Kitabı oku: «Sur le bûcher, ou Le sort des femmes»

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Jules Gondry Du Jardinet

Sur le bûcher, ou Le sort des femmes


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066322700

Table des matières

I.

II.

III.

IV

V.

VI.

VII.

VIII.

IX.

X.

XI.

XII.

XIII.

XIV.

XV

XVI.

XVII.

XVIII.

XIX.

XX.

Épilogue.

Une Découverte campagnarde.

Deux ouvriers pendant la Commune.

II.

UNE ŒUVRE DE PROPAGANDE.


I.

Table des matières

L’article 213.

Dans un petit salon transformé en boudoir et orné de meubles qui respiraient à la fois la grâce et une certaine austérité, remarquable surtout par une bibliothèque d’œuvres choisies et magnifiquement reliées, une jeune femme tenait un livre, dont elle froissait un passage d’une main fébrile.

Ses yeux lançaient des éclairs.

Elle se leva convulsivement.

Ce brusque mouvement débarrassa de ses liens sa chevelure d’ébène, qui flotta sur ses épaules et encadra son front, où se lisait une belle intelligence.

Sa haute taille apparut dans toute sa majesté lorsque, rejetant loin d’elle le petit livre gracieusement relié qui avait suscité sa grande colère, elle s’écria:

— Jamais, non, jamais une femme ne devrait signer un acte qui la place sous le joug d’un homme.

Ce livre était le code qui renferme le passage suivant:

«La femme doit obéissance à son mari.»

Après quelques instants de réflexion, elle se dit encore:

— Qu’ils sont perfides, ces hommes! Ils s’inclinent à nos pieds, et lorsque nous souscrivons à leurs désirs, ils s’emparent aussitôt, pour nous asservir, du pouvoir acquis devant le maire et les autels.

Le malheur des autres femmes nous apprend assez le sort qui nous attend. Elles aussi se sont flattées de conserver le sceptre que la volonté du maître a bientôt arraché de leurs mains. L’attrait du pouvoir est si grand.

N’enchaînons pas notre liberté. Ébranlons l’édifice de l’iniquité humaine jusque dans ses fondements. Devenons législatrices à notre tour et forçons ces hommes, qui sourient de notre faiblesse aujourd’hui dans leur toute-puissance, à s’estimer heureux de marcher notre égal.

La mécontentement de Juliette de Crèvecœur augmentait avec les griefs qu’elle se rappelait à elle-même en les exagérant. C’était une trop digne émule de Paul Mink et de Mme Audouard, dont les discours ont plus d’une fois fait rougir leurs compagnes, femmes comme elles, mais bien plus dignes, parce qu’elles entendaient mieux leurs devoirs de filles, d’épouses et de mères.

Les principes de la prétendue libre pensée avaient entraîné Juliette de Crèvecœur dans les exagérations que nous venons d’entendre.

En rejetant les préceptes religieux sous prétexte d’indépendance, Juliette s’était ensuite abandonnée à la superstition. L’humanité est ainsi faite, qu’elle s’efforce en vain de matérialiser l’idée d’une action supérieure qui la domine malgré elle. Aussi Juliette ajoutait-elle foi aux prétendues révélations d’une nécromancienne qui, imitant les sibylles antiques, pour mieux frapper l’imagination de ses dupes, habitait un antre non loin de la Nouvelle-Orléans.

Cette magicienne avait prédit à Juliette que le succès couronnerait ses efforts et que son nom serait exalté dans l’univers entier.

L’orgueil de Juliette lui avait fait accepter avec empressement cet oracle.

Exploitant la crédulité et la vanité de sa cliente, la nécromancienne voyait l’or ruisseler en abondance dans sa sébile.

Juliette de Crevecœur était riche. Par sa mère, elle était alliée aux premières familles de France.

Tout la rattachait à la France. Cependant, depuis son enfance, elle habitait les Etats-Unis. C’est qu’un riche héritage avait appelé son père à la Nouvelle-Orléans.

Ce voyage, qui semblait devoir bientôt se terminer, se transforma en séjour définitif.

Lorsque Juliette eût atteint l’âge de vingt ans, elle perdit son père. Deux ans après, elle pleurait sa mère.

Cette dernière perte l’affecta surtout. Elle restait presque seule, car elle ne connaissait pas les membres de sa famille, qui presque tous, habitaient la France et la Belgique. A peine en conservait-elle un bien faible souvenir.

Il est vrai qu’aux Etats-Unis, aux portes mêmes de la Nouvelle-Orléans, habitait lord Midwell, né du premier mariage de sa mère avec un noble Anglais. Mais les goûts de Juliette et de son frère différaient tellement que, sans être en désaccord, leurs rapports étaient fort rares.

Lord Midwell était un Anglais dans toute l’acception du mot, jouissant de sa richesse avec une insouciance sans égale du genre humain. Clara, son épouse, avait en vain essayé de galvaniser cette nature que rien ne semblait émouvoir.

Ce fut au milieu de ce concours de circonstances que Juliette répondit à l’appel d’un vieil oncle maternel qui demandait instamment à la voir, en souvenir de celle qui n’était plus.

Juliette se rendit en France, visita la Belgique et les ruines du château de Crevecœur, qui dominent la petite ville de Bouvignes, cette rivale de Dinant, avec laquelle elle fut longtemps en guerre, et dont la rivalité n’a pu s’éteindre, même après plusieurs siècles.

A Paris, elle assista aux réunions publiques où les femmes réclamaient bruyamment leur indépendance et presque leur supériorité sur l’homme.

Ces idées pénétrèrent d’autant plus facilement dans l’esprit de Juliette, que lord Midwell lui avait donné, dans son enfance, un précepteur imbu des idées voltairiennes subversives de toute société.

Son imagination donnant une direction à son activité, elle résolut de transporter sur le sol américain le germe de ces idées et de régénérer, disait-elle, le Nouveau-Monde.

Ce fut avec ces idées et ce projet qu’elle débarqua à la Nouvelle-Orléans. Bientôt elle en fit part à ses amies, dont quelques-unes sourirent à cette ouverture, tandis que d’autres y applaudirent.

Parmi ses prosélytes, Fatime, une des femmes d’un riche musulman, se faisait remarquer par un enthousiasme à toute épreuve et par un désir exagéré d’arriver à la célébrité. Rien n’arrêtait cette femme lorsqu’il s’agissait d’appeler sur elle l’attention publique. Elle ne prétendait à rien moins qu’à remplir l’univers du bruit de son nom et à passer à la postérité.

Juliette avait aussi gagné la confiance de Sara, qui était destinée ou condamnée à devenir l’épouse du vieux Singapoor, indien qui remplissait les fonctions de consul britannique. Pour être moins bruyant, le concours de Sara n’en était que plus utile, car elle inspirait partout la compassion. On savait que les lois de l’Inde la destinaient à périr sur le bûcher après la mort de son futur époux.

Beaucoup d’autres dames de la Nouvelle-Orléans avaient été enthousiasmées des théories de Juliette. C’était une réaction contre l’abaissement parfois exagéré de la femme dans la famille, et contre le délaissement dans lequel se trouvaient plusieurs d’entre elles, qui se voyaient abandonnées pour d’indignes rivales.

Une réunion publique devait avoir lieu le jour même où commence notre récit, et Juliette se proposait d’y déclamer contre les hommes et leurs prétentions inscrites dans le Code.

Ce qui avait mis le comble à son mécontentement et avait surrexcité son irrascibilité même, c’est que Fernand de Montfort, son cousin et son filleul, venait de refuser catégoriquement de prêter son concours à son œuvre de prétendue régénération sociale.

Cette détermination était d’autant plus fâcheuse que Juliette, espérant vaincre les résistances de Fernand, avait annoncé sa présence au meeting. Elle voulait faire jouer à Fernand le rôle effacé que le mari de Mme Paul Minck n’a que trop souvent accepté dans les réunions publiques.

Le refus de Fernand était grave: il faisait partie du Congrès de l’Union américaine.

Pour obvier à cette difficulté, Juliette avait prié ses amies de passer immédiatement chez elle.

Comment remplacer efficacement le concours de Fernand? Comment colorer d’un prétexte plausible son absence au meeting?

Juliette se posait cette question pour la centième fois, lorsque son attention fut appelée par un bruit de pas dans son antichambre.

— Ah! fit-elle d’un air presque satisfait, c’est Fatime, sans doute, qui s’est empressée de répondre à mon appel.

La porte s’ouvrit.

L’étonnement se peignit sur les traits de Juliette. Elle tressaillit.

C’était Fernand de Montfort.

Grand, élancé, d’une physionomie à la fois expressive, sympathique et respirant, sous l’énergie, la confiance si naturelle à la jeunesse, qui n’a pas encore éprouvé les déceptions humaines, tel était, à vingt-six ans, le jeune homme dont les mérites avaient inspiré assez de confiance à ses concitoyens pour qu’ils lui confiassent le soin de défendre au Congrès leurs intérêts communs.

Juliette se demandait quel était le motif de la visite de Fernand de Montfort et s’il allait enfin acquiescer à ses désirs. Elle le désirait plus qu’elle n’osait l’espérer.

Cependant elle cacha sa pensée dans les replis les plus profonds de son cœur.

Avec un accent où se peignait une indignation factice, mais bien simulée, elle lui dit:

— Votre présence ici, Monsieur, est-elle une adhésion à ma volonté ou une nouvelle insulte?

— Une insulte?

— Oui. Je vous le repète; il faut vous décider aujourd’hui. Il n’y a plus d’alternative. Le moment de la manifestation publique approche. Faites effacer de votre code l’article qui déclare que la femme doit obéissance à son mari.

— Mais cela est-il en mon pouvoir?

— N’êtes-vous pas législateur? Parlez à vos collègues, montez à la tribune, prononcez des discours qui retentissent dans tous les États de l’Union. J’en serai l’écho dans les meetings de la Nouvelle-Orléans.

L’avenir est à nous. C’est en vain qu’on s’oppose à ce progrès.

Unissez vos efforts aux miens, et peut-être consentirai-je à oublier que vous avez méprisé les conseils de votre marraine, de celle qui remplace votre mère.

— Croyez-vous que ma mère m’eût donné les mêmes conseils que vous, et que du haut du ciel, où l’ont placée ses vertus, elle ne se voilerait pas la face si je consentais à défendre vos théories?

— Vous doutez de mon projet lorsque le monde entier frémit à notre appel; que l’esprit de liberté souffle partout!

Ne savez-vous pas que Fatime et Sara s’efforcent de réveiller l’esprit d’indépendance dans les pays qui les ont vues naître, dans l’Inde et jusque dans le sérail du sultan?

Ignorez-vous les efforts qui se font à Paris, la capitale du monde civilisé ?

Les succès qui accompagnent les meetings m’en présagent aussi pour l’assemblée qui se réunit aujourd’hui, sous mon inspiration à la Nouvelle-Orléans.

Juliette s’était exaltée à la pensée de ses travaux et du triomphe qui l’attendait.

Au milieu de cette avalanche d’idées et de mots, Fernand se taisait. Ce n’est pas qu’il fut insensible. Non. Un combat terrible s’élevait entre son cœur et sa raison.

Son cœur lui insinuait d’accéder au désir de celle que pendant si longtemps il avait respectée comme une mère.

La raison lui commandait la résistance.

Ce fut la raison qui l’emporta, lorsque Juliette lui dit:

— Eh bien! que prétendez-vous faire? Me suivrez-vous?

— Je ferai tout pour vous être agréable; mais ne me demandez pas l’impossible.

— L’impossible n’est pas français, dit-on à Paris.

— Les idées d’outre mer vous passionnent et vous égarent.

— La passion du bien n’égare jamais. J’ai promis à mes sœurs de les soulager dans leurs misères présentes et de veiller à leur bonheur futur; je n’y faillirai pas.

Nous, qui sommes nées avec de la fortune, nous fonderons des établissements qui donneront à nos sœurs l’indépendance par le travail.

Le courage grandit avec la connaissance qu’on a de sa propre force. Nous vous étonnerons, messieurs, vous qui nous considérez comme les instruments de vos caprices; nous vous forcerons à nous admirer dans nos œuvres.

Bientôt, en Turquie, nous redresserons les erreurs du Coran, qui permet à un homme d’avoir plusieurs femmes; l’Inde ne verra plus la femme brûlée vive sur le bûcher qui réduit en cendres le corps de son époux; enfin nos regards ne seront plus attristés, à la vue de la femme esclave, courbée sous le joug, battue de verges ou subissant, dans les larmes, les caprices d’un maître qui abuse d’elle et de ses sentiments.

— Mais, loin de prendre la défense de ces horreurs, je les condamne.

— Vous condamnez, dans autrui, ce que vous feriez vous-même en vous armant de votre code, qui condamne la femme à un esclavage déguisé.

— Vous êtes injuste envers le code et bien cruelle pour moi.

— Et vous bien perfide. Hommes, vous n’élevez la femme, un instant, sur un piédestal, qu’afin de la briser avec plus d’éclat.

— Dieu lit dans mon cœur. Il y voit ma sincérité et ma tristesse.

Exaspérée de ne pouvoir vaincre la résolution de Fernand, Juliette s’éloigna en disant avec colère:

— Choisissez, monsieur, entre l’acquiescement à ma volonté ou ma haine.

Elle comptait encore sur l’affection de Fernand, qui s’était toujours montré si tendre et si soumis.

Mais Fernand se disait:

— N’aurait-elle pas de cœur?

Le doute était entré dans son esprit.

— Quel n’est pas mon malheur, se disait-il: Choisir entre mon affection ou l’infamie. O marraine, vous êtes trop cruelle pour moi; vous ne m’aimez pas. Vous faites fi de mon honneur, vous n’êtes pas digne d’être ma seconde mère.

Tandis que Fernand se désolait ainsi, Juliette se dirigeait vers l’antre de la sibylle.

II.

Table des matières

Les veuves de Malabar.

Fernand resta, pendant quelque temps, si absorbé dans ses douloureuses reflexions, qu’il ne s’aperçut pas de la présence de Sara, qui s’étant empressée de répondre à l’appel de Juliette et ne la rencontrant pas chez elle, s’était décidée à l’attendre.

Sara était une jeune fille aux formes élégantes et délicates. De longs cheveux châtains se déroulaient capricieux sur son cou frêle et satiné. Son regard, à la fois doux et ferme, annonçait une âme puissante et passionnée.

Elle considéra, quelques instants, Fernand plongé dans sa douleur. La pitié s’empara bientôt de son cœur.

S’avançant vers lui, elle lui dit avec une voix sympathique.

— Vous paraissez bien affligé, monsieur de Montfort. Quel malheur vous a atteint ou vous menace?

Fernand, arraché subitement à ses tristes pensées, répondit sans trop savoir ce qu’il disait.

— Le plus grand de tous.

— Vous m’effrayez!

— Ma marraine vient de me quitter en courroux.

— Querelle de famille. Je suis rassurée. Cela n’est pas grave.

— Très-grave, hélas!

— Une tempête dans un verre d’eau.

— Cette tempête vient de bouleverser ma vie.

Ma marraine me met dans la triste alternative de choisir entre le déshonneur ou sa colère. J’ai choisi son courroux.

Pour accomplir un devoir on ne devrait pas reculer même devant la mort.

— Mourir! Cette pensée terrible me fait frémir malgré moi.... Moi aussi, j’ai appelé la mort, et maintenant je crains qu’elle n’arrive.

— Vous êtes donc réconciliée avec la vie et le bonheur?

— Il ne dépend pas de moi de vivre.

— Vous m’étonnez!

— Écoutez-moi, et puissent mes malheurs vous servir d’enseignement et vous faire prendre vos souffrances en patience.

— Je suis née dans l’Inde. Mon père était ministre du rajah de Malabar. J’étais encore enfant lorsque je perdis l’auteur de mes jours. Je le pleurai, mais j’étais loin de comprendre toute l’étendue de mon malheur.

Ma pauvre mère, elle, ne prévoyait que trop ma triste destinée.

A peine nos larmes étaient-elles séchées que la famille de mon père, sous prétexte qu’il fallait se conformer à la loi de Vichnou, qui ordonne de pourvoir les filles d’un mari, avant l’âge de huit ans, proposa de m’unir à un vieillard.

Ce fut en vain que ma mère objecta que l’on me condamnerait, par ce mariage, à une mort prochaine, puisque nous appartenons à une caste en qui revivent les vieilles traditions de l’Inde, qui exigent que la femme soit brûlée vive sur le bûcher de son époux.

Les cadeaux dont Singapoor combla les parents de mon père, qui, d’après nos lois, avaient le droit de disposer de mon avenir, furent plus puissants que les larmes et les prières de ma mère.

Je fus fiancée!

Mais selon l’usage, je restai chez ma mère, en attendant que je fusse nubile.

Ma pauvre mère me voyait grandir avec peine. Mes jeux enfantins, mes joies et l’insousiance de la jeunesse furent impuissants à calmer les soucis de ma tendre mère, qui me chérissait d’autant plus qu’elle était seule à m’aimer.

Un jour elle eut la pensée de fuire avec moi pour me soustraire au sort qui m’attendait.

Tous les préparatifs furent faits avec la plus grande discrétion.

Mais ma mère désobéissait à la divinité, à Vichnou, pour me sauver.

Vichnou nous punit.

Instruit par un serviteur que ma mère nous croyait dévoué et qui n’était qu’un espion, Singapoor empêcha notre fuite et invoqua ce projet pour me tenir directement sous sa dépendance.

Ma pauvre mère en mourut de chagrin.

Ce fut alors que j’appelai la mort.

Tandis que j’habitai l’Inde, tout autour de moi parlait en faveur de cette coutume qui enchaîne deux existences jusqu’au-delà du tombeau, et que notre caste considère avec fierté comme un privilège. Mais depuis mon séjour aux États-Unis, je suis tentée de me révolter contre cette loi que, malgré moi, j’appelle barbare.

— Qui vous empêche maintenant de vous y soustraire?

— Et Siva? Et Vichnou?

— Soyez sans crainte. Ces divinités sont aussi impuissantes à vous nuire qu’à vous être utiles.

— Qu’osez-vous dire!

— Ces fantômes n’existent que dans l’imagination des peuples de l’Inde.

— Blasphème!

Vichnou! Siva! ayez pitié de lui, il ne vous connaît pas.

— N’invoquez donc plus ces divinités imaginaires et laissez-moi vous secourir.

N’oubliez pas que Singapoor vous menace.

— Oh! Oui. Dans trois mois je serai sa femme... Et il a bien pris toutes ses précautions pour que je ne puisse lui échapper même après sa mort.

La demeure d’un consul est considérée comme pays indigène. Chez mon mari, je suis encore dans l’Inde.

— Quand il ne sera plus....

— Sa volonté lui survivra.

— Et comment?

— Tous nos serviteurs sont des fidèles observateurs de nos lois. Singapoor les a fanatisés.

Plusieurs même ont brigué l’honneur d’être brûlés vifs sur le bûcher de leur maître. Cette faveur leur a été accordée à la condition secrète mais expresse qu’ils me forceraient, au besoin, à me brûler vive avec eux.

— Brûler vive!

— Oui, brûlée vive....

Mon imagination me représente sans cesse les apprêts lugubres du bûcher, les torches que l’on allume, la foule qui se presse de toutes parts pour assister au spectacle de ma mort.

Le glas funèbre fige mon sang dans mes veines en m’annonçant l’heure du supplice.

Je m’avance à pas lents vers le bûcher, en pensant aux lieux qui m’ont vue naître, aux compagnes des jeux de mon enfance, à ma mère, à la vie qui m’échappe.

Trop tôt j’arrive.

Le lugubre ordonnateur m’apparaît. Je tremble, je pleurs.

On me force à monter sur le bûcher.

Les flammes m’environnent. Je veux fuire. Mais on me repousse au milieu de la fournaise qui me dévore.

— Que c’est horrible!

Mourir au début de la vie, sans avoir porté à vos lèvres la coupe du bonheur.

— Hélas!

— Mais Singapoor n’a-t-il pas d’affection pour vous?

— Avez-vous jamais éprouvé les ardeurs du soleil au milieu des frimas de l’hiver?

— Le bourreau!

— Ne le condamnez pas; ne jugez pas un vieillard d’après les instincts généreux de la jeunesse.

— S’il ne vous aime pas, pourquoi veut-il s’unir à vous? Et s’il vous aime, pourquoi vous entraîne-t-il dans sa tombe entr’ouverte?

— Afin que je le serve dans l’autre vie.

— Quelle aberration!

— Oh! la tombe ne m’effraie pas. Mais le bûcher! Les flammes!

L’effroi contractait les traits pâlis de Sara.

Son imagination lui représentait des flammes. Elle marchait au supplice....

Elle couvrit son visage de ses deux mains pour échapper à l’horrible vision, et elle tomba affaissée dans un fauteuil.

Les rôles étaient changés. Fernand n’était plus affligé. Au récit de douleurs plus grandes que les siennes. il s’était oublié lui-même et avait pris instinctivement le rôle de consolateur.

Il considérait avec intérêt cette femme si jeune et si malheureuse.

De même que la rosée du matin fait mieux briller l’éclat de la fleure qui s’épanouit, ainsi les larmes et les chagrins de Sara faisaient mieux ressortir ses charmes et ses mérites. La douleur ne laisse de traces profondes qu’au déclin de la vie, de même que la rosée n’effeuille la rose que lorsqu’elle a atteint sa maturité.

Jusque là Fernand s’était laissé dominer par les sentiments naturels; ses arguments ne s’étaient appuyés que sur la raison. Ému par une douleur profonde, il l’avait partagée et avait cherché les moyens de l’adoucir et d’y porter remède. Mais les sentiments religieux ne tardèrent pas à lui inspirer des idées plus élevées, le généreux projet de sauver l’âme et le corps de Sara en lui enseignant la vérité religieuse, la voie de la vie céleste.

Sara, catholique, ne redouterait plus les divinités sanguinaires de l’Inde, qui l’enchaînaient à Singapoor.

— Madame, dit-il, ne vous abandonnez pas ainsi à la douleur. Dieu est tout puissant.

Sara tressaillit.

Elle se retourna vivement, en disant d’un air égaré.

— Qu’est-ce? que me voulez-vous?

Puis passant sa main sur son front et rappelant ses souvenirs.

— Ah! dit-elle, mille pardons, monsieur de Montfort. La pensée du malheur qui me menace m’avait plongée dans une prostration qui doit vous faire sourire de pitié.

— Vous vous exagerez le danger, madame.

— Hélas! l’espérance est éteinte. Qui pourrait m’arracher au supplice?

— Moi, répondit Fernand avec fermeté et avec la générosité qui le caractérisaient.

— Vous!

— Je lutterai contre vos ennemies; je lutterai contre l’Inde entière, s’il le faut. Je vous arracherai à la mort ou je périrai dans la lutte que je vais entreprendre pour vous sauver. Mes actes mieux que les vains discours prouveront qu’on peut défendre la cause des femmes asservies sans tomber dans les exagérations des meetings.

— Que ces paroles me font de bien! Depuis la mort de ma mère, je n’ai rencontré que perfidie, égoïsme ou indifférence...

Cependant abandonnez votre généreux, mais irréalisable projet.

— Jamais, dit Fernand avec force.

Madame, ajouta-t-il avec déférence, armez-moi votre chevalier et soyez certaine que je saurai comme les anciens preux vaincre vos adversaires, vous arracher au supplice et éclairer votre esprit obscurci par les ténèbres du paganisme.

Émue, attendrie par ces paroles, Sara se sentait renaître à l’espérance, qui est si fortement enracinée dans le cœur de la jeunesse.

— Ah! madame, continua Fernand, si votre esprit s’ouvrait à la vérité, si vous connaissiez les splendeurs du christianisme, si...

Il fut interrompu par une exclamation de Sara, qui reculait épouvantée.

C’est que Juliette s’avançait vers Sara, l’œil enflammé, le regard et le geste menaçant. Sa bouche s’ouvrit et la menace éclata comme la foudre.

— Enfin, dit-elle, je te découvre, traîtresse.

Sara, étonnée plus encore qu’effrayée, se demandait en vain quelle était la cause de cette grande et soudaine colère de son amie.

Elle ignorait que Juliette sortait de l’antre de la sibylle et que cette prétendue femme forte, qui reniait sa foi, ajoutait croyance aux dires d’une nécromancienne.

Quelle révélation la sibylle avait-elle faite?

III.

Table des matières

L’antre de la sybille.

Après avoir suivi pendant vingt minutes, en aval, les bords enchanteurs du Mississipi, le voyageur aperçoit au moment où il s’y attend le moins un ruisseau qui coule enserré entre deux montagnes peu élevées, mais à l’aspect sombre et lugubre. Des rochers nus s’offrent bientôt et partout à sa vue.

Cette vallée semble être le séjour du malheur.

Là se trouvait l’antre de la sybille de la Nouvelle-Orléans qui, sans avoir la notoriété de la sybille de Cumes, voyait un grand nombre de personnes recourir à sa prescience prétendue.

L’homme n’est jamais satisfait du présent; il s’efforce toujours de pressentir l’avenir, comme si les soucis de chaque jour ne l’accablaient pas assez.

Certes, si l’homme, au commencement de sa carrière, voyait par un acte de la toute-puissance divine se dérouler devant ses yeux les déboires, les soucis, les peines, les malheurs qui l’attendent presque à chaque pas dans sa carrière, il est certain que, comme le Fils de l’homme, il demanderait au Père céleste d’écarter de ses lèvres le calice de douleurs.

Et, s’il n’était pas chrétien, il maudirait le Créateur qui ne l’a tiré du néant que pour le vouer aux adversités de l’existence.

C’est à ce moment de découragement que la religion apparaît à l’homme, relève son courage et lui dit:

— La vie terrestre n’est qu’une épreuve douloureuse plus ou moins longue; le vrai bonheur ne se trouve que dans l’éternité.

Cette parole bien comprise, bien méditée est la science de l’homme; c’est la science de la douleur.

Au milieu des épreuves elle nous enseigne la consolation.

Juliette de Crèvecœur ayant perdu la foi, voyant le bonheur s’enfuir comme un mirage, s’élançait dans des aspirations vers l’inconnu comme si elle avait voulu arracher son secret à l’avenir.

Son âme était inquiète. Elle commençait à douter de la science occulte de la nécromancienne qui lui avait promis la victoire.

En ce moment la défection de Fernand lui présageait une défaite.

Ce fut donc l’œil enflammé, le regard couroucé qu’elle souleva le marteau de la porte qui défendait l’entrée de la caverne de la sybylle.

Le marteau en retombant sur une plaque métallique fabriquée à cet effet rendait, un son lugubre, qui n’était que trop en harmonie avec le sentiment des personnes qui abordaient cette sinistre demeure.

Une vieille mégère, après s’être fait quelque temps attendre, entrouvrit la porte.

Mais à peine eut-elle aperçu Juliette qu’elle s’empressa de lui livrer passage en grimaçant un sourire.

— Ta maîtresse est-elle libre, demanda Juliette d’un ton brusque et sombre?

— Serait-il arrivé quelque malheur à mademoiselle? demanda la vieille avec un air doucereux qui contrastait avec toute sa personne.

— Réponds au lieu d’interroger. Je te demande si ta maîtresse est libre.

La mégère eut un mouvement de colère. Ses yeux brillèrent d’un feu sombre qui ne tarda pas toutefois à s’éteindre.

C’est qu’elle pensa que chaque visite de Juliette était une bonne aubaine pour elle.

L’or de Juliette charmait le cerbère de la sybille.

Cependant la mégère gardait le silence, parce que sa maîtresse ne lui avait pas donné d’instruction.

— Mais réponds donc, s’écria Juliette dont la colère grandissait avec les obstacles.

La servante s’inclina et la porte du cénacle de la magicienne ne tarda pas à s’ouvrir.

Après quelques instants d’un silence que rien ne troublait dans cette caverne fantastique, une voix sépulcrale s’écria:

— Juliette de Crèvecœur, prenez garde.

Malgré son courage et son stoïcisme Juliette recula d’un pas, épouvantée.

Quel danger la menaçait donc?

Et pourquoi la sybille rendait-elle donc cette fois ses oracles sans se montrer à ses yeux?

C’est en vain que Juliette chercha la cause de cette innovation. Et cependant le motif en était bien simple et bien naturel.

La sybille se trouvant à son belvédère, lors de l’arrivée de Juliette et ayant remarqué son agitation, avait compris que quelque obstacle imprévu irritait sa riche cliente.

Elle se hâta de gagner une grotte profonde d’où elle ne rendait ses oracles que dans les circonstances solennelles.

Quand Juliette se fut émue au cri: Prenez garde, la sybille ajouta:

— Défiez-vous de la première femme que vous aborderez en rentrant chez vous. C’est votre ennemie.

Juliette voulut en vain demander d’autres explications.

L’oracle avait parlé.

Que voulait dire la sybille?

Pour prédire l’avenir il faut le connaître. En prononçant des paroles obscures, elle répondait à l’agitation de Juliette et détournait le cours de sa colère. Les événements pouvaient justifier cette prédiction obscure.

C’est sous l’impression de ces sentiments que Juliette rentra à son hôtel.

La vue de Sara donna aussitôt un corps à la prédiction de la magicienne.

Aussi l’avons-nous vue s’avancer l’œil en feu vers Sara qu’elle menaçait.

Sara étonnée et fort embarrassée de l’irritation subite de son amie, restait immobile comme pétrifiée, lorsque Juliette tourna sa colère contre Fernand que dans son imagination elle se représentait ourdissant un complot avec Sara contre ses projets et le succès de ses meetings.

— Vous êtes encore ici, monsieur, interrogea-t-elle avec aigreur et en conversation avec mon ennemie?

Pour Juliette, la trahison de Sara était un fait accompli. La magicienne l’avait dit.

Fernand releva sa haute taille et prenant une pose noble et digne, il enveloppa Juliette d’un regard superbe.

— Depuis ma plus tendre enfance, dit-il d’un ton ému encore malgré lui, je vous aimai, je vous vénérai comme si vous eussiez été ma mère.

J’ai vécu dans l’illusion. Mon amour me donnait le courage d’accéder à tous vos caprices et de supporter parfois même vos affronts.

Après bien longtemps la désillusion a commencé peu à peu. Vous ne m’aimiez pas. Je n’étais qu’un instrument à vos projets.

Si j’en avais douté encore, votre ultimatum d’hier, répété aujourd’hui, me l’aurait prouvé surabondamment. La coupe est pleine; elle a débordé. J’étais enchaîné ; mes liens sont tombés comme par enchantement.

— Vraiment!

— Et j’ai repris ma liberté pour toujours.

— C’est sans doute ce que vous disiez à madame?...

— Je puis vous dire... Mais non, je tairai l’objet de mon entretien avec madame, car votre cœur n’est pas à la hauteur d’un vrai dévouement.

— Il s’agit bien de dévouement vraiment. Parlez donc de complot, de trahison, de perfidie.

— Madame! fit Sara avec dignité.

— Ce n’est pas à vous que je m’adresse, madame, mais puisqu’il vous plaît de vous mêler aux débats, je vous demanderai s’il est noble et digne d’abandonner une cause de dévoument et de sacrifices pour aider à l’oppression.

— C’en est trop enfin, madame.

— Et c’est chez moi que vous osez...

— Vos propos sont injurieux surtout pour le galant homme que vous insultez avec moi.

— Répétez moi alors ce qu’il vous disait.

— Non, madame, ne parlez pas, fit Fernand.

— Et pourquoi?

— Je ne lui reconnais pas le droit de nous interroger.

— Mon silence pourrait être mal interprété par un esprit prévenu, n’ayant rien à me reprocher, je parlerai.

C’est en vain que je cherche ce qui a pu susciter dans l’esprit de Juliette ses injustes soupçons. Mais je lui pardonne ces pensées accusatrices et ses attaques. Il est si cruel d’être trahi surtout par ceux qui devraient nous aimer. Je ne le sais que trop, moi, qui ne connaîtrai jamais d’autres ardeurs que celles du bûcher.

— Celles du bûcher où vous voulez sans doute faire monter les promotrices de liberté.

— Vous le voyez, madame, dit Fernand, elle ne peut même pas vous comprendre. Sous le dévouement humanitaire, cette femme cache son orgueil, son égoïsme, sa méchanceté.

Quoiqu’il arrive, madame, souvenez-vous que Fernand n’oublie jamais ses promesses.

Il salua Sara avec respect et jetta sur Juliette un long regard où se lisait plus de tristesse encore que de mépris.

— L’aurais-je accusé injustement? se demandait Juliette.

— Généreux jeune homme, se disait Sara. Mais parviendra-t-il à me sauver. O le bûcher! le bûcher!

IV

Table des matières

Les illusions.

Quelques instants d’un profond silence succédèrent à la sortie de Fernand.

Les deux femmes étaient plongées dans leurs réflexions.

Juliette se reprochait d’avoir trop exigé. Mais elle était loin de supposer que son prestige sur Fernand était perdu pour toujours, que semblable à une montre dont un des rouages est brisé, le cœur de Fernand ne battait plus pour elle.

J’ai été imprudente, se disait-elle, j’ai blessé son amour propre.

S’il allait combattre mes projets!

Mais non, il m’aime encore. Ne suis-je pas sa marraine?

Elle se replia pendant quelques secondes sur elle-même.

Revenant bientôt à ses soupçons, elle se dit en jetant sur Sara de sombres regards accompagnés d’un geste menaçant.

— Oui, cette femme me trahit, elle dont l’innocence, la jeunesse devaient exciter partout par sa présence une tendre sympathie pour ma cause.

Cependant si je me trompais... Mais non, la sybille ne m’a-t-elle pas dit:

— La première femme que vous rencontrerez en rentrant chez vous...

Il n’y a pas à en douter. C’est bien elle, qui est mon ennemie.

Quelle disparaisse donc puisqu’elle fait obstacle à mes desseins; quelle devienne la proie de Singapoor et qu’elle périsse sur le bûcher.

Sara ne voyait pas les gestes menaçants de Juliette. Elle aussi était préoccupée.

Elle rêvait à son supplice; elle entrevoyait le bûcher et les flammes. Un peuple entier la poussait à la torture, lorsque tout à coup Fernand apparaissait en défenseur...

Juliette et Sara seraient restées longtemps encore l’une à sa colère, l’autre à son effroi que calmait l’espoir d’un secours, si une femme ne fut entrée brusquement en s’écriant:

— Victoire, mes amies, victoire.

Les nouvelles de Constantinople sont excellentes. Dans les harems et jusque dans celui du Sultan lui-même nos idées ont opéré une révolution complète, chez nos sœurs. Ces femmes, en apparence, si soumises, si obéissantes aux caprices du mari, du maître, qu’on aurait pu les prendre jusqu’ici pour des esclaves, veulent que les hommes fassent un choix...

Sa volubilité ne se serait pas si tôt arrêté si elle n’avait pas remarqué que Juliette et Sara ne l’écoutaient que d’une oreille distraite.

— Mais qu’éprouvez-vous donc? Vous ne m’écoutez pas.

— C’est que d’autres nouvelles sont loin d’être aussi favorables que celles que vous apportez, repartit Juliette.

— Nos sœurs seraient-elles en danger? Où ? Dites-le moi bien vite. Je vole à leur secours.

La femme qui parlait ainsi, nos lecteurs l’ont sans doute devinée, n’était autre que Fatime l’une des femmes de l’ambassadeur ottoman. C’était la première en rang d’ancienneté et d’honneur. Mais il n’en était pas de même en affection. Son époux lui avait donné un grand nombre de rivales. En ce moment même son animosité n’était si grande qu’à cause de la préférence que le musulman accordait à une nouvelle favorite de seize ans pour laquelle il délaissait Fatime qui avait atteint l’âge mûr.

Ce n’est pas qu’elle fut sans charme. Ses traits étaient réguliers et annonçaient qu’autrefois elle avait du être ravissante. Les années lui avaient enlevé un a un les fleurons de sa couronne. Qu’il est triste pour une femme de se survivre à elle-même lorsqu’à côté d’elle apparaissent pour combattre son influence de jeunes beautés qui lui rappellent ses charmes perdus.

La religion catholique seule sait consoler de la perte de ces attraits périssables par l’espoir d’un bonheur céleste et inaltérable.

Musulmane, Fatime voulait faire quelque action d’éclat qui la rehaussât aux yeux de son mari; elle s’efforçait surtout d’écarter loyalement les rivales qui naissaient avec les caprices du maître.

Elle ne rêvait rien moins que l’abrogation du Coran qui permet aux musulmans d’avoir plusieurs femmes.

On comprend donc qu’elle eût accepté avec enthousiasme les théories nouvelles.

Aussi frémit-elle, lorsque Juliette lui répon dit:

— Nous sommes trahies!

— Trahies! Et par qui donc?

— Fernand nous abandonne.

— Fernand! Fernand! Lui sur lequel nous comptions pour exposer avec autorité nos théories dans le meeting de ce soir!

Vous ne lui avez donc pas dit que jamais il ne lui serait donné une occasion aussi belle de s’illustrer?

— Il prétend que c’est à l’homme de commander.

— Quelle horreur!

Quand donc ces hommes comprendront-ils la supériorité de la femme! Nous joignons l’esprit à la grâce et ce n’est pas assez?

— Cela ne suffit point, répondit sentencieusement Sara, lorsque l’homme a la raison pour lui.

— Quoi! Vous aussi vous admettez que l’homme peut avoir plusieurs femmes?

— Je ne dis pas cela.

— Dites donc aussi que vous êtes charmée que le vieux Singapoor veuille enchaîner votre existence à la sienne.

Sara garda le silence.

— Vous vous taisez maintenant, continua Fatime, vous n’approuvez plus parce que vous êtes partie intéressée, parce que vous savez combien il est pénible d’être la femme d’un homme qui ne nous accorde qu’une partie ou le reste de son affection.

La vie du harem est-elle préférable au bûcher? Ne vaudrait-il pas mieux souffrir tout d’un seul coup que d’être brûlée à petit feu? d’être privée de sentiments que de les voir flétris? de n’avoir plus de cœur que de le sentir rongé par la jalousie?

— Je crois avec vous, répondit Sara avec émotion, qu’une femme suffit à un homme; qu’un cœur jeune peut seul correspondre à une affection naive et sincère. Mais croyez-moi, évitons l’exagération; ne nuisons pas à notre œuvre, en réclamant pour notre sexe la supériorité que la nature accorde à l’homme.

A nous la gràce et la beauté, à l’homme la force, le courage et le dévouement.

En prononçant ces paroles, elle pensait involontairement à Fernand qui lui avait promis de la sauver du péril qui la menaçait; de la défendre contre tous; de l’arracher au bûcher.

Le dévouement exerce un si grand prestige sur la femme, surtout lorsque le danger la menace; aussi poursuivit-elle avec enthousiasme :

Que j’aime à voir des hommes généreux se jeter tête baissée dans le péril pour accomplir la sublime mission qu’ils se sont donnée à eux-mêmes de veiller sur l’infortune.

— Comme Fernand sans doute? ricana Juliette.

— Fernand, fit Fatime avec mépris, lui qui n’a pas le courage de prendre la défense de notre cause sublime et sacrée!

Fatime allait faire pour la centième fois peut-être, l’éloge de l’œuvre de l’émancipation de la femme et rappeler les adhésions et les concours promis, lorsqu’elle fut interrompue par l’arrivée de Lord Midwell.

— Si nous lui demandions de se dévouer pour notre cause, dit-elle, en interrogeant Juliette du regard?

— Y pensez-vous? au bourreau de nos esclaves.

— Il n’aura que plus de mérite et de gloire s’il sait vaincre l’erreur, chez les autres, après s’être vaincu lui-même.

— On ne galvanise pas l’esclavage, on l’anéantit.

Lord Midwell s’avançait calme, froid, impassible comme s’il ne s’était pas agi de lui.

— Merci, mesdames, de vos bienveillantes réflexions, dit-il avec un gracieux sourire. Continuez, je vous en prie, ce sujet m’intéresse beaucoup.

— Votre flegme ne prouve pas que nos attaques ne produisent pas leurs effets, repartit Juliette.

— Ni vos attaques que vous avez raison, ma bonne sœur.

Vous vouliez-vous adresser à moi, je crois, madame, ajouta-t-il en se tournant vers Fatime. Quelle nouvelle équipée vous proposait donc Juliette?

— Il s’agit de l’émancipation de la femme...

— Vraiment! Ce n’est pas possible. Vous vous faites tort à vous-mêmes, mesdames. Vous vous répétez. Votre esprit si merveilleux n’aurait-il rien trouvé de plus extraordinaire?

— Extraordinaire! fit Fatime.

— Cherchez et vous trouverez, dit l’Évangile.

— Vous voilà encore avec vos plaisanteries, dit Juliette. Il n’est pas généreux d’insulter à nos soucis.

— Vous souffrez, chère sœur?

Ne jouez pas l’étonnement. Vous n’ignorez point que Fernand refuse de prendre la parole au meeting de ce soir.

— Fernand refuse; c’est fort bien. Je n’attendais pas moins de lui.

— Il n’était pas digne de marcher à la tête des promoteurs d’une si noble cause, dit Fatime. Mais vous, monsieur, pensez donc à l’effet que vous produiriez, si, prenant en main la direction du mouvement qui doit régénérer la société, vous commenciez l’œuvre de l’émancipation de la femme par l’émancipation de vos esclaves.

— Et par ma ruine, ajouta lord Midwel.

— La gloire vaut mieux que le vil métal, répondit Juliette.

— Toujours mystique, ma sublime sœur.

— On vous élevera des statues! dit Fatime avec enthousiasme.

— On vous tressera des couronnes, ajouta Juliette.

— Sur mon tombeau?

— Sur votre... Mais non.

— Mais si. L’homme ne vit pas seulement de gloire, mais de pain. Si je signe moi-même l’acte qui me ruine, que me restera-t-il?

— Nouveau Washington, les peuples vous honoreront pendant votre vie et vous regretteront lorsque vous ne serez plus.

— Ou nouveau Bélisaire, j’irai de porte en porte pleurer l’ingratitude des femmes.

C’est acheter trop cher la gloire à ce prix. Permettez à lord Midwell de vivre simple, obscur, mais heureux avec ses esclaves.

— Vous renoncez à la gloire? fit Fatime avec persifflage.

— J’aime mieux le bonheur.

— Comment peut-on vivre heureux du produit de l’iniquité, de l’esclavage, la pire des plaies sociales?

— Pourquoi ferais-je des considérations? je ne suis ni avocat, ni législateur, ni philosophe.

— Mais peut-on voir, sans être ému, ces hommes, ces femmes, ces enfants privés de leur liberté ?

— Qu’y puis-je faire?

— Soumis aux caprices d’un maître, ajouta Fatime.

— Vous êtes donc aveugle ou sans cœur, dit Juliette avec violence. Ne voyez-vous pas ces maris séparés de leurs femmes? ces enfants arrachés à leurs parents et vendus à des maîtres différents qui les entraînent aux quatre coins du monde? enfin et surtout ces jeunes filles qui deviennent le jouet des turpitudes de leurs maîtres?

Quand je pense à ces souffrances, je sens le besoin d’écraser la tête de ses tyrans.

Elle accompagnait ces paroles d’un geste menaçant.

— Dans ce cas, dit lord Medwill sans s’émouvoir, je me sauve.

— Comment osez-vous me rappeler que vous aussi vous avez des esclaves? Vous devriez en rougir.

— Je ne vois pas pourquoi je devrais rougir en agissant comme mes pères, qui ont eu des esclaves.

— Les Anglais!

— Et les Français n’en eurent-ils pas?

— Ils ont reconnu leur erreur. Vous devez faire comme eux et suivre la voie du progrès.

— Mes esclaves ne me paraissent pas bien malheureux. Je ne les accable pas de travail. Je suis même convaincu que la liberté leur serait préjudiciable.

Que feraient ces hommes nés sous le joug, sans volonté propre, sans esprit d’initiative, ce moteur indispensable de l’homme libre? que deviendraient-ils si on les jetait subitement, sans expérience et sans ressources, sur l’arène du monde, où l’argent et l’astuce sont les grands mobiles?

Ils seraient bientôt en proie à la misère et demanderaient la faveur de redevenir esclaves.

— Vous oubliez que la nécessité est le stimulant des grandes âmes.

— Les grandes âmes des esclaves! Vous plaisantez sans doute.

— Le sujet est trop grave pour...

La porte s’ouvrit brusquement et une jeune fille ravissante, même sous ses habits d’esclave, fit irruption dans la salle, malgré les efforts d’un domestique qui voulait l’empêcher d’entrer, et se jeta aux genoux de Juliette en s’écriant:

— Grâce, grâce, madame.

— Qu’est-ce? Qu’avez-vous?

— Oh, madame, ayez pitié de moi.

— Que voulez-vous?

— Le misérable!

— Qui donc?

— Quand vous saurez...

— Expliquez-vous.

— Vous prendrez ma défense, n’est-ce pas madame? Vous ne souffrirez pas que je devienne la proie de cette homme.

— Mais qui êtes-vous? De qui parlez-vous?

— De l’intendant de lord Midwell, mon maître.

— Ah! Lord Midwell est votre maître? interrogea Juliette en jetant un regard significatif sur son frère, que l’esclave dans son effroi n’avait pas remarqué.

— Oh! madame, continua l’esclave, depuis deux mois cet intendant me poursuit; il m’a tendu des piéges. Ma résistance l’a irrité. Pour me réduire, il vient d’ordonner le supplice des verges,

— L’infâme! s’exclama Juliette.

— Mais j’ai pu fuir et je suis accourue vers vous, dont on dit tant de bien. Vous me défendrez, n’est-ce pas, madame?

— Certes, si vous dites la vérité. Mais si vous avez menti, je vous rendrai à lord Midwell, que voici.

Du doigt elle lui montra son frère.

L’esclave fit un mouvement convulsif, puis resta comme pétrifiée.

— Ciel! Lord Midwell.

— Vous tremblez. Confirmez - vous encore tout ce que vous avez avancé ?

— Oui, fit-elle avec effroi.

— Pourquoi tremblez-vous alors?

— Oh! madame.

— Les faits seraient-ils exagérés!

— Nullement, madame. Ce que j’ai dit est l’exacte vérité, ajouta l’esclave, qui reprenait peu à peu son assurance.

—Si vous avez dit vrai, pourquoi vous troublez-vous à la vue de votre maître?

— C’est que l’affirmation, le serment même d’un esclave ne compte pas, et que l’intendant fera encore croire à mon maître que je suis coupable et qu’il est blanc comme neige. Oh! les esclaves sont bien malheureux, madame.

— Eh bien! dit Juliette avec force en se tournant vers son frère, oserez-vous encore defendre l’esclavage?

Jugeons l’arbre par ses fruits. Sont-ils assez amers?

— Vos servantes sont-elles plus heureuses?

— Elles sont libres.

— Libres de changer de maîtres et d’esclavage.

— Ainsi vous approuvez les faits et gestes de votre intendant?

— Non pas. Il sera sévèrement puni s’il est coupable.

— Et que ferez-vous de cette esclave?

A cette question Betsy trembla.

— Ne crains rien, ma fille, lui dit Juliette. Je te prends sous ma protection.

— Et la peine que je lui inflige, dit sentencieusement lord Midwell, c’est de vous la donner et de la soumettre à vos caprices.

— Ainsi vous osez prétendre...

— Qu’il est bien difficile de mettre la morale en action.

En ce moment on vint apprendre à Juliette qu’un grand nombre de personnes étaient arrivées au meeting et qu’on réclamait sa présence.

— Déjà ! s’exclama Juliette, en jetant un coup d’œil rapide sur la pendule.

Quel temps précieux vous nous avez fait perdre, dit-elle à lord Midwell avec aigreur.

—Je me sauve. Votre colère est trop à redouter, chère sœur, fit lord Midwell en s’éloignant avec une précipitation simulée.

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Litres'teki yayın tarihi:
17 ocak 2025
Hacim:
171 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
4064066322700
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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