Kitabı oku: «Le forestier»

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Jules de Glouvet

Le forestier


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319601

Table des matières

I L’HOMME ET LA FORET

I SUR LES BORDURES

II LES INSTINCTS

III LE GRIMPEUR

II DANS LES CHEMINS VERTS

I LES COUREURS DE ROUTES

II MÈRE CHAUVIN

III LE PARVENU DE LA FORÊT

IV UN CAS DE MARAUDAGE

III RENAUD L’AFFUT

I TEMPÊTES AU FOURRÉ

II UNE FOLLE

III LE PETIT PARISIEN

IV LA TENDRESSE

IV LES AMIS

I LE MARCHAND DE BOIS

II L’INCENDIE

III ARCADES AMBO

IV L’ŒUF DE PÂQUES

V CHEZ LE BRACONNIER

V LE ROI DE LA FUTAIE

I L’AÏEUL

II IDYLLE

III MARCEL ET LA VOLIGE

IV AMOUR SACRÉ…

V LE MUR DU FRATER


PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1880

Droits de reproduction et de traduction réservés.

LE FORESTIER

Table des matières

I
L’HOMME ET LA FORET

Table des matières

I
SUR LES BORDURES

Table des matières

Il n’est pas de contrée plus sévère et plus saisissante que la chaîne forestière reliant le Maine à la Beauce, de Montmirail à Authon. C’est une immense étendue de bois rattachés entre eux par des lignes étroites que couvre l’herbe drue, vierge des mains de l’homme, ce qui a fait donner à toute cette région le nom pittoresque de Pays des Chemins Verts. La solitude y est absolue; les villages sont jetés tout au loin, sur les crètes. Le principal hameau est Grez-sur-Boc; cette appellation indique à elle seule la nature sauvage et tourmentée de ce coin de province. Plus près, aux premières chutes des mamelons étagés, quelques chaumières éparses s’accroupissent parmi les ajoncs d’or, déroulant vers la forêt leurs sentiers obliques et plongeants, pareils à des couleuvres que lâche la main d’une sorcière.

Le massif boisé commence à mi-côte, reflue dans la vallée en s’élargissant, gravit le versant opposé et s’étend paresseusement sur le vaste plateau beauceron, vers Chapelle-Guillaume, où ses halliers extrêmes —glissant avec une dernière ondulation du sol —se mirent dans l’eau dormante des étangs.

Une rivière, surgissant des contreforts, descend dans le vallon raviné et décrit sous bois ses courbes capricieuses. Là des arbres renversés d’une rive à l’autre sous le feston flottant des viornes servent de passerelle aux forestiers.

Ces gens-là sont robustes, sauvages, taciturnes. A la tombée du jour, l’un regagne sa cabane, perdue au fond de. la lande, sur les bordures, l’autre a dressé sa hutte sous la futaie et s’y enferme. Charbonniers campés près de leur place, avec les lueurs étouffées du fourneau se jouant sur les visages noirs; sabotiers accroupis sur un lit de copeaux, au seuil des loges;; bûcheron voûté qui pend sa gibecière à l’érable et brise à cou ps de sa bot les digitales du lalus pour l’aire sa sieste à l’aise: tous existent et s’agitent là, sans bruit et sans expansion. La parole est au vent, qui gémit dans les grandes ramées; les rayons du soleil, qui percent par échappées la voûte pour iriser au-dessous la pâle verdure, parlent seuls de joie et d’épanouissement dans la crypte immense.

La chanson n’est pas dans les mœurs du bois. Il n’y a que l’oiseau qui élève la voix dans ce calme grave; et encore doit-on remarquer que tous les oiseaux du couvert ont le chant mélancolique.

La forêt ne ressemble qu’à elle-même, mais par ses aspects grandioses elle est comparable à la mer, dont elle a l’infini, les successions de vagues ondulées, les murmures profonds et les tempêtes. Voyez ces chênes aux branches séculaires; le plus robuste paysan est moins qu’une fourmi à leur pied. Or, qu’une trombe s’abatte sur les Chemins Verts: en quelques minutes elle aura marqué son passage par un effrayant sillon de ces arbres énormes, tordus et culbutés comme des brindilles. C’est ainsi que dans sa placidité ou dans son courroux la forêt domine l’homme, et que l’homme—dans ce désert imposant—se tait malgré lui et se recueille.

Les gens du pays vivent à travers leurs bois exactement ainsi que vivaient les aïeux. Ce n’est pas la misère, c’est le mépris du bien-être. La coupe doit tout fournir au monde de chez nous, telle est leur devise. Le maraudage est proclamé légitime; le sentiment du tien et du mien a disparu dès qu’il s’agit de la forêt. On n’y vole pas, on prend.

Ces étranges théories sur la propriété, dues aux traditions les plus lontaines, semblent justifiées par l’étonnante fécondité des zones boisées. Le père, un sac sur le dos, emporte les prunes sauvages pour sa boisson ou charge dans sa brouette les glands dont il nourrira le porc, espoir de son hiver; le fils rapporte un cœur de frêne afin de creuser, à la veillée, l’écuelle et les tasses de la famille. La mère est revenue chargée d’un faix de bois mort; il faut un lit de plus au logis? elle va, sa faucille à la main, couper les guinches dans la saulaie. La grande fille aux jambes nues fait la cueillette des champignons, pendant que la petite sœur remplit de sentines le panier tressé depuis la veille. Les jeunes garçons nettoient la mousse fine après le dîner de noisettes et le vieillard va d’un pas chancelant couper au taillis sa béquille.

Les Chemins Verts sont si vastes que toute cette population s’y répand à l’aise sans en troubler la solitude. A peine de loin en loin un tintement de clochettes annonce une bande de petits chevaux de charbonnier, ensellés sous la poche, cagneux et marchant l’amble. Le bruit étouffé du sabot se perd dans le tapis de feuilles, et c’est tout. Quant aux ramasseux, on n’en trouve pas. Ils se dérobent, silencieux, dans l’invisible.

Les habitants sont amoureux de leurs bois, C’est une passion inconsciente, mais incurable. Ils ne respirent bien que sous le gaulis. Sans doute, chaque année, l’homme consent à s’éloigner durant quelques semaines afin de faire la moisson en Beauce, ce qui lui permet d’amasser un petit pécule pour mener jusqu’à l’été suivant sa vie frugale à travers les sentes, avec son tabac assuré et une blouse neuve. Mais à peine les travaux de la plaine sont-ils achevés, qu’il cache hâtivement, son argent dans un coin noué du mouchoir, pend sa pierre à aiguiser aux lanières de la ceinture, jette allègrement sur l’épaule sa faux démanchée et revient à grande erre vers sa forêt. Dès qu’il se trouve en vue de la futaie, il s’arrête. Sans savoir pourquoi, il est content.

—Tiens, véci le gars qui a fini son août, dit la vieille voisine en l’apercevant.

— Oui, ma Beauce est faite, répond-il, regardant avec lenteur autour de lui. Me voilà, pas moins!

Pas moins, c’est le superlatif de: enfin; c’est l’exclamation par excellence.

On ne saurait nier cet amour, qui partout accompagne le forestier et cause la nostalgie des bois, C’est un sentiment héréditaire qui se développe chez l’enfant avec l’instinct et grandit en même temps que lui.

La mythologie, qui contient le plus parfait symbolisme de la Nature, avait admirablement incarne la passion forestière dans ses Sylvains. dans ses Hamadryades. L’homme des bois a survécu au mythe et les Chemins Verts l’ont connu de nos jours. L’histoire de Renaud-l’Affût est leur légende.

Un mince filet d’eau courait de sa cabane à la lisière du bois, formant une petite mare à mi-chemin. C’est là qu’il venait s’asseoir, enfant de cinq ans, tenant à la main son morceau de pain de seigle, avec un boutde fromage de bique étendu dans la mie creusée. Il avait sur ses genoux une baguette feuillue, parce qu’il gardait ses oies, mais au fond ne s’en inquiétait mie. Il contemplait, bouche béante, la lande rose coupée de genévriers sombres; puis, à ses pieds, les grenouilles qui se glissaient sous la canetée et fixaient sur lui leurs gros yeux bombés. Les coupoles de la forêt s’étalaient à l’horizon, dans leur éternelle mobilité; et au-dessus de grandes buses planaient.

Le bambin examinait toutes ces choses, l’une après l’autre; c’était sa naissance intellectuelle. Il se roulait dans la terre sablonneuse, ainsi que font les poules, la tête ébouriffée, son pied nu sorti du sabot; n’ayant pour tout vêtement, outre sa chemise de toile rude, qu’un pantalon rapiécé, trop court par en bas, trop long par en haut, pendu à des bretelles de corde. Son ornement principal, son objet de luxe, sa joie, c’était son beau couteau jaune de trois sous, appelé dans le pays un eustache, attaché au-dessus de la poche par une ficelle. Avec cet ami-là on s’apprenait à découper les glands du chêne en forme de corbeille à jours, ou à tailler dans une écorce d’orme le mignon radeau mis ensuite à flot sur la marc, avec un chargement de fourmis inquiètes.

Renaud, assis dans le sentier, avait la grâce du jeune chat qui s’amuse. Tout le monde eût dit: «Voilà un bel enfant.» Lorsqu’il se relevait pour partir, l’impression première se changeait en tristesse: le pauvre être était infirme, il boitait. Une de ses jambes, plus courte que l’autre et déviée, le forçait à se renverser le corps en marchant. Cette difformité lui donnait alors une apparence dolente et chétive.

La tristesse ne lui venait pas que de là; on lui faisait la vie dure au logis. Sa mère, devenue veuve peu de temps après sa naissance, s’était remariée avec un bûcheron presque aussi rude qu’elle-même. Des petits leur étaient nés, et ces deux êtres, dans leur bestialité, ne considéraient Renaud que comme une bouche inutile. Jamais un mot d’amitié; pas une caresse. Le Dreux et la Dreuse, ainsi qu’on les dénommait suivant l’usage du pays, ne faisaient pas trop bon ménage. On se battait en rentrant du bois, le bruit était grand; l’enfant avait peur et ne se trouvait heureux qu’en plein air, tout seul. Quand le bûcheron lui avait crié brutalement:

—Allons, vilain bancal, tu as mangé, tire-toi de là…

Le pauvre petit, plaçant vivement son bras au-dessus de sa tête, plongeait sous le soufflet inévitable pour se réfugier au bout de sa lande. Ses pieds se glaçaient d’ailleurs sur l’aire du taudis où ne pénétrait jamais un rayon de soleil. Et comment s’y placer à l’abri des gourmades? Tout l’espace était occupé parle lit, la couchette des quenailles et la huche. Les outils encombraient quasiment chaque coin; le devant de la haute cheminée était pris par les langes séchant sur le dos des deux chaises; le banc logé contre la table empêchait de passer.

Parfois cependant, lorsqu’il rentrait avant les autres pour le repas de midi, le garçonnet admirait quelque chose dans ce logis sombre: un fusil, rouillé et hors d’usage, pendait à la paroi, entre le croisillon et la porte. Vite il s’emparait d’une des chaises et grimpait dessus pour mieux voir. D’un coup de bonnet il enlevait craintivement une toile d’araignée, sans cesse reconstruite, qui s’étendait du clou jusqu’à la poutre. Et alors il regardait avec délices l’objet bizarre qui saillait sur le fond terreux du colombage.

—Que ça doit être amusant de tenir cette chose-là! murmura-t-il; mais comment qu’on fait avec?

Il s’exerçait, comme près de la mare, à comprendre, à éclore. Un vague instinct l’avertissait que ce fusil, ainsi que le reste, avait un sens; et cette petite bouche, qui ne savait pas sourire, balbutiait des mots indistincts pour donner un corps à la première pensée.

Tout à coup la voix brutale du bûcheron se faisait entendre au dehors. L’enfant remettait précipitamment la chaise en place et s’abritait derrière la table.

— Encore toi, failli gars! Faut donc toujours l’avoir dans les jambes?

Renaud recevait les horions sans jamais pleurer. On ne pleure, peut-être. que lorsqu’on a l’espoir d’être consolé.

Mais il s’éloignait plus pensif, en boitant, et la Dreuse lui criait de loin:

—Tiens, ton pain. Crois-tu que je vas te le porter? Oh! les mioches, que ça coûte!

Quelquefois un vieil écorceur s’approchait du pauvre hère, lui demandant:

—C’est encore ton pas père qui t’a battu?

Cet homme-là, le seul qui marquât un peu d’amitié à l’innocent, était le grand-père Renard, un ancien soldat de la jeune garde au temps des débâcles. Ses soixante ans ne lui pesaient pas plus qu’autrefois son havresac; n’eussent été ses rides et ses cheveux blancs, les filles auraient encore laissé tomber de son côté leurs branches d’épines, à la promenade de Pâques Fleuri es. Il aimait le petiot et l’eût voulu plus heureux; mais, mal venu chez son ancienne bru, , il n’avait pas voix au chapitre. Il se contentait donc d’aider à l’entretien du fieux par quelques menus cadeaux, au Guillâné et à la fête patronale.

Le bonhomme, qui était dévot, venait voir le fils de son fils chaque dimanche au sortir de la messe. On causait dans la sente. Mais le bambin se montrait réfractaire à toute explication d’ordre abstrait. Il voulait voir. L’idée devait passer par ses yeux pour arriver à son intelligence. Jamais l’aïeul ne put lui enseigner sa prière.

—Notre père qui êtes aux cieux? disait-il; nenni, j’aperçois ben le ciel, qui est tout bleu; mais n’y a ren dedans.

Il détournait la tête, ennuyé. Les yeux fixés sur sa chère mare, il suivait une salamandre à ventre rose, s’élevant de la vase à la surface et marquant sa respiration par une bulle flottante. Cela, c’était la vie palpable, la nature; il comprenait cette fois.

— Mon Jean, tu as bientôt sept ans et c’est une honte de te voir la tête si mal garnie. La chose me taquine. J’irai, l’an qui vient, faire une Beauce afin de payer ton école.

A cette époque, ayant pris des forces, le gars s’aventura plus loin, jusqu’à l’orée des bois. Il s’attaquait aux grosses haies, disputant les mûres à la grive, revenant de là les mains en sang et la figure barbouillée de taches violettes. Enfin son courage s’accrut; avec une émotion inexprimable il se risqua sous le couvert. Les révélations y furent pour lui multiples, intenses. Il découvrait un monde nouveau; sa vie commença. Bientôt, rôdeur passionné, il devint un terrible dénicheur; les oiseaux n’eurent plus de retraite sûre contre lui.

Il allait pensivement, observait sans s’en rendre compte, percevait avec discernement les voix de la forêt, surprenait un à un ses mystères. L’acuité de ses sens prenait un développement singulier dans cette existence demi-sauvage; l’éclosion inconsciente se produisait à ce contact incessant de la nature et de la solitude.

S’étant rompu de la sorte et bien vite aux plus longues courses, aux plus rudes escalades, il devenait vigoureux et sa claudication était modifiée. A son insu, sollicité par le besoin de la locomotion, il avait contracté l’habitude de sauter d’une façon particulière, prenant un élan rapide lorsqu’il s’appuyait sur la jambe plus courte pour allonger démesurément le parcours de l’autre. Et comme son pas était d’autant plus sûr qu’il répétait plus vivement ces impulsions mégales, Renaud avait adopté une allure extraordinaire, tenant plus de la course que de la marche, dont chaque enjambée se résumait dans un bond.

Ce garçon, à dix ans, ne ressemblait à personne; déjà l’homme des bois vivait en lui. C’est à cette époque-là que son père-grand le fit entrer à l’école.

L’instituteur écrivit sur un petit registre: «Septembre1852, Jean Renaud, âgé de dix ans»; lui dit: «Va t’asseoir», et tourna le dos, pour ailler sa plume près de la fenêtre.

Ce fut une effrayante nouveauté. L’enfant, qui ne concevait au monde que le mouvement dans l’espace libre, se trouva cloué tout à coup sur un banc gluant, serré au milieu de gamins dont les chuchotements sournois l’assourdissaient. La salle était laide, enfumée, avec une âcre odeur de renfermé. Sur le mur s’étalait un tableau des poids et mesures dont les lignes noires attristaient; comme pendant, les deux hémisphères, avec des mouches écrasées sur l’Océan. Le sol était jonché çà et là de boulettes de pain sali et de pelures de pommes qui faisaient glisser. Tout respirait l’ennui et la vie captive. L’immobilité était ordonnée; ceux qui avaient remué trop fort leurs sabots devaient s’agenouiller devant la chaire. On ne pouvait penser, puisque les moniteurs forçaient à chantonner en chœur des sydlabes, tandis que l’instituteur, grand homme sec à redingote olive, brandissait sa règle en signe d’encouragement on de menace et faisait claquer ses galoches sur les carreaux disjoints.

Jean Renaud endurait un supplice véritable, d’autant qu’il lui était, impossible de rien comprendre. Lui qui devinait l’histoire l’un oiseau au seul déplacement d’une ramée, ne put jamais saisir les plus simples combinaisons de la lecture. Sa bonne volonté était évidente, en dépit de la nostalgie, mais son intelligence demeura rétive. Jamais il ne distingua un A d’un B. Le maître lui infligea d’abord des punitions; il les subit avec docilité, sans même s’inquiéter des rires méchants. Puis le grand homme se lassa. Le gars alors tomba dans l’engourdissement. De temps à autre, il jetait un regard furtif vers la fenêtre dont les vitres encrassées voilaient imparfaitement l’horizon vert. Il se répétait tout bas:

— Plus que trois jours et ça sera dimanche. J’irai dans le bois.

Ses camarades, l’estimant plus niais qu’eux puisqu’il était le dernier, n’éprouvaient aucune crainte avec lui. Ils en avaient fait leur souffre-douleur. Et comme tous les êtres, à l’état de réunion, deviennent plus cruels, ceux-ci s’acharnaient davantage contre Jean Renaud, le voyant infirme. Sa démarche était l’objet de leurs risées.

—Hue! va donc, bancroche. Bonnet d’âne, tire ta patte.

Tout le long du chemin, en revenant le soir, ils lui jetaient des pierres.

Il en battit d’abord quelques-uns, mais les criailleries l’écœ uraient. Cette promiscuité, d’ailleurs, lui était odieuse. Le souvenir de ses journées en forêt le harcelait, violent et impérieux: il fit l’école buissonnière. Son pas père le ramena au bourg par les oreilles, bleu de coups. Mais enfin l’instituteur ayant déclaré que le garçon était trop borné pour apprendre, qu’avec lui on perdait son temps et son argent, le bonhomme Renaud renonça tristement à ses visées. L’enfant, alors âgé de douze ans, fut rendu à la liberté; il rentra plein de joie dans la forêt, cette fois pour n’en plus sortir.

II
LES INSTINCTS

Table des matières

Sa jeunesse se passa de la sorte. Il devenait beau et robuste, s’épanouissait à l’aise dans les profondeurs de ses Chemins Verts. Qu’il aimait le grand désert d’arbres! Le matin, au premier chant du merle, il s’avançait, les pieds dans la rosée, humant l’air frais comme un fauve. Chaque recoin était connu de lui. Ici la butte stérile où l’écorce blanche du bouleau se détache sur un fond de noirs mélèzes. Plus loin le val marécageux, tapissé de lichens rampants qui servent de collerette aux fougères élancées. C’est là que dans le mystère des roseaux tremblants dorment les sarcelles fatiguées, quand Novembre a glacé les grands lacs du Nord.

Voici les hautes futaies. Le houx mûrit à leur ombre ses grains de corail. Les chênes avancent l’un vers l’autre des bras verdoyants qui s’enlacent, et lorsque le vent les agite on entend au loin le choc sec et grêle, pareil au bruit d’un combat de morts dans les ténèbres.

Renaud sentait pour ce monde animé la tendresse qui s’ignore. Il allait, le cœur dilaté, les yeux avides. Se main s’arrêtait sur tel hêtre et caressait le tronc lisse. Impuissant à l’envelopper d’une étreinte, il en faisait le tour, amoureusement.

Au crépuscule, il revenait par les vieux semis, au sommet desquels les résineux gémissent en secouant leurs aiguilles. Et derrière la touffe d’herbes blanches une belette allongeait sa tête curieuse.

Plus loin le sentier a disparu. Qu’est-ce donc? Un talus s’est éboulé sous l’effort des eaux et l’ormeau creux à perdu l’équilibre, enlevant la terre dans les mailles de ses racines surplombantes. C’est un ami de moins… Et Jean s’accroupit auprès, pour écouter la plainte lugubre du chat-huant.

Lorsqu’il eut atteint ses dix-huit ans, la Dreuse, veuve pour la seconde fois et fort misérable, menaça de le mettre à la porte s’il ne s’embauchait pa-s comme ouvrier.

—N’est-il point temps que tu travailles. propre-à-rien? As-tu peur que la cognée de ton père t’écorche les mains? glapissait aigrement la forestière, le poing sur la hanche.

Sa beauté sauvage effrayait; ses cheveux incultes s’échappaient en sombres spirales du serre-tête pointu.

—N’est-ce pas une honte, dis, de nous laisser pâtir pareillement pendant que tu traînes tes grègues?

Le reproche n’était qu’en partie mérité, car le boiteux ne rentrait guère sans apporter quelque butin au logis, des fruits, des cèpes, du miel. Il fabriquait d’autre part des paniers d’osier et les vendait remplis de faînes ou de fraises. Son industrie ne s’arrêtait pas là: plus d’une fois la Dreuse était venue s’asseoir sur le placis, plumant des oiseaux de forêt ou dépouillant queique bête sauvage.

Renaud braconnier? Oui bien. Il l’avait toujours été. Cette passion-là lui était venue inconsciemment, comme le reste: conséquence rationnelle de sa vie rustique. Plus l’ètre se rapproche de l’état de nature, plus il demeure soumis aux instincts simples et primordiaux. Un besoin impérieux de lutte, d’embuscade, d’appréhension brutale le sollicite. Les animaux farouches se meuvent autour de lui à toute heure: une sorte de convoitise carnassière dirige irrésistiblement ses yeux sur eux. Ils se cachent? Lui les découvre. Ils rusent? Lui les devine. Prennent-ils la fuite? Sans savoir pourquoi, lui court après.

Jean Renaud connaissait l’histoire du couvert mieux que personne. C’était plus qu’un rôdeur, un voyant. Porté vers la contemplation, il eût vécu inoffensif au milieu d’êtres confiants et paisibles; mais ses appétits s’éveillaient au spectacle de leurs rapines, de leurs finesses irritantes, des fuites soupçonneuses. C’était comme un duel: il fut agité de l’âpre désir de vaincre, s’y voua ardemment, et, devenant passionné, devint féroce.

Il possédait le génie du braconnage, mais les moyens lui manquaient. Pas d’arme. Il recourut aux engins les plus primitifs, qu’il perfectionna par intuition. Il débuta par la pierre jetée, confectionna ensuite une fronde grossière. Un peu plus tard, il façonna des logettes à porte mobile pour prendre les petits oiseaux. Les filaments d’écorce, découpés en minces lanières, servirent à sa première tendue de collets. Mais l’ennemi brisait trop facilement le nœud coulant; il en vint à songer au fil de laiton et guetta Cinet.

Cinet, c’était le petit mercier. Dans ces régions éloignées de tout village, le mercier, qu’un appelle aussi le messager ou le marchand, est un personnage nécessaire et important. Établi dans quelque bourg distant du bois, cet individu confie à sa femme la boutique où tous les genres de commerce s’amalgament, et part en tournée avec la carriole recouverte d’une bâche, qui contient par un prodige de tassement tout ce dont on peut avoir besoin au fond des campagnes: du fil et des aiguilles, de la chandelle, des bas, des fromages, des almanachs, des souliers, du poisson salé. Il sillonne tous les chemins de traverse, passant partout où fume une cheminée; poursuit sa course gyrovague, se battant aux barrières avec les chiens de ferme, hélant les femmes qui lavent au doué; offrant ses articles, connaissant les besoins de chacun, se chargeant des commissions après sa vente faite.

Il porte à la main une règle sur laquelle sont marqués: d’un côté un mètre, de l’autre une aune, et mesure en goguenard, au pied de l’échalier, le ruban aux jeunes filles qui doivent danser dimanche à l’Assemblée. Cet homme-là fait aussi des achats de vieilleries recherchées à la ville, et même des échanges: contre une-couple de poulets il livre la demi-douzaine d’assiettes en faïence a fleurs bleues. Volontiers encore, il débite le tabac en cachette ou se fait le recéleur usuraire des braconniers. Ses tournées sont invariables, sa réussite vient de là. On se dit à la ferme ou chez le sabotier:

—C’est aujourd’hui jeudi, le mercier passe à la Croix Blanche; j’aurai mon savon à la relevée.

Grâce à la carriole de l’ambulant, le monde est tranquille et le désert a sa manne.

Le messager des Chemins Verts s’appelait François. Dans ce pays-là, François se change en Cinet, par abréviation, après être devenu au préalable Francis, puis Francinet; et Cinet devient souvent, pour l’homme ainsi transmuté, un véritable nom de famille. On en a même fait un verbe et l’on dit couramment aux vieillards:

—Excusez-moi de vous cineter.

Renaud guetta le mercier qu’il connaissait de longue dale, échangea avec lui un paquet de fil de laiton contre des paniers tressés et à dater de ce jour devint colleteur.

Le jeune forestier s’épanouit de la sorte dans son milieu, avec un développement extraordinaire de sa force physique et de ses instincts. Il était devenu infatigable; le froid ni la pluie n’avaient prise sur lui. Il connaissait tous les arbres de la forêt, savait l’histoire de ses bruit et de ses silences. Dans les ténèbres, l’odeur d’une plante lui suffisait pour se diriger à coup sur.

Il fuyait l’homme d’habitude.

— Pourqué que tu t’en vas toujoux dans le piquant ? lui demandait-on.

—C’est une idée comme ça. Je me plais ben mieux quand je sé tout seul.

Il passait outre, regardant les feuilles, observant les bêtes.

Lorsqu’il en fut arrivé à prendre des lièvres au collet trainant, sa passion, ainsi qu’il arrive toujours, recula ses désirs au de là de l’objet possédé; il ne se contenta plus de ce qu’il avait soupirant après ce qu’il n’avait, pas. Ses yeux se fixaient avec une ardeur étrange sur les cinpreintes du gros gibier. Il avait aperçu plus d’une fois des animaux de grande taille au traverser d’un ligne ou dans quelque bondissement subit sous la futaie. Son cœur avait tressauté.

—Oh! les rudes bêtes! Voilà qui doit être malin à happer…

Ses pierres et ses collets n’y pouvaient rien. Il en rêvait la nuit.

Cependant ses camarades d’école commençaient à chanter du gosier dans les tourne-bride, le chapeau sur l’oreille, et à embrasser les servantes de ferme au retour du bureau de tabac. Lui ne changeait pas. Ils le méprisaient, lui les avait oubliés.

Au temps des Avents, par une matinée brumeuse, le gars suivait la bordure intérieure d’un faux chemin—il ne marchait que sous bois, c’était, son goût—quand un spectacle tout nouveau le frappa de surprise. Un homme à longue barbe, coiffé d’une casquette en cuir bouilli, vêtu d’un habit vert et chaussé de bottes jaunes, s’avançait lentement dans la ligne, le corps penché et la tête baissée. De temps à autre il s’agenouillait, examinait le sol, scrutait les feuilles du bout de l’ongle, reprenait sa marche traînante. Près de ui un grand chien blanc à taches oranges, aux larges oreilles flottantes, avec une queue nerveuse redressée en rasoir sur un rein puissant. L’animal portait à la jambe antérieure une guêtre lacée et l’homme le conduisait au moyen d’un léger cordeau dont l’extrémité formait collier.

Tout ceci était peu ordinaire, mais le plus étonnant c’est que l’homme parlait au chien.

—Ah! mon brave Printanneau, tu fais le dégoûté? De vieux pieds, tout cela! Voyons, nos grognards sont donc introuvables, dis?

Le quadrupède flairait, agitait nonchalamment les oreilles, mais sa queue demeurait immubile.

Renaud émerveillé se montra; l’étranger l’aperçut.

—Hé, mon jeune drôle, pourais-tu m’enseigner où les sangliers se tiennent d’habitude dans ces bois-ci?

—Ça serait tout de même une chose pas impossible.

—Eh bien, indique-moi cela un peu.

—Pourrait se faire qu’il y en aurait pas tant si loin.

—Veux-tu m’y conduire, alors?

—Pourqué donc que je vous y mènerais pas?

Côte à côte ils s’enfoncèrent dans le taillis.

Renaud admirait les bottes et le chien. L’émotion le rendit bavard, lui l’être muet par excellence.

— Vous été donc un chasseux, sans vous commander?

—Précisément, mon brave. Je suis, piqueur et fais le bois pour détourner ces Messieurs.

Rien de plus répandu que la plaisanterie campagnarde faite sur le porc: un Monsieur habillé de soie. Par suite d’une extension flatteuse, les sangliers sont des messieurs, dans le langage des forestiers.

—Eh ben, et ete bête-là, quoi faire que vous l’attachez?

—Celui-là? répondit en riant le piqueur, content de jaser; c’est mon limier Printanneau, qui doit me conduire à la bauge sans bruit, comme un sournois.

— Il est donc ben instruit?

—Pas mal et toi?

—Quoi donc que je pourrais savoir, mé?

La conversation des paysans se conduit toujours de la sorte, par questions et par réponses interrogatives. Cette règle de prudente défiance est peut-être un legs de l’ancien asservissement.

— Parbleu, tu pourrais savoir où sont mes animaux.

— Y a apparence que je connais ça, quoique je ne connaisse ren, car voilà leur travail de la nuitée.

Et il montrait au veneur la terre labourée par places; plus loin des creux moulés dans la vase. A deux pas de là l’écorce d’un arbre portait des plaques de boue, avec des brins de poil pincés dans les fentes.

—C’est ma foi vrai; il a fouillé et s’est vautré, là, même qu’il a gratté son échine contre le hêtre.

—Ils sont trois, voyez les marques des pieds; mais guère gros.

Le limier se rabattit brusquement, sentit à la branche et tira de toutes ses forces sur la laisse.

—Parfait, parfait, murmura l’homme aux bottes jaunes. Pourvu que ces bêtes-là n’aient pas filé à tous les diables!

—Ayez pas peur. Si la chose vous plaît, je vas vous conduire droit à leur couchée.

—Tu as donc revu les piqués plus loin?

—Nenni, mais ces gaillards-là, je les connais. Quand le vent est haut et que le froid doit prendre, ils se tiennent toujours dans un défaut de côte où il y a des genêts, là-bas.

—Je suis curieux devoir la chose. Allons-y.

Ils s’avancèrent en ligne droite. Renaud se coulait si aisément dans le fourré que son compagnon avait peine à le suivre.

Au bout d’une heure ils arrivèrent au sommet d’un tertre couvert de jeunes pins. Le fils de la Dreuse indiquant du doigt une gorge étroite:

—Tenez, ils suivent ce marécage-là et vont se relaisser en face, à mi-côte. Leur rentrée est aux environs des trois saules qui ont le pied moussu.

Le piqueur se rendit sans bruit au point désigné, où Printanneau d’une queue fiévreuse marqua le passage du gibier.

L’homme contourna l’enceinte: les sangliers n’étaient pas sortis.

—Tu as de l’instinct, mon garçon, malgré ton air godiche. Je cours au rapport, à présent; le maître va être content.

— Ousqu’il est, le maître?

—Il déjeune à la croix du Saut-de-Loup en m’attendant.

Renaud laissa partir son compagnon sans lui demander autre chose; mais, ayant bien vite mangé son pain près d’une source et serré le reste de son hareng dans la gibecière de toile, il enfila une allée de la sapinière et se dirigea vers la Croix pour voir à son aise des chasseux.

Près d’un feu allumé au centre du carrefour, de joyeux veneurs déjeunaient, assis sur de grosses pierres placées en cercle. Quelques-uns avaient le tablier de peau de bique bouclé sur les houseaux et la trompe en sautoir. D’autres, en veste courte, étaient ceints de la cartouchière et leurs fusils pendaient aux branches d’un ormeau.

Quelque peu en arrière, sur le chemin, un grand valet guêtré, le fouet à la main, contenait une vingtaine de chiens retenus deux à deux par des couples de crin: les uns, mis en hardes au moyen de cordes qui les fixaient au pied d’un arbre, debout et grondant; les autres philosophiquement accroupis, la joue affaissée et l’œil à demi clos.

Un homme du bourg promenait plus loin des chevaux à l’inquiète allure, qui mâchaient à vide et faisaient tinter leur gourmette. Les caoutchoucs, bouclés sur le devant des selles, craquaient sourdement au mouvement de la marche.

La fille d’un charbonnier, mise en réqurs tion, faisait chauffer le café au milieu de plaisanteries bruyantes qu’elle n’essayait pas de comprendre.

— Ah, bravo! s’écria tout à coup le maître de l’équipage en tendant son verre vide au voisin placé près du panier de vivres, voici l’Andouiller qui se montre. Eh bien, nous apportes-tu quelque bonne nouvelle?

Le piqueur s’approcha, digne et compassé, sa casquette à la main et le limier collé à la botte. Il marqua un temps, après quoi d’une voix lente il fit son rapport:

—Nous avons détourné trois animaux qui s’accompagnent; deux bêtes de compagnie à mon estime et un ragot à son tiers an. J’ai mes sangliers sous la main, rembûchés dans un buisson de genêts.

—Eh bien, messieurs, vous entendez? Les journées sont courtes; je crois qu’il convient de partir.

L’Andouiller dévora hâtivement les reliefs du repas tandis que les chasseurs se mettaient en marche, précédés de la meute. Il décrocha ensuite sa carabine et sa corne d’appel, déposées le matin dans une loge, et s’élança d’un pas rapide pour rejoindre la troupe tapageuse qui s’allongeait au loin sur la ligne verte.

Renaud, embusqué derrière une cepée, n’avait rien perdu de la scène. Hors d’état de résister à la fascination, il se mit à filer sous bois, parallèlement au piqueur.

Cette arme qui reluisait au soleil, avec sa crosse damasquinée, lui causait des éblouissements. Il la dévorait des yeux, tout en courant, avec une attention si prodigieuse que, pour la première fois de sa vie, il heurta lourdement une ramée.

Le chasseur s’arrêta net au bruit et l’aperçut.

—Ah, ah! c’est mon boiteux de ce matin. Qu’as-tu donc à m’examiner comme une bête curieuse?

Le forestier, se voyant découvert, avait sauté dans la ligne et s’approchait gauchement.

—Tiens, pardi, c’est-y pas votre flingot que je regarde!

Il contemplait l’objet de tout près, pièce à pièce, avec une convoitise admirative, poussant l’exclamation la plus véhémente des gens de cette contrée:

—Hélas-mon-Dieu.

En chantant sur la seconde syllabe, d’où l’s disparaît pour faire place à un accent circonflexe.

—Oh, dites, voulez-vous ben que j’y touche?

Il passa doucement la main sur le canon lisse, s’essuya le front du revers de sa manche et de longtemps ne put parler.

Ils avaient rejoint les veneurs. On ne fit pas attention à lui tout d’abord, car les ouvriers de forêt surgissaient de tous côtés en curieux et s’attroupaient sur les herges, pour voir passer «la grande chasse».

Le lieutenant de louveterie interpella son piqueur qui le dépassait pour aller aux chiens.

—As-tu été content de Printanneau, ce matin?

—Je n’ai rien à en dire, monsieur, car j’ai fait mon bois sans lui.

—Comment cela?

—C’est le garçon que voici qui m’a livré la besogne toute prête.

L’étranger considéra Renaud qui, les cheveux en broussaille, courait à côté du cheval, de son allure détraquée.

—Voilà un bon type de limier, fit-il en souriant. Et comment t’appelles-tu, petit sauvage?

—Jean Renaud, pardi. Le fils à la Dreuse, pour vous obéir.

—Tu ferais un fameux piqueur, reprit le cavalier qu’amusait la mine effarouchée du gars. Veux-tu que je t’emmène dans mon pays?

—Ben sûr que non. Je ne veux point m’en aller quant et des bourgeois.

—Et pourquoi cela?

—Dame, pas que…

—Parce que quoi?

—J’aime mieux être tout seul dans le bois, donc!

—Et qu’est-ce que tu y fais, dans le bois?

—Ren. Je vas devant moi, de côté et d’autre; ça me plaît tout de même.

—Ah? Et à quoi penses-tu, dans tes promenades?

—Je sais pas. Et à que que vous pensez, vous?

Le louvetier se demanda si la naïveté du petit paysan n’était pas mélangée d’une pointe de malice goguenarde et rit de bon cœur.

—Voyons, Renaud, il faut que nous soyons une paire d’amis. C’est toi qui as trouvé mes sangliers, il est trop juste que je t’en remercie. Prends ceci pour ta peine, et si je reviens jamais ici, je compterai sur toi pour ne pas faire buisson creux.

Ce disant, le maître veneur avait mis la main à sa poche et tendait un louis au boiteux.

Une pièce d’or! Le garçon n’en avait jamais vu. Il se tira une mèche de cheveux sur le front, genre de salut auquel ont recours les petite indigènes surpris nu-tête, murmura le mot sacramentel:

—C’est bon de l’honnesté de votre part.

Et tourna cent fois la pièce entre ses-doigts pour la faire briller. Mais il n’avait jamais vu que des pièces de vingt sous et ne saisissait pas la relation qui peut exister entre l’or et l’argent.

—Combien de vingt sous que ça vaut, ça? demanda-t-il tout bas au piqueur.

Celui-ci avait la tentation de gouailler, mais tant de candeur le toucha. Il fournit donc l’explication.

Renaud enferma le louis dans un coin noué de son mouchoir, coula le mouchoir dans sa pannetière où il le fixa à l’aide d’une grosse épingle ramassée sur la place du bourg; et tranquille de ce côté reprit sa course.

On était arrivé au hallier profond que l’Andouiller taxait dédaigneusement de buisson pour demeurer fidèle aux règles du langage cynégétique. Le classique piqueur posta la meute un peu en arrière; les cavaliers gardèrent les lignes, pour sonner et suivre; les tireurs enveloppèrent l’enceinte; un grand silence se fit, chacun cessa de fumer.

Le louvetier fit alors découpler quatre chiens des plus-entreprenants, qu’il adjoignit à Printanneau, doyen et moniteur de la bande; les fit couler au fourré, dans les foulées du ragot, et l’Andouiller pénétra derrière eux sur la lisière pour les appuyer.

Les chiens recueillirentquelques émanations sur l’herbe, puis aux-branches, et partirent d’assurance en poussant à pleine gorge leurs notes prolongées. Le rapprocher magistral se poursuivit durant quelques minutes, puis soudain les aboiements s’altérèrent, devinrent plus rauques et se firent entendre toujours a la même place.

—Les voilà à la bauge, vociféra le piqueur pour prévenir son monde; ils le butent.

Peu après un cri perçant, .puis un silence.

—Il renvoie les chiens!

—Marche à leur secours, criait le maître de l’équipage.

—Monsieur, c’est un fourré impénétrable; le diable n’y passerait pas.

Bientôt l’un des tireurs vit apparaître dans le sentier Printanneau la langue allongée, avec une entaille saignante à la cuisse. Se jugeant hors de combat, le vieux routier quittait la partie, réfléchissant que l’Andouiller avait l’habitude de le recoudre et comptant sur ses frères d’armes pour le venger.

Le drame se prolongeait dans le mystère inextricable des hautes broussailles: abois furieux interrompus par les déroutes. Les ragots abusent de leur jeunesse pour être hargneux et leur défense droite est la plus tranchante.

D’autres éclopés sortirent de l’enceinte.

Le piqueur, qui piétinait sur place malgré d’incroyables efforts, éleva de nouveau la voix:

—Il refuse de marcher. Qu’on lâche tout.

Cependant le valet de chenil avait déhardé et tous les chiens s’éparpillaient en hurlant dans la direction du combat. On entendait de longs frôlements dans le taillis; bientôt un terrible mouvement offensif se dessina. Le sanglier, en face de ses nombreux adversaires, conçut enfin quelque inquiétude et détala. Mais c’était un rude logicien; il estima sans doute que sa promenade nocturne l’autorisait à dormir le jour et que ces intrus étaient sans droit pour le déranger de la sorte dans son fort. En conséquence, au bout d’une centaine de mètres il s’arc-bouta contre une roche tapissée de lierre et fit tête. Les chiens menèrent grand tapage autour de lui, mais l’absence trop explicable de leur capitaine Printanneau inspirait à tous de tristes pressentiments et peu à peu l’attaque devint plus molle.

L’Andouiller, enlacé mieux que jamais dans son fouillis de ronces, jurait comme un païen à l’autre extrémité du champ-clos; et la meute, n’étant pas appuyée, lâchait pied visiblement.

Le seul qui eut de l’agrément, c’était Renaud. Comme son cœur battait! Il avait grimpé dans un arbre afin de jouir plus amplement de la chasse. A vrai dire l’impatience le gagnait au spectacle de ce méchant POURCÉ qui renvoyait à lui seul vingt braillards bien endentés. Suivant lui, le monsieur était crâne, mais les clabauds pas assez.

Au même moment il aperçut quelque chose de blanc qui surgissait à fleur de broussaille: c’était un malheureux chien projeté en l’air par le rude boutoir. La colère le prit.

—Ah? C’est comme ça que tu te comportes, brigand, et tu ne veux pas marcher? Attends, je vas te faire couri, moi!

Il dégringola de son arbre, coupa vivement un bâton et se jeta sous le couvert. Il savait glisser comme un fauve, lui, à travers ces végétations emmêlées et se maintenait dans la direction voulue avec une sagacité surprenante. Il arriva en un clin d’œil près du lieu de l’escarmouche, fit halte et retint son haleine. Quelques chiens criaient en se reculant, d’autres se tenaient sur leur séant, plus en arrière. Les dents du ragot claquaient et produisaient ce bruit caractéristique qui fait dire:— Le sanglier n’est pas dans ses bonnes; il casse des noisettes.

Tantôt celui-ci se couchait au pied de la roche, froissant violemment les branchages: alors les chiens se rapprochaient, plus ardents; tantôt il se relevait brusquement, ramassé sur lui-même, comme pour charger: et le cercle s’élargissait aussitôt. A chaque nouvelle alerte quelques timides décampaient en tapinois pour ne plus revenir.

Enfin Renaud aperçut le ragot; ses narines se dilatèrent. A la bonne heure; c’était du gibier, cela. Il chercha du regard un passage, prit son élan et se ruant sur la bête sauvage avec une rapidité inconcevable, lui jeta violemment son bâton sur le dos.

— Vas-tu couri? vas-tu benlôt couri? criait-il comme un forcené.

Le sanglier ne se le fit pas dire davantage. Cet animal éprouve à l’aspect de l’homme la terreur instinctive qu’il inspire au chien.

Donc le ragot épouvanté filait cette fois en ligne droite; et les bêtes de meute, réconfortées par ce secours inattendu, retrouvaient leur ardeur pour le suivre. La chasse dès lors marcha grand train.

Il vida l’enceinte. Plusieurs coups de fusil le saluèrent inutilement, au saut de la ligne. Sa terreur s’en accrut; aussi roulant comme une énorme boule à traver le pays sauvage, emmena-t-il si loin les derniers chiens valides, que cavaliers et tireurs, semés à l’aventure parmi les ravins sourds, ne suient jamais par où il était passé.

C’était une rude menée et qui l’eût pu voir s’en fût souvenu. En effet, au milieu de la petite meute bondissait le forestier boiteux, avec ses sautillements fantastiques. Son bâton levé, la face empourprée, les cheveux tordus par le vent, il passait partout, droit devant lui, jetant des cris gutturaux, affolé. On eût dit du génie des bois, au temps des vieilles légendes de Thibaud le Chasseur.

L’Andouiller, errant au hasard et désespéré, le rejoignit quatre heures plus tard, en avant des hurleurs sans voix qui haletaient.

—Tu es donc enragé?

Le gars n’écoutait rien. Les coudes au corps il courait plus vite.

—Je veux le lasser, moi, je veux le lasser!

Enfin ils arrivèrent au Châtelier où la bête se fit battre, puis la meute tint les abois à l’entrée d’un marais.

—Parlons bas, murmura l’homme. Le lascar veut souffler un brin et s’accule par mauvais caractère, mais il n’est pas fatigué pour si peu et se déroberait au moindre bruit. Or j’en ai assez, moi; tous ces messieurs ont perdu la chasse, ils n’avaient pas le vent: je vais tâcher de servir ce gaillard-là.

Il fit basculer son fusil et glissa dans le canon deux cartouches suifées.

—Maintenant attends-moi ici sans bouger.

Le piqueur se traîna sur les genoux, masqué par une rangée d’arbres. Advenu à la hauteur des chiens, il leva lentement la tête et chercha.

La meule occupait une ancienne chaussée coupée de rigoles, dont la terre détrempée s’éboulait sous les piétinements. En avant de la bande mouvante un large buisson d’osmondes et d’églantiers se dressait entre les saules rabougris. Le regard ne découvrait rien à travers l’épaisseur de ces enlacements. Mais tous les hurlements s’adressaient là, quelques tiges supérieures s’agitaient par instants, et l’eau du marécage refluait en ondulations blanchâtres tout autour.

L’Andouiller, assis sur ses talons, le cou rentré dans les épaules et son fusil tendu, s’était collé derrière un frêne. Il ne passait qu’un œil et cherchait toujours, mais en vain.

La main de Renaud s’appesantit sur son bras. Le gars, poussé par la passion, s’était approché en rampant, avec tant de légèreté que l’autre ne l’avait pas entendu.

—S’il vous plaît, piqueur, ne le voyez-vous point? Je le vois, moi. Y a une de ses oreilles qui passe, en face de la troisième branche du second pied de ronce à gauche de l’aune écorcé.

—Je n’aperçois rien. Tais-toi.

—Monsieur, chuchota tout à coup le forestier dont la respiration était devenue sifflante, je vous en prie comme le bon Dieu, baillez-moi votre flingot pour que je tire sus cette bête-là!

—Mais tu ne sais pas?

—Eh ben, je vas apprendre, donc. Oh, dites. faut pas me refuser!

Il joignit les mains et retint son souffle pour entendre la réponse.

—Je ne prête ma carabine à personne; tu m’embêtes.

A ce moment un chien, poussé par les autres, sauta malgré lui dans la vase, vers le buisson. Aussitôt les ronces dansèrent et le tronc d’un arbuste nain fut secoué.

Le piqueur s’aplatit tout à fait contre le sol, inclinant obliquement la tête à droite et à gauche, puis enfin approcha la carabine de son épaule.

Renaud, allongé près de lui, la bouche entrebaillée, l’œil démesurément ouvert, regardait l’arme dévotement.

Quand le cou partit il huma l’air avec force.

—Oh! la poudre, soupira-t-il, que ça sent bon!

Le ragot était mort; la meute aboyait avec fureur autour du cadavre que les plus hardis houspillaient déjà. L’Andouiller lui liait les pattes de derrière pour le traîner jusqu’à la terre ferme.

—Viens donc me donner un coup de main, garçon, cria-t-il.

Mais le fils de la Dreuse ne se souciait plus du sanglier, vraiment; il tenait la carabine, en faisait jouer la batterie, flairait l’orifice du canon, ajustait, appuyait amoureusement sa joue contre la crosse.

—Dites donc, l’homme, c’est-y vrai qu’avec le louis d’or du monsieur je pourrais acheter un flingot comme celui-là?

— En voilà d’une autre! ma carabine pour vingt francs? Et le pouce avec, je te prie de croire.

—Quoi donc que ça veut dire: Et le pouce?

—Cela signifie que tu n’auras jamais de fusil pareil, l’homme aux vingt francs.

—Mais une supposition que ça ne serait pas si beau que ce petit-là, et que ça tuerait tout de même le gibier?

—N’y compte pas.

Renaud sentit son cœur se serrer. Il murmura:

—Oh pourtant que je voudrais donc avoir un flingot, pour couri avec!

Il déposa l’arme avec précaution sur l’herbe, lui jeta un dernier regard et silencieusement s’enfonça dans la coupe.

III
LE GRIMPEUR

Table des matières

C’est vers ce temps que Jean Renaud, obéissant à la Dreuse et au père-grand, se fit ouvrier de bois. Le goût d’un autre état ne vient à personne en forêt. Du reste, il est cent métiers dans celui-là. Chacun choisit, suivant son instinct et ses forces. Quel travail, en effet, ne pas le vieux arbre?

Quand l’heure du géant a sonné, une première main se pose sur lui, celle du marqueur. La fourmilière humaine ondule à sa suite, prête à détruire. Impossible de faire tomber une telle masse, tout entière: les autres ne se dressent-ils pas autour, avec leurs bras amis qui l’enveloppent? Il faut donc d’abord le «déshabiller». Ce travail est le plus dangereux. On doit l’attaquer de bas en haut, élaguer les mères branches, grosses elles-mêmes comme des arbres, gagner par cette voie le sommet aminci. C’est la tête, qu’on dénude aussi, elle, après quoi on la tranche.

Au milieu de ses débris énormes qui recouvrent le sol, le chêne se dresse dans le vide, tel qu’une colonne parmi des ruines. Les fagoteurs se disputent les branchages avec le charbonnier, avec le fendeur de bûches. Quant à la tête, les scieurs de long l’emportent. Ils en feront des planches, l’un courbé sur le sommet de l’échafaudage, l’autre le corps rejeté en dessous, perdu dans le nuage de bran qui tombe sous la scie grinçante.

Maintenant les bûcheurs arrivent, qui s’alignent au pied et dont les soupirs gutturaux vont scander chaque coup de hache. L’entaille circulaire se creuse; le tireur s’arc-boute et raidit sa corde. Un long craquement, suivi d’une. coute oscillation. Encore quelques morsures dela cognée au bon endroit; le déchirement se fait plus strident. Le tireur marche à reculons, le corps presque horizontal au bout de sa longe. Voici que le tronc puissant s’incline avec lenteur en battant l’air. Un sifflement profond; il tombe. Les travailleurs sautent de côté, hors de la ligne d’écrasement. L’écho répète un grand bruit sourd. Ces gens n’ont crié qu’un mot: Gare! Ils reviennent calmes, la sueur au front. L’un d’eux touche le tronc inerte du bout de son sabot et dit:

—Il avait le cœur franc, mais le voilà cheu.

Il est tombé. Mais rien ne finit. Quelque part alentour le vent secoue une chose imperceptible entre deux, feuilles. C’est un gland. Il se détachera, vienne l’automne, et roulera sous un atome de terre, poussé par une goutte d’eau. Ce gland aura remplacé le chène dans un siécle, agitant d’en haut ses mains vertes sur les éphémères générations des hommes.

L’arbre abattu, on le dépèce. Les charpentiers enlèvent la bille, le boisselier prend les déchets, l’écorce est mise en tas pour les tanneurs. Lorsqu’il ne reste plus rien sur le sol, on entend encore le bruit des pics: c’est le pied que les forestiers attaquent, l’arbre souterrain qu’il leur faut encore, avec sa lourde culée et son taillis de racines.

L’arbre est débité; chacun a emporté son lambeau. Un autre travail commence, la fabrication. Les huttes sont changées en ateliers.

Au milieu de cette population qui vit du bois, Renaud n’avait qu’à choisir sa place. D’abord il se fit bûcheur. C’était le travail en pleine forêt, le mouvement; les aromates emplissaient l’air; son instinet l’y porta.

Mais au bout d’un peu de temps quelque chose lui manqua; il ne se trouvait pas assez seul. D’autres hommes cognaient près de lui, ses coups devaient alterner en cadence avec les leurs, tout comme jadis à l’école pour épeler. Et puis, ces pauvres vieux arbres, c’était pitié de frapper pareillement dans leur chair blanche, à plusieurs et par derrière… N’avaient-ils pas déjà la tête coupée quand il s’acharnait contre eux de la sorte? Non, autant dire qu’ils n’étaient plus arbres, puisque pas une feuille ne tressautait. Et les compagnons, si la besogne devenait trop âpre,—car il y a des arbres qui se défendent mieux que d’autres,—en lâchaient-ils, de ces vilains jurons qui font peur aux oiseaux!

Renaud perdit le goût de cette tâche-là; l’envie le prit de travailler à part, avec l’attrait du danger, en s’attaquant au faîte du chêne. A la bonne heure, cela. C’est une lutte entre deux vivants; il y a du risque. On ne trouve là-haut d’autre société que son bon courage; les nuages sont tout près, le cœur peut battre.

Le boiteux délaissa donc sa cognée et se fit grimpeur.

Ce métier, à vrai dire, n’est pas envié, car beaucoup de grimpeurs finissent tragiquement. On n’y compte que les gens de caractère aventureux, mais ceux qui ont goûté de cette partie-là n’en veulent plus d’autre. L’amour du péril ne suffit pas, l’homme doit être adroit et agile.

Voilà le forestier au pied du gros arbre qu’on lui livre nettoyé de la base comme un aiguillon de Touraine. En avant. Comment faire? L’embrasser n’est pas permis, il a dix pieds de tour. Une échelle? Point d’échelle assez haute. L’homme s’est inspiré de la nature. Il a vu les écureuils escalader plus d’un tronc en serpentant à l’aise sur l’écorce: il fera comme eux. Ces animaux, lorsqu’ils grimpent, n’ont besoin que d’un point d’appui, celui de leurs griffes; le hardi compagnon les imitera. C’est si bien là son idée, qu’il a pris jusqu’au mot de la chose. Si le marchand de bois s’exclame tout à coup:

—Où est le grimpeur? Faut voir à déshabiller ce hêtre-là.

—Attendez, répond celui-ci en éteignant sa pipe; je vas quérir mes griffes.

Il revient bientôt nu-tête, la blouse rentrée dans le pantalon, sa serpe accrochée derrière le dos, portant en sautoir une corde roulée, et dans sa main les jambières armées de crampons obliques.

Avec lenteur il lace la guêtre et assujettit la pointe de fer; s’assure que ses mouvements sont libres, que la chaussure est solide; puis se dresse, poitrine contre poitrine, le long de l’arbre. D’un geste vigoureux il lance la corde autour du tronc, son autre main en reçoit l’extrémité flottante; il y demeure pendu, le corps infléchi. Dès que la tension s’est produite, il se hisse par saccades brusques et cadencées, l’éperon s’enfonce dans le bois. Il monte.

Le grimpeur, à cet instant, est superbe d’audace et de grâce sauvage. La tête bizarrement. éclairée sous le jeu des feuilles tremblantes, les muscles saillants et tordus, le buste rejeté dans une contorsion puissante, il rappelle ces cavaliers des vieux tableaux de batailles, accrochés à la bride et l’éperon au flanc sur de grands destriers qui se cabrent.

Lorsqu’il se balance ainsi tout en haut, retenu d’une seule main pour brandir sa serpe de l’autre, que le vent se met de la partie pour défendre son Vieil ami, c’est là. que la mort est proche. Mais l’homme n’y songe pas. Celui qui grimpe de la sorte dans les cimes, qui est tout seul, qui peut ainsi colleter les grands arbres pendant que la bise lui court dans les cheveux, celui-là se sent l’âme, contente, le travail l’excite. pour lui le bois a meilleure odeur. Le grimpeur qui possède une paire de vraies griffes dans son bissac est comme l’oiseau qui porte des ailes sur son dos. Il est libre d’aller plus loin que les autres, de se réjouir sans faux orgueil à la vue de toutes sortes de choses que le bon Dieu a semées parmiles hautes branches, au-dessus des hommes qui parlent du cabaret et des Dreuses qui battent les petits enfants.

Quand Renaud fut devenu grimpeur, on ne manqua plus de rien à la maison.

—Voyez-vous ça, disait l’un en supputant ses salaires; il a de la chance, le gars. Ses parents ont bien fait de taper dessus, il est devenu bon.

—Oui, pardi, il en a une fière chance. Boiteux comme il est, on l’exemptera.

—N’importe, concluait le malin de la bande, un gars qui ne boit que de l’eau, c’est pas grand’-chose.

Le forestier avait le cœur à l’aise dans cette existence aérienne et solitaire. Tant qu’il étreignait l’arbre il se sentait vivre. Mais dès que le crampon avait quitté son pied, au soleil couchant, une profonde mélancolie s’emparait de lui. Son idée le hantait, toujours la même: depuis la grande chasse, ses collets étaient livrés à la rouille, les longues excursions du dimanche avaient pris fin; c’est un fusil qu’il lui fallait pour être heureux. Hélas! où le prendre? La Dreuse avait vendu le flingot du pas-père pour payer le service et un voile de deuil. Les vingt francs du monsieur avaient servi à l’acquisition de l’équipement du grimpeur. Quant à sa paye, la mère lui prenait tout.

Donc le pauvre Jean soupirait en vain. Pas d’argent, pas de fusil; et pas de fusil, pas de joie.

Il allait s’allonger, tout dolent, sur les sapinettes, sans prendre goût à rien; et quand la nuit le ramenait au logis, il laissait la moitié de sa soupe dans l’écuelle.

Il entendait quelquefois une détonation dans la campagne. C’était un métayer tirant des merles sur les tas de pommes, derrière le pressoir. Il se redressait au bruit.

—Que celui-là est heureux, pensait-il; il a un fusil!

Renaud se mit à rôder hors des bois comme une âme errante, pour écouter ceux qui tiraient. Il allait, chaque dimanche, le long des haies, grignotant son pain frotté d’ail, à la recherche des hameaux où l’on tire à la cible après vêpres. Tout à coup, au détour de quelque pâture humide, un flot de jeunesse bruyante l’avertissait que l’assaut allait commencer.

Le charron, orné d’une boucle d’oreille, apportait triomphalement au pied de la sablonnière un pavois tricolore en bois tendre, divisé en cercles concentriques, avec la mouche noire au milieu. Il essuyait sur la peau tannée du tablier la couleur mal sèche qu’avaient léchée en route ses doigts sans ongles et débitait au hasard des plaisanteries grossières dont il riait d’avance pour avertir que ce serait, drôle. Puis il fixait sa rondelle au sommet d’un pieu et les jeunes gens comptaient cent pas afin de marquer par une barre la ligne du tir.

Une femme au jupon court y dressait aussitôt sa table boiteuse et rinçait négligemment des verres gras qu’elle renversait ensuite, pour les égoutter, autour de la carafe de cidre. Une assiette ébréchée était auprès, dans laquelle chacun déposait deux sous, prix de chaque balle.

Le premier qui frappera dans le noir aura la moitié des mises et en plus le pavois qu’il clouera ce soir au-dessus de sa porte, entre les branches du rosier grimpant.

Voilà Jean Renaud qui se perd inaperçu au milieu des spectateurs rangés en demi-cercle. Il arrive au bon moment, alors qu’on charge les armes. C’est là ce qu’il veut voir. Le moindre détail frappe ses yeux, se grave dans sa pensée. Il aspire fortement la poudre, après chaque coup, et. regarde encore. Il comprend, il sait. Les gars disent entre eux:

—Nous irons dimanche prochain à Saint-Agut, tirer contre les sabotiers,

Le boiteux s’en souviendra. Il ira. En voici un qui parle de boire:

—Veux-tu, lui dit-il avec humilité, que je tienne ton fusil?

Il allonge lentement sa main sur le canon, palpe la crosse, fait en sournois jouer la batterie, aide à mesurer la charge, s’en va tout troublé et rentre en forêt pour s’égarer sous le gaulis avec ses pensées.

Un soir qu’il cheminait de la sorte, nonchalant et soucieux, un gémissement poussé à quelques pas de lui frappa son oreille. Arraché brusquement à sa rêverie il s’élança… C’était la voix d’un chrétien.

A cet endroit quelques roches tapissées de pervenches surgissaient à fleur de terre, sur le plan incliné d’une futaie. Leur croupe saillante formait escarpement et cette rupture du niveau était masquée par l’enlacement des fougères.

Au pied du massif gisait un tas informe de bois sec et de loques. Jean s’approcha. Un rayon de lune lui permit de distinguer une vieille femme inerte et pelotonnée sous un gros fagot dont le lien s’était rompu. Elle gémissait d’une voix rauque, mêlant les malédictions à ses plaintes.

—Misère, c’est la mère Chauvin, la veuve au grimpeur! Allons, ne vous tournez pas les sangs, je suis bon pour vous rebouter sur jambes.

—Aïe, pauvre gars, tu n’en auras le pouvoir, je me sens en miettes.

Renaud l’ayant débarrassée du faix de bois qui l’écrasait, elle put redresser la tête en s’accoudant.

—Comment le malheur vous est-il donc arrivé?

—Je suivais la route du haut. Quand je t’ai ouï, j’ai cru que c’était le garde Marcel. Il est si dur au monde! J’ai la lessive, ça fait que j’emportais un pauvre petit peu de bois vert avec le mort. Il m’a déjà prise, le mauvais homme, et me menace chaque fois. Alors j’ai eu peur qu’il me voie et j’ai biaisé sous bois. Mais voilà-t-il pas que je me suis fourrée dans ces maudites roches, rapport à la nuit. Et je suis tombée de mon fin haut.

—Mère, passez-moi le bras autour du cou; je vas vous relever.

Elle essaya, mais poussa un grand cri et retomba.

—Marcel du diable! me voilà démembrée…

Patientez; je ne vous laisserai pas dans la peine.

Il coupa un lien, refit le fagot et le chargea sur ses épaules. Il s’approcha ensuite de la blessée.

—Laisse le bois, mon fils; l’embarras serait trop grand.

—Nenni. Vous avez pris la peine de le ramasser; il est à vous. Je porterai bon tout, allez.

Il saisit la vieille femme dans ses bras et s’efforça de boiter moins, en marchant, afin de moins secouer la malade.

La Chauvin se plaignait tout bas, prise de la fièvre. Sa tête anguleuse battait l’épaule du jeune garçon; par instants ses sabots résonnaient l’un contre l’autre.

—Que c’est loin, chez moi! disait-elle.

—Encore un peu de courage; nous sommes plus d’à moitié.

Ils s’arrêtèrent deux ou trois fois pour reprendre haleine. Renaud l’étendait sur la mousse, s’essuyait le front et la reprenait.

—Tu es vaillant comme mon défunt. Oh! les grimpeurs, c’est des hommes! Il n’y a qu’eux.

Elle fut secouée à ce moment par un rire nerveux, tellement sinistre dans ces ténèbres, qu’il donna le frisson au forestier.

—C’est des hommes, les grimpeurs! Mais faut qu’ils périssent de male mort, comme Chauvin. Tu ne trépasseras point dans un lit, Jean Renaud; souviens-t’en. Le diable, vois-tu, est envieux de ceux qui portent des griffes; quand ils sont en l’air, sa main les pousse. Il était plus rude que toi, mon Chauvin; son pareil est à naître. Eh ben, un jour que je collationnais au pied de l’arbre, lui tout en haut qui griffait, il a lancé sa corde par-dessus une branche, et pendant qu’elle faisait e tour il abaissé la tète pour me regarder. Moi je le regardais toujours. Alors nous avons ri ensemble par les yeux. C’était notre pain blanc à tous deux. Sa main en même temps courait à la corde ballante. Il a manqué son coup parce qu’il me regardait!

OChauvin! je sais bien, va, que le diable l’a tirée de l’autre côté, ta longe qui d’habitude venait d’elle-même dans ta main! Oui, le malin l’a conduite, car elle a touché ses doigts et puis s’est éloignée en dansant. Quel saut il a fait pour la reprendre! Mais l’autre main tirait tout à elle; j’ai entendu sa griffe qui. glissait. J’étais debout. Il a battu deux fois le tronc de ses bras; ses pauvres bras râclaient la mousse. Il m’a encore regardée, du haut, avec des yeux tout ronds. J’ai crié: «Mon homme!» Mais il allait si vite… C’est tombé comme une masse près de moi; j’ai senti le vent. J’ai voulu le relever, mais comme je ne pouvais plus le reconnaître, mes bras sont devenus de coton!

Oui, on a tiré sa corde de l’autre côté. Mais les grimpeurs, c’est comme ça. Grimpeur, tu finiras de même, Et ta tête sera fendue tout du long, avec de la cervelle blanche qui passera!

Un épouvantable tressaillement agita son corps; elle devint raide. Une petite cascade murmurait auprès. On eut dit des sanglots d’enfant. Renaud avait peur; il voulait hâter sa marche et ne pouvait. Il se sentait à bout de forces, lorsque, arrivant enfin sur les bordures, il distingua la maisonnette découpée sur l’azur du ciel, au sommet de la lande.

On arriva. Entrer était facile, il ne s’agissait que de retirer une cheville de bois plantée latéralement dans le mur contre la porte. Il déposa sur la couchette cette malheureuse, toujours évanouie; jeta quelques gouttes d’eau sur le visage; lava l’une après l’autre les jambes osseuses que marbraient de larges meurtrissures. Rien n’était cassé. Le jeune homme cependant ne pouvait abandonner cette femme malade. Il résolut de la veiller. La lessive coulait. Le taudis était encombré à ce point que le billot massif qui sert de siège disparaissait sous les tas de guenilles. Il jeta ce qui se trouvait dessus, rangea le rouet de son mieux et s’assit devant le foyer.

Sur un large trépied placé entre le lit et l’âtre reposait le cuvier, chargé de cendre pâteuse. Ce cuvier communiquait par un long tube avec le chaudron pendu à la crémaillère. Dans l’intérieur" de la cheminée une mince chandelle de résine, appelée oribus, se dressait entre les pinces d’un bois fiché dans le mur. Tout en face, un pot de grès flottait, retenu par son anse au pied d’un gril accroché.

Le grimpeur s’aperçut qu’il pouvait là encore se rendre utile. Il raviva le feu et, dès que la buée se reprit à monter, transvasa l’eau du chaudron dans le cuvier à l’aide du pot. Après quoi, ne voyant rien de plus à faire, il se courba en double, vers la flambée, les mains tendues, écoutant le susurrement mélancolique de l’eau chaude, et s’engourdit dans la contemplation des tisons rouges.

Son œil errait vaguement de l’âtre au envier, à demi fermé sous le voile des vapeurs opaques. Les formes des objets, devenues confuses, lui semblaient étranges, particulièrement celle de la couloire, qui conduisait l’eau dans la chaudière. C’est d’habitude un long morceau de bois creusé à découvert, affectant la forme d’une rigole. Cette noue-là, au contraire, se composait d’un tube plein, pareil à une gouttière. La flamme, en se jouant dessus, produisait des reflets métalliques, et l’eau s’en échappait avec deux jets inégaux d’un effet bizarre.

Renaud examinait cette chose mystérieuse, d’abord distrait, puis attentif. L’extrémité de la couloire miroita tout à coup au-dessus de la flambée. Notre homme s’était penché avec une sorte de stupeur. Une exclamation sourde à la fin lui échappa.

—Mais, nom de nom, on dirait que c’est un canon de fusil!

Il décrocha l’oribus et le promena longuement au-dessus de l’ustensile extraordinaire. Oui, c’était bien un canon de fusil double, mais si rouillé, si dépaysé dans cette lessive, que le grimpeur seul était capable de l’avoir deviné.

Certain de son fait, il se laissa retomber sur son billot, prit une pose admirative et ne bougea plus.

La vieille s’était retournée sur sa couche et demandait à boire. Il sortit de sa contemplation pour la servir.

—Êtes-vous un brin soulagée, la mère?

—J’ai l’enflure aux jambes. Il me semble que mon sang tourne. C’est la faute au garde, il me le payera.

—Ne rentrez pas en fâcherie. Je vas vous faire une rôtie au cidre.

—Que non. Tu es las, va dormir.

—Plus souvent! Quand on est malade faut manger.

Il coupa un morceau de pain, le piqua à la pointe de son couteau, le fit griller avec lenteur en le tournant.

—Mère Chauvin, qué que vous avez donc là?

—Là où?

—Mais là, donc. La couloire?

—Eh ben, c’est-il pas le fusil à mon défunt?

—Ça le rouille rudement d’être mis à cette mode-là.

—Grand innocent, puisqu’il sert tout de même.

—Je ne dis pas. Mais il est cassé?

—C’est une bonne couloire.

—Il n’a donc point de crosse?

—Du temps de Chauvin, il était parfaitement bon. Mais je n’ai gardé que le canon, pour ma buée.

—Et le restant, ousqu’il est?

—En voilà un curieux! Il m’a servi à caler la mangeoire de ma bique.

—Faut voir, faut voir, grommela Renaud avec une forte émotion.

Lorsque la vieille eut avalé sa soupe et laissé retomber sa tête en sueur sur le sac de mousse qui lui servait d’oreiller, le forestier s’empara du bout de résine, passa dans la soupente, écarta la chèvre d’un coup de sa blouse et s’agenouilla sur la litière.

La mangeoire était boiteuse. D’une part, elle était soutenue par un rondin fixe; de l’autre, elle s’appuyait sur une pierre inégale, de taille moindre, dont le niveau se trouvait exhaussé par une interposition de bois et de ferraille. Renaud opéra le mouvement de levier avec son épaule, et dès que la mangeoire n’adhéra plus, procéda avidement à l’examen des résidus épars sur la pierre.

La chèvre le contemplait d’un œil niais, avançant vers lui sa barbe pointue.

Mère Chauvin ne l’avait pas trompé; le surplus du fusil était là. Mais tout était réduit à l’état de morceaux informes. Il en remplit son chapeau et revint près du feu, pour examiner plus à l’aise.

—Comme ça, il était bon, le flingot, du temps de votre homme?

—Que t’es godiche, avec ton fusil! Puisque je te dis que c’est une couloire.

—J’entends; mais n’importe. Une supposition que je vous ferais une belle couloire en cœur d’aune, avec une corbeille toute neuve en osier pour la mangeaille de c’te bête? Savez-vous que ce serait de conséquence, ça?

—Laisse-moi dormir; j’aime mieux les vieilleries de Chauvin que tout.

—Voilà qui est ben parlé. Pourtant, quand il y a avantage.

—Ma pauvre noue est comme moi: elle s’ennuierait à ren faire.

—La noue… la couloire…

Il s’approcha, rougissant. Ses tempes battaient.

—La couloire ne s’ennuierait point.

Il parlait d’une voix si altérée que la veuve se leva sur son séant.

—Mais qu’as-tu donc, gars? te voilà tout chose?

—Eh ben, oui, j’ai une idée! Ma feinte, autant que je m’en soulage. Mère Chauvin, je voudrais le fusil!

—Es-tu dans ta raison?

—Oui ben. J’ai ça au fond du cœur, tant, que depuis des semaines et des mois j’en languis! Ah, ma voisine, prenez-moi en compassion et me baillez le flingot de votre homme pour que je tire sur les bêtes de la forêt.

La Chauvin exhala un petit rire saccadé; la pensée d’une vengeance se présentait en première ligne à son esprit.

—C’est pas l’embarras, mais le garde Marcel serait une miette attrapé. Il endêverait.

—J’aurais si grand contentement moi! Et puis, voyez-vous, mère, votre Chauvin était un grimpeur aussi, et un chasseur… S’il nous ouït, pensez qu’il trouvera mieux que son fusil reprenne l’âme au lieu de courir la buée.

La vieille réfléchissait. Enfin:

—Si quelqu’un y a droit, c’est toi, Jean, parce que t’es un vrai enfant de laforêt et que tu m’as fait du bien encore à ce soir. Prend-le, mon galant. Je dirai à Chauvin que tu portes des griffes comme lui; il ne se fâchera point.

Au milieu de la nuit, le garçon filait sous bois avec son précieux butin. Un sourd cliquetis de ferraille s’échappait du fond de sa blouse retroussée. Il souriait aux spectres noirs de la futaie, son cœur chantait. Désormais, après le travail, il aurait l’espace peuplé, les émotions du clair de lune, les longs dimanches dans le hallier, avec la poudre qui parle et qui sent bon. Il s’arrêtait par instants dans sa joie sauvage, se disant tout haut.

—J’ai un fusil, j’ai un fusil.

Quelle que fût l’ardeur de ses désirs, il ne mit aucune précipitation dans l’accomplissement de son entreprise. Le paysan est avide mais prudent, tenace mais plein de patience. Il suit son idée fixe dans une torpeur apparente, prépare son heure aussi longtemps qu’il le faut sans en avoir l’air. N’ayant, comme l’enfant, qu’une pensée en tête, il la retourne sans cesse, la solidifie en la concentrant et devient parfois d’une profondeur étonnante, à laquelle n’atteignent jamais ceux qui éparpillent sur mille objets leur volonté.

Nul n’aurait pu se douter de l’obsession à laquelle Jean Renaud était en proie. Il avait caché ses matériaux dans le grenier, sous des bourrées; de sapin, et agissait exactement comme par le passé. Il fit du fagotin, le dimanche, pour un marchand de Paris, afin de se procurer des suppléments de salaires, qu’il dissimula.

—Ma mère n’a pas un sou de moins, se dit-il; je suis dans mon droit.

Entre temps il avait fabriqué la couloire et la mangeoire promises à la Chauvin,—c’était la dette d’honneur,—et choisi le bois pour une crosse. Lorsqu’il fut riche de dix francs, il se rendit par la traverse à Nogent-le-Rotrou afin d’acheter secrètement un chien et une vis qui manquaient, ainsi que les outils indispensables. C’est la seule fois de sa vie qu’il soit entré dans une ville de son plein gré.

Alors il entama, à l’insu de tout le monde, son œuvre mystérieuse. Avec de pareils éléments, un armurier y eût renoncé. Lui, en quatre mois, confectionna un fusil surprenant. Le canon gauche était percé.

—C’est la lessive, soupira le grimpeur.

Et il mit une pièce. L’aspect de l’arme était grotesque, mais rien n’était oublié. Lorsque le dernier coup de papier de verre fut donné, il saisit le flingot dans ses bras et le couvrit d’un regard humide, de la crosse au point de mire:

—Ça, c’est à moi… Tu es mon fusil, je t’ai!

L’heure avait sonné. Il lui restait trois francs dix sous.

—Cinet doit passer ce soir au Saut-du-Loup. Faut que je lui achète d’samounitions.

Cette locution, invariablement employée dans les Chemins Verts, paraît extraordinaire; rien de plus naturel lorsqu’on la décompose. Tout ce qui sert à charger un fusil, poudre, plomb et capsules, s’appelle «la munition», car nos paysans prennent le mot au singulier. Mais ils ne se rendent pas compte de la valeur de l’article et prononcent: une amunition. De sorte qu’au pluriel, pour exprimer l’idée de quantité, ils disent: des amunitions, ou plutôt, par suite de l’altération des syllabes propre à leur langage: d’samounitions.

—Tiens, c’est le bancal. On ne te voit plus; je te croyais mort pour le moins.

—C’est que je suis grimpeux, à cette heure; je ne cours guère.

Le petit homme avait arrêté sa voiture et tressait la mèche de son fouet. Il portait une blouse luisante à liserés blancs, sous laquelle passaient les basques d’un paletot; son chef s’enfonçait dans une grosse casquette à ramages dont les tranches étaient rabattues sur ses oreilles. L’œil était mobile, le rire sournois, le museau pointu comme celui d’une fouine. Un juif greffé sur un paysan.

—Dites, le marchand, vous n’avez pas l’air échauffé?

—Pas trop. Et quoi de nouveau, par ici?

—Je n’en connais ni petit ni gros. Et allez-vous loin, de ce pas?

—Faut bien trimer pour gagner sa vie. Sais-tu quand sera la noce chez Jamin?

Ils firent de la sorte assaut de questions pendant un quart d’heure, pour se tâter et voir venir. C’est l’habitude à la campagne. Celui qui doit demander ne va jamais droit au but; son interlocuteur ne l’aide jamais, afin de conserver l’avantage.

Enfin l’ambulant, qui était un maître, se décida à faire causer l’autre.

—Bien le bonjour, garçon; me voilà déjà en retard.

Il prit son bidet par la bride, en homme pressé.

—A propos, marchand… Moi qui allais oublier ma commission! Combien vendez-vous l’samounitions pour les fusils?

L’ambulant rattacha sans hâte la gourmette.

—Ah! mon gaillard; ce n’est plus du laiton qu’il te faut, à présent… Tu as donc une arme à feu?

—Vous gaussez, fit Renaud d’un air niais. Où donc que j’en aurais pris, des flingots, puisque j’ai pas d’argent pour en acheter? Voilà une affaire sûre, dame!

—Cela m’est bien égal. Je vends au monde, moi, sans m’occuper du reste. Que veux-tu?

—La personne, la personne, alle aurait envie d’une poudrière, et puis d’un sac à plomb, et puis d’samounitions.

Le mercier fit son compte à demi-voix, comme pour une chose d’importance.

—Mettons vingt coups à tirer. Eh bien! va pour cinq francs, tout ensemble.

Le pauvre Renaud mit la main à son sac, fil la grimace et offrit trois francs.

—Ah! tu marchandes? J’ai l’honneur de te saluer. Hue, Bijou!

Quel chagrin! Lui qui avait tant travaillé, tant attendu, ne pourrait-il donc pas faire parler le cher flingot? Voilà que l’homme s’éloignait, emportant la joie sous sa bâche…

—Arrêtez, sauf votre respect. J’ajoute dix sous, c’est tout ce que je possède sur la terre.

—Cent sous ou rien.

—Je vous collecterai un lièvre, outre l’argent.

—Mets un lapin avec, et trouves-toi jeudi à Saint-Agut. Les bucoliques y seront.

Renaud, tout consolé, reprit le sentier du bois. Mais une idée le saisit, il courut après la carriole.

—Cinet, faudra envelopper tout ça dans des papiers; des grands papiers, dites.

Le jeune paysan voulait du moins avoir ses bourres par-dessus le marché.

Le jeudi il reçut ses munitions, et le mercier lui fit entendre qu’il se chargeait de l’acquisition du gibier, «mais dans les prix doux».

Le dimanche, dès l’aube, il rôda autour des tirs au pavois, et de la pointe de son eustache retira quelques balles piquées dans les troncs d’arbres. Dans l’après-midi, s’étant assuré que le garde avait quitté sa maison en voiture, il dressa une cible en forêt, essaya son fusil et se fit la main.

—Il ne me reste guère de poudre, pensa-t-il après; mais à cette heure je sais la manière d’en gagner.

Le soleil baissait à l’horizon. Il se coucha sur la mousse, tenant près de lui son fusil embrassé comme un frère. Tous deux attendaient l’heure de l’affût.

Le spectacle du soir dans une forêt parle à l’âme. Voilà le déclin du jour. Les dégradations de la lumière changent les formes, rendent les troncs noirs et les cimes roses. Un dernier rayon plonge entre les branches, éclairant les dessous de lueurs dansantes. Ce n’est plus qu’un mince filet. Il s’éteint. Un disque rouge et terne paraît encore au fond, bizarrement découpé par les branches; le ciel est blafard au-dessus. Un point brillant se détache plus haut; c’est la première étoile. En face, le gaulis rigide barre l’horizon. Çà et là, les trembles agitent leurs feuilles blanches, revêtant dans la brume les contours de grands bûcherons maigres. Le terrain fuyant sous l’œil, avec les végétations inégales, semble se refuser au pied de l’homme en se drapant dans son repos mystérieux.

Les voix du crépuscule ont aussi leur caractère propre. Le bruit lointain des travailleurs s’apaise peu à peu. La bande de ramiers décrit son dernier cercle avec un dernier battement d’ailes et s’abat sur la futaie qui lui sert de couchée. Puis le rouge-gorge jette son chant mélancolique, qu’interrompent les notes rapides du merle. Tous peu à peu s’engourdissent. Dans les éclaircies passent d’un vol étouffé les bécasses, pendant que le hibou, de son ululement plaintif, annonce aux nocturnes qu’ils sont libres. C’est alors que d’étranges froissements de feuilles dans le hallier, que des ombres indécises sur la bruyère animent furtivement les ténèbres et révèlent un monde qui s’éveille à la place du monde endormi.

Un fantôme s’agite là-bas. Est-ce le Roi des Bouleaux qui depuis mille années cherche sa couronne d’argent qu’une fée lui déroba pour se venger de ses dédains? Non, au saut d’une clairière le fer a brillé. C’est Renaud, son fusil à la main, qui court au vallon chauve où poussent les bourdaines. Là se trouve la meilleure reposée des Chemins Verts, et la petite fontaine abritée sous ce bouquet de saules est le rendez-vous des fauves altérés.

Ses pieds sont enveloppés de fougères; une tige de chèvrefeuille a servi de lien. Aussi ne laissera-t-il rien sur le sol de cette odeur humaine qui cause l’effroi. Ses genoux vigoureux étreignent le front voûté d’un vieil arbre. Le voilà perdu dans le croisement des branches tortues; invisible, immobile, le fusil braqué.

Une heure se passe, puis deux; il n’a pas bougé. Soudain un bruissement imperceptible court dans les herbes sèches. Les brins flottants d’un églantier oscillent. Un petit oiseau s’envole effaré. En arrière du rayon de lune quel groupe charmant a surgi! Ce sont deux chevreuils. Au premier plan s’allonge le brocard. L’oreille redressée et la tête haute, avec son bois gracieux qui émerge, il interroge la nuit et le silence. Ses jambes fines, promptes à fuir, ont de légers tressaillements. Son œil se promène, curieux et inquiet, sur le gagnage où un autre pied que le sien s’est appuyé dans la rosée.

L’animal timide a pourtant quelque chose de fier dans sa pose; c’est que, s’il a peur, il protège. Près de lui, en effet, mais un peu derrière, sa chevrette attend le signal pour s’avancer. Celle-ci est sans défiance: celui qu’elle aime la conduit. Tranquille et caressante, elle sort à demi du buisson, le col appuyé sur la croupe fauve de son compagnon et tirant doucement une chevelure de ronce dont elle mordille l’écorce.

Mais l’époux s’est rassuré; il s’avance pas à pas dans le découvert, puis s’arrête au milieu pour brouter. Un rayon de lune argente sa fourrure. Il penche sa tête vers cette touffe de thym et demeure immobile, attendant sa chèvre.

Un coup de fusil éclate. Les branches précipitamment écrasées annoncent la fuite éperdue de sa compagne. Lui s’enlève surplace par un bond prodigieux et s’élance vers le fourré. Il galope par saccades, haletant. Les poils blancs de son flanc se teignent de rouge. Il va fléchir, fait un effort désespéré pour s’éloigner des saules perfides, glisse et tombe, la langue pendante et l’œil voilé.

Renaud, du haut de son arbre, a suivi cette agonie avec le sang-froid qu’il a mis à tirer. Il descend, accourt; ses narines se gonflent. Il ouvre son couteau, saisit le chevreuil au cou et lui tranche la veine. Pendant que le sang inonde l’herbe verte, le jeune homme se redresse, appuyé sur son grand fusil, et contemple avec orgueil sa première proie.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
211 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
4064066319601
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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