Kitabı oku: «L'art d'aimer les livres et de les connaitre : lettres à un jeune bibliophile»

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Jules Le Petit

L'art d'aimer les livres et de les connaitre : lettres à un jeune bibliophile


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066324407

Table des matières

PRÉFACE

DÉCLARATION

L’ART D’AIMER LES LIVRES ET DE LES CONNAITRE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

DERNIERS MOTS

PRÉFACE

Table des matières


Habent sua fata libelli!


DÉCLARATION

Table des matières

L’IDÉE de réunir ces lettres vient du jeune amateur auquel elles ont été adressées. Si le volume qu’elles composent peut être agréable à quelques bibliophiles et être utile à un certain nombre d’autres, l’auteur sera trop heureux; il aura obtenu le résultat auquel il n’ose prétendre. En effet, ce livre n’a pas, certes, la prétention d’être un traité bibliographique, mais simplement un petit recueil de conseils, donnés avec conviction et sincérité par un ami plus expérimenté à son ami plus jeune.

L’auteur a tâché d’éviter les redites qu’on rencontre souvent dans la plupart des ouvrages de bibliographie. Il n’a voulu, dans ses lettres, rien copier de ce qui a été écrit avant lui. Son volume est sans doute bien incomplet, mais il peut être mis à côté des ouvrages du même genre, sans craindre la confrontation. Il le considère tout au plus comme un appendice aux livres qui ont déjà paru sur le même sujet.

C’est au destinataire des lettres que le lecteur doit s’en prendre s’il n’est pas content. Le «jeune bibliophile», dans ce cas, devra se souvenir de la leçon, et ne pas pousser l’auteur à livrer au public les Nouvelles Lettres qu’il continue d’écrire.



L’ART D’AIMER LES LIVRES ET DE LES CONNAITRE

Table des matières

LETTRES A UN JEUNE BIBLIOPHILE

I

Table des matières

Vous êtes-vous bien rendu compte, mon cher ami, des scrupules qu’on doit éprouver lorsqu’il s’agit de guider quelqu’un sur ce terrain fleuri, mais semé de pierres et de ronces, qu’on nomme la bibliophilie? Avez-vous compris que c’est là, pour moi, une tâche fort délicate, je dirai même très difficile, surtout par le temps qui court? Cependant je l’accepte résolument, persuadé que si mes conseils ne sont pas toujours en accord avec vos goûts, ils auront au moins pour vous le mérite d’être dictés par l’expérience, et non par une fantaisie hors de saison «en ce grave sujet». Enfin, vous m’avez demandé quelques observations sur le goût nouveau que je n’ai pas peu contribué à vous inculquer; ces observations, les voici. Je vous les donne avec autant de plaisir que peu de prétention, et je souhaite qu’elles puissent vous être au moins utiles. Il m’est d’ailleurs si agréable de vous les transmettre, que vous n’aurez guère de gré à m’en savoir, et je serai presque votre obligé, car c’est pour moi un vrai bonheur que de parler de livres avec quelqu’un qui les aime.

Oui, vous aimez maintenant les livres, ou plutôt vous avez toujours eu ce goût intelligent, car je me rappelle que même dans votre enfance vous étiez déjà heureux lorsque vous aviez un livre en main. Mais à cette époque-là, vous aimiez les livres comme on les aime au collège. On les cherche avec avidité, pour les dévorer en cachette, entre deux leçons, au nez et à la barbe du pion, qui vous voit plus souvent qu’on ne pense, mais qui a parfois aussi le bon esprit de ne pas remarquer que vous travaillez vos devoirs dans un volume d’Alexandre Dumas, de Xavier de Montépin, ou de Ponson du Terrail. Ce sont là les livres qu’on préfère, à cet âge où l’on est avide d’apprendre, curieux de connaître la vie sous les apparences séduisantes que savent lui donner les romanciers. Mais on est à ce moment-là tout simplement ce qu’on pourrait appeler un liseur: une fois les volumes lus et relus, on les jette impitoyablement dans un coin quelconque, après toutefois en avoir régalé à l’envi tous ses camarades; et l’on s’inquiète peu si les feuillets en seront détériorés, salis de poussière ou d’encre, et si la brochure ou la reliure en seront brisées ou disloquées. Ce ne sont pas encore les livres qu’on aime alors, c’est à peine la lecture.

On ne commence à devenir bibliophile que lorsque le goût de la lecture s’étant épuré, et le jugement étant venu tempérer l’imagination, on éprouve le besoin de relire de temps en temps, avec plus d’attention, certains ouvrages dont le sujet ou le style nous ont plu. C’est l’art, pour ainsi dire, que l’on cherche dans un livre qu’on lit de nouveau, c’est la forme du style, c’est l’ornementation des pensées, c’est leur vêtement, ce sont les broderies riches ou légères dont elles sont parées, les diamants d’esprit qui y étincellent; et le sort du livre dépend souvent de ce second examen, bien plus que du premier. En effet, on jette rarement, à moins qu’il ne vaille rien, un livre qu’on n’a lu qu’une fois, toujours promptement comme on lit d’abord; mais si, après la nouvelle épreuve, le style n’a pas plu, et si les pensées n’ont pas été assez puissantes pour nous séduire, nous fermons le livre avec dédain, et c’en est fait de lui. Au bout de peu de temps, lorsqu’il nous gêne, nous l’envoyons grossir les étalages des bouquinistes du quai, où il fait connaissance avec les amateurs placides de la «fameuse boîte à cinq sols». Que devient-il ensuite?... Les épiciers, les marchands de tabac ou les chiffonniers, nous le diraient plus facilement que qui que ce soit; mais nous ne leur demandons aucun compte.

Il en est bien autrement si le livre, nous ayant frappé une première fois, supporte avec succès un second examen, une seconde lecture. Oh! alors le voilà déjà classé dans les rayons de notre bibliothèque, où il attend plus ou moins longtemps la reliure qui lui est propre, et que nous lui ferons faire à coup sûr un jour ou l’autre. Désormais le volume est sauvé. Nous le traitons avec soin, nous le choyons avec délicatesse, nous veillons à ce qu’il se conserve intact, nous nous faisons tirer fortement l’oreille pour le prêter même à nos amis, et en cela nous faisons bien. Nunquam amicorum! disait franchement un bibliophile mort il y a peu de temps, et qui avait attaché cette devise catégorique à tous les volumes de sa bibliothèque. Il est vrai que ceci est la contre-partie d’une autre devise bien moins égoïste, employée par quelques amateurs, entre autres par l’éminent bibliophile du XVIe siècle, qui avait fait graver sur ses livres: Jo. Grolierii et amicorum; mais je ne crois pas que Jean Grolier et ses imitateurs aient été sincères. Peut-être cependant les amis de ces hommes généreux étaient-ils appelés à l’immense satisfaction d’admirer de temps à autre, à travers des vitrines, les splendides reliures qu’ils faisaient exécuter. Dans ce cas, je comprends la portée de leurs devises, qui étaient à vrai dire tant soit peu hypocrites. Je le maintiens, les vrais amateurs ne prêtent pas leurs livres, même à des amis.

Quand on en est là, on se sent déjà bibliophile. On commence à choisir l’édition, le format, la belle impression, le beau papier, on cherche un bon relieur, auquel on recommande de ne pas rogner les marges... Enfin ce que l’on aime, ce n’est plus seulement la lecture, c’est à présent le livre lui-même; et il semble vraiment que l’œuvre de l’auteur ou du poète soit plus belle et ait plus de mérite, étant renfermée dans cette édition, que dans un volume vulgaire.

C’est ici seulement, mon cher ami, que l’on commence à avoir besoin de consulter des gens expérimentés; à moins de faire comme beaucoup d’amateurs irréfléchis, qui «s’instruisent à leurs dépens», et dont les dépens sont souvent si considérables que le dégoût des livres ne tarde pas à s’emparer d’eux. Car, toute question de goût personnel à part, il faut avoir déjà certaines connaissances, pour distinguer les bonnes éditions des mauvaises, pour savoir choisir entre les textes fautifs, entre les productions typographiques qui flattent l’œil sans avoir d’autre mérite, et les belles et simples impressions si recherchées des vrais amateurs. Il faut être déjà connaisseur surtout pour reconnaître la qualité des reliures, et ne pas se laisser séduire par des apparences éblouissantes, sous lesquelles sont quelquefois présentées des reliures médiocres, qui ne possèdent souvent pas d’autres avantages beaucoup plus sérieux.

Et voilà autant de choses qu’il est bien difficile d’expliquer dans de simples lettres et même dans un ouvrage quelconque de bibliographie. Tout ce que l’on pourra écrire en théorie sur ce sujet sera toujours fort incomplet, mais aura cependant l’avantage de mettre les jeunes ou les nouveaux amateurs en garde contre l’envahissement des ouvrages sans mérite.

Vous, mon ami, par exemple, qui m’avez tant prié de vous écrire mes conseils, vous ne serez certes pas, après les avoir lus, un aigle en bibliographie; mais un peu d’étude et d’habitude aidant, vous pourrez arriver, en appliquant les idées que je vous aurai transmises, à connaître suffisamment les livres pour vous former une bibliothèque assez bien choisie.

En général, pour ce qui concerne la qualité du texte de telle ou telle édition nouvelle, on s’en rapporte à l’opinion des critiques éclairés qui ne manquent pas de rendre compte dans leurs journaux de chaque livre qui paraît. De même, pour les textes d’éditions anciennes, on peut consulter les recueils de critique littéraire du temps, quand on les a sous la main, ou, lorsqu’on n’a pas la facilité de se les procurer, prendre l’avis des bibliographes modernes, qui ont condensé dans des manuels spéciaux la substance de ces critiques. Il est encore bon très souvent de s’en rapporter à la tradition, car le public est un excellent juge et les idées qui se transmettent de génération en génération, aussi bien sur des ouvrages littéraires que sur des faits historiques, reposent ordinairement sur des bases sérieuses.

Je suis encore d’avis qu’après avoir pris conseil de ces différents côtés, on s’en rapporte définitivement à soi-même, à son goût personnel, pour choisir entre les bons ouvrages, en éditions belles et correctes, ceux qui conviennent le mieux à ses idées personnelles, à son tempérament, à ses lectures de prédilection.

Dans mes prochaines lettres, je tâcherai de vous indiquer, tout en flânant, quelques ouvrages utiles à consulter, et j’essaierai de vous dire quel serait à peu près le choix que je ferais pour vous, si j’avais la mission de vous composer une bibliothèque en rapport avec les goûts que je vous connais.

Sur ce, mon cher ami, je vous laisse en paix, à «vos chères études», et je forme pour vous le souhait de Dupuis et Cotonet: «Que les Dieux immortels vous assistent et vous préservent des romans nouveaux,» car vous n’y trouverez pas grand’chose de bon.



II

Table des matières

QUOIQUE vous soyez encore bien jeune, mon ami, pour aimer à collectionner, — il paraît que ce goût est le privilège de l’âge mûr et de la vieillesse, — je vous vois acheter, acheter encore, sans relâche, acheter toujours des volumes qui viennent rapidement remplir votre bibliothèque. Savez-vous que je suis presque effrayé de cette ardeur fiévreuse. Prenez garde, croyez-moi, d’arriver bientôt à l’encombrement, je dirais presque à la satiété. J’espère bien plutôt vous trouver un jour, qui n’est peut-être pas éloigné, vous faisant, en face de votre amas de livres, ces réflexions assez naturelles: «Que vais-je faire de tout ce fouillis? Comment vais-je le classer? Qu’y a-t-il de bon dans tout cela? Combien de volumes m’intéressent vraiment, au milieu de ces rayons pleins à double ou triple étage? Où vais-je loger les bons et beaux ouvrages que je dois acheter désormais? Car enfin je ne vais pas m’arrêter en si beau chemin, et puisque je suis pris de la noble passion des livres, — je suis dans un âge où il faut donner aux passions un libre cours, — je veux marcher en avant dans cette voie charmante que je me suis tracée. Mais je suis menacé d’un engloutissement complet, d’une asphyxie terrible, sous des avalanches de bouquins, qui me suffisaient au temps de mon inexpérience, mais qui m’offusquent aujourd’hui. Je commence à éprouver le besoin de respirer largement. Mes poumons et mes goûts de bibliophile demandent désormais une atmosphère plus pure. Il faut élaguer, épurer, trier, rejeter tout ce qui est inutile ou nuisible dans ma bibliothèque. Allons, à l’œuvre! et du courage! Soyons impitoyable pour les mauvais livres, même pour les livres médiocres! Place aux bons! je ne veux plus désormais avoir que de ceux-là. Et s’il ne me reste enfin qu’un volume sur dix ou vingt, ce sera bien, j’aurai eu de l’énergie; s’il ne m’en reste qu’un sur cent ou même sur mille, ce sera encore mieux, j’aurai fait preuve de goût, car ce serait déjà merveilleux si parmi les innombrables productions du cerveau humain, les bons ouvrages existaient même dans cette dernière proportion. Puisque j’ai acheté jusqu’ici sans discernement, il est temps que j’expie ma faute, et je ne veux désormais agir qu’avec prudence, en bibliophile éclairé.»

Bonnes résolutions, mon cher ami! qui nous viennent toujours tôt ou tard, en cela comme en bien d’autres choses, et que nous avons un certain mérite à mettre en pratique. Car il faut avoir une grande volonté pour vaincre ses habitudes, surtout les mauvaises!... Ainsi je vous engagerai à ne pas trop vous abandonner à votre caractère indécis, et à vous tracer à l’avance un but en bibliophilie, comme vous devez en avoir un dans votre existence morale. Dites-vous: «Je veux que ma bibliothèque ait tel ou tel caractère et que tous les ouvrages qui la composeront concourent à lui donner ce caractère-là. » Vous avez, par exemple, un goût très prononcé pour la littérature et les beaux-arts, plutôt que pour les sciences, ou la théologie, vous devrez vous attacher à donner à votre bibliothèque un caractère littéraire et artistique; et ces deux séries formeront à elles seules une réunion importante d’ouvrages, autour desquels vous pourrez encore grouper quelques volumes d’un autre genre, qui auront un peu de rapport avec ceux-là. Les livres de théologie, de jurisprudence, de mathématiques, de sciences exactes quelconques, pourront sans inconvénient n’y être que faiblement représentés, si là n’est pas votre goût. Mais vous serez toujours forcément obligé d’y admettre un certain nombre d’ouvrages d’histoire, de voyages, de biographie, qu’il est agréable de pouvoir consulter de temps en temps, sur des faits, des hommes, ou des pays, auxquels les autres livres nous reportent nécessairement.

Que d’autres amateurs, tout aussi éclairés, mais ayant des goûts différents, achètent presque exclusivement des livres de sciences, ou des livres religieux, ou des livres de droit, c’est leur affaire, et ils ont aussi bien raison que vous. Ce doit même vous être une satisfaction, car vous n’êtes pas exposé à les avoir pour rivaux dans vos acquisitions. Mais que leurs conseils ne vous fassent pas vous écarter du but que vous poursuivez, de même que vos raisonnements, si persuasifs qu’ils fussent, n’arriveraient pas à les détourner eux-mêmes de leurs idées! Nous n’avons ni les uns ni les autres, que diable! la manie d’être universels; et le bibliophile qui aurait la prétention de former une bibliothèque complète, ou seulement d’avoir tous les livres intéressants, me paraîtrait assez semblable aux gens qu’on appelle des paniers percés et qui se figureraient avec leurs bienheureux paniers arriver un jour à réunir la fortune de Rothschild; il me semblerait attelé à un travail pareil à celui d’une dame de l’antiquité qu’on appelait Pénélope, ou encore au labeur fatigant et peu récréatif de ces demoiselles de la fable qu’on nommait les Danaïdes.

J’espère bien, mon ami, que ce n’est pas la prétention dont je viens de parler qui vous conduit à vous encombrer ainsi de bouquins, et je vous attends au jour prochain de l’épuration.

Je sais bien que votre éducation est encore à faire sur ce point, et que vous ne pouvez devenir en quelques semaines ou même en quelques mois docteur ès sciences bibliographiques; que vous ne pouvez pas, en si peu de temps, avoir appris à connaître les bonnes éditions, les volumes rares et précieux, les reliures des différentes époques, les provenances, etc., quand il y a des gens, même du métier, qui s’occupent de tout cela depuis quarante ou cinquante ans, et qui n’y connaissent pas encore grand’chose. Mais avec votre intelligence et vos aptitudes naturelles, avec votre goût passionné pour les beaux et bons livres, vous devez «doubler vos classes» et arriver en peu de temps à de grandes et sérieuses connaissances bibliographiques.

Vous trouverez peut-être bien puéril le conseil que je vais vous donner, d’acquérir sans retard les principaux ouvrages de bibliographie et de les consulter invariablement lorsque vous désirez acheter un volume qui vous a plu; car vous possédez sans doute déjà quelques-uns de ces ouvrages. Mais je l’ignore et je vais vous les citer, comme si vous n’en connaissiez aucun.

Je mets en première ligne, comme le plus important, le plus sérieux de tous, le Manuel du libraire et de l’amateur de livres, de Jacques-Charles Brunet, qui en est à sa cinquième édition, datée de 1860-1865, la seule que je vous recommande, en attendant la sixième, que des continuateurs de Brunet ne tarderont sans doute pas à donner, pour mettre ce livre au courant des découvertes nouvelles, et aussi des goûts nouveaux. Cet ouvrage, véritable monument de patience et d’érudition, est indispensable à tout amateur sérieux; et malgré les imperfections et les erreurs, très rares du reste, que l’on ne peut manquer de rencontrer par-ci par-là, dans un ouvrage de descriptions et de recherches, contenant pas moins de six gros volumes grand in-8°, de plus de dix-huit cents colonnes chacun, ce livre est jusqu’ici le plus complet et le mieux compris qui existe sur ce sujet. Si vous ne l’avez pas, je vous engage à en faire de suite l’acquisition.

A l’époque où J.-Ch. Brunet rédigeait et publiait son Manuel, la mode en bibliophilie était différente de ce qu’elle est aujourd’hui. Ainsi il y a tels ouvrages, assez nombreux, du XVIIIe siècle, illustrés de gracieuses et légères figures, que l’on ne prisait guère alors, et qui sont arrivés aujourd’hui à atteindre des prix fabuleux, disputés qu’ils sont par un grand nombre d’amateurs. L’auteur du Manuel du libraire, d’accord du reste avec les bibliophiles de son temps, traite ces ouvrages assez dédaigneusement et ne leur attribue qu’une valeur presque infime. En cela je ne puis le blâmer; car ce qui devrait être le meilleur dans un livre c’est le fonds, c’est le texte; et franchement le texte des ouvrages en question, le fonds, la partie importante enfin, manque absolument de style, de talent, d’idées et de littérature.

La nouvelle génération d’amateurs qui s’est formée depuis dix ou quinze ans, a décidé que la plupart des livres du XVIIIe siècle méritaient d’être recherchés, pour la grâce et le charme de leurs illustrations. On ne peut pas empêcher la mode de régner en maîtresse là comme ailleurs, et d’imposer sa loi aussi bien en ce qui est du domaine de la curiosité qu’en ce qui regarde la toilette, le goût, les idées, même la morale. On ne peut pas l’arrêter, cette déesse capricieuse, dans sa course à travers les siècles, qu’elle parcourt comme un papillon impatient passe à travers l’espace azuré, en laissant autour de lui la légère fraîcheur de ses ailes agitées et un scintillant reflet de ses riches couleurs. Et la légèreté, la grâce de ce papillon nous séduit, nous charme tous, qui que nous soyons, de même que quel que soit notre caractère, sérieux ou triste, gai ou morose, nous arrivons tous à sacrifier un jour ou l’autre à cette divinité entraînante et fantasque.

La mode donc, ayant de nos jours mis en lumière les ouvrages illustrés du XVIIIe siècle, on s’est empressé de fabriquer, trop à la hâte peut-être pour qu’ils soient parfaits, des ouvrages spéciaux pour décrire ces sortes de livres. Je vous recommanderai d’avoir le Guide de l’amateur de livres à figures du XVIIIe siècle, par Henry Cohen, dont une quatrième édition a paru l’année dernière. Il ne faudra pas toutefois vous figurer que cet ouvrage soit sans défaut et qu’il faille s’y fier aveuglément. Non, il faut même le consulter avec une certaine réserve, car on y trouve d’assez nombreuses inexactitudes, qui, je l’espère, seront un jour corrigées, et surtout des omissions. Mais il n’en est pas moins très utile et donne d’excellents renseignements sur un grand nombre de livres à figures.

Il ne faut pas manquer de vous munir aussi des Supercheries littéraires dévoilées, de Quérard, et du Dictionnaire des anonymes et pseudonymes, de Barbier, ces deux ouvrages indiscrets, qui vous feront connaître, à votre grande joie, des noms véritables d’écrivains que ces pauvres diables avaient pris tant de peine à cacher. Une nouvelle édition vient d’être publiée depuis quelques années, par MM. Gustave Brunet et Pierre Jannet pour le premier de ces ouvrées, et par MM. Olivier Barbier, René et Paul Billard, pour le second. C’est celle-là que je vous recommande comme très soignée et beaucoup plus complète que toutes les autres.

A côté de ces trois grands ouvrages, qui résument à peu près tout l’historique des livres depuis le commencement de l’imprimerie, surtout si l’on y ajoute des ouvrages de bibliographie moderne comme la Bibliographie romantique de Ch. Asselineau, il est utile d’avoir le recueil intéressant de Otto Lorenz, Catalogue général de la Librairie française, dont plusieurs volumes ont déjà paru, depuis 1867 à nos jours. Vous y trouverez décrits brièvement ou cités, par ordre alphabétique d’auteurs, tous les livres parus depuis 1840 environ. Je vous engagerai à acheter encore un modeste volume de renseignements pratiques, que l’on appelle Connaissances nécessaires à un bibliophile. Cet ouvrage qui a pour auteur et pour éditeur Édouard Rouveyre, est rempli de détails sur tout ce qui a rapport aux livres, leur fabrication, leur format, leur impression, leur papier, leur reliure, etc., et vous y trouverez d’excellents conseils sur tout ce qui vous intéresse aujourd’hui que vous voilà décidément bibliophile. Ce petit manuel pratique en est, à l’heure qu’il est, à sa troisième édition, qui n’a pas suivi de loin la première, malgré les corrections et augmentations que l’auteur a dû y faire.

Je pourrais vous citer aussi comme bons à acquérir différents autres ouvrages de bibliographie spéciale ou particulière, dont j’aurai prochainement l’occasion de dire quelques mots. Aujourd’hui je me tiens dans les généralités. Et quand je vous aurai parlé du Repertorium bibliographicum, de Hain, dans lequel sont décrits de nombreux volumes des premiers temps de l’imprimerie, des incunables enfin, ouvrage dont je vous conseillerais l’achat, si vous aviez le désir de réunir un certain nombre de ces raretés typographiques, je terminerai ma lettre en vous souhaitant beaucoup de chance dans vos recherches, un peu moins de fol enthousiasme pour ce qui est bouquin, et un peu plus de goût et de méthode dans vos acquisitions.



III

Table des matières

AUJOURD’HUI que tout le monde est en vacances, et que vous-même vous paraissez moins disposé à songer aux livres qu’aux délices de la villégiature, vous me permettrez bien, mon cher ami, de faire trêve un instant à mes arides citations bibliographiques. J’éprouve le besoin de flâner un peu, tout en ne négligeant pas le cher sujet qui nous occupe l’un et l’autre. Flânons donc, si vous voulez. Philosophons, sentimentalisons.

Je vous raconterais bien, si cela pouvait vous intéresser, comment je suis devenu le bibliophile passionné que vous connaissez; mais c’est tout un roman, et vous pourriez en trouver le récit aussi long que peu amusant. Je n’en prendrai que la conclusion, qui est celle-ci: «Souvent l’amour des livres suit de près ou aspire à remplacer un autre attachement, plus charmant sans doute, mais aussi beaucoup plus fragile, lorsque ce sentiment vient à être détruit par une cause quelconque.»

Il est probable, mon ami, que vous avez dû éprouver, comme moi, comme nous tous, au moins une fois dans votre vie, quoiqu’elle soit très courte encore, une désillusion, un chagrin d’amour, une douleur de famille, une tristesse poignante enfin. Vous avez versé d’abondantes larmes, si vous pleurez facilement; vous avez souffert en silence d’une façon bien cruelle, si vous n’avez pas les larmes faciles; vous avez peut-être crié, tempêté, blasphémé, si vous êtes d’une nature violente. Et puis, un jour le calme est revenu peu à peu, la mélancolie a remplacé tout doucement la tristesse, vous avez senti le besoin de vous souvenir et d’occuper un peu votre âme endolorie. Je parierais qu’à ce moment-là vous avez pris un livre, dans lequel vous avez cherché, sinon une distraction, qu’on ne cherche guère quand on souffre, au moins une occupation apparente, ne fût-ce que pour forcer les indifférents à vous laisser en paix. Vous avez lu d’abord machinalement, en pensant à votre chagrin; puis quelques mots au hasard vous ont frappé, vous y avez apporté un peu d’attention, vous avez relu ce que vos yeux n’avaient pas aperçu d’abord; enfin, vous avez pris quelque intérêt à votre volume et vous l’avez au moins parcouru sérieusement. Le temps a passé ainsi d’une façon assez rapide. Vous vous êtes mis à rêver presque autant à votre lecture qu’à votre douleur: s’il était tard, vous vous êtes sans doute endormi en songeant à l’une et à l’autre, et votre pauvre cœur a été aussi un peu soulagé.

Je suis persuadé qu’elles sont fréquentes ces sortes de guérisons de l’âme par la lecture; et si l’on s’en rendait bien compte, le nombre des bibliophiles augmenterait dans de grandes proportions. Ils auront beau faire, ces médecins du corps, que l’immortel Molière a si spirituellement ridiculisés... tout en suivant leurs prescriptions; ils auront beau se dire possédés de la science infuse, qu’ils soient astrologues ou alchimistes, physiologistes ou pathologistes, homéopathes ou allopathes, phlébotomistes ou hydropathes, énergiques ou expectants, qu’ils viennent du nord ou du midi, des extrémités de l’équateur ou des limites des pôles, qu’ils aient étudié à Paris ou à Pékin, en France ou en Amérique, qu’ils soient disciples d’Hippocrate ou de Galien, d’Ambroise Paré ou d’André Vesale, de Nélaton ou de Claude Bernard, ils ne réussiront jamais à guérir le mal qui a son siège profondément caché au fond du cœur, et qui a pour cause une douleur morale, une déception ou un chagrin quelconque.

Et je mets en fait que la méthode de traiter un grand chagrin par l’essai de la lecture d’un ou de plusieurs livres intéressants a produit de nombreux et merveilleux effets.

En voulez-vous une preuve, entre mille? Si intime qu’elle soit, vous me la pardonnerez. Elle me fournit l’occasion de parler d’une de mes plus chères amitiés, je ne laisserai pas échapper cette occasion, au risque d’être accusé par vous de prolixité.

Un de mes amis donc, Gustave B..., que vous connaissez, une nature loyale et dévouée, un homme doué d’un doux et joyeux caractère, avait perdu il y a quelques années son père, pour lequel il avait une véritable adoration. La mort avait été subite et la nouvelle était venue foudroyer ce pauvre fils au milieu d’une intime réunion joyeuse comme lui. A partir de ce moment douloureux, mon pauvre ami était tombé dans une tristesse mortelle. Une prostration presque complète pendant le jour était suivie de longues nuits d’insomnie, pendant lesquelles il souffrait d’affreuses tortures morales et physiques. Ceux qui lui étaient dévoués avaient bien fait leur possible pour apporter des consolations à cette pauvre âme brisée. Amis et amies avaient employé en vain pour le soulager toutes les ressources de leur affection. Il en était arrivé à ne plus voir personne, et s’enfermait en donnant l’ordre d’éconduire qui que ce fût. Moi-même, un compagnon de jeunesse et de joie, comme aussi un compagnon fidèle de souffrance et de malheur, je n’avais plus que très difficilement accès auprès de lui. J’avais fini par lui envoyer un jour, sous enveloppe, avec une lettre des plus affectueuses, cette seule strophe d’un poète qui a bien su, hélas! ce que c’était que la souffrance.

Oh non! je n’irai pas, sous son toit solitaire,

Troubler ce juste en pleurs, par le bruit de mes pas

Car il est, voyez-vous, de grands deuils sur la terre,

Devant qui l’amitié doit prier et se taire.

Oh! non, je n’irai pas!

Ces vers que le pauvre Hégésippe Moreau avait dû écrire dans une circonstance analogue à celle où je me trouvais, me semblaient si bien appropriés à la situation, qu’ils m’avaient vivement frappé.

Le lendemain je reçus une réponse de mon malheureux ami (c’était la première fois qu’il répondait depuis son chagrin). Après m’avoir remercié, il me suppliait de lui dire de suite d’où venaient les beaux vers que je lui avais adressés, et il exprimait le désir de lire la pièce tout entière. Je m’empressai non seulement de lui copier en entier la Fauvette du Calvaire, mais encore je lui portai le recueil entier du poète, le Myosotis, et j’y joignis à tout hasard les Méditations de Lamartine. Cette fois, mon ami m’accueillit avec la même tristesse rêveuse et froide, mais avec moins de sauvagerie. Il me pria même de lui lire la pièce d’où j’avais tiré la strophe que je lui avais envoyée. Pendant que je lisais, avec une bien grande émotion, je l’avoue, des larmes, d’abord furtives et ensuite plus libres et plus abondantes, s’échappaient de ses yeux. Bientôt sa douleur éclata, et aux dernières strophes il s’élança dans mes bras, en poussant des gémissements à fendre le cœur. Il était sauvé, mais pas encore guéri; il pouvait pleurer, c’était déjà beaucoup.

Au bout de quelques jours il m’écrivit une lettre touchante, dans laquelle il me remerciait avec effusion de lui avoir donné des volumes, qui, disait-il, lui avaient fait un bien infini, avaient relevé son âme prête à se laisser décourager, et avaient apporté un grand soulagement à son chagrin. Il me priait de lui choisir quelques autres livres et de venir les lui porter moi-même, parce qu’il avait le désir de causer longuement avec moi.

J’y courus le jour même, accompagné de plusieurs volumes, des poésies de Lamartine, de Victor Hugo, d’Alfred de Musset, des Paroles à un Croyant, de Lamennais, de l’Amour, par Michelet, d’un volume d’Edgar Quinet, d’un volume de Taine, d’un volume de voyage de Théophile Gautier, etc. Ce pauvre B... me reçut avec une affectueuse cordialité, et me pria de venir le voir tous les jours, pour l’aider de mon amitié à supporter sa douleur; je ne manquai pas à ces amicales visites.

Malheureusement, à peine commençait-il à se remettre, qu’un chagrin d’une autre nature vint de nouveau troubler son cœur, bien malade encore. Il apprit un jour qu’une jeune fille qu’il aimait tendrement depuis longtemps, et qu’il avait peut-être le secret espoir d’épouser, quoiqu’il ne l’avouât pas ou qu’il ne s’en rendît pas compte lui-même, venait d’être fiancée et allait se marier dans quelques mois. Dire quelle fut son émotion serait impossible. J’étais près de lui au moment où il reçut cette nouvelle: il devint tout à coup d’une pâleur mortelle, un tremblement nerveux s’empara de lui, et il resta pendant plusieurs minutes sans pouvoir parler; j’eus une peur affreuse, je croyais qu’il allait mourir.

Enfin, au bout d’un quart d’heure, lorsqu’il put respirer, il me prit la main et me la serrant convulsivement: «Je puis te dire adieu, mon bien cher ami, me dit-il d’une voix étouffée, car je suis perdu, je ne survivrai pas à cette nouvelle douleur. J’avais mis dans mon attachement pour cette enfant, tout ce que mon cœur contenait de tendresse, d’amour, de pureté, de générosité, d’espérance enfin. Maintenant, c’est fini, deux de mes plus chères affections viennent de m’être enlevées depuis quelques mois, il ne me reste plus qu’à mourir et j’espère que cela ne tardera pas.»

Malgré tous les efforts que je fis pour le consoler un peu, il resta plusieurs jours dans un état déplorable. Je craignais de ne pouvoir le sauver. Tout à coup, je me rappelai l’effet qu’avaient produit sur lui les vers que je lui avais envoyés quelques mois auparavant, et j’eus l’idée d’employer de nouveau le même moyen de salut. En causant avec le pauvre garçon, dont la tristesse était désespérante, je pris négligemment un des volumes que je lui avais apportés depuis quelque temps déjà, et je me mis à lire, en ayant l’air de ne prendre que peu d’intérêt à la conversation.

— Tu ne m’écoutes plus, je t’ennuie, me dit ce pauvre B..., avec un ton de triste reprocher; je le comprends, la société d’un homme chagrin et morose comme moi n’est pas bien agréable.

— Mon cher ami, tu te trompes parfaitement, malgré ta perspicacité habituelle; je suis loin de m’ennuyer près de toi. Mais pardonne-moi un moment de distraction, je lisais de si jolis vers à l’endroit où j’ai ouvert ce livre, que j’ai voulu achever la pièce. Maintenant, si tu veux causons.

Et je fermais le livre, tout en me rappelant bien la page où j’avais lu.

Les gens qui souffrent, soit moralement, soit physiquement, sont naturellement curieux; aussi mon cher B..., ne me tint pas quitte ainsi.

— Quels étaient ces vers? me demanda-t-il. Crois-tu qu’ils m’intéresseraient?

— Oh oui! j’en suis sûr.

— Veux-tu me les montrer? Je ne lis plus depuis que j’ai tant de chagrin. D’ailleurs je n’ai plus de goût pour rien, même pour la lecture.

Je saisis promptement l’occasion, comme on le pense bien, et voici les vers que je lus à mon pauvre malade:

Quand on est petit, on lit pour apprendre;

Pour se souvenir on lit, étant vieux;

La vie est un livre écrit pour les cieux,

Qu’on relit toujours sans y rien comprendre.

Le commencement ressemble à la fin,

Comme le berceau ressemble à la tombe;

Le siècle le prend au siècle qui tombe,

Pour le repasser à l’autre, demain.

Ainsi va le monde autour de ce livre.

Puisqu’il faut apprendre avant de mourir,

Lisons doucement pour nous souvenir,

Car le souvenir aide l’homme à vivre.

Que chaque feuillet du livre éternel

Nous compte des jours passés en prière.

Puisqu’il faut laisser le corps à la terre,

Que l’âme ait les yeux ouverts sur le ciel!

Ces vers, écrits par un jeune poète, Léon Séché, sur un exemplaire d’Évangeline, de Longfellow, étaient si bien de circonstance, que j’avais cru ne pouvoir trouver mieux, pour appuyer le conseil que je voulais donner à mon triste ami, de tâcher de lire pour se distraire. Il me demanda, en effet, de les lui répéter deux fois, et ensuite il me promit d’en lire lui-même un certain nombre d’autres tous les jours.

Il dut tenir sa parole, car, peu de temps après, il me priait de lui prêter de nouveaux volumes, poésie et prose, me disant qu’il voulait lire beaucoup.

Bien plus, au bout de quelques semaines, il se décida à acheter un bon nombre de livres, que je lui aidai à choisir, et peu à peu, en continuant ses acquisitions, il est arrivé à posséder une des bibliothèques les plus intéressantes (cela ne veut pas dire les plus chères ni les plus volumineuses) que l’on puisse trouver.

Il y a quelque temps, je m’étais hasardé à lui parler un peu de ses chagrins, j’avais même fait une allusion amicale à ses anciennes amours, tout en ménageant délicatement la susceptibilité de ce grand et excellent cœur: «Oh! mon cher ami! s’écria-t-il, prends bien garde, tu remues des cendres encore bien chaudes, que les larmes n’ont pas encore entièrement noyées. C’est égal, toutes mes passions, toutes mes affections ont été pour moi des sources de souffrances. Seule, la passion des livres, — car, j’en suis possédé de plus en plus, grâce à toi, — ne m’a procuré que des satisfactions et des consolations. Aussi tu vois que je m’y suis consacré d’une façon assez sérieuse. J’ai trop souffert, comme tu le sais, pour songer désormais à me marier; restant seul ainsi, je pourrai employer une partie de ma fortune à acheter des livres. Puisque mon plus grand plaisir maintenant est de lire, je veux donner à mes nouveaux et mes plus stables amis une large place dans ma demeure.»

Chaque fois que je le rencontre, ce cher Gustave, il me parle chaleureusement de ses lectures et de sa bibliothèque; il cite encore avec mélancolie des noms chers autrefois, mais il ne paraît plus disposé à mourir.

Ma lettre d’aujourd’hui ne vous aura pas égayé, mon ami, mais elle vous aura prouvé que l’amour des livres et de la lecture n’est pas un sentiment ou un goût vulgaire, et qu’on peut souvent y trouver de sérieuses consolations. Un grand bibliophile, Pixerécourt, avait fait imprimer cette maxime dans tous les ouvrages de sa bibliothèque: «Un livre est un ami qui ne change jamais.» Sans admettre cette pensée mot à mot, car on peut faire observer que le mot changer n’est peut-être pas ici toujours exact, puisque l’ami en question change de temps en temps de... propriétaire, et aussi quelquefois de reliure, j’y trouve cependant une idée profonde et philosophique qui me plaît beaucoup. Je préférerais, je l’avoue, cette devise ainsi modifiée et plus vraie: «Un livre est un ami qui ne trahit jamais.»

Oui, les livres sont des amis, des compagnons dévoués; et ils ont cet avantage sur les autres, — je ne dis pas cela pour vous, mon cher ami, — que, quelle que soit notre humeur, la disposition de notre esprit, ils nous offrent toujours, avec le même calme et la même fidélité, des conseils et des distractions aux misères et aux douleurs de la vie.

Et vous ajouterez, vous, en faisant allusion à cette longue lettre, que vous avez bien été obligé de lire jusqu’au bout: «Au moins, ces amis-là, on a le droit de ne pas les lire, quand leur prose vous ennuie.» N’est-ce pas que j’ai raison?



IV

Table des matières

DANS une lettre précédente, je vous donnais le conseil de n’acheter qu’à bon escient les livres qui vous sont utiles ou qui peuvent procurer une satisfaction durable à votre esprit de bibliophile. Je vous faisais presque un reproche de l’empressement que vous mettiez à encombrer vos armoires. Qu’allez-vous donc me répondre aujourd’hui, quand j’aurai continué à vous énumérer une série d’ouvrages bibliographiques, — assez encombrants, — que je vous engage à acquérir?

Les volumes de cette nature sont, il est vrai, de bonne composition et vous pouvez, sans le moindre inconvénient, les reléguer dans un casier ouvert de votre cabinet de travail. Vos bibliothèques n’en souffriront donc pas; je dis plus: ces ouvrages seront beaucoup mieux là que dans un meuble fermé. Vous pourrez les consulter plus facilement. — Ne les mettez pas loin de la portée de votre main, afin de pouvoir les prendre sans trop vous déranger. Il existe maintenant des casiers tournants à quatre faces, qui vous rendront, dans ce cas, de vrais services.

Revenons à notre énumération.

En fait de bibliographies spéciales, je vous ai cité le Guide de l’amateur d’ouvrages illustrés du XVIIIe siècle, par Henri Cohen. Il est bon d’avoir, à côté de cet ouvrage, le volume du baron Roger Portalis, intitulé les Dessinateurs d’illustrations au XVIIIe siècle. Vous, mon ami, qui recherchez les bons dessins et les belles gravures, vous lirez avec fruit et avec satisfaction ce livre intéressant, écrit avec esprit et simplicité, par un amateur éclairé, homme du monde et agréable écrivain.

M. le baron R. Portalis a publié depuis, en collaboration avec un autre amateur, Henri Draibel (M. Henri Béraldi), les Graveurs du XVIIIe siècle, gros ouvrage en 3 volumes in-8°, plein de renseignements sur l’art gracieux de l’époque de Louis XV et de Louis XVI. Les graveurs qui se sont adonnés plus particulièrement à l’illustration des livres y occupent une large place.

Comme vous le savez sans doute, puisque vous suivez les ventes publiques de livres, on recherche beaucoup depuis plusieurs années les ouvrages du XVIIIe siècle. On en était même arrivé, il y a peu de temps encore, à faire de véritables folies pour posséder quelques-uns de ces livres illustrés, que les amateurs (même ceux d’aujourd’hui) traitèrent avec tant de dédain pendant un demi-siècle au moins. Mais, comme l’exprime aussi brièvement que clairement un proverbe français, «tout lasse, tout casse, tout passe.» Les bibliophiles, même les plus riches, se sont lassés de couvrir d’or certains livres du XVIIIe siècle, qui n’ont pour tout mérite que de gracieuses illustrations. D’ailleurs la plupart des grands amateurs étaient arrivés à les posséder. Et comme l’élévation des prix en avait fait sortir un bon nombre des greniers poudreux ou des bibliothèques délaissées, la rareté n’existant plus au même degré, les prix de tous ont nécessairement baissé un peu.

D’un autre côté, les bibliophiles nouveaux, non encore habitués à voir le Pactole rouler ainsi ses flots d’or autour de quelques livres ornés de gravures, ont commencé par acheter avec prudence, en tâtant un peu le terrain, qui leur semblait tant soit peu mouvant. Ces néophytes sont sans doute les grands bibliophiles de l’avenir, mais, pour le moment, ils se contentent de livres modestes, qu’ils trouvent à des prix raisonnables. Et ils attendent des temps plus doux pour acquérir les volumes illustrés que la mode actuelle a trop surfaits.

Chose digne de remarque et qui m’a souvent donné l’occasion de philosopher, le goût des amateurs de toutes sortes tend aujourd’hui à se rapprocher des objets de fabrication plus récente, soit en meubles, soit en objets de luxe de différente nature, soit en livres. Nous devenons positifs et pratiques; et aucune époque n’ayant, comme la nôtre, travaillé au point de vue des besoins matériels et du bien-être, nous fixons nos désirs sur les objets de toute nature, qui peuvent le plus contribuer à remplir ce but. Et comme notre époque n’est pas douée d’une imagination merveilleuse, nous nous bornons à faire imiter les objets des siècles passés, mais en laissant l’industrie moderne y donner son cachet utilitaire.

Or, les livres du XIXe siècle sont eux-mêmes imprimés dans des formats plus commodes; le papier est plus beau, au moins en apparence, et souvent plus fort; les caractères d’impression sont plus nets et moins fatigants pour les yeux. Et les bibliophiles nouveaux prennent tout cela en sérieuse considération. Ces livres coûtent aussi moins cher que les beaux livres anciens, autre considération tout aussi sérieuse que la première. Les amateurs se sont donc mis à acheter les livres du XIXe siècle.

De là l’idée de rédiger quelques guides, pour reconnaître les bons et beaux ouvrages de notre époque. C’est ce qui a donné naissance à divers ouvrages particuliers, comme la Bibliographie (et Iconographie) de l’œuvre de Béranger, volume très bien fait, dont l’auteur, M. Jules Brivois, est un fanatique du grand poète chansonnier et possède la plus belle collection connue de toutes ses éditions.

Nous avons vu ensuite paraître successivement des bibliographies spéciales pour les œuvres de Victor Hugo, H. de Balzac, Alexandre Dumas, Pétrus Borel, rédigées avec soin par M. Ad. Parran, soit sous son nom, soit sous la signature: «Un bibliophile cévenol.» La Bibliographie des œuvres a’ Alfred de Musset, minutieusement établie par M. Maurice Clouard, nous fournit sur les livres du poète des détails curieux et fort peu connus. La bibliographie des ouvrages de Théophile Gautier a été bien faite par M. Maurice Tourneux.

Il y a quelques années, M. Paul Lacroix avait dressé la Bibliographie Moliéresque, l’Iconographie Moliéresque, la Bibliographie Cornélienne, volumes importants et remplis de détails curieux. M. Bengesco avait déjà publié l’année dernière la Bibliographie des œuvres de Voltaire, ouvrage de patience et de recherches difficiles, consciencieuses, non exempt, certes, de fautes et d’erreurs, mais utile à consulter. M. Louis Dangeau (Louis Vian) avait publié aussi la Bibliographie des œuvres de Montesquieu, très bien rédigée. Un bibliophile aussi modeste que distingué a commencé la publication anonyme d’une série de bibliographies par la Bibliographie et iconographie des œuvres de Regnard, en un excellent petit volume paru en 1878. On attend impatiemment les autres.

La science bibliographique est entrée de nos jours dans des détails si précis, qu’on publie non seulement des traités spéciaux à chaque écrivain, mais encore des monographies relatives aux différentes éditions d’un seul ouvrage.

C’est ainsi que M. Henry Harrisse, l’auteur d’un grand et excellent traité intitulé Bibliotheca Americana, nous a donné la Bibliographie de Manon Lescaut, étude dont la seconde édition a paru avec des modifications et des augmentations, en 1877. Je vous recommande ce livre, si vous avez le désir d’acheter un jour ou l’autre une édition originale, ou rare, ou remarquable, de l’immortel roman de l’abbé Prévost.

Un petit livre moderne, tout spirituel et gracieux, a eu l’honneur d’être ainsi monographié. Ce sont les Contes Rémois, de M. de Chevigné. Une Bibliographie des Contes Rémois, a paru en 1880, rédigée avec soin par le Dr Bougard.

Pour moi, j’avoue que je préfère de beaucoup à tous ces manuels pleins de recherches si minutieuses, presque byzantines, un volume que j’ai lu avec un charme infini, et dans lequel j’ai trouvé, en dehors d’un style de maître, des aperçus délicieux et des réflexions remplies de bon sens, sur les livres et sur les bibliophiles. Je vous cite le titre de cet ouvrage en dernier lieu, vous recommandant tout particulièrement de l’acquérir. Il est intitulé : le Livre et la petite bibliothèque d’amateur, par M. Gustave Mouravit.

Vous trouverez dans une superbe publication périodique, le Livre, publié par M. Quantin, sous la direction de M. Octave Uzanne, de très intéressants documents sur tout ce qui se rapporte au monde littéraire, aux livres et aux bibliophiles. L’art de former une bibliothèque, par Jules Richard, petit volume paru chez Rouveyre et Blond, est d’une lecture attrayante.

Plusieurs ouvrages plus ou moins spéciaux seraient aussi utiles à consulter de temps à autre, pour quiconque tiendrait à ne pas se tromper, — ou à se tromper le moins possible. Par exemple, des traités sur diverses collections typographiques comme celles des Alde, des Estienne, des Elzevier. Je vous parlerai de tout cela en temps opportun. Et puis franchement, mon ami, il ne faut pas sacrifier trop de temps à étudier tous les ouvrages de bibliographie. Vous finiriez par devenir trop expert en l’art de connaître les livres, et telle est bizarre notre nature, qu’il y a beaucoup à parier qu’alors vous commenceriez à les moins aimer. Tant il est vrai que nous éprouvons toujours un certain charme à cheminer à travers l’inconnu, et qu’il se mêle souvent une certaine satisfaction à l’ennui d’être trompé ou de se tromper soi-même.


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16 ocak 2025
Hacim:
185 s. 59 illüstrasyon
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4064066324407
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