite se développàt dans tous les sens, au plein soleil. C’étaient ses fiertés, la science et la beauté de Noris. Il interrompait parfois quelque gros’ roman bourré de tueries pour venir s’asseoir à côté de sa fille et retrouver doucement, dans quelque mélodie de Mendelssohn, jouée par elle, les poésies mélancoliques de ses vingt ans. Cette «voix de la maison», comme il appelait le piano de Noris, était aussi la voix de son passé, lorsqu’il rêvait d’écrire des vers,–«oui, des vers, ma Noris, des drames en vers, avec des personnages en pourpoints, des vers qui, de la Comédie-Française m’eussent conduit à l’Académie. comme tant d’autres. Ah! l’on se bâtit de jolis châteaux en Espagne à vingt ans!»

Et, sans tristesse, devant ses ambitions défuntes et sa vie gâchée,–gâchée ou usée tout simplement parce qu’il avait fallu vivre,–le bonhomme retournait à ses feuillets de papier et continuait ses banales histoires: la même jeune fille enlevée, le même duel, le même empoisonnement, l’éternel assassinat, l’héritage contesté, le faux testament, l’enfant retrouvé, la dispute des deux mères, tandis que, par la porte entr’ouverte, la romance de Mendelssohn, frissonnant sous les doigts de Noris, lui apportait l’écho des espoirs envolés et des chansons éteintes.

Et il eût été heureux ainsi, le vieux Féraud, si, tout à coup, ces histoires mêmes n’eussent paru terriblement rebattues et si les petits journaux n’eussent été fatigués de ce duel, de ces assassinats et de cet héritage partagé tant de fois. Cette existence de canut littéraire lui suffisait. On avait le confortable, après tout, dans le petit logis de la rue Brochant, et Noris y ajoutait, çà et là, la note de son goût qui avait comme des paillettes de luxe. Une guipure ici, une peluche là; sur la cheminée, un bibelot rencontré par hasard et emporté comme une trouvaille. Les broderies de Noris, les fleurs qu’elle aimait, semblaient le sourire de cet appartement bourgeois, plein de livres et de papiers, mais visité du soleil et égayé, comme d’une lointaine tapisserie, par la verdure des arbres du square.

Oui, il eût été heureux. Seulement, peu à peu, Eugène Féraud se voyait consigné à la porte des journaux. Les éditeurs à qui il écrivait ne répondaient pas; s’il les attendait, chez eux,–solliciteur sexagénaire, plus patient, certes, qu’à vingt ans,–ils ne recevaient point, s’évadaient par les petites portes, masquaient leurs refus sous des réponses qui n’en étaient pas. «Plus tard. Ah! ce que j’ai de manuscrits qui attendent!. Débordé! je suis débordé!. Compliments à votre charmante fille!. Toute ma saison est prise par le roman de Jouvenet.»

Un nouveau, Jouvenet! Et lui, Féraud, était un vieux, usé, démonétisé, fini.

«Il parait que ça ne se vendait plus, ses histoires. Elles valaient pourtant bien les premières, celles qui faisaient pâlir les lectrices d’autrefois. Mais voilà:– la mode! Discutez donc avec la mode!» Il rentrait alors, rue Brochant, dans un profond délabrement moral. Il regardait, navré, ce tas de paperasses noircies dont personne, à présent, ne voulait, et il lui prenait des envies folles de tout jeter au feu. Une flambée! De la cendre! Tout ce que ça valait, maintenant!

C’est dans une de ces heures d’affaissement noir qu’Eugène Féraud avait rencontré Vérignon, un brasseur d’affaires, fondateur de Banques, se glissant, comme une couleuvre vers la jatte de lait, dans tous les syndicats, et s’y logeant ensuite comme un rat dans un fromage, associé de Rodillon et de Molina, tantôt usurier et tantôt emprunteur, découvrant avec un flair de trappeur des placers dans cette Californie sans limites qui s’appelle la crédulité des badauds ou la confiance des sots.

Vérignon cherchait des auxiliaires; il connaissait Féraud. Le nom du vieux conteur était honorable; la Compagnie des Mines de Sierra-Fuente avait besoin d’un secrétaire, et l’auteur des Pionniers du Canada devait connaitre l’art de faire reluire aux yeux des gens, comme des pépites d’or, les plus minces filons de cuivre. Si Féraud voulait bien saupoudrer d’épithètes le rapport un peu trop scientifique de J.-B. Paludet, l’ingénieur chargé de la technologie de l’affaire nouvelle, Féraud entrait tout droit dans la «Sierra-Fuente» avec des parts de fondateur. Il n’avait qu’à dire oui, Féraud! Vérignon soutirait ainsi, du reste, en manière de cautionnement, une partie des maigres économies du pauvre homme qui, du coup, acceptait les propositions, sautait dessus avec une candide effusion de reconnaissance.

Ah! quelle joie pour ce vaincu des lettres de se réveiller, un matin, avec ce beau titre de «Secrétaire-Général» d’une Compagnie financière dont on parlait tant dans les journaux!. Il revoyait son nom imprimé comme autrefois, le vieux Féraud, comme au beau temps où il publiait les Chevaliers de la Navaja, et, par un phénomène cérébral tout particulier, en lisant les annonces que Vérignon payait en deniers comptants ou en actions libérées, le pauvre diable d’homme de lettres en arrivait à se figurer que c’était d’une œuvre de lui qu’il s’agissait là et que ces Mines de Sierra-Fuente, où son nom se trouvait mêlé, étaient le titre de quelque drame d’aventures ou de quelque beau roman dramatique qu’il allait publier et qu’on annonçait.

Il se sentait tout ragaillardi, éperonné et rajeuni par la bonne fortune. Le bon fauteuil, solide et massif, en forme de chaise curule où il se carrait dans le beau bureau de la rue Taitbout le consolait de cet autre fauteuil inaccessible qu’il avait rêvé d’occuper, là-bas, au bout du Pont des Arts, sous la coupole d’or! Ah! bah! rêves d’antan! Ce doux réveil, bien capitonné, dans une grande salle d’aspect cossu, cette entrée solen nelle dans le local occupé par la Compagnie, avec de huissiers plus majestueux que des ministres, des gar çons en uniforme vert coiffés comme des généraux e décorés de plaques comme des diplomates, ces salut d’employés et d’actionnaires donnant au pauvre oublié, hier encore vivant rue Brochant comme un portier, c titre solennel: Monsieur le secrétaire-général;–toute cette vie nouvelle, inconnue et comme officielle rendai Eugène Féraud guilleret, joyeux, émoustillé et flam bant. Ce bon Vérignon! Il l’eût embrassé. Quel Mécène, Vérignon! Quel protecteur!

–Est-ce drôle, disait-il parfois à Noris. Il me dé plaisait, Vérignon, avec son crâne chauve, ses favoris gris, son aspect de clergyman anglais mâtiné de clubman parisien. Je le connaissais beaucoup, j’ai connu tant de gens, dans le temps (Féraud mettait bien des mélancolies, des déboires, un tas d’espoirs évanouis, dans ces mots: dans le temps), et quand je le voyais, eh! bien, je l’évitais. Oui, je l’évitais!. Etais-je bête! C’est pourtant lui, ce cher Vérignon, qui devait faire ma fortune, et la tienne, ma petite Noris, la tienne! Eh! bien, chérie, es-tu contente?

–Oui, si tu es heureux, répondait Noris, suivant, de ses yeux profonds, une chimère, elle aussi, très loin, très haut.

Ce qui ennuyait un peu Eugène Féraud, c’est qu’on n’exigeait pas de lui un grand travail, rue Taitbout. Il n’entendait point, cependant, qu’on lui eût trouvé, pour ses vieux jours, une sinécure. Il voulait utiliser son énergie. Quand Vérignon lui demanda de rédiger, dans l’intérêt du lancement de l’affaire et pour la première réunion des actionnaires, un des rapports sur les fameuses Mines de Sierra-Fuente qu’il s’agissait d’«exploiter» dans les grands prix, Monsieur le secrétaire général poussa un soupir de satisfaction. Enfin! enfin, il était bon à quelque chose! Il allait montrer ce que peut faire un homme qui maniait déjà la plume du temps des Soulié, des Dumas et des Sue. Les mines du Chili, d’ailleurs, c’était son élément! Le Chili! Mais c’est au Chili que se passait son fameux drame inédit, le Serpent Rouge!. Il ne l’avait jamais vu, le Chili, mais il le connaissait, et mieux que les environs de Paris, ma foi. Il avait étudié jadis l’hispano-chilien; le Dictionnaire du Père Febres était encore là dans sa bibliothèque. Il savait la faune, la flore et les ressources industrielles et agricoles du pays sur le bout du doigt.

–Le Chili! Mais c’est mon affaire!. J’ai écrit trois romans qui se passent au Chili!

–Je les ai lus, répondait Vérignonn. EET c’est bien pour cela que je vous ai proposé d’entrer dans l’opération!

Allons, allons, décidément c’était un homme, Vérignon! Lettré, plein de mémoire! Il avait lu les romans chiliens d’Eugène Féraud! A la bonne heure! Et qu’on s’étonne de voir certains financiers devenir vingt fois millionnaires quand ils savent tout, qu’ils ont tout lu, tout, jusqu’aux romans américains d’un conteur que les nouveaux venus dédaignaient, les imbéciles! Aussi, comme Féraud allait les soigner, ces rapports’qu’on lui demandait! Il voulait que ce fussent des chefs-d’œuvre. Oui, des chefs-d’œuvre absolument.

Ah! il s’y mit tout entier, cœur et àme, dans ces pages qu’il arrosait de pittoresque, mêlant à la technologie des notes fournies par Paludet, ingénieur des mines, un tas de descriptions luxuriantes qui devaient donner au lecteur l’idée féerique d’un Eldorado.

Penché sur son papier, oubliant presque qu’il s’agissait d’un document financier, le vieux Féraud se congestionnait à trouver, pour mieux évoquer aux yeux des lecteurs les Mines de Sierra-Fuente, des adjectifs colorés comme les perruches qui sautillent, là-bas, dans les bois d’oliviers et de myrtes. Un paradis, c’était un paradis qu’il décrivait avec des ferveurs d’apôtre, aux actionnaires éblouis: un sol prodigieux, des îles de verdure, des pommes grosses comme une tète humaine, des pêches pesant une livre!. Avec un seul arbre des forêts chiliennes, un missionnaire se construisant une église tout entière longue de vingt mètres, les portes, les fenêtres, les autels, les confessionnaux fournis par le même tronc et les branches! Dans les Andes, l’argent, le cuivre, le fer, à profusion; des minerais d’or brillant à terre comme des vers luisants sous la lueur des étoiles; l’argent des provinces de Coquimbo et de Copiapo sortant par tonnes, du port de Caldera! Des mines d’or à Pétorca, aux territoires de Chillan! Du lapis-lazuli exporté par quintaux! Les fortunes chiliennes sortant de terre comme des fleurs de soufre!.

Et Eugène Féraud se grisait, en ses descriptions, continuait là sa vie de conteur, son train-train de romancier ou plutôt redevenait romancier et, oubliant Paris, abattait de la copie, se jetait, l’esprit perdu, dans cet inconnu qui l’attirait, lui rappelait ses récits d’autrefois, ses inventions de jeunesse: les héroïnes pâles aux cheveux d’ébène, les cavaliers éperdus, les duels au couteau, les batailles au lazzo, les courses à travers les Cordilières, les fuites et les poursuites vers les solitudes, les fusillades à travers les lianes des forêts vierges; tout le prévu, le banal et le mélodrame du vieux roman américain qu’il voyait refleurir devant lui, avec une réalité plus poignante, sous le rayonnement de ces chiffres dictés par Paludet et grossis par Vérignonet dans l’éblouissement d’apothéose de ces stupéfiantes statistiques apportées par l’homme d’affaires pour servir d’appeaux aux souscripteurs des Mines de Sierra-Fuente.

Il le touchait du doigt, son rêve, le vieux Féraud! Ces noms exotiques, aux harmonies profondes, lui plaisaient comme des refrains aimés; il avait, à les écrire, des titillations dans les doigts: «l’argent de Charnasillo, le cuivre en barre ou en minerai de Tres-Picatas, le volcan de San Fernando, les bateliers du rio Claro»; il mettait en scène tout cela comme dans un drame, trouvant des échos de tintements joyeux de pièces blanches dans ces mots qu’il répétait, à chaque alinéa, avec une satisfaction profonde: «Les Provinces Argentines.» Argentines!.

Vérignon, lorsqu’il lut ce Rapport, fut enthousiasmé. Il déclara que jamais, au grand jamais, boniment financier n’avait eu cette tournure et cet éclat. Il y avait là de quoi entraîner du coup des milliers d’actionnaires. Comment diable l’auteur d’une telle machine n’était-il pas encore à l’Institut? Non, jamais, jamais on n’avait battu aussi crànement de la grosse caisse autour d’une affaire. Naïvement, simplement; emballé par sa propre littérature, grisé de couleur locale, le bon Eugène Féraud avait changé en cimbales le cuivre raffiné sorti des mines hypothétiques de Sierra-Fuente.

–«Bravo! En avant la musique disait Vérignon. Et suivez le monde!»

Il lisait et relisait le rapport qu’on allait insérer, avec d’autres articles de M. Féraud, dans le journal financier l’Or Chilien, spécialement fondé pour le lancement de l’affaire des Mines, et le financier s’étonnait lui-même des ressources de pittoresque, de cette splen deur d’adjectifs qu’en sa candeur, le romancier avait jetés à poignées comme de la poudre aux yeux–de la poudre d’or!...

–Ah! vous avez écrit là une maitresse page, mon bon Féraud!

–Oh! oh! répondait l’autre modestement, ses joues se teintant de rouge à côté de sa barbe grise: Je n’ai fait que rédiger vos excellentes notes, monsieur Vérignon, et celles de M. Paludet. Seulement, voilà: je les ai revêtues de toute la magie du style. Ça trompe, le style!

–Si ça trompe?. Heureusement!. murmurait Vérignon entre ses minces lèvres de diplomate retors.

Ce n’était pas une place à l’Institut que ce «style magique» devait assurer à Eugène Féraud, mais un banc à la correctionnelle. Le malheureux faillit tomber assommé par un coup de sang quand, dans son beau bureau tendu de vert, avec des belles cartes topographiques du Chili et le plan des Mines de Sierra-Fuente sur la muraille, un commissaire de police entra, mettant la main sur les livres de la Compagnie et montrant à M. le Secrétaire Général un mandat d’amener où ses nom et prénoms étaient inscrits: «FÉRAUD (Eugène-Philippe).»

Comment! on l’arrêtait, lui, le secrétaire général?. Et de quel droit?.

Qu’est-ce qu’il avait fait?

Que se passait-il donc?

M. Vérignon était déjà en route pour Mazas, assis entre deux agents, dans un fiacre. Paludet devait aller le rejoindre. Cet éboulement imprévu assourdit, hébéta Féraud comme une chute dans un précipice. Il lui semblait qu’il tombait dans un regard d’égout. Lui, à Mazas! Il se demandait si ce n’était pas une stupide plaisanterie.

Pourquoi, à Mazas? La justice avait de ces égarements dont on avait même fait,–au beau temps des œuvres d’imagination,–des romans historiques et des mélodrames judiciaires, Calas, Lesurques, la Pie voleuse! Eh! bien, il était aussi innocent, aussi profondément innocent que la servante de Palaiseau. Il ne s’inquiétait même pas du résultat de la méprise. Il savait que l’innocence est éternellement reconnue au cinquième acte. La sienne éclaterait publiquement devant lesjuges. Il disait à Noris, éperdue, de prendre patience. Lorsqu’on venait l’extraire de sa cellule pour le mener chez l’expert en écritures qui examinait, comme à la loupe –entomologiste des acarus de la finance–les livres de la Compagnie de Sierra-Fuente, il répétait aux policiers, à l’expert: «Il y a erreur! Vous verrez qu’on reconnaîtra qu’il y a erreur!» Il dormait, disait-il, sur les deux oreilles. A Mazas, il s’était mis à écrire un nouveau roman, inspiré par les dernières lectures qu’il avait dû faire sur le Chili et les Chiliens.

–Ne te chagrine pas, disait-il à sa fille. Je sortirai de tout cela l’honneur sauf. et j’en sortirai avec un beau livre!. Dona Hermosa... C’est un joli titre! Ce sera le pendant de mon début: Dinorah ou les Flibustiers!. Dinorah, un livre qu’on avait comparé à Fenimore!. C’est vrai, ça!. Eh! bien, Hermosa sera mieux!

Et il contait à Noris, dans le parloir, les péripéties du roman futur. Il demandait ce que les journaux disaient de son arrestation.

–Ils ne me soupçonnent pas, j’espère?

–Non. non. je te juree!

–Mais ils parlent de moi?

–Oui, ils en parlent.

–Pourquoi ne me les fais-tu pas lire?

–A quoi bon?

–Eh! à quoi bon? Ça éperonne, ça soutient. Je n’ai rien à craindre; je sais bien que je n’ai rien fait de mal. ni Vérignon, non plus, j’en suis sûr. il y a méprise. Mais, malgré tout, je voudrais être certain que nous avons une bonne presse!

Elle lui apporta, à la fin, quelques rares journaux favorables à l’auteur du Serpent Rouge. Il fut touché. On donnait, dans une chronique, sa biographie. On eût presque donné son portrait s’il avait eu jadis la précaution de poser chez un photographe.

–Est-ce drôle, hein, Noris? disait-il. Je publie cinquante volumes: ils ne parlent pas de moi! On me mène à Mazas: ils écrivent ma biographie! C’est bien drôle, tout de même, c’est bien drôle!

Il avait d’ailleurs gardé le journal. A sa première sortie il ferait une visite au reporter. Le journaliste était d’autant plus aimable que Féraud ne le connaissait pas. On a, comme cela, des amis qu’on ignore.

–Allons, allons, répétait le pauvre homme, il y a encore de bons garçons!

Il était si confiant, si profondément rassuré sur l’issue du procès qu’il avait fait partager son calme naïf à Noris. Elle ne connaissait rien à toutes ces combinaisons financières et elle avait vu avec effroi son père entrer dans l’affaire des Mines de Sierra-Fuente. Mais, en somme, Vérignon n’était pas un coquin et Eugène Féraud était un honnête homme. Il ne pouvait y avoir là qu’un malentendu. Une ordonnance de non-lieu allait tout terminer, un jour ou l’autre.

C’était l’avis de Féraud. «Je dors tranquille, vois-tu, Noris, je dors tranquille. Une bonne conscience est un bon oreiller, même à Mazas. surtout à Mazas!» Il s’abandonnait si complètement à son optimisme qu’il apprit sans nul effroi son renvoi devant la 6e chambre. Eh! bien, quoi! Cela valait peut-être mieux. Le débat après tout serait public. Ce qu’il disait en tête-à-tête au juge d’instruction, devant un greffier impassible, il le dirait devant une foule–et l’on verrait!

–Un jugement?. J’aime autant ça!... J’aime peut-être mieux ça. C’est plus franc, c’est plus clair!

Il ne lui déplaisait pas de «confondre la calomnie», devant une salle pleine. Il avait d’ailleurs de petits griefs irrités contre ces magistrats qui lui demandaient –imagine-t-on ça!–compte de sa rédaction, du style de ses rapports.

–Les gens de robe n’aiment pas les gens de lettres! Ils me cherchent des querelles littéraires à présent! La littérature? Ils n’y entendent rien! Rien!

Ah! ils trouvaient ses rapports douteux? Soit. On verrait, on verrait, quand il les lirait tout haut, à l’audience!

Et ce jour de Février où Noris, anxieuse, attendait l’arrêt, place Dauphine, dans la petite chambre de l’Hôtel Henri IV, Eugène Féraud avait essayé de les lire et de les défendre et de les imposer à la foule, ces rapports sur les Mines de Sierra-Fuente, l’argent de Copiapo et les pépites d’or de Petorca que les juges, ces diables de juges entêtés, trouvaient défectueux et coupables!

Coupables! Mais il n’eût jamais écrit que des pages semblables, colorées, ensoleillées, eh! depuis dix ans il eût été des Quarante. Oui, c’était peut-être ce qu’il aimait mieux «de lui», ces quelques pages-là, qu’on lui jetait ainsi à la tête!

Devant la sixième chambre, ce pauvre diable d’ignorant, enfant aux cheveux blancs à demi tombés et aux illusions tenaces, interrogé par le président, avait eu une attitude désolante. Il s’était révolté sous les accusations, maladroitement, avec la vanité naïve d’un artiste qui tient à son œuvre. Il défendait ses rapports, ses articles dujournal l’Or Chilien, non pas avec l’acharnement adroit d’un accusé qui s’attache à glisser comme une anguille entre deux articles du Code, mais avec l’entêtement un peu piqué d’un auteur dont on ose discuter tout haut l’œuvre littéraire.

Encore une fois, non, non, il n’admettait pas ces critiques de la part de magistrats. Il savait parfaitement, parfaitement ce que valaient ses rapports. C’était de la bonne prose, de la très bonne prose. Il avait assez soigné cela pour qu’on lui en sût gré, n’est-ce pas? Quelle sotte querelle venaient donc lui chercher ces juges?

Et plus on l’accusait, plus il s’irritait, ripostant par des réponses brèves qui signifiaient en fin de compte: «De quoi vous mêlez-vous? Je sais ce que c’est que d’écrire! Et j’ai fait mes preuves!»

Ce système de défense parut absolument déplorable, inconvenant. Le mot fut dit:–inconvenant. Le bonhomme semblait braver le tribunal contre lequel il se débattait, essayant avec acharnement de lire sa prose, voulant conserver intacte sa réputation, sa vieille réputation littéraire.

Il n’admettait pas, il n’admettrait jamais qu’on lui demandât compte de ses articles! «Eh! les magistrats ne sont pas des critiques, que diable!...»

Et quand le président lui remettait sous les yeux les hyperboles des descriptions exotiques: «Eh! bien, oui, répondait Féraud, oui, j’ai écrit cela. Je l’ai écrit, Et après?... Je l’écrirais encore et un autre n’écrirait pas mieux!...

–Mais vous avez sciemment coloré de teintes trompeuses des pays que vous ne connaissiez pas!

–J’ai fait ce que j’ai fait toute ma vie:–j’ai idéalisé. La réalité n’est déjà pas si belle! Il faut bien la parer un peu!»

Cette réponse avait tout particulièrement semblé d’un cynisme achevé.

Entêté dans son aveuglement, Eugène Féraud s’enfonçait plus violemment dans sa défense; il ne retrouva un peu de netteté dans l’appréciation de sa position que lorsqu’il s’entendit violemment accuser d’avoir menti, trompé sciemment, entraîné de pauvres diables dans la ruine par des descriptions «mensongères.» Comment! il osait faire montre d’une vanité littéraire lorsqu’il avait, de propos délibéré, jeté à la misère, poussé au suicide peut-être, des malheureux qui prenaient ses «pâles imitations de Chateaubriand» pour des articles de foi?

La misère! La ruine! Le suicide!

Eugène Féraud ouvrait des yeux hagards sous cette pluie d’accusation aux noms féroces: complicité, abus de confiance, manœuvres et promesses mensongères, vol. Un voleur, lui? Le complice d’une bande de voleurs! Il se sentait étouffer en entendant maintenant Vérignon qui avouait à demi, l’accuser à son tour, l’accuser, lui, Féraud, et faire retomber sur Monsieur l’ingénieur de la Compagnie et Monsieur le secrétaire général, la plus grosse part des responsabilités.

Il prenait des attitudes navrées devant l’évidence, Vérignon. Il était confus, désolé, stupéfait.

Le financier croyait, disait-il, qu’Eugène Féraud connaissait le pays, l’avait étudié à fond. Les articles du journal l’Or Chilien, appuyés sur les recherches de M.J.-B. Paludet, lui semblaient absolument véridiques. Lui-même, Vérignon, y avait été pris. Il ne pouvait pas se douter que le secrétaire fît passer dans les colonnes d’un journal très grave des élucubrations de romancier.

–Mais, balbutiait Féraud, écrasé, vous me les dictiez, ces élucub.

Et le président lui coupait la parole. Alors, toussant, pris à la gorge par un étranglement, le pauvre homme se sentait devenir pourpre, ses veines tendues comme des cordes à son front congestionné, et il se voyait là, accolé comme dans un pilori à ce misérable faiseur, qui, élégant, dégagé, essayait de rouler ce tribunal comme une assemblée d’actionnaires et dont il comprenait maintenant qu’il avait été le complice. Le complice et la dupe aussi! Affaire Vérignon et consorts! Ah! imbécile! imbécile! Vieille bête ambitieuse!

Tout tournoyait autour de lui. Il ne voyait plus, n’entendait pas. Les juges, Vérignon, l’ingénieur Paludet, lui apparaissaient dans une sorte de brouillard, comme des silhouettes falotes. Il avait envie de se lever, de crier tout haut, de jurer qu’il était innocent et il sentait qu’il ne pourrait pas et qu’avant de dire un mot, un seul, il se mettrait à pleurer comme un lâche, devant tout ce monde dont les murmures confus l’enveloppaient d’une rumeur insultante.

Il souffrait moralement et physiquement, guetté par l’apoplexie, et une seule idée nette lui venait: Sa fille. Cette pauvre Noris qui attendait sans doute, quelque part, dans un coin de ce grand palais sinistre, et qui avait bien fait de ne pas entrer là, pour voir son père souffleté publiquement comme ce Vérignon; pour le voir confondre avec cet autre drôle, trafiquant de sa science et son titre; pour apercevoir ce spectacle ignoble: le vieil honneur naïf assis sur le même banc qu’un misérable maquignon de valeurs mauvaises.

–Heureusement, songeait Féraud, tremblant de douleur, éclaboussé de honte pendant que le procureur général parlait, heureusement la petite n’entend pas tout ça!

Le pauvre diable avait donc passé par trois phases successives dans cette journée: la colère littéraire devant les railleries qui dépeçaient ses articles; la stupéfaction effroyable devant les demi-aveux et les accusations de Vérignon, l’écrasement sous le réquisitoire du procureur.

L’arrêt assomma le pauvre homme qui resta immobile comme sous un coup de massue. Le bœuf, avant de tomber, a de ces oscillations lourdes.

Cinq ans de prison! Cinq ans! Comme Vérignon! Comme Paludet, ses complices! Eugène Féraud roula sa tête, un moment, autour de lui et, abruti, s’écroulant comme une masse, glissa brusquement sur le banc où il était assis. On le crut mort.

On l’emporta, le gilet ouvert et la cravate arrachée. Revenu à lui, il ne dit plus rien, se laissa guider, hisser en voiture, emporter vers Mazas sans prononcer un mot, inerte. Les gardiens clignaient de l’œil. Un vieux brigadier disait à un autre: «C’est quelquefois les plus malins, ceux qui ont comme ça l’air d’idiots!»

Dans sa cellule, Féraud, abattu sur le lit étroit, l’œil sur la muraille, répétait, ressassait un nom entre ses pauvres lèvres agitées, prises d’un marmottement sénile:

–Dinorah!... Norah!. Ma petite Noris!... Toute seule!... Qu’est-ce qu’elle deviendra toute seule maintenant, Noris?

III

Table des matières

Dinorah, en rentrant dans ce petit logis où elle croyait ramener son père, éprouva une sensation désespérée de vide et d’accablement. Il lui semblait qu’il était mort, ce père adoré, qu’il ne reviendrait jamais plus s’asseoir là! Elle eut un sanglot en poussant la porte de la chambre où elle espérait tant qu’il rentrerait dormir, ce soir! L’ombre l’emplissait, cette chambre déserte, toute glacée. Elle alluma une lampe et regarda un moment de ses yeux navrés, un portrait de Féraud qui était là: figure grise et barbue de gros homme chauve à l’air timide et honnête. Pauvre cher père! Ce n’était plus qu’à cette image qu’elle pourrait donner un baiser, le soir, avant de s’endormir!

Elle restait là, ne pouvant quitter ce portrait, lui parlant tout bas, et, par la porte entr’ouverte, elle entendait aller et venir la bonne Victorine avec des bruits d’assiettes remuées. Elle se souvint alors qu’elle avait commandé pour Féraud, à la cuisinière, un plat qu’il aimait, un aspic de poulet que Victorine avait confectionné la veille, et qui attendait là, bien en vue, le convive qui ne viendrait pas. Noris eut un crève-cœur poignant en entrant dans cette salle à manger, où le couvert du pauvre père était mis. La servante achevait d’allumer la petite lampe de la suspension de cuivre, et la lumière encore pâle tombait tristement sur cette place vide, cette chaise, cette serviette pliée, ces verres et cette cuiller inutiles qu’Eugène Féraud ne toucherait pas.

–Enlève cela, Victorine, dit-elle doucement. Cela me fait mal à voir!

–Mademoiselle va pourtant dîner?

–Je n’ai pas faim.

–Il faut manger, il faut se soutenir. Vous le disiez tout à l’heure, dans la voiture. Ce n’est pas fini: on ne gardera pas monsieur en prison comme ça!... Non, Dieu merci, non, ce n’est pas fini!

Machinalement, Dinorah prit quelques bouchées. mais elle avait hâte d’écrire, d’en appeler à ce prince de Chantenay qui incarnait pour elle tous ses espoirs à la fois, et qui lui avait dit si souvent, d’une voix très douce: «Vous n’avez pas de meilleur ami que moi, mademoiselle!»

Un ami! Dans la pensée de Noris, dans ses rêves secrets de jeune fille, le prince René Beaumartel de Chantenay était mieux que l’ami dévoué en qui on se fie toujours: il était le vivant idéal des songes de la pensionnaire qui échafaude un avenir, de la femme dont l’être s’éveille. Sans qu’il le sût, il était le roman caché de cette fine tête brune, exaltée et charmante.

Noris réunissait en elle les qualités mêmes et les défauts des deux races distinctes dont elle était issue: passionnée comme cette créole qui était sa mère, éprise du songe comme ce Breton qui avait mêlé, toute sa vie, les aventures exotiques aux belles fictions armoricaines. Peut-être tenait-elle plus complètement, par la loi de la nature, à l’être même de son père. Dans cette âme et ce cerveau de jeune fille, il y avait les mêmes fumées romanesques, les mêmes chimères que dans la tête grise d’Eugène Féraud. Elle rêvait comme lui des eldorados fantastiques, elle ambitionnait non pas de la gloire, comme autrefois le pauvre homme. mais de l’amour. Qu’elle était bien la fille de ce faiseur de romans impossibles! Elle s’en forgeait à elle-même de ces aventures improbables qu’on avait payées jadis au père, à tant la ligne, et qu’elle risquait, elle, de payer, un jour, à tant de larmes par pulsation de fièvre.

Dès ses premières lectures, dans ce milieu particulier où elle s’élevait, parmi les bibliothèques et les papiers noircis, dès ses premiers songes d’enfant, grandissant avec elle, elle avait vu passer, comme dans une lumière d’aurore, le prince Charmant des contes de fées, le prince Bleu des mondes enchantés. Elle n’avait pas seize ans, qu’elle rêvait de lui. Il paraissait, souriait, montrait son bel habit couleur du temps et disparaissait, s’évaporait comme la buée du ruisseau au plein soleil. Elle ne savait comment il s’appelait, ni où il vivait, ni s’il était blond, ou brun, le prince Bleu de ses rêves de fillette devenus ses rêves de jeune fille, mais elle savait qu’il existait quelque part, dans le vaste monde, peut-être tout près d’elle et elle attendait de rencontrer le Prince Bleu pour dire:

«Le voici, je l’ai reconnu et je l’aime!»

Peut-être bien, après tout, qu’elle ne le rencontrerait jamais. La vie n’est pas le pays des fées. Dinorah le savait. Elle s’y résignait. Eh! bien, si le prince Bleu ne passait point près d’elle, elle se consolerait en aimant le prince Bleu des contes d’autrefois, de ces contes que Victorine et son père lui contaient tour à tour, et elle resterait fidèle au roi Charmant du beau pays de la montagne d’ivoire, de l’oiseau bleu et des chevaliers d’amour.

Cela lui plaisait à Noris de se laisser bercer par cette douce volupté de l’impossible, de l’introuvable, de la féerie et du rêve. Son prince Bleu pouvait fort bien n’être pas prince, pourvu qu’il eût le don de se faire aimer.

Et Noris l’attendait, souriante, tout en faisant les nœuds de cravate du vieux Féraud et lui relevant ses collets d’habit en lui disant:–Sois donc coquet, je te veux superbe, beau, beau, beau.

–Comme le prince Bleu? disait le bonhomme qui souriait aussi des rêves de sa fille.

Et, un jour, cette enfant, devenue une femme, s’était sentie toute troublée en songeant à ce joli garçon élégant, un peu hautain, charmant, qu’elle rencontrait chez Vérignon, de temps à autre, et dont elle sentait, sur ses paupières et sa joue, le regard constamment fixé, à la fois suppliant et dur.

Elle n’avait même pas demandé son nom les pre mières fois qu’elle l’avait trouvé là, plus empressé à chaque rencontre, et lorsqu’on le lui avait nommé «prince de Chantenay», elle s’était mise à rire, puis elle était devenu très pâle, un peu de froid lui courant sur l’épiderme et, très étrangement émue, peureuse presque superstitieusement, elle était rentrée au logis de la rue Brochant, épelant avec une sorte d’obsession les syllabes de ce nom: prince de Chantenay!

Le prince! Peut-être le prince Bleu, qui sait?

Noris l’avait revu ainsi, plusieurs fois, dans ce milieu bizarre où, comme tous les puissants de quatre jours, millionnaires de hasard, rédacteurs en chef de journaux passagers, Vérignon, fondateur de la Société des mines de Sierra-Fuente, invitait et recevait tout Paris, sinon tout le monde. Le prince de Chantenay, joli garçon, fort à la mode, très répandu, et dont les vestons ou les boutons de manchettes faisaient sensation chez les reporters du high life, Chantenay, la Fleur des Pois, se mêlait volontiers à ces réunions. Il n’avait pas de préjugés; les artistes l’amusaient, les financiers pouvaient le servir. Il tuait le temps chez Vérignon aussi bien qu’au Cercle, et que la femme s’appelât Mademoiselle Féraud ou Blanche Tripier, il était aussi satisfait de causer avec l’une qu’avec l’autre. Il ne lui déplaisait même point, parfois, de temps à autre, d’avoir des conversations cravatées. Cela le reposait des propos de coulisses de petits théâtres ou de loges d’Opéra. A vingt-trois ans, il «en avait déjà assez» des filles en renom et des femmes du monde.

Vérignon devait avoir quelque arrière-pensée en invitant le prince à ces soirées dont les chroniqueurs mondains assommaient Paris. Le prince était riche, se montrait parfois à la Bourse, pouvait rêver quelque opération financière. «Prince Beaumartel de Chantenay!» Un nom superbe à imprimer sur un prospectus. On le choyait, le prince René. Lui allait là comme il allait partout, traînant sa vie, se reposant du club chez le banquier et, en rentrant au club, se moquant du Turcaret qu’il venait de quitter.

Ce qui lui plaisait le plus chez Vérignon, c’était cette belle fille, un peu farouche, bizarre, inquiétante et attirante, qui arrivait là, au bras de ce bonhomme à barbe grise, gauche et courbé. Charmante, cette Noris Féraud!

–Un type, cette petite! disait le prince quand il parlait d’elle.

La «petite» était grande, élancée comme une figure de la Renaissance, un peu maigre, délicieuse; les cheveux enroulés des deux côtés du front, à la vieille mode des femmes du premier empire, deux grands yeux d’une noirceur troublante, cernés et cruels presque jusque dans leurs sourires, en réalité très bons et très francs; le nez fin, un peu long, avec des narines aux petits frissons subtils,–une tête de fine arabe brune, la lèvre arquée et singulière, ironique, inquiétante. Chantenay trouvait à toute cette physionomie un peu exotique qui ressemblait à une Récamier tzigane, vêtue à la moderne, un charme capiteux, tout à fait émoustillant et drôle.

Ce n’était point, du reste, la pensée d’une Récamier que Noris évoquait pour le jeune homme, fort peu soucieux des littératures; mais plutôt l’idée d’un admirable pur sang.

–Elle a de la race, cette fille!. Dix-neuf ans et coiffée comme une grand’mère!...

En y pensant,–à ces rouleaux noirs et à ces yeux sombres,–toutes les curiosités de ce gourmet de vingt ans s’attisaient en lui, et, si ce n’eût pas été fort ridicule, il se serait cru, lui qu’on lorgnait et qui se vantait de n’avoir jamais fait le premier pas en amour, amoureux pour tout de bon.

Amoureux? D’une petite bourgeoise, fille d’un gratteur de papier très inconnu, lui qui succédait à son père dans les fantaisies des croqueuses d’amour, filles de théâtre ou femmes titrées; amoureux, le prince René, Fleur de Chic, comme on l’appelait au foyer de la danse et ailleurs! C’était très drôle. C’eût été même absolument drôle si ce n’avait pas été impossible. Impossible évidemment. Il s’amusait lui-même de ce trouble particulier, irritant comme une démangeaison qu’il ressentait en songeant à cette jolie fille toute pensive, avec un sourire agaçant, mordant presque; mais de là à être amoureux de la «petite», ah! bien, on avait le temps de mourir de rire!. Qu’il retournât chez Vérignon moins pour le banquier que pour elle, qu’il écoutât avec de très doux petits frissons Dinorah, au piano, chanter, la voix profonde et enveloppante; qu’il eût plaisir à causer avec la jeune fille, tout bas, à chercher même à la deviner en la regardant au fond des yeux; qu’une pression de la main, dans un skake-hand, lui causât une sensation tout à fait imprévue et délicieuse, il eût avoué qu’à tout cela il trouvait un plaisir vrai, un peu grisant. Mais du chatouillement de ce plaisir à de l’amour, il y avait loin, Dieu merci, et le prince Beaumartel de Chantenay, ce joli roué de vingt ans, ne se laissait pas aussi facilement prendre au trébuchet.

Ce qui était plus grave, c’est que Noris, moins experte à cette escrime spéciale qui s’appelle le flirtage, trouvait à revoir René de Chantenay une satisfaction singulière, naïve d’abord, fiévreuse maintenant et troublante. Elle n’avait jamais, vivant comme en tête-à-tête avec ce pauvre brasseur de feuilletons, mis le –pied dans un autre monde que celui des romans et des livres. Tous ses plaisirs de jeune fille, toutes ses joies étaient littéraires simplement. Des soirées au théâtre, des journées au Louvre. Des mois passés à recopier les vieux feuilletons d’Eugène Férauddont elle voulait garder les manuscrits lorsqu’il les donnerait à des éditeurs, qu’il ne trouvait plus. Elle ne connaissait de la vie que ce que ce vieil enfant, qui n’en connaissait rien, lui en avait appris; c’était presque son début de jeune fille, ces soirées artistiques chez Vérignon où Féraud, tout fier d’elle, la forçait de chanter, et du premier coup, les paroles habilement flatteuses que lui débitait le petit prince, ces banalités de madrigaux qui eussent paru fanés comme un vieux bouquet à une ballerine, semblaient à Noris quelque chose de parfumé et d’exquis qu’elle se répétait ensuite à elle-même, toute seule, avec des rougeurs et des craintes, comme elle eût respiré un sachet venant de lui.

Elle était flattée d’ailleurs, tout naïvement, que le prince de Chantenay s’occupât d’elle plus que de tant d’autres jolies femmes, des plus célèbres, comédiennes ou chanteuses, que Vérignon réunissait, les soirs de fêtes, dans son salon du boulevard Haussmann, ce salon doré à profusion, tout en or, si doré que toutes les pépites de Sierra-Fuente avaient dû passer et se fondre dans cette dorure-là.

Elle savait, Dinorah, que le jeune Cherubino débutant, traînait après lui les cœurs ou les yeux. Il était pour Paris ce qu’avait été son père autrefois, il y avait vingt ans. Cette dynastie du chic continuait dans l’émiettement des autres dynasties. Fleur de Chic s’épanouissait comme une floraison dans les décombres, sur l’écroulement de tout ce que le général prince de Chantenay avait aimé autrefois.

Dans le grand salon de l’hôtel Chantenay, ouvrant ses fenêtres hautes sur les pelouses du parc Monceau, le portrait en pied d’un homme de cinquante ans, en uniforme de général, un uniforme élégamment porté, plutôt comme un frac de soirée que comme une tunique réglementaire, regardait droit devant lui, de ses yeux fixes, d’un bleu pâle. Visage souriant, moustaches blondes, cirées et droites aux deux pointes et laissant voir l’ironique rictus des lèvres minces, narquoises et pâles, anémiques. La vie tout entière de cet homme, jeune encore, mais usé évidemment, soldat pâli par les nuits de bal et non bronzé par les jours de marche, semblait s’être réfugiée dans les prunelles claires, étrangement pensives, au regard lassé. Droit et hautain, ce général homme de cour, chauve et ramenant au dessus des oreilles, vers les tempes, le paquet de ses mèches blondes, laissait, dans ce portrait, qu’on disait parlant, transparaître le dédaigneux ennui qu’il avait de la vie. On devinait dans ce soldat, l’épée au fourreau et une badine aux doigts, une sorte de clubman dégoûté, brave, séduisant et capable de jouer sa vie sur une carte comme une partie de baccarat.

C’était le père.

Flandrin avait jadis peint ce portrait lorsque le général prince Beaumartel de Chantenay partait pour Dresde, chargé d’assister, en qualité d’ambassadeur de la Cour de France, au mariage d’une princesse saxonne avec un archiduc d’Autriche. M. de Chantenay incarnait alors, en dépit du demi-siècle qui, pour lui, eût dû compter double, toutes les élégances françaises: ce quelque chose de fin et de fier qui se retrouve jusque dans le débraillé d’un Richelieu ou la brutalité d’un Lauzun. Grand seigneur aux manières exquises, capable d’entendre et de parler l’argot du boulevard et presque celui des faubourgs comme il entendait et parlait le jargon de la chasse ou du turf, le prince de Chantenay était, à cinquante ans, le type complet du Français envié, imité, adulé et adoré de ce temps-là. Demi-diplomate et demi-soldat, brave comme l’épée qu’il maniait comme la plume, il avait, un moment, au lendemain de52, figuré dans les assemblées parlementaires. Candidat agréable et agréé, il promenait dans les commissions du Palais-Bourbon son élégance dédaigneuse, s’ennuyait bientôt des vulgarités de la politique courante, se trouvait aussi déplacé parmi les bourgeois satisfaits qui le saluaient très bas qu’ennuyé dans le Faubourg qui le boudait, se mariait pour s’occuper, épousait une grande dame des provinces baltiques, qu’il trouvait jolie et qui le lassa, et, réclamant bien vite un service actif au moment de la guerre de Crimée, il prenait dans son écurie un cheval de turf pour caracoler dans l’état-major du maréchal de Saint-Arnaud, gravissant les hauteurs de l’Alma, en souriant, comme s’il se fût rendu aux courses et, à l’assaut de Malakoff, le lendemain même du jour où on lui apprenait qu’un fils lui était né, montait le premier en avant des zouaves, et tombait en riant, un éclat d’obus au front et une balle au ventre.

A l’ambulance, où on le porta, le prince de Chantenay demanda un miroir et voulut se regarder. Le sang lui coulait du front sur la joue, engluant ses moustaches. Il fit chercher du vinaigre de toilette, trempa son mouchoir dans l’eau de Lubin, lava sa blessure et écrivit deux lettres, l’une pour la princesse qu’il connaissait peu, et l’autre pour ce fils qu’il ne connaissait pas, qu’il ne connaîtrait jamais. Les lettres cachetées, il s’étendit sur son lit de camp et ferma les yeux comme pour dormir.

Il se sentait perdu.

Un de ses anciens camarades d’Afrique, le colonel Robin, vint lui apporter les compliments du commandant en chef.

–Tu le remercieras pour moi, mon vieux Robin, dit le prince. Et messieurs les Russes? Ils n’ont rien fait sauter encore?

–Rien.

–Ils en seraient capables. Ce sont des enragés et des braves gens! Ainsi, j’aurai vu prendre Malakoff?. Ça vaut bien un ballet à l’Opéra. Cela vaut mieux. Adieu, Robin!

–Au revoir! dit l’autre.

–Ah! tu crois donc qu’on se revoit, toi?. Peuh!... Pour les gens que je tiens à retrouver, autant vaut que tout soit fini ici. Un point, à la ligne. Et à un autre!

Il ne retrouva son sérieux que pour dire à son porte-fanion, le jeune marquis de Ferdys, qui se tenait là, à côté de lui, blessé lui-même, la tête enveloppée de linges et le bras en écharpe:

–Une seule chose me chagrine, mon cher Ferdys. Vous comprendrez ça quand vous aurez passé la quarantaine: Ça m’aurait peut-être amusé d’être père!... Un fils, c’est très drôle! Ça doit être amusant! C’est gentil! Si tu vis assez, mon vieux Robin, pour que mon gamin soit un homme, et vous, Ferdys, qui verrez pousser la moustache à ce nourrisson, dites-lui qu’il tâche de mieux vivre que le prince Beaumartel de Chantenay, son père; mais qu’il se contente de mourir comme lui:–proprement. Laissez-moi dormir maintenant, mon cher Ferdys, et reposez-vous!

En face du portrait de cet homme, dans un cadre d’or identique servant de pendant, l’image d’un jeune homme de vingt-trois ans, blond, d’une pâleur triste, les yeux fatigués, mais élégant, et fin, peint correctement par Cabanel, faisait pendant au portrait de Flandrin. Il y avait dans l’attitude un peu hautaine de clubman un peu grêle comme un reflet de l’élégance altière du prince mort. Mêmes attaches fines, poignets minces et pieds petits, mais nerveux comme ceux d’un cheval de race. La mélancolie narquoise de l’homme devenant, sur ces traits juvéniles, une sorte de lassitude précoce et d’ennui lourd, de tristesse grise, malgré le rictus des lèvres où le sang de la mère courait plus rouge. La redingote strictement boutonnée, serrée à la taille, sans le négligé élégant de l’uniforme porté par le père. Le col droit cassé, selon les règles. Une gravure de mode traduite et corrigée par un maître.

C’était le fils.

Sur un fond de tapisserie, d’un ton brun, assoupi, le jeune prince de Chantenay avait tenu à ce que le peintre peignît héraldiquement les armes des Chantenay-Beaumartel absolument comme ses piqueurs les représentaient chaque jour, avec du sable, sur le sol de son écurie. Le prince tenait à ce blason comme à une auréole, et partout dans son hôtel se retrouvait le «martel d’or» des Chantenay dont parlaient Albert d’Aix et Guillaume de Tyr, en leur Histoire des Croisades.

Les Beaumartel de Chantenay portaient d’azur au marteau d’or depuis que le grand aïeul Engelbert avait, au sommet du palais de Salomon, le seizième jour de juillet, jour du sabbat, martelé les Sarrazins aux côtés d’Arnoul de Roie et de Robert de Flandre, pendant la première croisade. «Lors, en dépit de la bannière de Tancrède, qui couvrait les méchants décimés, Engelbert frappait comme blé sur aire la male race des Sarrazins, et de ses coups furent détruits, pour la délivrance de la sainte cité, maints Gentils qui, en leur jargon, criaient: «Beaumartel qui prend nos dos et crânes pour enclumes, par pitié nous épargne et fais «merci!» D’où le nom de beau martel demeura à jamais au sire de Chantenay.»

Le petit René savait vaguement ces histoires, et sa fine main gantée eût été trop frêle pour soulever même le marteau de fer de cet Engelbert endormi depuis des siècles. Les hérédités de familles diverses mêlaient leur sang dans ses veines, et, à l’impertinence du feu duc Gérard, le jeune prince mêlait la froideur et la bizarrerie quasi-moscovite de sa mère, la comtesse livo-nienne, descendante elle-même des grands maîtres des porte-glaives, élevée par une institutrice française dans son château de Wenden, près de Riga, étrange créature avec des tristesses froides comme un brouillard sur Baltique et des ardeurs de fontes de neige. La princesse, qui n’avait pas fait parler d’elle depuis la mort du général, et qui, pourtant, n’avait jamais quitté Paris, vivait avec son fils, sans presque le voir, à demi religieuse, à demi morphéomane, fumant des cigarettes et rêvant, couchée sur quelque canapé, comme une de ces Russes qui ressemblent à des Orientales conservées dans de la glace. La princesse passait pour inspirer quelque terreur à son fils qui ne craignait rien pourtant, ni personne, rien, excepté la passion et le ridicule, deux vices rédhibitoires à ses yeux.

C’était là «le prince Bleu» que Noris avait vu apparaître, pareil au roi Charmant qui se présentait à Florine dans les contes, avec des cœurs de rubis pendus à des chaînes de perles. Elle l’avait tout de suite aimé. Tout de suite il l’avait inquiétée et troublée, lui parlant un langage si nouveau, sachant très bien, avec son doigté de séducteur mondain, quelle note toucher en elle, et s’amusant à cette demi-flirtation qui était pour lui comme un entr’acte où l’on cause sans façon, railleusement, en tuant le temps, et, pour elle, la pièce même où l’on joue de toute son âme. Il lui avait dit plus d’une fois, l’air très sincère, qu’il souhaitait vivement l’occasion de lui prouver un dévouement réel, chaque jour grandissant. Oui, à elle ou à son père.

–Essayez! Vous verrez!.

–J’espère bien n’essayer jamais!

Elle souriait alors.

Il répondait, très sérieusement:

–On ne sait pas!

Et quand elle répétait à son père les paroles du prince M. le Secrétaire général des Mines de Sierra-Fuente hochait la tête d’un air entendu:

–Est-ce drôle, la vie, hein, Dinorette?. J’aurais besoin de quelqu’un, je ne trouverais personne! Je n’ai besoin de personne; grâce à Vérignon, j’ai une place superbe. superbe. et je trouve, qui? un prince tout prêt à m’aider! Et quel prince! Une puissance de ce temps-ci!...

Depuis l’arrestation du malheureux, Noris s’était rappelé souvent ce que disait Eugène Féraud en parlant du prince.

–Une puissance!

Elle se répétait maintenant ce mot comme le dernier de ses espoirs. Il pouvait protéger Féraud, l’aider, elle, à protester contre cet arrêt inique.

Elle n’avait confiance qu’en René, se disait qu’un homme de son rang, un prince–avec les relations qu’il avait–pouvait, devait pouvoir tout faire et sauver de cet écroulement un pauvre homme qu’on déshonorait cruellement, stupidement. Elle avait songé d’abord, là-bas, dans cette chambre de l’Hôtel Henri IV, qu’elle irait tout droit chez M. de Chantenay. Oui, elle le supplierait de voir les juges. Puisqu’il lui avait dit si souvent qu’il était à elle, «tout à elle,» c’était l’heure de le prouver. Jusque-là elle n’avait rien tenté, rien demandé. Il lui eût paru que c’eût été douter de la bonne cause de l’accusé. L’innocence de son père éclaterait bien toute seule au grand jour, en plein tribunal. Elle était certaine, comme Féraud, que ce serait un triomphe, ce procès, et qu’il en sortirait la tête haute.

Mais à présent, non, il fallait tout essayer pour que le condamné obtint justice.

Seulement, elle s’était dit qu’elle n’avait aucun droit de se présenter à l’hôtel Chantenay. Elle sentait que, chez l’amie, comme il l’appelait, en causant,–en riant peut-être,–il verrait surtout la solliciteuse. Et pourtant il lui avait si souvent répété: «–Je voudrais... oui, je voudrais vous prouver combien j’ai d’affection. d’amitié pour vous!» Et ce nom d’amitié ne cachait-il pas chez lui cet autre sentiment très singulier, inquiétant et doux, doux absolument, malgré une certaine souffrance dont elle n’osait pas s’avouer elle-même la profondeur, mais qui la troublait et grandissait en elle comme une obsession?

Et puis, quoi! avait-elle le droit d’hésiter à en appeler à un Chantenay, quand il s’agissait de la liberté de son père?

Elle n’avait, à Paris, ni parents, ni alliés. Depuis des années, avant de rencontrer Vérignon, Eugène Féraud vivait en sauvage, trouvant la solitude chère dans son éternel tête-à-tête avec Noris. Mais ce n’est pas ainsi qu’on se crée des protections, et ce sexagénaire, maintenant, avait besoin qu’on le protégeât, qu’on le relevât comme un enfant tombé.

Cela, le prince de Chantenay pouvait le faire, s’il voulait.

Dinorah se rappelait maintenant les mots que René lui murmurait tout bas, entre deux romances chantées chez Vérignon ou, pendant que quelque musicien jouait au piano une symphonie inédite, un air d’opéra attendant un directeur,–les protestations que lui glissait, presque à l’oreille, le prince de Chantenay assis derrière elle, et penché vers le fauteuil bas où elle s’éventait, en rêvant.

De la musique écoutée ou de ce que lui disait doucement le jeune homme, elle ne savait pas tout à fait, Noris, ce qui la séduisait le plus. Les banalités du prince donnaient un sens plus distinct à la mélodie qui vibrait entre les bougies des appliques; la musique soulignait de son charme sensuel les galanteries de salon que débitait M. de Chantenay. Et Noris rentrait, un peu troublée, au logis de la rue Brochant, se demandant si le prince ne lui avait pas dit clairement qu’il l’aimait.

Non, il ne lui avait pas dit. Elle eût arrêté l’aveu avant qu’il ne s’échappât de ses lèvres. Mais il lui avait dit, redit, répété–et cela elle l’entendait encore– que tout son dévouement était à elle, et elle l’entendait toujours la supplier de disposer de lui sans crainte si jamais.

Prévoyait-il que l’honneur du pauvre homme serait menacé, un jour ou l’autre? Connaissait-il Vérignon? Que voulait-il dire, le prince, en parlant comme il l’avait fait?

Elle ne cherchait plus à le savoir; elle savait bien qu’elle pouvait s’adresser à lui et, ce dévouement offert, elle allait le mettre à l’épreuve.

Seulement, elle écrirait. Elle se sentirait plus à l’aise dans cet aveu, ou plutôt cette prière, confiée au papier. Elle n’oserait jamais lui dire, à lui, face à face, tandis qu’il la regarderait de ses yeux de cristal bleu, un peu durs, ce qui la poussait vers lui comme vers le seul être en qui elle eût foi. Elle redoutait d’en trop dire. Elle avait son secret, à elle, qui pouvait jaillir avec le sang même de son cœur. Oui, elle écrirait. Une lettre ne dit pas tout, mais elle en dit assez.

Et Noris, en écrivant, se répétait, pour se donner du courage, les paroles du prince: «Vous n’avez pas de meilleur ami que moi.!» Le meilleur! Elle n’en avait pas d’autres, la pauvre fille! Et si M. de Chantenay ne répondait pas!. Mais il répondrait. Elle en était sûre.

La lettre, rapide, éloquente comme un appel de désespoir, mettait en peu de mots la situation à nu. Noris affolée, Eugène Féraud écrasé sous la sentence. Deux êtres à la fois atteints au cœur par cet arrêt. Et tous deux innocents! Elle et lui, le père aussi bien que la fille. Maintenant, c’était au prince Beaumartel de Chantenay que Dinorah Féraud s’adressait avant d’en appeler des juges d’aujourd’hui aux juges de demain. Elle était seule, éperdue, tournant autour d’elle avec effroi pour chercher un appui. Et elle pardonnerait presque,–en se souvenant que c’était chez lui qu’elle avait rencontré le prince pour la première fois,–vraiment oui, elle pardonnerait à ce misérable Vérignon l’ignoble aventure où il entraînait Féraud, si le prince de Chantenay, fidèle à sa promesse, accourait à la première nouvelle d’un péril.

La lettre achevée, elle la donna à la vieille Victorine qui attendait, regardant «Mademoiselle» cacheter l’enveloppe. La pauvre femme courrait vite au parc Monceau; elle prenait, des mains de Noris, ce papier plié comme elle eût pris une ordonnance de médecin pour aller en hâte la faire préparer en regardant ces écritures avec un respect superstitieux. Il lui semblait que c’était le salut de monsieur qu’elle tenait là, entre ses doigts.

–Va vite, Victorine, va vite!

Eh! depuis la matin, Victorine «allait vite», sans que cela servît à grand’chosel

La pauvre vieille disparut. Noris la vit longer, comme une ombre dans la nuit, la grille du square, et elle demeura seule, revenant à table et regardant la place vide où son père devait s’asseoir.

Elle était à bout de force. Sous la lampe qui éclairait son cou, d’une blancheur lactée, avec ses cheveux noirs qui se dénouaient, elle laissa tomber sa tête dans ses mains et, déchirée de sanglots, sur cette nappe où Victorine avait mis le couvert pour ce malheureux homme assis, là-bas, dans un cachot de Mazas et que servait maintenant quelque guichetier, elle pleura, tout son être se fondant, ses nerfs détendus aboutissant à une crise noyée de larmes. Et, dans cet isolement qui lui donnait l’atroce sensation d’être maintenant orpheline, cette belle créature, aux énergies fières, n’avait plus aux lèvres, dans ses pleurs et dans ses cris, que ce triste et doux mot d’enfant bégayé du fond de sa douleur comme jadis du fond de son berceau:

–Papa!... Lui!... Mon pauvre cher père!... Papa!... Papa!

Et il lui semblait qu’il allait l’entendre, cet appel enfantin qui le faisait, autrefois, toujours accourir lorsqu’elle avait une peur ou une souffrance et que, la porte s’ouvrant tout à coup, il allait la prendre dans ses bras et l’embrasser, la baiser au front, lui crier: «Es-tu folle? Me voici! Qu’est-ce que tu as donc? Et qu’est-ce qu’on t’a fait, ma petite Nori?»

Pauvre Eugène Féraud1Est-ce qu’elle le reverrait seulement?

IV

Table des matières

La vieille servante revint au bout d’une heure toute déconfite, «les sangs glacés», disait-elle. Le prince de Chantenay n’était pas à l’hôtel. M. le prince ne rentrerait pas ce soir. Il ne pourrait prendre connaissance de la lettre que demain. Le portier avait demandé à Victorine s’il s’agissait d’un secours.

–Si vous voulez, oui, d’un secours.

Alors, le portier avait ri assez insolemment. On ennuyait M. le prince, à la fin, avec ces demandes-là! Si M. de Chantenay devait donner à tous les mendiants qui le suppliaient, sa fortune n’y suffirait pas!

On avait pris la lettre de «Mademoiselle» pour celle d’une mendiante. Sont-ils bêtes, ces portiers!

Et Noris, en écoutant, se disait qu’après tout elle aussi quémandait, comme ces solliciteurs méprisés de la valetaille. Il lui fallait plier ses fiertés à des prières. Elle eût voulu qu’avant de connaître, par les journaux, le résultat du procès, M. de Chantenay lût cette lettre qui traînait maintenant peut-être dans la loge du Suisse.

Les journaux! Le Droit! «AFFAIRE VÉRIGNON ET CONSORTS.» Quel crève-cœur, le lendemain, lorsqu’elle déplia ces feuilles de papier où, à chaque ligne presque, elle retrouvait le nom de son père et où elle lut la sentence des juges, avec ses considérants insultants et sans merci! On l’avait encore condamné à une amende, ce pauvre diable qui avait à peine devant lui la certitude matérielle de quelques années d’existence, ce galérien littéraire qui, après une longue vie de rameur de papier, eût pu exister sans trop de privations à la condition qu’il eût placé en viager ses maigres économies!

Dinorah trouvait inique et niaise à la fois cette condamnation qui, Dieu merci, se disait-elle, n’avait rien de définitif. Après une nuit d’insomnie atroce, ans la solitude de cet appartement, la jeune fille était debout, dès l’aube grise, certaine que M. de Chantenay épondrait à la lettre de la veille. Toute la matinée se passa à l’attendre, cette lettre, et à lire, relire, souligner de sanglots ou de colère le compte rendu du procès. A midi, la vieille Victorine, insistant beaucoup, Noris se mit à table et mangea rapidement. Elle avait hâte d’aller, vers Mazas, voir si elle pouvait parler à son père. Désormais elle le ferait souvent ce voyage à la prison. Tout ce qu’elle pourrait donner de sa vie au malheureux homme elle le donnerait, prête à partager avec lui sa détention, si on l’eût permis.

Elle attendait pourtant encore un moment, espérant toujours la venue de cette lettre du prince de Chantenay. Il avait dû lire maintenant ce qu’elle lui écrivait, hier. Le temps passait; Noris se décida à partir. Mais, à la porte de Mazas, elle se heurta à une impossibilité qu’elle n’avait pas prévue. On ne voit pas aussi facilement les prisonniers.

–Avez-vous une permission?

Non, elle n’avait rien. Elle venait là tout naturellement et avec un âpre besoin de sauter au cou du vieil-homme et de lui dire que, fût-il abandonné du monde entier, elle lui restait, elle, sa fille. Il fallait une permission pour cela. Les familles pouvaient rendre des visites aux détenus, trois fois par semaine.

–Vous n’avez qu’à écrire. On vous répondra!

–Mais, aujourd’hui.

–Oh! aujourd’hui, impossible!

–Mais c’est mon père. Je voudrais voir mon père!

Noris dut voir, au sourire légèrement ironique du gardien à qui elle parlait, que «les pères», à Mazas, étaient des prisonniers comme les autres. Elle n’était pas la seule fille qui vînt là, supplier, les yeux rouges.

–Écrivez, je vous dis, écrivez!

Écrire! comme à M. de Chantenay! Attendre encore une réponse et sentir le temps passer dans un oubli affreux comme un enlèvement! Désormais elle ne serait plus qu’une suppliante. Seule dans cette mer humaine il fallait se débattre, naufragée, et, dans le fracas de la foule, qui entendrait maintenant ses prières? Il n’entendait pas, lui, le prince! Il ne répondait pas.

Elle avait mis en lui une telle confiance! Noris tombait là du haut d’un rêve. Mais avait-il lu la lettre? Était-il à Paris? Elle se fut présentée à l’hôtel de Chantenay, si elle eût osé.

Du moins, la permission qu’elle demandait de voir son père lui était accordée. Elle allait se retrouver devant lui, pouvoir lui parler! Il y eut, entre ces deux êtres, lorsqu’ils se revirent, pour la première fois, à travers le grillage et les barreaux d’une cellule de parloir, un déchirement douloureux. Elle apercevait, dans une pénombre, une figure grise et ravagée. Elle eût voulu l’embrasser, et l’espace vide, une sorte de fossé entre les deux cellules, l’en empêchait. Alors elle se consolait, jetait ses paroles d’espoir à travers les grilles, écoutait la voix brisée du pauvre diable disant: «Tu sais, je suis innocent! Tu n’as pas à rougir de moi! C’est Vérignon qui est une canaille. Moi, je ne savais pas. j’étais trop bon, trop bête. Ah! vieil imbécile, va! Oui, vieil imbécile!»

Elle revint le plus souvent possible, aux jours réglementaires, allant à cette prison comme à un pèlerinage, à une façon de cimetière. Elle se hâtait, ces jours-là, demandait à Victorine de pâtisser quelque douceur qu’elle déposerait au greffe, entre les mains de la fouilleuse, mais qu’on ferait parvenir à Féraud. A quoi bon? Il ne mangeait pas. Plus d’appétit. Il n’avait qu’une idée: rédiger un mémoire justificatif, aller en appel. Son avocat lui disait qu’en appel on lui rendrait justice.

–J’en suis certaine, va! répétait Noris.

Elle éprouvait une sensation d’étouffement à pénétrer dans la prison emplie d’un air chaud, épais, qui la serrait aux tempes, et à peine la lourde porte garnie de clous énormes franchie sous les regards curieux, vaguement narquois, des soldats en faction ou assis sur les bancs, le long du mur extérieur, elle sentait en elle une angoise de cauchemar; il lui semblait que ce qu’elle voyait était le décor gris, morne et hideux, d’un mauvais rêve. Elle traversait une cour carrée où des grilles hautes lui donnaient déjà la sensation d’une torture. Des verdures de lierre poudreux rampaient le long des bâtiments du directeur, encadraient tristement les fenêtres. Des lilas seuls, ironiques et prisonniers, eux aussi, donnaient à cette courcelle, froide comme un puits, un ironique sourire, et ouvraient leurs fleurs dans cette geôle.

Au greffe, Dinorah présentait son laisser-passer, ce morceau de papier qui lui donnait le dimanche, le mardi et le jeudi, accès au parloir ordinaire; les autres jours, à ce parloir de faveur qui ne différait de l’autre que parce qu’il était situé au premier étage au lieu du rez-de-chaussée et que les barreaux qui la séparaient de son père, comme d’une bête fauve, n’étaient pas réunis par un grillage. Au parloir de faveur, Noris pouvait le toucher, ce pauvre vieux accablé dont elle apercevait la tête plus chauve et le dos plus courbé dans l’encadrement de cette cage étroite comme un confessionnal. Elle s’asseyait en face de lui, sur la banquette de bois mobile, peint de brun rouge comme le bois de l’échafaud et, collant sa tête pâle aux froids barreaux de fer, elle tâchait d’atteindre, du bout de ses lèvres, la joue mal rasée du pauvre homme où elle buvait parfois la grosse larme qui, de ses paupières rougies d’insomnie, allait rouler dans sa barbe grise!

Les surveillants étaient là, serrés dans leurs tuniques vertes à boutons blancs, coiffés de casquettes de cuir qu’ils n’ôtaient pas, et ils laissaient, pendant la demi-heure réglementaire, ce père causer avec cette fille, l’écouter plutôt ou pleurer avec elle, tandis que, parfois, par la fenêtre ouverte derrière le parloir, Noris apercevait les promenoirs où, solitaires, entre deux murs de cailloutis bruns, les prisonniers se promenaient par delà les jardinets où les gardiens cultivaient des légumes... Des maisons hautes, des maisons où l’on était libre, apparaissaient au loin, là-bas, se découpant sur un bout de ciel libre, par dessus les murs de Mazas. Noris avait envie d’aller se loger dans une de ces demeures et d’y rester, à quelque fenêtre, guettant de loin, de loin tâchant de voir son père. Cet horizon de liberté, d’air, de ciel encadrant l’espèce de boîte où le malheureux était enfermé, donnait à la jeune fille des envies de pleurer, et elle s’arrachait à ces entrevues, le cœur gonflé, ne pouvant plus rien dire.

–Adieu! Au revoir!

La porte de la cellule s’ouvrait et se refermait sur le père; elle descendait, au hasard, l’étroit escalier qui, des parloirs du haut, la ramenaient au rond-point de sortie. Elle se trouvait dehors sans savoir comment. , Elle jetait un dernier coup d’œil à ces murs de rondes troués de lucarnes carrées qui, la nuit, s’allumaient comme des yeux et s’éteignaient à l’heure réglementaire, et elle tàchait encore, dans ces ouvertures de cellules, de deviner celle par où le jour tombait sur le crâne de Féraud, qui sanglotait sans doute, la tête engloutie dans ses mains, au moment même où elle essuyait ses yeux, gonflés de larmes, pour que les gens de la rue ne la vissent pas pleurer. Qu’avait-elle à pleurer puisqu’il était innocent?

Et c’était jusqu’au lendemain!... De cette prison, Noris emportait comme une amère joie. Elle l’avait vu! Elle lui avait parlé! Elle lui avait, dans un souffle, entre deux étouffements de sanglots, répété quelque mot d’espoir. Elle s’habituait à cette vie. Dans l’écroulement de ses confiances, elle avait un but encore: Mazas, et toute son existence, qui s’écoulait, quasi végétative, délabrée et muette, au logis de la rue Brochant, tenait dans une de ces cellules de la prison aux murs de caillasse rousse, 1re division, no42.

Noris revenait souvent à pied de ces visites, se harassant de fatigue pour tâcher de trouver, le soir, le sommeil qui la fuyait. C’était comme une lutte entre elle et son esprit hanté de visions maladives où le prince de Chantenay passait aussi souvent que Féraud. Depuis la condamnation de son père, la jeune fille avait la fièvre.

–Il faudrait vous soigner! répétait Victorine.

Dinorah haussait les épaules:

–A quoi bon?

Elle eût voulu s’endormir et ne se réveiller jamais. Si le père n’eût pas vécu, elle eût voulu être morte. A dix-neuf ans, la vie l’accablait déjà! Elle en avait le dégoût, la nausée.

Le silence inexplicable, navrant, presque insultant de M. de Chantenay ajoutait une tristesse morne au cœur de Noris. Elle n’y voulait plus songer, ne pen sait qu’à son père, et pourtant la disparition de ce prince qu’elle avait si intimement mêlé à ses rêves l’accablait. Elle s’était habituée à compter sur lui. Il lui en coûtait de s’arracher du fond de son être cette illusion qui était plus qu’une chimère, qui était déjà un amour.

Elle remontait, un soir, vers la maison des Batignolles, le pas alourdi comme les êtres qui traînent une douleur, lorsqu’en passant par une rue, dont machinalement elle déchiffra le nom, rue de Florence, et en regardant à la porte d’une grande maison neuve une longue file d’équipages elle aperçut, presque par hasard, sur un coupé, les armes mêmes de Chantenay, le marteau d’or avec la devise: Moult Fier mult fiert!

Noris, instinctivement, examina cette maison vaste d’où sortaient, enveloppés dans leurs fourrures, comme d’une salle de concert, des hommes élégants et des femmes, remontant en hâte dans la voiture qui attendait. C’était un établissement d’hydrothérapie, la maison du docteur Sierck, le grand adversaire des anémies et des névroses: tout Paris avait passé par ses étuves.

Le prince de Chantenay était donc là! Si Dinorah voulait le voir, lui demander pourquoi, dans sa déresse morale, elle n’avait pas eu de ses nouvelles, elle n’avait qu’à l’attendre. Arrêtée machinalement, elle relut une fois encore la vieille devise; puis, mal à l’aise sous les yeux de ces cochers qui causaient entre eux, gros et forts, s’amusant drôlement des ataxies de leurs maîtres, elle s’éloignait lorsque, la tête encore une fois tournée vers la porte d’entrée, elle aperçut le jeune prince qui sortait, le collet de loutre relevé et s’arrêtant au seuil pour allumer un cigare.

Le mouvement instinctif qui arrêta Noris, puis la poussa d’un pas vers René, fut plus fort que sa réflexion. Elle se trouva toute droite devant le prince comme si elle l’eût guetté au passage, et lui, la saluant, souriant d’un air embarrassé, dut être persuadé qu’elle l’attendait, sachant qu’il était chez le docteur Sierck, et postée là.

–Mademoiselle Féraud! dit-il assez étonné et ennuyé.

Il s’était arrêté à son tour, machinalement, devant ces équipages où son cocher, qui l’apercevait, rompait la file pour s’approcher.

Le sourire esquissé, il ajouta, voulant être aimable:

–Vous avez à me parler?

–Oui, dit-elle, puisque le hasard me met sur votre chemin.

–Le hasard?

–C’est en passant que j’ai vu votre coupé, vos armes.

–Ah! dit-il en la regardant de côté, de ses yeux pâles.

Il la trouvait bien jolie, très jolie, le manteau serré à la taille, tout à fait exquise dans ce noir, avec son fin visage blême.

Le coupé s’approchait du trottoir.

–Suivez! dit le prince au cocher. Cela vous est égal que nous marchions un peu? demanda-t-il à Noris.

Et, côte à côte, tandis que le coupé remontait au pas, très doucement, vers le parc Monceau, René, , à à côté de Noris, allait, examinant en amateur cette jolie fille qui. nettement, lui demanda tout à coup:

–Je vous ai écrit, pourquoi ne m’avez-vous pas répondu?

–Mais, chère mademoiselle.

Il cherchait une phrase, évidemment, une raison quelconque,

–Vous savez que mon père est innocent? dit elle.

–J’en suis persuadé.

Il s’inclinait correctement comme si, dans un salon, on lui eût parlé d’un fait à peu près indifférent qu’il n’eût point voulu se donner la peine de contester.

–Eh! bien, prince, demanda Noris, qu’est-ce qu’il faut que je fasse maintenant?

René, tout en marchant, la regardait avec un étonnement sincère.

Elle, l’interrogeant, l’enveloppant de ses grands yeux de tzigane, agrandis encore par l’angoisse, mesurait ses pas sur les siens et scrutait le sourire figé du prince, considérablement ennuy" de cette e rencontre. Toujours correct, le clubman s’efforçait, d’ailleurs, de ne rien laisser deviner de son ennui.

–Écoutez, dit Noris, je comprends que vous ayez hésité à me répondrre; mais si j’ai eu l’audace de vous écrire, c’est que je m’y croyais autorisée par des conversations, des confidences que je n’ai pas oubliées... Je ne connais personne à Paris, moi, Parisienne... Je vous jure que je n’ai d’espoir qu’en vous. Eh! bien, ce que je vais vous demander, dit-elle gravement, c’est un arrêt de vie ou de mort!

–Votre arrêt?

Il avait beau être mal à l’aise, gêné par cette franchise de la belle fille lui plongeant son regard au fond des yeux, sa gouaillerie habituelle lui faisait venir à l’esprit un mot méchamment railleur. Un arrêt, c’était de l’acharnement, chez Noris. Elle n’avait donc pas assez de celui de papa?

–Vous m’avez dit que je n’avais pas d’ami plus dévoué que vous!

–Oui, fit René. Un soir, chez Vérignon, je m’en souviens fort bien.

Il se rapprochait d’elle, instinctivement, tout en marchant, son bras droit frôlant le bras de Noris et sa main gantée cherchait presque à s’appuyer sur ce bras féminin, par une sorte d’habitude de galanterie banale, pris à ce charme aussi de l’exquise fille.

–Je vous l’ai dit, et voulez-vous que je vous le répète encore? fit-il doucement, sa voix prenant des langueurs étudiées de soupirant de théâtre.

Elle l’aimait trop pour sentir tout ce qu’il y avait de factice dans ce roucoulement d’habitude, sorte de ronron de l’amour que ce roué de vingt ans recommençait pour toutes les femmes. Cette voix baissée, la caressant tout bas, lui faisait retrouver tout à coup des espoirs, les chères confiances de ses rêves.

Ils avançaient ainsi, montant les rues, coudoyés parfois sur ce trottoir où Dinorah ne voyait que lui, et, oubliant les passants, la rue, ce coupé qui les suivait, se sentait rapprochée du prince comme en un tête-à-tête.

–Eh! bien, si vous êtes l’ami dévoué que vous disiez. si vous me gardez cette affection promise. prouvez-moi qu’elle est toujours ce qu’elle était avant cette affreuse aventure!

–Que voulez-vous que je fasse?

Il le savait bien. Elle ne lui demandait rien qu’il n’eût redit vingt fois. Des protestations de dévouement conduisant à des demi-aveux. Des phrases de romance enveloppant chez lui les brutalités du désir.

Noris s’y était laissée prendre, et, comme on lui disait qu’on était tout à elle, à elle du fond de l’âme, elle s’abandonnait’à la joie d’aimer celui qui lui disait cela. Elle trouvait tout naturel, étant frappée, de s’adresser à René comme elle eût trouvé tout simple qu’en un péril, il vînt à elle si elle eût pu, la pauvre fille, protéger ou défendre un prince de Chantenay.

Oui, elle en appelait de l’arrêt des juges à l’amitié du prince; l’appui qui manquait à son isolement, elle le demandait tout naturellement à ce grand seigneur qui connaissait à la fois Vérignon et Féraud, et pouvait témoigner de l’innocence du condamné.

Et lui, enchanté d’entrer plus avant, par ces confidences nouvelles, dans l’intimité de la jeune fille, et ennuyé aussi de cette tuile qui lui tombait au sortir de la piscine du docteur Sierck, prenait alors un ton grave, quasi-paternel, voilait sa retraite et son refus sous des conseils chargés de sagesse.

Il fallait bien que Mlle Féraud réfléchît pourtant à une chose, sainement, posément: c’est que la sentence prononcée contre Eugène Féraud modifiait singulièrement la position de la jeune fille.

–Parlons raison, je vous ai promis mon appui. Je vous le promets toujours. Mais aujourd’hui n’est pas tout à fait hier et.

–C’est vrai, dit Noris, je suis plus malheureuse que que je ne l’étais hier!

–Votre père est innocent, je le sais, j’en suis persuadé. persuadé tout à fait, mais enfin.

Il hochait la tête, répétait avec une visible affectation de gravité cet: Enfin! enfin!

–Enfin, interrompit brusquement Noris, vous allez me dire que tout le monde n’est pas forcé de croire à son innocence? C’est parfaitement vrai. Mais ce n’est pas à moi, sa fille, qu’on osera le dire tout haut ou qu’on pourra même laisser soupçonner qu’on le pense! Il est innocent, absolument innocent, il est plus qu’innocent, il est martyr! Ah! je le prouverai!

–Comment? dit le prince.

Il s’était arrêté du coup, la regardant en face.

–Tout n’est pas fini, dit la jeune fille. Il y a des appels contre ces sentences!

–Parfaitement. Je ne suis pas très ferré sur les mœurs des tribunaux, mais je sais. je sais.

–Ce jugement-là sera cassé.

–Tant mieux! Je le souhaite de tout mon cœur!

Il s’intéressait à ce que lui disait Noris tout juste autant que l’eût exigé la politesse, si la pauvre enfant. au lieu d’être une amie qu’il rencontrait, eût été une de ces solliciteuses dont parlaient les laquais de l’hôtel de Chantenay. Cet entretien, depuis le début, lui pesait en somme. Ces confidences ou ces plaintes ne pouvaient aboutir à rien. Voilà maintenant qu’elle lui demandait de l’aider dans les démarches à faire devant la cour d’appel!. Quelle idée! C’était au moins bizarre. Mais il n’entendait rien à ces démêlés de tribunaux, absolument rien. Il détestait les procès, la chicane. Les Beaumartel de Chantenay se vantaient d’être d’épée et non de robe, et les magistrats n’étaient jamais entrés dans la famille. Il n’avait au Palais ni tenants ni aboutissants. Qu’elle ne comptât point sur lui. D’ailleurs l’innocence est toujours certaine de triompher; on ne voit d’erreurs judiciaires que dans les mauvais romans ou les drames démodés. Et à ces consolations, où le bagout du Parisien se mêlait à la politesse froide de l’homme du monde, Noris peu à peu trouvait elle ne savait quel accent d’ironique dédain. Elle avait l’impression de quelque chose de glacé qui lui tombait sur les épaules avec la banalité de ces paroles: «Patience., courage., résignation.»

De la résignation? Elle? Devant cette criante et navrante injustice? La fille de ce pauvre ignorant conduit à la correctionnelle comme un mouton à l’abattoir, accepter sans cris et sans luttes une aussi atroce iniquité? Mais pour qui la prenait le prince de Chantenay? Il ne savait donc pas qu’il y a de l’honneur bourgeois comme il y a de l’honneur titré, ou plutôt qu’il n’y a pas deux honneurs, et que la fille du noircisseur de papier ne se résignerait pas plus à cette honte que le fils du général prince de Chantenay ne se résignerait à un affront?

Elle le quitta sur cette révolte de sa confiance déçue devant la politesse un peu trop dédaigneuse de René Lui, monta dans son coupé, disant au cocher: «A l’hôtel!» Et, pendant que la voiture l’emportait vers le parc Monceau, il se rappelait, avec un certain petit frémissement sensuel, la grâce de ce joli visage pâli, l’ourlet de l’oreille sous les cheveux noirs, l’ardeur de ces yeux, l’attraction irritante de ces lèvres.

–J’ai peut-être été trop carré! songeait le prince, j’aurais dû lui faire croire que je m’intéressais plus que ça au pèree!...

Noris avait envie de pleurer en remontant, avec cette illusion de moins, vers le logis de la rue Brochant. Elle n’avait pas trouvé chez René l’élan de cœur qu’elle attendait. Il lui avait parlé, de temps à autre, malgré sa politesse, presque comme à une étrangère. Il ne pouvait pas croire, cependant, que la condamnation du pauvre père fût méritée! Il le connaissait, lui, il connaissait Féraud!

Pourquoi n’avait-il pas répondu tout de suite, dans un entraînement de pitié dévouée, à cette prière? Comment n’avait-il pas dit,–et elle les attendait pourtant, ces paroles:–«Tout ce qu’on pourra faire pour votre père sera tenté!»

Elle était si désolée, l’écrasement de tout son être peint sur sa figure, que la vieille Victorine lui demanda, lorsqu’elle rentra:

–Qu’y a-t-il donc encore, mon Dieu?

–Rien. Ce qui devait arriver arrive. Quand on est malheureux, on n’a plus d’amis, voilà tout.

–Elle avait mis cependant tant d’espoirs sur cette affection du prince de Chantenay! Elle n’avait pas assez réfléchi, sans doute. Elle se laissait aller, aller, dans ses songeries de jeune fille, à penser à lui, sans se dire, ce qu’il fallait tout de suite qu’elle se dît: qu’ils n’étaient pas du même monde, qu’un amour entre elle et lui était impossible. Eh! oui, impossible! Mais elle l’aimait!

Et c’était maintenant, dans l’amertume de sa déception, qu’elle sentait quelle l’aimait. Cet amour ignoré, ignoré ou étouffé, la douleur lui en apprenait, avec une vivacité cuisante, qu’elle en était la force réelle. Elle était heureuse autrefois, quand elle allait chez Vérignon, parce qu’elle espérait qu’il serait là. Une soirée passée à l’écouter était une de ses joies. Elle emportait, en se les répétant tout bas, ses paroles qui lui semblaient si douces, si douces dans leur nouveauté troublante.

Le petit prince! Le petit Chantenay! Quand on parlait de lui, autour d’elle, on avait des pâmoisons sur son élégance, sa séduction, ses façons même de s’exprimer. Elle le trouvait, en effet, charmant, sans analyser rien, simplement, parce qu’il lui plaisait. Oui, elle l’aimait. Elle se le répétait maintenant encore, le front collé à la vitre, contemplant ce square que la nuit tombante enveloppait comme d’un voile gris.

Debout, Noris regardait devant elle, accablée, se disant que, puisque le prince ne lui venait pas en deai c’était à désespérer: personne, personne ne viendrait à son secours. Et elle ressentait une affreuse impression d’abandon qui grandissait dans la tristesse de ce crépuscule. L’ombre tombait sur le square désert où les arbres dénudés se hérissaient au-dessus des barres rectilignes de la grille. Derrière, des lueurs de maisons lointaines s’allumaient; une fumée de locomotive montant du fond de la tranchée du chemin de fer, s’évaporait dans le gris du soir, et le sifflet des trains qui emportaient loin de Paris ou apportaient au gouffre, des voyageurs entassés. Alors il prenait à Noris des envies de fuir, des appétits de départ vers des solitudes. Ce qu’il y avait de strident en ces coups de sifflet l’éperonnait comme un appel. Et comme elle eût quitté Paris où elle se sentait affreusement seule et perdue, comme elle l’eût abandonné avec une joie de folle si elle avait eu avec elle ce père arraché à elle et enfermé là-bas!

Ainsi, il ne fallait plus compter sur M. de Chantenay. On lui eût dit cela deux jours auparavant, à Noris, elle ne l’eût point cru. Elle ne le croyait pas encore. Peut-être dans cette attitude qui l’avait surprise, navrée, y avait-il plus de gêne que d’indifférence. Elle se rappelait qu’après tout il avait voulu être aimable. Un moment elle avait senti, cherchant sa main, la main du prince. Elle tâchait de se rappeler les derniers mots qu’il lui avait dits. Ce n’était pas un adieu sec, c’était une consolation. Elle s’en souvenait maintenant. Ne pouvait-elle point s’être méprise sur le sens de cette résignation que lui prêchait M. de Chantenayy?

Lorsqu’il avait dit: «Courage!» peut-être voulait-il ajouter qu’il n’abandonnerait pas Eugène Féraud.

Noris coupait ainsi d’espoirs soudains, sa réflexion désespérée, puis elle s’en voulait à elle-même de croire encore à quelque espérance nouvelle. Ah! entête ment de sa confiance et persistance de sa foi!. Elle l’aimait, oui, elle l’aimait donc bien pour croire en lui, alors même qu’elle l’avait vu hésiter devant le service qu’elle réclamait de son dévouement?

Elle fut heureuse, heureuse à pousser un cri de joie éperdue, lorsque, le lendemain, Victorine étant allée ouvrir au coup de sonnette, la vieille femme reparut toute pâle, annonçant M. le prince de Chantenay. Elle dit même «Monseigneur», la pauvre Victorine, ou plutôt elle ne dit rien, n’acheva rien, balbutia «Mons. Mons.» et Noris entendit tout, devina tout. Elle s’était levée de la chaise où, assise devant son petit bureau, elle écrivait à son père, et, frémissante de saisissement joyeux, elle s’avançait vers René lui tendant les deux mains, le saluant comme d’un cri:

–Voulez-vous que je vous dise? Je vous attendais!

–Vrai?

–Vrai!

–Vous aviez deviné que j’allais venir?

–J’en étais sûre!. Je ne pouvais pas croire que vous me laisseriez seule après mes confidences d’hier!

–Ah! n’est-ce pas?... Vous aviez raison, Noris! Et depuis hier, je n’ai pensé qu’à vous.

–Et à lui?

–Et à lui. J’ai lu le procès, attentivement. Il devra être cassé comme verre.

–Vous croyez? Vous croyez, n’est-ce pas?

–J’en suis certain1

Elle rayonnait et le prinee était enchanté. Il regardait cette belle créature dont les grands yeux le buvaient, pleins de fièvre heureuse, confiante.

Noris était moins pâle que la veille. Une impression de joie lui fouettait le sang au visage et, dans le pauvre petit appartement des Batignolles, la venue de ce prince dont les chevaux piaffaient en bas, sur le pavé du square, lui semblait l’apparition des bons enchanteurs de ses contes d’antan. Le Prince Charmant, tout prêt aux dévouements et venu là pour sauver le pauvre Féraud, elle le contemplait avec une sorte d’admiration naïve–et, lui, dans un fauteuil, jetant les yeux sur les vieilles gravures, les esquisses, les faïences ou les livres, l’humble luxe artistique du vieux romancier, disait en souriant, le chapeau sur les genoux, les mains appuyées au chapeau et les jambes croisées:

–Eh! bien, mais c’est gentil, icii! Des eaux-fortes!... Du soleil!... Très gentil!. Tout à fait gentil!

Il ajoutait seulement, en regardant autour de lui, le monocle à l’œil, que ces diables de juges auraient pu venir faire une enquête chez le père Féraud. Eh! bien, vrai, à moins qu’ils se fussent cachés dans les paillasses, ce n’était pas dans le mobilier du bonhomme qu’avaient pu passer les millions des actionnaires des Mines de Sierra-Fuente.

Ce n’était pas, du reste, ce que venait chercher le prince Beaumartel de Chantenay dans le petit appartement du vieil homme de lettres.

V

Table des matières

Un type singulier, ce prince de vingt-trois ans qui donnait le ton à Paris, inventait les modes, décrétait le chic, menait la fashion à la cravache, comme une jument bien dressée. Tous les débutants l’imitaient, pastichant ses façons de se vêtir, comme les élèves du Conservatoire tâchent d’attraper le son de voix du jeune premier à la mode. Il occupait la chronique et préoccupait les mondains. Il disait des reporters qui imprimaient son nom à tout propos, dans les comptes-rendus des courses ou des premières, les séances du concours hippique ou les matchs du tir aux pigeons: «Ces bons reporters! je les nourris!» Ce qui était un peu vrai. On avait, à tant la ligne, fabriqué au jeune prince une légende de bon ton et de haut goût.

Le prince René, Fleur-de-Chic, devenait ainsi le point de mire des chemisiers et des tailleurs. Joli garçon à sa manière, gentilhomme à sa façon, l’air ennuyé et dédaigneux, envié des hommes et choyé des femmes, gâté par la vie, usé par la fortune, oisi occupant son temps à inventer des chapeaux inédits et à lancer des fillettes inconnues, blasé à l’âge où l’on est naïf, Chérubin mâtiné de Lovelace, il succédait au général de Chantenay par droit d’héritage, et le prince aimable et chevaleresque autrefois surnommé, «le dernier des Abencerrages» revivait dans son fils comme une œuvre d’art survivrait dans un surmoulage.

Simili-don Juan, mais avec toutes les aventures et insolents bonheurs d’un don Juan authentique, le petit prince Beaumartel de Chantenay exerçait une de ces suprématies qui s’imposent à Paris, , on ne sait comment, et durent tout juste autant que la génération qui la subit. On le lorgnait comme une actrice, pour connaître le genre inattendu que décrétait sa fantaisie.

C’était lui qui avait mis à la mode, avant d’autres, les gros diamants, les grosses perles, les grosses bagues, la lourde joaillerie apportant sa note tapageuse– et note était le mot exact,–à la stricte correction de la toilette moderne. Sa distinction, au contraire de celle de son père, consistait à se faire distinguer. On l’avait vu, à la suite d’une rencontre avec un clubman de ses amis, à propos de Nicette Ire, ou de la duchesse de Terni, on ne savait pas au juste, porter un foulard agrafé au milieu du cou par un camée antique, monté en broche, et cela pour dissimuler l’égratignure que lui avaient faite l’épée du petit Servière, ou les ongles de Nicette Ire, on ne savait pas non plus au juste.

Le matin vêtu à l’anglaise, de gros drap gris, comme un groom, le jeune prince était, le soir, flambant de bijouterie, comme une devanture du Palais-Royal. Il avait, sur le plastron de la chemise, des perles ou des diamants d’une grosseur exceptionnelle, célèbres chez les bijoutiers. «On ferait, en l’enlevant, une affaire supere!» disait-on au club. Cette prodigalité de joailleries ôtait un peu de sa bonne tenue britannique à ce parisien d’aspect exotique, , anglais ou russe, dont le principal charme était celui-ci, que nul ne lui contestait: «–Personne ne salue comme lui. personne!»

Salut correct, le corps raidi, les pieds à angle aigu, la nuque s’inclinant automatiquement ni trop, ni trop peu, à un cran spécial qui, non atteint, donnait au salut une signification dédaigneuse, et qui, dépassé, l’eût rendu obséquieux–inclinaison brève, mouvement rapide, en deux temps–exquis, le salut! «Personne ne salue comme lui!» Le prince de Chantenay devait arriver à tout avec la supériorité, la spécialité de ces saluts-là!

Il y avait, dans les salons, des femmes plus que mûres, des douairières que le temps avait faites vénérables, et qui lorsqu’on leur demandait: «Le prince René salue-t-il mieux que son père?» laissaient monter à leurs lèvres faites maintenant pour des baisers d’aïeules de jolis sourires pleins de passé et qui voulaient dire, quand la bouche ne le disait pas: «E! c’est autre chose. c’est autre chose!...» Ah! les beaux sourires! Et très flatteurs, malgré leur âge, pour le feu général prince Beaumartel de Chantenay, le «dernier des Abencerrages!»

Du reste le marquis de Ferdys ne le cachait pas à son neveu René. Le marquis avait, depuis la mort du prince Gérard, épousé Mlle de Chantenay, sœur du général, et, à l’Alma, à vingt-deux ans, il avait porté le fanion du prince. Une balle l’avait même atteint, à Malakoff, avant son général, et couché à terre. C’était presque par admiration pour le prince de Chantenay que M. de Ferdys, au retour de Crimée, épousait l’unique sœur de Gérard. Mariage d’amour dont l’amour, disait-on, n’avait duré que le temps d’un feu de paille. Le marquis menait, de1858à1870, la vie à grandes guides et la marquise, qui l’aimait toujours malgré ses fredaines, se consolait d’être une femme délaissée en devenant une mère adorée et adorable. Elle élevait son fils, âgé de deux ans de moins que René et, avec un peu de bonne volonté, elle eût pu élever son mari, ce grand fou de trente ans passés beaucoup moins raisonnable que l’adolescent.

En70, M. de Ferdys reprenait du service, saluait la marquise, baisait au front son fils Raymond, qui avait treize ans, et s’en allait charger, sur le plateau d’Illy, à côté de Galliffet et de Margueritte. Prisonnier, il revenait tout juste à temps pour conduire, aux côtés de Raymond, le deuil de Mme de Ferdys. Puis, l’enfant achevait ses études au collège, le marquis reprenait sa vie de Paris comme Paris lui-même recommençait la sienne et, frôlant déjà le mauvais côté de la quarantaine, mais joli homme, élégant, maigre, alerte, la moustache en croc et les cheveux gris comme s’il les eût poudrés, il disputait à son neveu René les cœurs disponibles, capable, du reste, malgré son âge, de battre le prince de Chantsnay sur ce terrain spécial et qui, depuis des années, lui était étrangement familier.

–Oui, mon cher, disait gaiement le marquis, vous n’êtes pas des hommes, vous autres!. Raymond est un bénédictin. Il veut se faire marin et potasse ses livres. Autant se faire moine! Et toi, séducteur, .l’ombre de ton père reviendrait, en cheveux blancs,–tu m’entends, en cheveux blancs,–que toutes tes maîtresses, toutes, te planteraient là pour le fantôme de ton père!... D’ailleurs, sans aller plus loin:–moi !..

Il se montrait lui-même, murmurait un nom féminin quelconque et riait dans sa fine moustache en voyant la grimace de son neveu.

–Battu par moi, René! Interroge mon acte de naissance, malheureux!... 1833!. Je ne te fais pas honte?

Il consolait d’ailleurs son neveu en lui jurant que leurs victoires mutuelles étaient vraiment trop faciles. Il n’y avait ni à se vanter des siennes ni à se fàcher de celles du voisin. C’était banal, stéréotypé! Des journaux que tout le monde pouvait lire, tout le monde.

–Invente donc enfin un roman que personne n’aura parcouru! disait le marquis.

Et, en pensant à Noris Féraud, le prince souriait quelquefois. Un roman inconnu! Eh! M. de Ferdys ne croyait peut-être pas si bien dire!...

Tant que Vérignon avait tenu le haut du pavé, René s’était fait un plaisir d’honorer de sa présence les salons du financier. Non pour le financier, sans doute, mais pour Noris. L’arrestation de l’inventeur des Mines de Sierra-Fuente avait seule ralenti son zèle et puisque Mlle Féraud, discrète et honteuse, ne reparaissait point, ma foi, tant pis, quoiqu’elle fût charmante le prince ne s’aviserait certes pas de la repêcher dans cette eau trouble. Alors, bien que piqué au vif par cette beauté singulière, René oubliait ou s’exerçait tout naturellement à oublier Noris lorsque, tout à coup, la jeune fille avait fait directement appel à lui.

La lettre écrite avec confiance-par Noris trouvait M. de Chantenay assez maussade et perplexe. Évidemment il n’eût pas mieux demandé, en protégeant ou en ayant l’air de protéger le père, que de s’insinuer plus avant dans les bonnes grâces de la fille, mais il éprouvait une certaine crainte à se mêler d’une affaire compromettante. Son instinct d’homme du monde prudent et élégant le poussait à s’éloigner de pareils ennuis. Il n’avait, à mettre le pied dans cette mare, qu’à recevoir des éclaboussures. Bah! en dépit des beaux yeux troublants de Noris, peut-être valait-il mieux laisser la supplication sans réponse! Et René ne répondait rien.

Il y avait, après tout, de belles filles dans Paris et la petite baronne Niedmann, tout justement, occupait le prince à ce moment-là. Mais, brusquement, la rencontre de Noris devant l’établissement du docteur Sierck rallumait toutes les flambées de désir de René. Elle ne lui avait jamais semblé si exquise, Noris! Où diable avait-elle pris ces prunelles-là? Lasse et les traits battus, tout à fait jolie avec sa pâleur mate et l’expression hagarde de ses yeux, elle excitait chez le prince des convoitises plus ardentes. En remontant dans son coupé, il se reprochait tout aussitôt, non pas comme une action égoïste, comme un manque de générosité, mais comme une bêtise pure et simple, de n’avoir pas été avec Noris plus chaleureux, de n’avoir point, par exemple, promis une protection, à tout hasard.

–On est godiche! songeait-il. C’était pourtant une occasion!

De cet appel désespéré de la pauvre fille, de cette douleur vraie, criant vers lui, inentendue tout d’abord et coudoyée par hasard, il ne tirait que cette conclusion: «J’ai donné en plein dans la niaiserie. La petite est cependant assez jolie pour que je risque de me compromettre un peu pour elle. D’autant plus qu’un Chantenay peut se mêler à tout sans se compromettre en rien!»

René songeait, du reste, à réparer sa bévue. Il n’avait qu’à se présenter comme un sauveur–quitte à chercher à le devenir–chez Mlle Féraud. Et quand il se donnerait la peine d’intercéder auprès de quelque juge en faveur du condamné, eh bien! Noris en valait certes la peine! Faire passer sa carte à un président de Cour d’appel n’est pas, en somme, un bien grand sacrifice. Il irait voir les juges, comme elle le demandait; il irait les voir, pour garder le droit de la revoir elle-même!

Et, changeant de ton, se jetant à l’eau, comme il disait, choisissant sa tactique, le prince René arrivait, souriant, au logis d’Eugène Féraud et tendait à Noris la main ouverte et toute dévouée d’un ami.

Ah! comme elle la prit, cette main, et comme, en revoyant le prince, elle se crut protégée et sauvée! Elle n’était plus seule. Elle avait un appui dans cette lutte engagée avec ces gens de justice auxquels elle voulait arracher son père. Il lui semblait que Féraud n’avait plus rien à craindre maintenant que M. de Chantenay consentait à s’occuper de lui.

–Car vous m’aiderez à le faire acquitter, n’est-ce pas? disait-elle en regardant le prince au fond des yeux.

–Je vous le promets.

Il gardait dans sa fine main nerveuse la main chaude de fièvre de Noris, et le sourire qu’il avait donnait à la jeune fille des frissons d’une tendresse singulière. Il lui semblait que ce pâle jeune homme l’enveloppait d’une sorte d’affection paternelle et, elle qui était comme la protectrice du vieux Féraud, ressentait une volupté féminine à se sentir protégée à son tour, dominée par le prince.

Elle avait hâte de dire au condamné ce que M. de Chantenay avait promis. C’était aussi de l’espoir pour le malheureux homme qui, là-bas, vivait dans cette atmosphère de prison, dans une odeur d’étuve, de buanderie et d’hôpital, sortant à peine de son coin de prison pour aller traîner un pas de malade dans les promenoirs où, pour tout horizon, il avait le cailloutis des murailles rousses et un peu de ciel géométriquement découpé au-dessus de sa tête.

Ah! il tombait de haut, le pauvre rabâcheur de romans!

Au promenoir où l’impression d’emprisonnement était plus féroce, il préférait encore cet étroit espace, aux murs nus, à demi teintés d’ocre jaune et de brun, avec une table basse, un tabouret de bois noir, un pot de grès, une cuiller de bois, un bidon et une gamelle en fer battu,–le délabrement officiel d’une nudité voulue,–cellule atroce, mais cellule, où il pouvait, du moins, penser, penser à son aise, le jour lui glissant d’en haut par une lucarne qui se levait et se baissait avec un bout de fer.

Il étouffait dans ce boyau où l’œil du gardien l’épiait par un trou presque invisible, où on lui passait sa nourriture par un guichet, comme à un chien, mais d’où, par la porte entr’ouverte, en collant un de ses yeux à l’entrebâillement, il apercevait, au centre de la prison, rayonnant en cette atmosphère grise sous sa chasuble d’or, le prêtre qui disait la messe au centre de la chapelle ronde:–moyeu de cette roue de douleur dont chaque division de Mazas est un rayon.

Il y étouffait, dans ce cachot, mais il y pouvait être lui. Il écrivait, écrivait sans cesse, noircissait du papier où il contait sa vie entière, laborieuse et bornée, à ses juges futurs. Il lisait aussi, demandait des livres au bibliothécaire et, un jour, par un étrange hasard, on lui envoya un de ses romans à lui, le Cœur Saignant, et il en éprouva comme une joie. La prison lui parut aussitôt moins sombre: on l’y connaissait. Ce fut une joie. Alors il demanda d’autres romans de lui.

Mais il allait, le malheureux, au devant d’une déception encore.

On les lui apportait, ses pauvres livres, cartonnés à la diable, avec une étiquette de toile grise collée au dos et le titre écrit à la main;–on les lui apportait de la Bibliothèque, parmi les ouvrages qui composent le catalogue de ces prisons, le Musée des familles, le Magasin pittoresque, la Bibliothèque des Voyages, la Révolution de Thiers, les contes de Dumas ou de Mérimée et il les ouvrait, les interrogeait aussitôt comme des compagnons qu’il était tout surpris et tout heureux de rencontrer en captivité comme lui.

Les vieux romans de ses vingt ans! Les récits de sa jeunesse! Ceux qui devaient, croyait-il autrefois, lui donner la gloire!

Mais il ressentit bientôt une tristesse noire et regretta de les avoir réclamés, ces pauvres livres. Il les retrouvait, mais–avec quelle amertume!–il les retrouvait souillés par les annotations brutales, niaises ou cyniques de ces mains habituées aux vols, mains noueuses aux ongles plats, aux gros pouces tachés de sang! Il devenait tout rouge ou tout pâle en rencontrant là, blagués hideusement par ces cabotins du fric-frac ou du couteau, les descriptions poétiques dont il émaillait naïvement ses récits mexicains, ses vieux romans d’amour des belles nuits brésiliennes. Le oh! la! la! moqueur du voyou jaillissait comme une injure au front des pâles Mercédès et des Carmen «aux yeux de velourd’Eugène Féraud. Les héroïsmes des amoureux, les dévouements des jeunes premiers, les situations attendrissantes, ces critiques de Mazas les gouaillaient en marge avec des orthographes grasses de titis sceptiques et blasés; et le romancier qui s’indignait de bonne foi des entreprises criminelles de ses gauchos, de ses bandits des Terres Chaudes, des troisièmes rôles au teint cuivré de ses drames, rencontrait, suivies de points d’exclamation bouffons, des inscriptions cyniques, qui renvoyaient ses salteadores et ses bandits à l’école:

«Pas malin, Don José Cabral! Ge jou mieu que sa du coutau! SIGNÉ: NOEL (PIERRE-LÉON), dit LA GLACIÈRE.»

Ainsi, voilà ce qu’ils pensaient de lui, ces lecteurs de la prison! C’était, pour le malheureux, comme un écrasement.

–Est-ce que la réalité dépasserait en horreur nos fictions? se disait alors le pauvre Féraud, en songeant qu’après tout, qui sait? il avait peut-être eu tort, jadis, de trouver que «Balzac désenchantait de la vie.»

La Vie! Ce n’était pas plus gai que cela! Il était presque forcé de le reconnaître maintenant, le pauvre idéaliste, et le pessimisme de Balzac n’avait peut-être pas tout à fait tort. Ah! il les connaissait, Balzac, ces tripoteurs d’argent, et ce n’est pas lui, le gros madré, qui se fût laissé jouer sous jambe et entraîner à Mazas par un drôle comme ce Vérignon!

–Si jamais je sors d’ici. et j’en sortirai. disait alors le condamné, on verra! on verra!

Noris entretenait en lui cette confiance, et elle-même se sentait à présent encouragée et rassurée par le prince de Chantenay. Il tenait parole, René; il avait vu les juges, plaidé à sa façon la cause du bonhomme Féraud en disant–ce qui était vrai:–«Vous l’avez pris pour un malin, c’est un imbécile.» Et il revenait, rue Brochant, dire à Noris, d’un petit air entendu: «–Ça va bien. Nous le tirerons d’affaire.»

La jeune fille éprouvait pour le prince un sentiment de reconnaissance éperdue, qui doublait cet amour éprouvé par elle depuis les premières rencontres. Il était bien décidément devenu pour elle l’être idéal qui protège et qui sauve. Elle lui vouait, de jour en jour, plus profondément une affection singulière, faite de tous les espoirs, d’une foi ardente, d’une confiance illimitée. Il lui semblait qu’il collaborait fraternellement à la chère œuvre de salut.

Et peu à peu, dans l’isolement où elle se trouvait, avec le besoin de confidences qui lui gonflait le cœur, elle en arrivait à mêler si intimement à sa vie René de Chantenay, qu’elle pensait à lui comme au plus cher de tous les êtres, après son père. «Mon frère René», se disait-elle en souriant. Lui, ne lui parlait point d’amour et pourtant dans cette tendresse protectrice, il y avait des sous-entendus passionnés, et ce frère aîné tendait savamment ses pièges.

Il n’était du reste pas pressé d’arriver, comme il disait. Ces visites à Noris, ces causeries dans le petit appartement des Batignolles, ces promenades dans les allées du–square, entre des haies d’enfants et de lilas qui poussaient ensemble, lui donnaient une distraction aimable. C’était nouveau, c’était imprévu, original, cela ressemblait si peu au foyer de la danse, aux coulisses des petits théâtres, aux boudoirs habituels! Ce parisien jouait à l’idylle, en passant. Il embourgeoisait ses amours, souriant, trouvant la sensation très drôle, flatté de cette passion qu’il devinait chez Noris et qui lui apportait un chatouillement d’amour-propre tout particulier, celui que donne l’affection de la fiancée, de l’être qui ignore et qui aime, de cette créature exquise qui sera la femme et qui n’est point la femme mais la jeune fille.

C’était pour le prince, déjà las et sachant que l’amour est un perpétuel et banal recommencement, une séduction vierge, qui fouettait ses curiosités, et pourtant lui donnait la joie d’en rester à cette indécision du caprice, à cette sorte de cour qui l’étonnait et lui plaisait.

Il allait voir Noris souvent, la plupart du temps lorsqu’elle revenait de Mazas. Il sortait du hammam ou de la salle d’armes et jetait l’adresse de la jeune fille à son cocher. Quand ils étaient seuls, elle et lui, presque toujours ils parlaient de Féraud. Le sujet eût fatigué René s’il eût écouté, mais il regardait les beaux yeux noirs de Noris, ce nez droit dont les fines narines palpitaient avec des colères, ces lèvres qui frémissaient d’indignation et qui pouvaient blémir de volupté; il prenait dans ses mains les mains toutes chaudes de fièvre de la pauvre enfant et il restait là, enchanté, charmé de cette beauté un peu sauvage, sans poudre de riz et sans coquetterie, et tout heureux d’entendre cette enfant lui dire, en essayant de sourire, après les larmes essuyées:

–Mais je vous ennuie, avec mon pauvre pèree!... Voyons, ne parlons plus de lui. Parlons de vous. Qu’avez-vous fait aujourd’hui?

Ce qu’il avait fait? Rien. Deux toilettes. Un tour au Bois. Des visites. Une conférence avec son chemisier: porterait-on un ou plusieurs boutons au plastron, décidément? Causé avec sa mère, toujours torturée par ses migraines et étendue sur sa chaise longue, dans son petit boudoir japonais. Un tour au Tatter-sall. Changé son cocher. Pris un anglais. Mis quelque enchère sur un bibelot à l’hôtel Drouot. Flâné, traîné çà et là. Rien, encore une fois. Rien.

Et il disait, voulant faire de l’esprit:

–C’est si long, si long, une journée!. Ah! il y a aussi des prisonniers en liberté!

En arrivant, un soir, chez Noris, il la trouva plus nerveuse que de coutume, inquiète. Eugène Féraud était malade. Toutes ces tortures lui montaient au cerveau. Il avait eu comme un transport, la nuit précédente. On avait, un moment, craint un suicide et on avait doublé le prisonnier. Au lieu de la solitude de la cellule, on l’enfermait dans une cellule à deux. Le vieil honnête homme maintenant vivait face à face avec un voleur. Un fils de famille, qui chez son patron, avait forcé la serrure de la caisse et pris la fuite avec une misérable fille. Cette promiscuité écœurante avec un être avili, humiliait Noris, mais–chose singulière –ne déplaisait pas à Féraud.

–Tant mieux, tant mieux, disait-il, je le ferai causer, mon voleur. Je l’étudierai!. Je n’ai pas assez étudié sur naturee!

Sa fille était effrayée de cette sorte de contentement béat, de ce sourire doux, qui, avec le hochement sénile de cette tête grise, lui semblaient maladifs. Ah! si son père mourait! Et s’il mourait condamné?.. Condamné! Ce serait épouvantable. Le sort lui devait bien, au moins, après ces hontes, l’éclat d’une réhabilitation!

Et, pendant qu’elle s’exaltait sur cette idée douloureuse, René s’efforçait de la calmer, lui répétait que cette maladie du prisonnier était peu de chose–la température des premiers beaux jours, l’air épais de la prison, des promenades trop écourtées peut-être– et, en la consolant, la conjurant de ne plus pleurer, il ressentait l’attrait poignant, la griserie exquise que donnent les larmes de la femme. Elle s’était accoudée au bras d’un fauteuil, devant la fenêtre ouverte et tout un flamboiement de soleil couchant la couvrait comme d’un voile d’un rose vif. Et lui, la regardant, illuminée ainsi, enveloppée de chaude lumière, dans une auréole de printemps, se sentait attiré et conquis, s’approchait, cherchait ce regard, ce beau visage attristé qui le fuyait. Il écartait des yeux en pleurs de Noris ces mains qu’elle y portait, comprimant ses sanglots, et, la tenant là, la regardant bien en face, lui, à demi-agenouillé, penché vers cette créature exquise que baignait tout entière le crépuscule rose:

–Je vous en prie, Noris, pas de désespoir. Votre père reviendra ici. Il sera acquitté. Vous serez heureuse. Vous serez aimée!

Elle frissonna, ses yeux allant au fond des prunelles de René.

C’était la première fois que, sur ce ton passionné, tout bas, dans le frémissement d’un aveu, le prince lui parlait d’amour.

–Aimée!

Elle hochait la tête, songeant peut-être à son père qu’elle pouvait ne jamais revoir là, comme le disait René, et lui, enhardi par ce mot qu’il venait de prononcer, presque malgré lui, s’approchait toujours, serrait dans ses mains les mains de Noris, et, baissant encore la voix, dans un murmure, à l’oreille de la jeune fille que ses lèvres, à lui, caressaient presque d’un baiser:

–C’est moi qui vous aimerai toute ma vie, Noris!... Vous êtes si jolie et si bonne!... Vous méritez tant d’être aimée. Et je t’aime, et je t’aime!

Elle fermait les yeux, elle s’abandonnait aux tendresses de cette musique savante du charmeur. Elle oubliait. Elle était comme lasse, et, dans une torpeur délicieuse, elle se laissait bercer aux caresses de ces paroles, René s’exaltant lui-même, vraiment ému, vraiment sincère devant cette créature dont le regard maintenant l’interrogeait jusqu’à l’âme, tandis que, dans une prière, Noris demandait, la voix baissée et aussi timide qu’un soupir:

–Est-ce bien vrai? Vous ne mentez pas?

–Je te le jure!

–Tu m’aimes?

–De toute mon âme!

–Tu m’aimeras toujours?

–Et tu seras ma femme, ma femme, entends-tu, Noris, mon adorée?.. Ma femme!–Ta femme?

Elle croyait faire un rêve: le délicieux rêve de ses premières visions, et le prince, le chimérique amoureux, le prince Bleu de ses songeries de jeune fille, lui répétait alors, dans un élan d’amour éperdu:

–Oui, ma femme! Ma femme! Aussi vrai que je t’adore! Et sur mon honneur!

VI

Table des matières

Pour Noris, cette heure d’Avril où, dans le jour tombant et la lumière rose, elle s’était, sans savoir, donnée à M. de Chantenay, cette surprise avait été une sorte de songe où elle avait passé, inconsciente; pour René, c’était une aventure délicieuse, et, tout surpris de se sentir conquis décidément, il rencontrait chez la jeune fille une maîtresse inespérée, plus jolie cent fois et plus adorable que la baronne Niedmann qu’il prenait à son mari, ou Marie Launay, de l’Opéra, qu’il soufflait à Molina, le banquier.

Le prince était enchanté. Une conquête ravissante, «savoureuse,» disait-il à son cousin, Raymond de Ferdys, qui ne tenait pas du tout à ces confidences. Un bon petit amour bourgeois, aussi éperdu que d’autres, mais coquet, discret, amusant comme une excursion dans une banlieue inconnue. Le prince René Beaumartel de Chantenay en avait bien là pour une saison. Quant à Noris, elle avait, dans ce premier amour, mis sa vie entière.

Il y eut d’abord chez ces deux êtres si dissemblables et réunis cependant par ces deux sentiments, identiques en apparence, le caprice de l’un et la passion de l’autre, un moment d’ivresse absolue et, pour Noris, dans son malheur même, des heures de joie. Elle adorait René. Elle se donnait à lui dans toute la confiance d’une candeur passionnée et qui ignore. Elle serait sa femme, puisqu’il l’avait juré. Et elle ne réfléchissait même pas à cette douloureuse réalité qu’elle était sa maîtresse.

Sa maîtresse! Le nom lui en eût été doux, tant elle avait foi en lui et tant elle aimait ce prince idéalisé par sa chimère. Mais, ce nom, elle ne le prononçait pas, même en pensée. Elle se laissait vivre, suspendue à René, et n’attendant que l’heure où, à son père libre, acquitté, déclaré innocent, elle pourrait dire:

–Je suis la femme de René!

Il ne lui venait pas non plus à l’idée que «la femme du prince de Chantenay» était ou serait princesse. Elle ne songeait pas au titre que René portait. Il était lui et c’est parce qu’il était lui qu’elle l’adorait. La fille avait, dans ses héroïques candeurs d’âme, les ignorances ou les illusions du père. Il les expiait, lui, par le cachot de Mazas, la cellule double avec un briseur de serrures. Elle n’en éprouvait qu’une immense joie, s’endormant dans ce double rêve que Féraud serait libre, réhabilité devant les hommes et que René était son époux devant l’honneur.

Et alors, pour ce parisien rassasié de Paris et pour cette enfant grandie dans l’atmosphère d’une bibliothèque, à demi séquestrée par l’humble existence du conteur à trois sous la ligne, une vie étrange commençait: des promenades furtives, René ne tenant pas à trop se montrer et Noris ne songeant à rien qu’à la joie d’être seule à son bras, n’importe où. Et ils promenaient ainsi l’idylle de leurs amours de vingt ans dans des coins perdus que M. de Chantenay ne connaissait pas et qui l’amusaient. Ils allaient de la rue Brochant à Montmartre, par les petites rues ignorées, confondus dans la foule ou perdus dans les solitudes de ces faubourgs. Il trouvait, au sortir des salons de l’hôtel de Chantenay, des saveurs singulières à ces escapades buissonnières. Au lendemain de quelque réception étouffante où, dans ses salons envahis, sa mère à demi somnolente, avait fait entendre des airs livo-niens à ses hôtes, il plaisait à René de s’égarer, avec Noris, dans ces ruelles où ils pouvaient parler haut sans qu’on les entendît.

Elle s’étonnait avec lui qu’il y eût à Paris de ces ruelles inexplorées, curieusement nouvelles, pittoresques. Elle regardait, avec des stupeurs de voyageuse ces rues montantes, paisibles, sans voitures, enveloppées d’une sorte d’atmosphère provinciale. Des femmes se tenaient sur le pas des portes. Des enfants sortaient en courant d’une école voisine et leurs cris de gamins en liberté se mêlaient aux piaillements des oiseaux voletant dans les arbres reverdis. Des touffes de fleurs, aux branches rajeunies, riaient au-dessus des murailles grises. Ce blanc, ce jaune, ce vert tendre plaisaient à Noris. Elle ressentait, joyeuse, les griseries des Avrils. Elle ne savait, le cœur gonflé, dans cette tiède atmosphère printanière, si elle avait envie de rire ou de pleurer.

Et serrée contre René, en montant, par la rue Lepic, le coteau qui mène au vieux moulin de bois, noirci et disloqué par l’eau des pluies, elle s’arrêtait, se sentant prise d’une mélancolie singulière devant la fraîcheur de l’herbe piquée de pâquerettes qui s’arrondissait sur un vallon pelé et surtout devant la perspective des environs de Paris, d’un grand horizon perdu dans la brume, jusqu’aux lointains moulins de Sannois.

–Sais-tu, disait-elle, je voudrais vivre ici à jamais ou aller là-bas, bien loin, et, avec toi, y rester toute ma vie!

Certes elle eût voulu s’enfuir loin, plus loin que cette ligne violacée de l’horizon, par delà les maisons, par delà les champs, toute seule avec René qu’elle aimerait toujours comme elle l’aimait aujourd’hui! Ah! s’il pouvait durer ce maintenant! Toujours, toujours l’aimer, lui! Toujours être aimée!

Et non seulement il était possible, ce beau rêve, mais elle le tenait, vivant et souriant. Et dans trois ou quatre semaines, à présent, le procès «Vérignon et consorts» serait révisé! L’influence du prince de Chantenay était réelle. Les magistrats avançaient l’heure de l’appel.

Noris n’avait aucun doute sur l’issue finale de la cause, pas plus que sur la loyauté de René. Sa seule inquiétude, c’était la faiblesse visible de Féraud. Elle le trouvait, à chaque visite, plus pâle. Quand, assise sur la planche de bois, dans la cellule du parloir, elle écoutait venir vers elle, à travers la cloison barbouillée de rouge, les pas traînants du prisonnier, il lui semblait, à chaque fois, que ces pas étaient plus lents, pesaient davantage. Le corps se tassait, le visage blêmi s’anémiait.

–Tu souffres? disait Noris, inquiète.

L’autre, derrière les barreaux, souriait et répondait:

–Non.

–Tu t’ennuies?

–Pas du tout. Potier m’amuse.

–Potier?

L’homme à la serrure. Potier contait ses amours à ce romancier, et comment pour une coquine qui le trompait, il avait volé son patron et tué sa vie.

–C’est très curieux. très curieux. répétait Féraud. J’en ferai un livre. Ah! quelle bêtise que l’amour!

Puis il se reprenait, disait à Noris:

–Ça dépend! Je ne veux pas te désillusionner! Mais pas de roman, décidément, pas de roman dans la vie! Ça se paye trop cher. quand ce n’est pas du roman qu’on écrit!

René ne demandait que rarement des nouvelles de Féraud. Maintenant il lui semblait pénible de parler du condamné. Noris, une fois, lui dit pourtant:

–Quand mon père sera ici, il faudra bien tout lui avouer!

Le jeune homme mordilla légèrement sa petite moustache blonde.

–Vous avez juré! dit Noris.

–Oui, oui, et je ne l’oublie pas! répéta vivement le prince.

Il avait hâte d’éluder de tels propos. C’était dans le petit salon de la rue Brochant. Pour sauter à un autre sujet, il dit tout à coup, en regardant une tête de femme, hardiment brossée, dans un petit cadre plat, sans ornements, la dorure salie:

–Qu’est-ce que c’est que ça? Ça n’a pas l’air mal!

–C’est un Delacroix, dit Noris.

–Tiens, on ne le dirait pas! C’est peut-être mal placé, dans un faux jour;–ça manque de vernis.

–C’est le premier tableau que mon père ait acheté, il y a bien longtemps, j’étais toute petite. Je me rappelle encore comme il était heureux! Un Delacroix! Un Delacroix! Une étude de juive que le peintre avait rapportée du Maroc. Je crois que mon père avait payé cela250francs, peut-être200!

Le prince regardait l’étude mal placée, à contre-jour, –une belle fille brune, les cheveux dénoués avec des sequins collés à son front, quelque danseuse de café maure–et, très simplement, M. René Beaumartel de Chantenay dit ces mots caractéristiques à Noris Féraud:

–Ah! c’était le bon temps pour acheter des tableaux. Aujourd’hui il n’y a plus rien à faire. Ils vendent trop cher, les peintres!

–Ils ont raison; ils font payer la vache enragée que leurs maîtres ont mangée, dit Noris en essayant de rire.

Elle riait mal. Elle songeait à son père, qui, lui aussi, . travaillait dur, et vendait peu.

–Ce qui n’empêche pas que vous devriez lui faire mettre un cadre neuf, à votre Delacroix; il m’a l’air ombu.

Peut-être-René de Chantenay ne savait-il pas exactement la valeur du mot d’atelier. Mais il parlait l’argot des peintres comme celui des horsemen, avec moins de science, mais avec autant de désinvolture. Un homme de son rang-devait se connaître en peinture et se montrer au Vernissage aussi exactement qu’au Concours Hippique. On n’eût pas ouvert sans lui.

Il ne fut plus question, d’ailleurs, de la Juive du Maroc de Delacroix. René détacha du tableau ses yeux fatigués et les reporta sur Noris avec l’admiration de connaisseur qu’il eût montrée pour la jument victorieuse d’un Derby. Il la louait de la petitesse de son oreille, de la splendeur de ses cheveux, du velouté de ses yeux, et, la jeune fille, sous ces madrigaux qui la détaillaient avec une persistance d’une gracieuseté brutale, se sentait mal à l’aise et rougissait un peu, demandant à René d’autres éloges.

–Lesquels? Je vous dis que vous êtes étonnante!. étonnante!

Elle souriait, mélancoliquement:

–Dites-moi que je ne suis pas méchante et que vous m’aimez, je préférerai cela!

René disait vrai. Il la trouvait si jolie qu’après avoir eu la joie de l’aimer comme en cachette, il ressentait la tentation de la montrer, de la présenter à ses amis des clubs, de se parer de sa conquête. Il était fier de sa découverte. Ce fameux livre vivant que personne n’avait lu, et dont parlait le marquis, son oncle, eh bien! il était là! Il l’avait découvert et feuilleté le pre mier, lui, Fleur de Chic! Mais il eût souhaité que tout le monde l’apprît. Il eût voulu opposer Noris, cette tzigane parisienne, adorable dans la splendeur de sa beauté, à toutes les beautés célèbres qu’elle eût éclipsées brusquement. Un triomphe pour elle et pour lui. Mais voilà: Noris semblait ne pas comprendre, lorsqu’il lui parlait de sortir de ce cercle étroit où ils promenaient, à demi perdus, leurs amours. Elle était en deuil. Tout ce qui n’était pas ou son père ou René, lui eût fait horreur. Jusqu’à ce que Féraud fût sorti de prison, pourrait-elle se montrer à un autre qu’à M. de Chantenay?

Victorine un peu effrayée de la pàleur de «Mademoiselle» lui conseillait pourtant quelquefois de prendre l’air et de se distraire. La vieille servante ne se doutait de rien, regardait M. de Chantenay comme un sauveur et le saluait avec respect. Elle n’avait même pas compris certaines plaisanteries douteusesdu cocher qui menait parfois le prince du parc Monceau à la rue Brochant. Les malices du valet avaient glissé sur l’ignorance de paysanne de la cuisinière.–Au reste, maintenant, correct et froid; le nouveau cocher, l’Anglais, ne disait jamais un mot. Victorine l’aimait mieux que l’autre, celui-là.

Elle répétait donc à Noris:

–M. le prince vous invite!. Écoutez-le. Ce n’est pas bon de respirer seulement l’air de Mazas. Quand je vais là-bas, cette odeur de renfermé me donne aussitôt mal à la tête! Pauvre Monsieur! Ce qu’il doit souffrir!... Est-ce qu’on ne va pas condamner le Vérignon aux galères au bout de tout ça? Il mériterait d’avoir le cou coupé, ce Robert Macaire!

Noris n’écoutait ni René ni Victorine. Il lui plaisait de vivre blottie dans ce logis avec l’espoir d’y voir rentrer Eugène Féraud et la joie d’y recevoir, dans sa chambre de jeune fille, le prince Bleu. Elle se laissait vivre maintenant, trouvant à la vie un charme. C’était comme un état de somnambulisme particulier: elle ne savait pas si elle était une fille tombée ou une fiancée, elle savait qu’elle aimait René et qu’au milieu de ses paroles d’amour, René lui parlait du salut de son père. Voilà tout. Et les jours passaient ainsi. l’heure approchait où Féraud allait lire enfin devant ses nouveaux juges, ce long, long mémoire qu’il griffonnait sur la petite table de bois de sa cellule de Mazas.

Peut-être était-ce parce que ce moment de fiévreuse joie venait que Noris consentit à ce qu’on lui présentât le jeune marquis de Ferdys, le cousin de René. A défaut de compagnons de club, le prince tenait à montrer du moins à Raymond quelle créature idéale il avait découverte. C’est au père de Raymond que René eût volontiers présenté Noris, mais il se défiait du marquis. Avec ses moustaches de reître et ses fins cheveux d’argent crespelés, ce diable d’oncle était adoré, allumant une passion, pst! comme un grain de poudre. Et dangereux! Il eût été capable, pour ennuyer son neveu, de courtiser Nori,! René aimait mieux se parer de sa maîtresse devant ce «Grandisson» de Raymond, qu’il étonnerait et qui ne lui disputerait pas sa conquête.

René proposait tout naturellement un dîner dans quelque restaurant des Champs-Elysées, un prétexte à causerie, mais cette idée déplut à Mlle Féraud et lui produisit un effet singulier. C’est alors, dans la banalité d’un de ces cabinets particuliers où le prince voulait la conduire, qu’elle se fût sentie tombée. Si M. de Ferdys voulait la voir, c’était bien simple: il n’avait qu’à accompagner René, un jour ou l’autre. C’est ce que fit Raymond, moitié par désœuvrement, moitié par cette curiosité qu’éveille, à vingt et un ans, toute image de femme évoquée par un autre.

Il vint un soir, avec René, causa, trouva en effet Noris charmante et la laissa enchantée de lui. C’était un grand jeune homme mince, d’une élégance et d’une maigreur d’Arnaute, l’œil noir comme un charbon, les lèvres sérieuses, presque assombries par un pli sévère, mais qui laissaient dans leurs rares sourires apparaître des dents saines et blanches. Il portait de légers favoris naissants et frisés et, sous des vêtements bourgeois, très élégants, la correction militaire du marin, ce soldat sans roideur, apparaissait, donnant au jeune marquis un charme spécial, une désinvolture particulière.

Raymond regarda, pendant toute cette visite, Noris Féraud avec une expression presque attristée, qu’elle prit tout simplement pour un intérêt amical, et qui était mieux que cela: la sensation profonde et comme le pressentiment d’une souffrance inévitable. Il comparait instinctivement, portant ses yeux francs de René à Noris, ces deux êtres de chair et d’os, si différents l’un de l’autre, si peu pétris pour se comprendre, et que la vie ou le hasard avait réunis pourtant, mettant la candeur et la crédulité de la vierge à portée de l’audace ou de l’habileté du blasé.

N’ayant point vécu, timide, presque sauvage, Raymond ressentait devant toute femme une espèce de malaise farouche que ne lui causait point Noris. Il avait des colères instinctives contre les filles qui se vendent et une horreur des femmes du monde qui se donnent. Le marquis, son père, disait en riant que si Raymond ne se faisait point marin, il se ferait prêtre.

–C’est un mystique. Sa mère était ainsi. Mais je serais désolé que le fils d’une sainte fût un saint! Quand j’aurai brûlé le balai que je rôtis, il ne me déplaira pas d’avoir autour de moi, gentils, joufflus et blonds comme des Reynolds, des petits Ferdys, à qui je pourrai faire de la morale de grand-papa.

Raymond, en effet, entrait dans la lutte avec une résolution de paladin, des timidités de sensitive et des préjugés de rural. Il était, dès le seuil, un peu attristé: presque en ouvrant les yeux il avait vu sa mère pleurer. La délaissée l’avait embrassé trop éperdûment et de trop près pour que, sur la douce joue maternelle, l’enfant n’eût pas connu, avant de connaître la vie, l’amer arrière-goût des pleurs.

L’eau lustrale devrait être composée de larmes; ce sont elles qui font le baptême de l’homme.

L’enfant avait donc grandi avec l’image attristée de la jolie marquise devant les yeux. Et, jeune homme, il en demeurait un peu sombre encore et farouche, mais tout naturellement attiré vers les mélancolies féminines et les sourires doux, aux tristesses estompées, qui lui rappelaient le sourire d’antan. Noris, même heureuse de se sentir aimée, avait cette expression de vague souffrance, comme d’une blessure cachée. C’est par là qu’elle plaisait à Raymond, qu’il se sentait devant elle moins intimidé et moins gauche, et, confiant, il avait fait naître aussi, en elle, dès cette première entrevue, une confiance profonde.

Le premier mot de Ferdys, en quittant Noris, fut à René:

–Elle est charmante.

–N’est-ce pas? dit le prince fièrement.

–Et tu l’aimes réellement?

–Comme un fou!

–Elle est ta maîtresse?

–Tu dis? fit René assez surpris.

Il regardait, de ses yeux pâles, Raymond qui, très sérieux, répétait la question trouvée par René saugrenue.

–Je te demande si Mlle Féraud est ta maîtresse?

–En voilà une idée!... Tu me prendrais pour un imbécile si elle ne l’était pas!

–Cela dépend, dit le marquis. C’était une honnête fille avant que tu ne l’eusses rencontrée?

–Tout ce qu’il y a de plus honnête. Un diamant, une goutte d’eau, ce que tu voudras. Pure., pure. Du cristal!

–Alors, demanda Raymond, qu’est-ce que tu vas en faire maintenant?

–Moi? De Noris?

–De Mlle Féraud?

–Je l’adorerai, je la parerai, je la lancerai. Je ferai des bêtises pour elle. Ça m’est égal. Je te dis que j’en suis fou!

–Pourquoi ne l’épouses-tu pas?

Cette fois, dans le coupé qui les ramenait au parc Monceau, René se mit à rire, d’un bon rire de belle humeur, contrastant avec une sorte de gloussement nerveux, un rire de tic, qui lui était habituel, et qu’on imitait aussi parmi les jeunes gens.

–Pourquoi je ne l’épouse pas?… Laisse-moi pouffer! Mais parce qu’on n’épouse pas sa maîtresse.

–Je te demande pardon. On épouse sa maîtresse quand cette maîtresse est une honnête fille!

–Tu es à peindre! fit René. Vrai, Raymond, tu es d’un complet, dans ta candeur! L’âge d’or, quoi!. Tu me représentes l’âge d’or! Une âme d’avant le déluge! Je t’embrasserais, je demanderais pour toi le prix Montyon, mais je te ferai remarquer que le temps est passé, passé, où les rois épousaient des bergères!

Le coupé s’arrêtait devant l’hôtel. Raymond ne voulut rien ajouter. D’ailleurs, c’était une impression purement personnelle, une sensation tout simplement et il ne connaissait pas Noris. Mais son instinct de droiture lui faisait aboutir sans hésiter à l’absolu de la situation. En toute occasion, Raymond de Ferdys allait ainsi droit à ce qui devait être fait et disait nettement ce qui devait être dit. Le marquis de Ferdys retrouvait en son fils le cœur haut et bien placé de la mère.

Ainsi pétri, ce Raymond avait tout à fait enchanté Noris. Elle devinait qu’elle avait désormais un ami de plus, et, en dépit de sa confiance dans le résultat définitif du procès Vérignon, elle éprouvait une joie à sentir autour d’elle une affection nouvelle possible. Et puis Ferdys était le cousin du prince! Elle aimait tout ce qui touchait à ce René qu’elle regardait naïvement comme le sauveur du vieux Féraud.

Était-il donc sauvé, le pauvre romancier qui venait de payer de tant de souffrances son amour du rêve, s n chevauchement de chimères? L’affaire n’était pas encore revenue en appel; mais, à des indices multiples, à des paroles qui réconfortaient et consolaient, Noris croyait être sûre d’un acquittement. Les magistrats qu’elle avait pu voir le lui donnaient du moins à entendre dans leurs réponses vaguement sybillines, polies et accompagnées de sourires entendus. L’un d’eux, qui passait pour sceptique et avait de l’esprit, lui avait même dit, tout franchement: «Ne craignez rien mademoiselle. Même au Palais, le bon droit reste le bon droit et la raison finit toujours par avoir raison». Elle espérait donc, et elle avait hâte de voir arriver le procès en appel.

Si elle se trompait pourtant et si elle marchait à une déception nouvelle, sinistre celle-là! Car enfin elle avait espéré, aussi, même dans cette chambre de la place Dauphine où elle avait tant souffert, le cœur poignardé, et où, cette fois, elle ne voulait à aucun prix revenir!. Oh! la chambre de l’Hôtel Henri IV! Noris avait cette superstition des malheureux qui attribuent leur peine aux choses inertes et au cadre même de leur douleur.

Non, non, elle braverait la foule même. Elle serait auprès de son père, pour lui sauter au cou si on le lui rendait, pour le couvrir de son affection et de son respect si on le frappait encore iniquement. Elle se sentait maintenant des appétits de bataille. Mais bah! elle n’aurait pas à lutter, à défendre, à protester. On acquitterait Eugène Féraud. Le procès mieux examiné, on devait bien voir pourtant que le brave homme était innocent!

Seul, un mot des hommes de loi qu’elle avait consultés et suppliés la faisait frémir et lui donnait une angoisse. «Votre père est tellement innocent qu’il l’est trop!» avait dit un des juges. Celui-là doutait donc de l’ingénuité même de Féraud?

Du moins le Tribunal ne douta point. Noris après la douleur d’apercevoir entre les gendarmes, son père accolé toujours à Vérignon éternellement élégant et impertinent, eut du moins cette joie, qui la secoua à la faire crier, d’entendre prononcer l’acquittement de Féraud. Elle ne guettait, n’attendait dans l’arrêt des juges que ce nom de «Féraud.» Peu lui importait Vérignon dont la Cour purement et simplement confirmait la condamnation à cinq ans de détention! Peu lui importait l’ingénieur, dont on réduisait la peine à deux ans. C’était le sort de son père qui la tenait là comme pétrifiée dans l’auditoire et, blême, la suspendait à chaque parole, lourde d’inconnu, du président.

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Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
380 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066318680
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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