Kitabı oku: «Les remords du docteur Ernster»

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Jules Girardin

Les remords du docteur Ernster


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066317751

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

MON CHEVAL M’AIME

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

MIDI A QUATORZE HEURES

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

LES MOUSTACHES DE GRAND-PÈRE

LES DEUX LOGIS

PHILÉMON ET BAUCIS

LE PARI DU CAPITAINE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

LES LEÇONS DE L’EXPÉRIENCE

UN BON VIEUX PHILOSOPHE

LE CHAMPION DES PETITS OISEAUX

AVENTURES DE DEUX OISEAUX

MEA CULPA


LES REMORDS DU DOCTEUR ERNSTER

Table des matières


I

Table des matières

Comme chacun le sait, l’Université du grand-duché de Münchhausen est organisée à la française. Elle a à sa tête un grand maître de l’Université qui a rang de ministre. Ce ministre réside dans un ministère où il y a beaucoup d’employés et beaucoup de cartons verts remplis de documents universitaires. L’Université de Münchhausen se subdivise en deux académies: 1° celle de Münchhausen; 2° celle de Ditto. Chacune de ces académies possède le nombre réglementaire de facultés, plus un certain nombre de facultés supplémentaires, créées au fur et à mesure «pour répondre aux besoins nouveaux d’une époque nouvelle», comme le dit fort doctement le texte des décrets de création. Les personnes curieuses de ces sortes de choses pourront, pour plus amples informations, consulter l’Annuaire du grand-duché de Münchhausen.

A la page 30 dudit Annuaire, ces personnes trouveront le nom du docteur Ernster, docteur en philosophie naturelle et en mathématiques transcendantes, et elles constateront que le docteur Ernster est chargé, à Münchhausen, du Cours d’esthétique pratique, d’après les textes anciens et modernes.

Mon nom est aussi dans l’Annuaire, et je suis collègue du docteur Ernster. Mais, comme mon nom importe peu à l’affaire, je m’abstiens de le faire connaître ici. Ce que je tiens à dire, par exemple, c’est que je suis l’un des nombreux amis du docteur. Au fait, qui ne serait pas l’ami de notre bon Ernster? Je n’ai connu qu’une exception à ce que j’oserai appeler une règle générale; Cette exception, c’est notre collègue Würtz. Oui, pendant ses années de misanthropie, le docteur Würtz s’est tenu à l’écart. Mais, depuis sa conversion au bon sens et à la sociabilité, il a bien rattrapé le temps perdu.

Pourquoi nous aimons Ernster, je m’en vais vous le dire.

Il y a des gens qui sont foncièrement bons, mais que la nature a affligés d’un extérieur ingrat et déplaisant. Ceux-là, comme disait cet ancien, payent les intérêts de leur mauvaise mine. On ne revient sur leur compte que par expérience et par raisonnement. Certaines personnes même, tout en leur rendant justice, n’arrivent pas à les aimer comme ils méritent d’être aimés.

Il y en a d’autres, au contraire, dont l’extérieur aimable vous séduit à première vue. A l’user seulement, on découvre que leur fait n’est que bonne mine, que leur bonté n’est qu’apparente, banale et sans effet. Ceux-là, on ne tarde guère à les estimer ce qu’ils valent, et, par conséquent, à les mépriser et à les délaisser.

Le docteur Ernster était foncièrement bon, et sa bonté se reflétait sur son aimable physionomie.

II

Table des matières

Et non seulement il était bon de cœur et séduisant de physionomie, mais encore il avait l’air parfaitement heureux de vivre et de voir vivre tout ce qui a vie en ce monde. C’était une séduction de plus, et une grande séduction, qui ne manquait jamais son effet.

Nous aspirons tous au bonheur, c’est un fait qui n’a pas besoin d’être prouvé. «Le bonheur n’est pas de ce monde», c’est un axiome philosophique auquel l’ensemble des faits semble donner raison. Et cependant le docteur Ernster était heureux, incontestablement heureux. Et, ce qui paraîtra curieux pour quiconque connaît le fond de la nature humaine, tout le monde lui savait gré d’être heureux et de le paraître. Décidément, nous valons beaucoup mieux, nous autres simples bourgeois de Münchhausen, que ce haut et puissant personnage de l’antiquité, le Destin, puisqu’il faut l’appeler par son nom; car le Destin jalousait les mortels heureux, et n’avait pas honte d’user de sa puissance pour précipiter les heureux de ce monde dans les catastrophes les plus tragiques.

C’est qu’aussi le docteur Ernster n’avait le bonheur ni insolent ni égoïste: ni insolent, comme les parvenus qui narguent la foule; ni égoïste, comme le sage de Lucrèce qui regarde du haut de sa froide sérénité les luttes, les faiblesses et les malheurs de l’humanité.

Le docteur n’allait pas jusqu’à s’excuser d’être heureux, mais il ne s’était jamais targué de son bonheur, il n’en avait même jamais parlé. Il ne se désintéressait pas non plus des souffrances, des misères, des faiblesses d’autrui. Bien des gens auraient pu affirmer, sous la foi du serment, qu’on ne recourait jamais en vain à sa bourse, à ses conseils, à sa sympathie.

Le docteur avait eu sa part des douleurs humaines. Il avait perdu son père et sa mère, il avait perdu une fiancée, au souvenir de laquelle il était resté fidèle depuis vingt ans. Nous le connaissions trop bien pour croire que l’oubli eût accompli son œuvre dans cette âme d’élite, quel que fût le nombre des années écoulées. Alors comment expliquer cette sérénité inexplicable et cette joie de vivre, après que la mort lui avait ravi tout ce qui peut faire de la vie une bénédiction?

J’ai dit que j’étais son collègue, je puis ajouter que j’étais son disciple, en ce sens que j’assistais à son cours toutes les fois que cela m’était possible, c’est-à-dire quand mes heures de leçons ne coïncidaient pas avec les siennes.

Sous différentes formes, je lui ai entendu développer les pensées suivantes, qui, je le crois, peuvent donner la clef de toute son existence et dissiper tout mystère: «Mes amis, nous allons chercher la vie dans les textes écrits qui peuvent sembler, à première vue, aussi morts et aussi froids que les feuilles d’antan. Mais la vie est partout, même dans la mort; car la mort n’est que le passage à une vie supérieure, où nous attendent ceux que nous avons aimés.... Nous sommes sur la terre, non en exil, mais en apprentissage. Mauvais apprenti, celui qui boude son métier. Ne boudons jamais le métier de vivre, qui, en somme, est un noble métier, et tirons-en non seulement la connaissance du métier, qui est requise de chacun pour passer maître, mais encore la joie qui vient de la connaissance acquise et du devoir accompli. Imitons l’apprenti légendaire du cordonnier Schnaps, qui travaillait, en sifflant et en chantant, «entre

«un merle qu’il élevait en cage et un basilic qu’il cultivait en

«pot», comme dit la chanson, et qui, toujours gai et toujours prêt à donner la riposte aux passants, n’en était que meilleur apprenti!» — «Les causes de nos chagrins sont diverses et nombreuses, mais il n’est pas de douleur humaine qui ne soit tolérable au moment où nous recevons le coup, et «surmontable », grâce à l’action du temps et du courage, toutes les fois que cette douleur n’est pas accompagnée d’un remords.... Je hais les remords, a dit une Française de beaucoup de sens, Mme de Sévigné. Si j’ai bonne mémoire, Mme de Sévigné écrivait ces paroles à propos d’une vieille tante à elle, condamnée par les médecins, et qui n’en finissait point de mourir. Le désir de Mme de Sévigné l’emportait loin de la vieille tante, mais sa haine du remords la retenait auprès d’elle; elle eut patience et fit son devoir jusqu’au bout. En toute circonstance elle agissait de même; de là lui vient cette saine, robuste et franche gaieté qui la rapproche de nous autres bons bourgeois, toute grande dame qu’elle était; qui en fait, à deux cents ans de distance, notre contemporaine à nous autres gens du dix-neuvième siècle, et j’allais dire notre compatriote à nous autres Münchhausenois; qui aimons la paix du cœur et la franche gaieté....» — «La gaieté, mes amis, est une vertu et une force pour les peuples comme pour les particuliers. Nos voisins d’outre-Rhin, les Français, ont fait de grandes choses; et là où ils ont le plus brillé, c’est quand ils ont eu l’héroïsme gai et boute-en-train. Il y a dans leur langue une expression si familière que je ne devrais peut-être pas l’employer ici; mais elle peint si bien le génie de la race, et elle vient si à point pour mon propos, que je la risque sans craindre de vous scandaliser: «Allons-y gaiement», disent-ils au moment de risquer leur vie; et ils accomplissent gaiement des actes d’héroïsme....»

Ici, par parenthèse, le docteur Ernster fut interrompu par une double salve d’applaudissements. Nos étudiants ne cachent pas leur sympathie pour la France; et nous autres, gens plus mûrs, nous ne partageons point les préjugés et les haines que nourrit contre elle une partie de l’Allemagne.

III

Table des matières

Maintenant que j’ai fait connaître mes idées personnelles au sujet du docteur Ernster, il est juste que j’expose aussi celles des autres. L’opinion générale se résumait en ces termes: «C’est l’homme qui sait le mieux jouir de ce que l’on est convenu d’appeler les petits bonheurs de la vie».

Les fumeurs lui faisaient un mérite de fumer avec conviction sa pipe de porcelaine, l’été à sa fenêtre, l’hiver au coin de son feu; les buveurs de bière, de ne point mépriser la liqueur de Gambrinus lorsque, le samedi soir, il apportait son violon à la brasserie des Armes de Münchhausen, pour faire sa partie dans les concerts de la société des instruments à cordes; les flâneurs, de flâner devant les magasins; les badauds, de badauder devant les parades de la grande foire; les marcheurs, de faire de longues courses à travers bois et à travers champs; les alpinistes, de s’être montré au sommet du mont Blanc; les artistes, d’aimer les arts et de s’y connaître; les bibliomanes, de fréquenter la boutique de Beckhaus; les célibataires, d’être garçon, encore qu’il le fût à son corps défendant; les étudiants, d’être un professeur intéressant, de se renouveler sans cesse par l’étude, et de ne jamais déconcerter un candidat les jours d’examen; les gens du monde, d’aimer le monde, et enfin les vieilles douairières, de faire leur partie de whist toutes les fois que l’on avait besoin d’un quatrième.

Tout le monde l’appelait: «Notre ami», les étudiants entre eux, les professeurs et dignitaires entre eux, et aussi parlant à sa personne.

Le grand maître réunissait souvent, dans ses vastes salons, l’Université et les notables de Münchhausen. Nous l’aimions beaucoup, parce que c’était un excellent homme, juste, ferme et paternel à la fois. Comme il n’était point ministre politique, il était en place depuis quinze ans. Il nous connaissait tous et causait familièrement avec nous.

Un soir donc, après s’être assuré que tous ses hôtes s’adonnaient aux divertissements de leur choix, et qu’aucun d’eux n’était en danger de s’ennuyer, il se dirigea vers un petit salon où nous causions tranquillement entre amis. Il s’assit au milieu de nous, et dit gravement au docteur Ernster: «Notre ami, il me revient de plusieurs côtés que vous vous répétez un peu dans vos cours, et que le nombre de vos auditeurs va diminuant. Un petit congé d’un an....

— Monsieur le ministre, répondit tranquillement notre ami, ou vous êtes dans une profonde erreur, ou vous plaisantez simplement, malgré la solennité de votre ton et de vos manières. Je suis sûr de ne pas me répéter. D’un autre côté, sans faire le dénombrement de mes auditeurs, je puis voir sans lunettes que l’amphithéâtre est plein comme d’habitude. Je ne prendrai donc point de petit congé d’un an.

— Très bien! mettons alors un petit congé de six mois.

— Je ne prendrai point de petit congé de six mois, riposta notre ami, toujours avec la même tranquillité.

Les fumeurs lui faisaient un mérite de fumer avec conviction sa pipe.


IV

Table des matières

«Quel crin!» s’écria le grand maître, qui n’avait point peur des expressions familières, quand elles traduisaient fidèlement sa pensée. Après avoir prononcé ces deux mots avec énergie, il se prit les deux lèvres entre l’index et le pouce, pour s’empêcher de sourire. Mais, en dépit de ses efforts, ses yeux souriaient pendant qu’il nous regardait à la ronde, comme pour nous prendre à témoin de l’audace de notre ami en face de l’arbitre de ses destinées.

«N’est-ce pas?» répondit notre ami en souriant.

Tout le cercle souriait. C’était si drôle de l’entendre comparer à un crin, lui précisément.

«Eh bien, docteur Ernster, reprit le grand maître aussi gravement qu’il put, puisque vous êtes sourd à la voix de la persuasion, on emploiera les grands moyens.

— Ah!

— Mon Dieu oui. On enverra les garçons du ministère faire du désordre à votre cours; M. le recteur adressera un rapport au grand maître, et le grand maître suspendra le cours du docteur Ernster.

— Les étudiants, riposta notre ami, mettront les garçons du ministère à la porte, M. le recteur fera une enquête, et Votre Excellence en sera pour sa courte honte.

— Mais c’est de la bravade! s’écria Son Excellence.

— Oh! que non.

— Alors, qu’est-ce que c’est?

— C’est de la confiance, la plus parfaite confiance dans mon droit et dans votre équité.

— Oh! oh! de la flagornerie!

— Ni bravade, ni flagornerie. Votre Excellence plaisante, et j’entre dans l’esprit de la chose; voilà tout.

— Voilà tout!» répéta Son Excellence avec emphase. Puis, se déridant tout à coup: «Notre ami, dit-il, c’est bien rentré de piques; eh bien! quittons la plaisanterie, et parlons raison. Votre santé m’inquiète, le repos....

— Cherchez mieux, monsieur le ministre.

— Pardon, docteur Ernster, vous toussez; je vous ai entendu tousser tout à l’heure.

— Je ne tousse pas, monsieur le ministre, je toussaille, si j’ose m’exprimer ainsi; d’ailleurs, c’est pour mon plaisir, c’est pour faire comme tout le monde, comme vous-même; on sait que c’est la mode au commencement de chaque hiver.

— Eh bien, notre ami, je vais vous prendre par les sentiments.

— Prenez, monsieur le ministre, prenez.

— Le privat-docent qui double votre cours me fait pitié. Il parle dans le désert. C’est un chétif arbuste qui s’étiole à l’ombre de vos puissants rameaux. Il a du talent néanmoins, et si vous daigniez faire silence, je suis persuadé qu’on l’entendrait d’abord et qu’on l’écouterait ensuite. Il se ferait une clientèle, et il a besoin d’une clientèle pour vivre. Un an de silence et quelques auditeurs de moins l’année suivante, ce n’est pas la mort d’un homme, d’un homme comme vous. Quoi! vous hésitez?

— J’ai honte d’hésiter, reprit notre ami, mais, monsieur le ministre, je ne suis pas riche; je n’ai que mon traitement pour vivre, et un congé, dans les conditions les plus favorables, diminuera mon traitement de moitié »

C’était la pure vérité ; notre ami, s’il n’avait pensé qu’à lui-même et à son bien-être, aurait pu accumuler de belles économies. Mais il n’avait jamais rien amassé, les étudiants pauvres auraient pu dire pourquoi. Réduit à la moitié de son traitement, il aurait pu vivre, car ses goûts n’étaient pas dispendieux; mais il lui aurait fallu du même coup couper les vivres à quelques malheureux étudiants qui auraient été forcés de renoncer à leurs études et de quitter l’Université.

V

Table des matières

«On vous couvrira d’or! riposta le grand maître.

— Vous ne feriez pas cela, monsieur le ministre, les règlements s’y opposent.

— Nous verrons tout à l’heure. Est-ce votre seule objection?

— J’en ai une autre, répondit notre ami en rougissant.

— Voyons cette objection, dit le grand maître, qui se pencha en avant pour regarder notre ami de plus près. Il avait familièrement appuyé ses deux coudes sur ses genoux et rapproché ses deux mains, qu’il tapotait l’une contre l’autre, en mesure.

— Je crois être utile à mes auditeurs, je crois, je... suis sûr que je leur fais du bien.

— La modestie est la parure du mérite, dit le grand maître qui cessa de se tapoter le bout des doigts et porta vivement sa main droite à son menton. De sorte que vous vous croyez nécessaire.

— Il n’y a pas d’homme nécessaire, mais il y a des hommes utiles. Je suis fâché d’avoir à dire de moi que je suis utile, cela a mauvaise grâce et mauvais air. Mais je ne fais que répéter ce que vous avez eu l’obligeance de me dire vous-même il n’y a pas huit jours.

— Oh! quel malheur! s’écria le grand maître, voilà ma femme qui me fait signe et m’appelle à la rescousse. J’aurais tant aimé, notre ami, à vous tenir plus longtemps sur la sellette; vous y faites si bonne figure! Me voilà forcé d’abréger et d’aller droit au but. Oui, notre ami, vous êtes utile ici, je vous ai même dit: très utile; mais momentanément vous pouvez être plus utile, beaucoup plus utile ailleurs qu’ici.»

Du coup, le grand maître parlait sérieusement; il n’y avait pas à s’y méprendre. Et comme il avait baissé la voix, après avoir jeté autour de lui un coup d’œil circonspect, nous rapprochâmes nos sièges du sien et nous nous penchâmes en avant, pour qu’il pût continuer de parler à voix basse.

«Il n’y a ici, dans ce coin, reprit le grand maître, que des membres de l’Université ; je puis donc dire que nous sommes en famille. Messieurs, je vais parler comme en famille, en vous priant tous de considérer cet entretien comme confidentiel. Eh! qu’est-ce que c’est?»

Ces dernières paroles s’adressaient à un jeune homme roux, en irréprochable tenue de soirée, qui s’était approché de notre groupe, et qui, par discrétion, se tenait à trois pas, l’échiné pliée en deux, le claque pressé sur son cœur, la bouche souriante, attendant le bon plaisir du grand maître. Le jeune homme roux était un des professeurs de la Faculté de médecine. Il s’appelait Hansdell; on le disait très ambitieux; dans tous les cas il professait un culte presque superstitieux pour les grands de la terre.

«Eh? reprit le grand maître, qu’y a-t-il, docteur Hansdell?

— Un message que Son Excellence hautement bien née, madame la grande maîtresse, m’a fait l’honneur de me confier.

— Ah! voyons ce message.

— Son Excellence hautement bien née, madame la grande maîtresse de l’Université, a organisé un whist d’honneur; les joueurs sont Mme la princesse Horta, Son Excellence l’ambassadeur d’Angleterre et Son Excellence l’ambassadeur d’Allemagne. Il manque un quatrième, et Son Excellence madame la grande maîtresse de l’Université prie Votre Excellence de vouloir bien faire le quatrième.»

Cette macédoine de titres pompeusement énumérés par le jeune homme roux fit sourire le grand maître, qui était la simplicité et la bonhomie en personne; néanmoins il reprit, avec toute la gravité convenable:

«Savez-vous, docteur Hansdell? eh bien, je vais à mon tour vous charger d’un contre-message.»

Le jeune homme roux s’inclina profondément pour montrer à quel point il ressentait l’honneur que l’autre voulait bien lui conférer en faisant de lui son porte-parole.

«Le fait est, docteur Hansdell, que ces messieurs et moi, sous le couvert d’une réunion consacrée au plaisir, nous traitons une affaire qui n’admet pas de délai, une affaire d’État.»

VI

Table des matières

Le jeune homme roux fit un salut plus profond encore que les précédents, et, quand il se fut décidé à redresser son échine, il nous jeta un regard de respectueuse envie. Une affaire d’État! songez donc.

Le grand maître reprit: «Savez-vous où est le herr lieutenant von Siegvalt?»

Le jeune homme roux fit passer prestement son claque de sa main droite dans sa main gauche, enfonça sa main droite dans la poche intérieure de son frac, en tira un petit écrin de chagrin noir, timbré aux armes du grand-duché, et tendit l’écrin au grand maître, en lui disant:

«Excellence, le hautement bien né lieutenant von Siegvalt a pris froid ce matin, à l’inauguration du nouveau Jardin d’enfants, qu’il présidait au lieu et place de Votre Excellence. J’ai l’honneur d’être son médecin; il m’a fait appeler; je lui ai ordonné de prendre le lit et de transpirer à outrance, si j’ose m’exprimer ainsi. Au moment où j’allais le quitter, il m’a remis l’écrin où sont ses insignes, dans le cas où Votre Excellence aurait besoin de se faire représenter par une autre personne pendant la durée de son indisposition, qui, j’ose le dire, n’aura pas de suites.

— Très bien», répondit le grand maître.

Alors, ouvrant l’écrin, il en tira une rosette aux couleurs nationales, c’est-à-dire rouge et blanche. Cette décoration se prolongeait en un ruban moiré rouge et blanc, terminé par trois ornements d’or, un glaive, une palme et un lion.

«Mettez cela à votre boutonnière, dit-il au jeune homme roux, et soyez mon représentant à la table de whist.

— Excellence! s’écria le jeune homme roux, un tel honneur! à moi! je suis confus,... je ne sais comment vous témoigner mon ravissement, mon extase....

— Bon! bon! reprit tranquillement le grand maître pendant que le jeune homme roux, cramoisi d’orgueil et de joie, attachait à sa boutonnière la décoration rouge et blanche aux ornements d’or massif qui tremblaient au bout du ruban comme les ferrets d’une aiguillette.

Ayant salué cérémonieusement le grand maître, le jeune homme roux traversa la salon, la tête haute, les épaules effacées, la poitrine bombée, la pointe des pieds en dehors, tout fier d’avoir à remplacer le herr lieutenant von Siegvalt dans les fonctions de représentant officiel du grand maître de l’Université.

Le grand maître nous regarda avec une bonhomie malicieuse, et nous ne pûmes nous empêcher de sourire en voyant le lieutenant par intérim fouler le tapis d’un pas majestueux. Quelques-uns songèrent peut-être en leur for intérieur à l’âne chargé de reliques; et j’avoue que moi j’y songeai, sans en rien dire à personne. Mais plus d’un, dans l’assistance, envia la bonne fortune du jeune homme roux, qui allait faire la «partie d’honneur» avec deux ambassadeurs et avec la princesse Horta, la propre sœur de Son Altesse sérénissime le grand duc de Münchhausen.

Et puis, parmi les invités, beaucoup étaient assez mal accommodés du côté de la fortune. Or on jouait gros jeu à la table d’honneur. Si le représentant de Son Excellence perdait, c’était Son Excellence qui supportait la perte; en cas de gain, le représentant empochait la somme, quelle qu’elle fût. L’étiquette le voulait ainsi.

Pendant que le vice-lieutenant s’avançait à pas comptés vers la maîtresse de la maison, Mme la ministre de l’instruction publique lança à son mari ce que je me permettrai d’appeler un regard d’augure. Ce regard disait, aussi clairement qu’un regard humain peut le dire: «Gros paresseux (Son Excellence était rondelette de sa personne), voilà comme tu esquives les corvées solennelles! Mais tu as bien raison, puisque tu le peux».

Le vice-lieutenant s’avançait à pas comptes.


Un second regard, accompagné d’un petit mouvement de tête derrière l’éventail, désigna clairement certaine porte qui était derrière notre groupe, une porte peinte en blanc et réchampie de filets d’or. Cette porte donnait sur un couloir qui conduisait tout droit au cabinet du ministre.

«Hum!» fit le ministre. Et il ajouta aussitôt: «Elle a raison; deux soleils ne peuvent briller à la fois sur le même univers. Je suis de trop ici, il faut que je m’éclipse: qui m’aime me suive.»

Nous le suivîmes tous, en prenant des airs très affairés.

VII

Table des matières

Supposons, pour un instant, que ce véridique compte rendu des faits dont j’ai été témoin n’ait qu’un seul lecteur, je dis un seul! Supposons encore que cet unique lecteur ne soit pas au courant des us et coutumes de notre grand-duché, il est de mon devoir strict de l’éclairer.

Dans le grand-duché, comme dans tout autre État, monarchique ou non, un ministre ne peut pas se trouver à la fois dans deux endroits différents. Il se peut qu’il ait à élaborer, dans le silence du cabinet, la solution de quelque question importante, à l’heure même où son devoir l’appellerait à honorer de sa présence les obsèques d’un grand homme, ou l’inauguration d’un monument national, ou celle d’un chemin de fer, ou une distribution de récompenses après une exposition artistique. Que fait-il alors? Il court au plus pressé ; il s’enferme dans son cabinet et, la tête dans ses deux mains, médite, médite, médite la question dont la solution immédiate importe au bien, quelquefois au salut de l’État.

Pendant ce temps-là, son sosie, son legatus a latere, comme il est écrit dans les actes officiels, son lieutenant, comme on dit couramment, en vertu d’une fiction adoptée sans réserve, sans restriction et sans critique, vaut le ministre lui-même; que dis-je? il est le ministre lui-même. Devant sa simple rosette, attachée à la boutonnière du simple et vulgaire et triste habit noir, toutes les portes s’ouvrent, tous les fronts s’inclinent, toutes les bouches sourient, les tambours battent aux champs, et les troupes présentent les armes. Le poste de lieutenant d’un ministre est fort recherché, non seulement à cause des honneurs que l’on rend à la personne du titulaire, mais aussi à cause des avantages et, comme on dit, des revenants-bons du métier: un traitement considérable, des relations fort étendues, une promotion tous les cinq ans dans l’ordre national, et, au bout de tout cela, une belle pension, avec le titre de conseiller aulique. Aussi les ministres se montrent-ils très sévères dans leur choix: le candidat doit être de bonne famille, bien élevé, muni du diplôme de docteur; il faut qu’il soit jeune et bien disant, et surtout vigoureux et bel homme. Un ministre ne serait pas flatté d’être représenté par un avorton, incapable de faire de beaux discours, d’improviser à l’occasion, et surtout de boire une foule de santés à la file, sans en avoir les idées moins claires et le pas moins assuré.

Le lieutenant von Siegvalt remplissait toutes ces conditions. Il était docteur en philosophie, parlait bien, buvait mieux encore; le grand maître l’aimait beaucoup.

VIII

Table des matières

Dès que nous fûmes dans le cabinet du ministre, le ministre sonna, et Pippermann apparut.

«Petit comité », lui dit le grand maître.

Pippermann savait ce que cela voulait dire. Il reparut bientôt, suivi de deux sous-ordres qui portaient des plateaux chargés de rafraîchissements et de boîtes de cigares.

Ayant veillé, en bon père de famille, à ce que chacun de ses hôtes se servît selon ses goûts et se mît bien à son aise, le ministre alluma un gros cigare carré, but la moitié d’une chope, et dit, tout en fourgonnant dans des papiers qu’il avait devant lui, sur son bureau:

«Je crains d’avoir agi un peu à la légère.

— En quoi faisant? lui demanda le petit docteur Vischer. Ce n’est pas toujours en choisissant ces cigares et cette bière. Les cigares sont exquis; quant à la bière....»

Le docteur Vischer termina cet éloge inachevé par une pantomime expressive qui en disait plus long qu’une fin de phrase. Il saisit sa chope, cacha son nez dedans, vida la seconde moitié de cette mesure de capacité, qui était considérable, s’essuya les moustaches et fit claquer sa langue.

Le ministre, les mains toujours affairées parmi ses paperasses, leva la tête et dit en souriant:

«Vischer, je vous ai toujours tenu pour un homme de goût. Vos éloges sont plus précieux que ceux d’un autre, et je puis les accepter sans fausse modestie, parce que.... Diable de lettre! je ne puis pas la retrouver,... je, je suis pourtant sûr que je l’avais là, à portée de la main.... Voyons donc! Voyons donc!... Vos éloges, Vischer, s’adressent à mon lieutenant; c’est lui qui a choisi la bière et les cigares, et le gaillard s’y entend. C’est justement à propos de von Siegvalt que je crains d’avoir agi un peu à la légère. Pour me débarrasser d’une corvée désagréable, j’ai confié ses insignes au premier venu; or ce premier venu est épris de la rosette, et, d’autre part, c’est lui qui soigne le titulaire. S’il allait administrer quelque potion diabolique à son patient, non pas pour le tuer, bien entendu, mais pour le retenir à la chambre une bonne petite semaine, pour le plaisir et l’honneur de me représenter; eh? Vischer, ne hérissez pas vos moustaches, vous voyez bien que je plaisante. Et pourtant je ne suis guère en humeur de plaisanter; car enfin, cette lettre, où a-t-elle pu se fourrer? En vérité, si je n’étais pas sûr de Pippermann comme de moi-même, je croirais que ce vieux drôle a fouillé dans mes papiers, pour vendre nos petits secrets à la Prusse.... Ah! sauvé ! la voilà, enfin!»

Il éleva en l’air une lettre dépliée qui ressemblait à toutes les lettres dépliées.

IX

Table des matières

«Vous voyez bien cela! s’écria-t-il. Oui, oui! ce chiffon de papier qui n’a l’air de rien. Eh bien, si M. l’ambassadeur d’Allemagne en connaissait le contenu, il simulerait à l’instant une attaque d’apoplexie, pour quitter décemment la table de whist; il se ferait emporter à son hôtel; et une fois là, il ressusciterait incontinent pour envoyer une dépêche à Berlin. J’ai reçu cette lettre à quatre heures. A cinq heures, Son Altesse Sérénissime en avait connaissance. A cinq heures un quart (j’avais l’œil sur la pendule, par hasard), Son Altesse me dit:

«Agissez promptement; vous avez carte blanche relativement au prix.

— Mais relativement au prix de quoi? demanda le docteur Vischer, qui était d’un naturel impatient.

— Écoutez la lecture que je m’en vais vous faire de cette lettre, et vous le saurez:

«A monsieur le ministre de l’instruction publique et des beaux-arts du grand-duché de Münchhausen.

«Monsieur le ministre,

«Quoique j’habite la Sicile depuis vingt ans, je suis un enfant de Münchhausen, et mon vœu le plus cher est d’y passer la fin de ma vie. Je suis propriétaire, ici, d’une vigne où le dernier tremblement de terre a ouvert une fente considérable. Les pluies ont élargi cette fente et ont mis à nu un gisement considérable d’objets d’art, tels que statues, fûts et chapiteaux de colonnes, et débris de toute espèce, d’un marbre qui me semble fort beau. En faisant des fouilles, s’il y a lieu, on trouvera encore d’autres objets, j’en suis persuadé ; mais je ne suis pas assez riche pour perdre ma vigne à la fouiller, et je ne la fouillerai pas, à moins d’être sûr que je ne rejette pas le certain pour l’incertain. Je ne suis pas connaisseur, mon fils non plus, et nous sommes incapables de savoir si notre trésor est bien réellement un trésor.

«En l’état, pour éviter la curiosité des gens, le bavardage, les visites des Anglais armés de petits marteaux, et peut-être même les tracasseries des autorités locales, mon fils et moi, nous avons recouvert de sable, de terre et de détritus de toute espèce l’endroit de la crevasse où l’on pouvait apercevoir les objets susénoncés.

«Après nous être consultés longuement, mon fils et moi, nous avons décidé de vous écrire, en vous priant de nous envoyer (frais à notre charge, bien entendu) un vrai connaisseur, capable de nous dire si nos marbres sont d’une bonne époque, d’en fixer la valeur en monnaie courante, et assez honnête homme pour nous garder le secret, si vous n’accédez pas à la proposition que voici:

«Dans le cas où les objets auraient une grande valeur, une simple annonce dans les journaux suffirait pour faire accourir ici les représentants des États capables de dépenser beaucoup d’argent afin d’orner leurs musées. Mon intention est de ne recourir à cet expédient qu’à la dernière extrémité. Je voudrais, sans mettre personne dans la confidence, offrir à Son Altesse Sérénissime les objets susmentionnés, au prix qu’aurait fixé l’expert envoyé par vous. Je suis négociant et naturellement je désire gagner de l’argent: les affaires sont les affaires. Mais je suis également bon patriote, et pour faire profiter mon cher pays de l’aubaine, si aubaine il y a, je renonce à la surenchère que ne manqueraient pas de proposer les représentants de la France, de l’Angleterre et de l’Allemagne mis aux prises.»

Nous avions écouté sa lecture avec une attention profonde. Ernster avait de petits mouvements nerveux, comme un cheval de bataille qui entend dans le lointain une sonnerie de trompettes.

«Messieurs, dit le grand maître avec une émotion visible, l’homme qui aura contribué à donner à son pays une pareille richesse aura bien mérité de sa patrie, de Son Altesse Sérénissime, de notre cher Musée grand-ducal, qui, il faut bien l’avouer, est un peu pauvre en sculptures antiques. Cet homme-là aura bien mérité de sa propre conscience. Et alors, Ernster, cet homme-là ce sera vous. Vous êtes ici l’autorité la plus compétente en matière d’art, et je ne connais pas de plus honnête homme que vous. Ernster, mon ami, vous ne direz pas non.

— Je ne dis pas non, répondit Ernster qui l’avait regardé, tout le temps de sa lecture, les lèvres frémissantes et les narines dilatées.

— Ce n’est pas assez de ne pas dire non, reprit vivement le grand maître d’une voix tremblante d’émotion. Il faut dire oui, pour me prouver, pour nous prouver à tous que vous n’hésitez pas, que vous ne perdez pas votre temps à faire des réflexions. Songez donc, notre ami, si la Prusse avait vent de l’affaire! Savez-vous ce qu’elle ferait, la Prusse? Elle nous couperait l’herbe sous le pied: la raison du plus fort est toujours la meilleure. Depuis que la Prusse a conquis le monde, à ce que dit tous les jours monsieur son ambassadeur, elle veut rayonner sur l’univers; elle veut faire de Berlin la capitale du monde. Malgré son économie proverbiale, elle jette littéralement l’or par les fenêtres pour entasser à Berlin les trésors de l’art antique. Oh! mon petit Ernster, ne vous faites pas son complice en lui donnant le temps de susciter des incidents diplomatiques, de faire peur aux gens,. de les éblouir, de les fasciner avec son or. Dites-moi oui, bien vite.

— Je dis oui, répondit notre ami, du ton d’un homme bien décidé à ne pas laisser dépouiller Münchhausen au profit de Berlin.

X

Table des matières

— Merci! mille fois merci! s’écria le grand maître en lui serrant les deux mains dans les siennes. Je n’attendais pas moins de vous!»

Par suite d’une réaction qui se produit fréquemment chez les gens profondément émus, le grand maître quitta brusquement le ton solennel pour retomber dans la plaisanterie.

«Et maintenant, dit-il, avouez, notre ami, que vous toussez et que vous avez besoin d’un congé pour aller vous refaire dans le Midi.

— Je l’avoue, répondit Ernster en souriant.

— On vous accordera ce congé, soyez tranquille. Ce ne sera pas long. Avouez encore, pendant que vous y êtes, que c’est un grand plaisir pour vous de laisser pour un an le champ libre à notre autre ami le privat-docent, et de lui donner lieu de se faire connaître et de gagner enfin sa pauvre vie.

— J’avoue cela encore; oui, sérieusement, c’est pour moi une compensation au regret de quitter mon auditoire.

— Et vous partez?

— Après-demain. Est-ce assez tôt?

— Oh! certainement. Mais, si la Prusse....

— Demain, alors. Seulement, accordez-moi la matinée, j’ai quelques petites affaires à régler.»

Nous pensâmes tous, le grand maître comme les autres, que notre ami songeait à ses pauvres protégés.

«Retournons-nous là-bas?» demanda le grand maître en indiquant du pouce, par-dessus son épaule, la région des salons.

Il disait cela pour nous mettre à notre aise, mais on voyait bien qu’il n’enviait nullement au jeune homme roux les honneurs de la table de whist.

«Ma foi non! répondit délibérément Vischer. On est très bien ici. Et puis, vous savez, nous fumâmes si consciencieusement que le cabinet de Votre Excellence est une vraie tabagie. Nous emporterions l’odeur du tabac dans les salons; la princesse Horta ne dirait rien, elle est trop bien élevée pour rien dire, mais elle froncerait le nez, sans le vouloir et sans le savoir. Comme son auguste frère ne fume pas, elle est un peu sensitive en matière de tabac.... Ne pas fumer! ajouta-t-il en chassant avec emphase une épaisse colonne de fumée, c’est le seul défaut que je connaisse à Son Altesse Sérénissime.»

Le grand maître, si j’ose parler ainsi, se tassa dans son fauteuil, avec le sentiment de bien-être que l’on éprouve quand on acquiert tout à coup la certitude que, pour une raison ou pour une autre, on va pouvoir rester chez soi à tisonner, en pantoufles, au lieu d’aller accomplir quelque corvée mondaine.

«Eh bien! dit-il en jetant sur nous un regard circulaire de bienveillance paternelle, savez-vous ce que nous allons faire, mes bons amis?

— Nous allons causer, boire de la bière et fumer, répondit Vischer.

— Nous allons ouvrir les fenêtres pour donner de l’air à la pièce, ajouta un autre.

— Nous allons, séance tenante, nous occuper du voyage de notre ami, reprit le grand maître.

— C’est cela, répondit le chœur.

— Article premier, dit le grand maître, qui veut me servir de secrétaire?

— Moi, répondit immédiatement le docteur Kohl, qui n’avait encore ouvert la bouche que pour ingurgiter de petites gorgées de bière et pour émettre des spirales de fumée.

— Merci, docteur Kohl; vous avez, pas loin de vous, tout ce qu’il faut pour écrire; je m’en vais vous dicter, selon les formules officielles, la demande de congé de notre ami, qu’il voudra bien signer ensuite, puis la réponse du ministre compétent, que je signerai aussi, séance tenante: ce sera toujours cela de fait.»

La demande de congé et la réponse dûment signées et parafées, le grand maître ajouta:

«Docteur Vischer, vous trouverez un indicateur des chemins de fer sous cette pile de brochures. Oui, là où vous avez la main. Oh! ne perdez pas votre temps à ramasser les brochures qui sont tombées, c’est l’affaire de Pippermann. Voulez-vous me passer l’indicateur, maintenant? Ah! Kohl, en faisant pivoter votre fauteuil sur un des pieds de derrière, oui, comme cela, vous êtes en face du gisement des atlas de géographie: voulez-vous en distribuer à ceux qui en voudront, pour dresser l’itinéraire de notre cher voyageur?»

XI

Table des matières

Pendant quelques minutes on n’entendit qu’un froissement de feuilles tournées, feuilles d’indicateur et feuilles d’atlas. Sans prendre la peine d’ouvrir l’atlas qui lui était échu dans la distribution générale de tout à l’heure, le docteur Magnus, le plus célèbre géographe de toute l’Europe, écrivit au courant de la plume deux itinéraires sur deux feuilles de papier, qu’il posa sans rien dire sous les yeux du grand maître, à côté de l’indicateur.

«Oh!» s’écria tout à coup le grand maître au milieu du silence général.

Nous levons tous les yeux et nous le regardons avec curiosité.

Le grand maître tenait dans la main droite l’itinéraire numéro deux, et ses yeux baissés, avec un rapide mouvement de va-et-vient, comparaient les renseignements de l’itinéraire avec ceux de l’indicateur.

«Oh! répéta-t-il, ce que je vais dire est très mal, mais je ne puis pas m’empêcher de le dire. C’est plus fort que moi. La Prusse me talonne; la Prusse me fait perdre la tête et le sentiment des convenances, de l’amitié, de tout. Notre ami, vous savez si je vous aime et si je vous estime; eh bien, je voudrais déjà vous savoir à cent lieues d’ici, en route pour la Sicile.

— Je comprends cette impatience, et j’avouerai que je la partage, répondit vivement notre ami.

— En partant dans la seconde moitié du jour, ajouta le grand maître, vous ne pouvez prendre que le train de 9 heures 15, et encore c’est un train omnibus. Tandis que si vous aviez pu confier à quelqu’un le soin de s’arranger avec vos... hem! avec vos fournisseurs, vous auriez pu prendre le train éclair de 8 heures 45 du matin. Vous hésitez, c’est très naturel; allons, ajouta-t-il avec un soupir de regret, n’en parlons plus.

— Parlons-en, au contraire, dit Ernster d’un ton bref et décidé. Voulez-vous vous charger de ces petits arrangements? me demanda-t-il en me regardant bien en face.

— Avec plaisir, répondis-je sans hésiter. Je dus rougir d’orgueil. C’était un si grand honneur qu’il me faisait de me choisir pour son confident! Je supposai d’abord qu’il s’adressait à moi de préférence parce que j’étais le plus jeune de la bande; il pensait sans doute que justement parce que j’étais jeune, les jeunes gens dont il s’occupait seraient moins gênés avec moi qu’avec un autre.

Le grand maître se leva, très ému, et tendit ses deux mains ouvertes à Ernster, qui les serra cordialement.

«Plus que jamais, dit le grand maître, vous méritez d’être appelé notre ami. Ernster, Ernster, Son Altesse Sérénissime sera instruite de ce que vous faites en ce moment, de votre dévouement. Réglons tout de suite la question du viatique; on ne se met pas en route sans argent. Son Altesse, ne s’attendant pas à une solution si prompte, ne m’a pas remis l’argent, et je n’ai pas songé à le lui demander. J’arrangerai cela avec elle, et en attendant.... Docteur Vischer, voudriez-vous avoir la complaisance de sonner Pippermann?»

Pippermann évoqué apparut.

«Informez-vous auprès du premier valet de chambre, dit le grand maître, si l’économe du ministère est encore dans les salons; faites-le prier de passer à mon cabinet, sans délai. Ah! et puis faites-moi savoir si Son Altesse Mme la princesse Horta est partie.»

M. l’économe était parti de bonne heure, pour prendre le dernier train de banlieue; car il demeurait à la campagne. Son Altesse Mme la princesse Horta venait de se retirer, conduite à sa voiture par M. le vice-lieutenant Hansdell.

«Puisque la caisse du ministère nous est fermée, dit le grand maître, il nous faut recourir à la caisse de réserve. Un simple emprunt! J’ai la clef du coffre-fort. Ah! diable! je n’y songeais plus. Le ministre a une clef, c’est vrai, mais M. le contrôleur des ministères en a une seconde. Je ne puis pas ouvrir sans lui, et lui, il ne peut pas ouvrir sans moi. Sage précaution! sage précaution! mais gênante en ce moment. Dans tous les cas, nous sommes sûrs de trouver M. le contrôleur. C’est un des devoirs de sa charge d’être prêt à toute heure du jour et de la nuit.»

Le contrôleur des ministères avait quitté le bal vers minuit. L’huissier de garde déclara qu’il était retourné chez lui. Le ministre le fit mander pour affaire de service.

XII

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En attendant son arrivée, nous allâmes faire un tour dans les salons.

«Oh! comme on a fumé ! dit Mme la grande maîtresse de l’Université à son mari.

— Oui, pas mal, répondit le brave homme; mais, vous savez, ajouta-t-il en lui lançant un regard d’intelligence et en se frottant les mains, on fait quelquefois de très bonne besogne en fumant.

— Ah! et cette besogne?

— Secret d’État! Je vous laisse pour aller consoler M. l’ambassadeur d’Allemagne. Je vois, à son air renfrogné, qu’il a dû perdre des sommes folles; et comme Hansdell fait la roue, je suppose que ces sommes folles ont passé de la poche de M. l’ambassadeur dans la sienne.

— Précisément.»

M. le grand maître réussit, à force de bonne grâce et de cajoleries, à ramener, momentanément du moins, le sourire sur les lèvres de M. l’ambassadeur. Et moi, je me disais, en voyant de loin cette petite scène si amusante, que dans les âmes les meilleures, comme celle par exemple de Son Excellence le grand maître, il y a toujours un petit coin de rouerie et de scélératesse.

M. l’ambassadeur se retira; la plupart des invités se retirèrent. Enfin, M. le contrôleur des ministères arriva. Le grand maître l’emmena avec lui, notre ami les accompagna.

«Écoutez, me dit-il avant de les suivre, l’affaire d’argent sera vite réglée, puisque M. le contrôleur n’a qu’à signer sur le registre, au-dessous de l’indication de la somme empruntée; mais M. le ministre a quelques instructions à me donner. Voici la clef de mon appartement. Au lieu de bâiller ici sur une banquette en m’attendant, ayez la bonté de monter chez moi. Dites à mon domestique de préparer mes deux portemanteaux, et puis mettez-vous à l’aise. Votre pipe Wilhelmine est toujours accrochée au même clou. Vous savez où sont les cigares et les rafraîchissements. Mille pardons pour toute la peine que je vais vous donner,... oui, oui, je sais que je puis compter sur vous. Allons, à bientôt!»

J’avais quitté Ernster à une heure du matin. Étendu dans son grand fauteuil, je m’occupais à voir le taciturne Jffland, son domestique, comprimer méthodiquement des effets et du linge dans les deux portemanteaux. Ayant décroché le manteau de fourrure, il me le montra sans rien dire; je fis de la tête un signe négatif, et il s’en alla flegmatiquement le remettre où il l’avait pris. Là se borna notre entretien. Quand notre ami rentra, j’avais bourré et fumé trois fois Wilhelmine, je n’eus donc pas besoin de regarder à la pendule pour savoir qu’il était deux heures et demie.

Iffland, debout devant les portemanteaux, les désigna d’un signe de tête interrogatif; traduction: Est-ce bien cela? Notre ami lui répondit par un signe de tête affirmatif et le congédia du geste. Iffland salua profondément et se retira, sans demander la moindre explication.

«Je crois rêver, me dit notre ami en marchant de long en large et en s’arrêtant chaque fois qu’il passait devant moi. J’ai dans le cœur tant de sentiments qui se combattent, et dans la tête tant d’idées contradictoires, que je ne me sens pas dans mon état ordinaire. Je ne pouvais pas refuser, n’est-ce pas?

— Non, certes, vous ne pouviez pas refuser. Étant données les circonstances, c’était votre devoir d’accepter.

— Je le crois; j’ai besoin de le croire.

— Et pourquoi donc avez-vous besoin de le croire?

— Pourquoi? Mais pour légitimer à mes propres yeux la joie folle que j’éprouve à l’idée de voir l’Italie et la Sicile, et aussi pour me donner le courage de quitter, ne fût-ce que pour un temps, un pays où j’ai été si heureux; de renoncer à mes plus chères habitudes, de laisser derrière moi mes meilleurs amis. Que de liens à rompre, et si brusquement! Et puis, je hais les remords; et, dans tous les sens, j’éprouverais des remords si je n’avais l’assurance, la ferme assurance que j’accomplis un devoir tout en satisfaisant mes goûts. Pardonnez-moi cette explosion; j’en rougirais devant tout autre que vous. Tenez, parlons d’autre chose.»

Il me donna alors ses instructions et me remit l’argent nécessaire pour accomplir ma mission. Il n’y eut rien de nouveau pour moi, sinon les noms de ses protégés, dans les confidences qu’il fut obligé de me faire en rougissant. Je ne lui dis pas, bien entendu, que je l’avais deviné depuis longtemps, et que je n’étais pas le seul. La charité a sa pudeur, comme toutes les autres vertus; elle veut bien se confier, en de rares occasions, dans les cas de force majeure; mais elle n’aime pas à être devinée; sans cela, pourquoi se cacherait-elle? Je pus voir, à la somme que me confia notre ami, qu’il eût été fort en peine s’il lui avait fallu renoncer à la moitié de son traitement, comme le grand maître le lui avait proposé en plaisantant. La charité nous fait une loi d’obligation morale, à tous, de donner aux pauvres le dixième de notre revenu; le docteur Ernster leur en consacrait presque les cinq dixièmes. Je compris aussi (avec quel redoublement d’estime et d’affection!) pourquoi cet adorateur passionné du beau dans les œuvres de l’art et dans celles de la nature n’avait jamais vu l’Italie.

XIII

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Je restai avec lui le temps seulement qu’il employa à parfaire l’œuvre si bien commencée par le silencieux Iffland. Il insistait pour me retenir, il avait tant de choses à me dire!

«Vous me les direz en chemin de fer, lui répondis-je; je n’ai rien à faire demain, et je vous accompagnerai jusqu’à Ditto. Vous allez tâcher de dormir quelques heures, en prévision des fatigues du voyage.»

Alors seulement il me laissa aller.

Nous nous retrouvâmes le lendemain à la gare, un peu avant le passage du train éclair. Pour ne point donner l’éveil, il avait envoyé ses bagages de bonne heure. Iffland avait pris le billet et avait fait enregistrer les bagages longtemps à l’avance. Nous avions donc l’air de deux excursionnistes qui, n’ayant pas loin à aller, portent sur leur personne tout leur attirail de voyage.

Comme le train venait d’être signalé, Son Excellence l’ambassadeur d’Allemagne nous apparut, de l’autre côté de la voie, arrêté devant la barrière fermée. Il venait de faire, suivant son habitude, une promenade matinale à cheval.

Nous le saluâmes le plus naturellement du monde; il nous rendit notre salut, et nous cria:

«Excursion?

— Excursion à Ditto», lui répondis-je en souriant.

C’était la stricte vérité, en ce qui me concernait. Le train nous le cacha bientôt. Une minute après, nous passions lentement devant lui. Je m’étais mis à la portière, laissant notre ami dans l’ombre, afin qu’il n’eût pas à payer de sa personne, dans le cas où M. l’ambassadeur d’Allemagne songerait à nous adresser d’autres questions.

M. l’ambassadeur d’Allemagne avait fort à faire pour maintenir son cheval, que le sifflement de la locomotive avait effrayé. Néanmoins, pour montrer qu’il avait l’esprit libre et qu’il était maître de sa monture, il m’adressa un petit signe familier avec sa cravache, et cria:

«Bon voyage! bonne chance!»

Comme j’avais l’esprit passablement troublé, je ne compris pas tout de suite ce que ces souhaits avaient de piquant et de comique, venant de lui. Mais plus tard, lorsqu’ils me revinrent à la mémoire et que je contai l’aventure au grand maître, il en rit aux larmes pendant plus de cinq minutes.

Nous avions beaucoup de choses à nous dire, Ernster et moi, et je lui faisais la conduite jusqu’à Ditto afin que nous pussions nous les dire. Mais, en dépit de nos efforts, nous avions le cœur si gros que nous parlâmes de choses indifférentes; ou, parmi les sujets qui n’étaient pas absolument indifférents, nous n’abordâmes que ceux où le sentiment n’avait rien à voir.

Quand je consulte ma mémoire pour me rendre compte de ce que nous avons bien pu nous dire pendant ce trajet de deux. heures, j’y retrouve en tout et pour tout les dernières instructions données à notre ami par le grand maître, au cours de leur dernière entrevue.

Par exemple, dans toutes ses correspondances, dépêches ou lettres, notre ami devait signer du nom de Miller, parce que, vous savez, les dépêches passent sous les yeux de tout le monde. Quant aux lettres, dame! elles se perdent quelquefois, et il est probable que, dans ce cas, quelqu’un les trouve et en fait discrètement son profit: l’Allemagne a l’œil et la main partout!

A. supposer que le trésor de notre compatriote de Sicile fût véritablement un trésor, peut-être l’évaluation du docteur Ernster s’élèverait-elle à un taux que ne pourrait solder la cassette particulière de Son Altesse Sérénissime; alors, oh! alors, le délégué de notre cher ministre avait mission de faire prévenir le ministère français, parce que, comme avait dit Son Excellence, après le bonheur de posséder des chefs-d’œuvre, il y a encore celui de les contempler. Or nos bonnes gens de Münchhausen vont rarement à Berlin, et souvent à Paris.

Telles étaient les instructions du délégué, et tel fut le fond de notre conversation entre Münchhausen et Ditto. Joignez-y de longs intervalles de silence, pendant lesquels notre ami regardait par une portière et moi par l’autre, parce que nous n’osions pas nous regarder en face. Joignez-y enfin quelques remarques banales et sans intérêt sur le paysage, sur les châteaux et sur l’état de l’agriculture dans le grand-duché, et je puis affirmer que c’est tout. Et pourtant nos cœurs débordaient de tendresse, et jamais nous n’avions ressenti plus vivement à quel point nous étions amis.

A Ditto nous nous serrâmes assez stoïquement la main. Si j’avais osé, je me serais tout simplement jeté dans les bras du docteur Ernster, et peut-être avait-il, de son côté, une furieuse envie de se jeter dans les miens. Quoi qu’il en soit, nous nous serrâmes stoïquement la main. Le train l’emporta, et je suis persuadé qu’il broya du noir pendant de longues heures après notre séparation. Quant à moi, en attendant le train descendant, je m’en allai flâner à travers champs, non pas que le paysage eût pour moi beaucoup d’attrait, mais parce que, vous savez, quand on a le cœur bien gros, on aime mieux pleurer devant des haies et des saules que devant des hommes.

XIV

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Deux fois, pendant le voyage du docteur Ernster, je reçus des dépêches rassurantes sur le compte du nommé Miller. Je me hâtai de les communiquer à notre excellent ministre. Notre excellent ministre, à son tour, me communiqua une dépêche de Miller, courte, mais bonne.

«Vu récolte (il était convenu que notre affaire était une affaire de vins); à en juger sur échantillons, c’est d’un cru supérieur.

MILLER.»

Seconde dépêche, quinze jours plus tard:

«Vin de premier choix, mais coûtera cher.

MILLER.»

Je m’attendais à voir M. le grand maître prendre un air désappointé, tout au moins sérieux. Il sourit avec complaisance, se frotta les mains, et me dit: «Si cher que coûte le vin, il sera pour notre cave.

— Mais, Excellence, s’il s’agit de millions?

— Nous payerons les millions.

— Est-ce que, vraiment, la cassette de Son Altesse Sérénissime...?

— Ni vous ni moi, mon ami, malgré notre admiration pour les éminentes vertus de Son Altesse, nous ne lui avons jamais rendu complètement justice. Malgré tous les encouragements qu’elle ne cesse de prodiguer aux artistes contemporains, elle a trouvé moyen, sans pressurer les contribuables, de constituer, en vue de quelque heureuse éventualité, un trésor des beaux-arts qui.... Comptez voir un peu les doigts de votre main gauche, rien que pour me faire plaisir.»

Je comptai les doigts de ma main gauche pour lui faire plaisir:

«Un, deux, trois.»

Arrivé à trois, je rougis de mon impétuosité, et je regardai timidement le grand maître.

«Pourquoi, me demanda-t-il en souriant, vous arrêtez-vous à trois?

— Quatre!»

Le cœur me bat.

«Cinq!»

Les oreilles me tintent. Je m’arrête, puisque aussi bien je n’ai que cinq doigts à la main gauche.

J’étais ahuri. Le grand maître contemplait mon ahurissement avec bonheur, avec délices.

«Que fait là votre main droite, pendante à votre côté ? me demanda-t-il avec une sévérité comique.

— Mais, Excellence, je crois que vous vous moquez de moi.

— Je plaisante volontiers, me dit paternellement Son Excellence; et même les journaux de l’opposition me le reprochent assez souvent, sans amertume, du reste, car, grâce à Dieu, je ne suis pas un ministre politique. Mais rassemblez vos souvenirs, et dites-moi si vous m’avez jamais entendu plaisanter en matière de beaux-arts?

— Six! dis-je pour toute réponse en touchant le pouce de ma main droite avec l’index de ma main gauche.

— Sept, huit, neuf! ajouta vivement Son Excellence. Je vous fais grâce du petit doigt.

— Neuf millions! m’écriai-je.

— Neuf mil-li-ons! répéta Son Excellence avec emphase.

— Et Miller sait l’énorme crédit dont il dispose?

— Miller le sait.

— Alors nous sommes sauvés!

— Comme vous le dites, nous sommes sauvés! répéta Son Excellence en faisant le gros dos. Miller est un homme de jugement. Miller a parlé de deux ou trois millions, se réservant d’ajouter au fur et à mesure, s’il y avait lieu. Notre compatriote de là-bas, ébloui par les trois millions, avait perdu la tête et s’offrait de livrer le tout à forfait pour trois millions. Miller lui a dit:

«Livrez ce que j’ai estimé trois millions; s’il y a du surplus, tant mieux pour vous, sans compter le prix de la vigne.» J’attends les premiers envois.»

Et les premiers envois ne se firent pas attendre longtemps. Les caisses venaient de partout, excepté de Sicile. Il en vint de Naples, de Gênes, de Marseille, de Tunisie, d’Égypte. Elles étaient adressées tantôt à moi, tantôt à quelque autre affidé, jamais au ministre. Une fois bien et dûment livrées, on les transportait de nuit dans les caves et dans les réserves du Musée de sculpture. Nous en ouvrîmes quelques-unes en catimini, pour voir la qualité de la récolte. J’ai vu, de mes yeux vu, Son Excellence tenir la chandelle, tandis que nous autres docteurs, en manches de chemise, nous manœuvrions le marteau, les tenailles, le ciseau à froid, le levier.

Une fois même, dans son impatience, Son Excellence mit habit bas et ne rougit nullement de faire le métier de déballeur.

XV

Table des matières

Il allait ensuite faire son rapport au grand-duc, et le grand-duc, comme Louis XIV, se plaignait de sa grandeur qui l’attachait au rivage. A la fin, il n’y tint plus, et une belle nuit, sous la conduite de Son Excellence, il vint contempler de ses yeux les trésors sans prix que je n’ai pas besoin de louer ici, puisque l’univers entier les a vus depuis, soit à Münchhausen, soit dans les albums de gravures ou de photographies.

Son Altesse Sérénissime ne renouvela pas son escapade, parce que, le lendemain, le premier gentilhomme de la garde-robe, homme épris de ses fonctions et singulièrement formaliste, faillit se trouver mal en découvrant que les vêtements de Son Altesse étaient souillés de plâtre, de terre, d’étoupe, de foin et de toiles d’araignée. Il allait faire un esclandre, ou tout au moins une enquête, quand le grand-duc lui imposa silence. Son Altesse fit des gorges chaudes de l’aventure avec la princesse Horta, qui était dans le secret, mais elle se tint pour avertie.

Le plus plaisant de l’affaire, c’est que M. l’ambassadeur d’Allemagne faisait grand bruit et grand fracas de quelques broutilles gréco-romaines qu’un Winckelmann de troisième ordre avait déterrées en Italie pour le compte de son gouvernement.

Et comment savions-nous que c’étaient des broutilles? Par une lettre d’Ernster, signée Ernster, où il nous parlait de ses excursions en Italie. Toutes les lettres où il était question du fameux commerce de vins partaient de Sicile. Elles nous annonçaient l’envoi d’un tonneau marqué AC ou MK, et le tonneau (lisez la caisse) arrivait toujours, après avoir touché barre à l’un des endroits que j’ai indiqués. Puis les annonces de tonneaux cessaient pendant un certain temps, et alors nous recevions d’Italie des lettres où Ernster nous racontait ses joies et ses ravissements. Celles-là, on en parlait ouvertement devant M. l’ambassadeur d’Allemagne, et quelquefois même on lui en lisait des passages.

Nous nous demandions tout le temps comment des fouilles si considérables n’attiraient pas l’attention publique, et nous craignions à chaque instant de voir signaler le fait dans les journaux. Autre problème: Comment se faisait-il que les caisses fussent de provenances différentes? C’était un procédé fort ingénieux pour dépister les indiscrets; mais comment les expéditeurs s’y prenaient-ils?

Le prudent Miller n’en disait rien dans ses lettres, et il avait bien raison; quant à nous, nous nous perdions en conjectures. Nous n’eûmes la solution du problème qu’après le retour d’Ernster.

Quoique je sois né dans le grand-duché, je puis bien dire ici, sans être accusé de fanfaronnade, ce qui est de notoriété publique, à savoir que les indigènes ont une réputation méritée de finesse et d’ingéniosité. Établi en Sicile, et forcé de voyager souvent pour son commerce, notre compatriote de là-bas avait jugé prudent de se mettre en excellents termes avec les messieurs qui, sous le nom de brigands, lèvent par le pays des taxes extralégales, et dont les traits caractéristiques, quant à l’extérieur, sont le chapeau pointu et le tromblon évasé. En toute occasion, il les avait régalés au détriment de sa cave et au profit de sa sécurité personnelle. Bref, il s’était établi entre ces braves gens et lui un petit commerce de bons procédés.

Quand il s’était décidé à éventrer sa vigne, il avait prié ses amis de la montagne de venir un peu plus souvent lui rendre visite. Ils se rafraîchiraient, et même ils pourraient emporter avec eux, sur un mulet d’emprunt, quelque tonnelet des bons crus.

Il avait prié ses amis de la montagne de venir lui rendre visite.


La vue des chapeaux pointus et des tromblons évasés avait suffi pour tenir à l’écart les simples curieux du pays et les Anglais, toujours munis de petits marteaux de géologues et d’une provision de papier à lettres destinée à leur correspondance avec le Times.

De brigand à contrebandier il n’y a que la main. Notre compatriote connaissait aussi bon nombre de contrebandiers sans ouvrage. Par amitié pour lui, et par amitié aussi pour les pièces d’or dont il n’était pas chiche, ayant carte blanche, ils transportaient ses caisses dans tous les ports imaginables. Pour les travaux d’excavation, il avait employé des Maltais, gens robustes, discrets, qui n’avaient pas le temps de voisiner, et qui d’ailleurs redoutaient la population du pays, au moins autant que la population redoutait les brigands.

XVI

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La dernière lettre que nous reçûmes d’Ernster, avant son retour, était datée de Venise. N’ayant plus à se gêner, puisque son dernier envoi était en lieu de sûreté, il nous expliquait comment, dans l’intervalle des fouilles, il avait pu faire de longues excursions en Italie. Quand on avait mis au jour un certain nombre de morceaux, son compère le rappelait par dépêche «pour les intérêts de son commerce». Il évaluait les trouvailles à leur prix marchand, les faisait emballer devant lui, et repartait, laissant l’homme à la vigne s’arranger avec ses amis de terre et de mer.

Il avait donc vu toute l’Italie! Aussi sa lettre respirait-elle, avec la joie d’avoir mené à bonne fin une entreprise hasardeuse, l’enthousiasme d’un ami du beau, qui vient de repaître ses yeux et son cœur de toutes les merveilles de la terre classique du beau.

Au jour et à l’heure qu’il avait fixés pour son retour, je me précipitai à la gare. Il n’était pas parmi les voyageurs qui descendirent du train. Craignant qu’il ne se fût endormi, ou qu’il n’eût été pris d’une indisposition subite, je visitai tous les wagons, sans voir dans aucun d’eux un seul voyageur qui, de près ou de loin, ressemblât à Ernster. Mon cœur se serra, et je rentrai précipitamment chez moi, espérant y trouver un télégramme qui m’expliquerait son retard.

Pas de télégramme; que faire? Je courus à son logement, espérant que son domestique avait été averti, et qu’il avait négligé de me prévenir.

«Votre maître?» criai-je à Iffland quand il m’eut ouvert la porte avec son flegme agaçant.

Iffland, tranquillement, d’un léger signe de tête en côté, me fit comprendre que son maître était là, dans son cabinet.

«Est-ce qu’il est malade?»

Signe de tête négatif.

«Quand est-il arrivé ?

— Ce matin.

— Mais enfin, qu’est-ce qu’il a?

— Triste!»

Triste, lui! avec son caractère, et après la glorieuse campagne qu’il avait faite! Qu’est-ce que cela signifiait?

«Mais enfin, puis-je le voir?»

Iffland haussa les épaules; mais comme il ne me barrait pas le passage, je m’avançai vivement vers la porte, et je frappai deux coups avec impatience.

Je ne sais pas si quelqu’un me dit: «Entrez!» mais j’entrai quand même.

D’un seul coup d’œil je vis qu’il se passait quelque chose de grave.

La pipe favorite d’Ernster était à côté de son coude gauche, sur la table, bourrée par habitude, mais non allumée; nulle odeur de tabac dans la pièce; il n’avait pas fumé depuis le matin! Son chien Méphisto boudait dans un coin, comme un ami dont les avances ont été dédaignées; et cependant Ernster écrivait; or, toutes les fois qu’Ernster était occupé à lire ou à écrire, Méphisto, la mâchoire inférieure posée sur son genou gauche, le regardait tout le temps de ses yeux clairs, clignotant quand il se sentait regardé, comme pour dire à son maître: «Est-ce que c’est amusant, ce que tu lis là ?» ou bien: «Ce que tu écris là, ça marche-t-il?»

Donc, Ernster écrivait, rapidement, d’une main fiévreuse. Il était encore tout couvert de la poussière du voyage, il avait les sourcils contractés et les lèvres serrées. Évidemment il ne m’avait pas dit: «Entrez!» car le bruit de la porte, quand je la refermai sur moi, ne le tira pas de sa préoccupation.

Je m’avançai jusqu’à lui et je lui posai la main sur le bras, en lui disant:

«Ernster, mon ami, qu’avez-vous? vous souffrez!»

Il tressaillit comme un homme qui sort d’un rêve, et se passa la main sur le front.

«Oui, je souffre, me répondit-il; mais, mon Dieu! quelle heure est-il donc? Oh! six heures, et moi qui ai oublié de vous faire prévenir. Pardonnez-moi, mon ami, pardonnez-moi; je me suis oublié à écrire ce..., cette... chose! ajouta-t-il avec l’impatience d’un homme habitué à trouver le mot propre et qui ne le trouve pas. Quel égoïste je suis! pendant que j’étais là, essayant de me soulager le cœur, j’ai honteusement oublié mon meilleur ami.

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Türler ve etiketler

Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
222 s. 21 illüstrasyon
ISBN:
4064066317751
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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