Kitabı oku: «La haute canaille»
Jules Lermina
La haute canaille

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315412
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE AMANTE ET MÈRE
I LE MESSAGER
II NEIGETTE
III PAUVRE BRACO!
IV UN PÈRE A LA MODE. DE L’EMPIRE
V LA PIÈCE D’OR
VI LAZARE
VII HISTOIRE D’UN NIAIS
VIII L’OBSTACLE
IX L’APPEL DU PASSEUR
X DIANE EST SAUVÉE
DEUXIÈME PARTIE LE MONDE VERT ET OR
I LE MÉDAILLON
II LE FILS DU MOUCHARD
III OU DIANE POSE SES CONDITIONS
IV DES DANGERS DU CANOTAGE
V BRACO DÉTECTIVE
VI LE DANGER DES PETITS PAPIERS
VII TRÈS FORT, LE PLANAY
VII LES TROIS FORÇATS
COMPANS
X LES DEUX COMPÈRES
XI CHER SEIGNEUEUR
XII UNE NUIT AU NOBLE FAUBOURG
XIII LA NUIT CONTINUE
XIV LA NUIT SE PROLONGE
XV HISTOIRE D’AMBROISE
XVI HONNÊTETÉ ÉGALE BÊTISE
TROISIÈME PARTIE LA MAISON DE FOUS
I A L’ASILE DE VILLEPATOUR
II DAVID CONTRE GOLIATH
III IL FAUT DES ÉPOUX ASSORTIS.
IV GAVROCHE GOMMEUX
V PUISSANCE DE L’ENFANT
VI PACTE INÉGAL
VII CE QUI RESSEMBLE AU CROUP
VIII OU L’ON S’OCCUPE DE L’AVENIR D’ISIDORE
IX MON PÈRE
X BÊTINE
XI COMMENT PEUT-ON DEVENIR LA MÈRE DE L’ENFANT D’UNE AUTRE.?
XII MORTE, MAIS LIBRE!
XIII SAUVETAGE
XIV RECONNAISSANCE
XV MOI SEULE, ET C’EST ASSEZ
XVI COMPLICITÉ DE JUDAS
XVII TRAVAIL DE PRISONNIER
XVIII L’HEURE SUPRÊME
ÉPILOGUE
PARIS
JULES ROUFF, LIBRAIRE-ÉDITEUR
14, CLOITRE SAINT-HONORÉ, 14
1881
Droits de traduction et reproduction
expressément réservés.
LA HAUTE CANAILLE
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
AMANTE ET MÈRE
Table des matières
I
LE MESSAGER
Table des matières
Les bords de la Marne.–célébrés par les canotiers et les amateurs de solitude–n’ont certes rien à envier à ceux de la Seine. Et cependant combien ils sont moins connus! Les compagnies de chemin de fer ont dédaigné ses méandres–peut-être trop fertiles en travaux d’art nécessaires. Les trains traversent la rivière ici et là; mais pour atteindre la Marne, le Parisien doit prendre tantôt cette gare, tantôt cette autre.
On dirait que c’est par hasard qu’on la rencontre, et les lignes ferrées ont hâte de la quitter.
Aussi est-elle recherchée par tous ceux qui ont horreur du faux parisianisme d’Asnières, des matelotes frelatées d’Argenteuil, des mirlitonades de Saint-Cloud.
Par exemple, entre Nogent-sur-Marne en aval, et Gournay en amont, pas un panache de fume ne vient mêler ses vapeurs aux nuages du ciel; pas un coup de sifflet, déchirant les poumons de la locomotive, ne vient jeter sa note discordante à travers les chants des oiseaux. A quelques lieues de Paris, c’est la campagne, la vraie, avec ses grandes placidités de l’aurore et du crépuscule, avec ses murmures reposants, avec ses larges espaces de terre et de ciel.
Entre Neuilly–où se trouvent la jetée du canal et l’écluse–et Nogent, les deux rives, solitaires, encadrées, à gauche par des bouquets d’arbres séculaires, à droite par un coteau verdoyant, ont un cachet tout spécial de calme méditatif qui donnait un charme singulier à certain soir de novembre186., à l’heure où commence ce récit.
Il était environ six heures et demie.
La journée avait été claire, si bien que le crépuscule blanchissait encore de ces lueurs qui font au front de l’automne une couronne de clarté aurorale.
De Gournay à Nogent, le calme le plus profond régnait.
Le chemin de halage se déroulait, blanc et sinueux, comme un ruban d’argent courant à travers les dernières verdures des rives.
Et à quelque point qu’on regardât, pas un être vivant ne paraissait. Sur la rivière pas un chaland, sur la berge pas un cheval au pas lourd, tirant à poitrail tendu le long cordage du halage.
Cependant, tout à coup, non loin de l’écluse de Neuilly, dans l’axe du clocher roman, un point noir apparut sur la rive.
Cela était petit, mais allait vite, vite, sans hésitation, évidemment vers un but connu et pressé.
Mais, à tout dire, cela n’était ni un touriste en rupture de ban parisien, ni un artiste jaloux de saisir sur le vif un effet crépusculaire, ni un amoureux rêvant aux premières étoiles qui commençaient à scintiller.
Pour ne faire point languir plus longtemps nos lecteurs, disons-leur que ce passant, cet impatient, ce hâtif se pressait de ses quatre pattes noires, à bouts blancs, et que, pour gouvernail, il avait en poupe un superbe panache noir qu’il agitait avec énergie, comme pour se lancer en avant en s’appuyant sur l’air ambiant.
C’était un chien.
A quelle race appartenait-il? voilà ce que les érudits amateurs de cynégétique eussent été impuissants à décider d’un seul coup.
On connaît la légende de l’animal né de l’union incestueuse d’une carpe et d’un lapin. Celui-ci avait la tête de l’épagneul, le corps du chien de montagne, les pattes du terre-neuve; ce qui prouvait une série génératrice des plus bizarres.
Mais la tête était grosse et les dents solides.
Les pattes, vigoureuses, battaient la terre avec des «plouf!» sonores.
Tout cela était musclé, bâti–comme on dit–à chaux et à sable.
Or, la bête–que nul conducteur n’accompagnait –et qui pourtant n’avait rien à redouter de l’autorité publique, le collier qu’elle portait au cou prouvant qu’elle n’était pas en état de vagabondage, arpentait rapidement le terrain.
Il est telle allure qui prouve que l’on vient de quelque part et qu’on va quelque part. Ce n’est pas celle du flâneur, ce n’est pas celle du fuyard.
Notre chien–en animal soucieux sans doute de remplir une mission de confiance–ne se fût pas arrêté, fût-ce même pour ramasser un empire–ou un os. Les quelques tas d’ordures gisants sur la berge le laissaient indifférent: les odeurs di femina qui traînaient sur la route titillaient en vain ses nerfs olfactifs, et pas un instant il n’avait stoppé, pour lever une patte confraternelle sur les traces laissées au chemin.
C’était un beau chien, et pour-savoir s’il était bon, il eût suffi de regarder ses yeux, ronds, noirs, clairs, profonds; c’était, à n’en pas douter, la bête intelligente et fidèle, dévouée à l’ami, dangereuse à l’ennemi.
Ce n’était point sans doute la première fois qu’il suivait cette route, vers le même but déterminé d’avance. Devant les sentiers de traverse, il passait sans tourner la tête, allant de son pas régulier, la gueule légèrement entr’ouverte et laissant apercevoir un magnifique chiffon rouge, peut-être un peu desséché par la marche, mais qu’il ne songeait pas à aller humecter dans la Marne, tant il avait hâte probablement d’arriver là où évidemment quelqu’un–ayant autorité sur lui–l’avait envoyé.
Tout à coup, il dressa les oreilles.
A quelque distance, sur le côté de la route, il avait entendu des pas.
Le chien, qui est fin, se défie de tout inconnu.
Pourtant, il eût dû vite se rassurer, car celui qui marchait s’étant avancé sur le chemin, à une vingtaine de pas en avant, s’était courbé, et frappant du plat de sa main sur son genou:
–Viens, mon bon chien, disait-il, viens là, ma belle bête!
Cet aimable personnage barrait la route; sans doute il lui tenait fortement à cœur de caresser l’animal qui, de son côté, semblait fort peu se soucier de ces amabilités de grand chemin.
Le chien avait obliqué à droite, décidé à passer par le grand tour.
Mais il paraît que l’inconnu s’était promis de ne se point coucher sans avoir flatté un chien de la main, car il obliqua à son tour et se retrouva sur la ligne de marche de l’animal, répétant:
–Viens. Oh! le beau chien! Tiens, du sucre.
De fait, ce dernier mot ne constituait pas un mensonge, car quelque chose de blanc brilla dans la main ouverte de l’inconnu.
Mais le chien–aussi fort qu’Hippocrate qui, d’après une gravure connue, a refusé les présents d’Artaxerxès–fit de nouveau demi-tour et trotta vers la gauche.
Un juron mal étouffé s’échappa des lèvres de l’homme, qui eut un geste d’impatience et lança le sucre au-devant du chien.
La bête ne baissa même pas le nez, se détourna par respect pour cette friandise, qu’il ne voulait pas fouler aux pattes, mais, esclave d’un devoir encore inexpliqué, passa.
–Damné animal! articula clairement l’inconnu.
Cette fois, il marcha résolument vers la bête, qui ne l’avait pas encore dépassé.
Cet homme était trapu; son cou, enfoncé dans des épaules carrées, disparaissait sous une épaisse barbe noire, hirsute, qui, se confondant avec ses moustaches, complétait un système pileux, envahissant la face presque jusqu’aux sourcils.
L’ensemble de la physionomie était dur; les yeux, enfoncés dans leurs orbites, avaient des lueurs méchantes.
Les animaux ont un instinct admirable. L’homme était suspect à la bête. Ses avances non justifiées avaient éveillé ses soupçons.
Ce personnage, vêtu d’une sorte de veston épais, chaussé de solides souliers ferrés, portant un gourdin d’aspect formidable, ne lui disait rien qui vaille.
Aussi, las de louvoyer, et devinant que ces préli minaires devaient aboutir à des pourparlers définitifs, le chien s’arrêta, s’arc-bouta sur ses pattes de derrière, et soulevant ses bajoues, montra des crocs d’un blanc. éclatant, devant lesquels se fût déclaré vaincu d’avance l’os le plus récalcitrant.
L’homme fit un pas en avant, la main étendue, dans une dernière tentative de conciliation.
Le chien gronda nettement, franchement, disant dans son langage:
–Place… ou je mords…
Le rauquement fut même si facile à interpréter, que l’inconnu leva son bâton, mais sans plus avancer.
Ils étaient là, l’un en face de l’autre, décidés cependant à ne se pas céder la place. Quel serait le plus patient?
Le chien se décida le premier.
Et, la gueule ouverte, accentuant le grondement qui tonitruait entre ses maxillaires, il alla droit vers l’homme. Mais au moment où le chien, par un brusque mouvement, tenta de s’échapper par la tangente, l’homme tira vivement un revolver de sa poitrine et le dirigea vers l’animal.
Il y eut une détonation. puis un hurlement de douleur.
Le chien, frappé à la tête, semblait foudroyé… il gisait sur le sol.
L’autre–c’est-à-dire la vraie brute–tournait autour de l’animal, ayant peur qu’en une convulsion suprême, il ne punît son meurtrier.
Mais non! la pauvre bête ne bougeait plus.
L’assassin,–n’était-ce pas un meurtre que ce misérable venait de commettre?–s’agenouilla, et de sa main, qui hésitait encore, toucha le collier du chien.
–Oui, murmura-t-il, je ne m’étais pas trompé.
Et il brandit avec un geste de triomphe un billet qu’il venait de retirer d’une cachette ménagée dans le collier.
–Enfin, je le tiens! Allons, s’écria-t-il, maintenant, je saurai bien la défendre. et contre elle-même, s’il le faut!
Par une dernière férocité de gredin, il lança un coup de pied dans les flancs de l’animal immobile, et s’élança vers Bellevue, le faubourg de Nogent qui domine la Marne et dont la côte est occupée par d’admirables et vastes propriétés.
Le chien n’avait pas rempli sa mission.
II
NEIGETTE
Table des matières
Revenons maintenant en arrière, vers l’écluse de Neuilly-sur-Marne.
Pour ceux qui n’ont pas fréquenté ces parages, nous devons dire tout d’abord que le village de Neuilly se trouve à environ une portée de fusil de la berge, si bien qu’on le devine facilement, les passants sont des plus rares.
Et cependant, il y a là, sur le bord de l’eau, une petite masure, qui s’appelle la maison du passeur, et qui en effet est le domicile de l’homme qui fait traverser sur son bachot, moyennant un péage modeste de dix centimes, ceux qui d’aventure veulent aller de la rive de Neuilly à celle de Noisy-le-Grand.
Dire qu’il y a foule et que le métier de passeur à cet endroit rapporte des rentes de lord anglais, ce serait quelque peu farder la vérité.
Mais la pêche et cent petites bricoles, comme réparations ou garde de canots, suppléaient à l’insuffisance de ce revenu, et le père Ambroise,–qu’on ne connaissait dans le pays que sous ce nom–paraissait très satisfait de son sort et trouvait au besoin le mot pour rire et pour égayer le. voyageur qu’il passait sur son canasson, ainsi qu’il appelait le bachot plat et lourd qu’il manœuvrait vigoureusement.
Car les avirons ne semblaient pas lui peser aux mains, quoiqu’il eût au moins passé la soixantaine. C’était un singulier personnage que le père Ambroise, et dont l’arrivée dans le pays, il y avait quelque six ans, avait éveillé la curiosité des voisins,–du voisin, pour mieux dire. Mais comme cet unique voisin était un maître de lavoir, et que dans son édifice flottant, tout odorant d’eau de javelle et de vapeur chaudes, toutes les commères de Neuilly venaient tour à tour manier le battoir, ledit voisin pouvait compter pour une centaine, et dont les langues n’étaient pas inactives, je vous jure.
Le père Ambroise était un grand vieillard, droit comme un i, long et maigre. Les cheveux blancs coupés en brosse, les moustaches épaisses se courbant aux coins des lèvres, le tout avait une allure quasi-militaire, accentuée encore par une propreté méticuleuse.
Le passeur se rasait tous les jours; les mains, fines et longues, quoique durcies par le maniement des rames ou des outils de menuisier, avaient conservé une forme presque aristocratique.
Le père Ambroise ne vivait pas d’ailleurs tout à fait seul.
Il y avait à peine six mois qu’il avait fixé sa résidence au bord de la Marne, et qu’il avait obtenu de la mairie le droit de passage, lorsqu’un soir d’hiver, par un temps de neige et de brouillard, il lui avait semblé entendre, de sa cabane, des cris de détresse poussés par une voix d’enfant.
Il s’était élancé dehors et avait plongé son regard dans la nuit, prêtant l’oreille.
Plus rien. S’était-il donc trompé? Son hésitation ne dura que quelques secondes, et, obéissant à un instinct plus fort que sa volonté, il se jeta dans sa barque et se lança au large, criant:
–Qui appelle?
Soudain un de ses avirons heurta un corps lourd; Ambroise se pencha, plongea son bras dans l’eau et sentit sous ses doigts la forme d’un corps humain, un corps d’enfant. D’un effort robuste, il l’enleva et le déposa au fond du bachot; puis, en trois coups de rame, regagna la rive.
Un instant après, il était dans sa cabane et, à la lueur d’un feu de sarment qui pétillait et claquait, le vieillard, penché sur l’être qu’il venait de sauver miraculeusement l’examinait avec curiosité.
C’était une petite fille de huit ou neuf ans, et si blanche, si blanche, qu’on eût dit que sa peau était tissée de ces fils qui, par l’automne, volent à travers les arbres; elle était plus pâle que le linceul de neige qui, au dehors, couvrait la rive: c’était pour cela que, par la suite, le vieillard l’appela Neigette.
Ce détail rassure déjà le lecteur. La petite n’était pas morte.
Elle avait ouvert les yeux.
Mais, chose étrange, en vain le vieillard l’interrogeait, cherchant à savoir d’elle par quelle singulière aventure elle avait couru ce grand danger, et surtout s’il y avait là crime ou accident.
Tout d’abord le père Ambroise crut que la terreur l’empêchait de parler, et pensant qu’un peu de sommeilla rendrait plus calme et plus communicative, il s’écarta du lit et se mit à examiner soigneusement les vêtements dont l’enfant était couverte, et que, dans sa précipitation, il avait jetés dans un coin de la cabane.
C’étaient de véritables haillons, couverts de boue, lacérés par l’usure.
La petite était sans souliers et ses petits pieds, que l’eau avait lavés, portaient des traces de blessures comme si elle eût marché longtemps sur un sol rocailleux.
C’était une énigme dont le père Ambroise connut bientôt le mot.
Le lendemain jaloux, de se mettre en règle avec l’autorité, le passeur alla à la mairie déclarer ce qui s’était passé. Il apprit alors qu’une vieille femme, vivant seule avec une enfant, était morte la veille dans un dénûment absolu. On ne savait au juste qui elle était, sinon une ivrognesse qui maltraitait l’enfant et la tenait dans une sorte de séquestration. L’enfant, affolée de terreur, s’était enfuie. Sans doute, par accident, elle était tombée à l’eau. Etait-ce tout? Chez la vieille femme on ne trouva aucun indice de plus, rien même qui fît connaître le nom de l’enfant.
La petite, d’ailleurs, se renfermait dans un mutisme absolu. Elle semblait à peine avoir la notion du langage humain. Les mots les plus usuels lui paraissaient étrangers. Aussi fut-elle déclarée idiote et fut-il question de la placer dans un hospice.
Pauvre petite! Elle semblait si douce, si bonne! Idiote!. était-ce bien vrai? On en pouvait douter, à regarder ses yeux intelligents, vivaces!
Le père Ambroise n’était pas riche. Il gagnait bien juste de quoi subvenir à ses propres besoins. Mais il en avait si peu!
Bref, il offrit à la commune de se charger de l’enfant.
Et, de ce jour-là, la maisonnette du passeur compta un hôte de plus. Et quel hôte! le plus gracieux, le plus charmant et le meilleur!
Neigette–car bien que l’autorité lui eût donné le nom de Philomène, sainte qu’on fête le14novembre, c’est-à-dire le jour où le passeur l’avait trouvée, le père Ambroise lui avait conservé le doux surnom choisi,–Neigette, donc, s’était développée avec une rapidité extraordinaire.
On eût dit d’une fleur qui jusque-là avait été sevrée d’air et de lumière, et maintenant, baignée de soleil, s’épanouissait dans toute la plénitude de sa nature. Quel était son âge exact? Le fait est qu’à l’époque où commence ce récit, Neigette paraissait au moins quinze ans.
Son teint était resté aussi blanc, en dépit du hâle de l’air; et comme elle était forte, ayant les cheveux bruns tordus sur la nuque, les bras. nus, elle prenait bien souvent les avirons pour suppléer le vieillard, et ils ne semblaient pas trop lourds à ses mains d’enfant.
Etait-elle jolie? Non; plutôt originale, ou mieux encore étrange!
Maintenant, une singulière énergie animait ses yeux d’un bleu profond. On devinait la vitalité sous la timidité de la jeune fille.
Son intelligence s’était éveillée. Mais il y avait en elle quelque chose de singulier. Il semblait que sa vie eût commencé seulement à partir de la nuit terrible où elle avait échappé à la mort.
Elle avait oublié, elle affirmait ignorer tout ce qui était antérieur à cette date.
Et le père Ambroise n’insistait plus.
Il nous reste maintenant à présenter au lecteur deux nouveaux personnages. et nous reprendrons le cours de notre récit.
III
PAUVRE BRACO!
Table des matières
Un jour que Neigette, à l’appel d’une voix hélant le passeur de la rive de Noisy, avait traversé la Marne, elle s’était trouvée, en face d’un garçon de vingt-cinq ans environ, bien découplé, portant le chapeau de paille et la vareuse de l’artiste.
Un carton, une boîte à couleurs et un parapluie-siège complétaient l’attirail bien connu des peintres à la recherche de sites pittoresques.
Or, le jeune homme, à la vue de Neigette, avait laissé échapper un geste de surprise:
–Comment! s’était-il écrié, c’est vous qui êtes le «passeur»?
–Mon Dieu, oui! fit la jeune fille en souriant, ou à peu près.
–Ce qui veut dire?
–Que le père Ambroise est fatigué et que je le remplace.
–Votre père, voulez-vous dire sans doute?
–Non, dit Neigette devenue sérieuse; c’est mon ami.
Le jeune homme l’examina attentivement:
–Savez-vous bien, reprit-il, pendant que le bachot filait vers la rive, que vous êtes fort jolie et que je donnerais beaucoup pour faire votre portrait?
Nous l’avons dit, «jolie» n’était peut-être pas le mot exact.
Mais elle avait un goût surprenant; à l’aide du moindre ruban, à la façon dont était drapée sa simple robe de toile grise, elle semblait habillée par nos meilleures faiseuses.
Et puis, ses yeux étaient si beaux! Sa peau était si blanche! Ses bras potelés se cambraient si gracieusement sur les rames!
Elle n’était pourtant pas habituée à ces sortes de compliments. Et elle fronça légèrement le sourcil sans répondre.
Le jeune homme se reprocha sa légèreté, et, n’ajoutant pas un mot jusqu’à ce qu’il eût abordé, il sauta légèrement à terre et saluant la jeune fille:
–Mademoiselle, lui dit-il, je suis artiste peintre… et je vous affirme sincèrement que j’ai été on ne peut plus frappé de votre physionomie… M’autorisez-vous à demander à celui que vous appelez le père Ambroise la permission de faire votre portrait?
–Oh! comme cela, dit la jeune fille en rougissant, je veux bien.
A ce moment, le vieillard ayant vu de sa fenêtre qu’un inconnu parlait à Neigette, s’était avancé sur le seuil de sa porte.
–Justement voici le père Ambroise, reprit Neigette, en le désignant de la main.
Le jeune homme se tourna du côté qu’elle lui indiquait.
Mais alors il se passa un fait singulier.
Brusquement, le père Ambroise–ayant aperçu l’inconnu–se rejeta en arrière et rentra dans la maison, comme s’il eût voulu se dérober à tout examen.
Mais déjà le jeune homme l’avait vu, et, d’un bond, s’élançant vers la porte, il l’avait ouverte et avait pénétré dans la maison.
Neigette, stupéfaite, était restée immobile… A travers les fenêtres du rez-de-chaussée, elle vit le jeune homme saisir dans ses bras le vieillard qui semblait se débattre et protester. Puis il était tombé à genoux, et le père Ambroise, les yeux levés au ciel, avait posé sur ses cheveux ses mains tremblantes.
Neigette était restée à l’écart, craignant d’être indiscrète.
Elle ne comprenait pas. Pendant plus de deux heures, les deux hommes restèrent enfermés ensemble. Parfois, vers Neigette assise sur la rive, le vent apportait l’écho de leurs voix, mais sans qu’elle pût distinguer un seul mot. Elle ne cherchait pas d’ailleurs à entendre.
Elle avait dû passer plusieurs voyageurs et chaque fois qu’elle revenait, elle regardait la porte qui restait close.
Enfin elle se rouvrit.
D’un signe, Ambroise appela la jeune fille:
–Neigette, lui dit-il, le hasard fait bien les choses; M. Jacques est un ancien ami que je n’avais pas revu depuis longues années et qui viendra quelquefois me rendre visite. Si on t’interroge sur lui, tu diras que c’est un peintre que j’ai connu à Paris, dans une maison où j’étais employé. Tu m’as bien compris?
–Oui, père Ambroise.
Pendant qu’il parlait, Neigette avait regardé les deux hommes. Le vieillard, avait pleuré et, maintenant encore, semblait avoir peine à contenir ses larmes.
Mais Neigette savait que la plus grande preuve d’affection qu’on peut donner à quelqu’un, c’est de respecter ses secrets, c’est-à-dire de ne pas chercher, pour sa propre satisfaction, à les découvrir.
M. Jacques était un ami, Ambroise le disait. Donc, c’était vrai, et Neigette n’avait pas à douter.
Comme l’avait dit le passeur, l’artiste revint souvent à la petite maison de l’écluse. Il s’était installé dans un modeste chalet à la pointe de Noisy; et son séjour surtout depuis près de deux ans, y était si fréquent, que le père Ambroise lui-même, tout en semblant heureux de la présence du jeune homme, paraissait cependant s’en étonner.
Le portrait de Neigette avait d’abord été commencé avec ardeur; mais soudain, il y avait dix-huit mois de cela, Jacques l’avait abandonné. Jusque-là, il avait témoigné à Neigette une sympathie cordiale, familière, sans cependant se départir du respect qu’il devait à sa jeunesse et à sa position.
Soudain, des préoccupations nouvelles paraissaient l’avoir assailli. Il ne regardait plus Neigette dont le cœur était gros et qui quelquefois pleurait en secret.
Il est temps de revenir maintenant à la soirée dont nous avons raconté un incident dans le premier chapitre de ce récit.
Huit heures venaient de sonner, et les échos de l’horloge de Noisy mouraient encore sur la rive, quand Neigette, qui s’était assise dans la barque, regardant l’eau profonde et verte, tressaillit tout à coup et tourna la tête vers la berge.
Un gémissement lent, plaintif, avait frappé son oreille et avait douloureusement résonné dans son cœur.
Sans hésiter, elle avait sauté sur le sable, et, bien que l’obscurité fût profonde maintenant, elle s’était dirigée vers le point d’où venait le bruit.
Là, se courbant, à tâtons, elle cherchait sur le sol, répétant doucement:
–Braco! Braco! est-ce toi?
Et une voix lui répondit, triste, douloureuse, la voix d’un animal blessé, mourant. la voix de Braco, le chien de Jacques, qu’il avait acheté d’un braconnier, d’où son nom de Braco.
Et voici que Neigette est arrivée auprès de la pauvre bête. Elle l’a touchée et elle a senti ses mains moites de sang.
Alors elle a soulevé doucement l’animal et l’a pris dans ses bras.
Il gémit, il appuie sa tête sanglante sur l’épaule de la jeune fille, qui, sans le voir, la couvre de baisers, rougissant ses lèvres à sa plaie.
Elle court vers la maison:
–Père! Père! M. Jacques! cria-t-elle, on a tué Braco!
Et elle apparaît sur le seuil, devant les deux hommes qui se sont dressés.
A la lueur de la lampe, Jacques a vu le chien aux bras de Neigette, et s’est élancé vers lui.
–Tué! As-tu dit!…
–Voyez! il a la tête brisée!…
Mais déjà, d’une main fiévreuse, le jeune homme a cherché sous le collier de l’animal.
–Grand Dieu! s’écrie-t-il avec angoisse, volé! il a été volé!.
–Que voulez-vous dire, Jacques? demande Ambroise.
–Rien! je ne puis. balbutie le jeune homme.
Puis s’adressant à la jeune fille:
–Où Braco a-t-il été frappé? Par qui?… Parle… mais parle donc!
–Je ne sais… Je l’ai entendu gémir, je suis allée… Je l’ai rapporté ici…
Le jeune homme l’interrompt avec un geste d’impatience.
Puis, courant à la porte et l’ouvrant, il bondit dehors:
–Jacques! crie le passeur. Où vas-tu?…
Mais le jeune homme ne répond déjà plus; il s’est perdu dans la nuit.
Ambroise s’adresse à Neigette:
–Voyons, mon enfant, dis-moi… que signifie tout cela?… Si tu savais quelles sont mes angoisses!
–Mon père! dit gravement Neigette. Je ne sais rien… Je ne puis rien savoir… sinon qu’on a voulu tuer Braco pour lui voler…
–Quoi donc?…
Neigette hésite.
–Parle, je t’en supplie! Ah! s’il arrivait malheur à Jacques!… As-tu deviné quelque chose?… Fou que je suis, je n’ai rien vu, moi, rien compris!… Neigette, je t’en prie…
–Eh bien! dit Neigette à voix basse, je sais que depuis longtemps déjà Braco va porter quelque part des lettres que M. Jacques place sous son collier…
–Des lettres! Mais à qui?…
–Oh! dit Neigette en rougissant, je n’ai pas cherché à le savoir…
Puis, comme si elle voulait changer de sujet à tout prix:
–Mais, notre pauvre Braco! dit-elle en s’agenouillant et en étendant le chien devant la cheminée. Il faut le soigner. Il a pu sans doute se traîner jusqu’ici.
Mais le vieillard l’a à peine entendue.
Il ne songe qu’à celui qni n’est plus là et qui peut-être a couru au-devant d’un danger. Il veut savoir, lui; il saura. Il a pris son chapeau, il a mis un bâton à son poignet…
–Quoi! Vous partez? demande Neigette.
–Je ramènerai Jacques. à tout à l’heure, enfant, à tout à l’heure!
Il sort. Il est sorti. Neigette est seule. Alors de grosses larmes roulent sur ses joues. Elle prend dans ses mains la tête du chien qui fixe sur elle de yeux ternes:
–Je vais te soigner, moi! dit-elle; car on nous oublie!
Puis, soupirant, elle ajouta
–Pauvre Braco!
Etait-ce bien le chien seul qui fût à plaindre?…
Suivons maintenant le misérable qui avait frappé l’animal et lui avait volé lle billet dont la disparition semblait si fortement épouvanter celui que nous avons désigné sous le nom de Monsieur Jacques.
IV
UN PÈRE A LA MODE. DE L’EMPIRE
Table des matières
Donc l’homme, ayant frappé le chien, s’était rapidement éloigné de la Marne et avait rejoint la route qui monte aux hauteurs de Bellevue, au-dessus du Perreux. Vestiges d’un parc ancien et magnifique, des châteaux modernes, tout enverdoyés de superbes bouquets d’arbres, se dressent à une centainede mètres de la berge. Bellevue, le nom est juste. Jamais paysage plus gracieux ne s’est offert aux regards, alors qu’accoudé aux balustres de pierres et de briques, le propriétaire de ces villas contemple en face de lui la rivière se perdant à l’horizon entre des massifs noirâtres et au delà les côtes, opulentes de pâturage, qui forment frontière entre les deux départements de la Seine et de Seine-et-Oise.
Mais la nuit couvrait ces beautés; et, dans l’âme de l’assassin, il y avait des préoccupations qui augmentaient encore les ténèbres autour de lui.
Il allait, se hâtant.
Arrivé au sommet de la côte il s’arrêta et sembla hésiter un instant.
En face de lui se trouvait un mur élevé dont la ligne supérieure se détachait plus noire dans l’ombre qui l’enveloppait. Il mesura la hauteur du regard; puis il haussa les épaules.
–Bah! murmura-t-il, j’en ai fait bien d’autres.
Puis, il ajouta:
–Avant tout, soyons prudent!
Alors-il tira de sa poche une petite lanterne sourde et la posa auprès de lui. D’un étui de cuivre, il tira une allumette, l’enflamma en la frottant contre sa cuisse, puis l’approcha de la mèche. La lanterne s’éclaira.
S’agenouillant de façon à obstruer le rayon de lumière, il tira de sa ceinture le billet qu’il y avait glissé, le déplia et le lut encore une fois attentivement.
Un frisson parcourut tout son être:
–La malheureuse! fit-il d’une voix à peine perceptible, elle s’est perdue! Mais je suis là, moi! et je la sauverai. Mais comme je pourrais être surpris, prenons d’abord nos précautions pour que rien ne soit découvert.
Il roula soigneusement le papier de façon à ce que son volume fût considérablement réduit. Puis, avec une habileté qui dénotait de singulières habitudes de précautions, il le fixa dans ses, cheveux derrière son oreille.
Ceci fait, il eut un soupir de satisfaction; puis, de nouveau, il leva la tête vers la cime du mur, et fit un geste de résolution.
–Allons, dit-il.
Alors, on eût pu voir, dans la nuit, une ombre noire qui semblait ramper sur les pierres frustes. Comment cet homme pouvait-il gravir cette pente presque à pic? Où ses pieds trouvaient-ils un point d’appui? C’était miracle que de le voir s’élever peu à peu.
Quelques minutes à peine s’étaient écoulées lorsque sa main vigoureuse se posa sur le sommet de la terrasse.
Il s’arrêta et respira un instant. De larges gouttes mouillaient son front.
Devant lui, un parc s’étendait. Il ne voyait rien qu’une masse noire et interrompue d’arbres et de taillis.
Mais il n’avait pas accompli un tel effort pour s’arrêter. Quelques instants après, il se laissait tomber sur le sol.
Le heurt fut lourd et résonna fortement.
L’homme tressaillit et se blottit contre le tronc d’arbre, inquiet.
Mais autour de lui le silence continuait.
Seulement, à quelque distance, on entendait l’écho d’un instrument, légèrement touché, évidemment par une main féminine.
Si quelque observateur avait pu examiner en ce moment le visage de l’inconnu, il eût été surpris de voir ses traits durs, brutaux, s’éclairer d’un rayonnement indicible. On eût dit du bonheur, presque de l’amour.
S’écartant de l’arbre, il se mit à se glisser à travers la futaie, attentif, s’arrêtant dès qu’une souche craquait sous ses pieds. Et bientôt il se trouva à la lisière du petit bois.
Devant lui, s’élevait la maison d’habitation, villa plus massive qu’élégante, non point une de ces bâtisses bourgeoises, d’une élégance douteuse, que des entrepreneurs élèvent à la diable pour les revendre le plus tôt et le plus cher possible, mais une sorte de château carré, dont l’architecture s’était évidemment inspirée des modèles haussmanesques dont l’empire a couvert les quartiers nouveaux.
Un large perron, couvert d’une marquise, donnait accès à un vestibule éclairé par des lampes. On apercevait l’escalier spacieux, couvert d’un tapis et encadré de statues qui soutenaient des torchères.
Sur le sable, à la lueur jaune qui passait à travers la cage vitrée, on voyait les traces circulaires d’une voiture.
Dans le vestibule, auprès de la porte, un laquais –une sorte de suisse–aplatissant sa rotondité sur une chaise, dormait à demi.
Au rez-de-chaussée une seule fenêtre était éclairée:
–Ah! ils sont dans la bibliothèque, se dit l’inconnu. Comment parvenir jusque-là sans être vu!
Pendant qu’il réfléchit aux moyens de franchir le court espace qui le sépare de la maison, pénétrons à l’intérieur, dans cette pièce qu’il semblait connaître.
C’était en effet une sorte de boudoir-bibliothèque, d’une élégance toute moderne. Des sofas couverts d’une étoffe de soie bleue régnaient autour de la pièce, surmontés d’armoires vitrées, en bois de rose et garnies de volumes en chagrin blanc, à fers dorés. Une de ces bibliothèques dont les livres sont inamovibles.
Au milieu, un piano-orgue de grand format et dont la tablette supérieure était surchargée de statuettes et d’objets d’art.
Devant l’instrument, une jeune fille était assise, et laissait errer ses doigts sur les touches, tandis que son pied–petit comme celui d’un enfant,–pressait les pédales.
Elle était blonde. Ses cheveux, séparés au milieu du front, tombaient sur ses épaules en deux longues nattes, qui se recourbaient autour de sa taille. Eût-elle été debout, qu’elles eussent touché la terre.
Jamais peut-être l’exquise création de la Marguerite, d’Ary Scheffer, n’avait été plus adorablement réalisée. Le front blanc, bombé, un peu haut, s’éclairait de deux yeux d’un gris bleuté, d’une douceur, d’une langueur qui, en vérité, auraient pu paraître excessives, pour peu que l’on eût conçu le moindre doute sur la réalité de cette virginalité délicieuse.
Dans la souplesse du cou blanc, dans le sourire presque béat des lèvres rouges, un sceptique eût peut-être été tenté de chercher, sous la fraîcheur rosée de la jeune fille le masque de la comédienne.
Auprès de l’orgue, debout, était un homme, presque un vieillard.
Nous le caractériserons d’un mot: type Morny.
Une élégance de mise à la fois sobre et charmante. Le visage d’une teinte mate, les lèvres minces à l’éternel sourire, blotti sous des moustaches effilées en pointes pommadées, à la mode impériale. Cet homme était–avait été–ou aurait dû être préfet.
Sur son dos, le vêtement avait des allures de frac. A la boutonnière, un camélia blanc.
Evidemment, il venait de rentrer, car d’une de ses mains encore gantée de gris-perle, il tenait son claque fermé, tandis que l’autre jouait négligemment avec le gant dont il frappait le bois de l’instrument.
Cet homme pouvait avoir soixante ans; mais l’âge n’était trahi que par les rides multiples qui plissaient les paupières et les tempes. Les cheveux étaient encore noirs et les dents très blanches.
Seulement, c’étaient là secrets de valet de chambre.
M. le marquis d’Airvault–tel était le nom du personnage–était fort bien vu à la cour de Napoléon III, où il remplissait des fonctions intermédiaires entre celles de laquais et de conseiller intime.
Du reste, point de titre officiel.
Ses attributions étaient officieuses et délicates. On aurait pu le qualifier d’intendant des petits plaisirs de Sa Majesté.
Homme souple, précieux que le marquis d’Airvault, –qui ne dédaignait pas–en cas de besoin et pour satisfaire au caprice de son maître vénéré–de se prêter à des besognes qui d’ordinaire amènent de vieilles femmes sur les bancs de la police correctionnelle.
Mais,–comme il arrive très souvent,–M. d’Airvault était, en famille, d’une excessive rigidité. Il est vrai que la belle marquise d’Airvault, morte l’année précédente à la suite d’un refroidissement, résultat d’une exhibition trop décolletée à une séance de tableaux vivants de Compiègne, avait royalement marqué sa place parmi les belles des Tuileries; il est vrai encore que les familiers du palais–et quelques autres– lui avaient donné,–entre eux, bien entendu,–le surnom de Rose-Cuisse, qu’elle méritait, paraît-il, d’admirable façon; il est vrai encore que. etc.
Mais M. le marquis–dont ces incidents avaient quelque peu contribué à améliorer la position–affirmait qu’il n’avait jamais transigé avec les principes.
Propriété, religion, famille constituaient pour lui la trinité vénérée, le palladium, le tabernacle sacro-saint.
Il était sans pitié pour quiconque glissait sur la mauvaise pente; et il méprisait avec fracas celles-là mêmes qu’il y avait poussées, pour l’agrément de Sa Majesté.
Enfin, cet homme était sévère avec sa fille jusqu’à la dureté.
Méritait-elle d’être plainte? Nous le saurons bientôt.
Mais parfois il semblait que son père éprouvât pour elle une sorte de haine.
Petite, il l’avait battue. Plus grande, il l’avait brusquée, insultée.
Peut-être avait-il voulu lui inspirer le respect que, dans ces sortes de familles, les enfants refusent à leurs parents trop bien connus d’eux.
Le fait est que Diane d’Airvault le méprisait et le haïssait.
Du reste, tout cela doré des apparences d’une exquise distinction.
On se parlait avec une sorte de respect; on ne se tutoyait pas.
Donc, au moment où nous intervenons dans l’entretien engagé entre le père et la fille, voici quel était leur dialogue.
Le marquis est pâle. Sa voix tremble légèrement. Mais il sourit.
Diane semble perdue dans un rêve de pureté. Ses yeux sont plus languissants, tout son être a des ondulations plus angéliques que de coutume.
Le marquis parle:
–Mademoiselle, ces hésitations ne peuvent durer plus longtemps. Ce matin encore, le général F. m’a demandé silo mariage projeté s’accomplirait bientôt, et j’ai dû m’engager.
Diane joue doucement une romance de Gounod.
Les notes, finement liées font un accompagnement de harpe à sa réponse, modulée d’une voix mélodieuse:
–Je regrette, dit-elle, que d’aussi hauts personnages s’intéressent autant au sort d’une pauvre fille comme moi: je ne saurais cependant, pour leur complaire, enchaîner ma vie tout entière, sans avoir mûrement réfléchi.
–Je vous ferai observer que voici tantôt un an que je vous ai parlé de cette alliance et que vous avez eu tout le temps nécessaire pour formuler une réponse… Je vous ferai observer encore qu’il m’est pénible de jouer en ceci un rôle ridicule…
Ici Diane lève sur lui ses yeux bleus.
–Oui, ridicule, continua le marquis. Ne vous ai-je pas présenté celui que je vous destinais pour mari…
–M. le comte de Planay…
–Oui, Gontran de Planay, qui appartient à une des premières familles de France…
–Noblesse du premier empire…
–N’est-ce pas la meilleure? Quoi qu’il en soit, vous l’avez accueilli, vous ne l’avez pas rebuté. M. de Planay a été admis pendant quelques mois à vous faire sa cour.
–Vous ne supposiez pas, mon père, que j’eusse la pensée de me marier pendant que je portais le deuil de ma mère.
–Non, je le sais. Aussi ne vous pressé-je pas tout d’abord. Mais aujourd’hui ces motifs de retard n’existent plus. l’empereur a daigné me demander si vous ne paraîtriez pas bientôt aux fêtes des Tuileries…
–Ah! Sa Majesté! commence Diane sur un ton légèrement ironique.
–Sa Majesté me porte une grande bienveillance.
–Et puis, si je ne me trompe, ajoute la jeune fille en souriant et en regardant son père en face, Sa Majesté a reçu de vous mon portrait. et ne serait peut-être pas fâchée de voir l’original…
Le marquis se mord les lèvres.
–Enfin, me direz-vous du moins quelles sont vos objections?…
–A mon mariage avec M. de Planay? Mon Dieu! je n’en ai pas de fort sérieuses…
–Oh! un instant!… M. de Planay est, je le reconnais, un charmant cavalier, fort bien en cour, ayant mené largement la vie: son cheval a battu les anglais au grand prix… il a été l’amant de la petite Idalie des Bouffes…
–Ma fille!
–Ce n’est pas un reproche. cela pose un homme, et au moins on n’est pas la femme du premier venu… Mais, je vous demande pardon si je m’occupe de ces vétilles, il m’a été dit,–par qui? ma foi, je ne sais plus!–que M. de Planay était ruiné…
–C’est une calomnie. M. de Planay, pour soutenir dignement son rang, a pu entamer son capital… Mais, d’une part, je vous donne trois millions de dot. de plus Sa Majesté attachera immédiatement après son mariage M. de Planay au conseil d’État. sans parler de plusieurs faveurs qui rendront sa position des plus enviables…
–Et tout cela pour que j’aille à Compiègne redemander à Sa Majesté mon portrait! reprend Diane toujours souriante.
Cette fois, le coup a porté trop fort.
C’est que la fille et le père s’entendent fort bien.
Tout deux savent que ce mariage n’est qu’un marché. M. d’Airvault veut que sa fille soit mariée, parce que Pempereur le désire, le veut… M. de Planay est un de ces hommes qui ont bu toute honte jusqu’à l’ivresse.… M. d’Airvault a des rêves d’ambition, il veut une ambassade.
Diane sait tout cela…
–Ma fille, fait le marquis dont la voix vibre de colère, voici plusieurs fois que percent dans vos paroles des allusions que je ne puis ni ne veux permettre, surtout quand elles semblent attaquer et l’honneur de mon souverain et ma dignité de père…
A ce mot, Diane se lève et, haussant les épaules, se dirige vers la porte.
Mais déjà le marquis, livide de rage, s’est jeté au-devant d’elle:
–Prenez garde, lui dit-il. Ne me poussez pas à bout…
–Monsieur, réplique Diane, je ne suis pas une enfant, et vous pouvez vous dispenser de ces façons de pédagogue en colère… J’ai dit ce que j’ai voulu dire. Vous m’avez comprise, tout est au mieux. Je n’aime pas l’hypocrisie en famille. Vous avez besoin de moi comme marchepied à votre ambition. Je vous répondrai d’un mot. Ce rôle ne me répugne pas. J’ai aussi mes ambitions, moi. Je n’ai aucune raison de ne pas épouser M. de Planay. Celui-là ou un autre… Toutes vos marionnettes de cour se ressemblent. Seulement, j’entends agir à ma volonté, à mon heure… Donc, laissons là ces discussions inutiles et pénibles à tous égards… Elles ne pourraient que diminuer le respect que nous nous devons l’un à l’autre.
Elle a parlé d’un ton ferme. On devine en elle– sous cette enveloppe de vierge–une force de volonté qui étonne et effraie.
Le marquis a reculé, dompté. Sous ce proxénète, il y a un lâche.
–Du moins, balbutie-t-il, fixez un délai. Je vous en supplie. Il y va de… votre avenir…
Et après un silence, il ajoute:
–Et du mien!
–Enfin, dit Diane, voilà qui est franchement parler. J’aime mieux cela. Eh bien, monsieur, dans un mois vous aurez ma réponse.
–Dans un mois! J’ai votre parole?
–Oui!… Je vous la donne…
M. d’Airvault rayonne. Lui qui ne sait ce que c’est que de tenir une parole croit à celle de sa fille. Un mois! et alors il pourra solliciter un poste diplomatique… auprès du saint-siége! le rêve de toute sa vie…
–Merci! merci! dit-il avec effusion; et saisissant la main de sa fille, il y dépose un baiser.
Et, à reculons, avec les allures les plus correctement aristocratiques, il sort.
Diane reste seule; elle se tient d’abord debout, immobile.
Mais quel changement sur son visage! Les traits se sont contractés, durcis en quelque sorte. Les prunelles ont pris des teintes d’acier. Les lèvres serrées ont des duretés implacables.
Puis elle se plie, se laisse tomber sur un sofa, porte les mains à son front et murmure:
–Oui! ce mariage c’est le salut! c’est l’avenir! c’est la fortune éclatante et radieuse!… Mais. puis-je y songer!… Ah! misérable folle que je suis! et seule, je suis seule! Oh! qui donc me délivrera du passé?…
Alors une main touche légèrement l’épaule de la jeune fille…
Et une voix répond:
–Moi! je vous en délivrerai!
V
LA PIÈCE D’OR
Table des matières
Diane s’était retournée–non pas brusquement comme une petite maîtresse affolée qui croit aux revenants–mais lentement, en femme maîtresse d’elle-même, prête à tout. Cette blonde avait d’incroyables énergies.
Et elle vit debout, devant elle, un homme court, vigoureux, trapu, au visage poilu, qui, un chapeau rond sur la tête, la regardait de ses yeux noirs et profonds dont l’éclat dur semblait se fondre dans je ne sais quelle émotion indéfinissable.
Il l’avait touchée, puis il avait brusquement écarté sa main comme s’il eût craint d’avoir commis un sacrilège.
Et les yeux fixés sur ceux de Diane, il courbait les épaules, on eût dit qu’il était prêt à s’agenouiller.
Fière, ayant la coquetterie de son audace, Diane se leva, donna une légère chiquenaude à la place de son vêtement sur laquelle s’étaient posés les doigts de l’inconnu,–c’est-à-dire de l’homme de la berge,–et d’un pas ferme, elle alla vers la cheminée.
Là, elle étendit la main vers la sonnette.
Elle n’avait prononcé un seul mot. Elle ne s’abaissait pas à interroger, à discuter. Elle chassait.
Lui eut une sorte de soupir rauque et dit:
–Par grâce, ne sonnez pas; ne me renvoyez pas. Vous avez besoin d’un serviteur fidèle, d’un esclave, d’un chien. Je suis ce serviteur, cet esclave, ce chien.
Et, achevantle mouvement commencé tout à l’heure, il s’était plié jusqu’au sol sur lequel il avait posé le genou.
Elle, curieusement, le regardait. Elle ne sonnait pas.
Seulement elle ne parlait pas encore. Ce fut lui qui reprit:
–Vous ne me connaissez pas. Du moins est-ce que vous pouvez me reconnaître? Vous ne m’avez jamais regardé. Et puis vous étiez si petite!
Il disait cela d’une voix douce, presque dolente. Il y avait de profondes douleurs dans l’accent de cet homme, un méchant cependant, puisque tout à l’heure, il avait frappé le pauvre Braco.
Elle fit un pas vers lui, et, de la main, lui releva le visage, le regardant attentivement.
–Lazare! dit-elle enfin.
Il baissa la tête et dit:
–Oui, Lazare.
Elle eut un sourire d’indescriptible dédain:
–Lazare le cocher, n’est-ce pas?
–Oui, fit-il, Lazare le laquais, le palefrenier, Lazare le misérable!…
–L’homme que mon père a chassé il y a dix ans…
–Chassé… Oui! Cela ne fait rien, vous m’avez reconnu! Ah.! si vous saviez!…
Il s’interrompit.
Elle, ne craignant plus rien, maintenant que l’homme n’était plus un inconnu, dit en ricanant:
–Quittez donc cette posture de suppliant! Sans doute vous voulez qu’on oublie vos torts… Vous venez implorer votre pardon! Ceci ne me regarde pas.., Adressez-vous au marquis, à mon père…
–Moi! supplier cet homme! cria Lazare malgré lui.
Puis, comprenant qu’il n’avait pas le droit d’élever la voix:
–Il y a dix ans que le marquis, votre père, m’a chassé… Jamais il ne m’a revu… Jamais je ne lui parlerai… jamais du moins en suppliant…
–Assez! interrompit Diane. Si vous avez quelque chose à me dire, faites vite, je vous ai déjà trop écouté… et je m’étonne de n’avoir pas encore châtié votre audace… je n’ai pas pour habitude de donner audience à des voleurs…
–A des voleurs? Ne dites pas cela! C’est une calomnie infâme!
Il se redressa, et son visage s’éclaira d’une lueur furieuse:
–Ah! il a dit cela! monsieur le marquis. Eh bien! mademoiselle Diane, tout marquis qu’est cet homme, je dis, moi, Lazare, le cocher, je dis qu’il en a menti…
–Ah! c’en est trop!… Sortez!…
–Non! je vous supplie… écoulez-moi!… il faut que vous sachiez que c’est une infamie!. Avoir dit que j’étais un voleur!.. oh! le bandit!…
En dépit de son orgueil, Diane éprouvait une singulière impression. Elle se trouvait dans une surexcitation d’esprit qui lui donnait une sorte de fièvre. Et puis elle haïssait son père. il lui plaisait de l’entendre insulter…
Lazare continuait:
–Oui, il faut que vous sachiez la vérité… Vous surtout… Vous plus que tout autre… Ne vous souvenez-vous pas qu’une fois, il y a dix ans, l’homme auquel vous donnez le nom de père voulut vous contraindre à prendre part à une représentation théâtrale.. je ne sais où, à la cour, je crois…
–Oui, je me souviens, murmura Diane.
–Vous refusiez d’y aller… je n’ai jamais su pourquoi au juste. On disait, parmi les gens, que vous deviez représenter un personnage de la Fable. Cupidon, je crois.… et qu’on voulait vous contraindre à mettre un costume… indécent.
–Oui, oui…, c’est bien cela!
–Alors, comme vous vous entêtiez à refuser, votre père a voulu vous y forcer… il vous a saisi les mains dans un accès de colère. il vous a tordu le poignet…
–Comment savez-vous cela? s’écria Diane. J’étais seule avec mon père.
–Comment! balbutia Lazare. Par hasard! admettons que ce soit par hasard… mais je vous avais vue pâlir… j’avais entendu votre cri d’angoisse… Alors je me postai à la porte par laquelle votre père allait sortir.… et dès qu’il parut, j’allai droit à lui, moi, le laquais… et…
–Eh bien!
–Eh bien! le marquis, je l’ai souffleté… alors il m’a chassé! et il a osé dire que j’étais un voleur! je le répète! il en a menti!
Diane le considérait attentivement. Cet homme l’étonnait et l’intéressait à la fois. C’était un esprit singulièrement dévoyé que celui de cette jeune fille, bizarre produit de la civilisation impériale. Elle avait le goût de l’étrange. L’excentrique avait pour elle une bizarre saveur.
Ce valet, qui disait avoir souffleté le haut et puissant marquis d’Airvault, Mercure de l’empereur, lui semblait un être intéressant. Elle l’écoutait et presque lui souriait.
Peut-être ne le croyait-elle pas complétement: mais la hardiesse même du mensonge lui plaisait. Dire qu’on avait porté la main sur le marquis, c’était déjà de l’audace et de la meilleure.
Lui, toujours incliné devant elle, continuait:
–Croyez-moi, mademoiselle Diane. Car c’est bien la vérité. Si je vous dis cela, ce n’est pas pour que vous plaidiez ma cause. Oh non! Ce que j’ai fait, je ne le regrette pas. Je le referais encore. Mais je ne veux pas que vous voyiez en moi un voleur.
–Après tout, que m’importe! dit Diane qui reprenait son sang-froid. Tout cela m’est indifférent: seulement il vous reste à m’expliquer ce que vous êtes venu faire ici, et pourquoi vous osez vous présenter devant moi…
–Pourquoi? fit Lazare. Mademoiselle, je vous en supplie, ayez pour quelques instants confiance en moi.
–Que voulez-vous dire?
–Que j’ai besoin de vous parler, à vous, à vous seule et en secret.., fermez les portes pour qu’on ne nous surprenne pas…
–Je refuse, dit nettement la jeune fille. Si vous avez quelque requête à m’adresser, parlez. Que m’importe que d’autres vous entendent…
Il eut un mouvement d’impatience aussitôt réprimé.
–Vous croyez que cela ne vous importe pas, je crois qu’il faut vous prouver que je mérite cette confiance. mademoiselle, est-ce que. votre mère. avant de mourir, ne vous a rien dit…
–A moi!. en vérité, je crois que vous êtes fou et que.
–Est-ce que votre mère, avant de mourir, ne vous a pas remis un objet brisé en deux, en vous disant que si quelque jour dans une heure de danger, quelqu’un venait à vous en vous présentant l’autre moitié de cet objet, vous devriez avoir confiance en celui qui viendrait
Diane avait tressailli.
Ce que disait cet homme était vrai. Certes, jamais la belle marquise d’Airvault, tout à sa gloire de Rose-Cuisse, n’avait témoigné à sa fille un intérêt bien maternel. Elle avait bien trop à s’occuper de ses costumes, de ses épaules et de son maquillage!
Mais à l’heure de sa mort, elle avait appelé Diane auprès de son lit, elle l’avait longuement regardée comme si cette mère n’avait jamais vu son enfant.
Puis, elle lui avait dit:
–Mon enfant, je ne sais ce que l’avenir te réserve… mais je prévois des douleurs, des dangers. Eh bien!… écoute-moi… en cas d’extrême péril, si tu te sentais menacée par quelqu’un, par un ennemi… quel qu’il fût… je crois qu’un défenseur viendra à toi… confie-toi à lui.
Et elle lui avait remis le signe de reconnaissance…
Lazare ayant plongé sa main dans sa poitrine en avait retiré la moitié de la pièce qu’il lui présentait.
Elle la saisit brusquement et l’approcha de la lampe pour la mieux regarder.
Puis elle courut à un petit meuble qu’elle ouvrit violemment. Elle bouleversa des papiers, cherchant. Et quand elle eut trouvé, elle vit que les deux parties de la pièce s’adaptaient exactement…
Ainsi l’homme dont on lui avait parlé–ce sauveur qui devait surgir tout à coup sans qu’elle l’appelât…
C’était ce Lazare, ce laquais…
C’était l’homme qui disait avoir frappé le marquis d’Airvault parce qu’il avait failli lui briser le poignet…
Qui était-il donc? Quel lien mystérieux la rattachait à lui?…
Résolument elle alla aux portes et poussa les verrous, puis revenant:
–Parlez, dit-elle, je vous écoute.
VI
LAZARE
Table des matières
Pendant les derniers instants de cette scène, Lazare n’avait pas un seul instant détourné ses yeux du visage de Diane.
On eût dit qu’il attendait je ne sais quelle explosion de sentiments autres que ceux que la parole exprimait. Mais lorsque la jeune fille lui eut jeté simplement ce mot: «parlez!» il eut un tressaillement. Une ombre passa sur ce visage qu’un instant avait éclairé un espoir inavoué; et étouffant un soupir qui râlait dans sa vigoureuse poitrine, l’ancien cocher, debout, respectueux maintenant, dit:
–Mademoiselle, vous voyez bien que je ne vous trompais pas. C’est bien vrai: par suite de circonstances que vous ne connaissez pas, que vous ne pouvez pas connaître, vous avez en moi un esclave, et si dévoué que pour vous éviter une douleur, pour vous apporter une joie, cet esclave serait prêt à donner sa vie…
–En vérité, interrompit Diane.
Depuis le moment où elle avait tenu dans ses mains le signe de reconnaissance, tout un monde de pensées s’était élevé en elle. C’était un mélange de curiosité et de crainte d’être instruite.
–Ainsi, reprit-elle, après un silence, vous ne pouvez pas me dire à quoi je dois ce dévouement tout au moins extraordinaire?…
L’homme parut hésiter, puis répondit:
–Madame la marquise m’avait toujours témoigné une grande bienveillance. je suis resté plus de vingt ans à son service. Elle m’a confié la mission de veiller sur vous, et je tiens ma parole, voilà tout.
Il avait débité ces phrases tout d’une traite comme une leçon qu’on récite.
–Passons, dit Diane avec indifférence. Et répondez à une autre question. Pourquoi êtes-vous venu aujourd’hui?
–Parce que vous êtes en danger…
–Qui vous l’a dit?…
–Personne. Je le sais. Mais eussé-je encore douté que les paroles, surprises tout à l’heure, m’auraient prouvé que j’avais vu clair. Vous êtes malheureuse… vous êtes obsédée par un passé qui vous pèse…
Diane était très pâle, combattue entre une attraction inexplicable qui l’entraînait vers cet homme, et la terreur de voir ses secrets livrés à un étranger.
–Paroles en l’air! s’écria-t-elle brusquement. Vous vous êtes trompé!…
–Ce qui veut dire, mademoiselle, que vous croyez n’avoir pas besoin de moi.…
–Je ne dis pas cela…
–Alors pourquoi chercher à m’abuser… Oui, je vous le répète, vous êtes en péril… Comment cela s’est-il fait? Comment avez-vous pu agir sans que je vous aie arrêtée, moi qui veillais sur vous et croyais ne pas vous perdre de vue un seul instant. je ne le sais pas… mais je suis sûr que je réparerai ma sottise…
–C’est-à-dire, maître Lazare, que de votre propre aveu vous m’espionniez…
–Oh! insultez-moi, humiliez-moi… Appelez-moi de tels noms qu’il vous plaira, peu m’importe, je suis prêt à tout. Seulement je veux vous sauver…
–Me sauver. mais de quoi?
–Vous seriez plus franche si vous me demandiez de qui?
Diane eut un tel mouvement de colère qu’elle déchira le mouchoir de dentelle, crispé entre ses doigts.
–De qui?… reprit-elle. A votre tour, savez-vous bien que vous m’insultez…
–Non. Car on n’insulte pas ceux pour qui on est prêt à mourir, s’il le faut. Eh! tenez, il vaut mieux aller droit au but…
Il détacha de ses cheveux le billet qu’il y avait caché’ et le déroulant, le présenta à Diane, tout ouvert.
Elle s’en empara, et dès qu’elle eut jeté les yeux sur l’écriture, elle poussa un cri d’angoisse:
–Ce billet, comment est-il entre vos mains… vous l’avez volé.
–Oui, dit froidement Lazare.
–Et vous savez qui l’a écrit…
–Je le sais…
–Vous savez encore ce qu’il signifie…
–Oui. et je vais vous en donner la preuve…
Il étendit la main, reprit le billet et le lut à mi-voix:
«Ma Diane adorée, disait le billet, avez-vous donc juré de me faire mourir de désespoir!… quoi! trois lettres sans réponse!… Voici quinze jours que je vous attends en vain. Et pourtant je sais que vous n’êtes pas malade. Car, m’étant glissé jusqu’au château, je vous ai vue sortir, ma belle amazone, souriante et admirable!… et pourtant ne m’aviez vous pas promis que nous irions ensemble l’embrasser, elle! la chère petite!
» Je crains de devenir fou. vite, bien vite, un mot, un seul, ou je ne sais pas ce que me conseillera la douleur. N’oubliez pas que nous sommes à jamais l’un à l’autre et que nulle force humaine ne peut briser le lien qui nous unit. J’espère et j’attends, aimant ma douleur même qui me vient de vous!…»
–Et cela est signé Jacques, acheva Lazare. Voulez-vous que je vous explique tout ce que renferme cette lettre?
–Oui, je le veux, fit Diane d’une voix étranglée.
–Eh bien! écoutez-moi patiemment. Il y a environ quinze mois, vous avez rencontré–je ne sais où, dans une exposition d’amateurs–un peintre, un jeune homme, qui s’appelle Jacques Darneval. Pourquoi il vous plut? comment vous l’avez aimé? je ne cherche pas à le comprendre. Il y a des fatalités! On ne commande pas à l’amour; on le subit et parfois on en meurt…
Il avait prononcé ces derniers mots d’une voix sourde, à peine perceptible.
Diane n’avait pas fait un geste de protestation. D’un signe de tête, elle engagea Lazare à continuer:
–Je vais droit au fait… Aussi bien je n’entends point vous adresser de reproches. Vous ne m’en reconnaîtriez pas le droit… Après la mort de votre mère, votre père vous envoya dans cette villa, où vous êtes restée seule pendant près de deux mois. L’ennui, l’isolement sont de mauvais conseillers… Jacques Darneval vint habiter le pays… et il devint votre amant.
–Et si je vous disais que vous mentez?
–Je vous rappellerais cette lettre qui répond à votre démenti… Oui, vous avez aimé cet homme, vous vous êtes donnée à lui. enfin,–car il faut que je vous dise tout–il y a trois mois que vous êtes devenue mère!…
–Ah! cela… cela n’est pas vrai!
–«Ne m’avez-vous pas promis que nous irions ensemble l’embrasser, elle, la chère petite!» Voilà ce que cet homme a écrit. Stupide et lâche qu’il était! Comme si cette lettre ne pouvait pas tomber entre d’autres mains que les miennes! C’est une trahison. j’espère qu’il la paiera cher…
–Mais encore une fois… je vous dis que…
–Je vous dis, moi, que c’est la vérité, que cet enfant existe… Je sais enfin que l’enfant est caché à Noisy-le-Grand… Dites-moi donc maintenant que j’ai menti…
Diane, malgré sa hardiesse presque cynique paraissait frappée en plein cœur… Hagarde, elle s’était affaissée sur un sofa… et là, ayant au front des gouttes de sueur, elle se taisait, regardant devant elle comme ceux qui ne voient plus rien, sinon leur pensée dressée comme un spectre.
Lazare s’était rapproché d’elle. Il lui parlait de haut, comme si ses paroles eussent dû tomber plus lourdement sur son cerveau.
–Ainsi, par une imprudence, par une folie, vous qu’attend un avenir magnifique et radieux, vous vous êtes perdue!… mais que serait-ce, si vous aimiez cet homme! Ah! si vous me disiez, malgré mon père, malgré ma famille, malgré tous, je veux devenir la femme de Jacques Darneval, je ne discuterais pas. Vous commanderiez et j’obéirais. et par quelque moyen que ce fût–môme par des crimes–j’aplanirais les obstacles. Oui, malgré tous, je vous ferais heureuse… mais, écoutez-moi bien, Diane.
Sa voix avait pris une solennité singulière. Détail bizarre, il ne disait plus «mademoiselle» et l’orgueilleuse fille des d’Airvault ne semblait pas avoir entendu:
–Diane, cet homme que vous avez aimé, vous le haïssez maintenant. C’est un boulet de fer rivé à votre existence et dont vous cherchez en vain à briser la chaîne… Diane! cet homme est pour vous pire qu’un ennemi… Répondez-moi… n’est-ce point là la vérité!
–Eh bien, oui! s’écria tout à coup Diane avec une explosion de colère. Je ne sais qui vous êtes ni de quel droit vous me parlez. Mais j’ai besoin de crier ma douleur, ma rage! Oui, j’ai été folle! Oui, j’ai obéi à je ne sais quelle exaltation maladive qui m’a perdue. Mais aujourd’hui. aujourd’hui les angoisses que je ressens sont un terrible châtiment.
Lazare se pencha vers elle:
–Vous le haïssez, n’est-ce pas?
–Si je le hais!. je fais plus, ce que j’éprouve pour lui, c’est du mépris! c’est du dégoût! Ah! le misérable! Comme il m’a abusée, par sa voix douce, par ses paroles harmonieuses!… il m’a volé mon honneur! car c’est un vol; oui! Est-ce qu’il ne devait pas comprendre, alors même que je lui disais–moi aussi
–que je l’aimais, est-ce qu’il ne devait pas deviner qu’une fille comme moi! ne pouvait pas aimer un homme comme lui! Est-ce que je suis pétrie de la boue qui lui a donné naissance!… Un enfant! Ah! j’ai un enfant! s’écria-t-elle en éclatant d’un rire aigu, effrayant! Comme je le maudis, comme je le hais!.
Elle marchait maintenant, avec une agitation furieuse.
.–Et cet homme prétend avoir des droits sur moi! Il me poursuit, il m’obsède… Est-ce que par hasard je suis son bien, sa chose? Est-ce que je lui appartiens?
–Pourquoi ne l’avez-vous pas chassé?
–Pourquoi? Le sais-je moi-même? Ou plutôt, à vous, je veux avouer ce que je me tais à moi-même. Cet homme me fait peur… et savez-vous pourquoi? Parce que c’est un de ces niais qui s’enorgueillissent du titre d’honnête homme. Son amour, car il m’aime follement, m’épouvante. Le chasser! mais alors ce sera du désespoir, des cris insensés! Il me compromettra, il me perdra!…
–Et il empêchera votre mariage avec M. de Planay!
–Quoi! cela aussi, vous le savez…
–Je vous le répète, je sais tout!… mais, dites-moi, dans toute la franchise de votre conscience, ce mariage, le voulez-vous réellement?
Diane réfléchit un moment, puis elle dit:
–Oui, je le veux.
–Savez-vous bien qui est ce comte de Planay?
–Certes, je le sais.
–Un homme sans foi, sans délicatesse et sans honneur… presque ruiné…
–Eh! que m’importe! Ce que je veux, c’est son nom qui m’ouvrira toutes larges les portes de la grande vie. Il est ruiné; que me fait cela? ne suis-je pas riche, moi…
Et avec une sorte d’affolement cynique, livrant toutes les bassesses de son âme, Diane d’Airvault continuait:
–Il est sans honneur. Tant mieux. Car ce que je cherche dans le mariage, est-ce que c’est l’amour? Non, c’est la liberté, c’est surtout le droit d’agir à ma guise. Oh! si vous saviez quels rêves hantent mon cerveau.
Elle saisit la main de Lazare et s’écria, les yeux étincelants:
–Est-ce que tout n’est pas possible? Est-ce qu’une Espagnole n’est pas montée sur le trône de France?.
Et comme l’ancien cocher, presque terrifié, reculant d’un pas:
–Ah! vous ne pouvez comprendre cela, vous dont les désirs sont étouffés dans le cercle étroit des jouissances possibles! Moi, je connais ma force, je sais que, si je le veux, je puis monter si haut, si haut, que tous soient devant moi comme des esclaves rampant à genoux. Oui, je veux être comtesse de Planay. et quand j’aurai franchi ce premier échelon, alors je me souviendrai de la devise de notre famille: Tout par moy! et j’agirai.
Puis soudain, lançant dans l’air un geste de suprême menace:
–Mais cet homme! cet homme!.
–Voulez-vous qu’il meure?
Lazare-avait prononcé ces mots froidement. C’était une offre de meurtre nettement formulée, sans forfanterie, mais sans faiblesse. On devinait que sur un signe cet homme était prêt à tuer.
Diane avait relevé la tête et le regardait en face, en plein front.
–Aussi, dit-elle à voix basse, dévoué jusque-là…
–Oui, répondit Lazare.
Il y eut un long silence. Diane réfléchissait. Etait-ce donc un reste de pitié qui s’élevait du fond de son âme pour celui qu’elle avait aimé?
–Lazare, dit-elle, on ne peut exiger un dévouement saris borne, que lorsqu’on sait à quel titre ce dévouement vous est offert.
–Que voulez-vous dire?
–Vous veillez sur moi, dites-vous. Vous êtes prêt à me défendre, même par les moyens les plus violents. Mais qui me prouve qu’un jour, lassé de votre dévouement, vous ne me trahirez pas?
–Moi!
–Qui me prouve qu’entraîné par ce dévouement jusqu’à des actes punissables par la loi, vous ne reculerez pas devant le châtiment. ou peut-être voudrez-vous entraîner avec vous celle qui vous aura poussé à votre perte.
–Ah! pour Dieu, taisez-vous! pas un mot de plus!
–Si fait, je parlerai. Oui, j’ai peur de vous; oui, je me défie. parce que je ne sais pas qui vous êtes… et pourquoi vous vous arrogez le droit de me défendre.
Maintenant, Lazare, à son tour, était devenu horriblement pâle, et l’émotion qu’il ressentait était si violente qu’il chancelait, prêt à tomber.
–Parlez, vous dis-je, reprit Diane, sinon!…
–Sinon?…
–Sinon j’appelle mes gens et je vous fais jeter dehors!
–Vous! vous! vous feriez cela?
–Et pourquoi non? Est-ce que je vous connais! Sais-je seulement comment vous vous êtes introduit ici. Parlerez-vous?
–Mais je ne peux pas! gémissait le misérable. Car si, après m’avoir entendu, vous alliez me chasser!… Oh! c’est alors que tout serait irréparable. puisque dans une heure je serais mort…
–Peu m’importe! Je ne confie pas mon sort à un inconnu… Décidez-vous! je suis prête à appeler.
Et Diane, cette fois, posa sa main sur le cordon de la sonnette.
Alors Lazare s’élança vers elle, et, râlant plutôt que parlant, il s’écria avec une horrible angoisse:
–Non! ne sonne pas, n’appelle pas, ne me chasse pas!…
–Encore une fois, qui êtes-vous?…
–Ne l’as-tu donc pas deviné? Pourquoi me contrains-tu à cet aveu qui me brûle les lèvres?…
–Qui êtes-vous?
–Mais n’as-tu pas compris pourquoi je haïssais, pourquoi j’avais frappé le marquis d’Airvault?
–Une dernière fois, qui êtes-vous?…
–Eh bien!… non!… ne sonne pas!… Diane, je suis… je suis ton père!…
Et le malheureux, écrasé, s’abattit aux pieds de la jeune fille.
Elle eut aux lèvres un indescriptible sourire. Certes, elle avait dès longtemps deviné. Mais il lui plaisait que cet homme jetât cet aveu dans cet élan de honte, d’accablement, d’humilité.
Il restait à genoux, la tête baissée, les mains au tapis, n’osant pas lever la tête.
–Ainsi, dit-elle, vous, le cocher, le palefrenier, vous avez été l’amant de ma mère!…
Elle dit cela sans rougir, sans dégoût. On eût dit qu’elle-prît plaisir à souffleter la morte.
Lazare, d’un signe de tête, sans la regarder, avoua…
–C’est bien vrai?
–Je puis vous en donner la preuve…
–Et je suis votre fille!
–Le marquis n’a jamais eu d’enfant. Au moment où vous êtes née, il voyageait: c’était du temps de Louis-Philippe…
–Donc, il sait qu’il n’est pas mon père?
–Il n’a jamais prononcé un seul mot qui le prouvât; mais il vous hait…
–Dites-moi tout… je veux tout savoir… sans doute la marquise d’Airvault a été victime de votre violence…
L’homme frissonna.
–Oh! non! ne dites pas cela!… c’était une nuit… je l’avais conduite au bal… elle était si belle!… moi, je l’adorais… d’en bas, comme on adore les étoiles… Que s’était-il passé à ce bal?… je ne l’ai jamais su… Elle était remontée dans sa voiture, seule. elle était irritée, je l’avais deviné… nous revînmes à l’hôtel… Oh! mais, assez, assez, je ne puis plus!…
–Encore une fois, je veux tout savoir… sinon je ne vous crois pas…
–Et il faut que vous me croyiez!… tant pis!… Au moment où la marquise descendait, s’appuyant au bras de son valet de pied, elle se tourna vers moi: «Lazare, me dit-elle, accompagnez-moi… j’ai à vous parler… » Je tremblais, je croyais qu’elle allait me chasser… J’arrivai dans son appartement, frémissant… Il y a vingt ans de cela! et j’ai cinquante ans aujourd’hui!… La douleur n’avait pas encore courbé mes épaules et ridé mon front. Que me dit-elle? Je ne sais plus… je ne me souviens plus. Ah! si fait! je l’entendis qui murmurait: «Amour pour amour, j’aime autant celui d’une brute!» J’aurais dû m’enfuir… j’aurais dû reculer, épouvanté, devant ce mépris qui me rabaissait au rang du plus vil des hommes. Je fus lâche… je restai…
Lazare, les mains sur le visage, sanglotait maintenant.
–Ah! si vous saviez, Diane, quelles épouvantables tortures j’ai subies…Ce mépris, toujours, toujours me frappant à la face… Est-ce que la femme m’appartenait? non pas…. J’étais devant elle moins qu’un chien… j’étais une brute… et pourtant que d’efforts je tentai… J’étais ignorant… Je voulus tout savoir… j’appris tout! de l’être inconscient et brutal, cet amour –le mien–fit un homme, intelligent de la souffrance, de l’humiliation, de la honte! Ah! oui, j’ai effroyablement souffert… j’étais un jouet qu’elle frappait du pied à le briser. Eh bien! que m’importait? J’aimais, j’adorais, je n’avais le courage ni de la tuer ni de me tuer… Vous êtes née! alors j’ai tout subi avec une joie âpre, sauvage! Que m’importait mon état de valet… que m’importait les angoisses de la honte! Je vous regardais… et, chose atroce!… on vous avait appris à me mépriser. Jamais je n’ai surpris un de vos regards sans qu’il fût chargé de dédain pour le laquais! Voilà ma vie pendant dix ans!… Un jour, le marquis vous frappa. je le châtiai… Il me jeta dehors! C’était une délivrance… La marquise avait compris que jusqu’à la mort, par delà la mort, je serais, je resterais le chien dévoué qu’on fouaille et qui revient toujours, plus humble, plus soumis. Et maintenant que vous savez tout, Diane, dites!. quand je vous dis que je mourrais, que je tuerais pour vous, me croirez-vous?…
Il avait dit cela à mi-voix, comme s’il eût eu peur d’entendre le son de sa propre voix. Diane, le même sourire aux lèvres, savourant ces infamies qui étaient celles de sa mère, ne l’avait pas interrompu.
Quand il se tut:
–Ce secret, dit-elle, jurez-vous de le cacher au plus profond de votre conscience et de le taire, fût-ce à l’heure de la mort?…
–Oh! oui, je le jure!… Est-ce qu’il ne me torture pas le cœur depuis vingt ans?…
A ce moment, trois coups légers, frappés contre la cloison de la bibliothèque, firent tressaillir la jeune fille.
–Qu’est cela? demanda Lazare.
Diane eut un haussement d’épaules.
–J’ai commis naguère l’enfantillage de confier à ce Jacques une clef du parc. Il aura pénétré jusqu’ici sans être aperçu, et m’avertit de sa présence…
–N’y allez pas, dit Lazare.
Et il tira à demi de sa poitrine un long couteau.
–Non! non! fit Diane du même ton… Je le verrai, je lui parlerai… Il le faut…
–Prenez garde!… Ne vous compromettez pas…
–Ne craignez rien… Vous, attendez-moi là. et, après que j’aurai éconduit cet homme, je vous dirai ce que je veux… Vous m’obéirez?
–Oui… quoi que vous ordonniez…
Elle se pencha et appuya sa main sur les lèvres du misérable. Elle comprenait qu’il était utile de payer ce dévouement…
Lazare eut un frisson, comme si tout son corps eût été parcouru par une étincelle électrique…
Mais quand il releva la tête, la jeune fille avait disparu, et il entendit le bruit d’un verrou qui glissait dans sa gâche.
–Oui, je t’obéirai, murmura-t-il. A tout prix, je te veux heureuse… à tout prix, je veux que, quels que soient tes rêves, tu puisses les réaliser…
Et il resta à genoux, les yeux fixés sur la porte par laquelle Diane avait passé.
VII
HISTOIRE D’UN NIAIS
Table des matières
Jacques Darneval, car nous avons appris le nom du propriétaire de Braco, s’était élancé comme un fou dans la direction de la villa d’Airvault.
Quiconque a aimé–et je ne fais pas à mon lecteur ni à ma charmante lectrice l’injure de croire que ceci ne les touche pas directement–connaît cette fièvre, sœur de la folie, qui s’empare du cerveau alors que quelque danger menace l’être auquel on a donné sa vie.
C’était un bon et brave garçon que Jacques Darneval.
Qu’on nous permette de raconter son histoire aussi brièvement que possible.
Notre tâche sera d’ailleurs facilitée par une circonstance spéciale.
Jacques était entré dans la vie au milieu d’événements mystérieux qui, de bonne heure, l’avaient rendu méditatif. Et il avait pris l’habitude–malheureusement trop rare–de tenir, depuis l’âge de vingt ans, une sorte de journal dans lequel il consignait les faits, grands ou petits, qui traversaient son existence.
Ce manuscrit–absolument authentique et qui sert de base à ce récit–est écrit d’abord avec toute la naïveté d’une âme ardente et jeune; mais, plus tard, chaque ligne crie le désespoir et la colère vengeresse.
Il nous a été remis par le dernier ami de son auteur, par l’homme qui–après les innombrables tortures subies par le malheureux Jacques, l’a soutenu, relevé, aidé dans la tâche terrible qu’il dut s’imposer un jour, à la suite des événements que nous sommes en train de raconter.
Ce dépositaire fidèle des manuscrits de Jacques nous a autorisé à y puiser largement et à révéler des faits inconnus, dont une catastrophe récente–l’affaire Estoret–a trop prouvé non seulement la vraisemblance, mais même l’exacte réalité.
Donc, bien des fois il nous arrivera d’emprunter à ces écrits certaines pages, rédigées dans des circonstances si douloureuses et si étranges, qu’elles sembleraient inventées à plaisir, si les preuves de leur vérité ne surabondaient pas.
Et chaque fois le lecteur appréciera ce qu’il y avait de vraie noblesse, de générosité virile dans l’âme de celui dont l’infamie des autres a fait plus tard un vengeur implacable.
Laissons un instant la parole à Jacques lui-même:
«Mai185.
Aujourd’hui, j’ai vingt ans, et je viens de vendre ma première toile. Oh! petite œuvre et petit prix. Mais cinquante francs! Que ceux à qui deux louis et demi n’ont jamais ouvert d’horizon ensoleillé me jettent le premier dédain. C’est que, pour moi, cet argent, le premier que j’ai gagné par mon travail, après cinq années d’efforts, d’illusions et de désillusions, c’est que ces trois pièces d’or représentent à la fois et la récompense du passé et l’affirmation de l’avenir.
Je suis sorti à travers les rues, fier, la tête haute. J’aurais voulu crier à tous: Je gagne ma vie! l’argent que j’ai dans ma poche, je le dois à mon travail! Tout à l’heure, il est passé auprès de moi, sur le boulevard, un gommeux qui sortait du café Anglais, où peut-être il avait dépensé quatre fois la somme en question. Je l’ai regardé avec mépris et me suis dirigé, orgueilleux, vers un bouillon Duval. Je ne vais pas au café Anglais, moi! Je sais ce que coûte l’argent qu’on gagne!»
«Quinze jours après.
Je suis un égoïste, et je m’accuse sincèrement. Lorsque, pour la première fois, j’ai ouvert le livre que je ne fermerai plus que lorsque la mort arrachera la plume de mes mains, il était de mon devoir d’inscrire à la première ligne un nom vénéré, le nom chéri que je ne peux prononcer sans que les larmes jaillissent de mes yeux.
Le nom de mon père.
Où est mon père? Pourquoi depuis si longtemps ne l’ai-je plus revu, là, auprès de moi comme au jour où, pour la première fois, il me mit un crayon aux doigts en me disant:
–Travaille!
Est-il donc vrai, pauvre père, que jamais ne me sera donné le bonheur de te serrer dans mes bras, d’entendre de ta bouche le récit de cette catastrophe –qui a dû être terrible, et que je ne connais pas– bien terrible, certes, puisqu’elle t’a à jamais séparé de moi que tu aimais tant? Le mystère qui a entraîné ta disparition ne se dissipera-t-il pas? Comme cela est extraordinaire! J’ai cherché, interrogé, je me suis enquis de tous côtés, je n’ai rien su, rien appris! Et ma mère, était-elle donc partie avec toi?
Quand je songe à tout cela, je me sens épouvanté. Faut-il que l’enfance soit si insouciante et si oublieuse que ses souvenirs ne puissent fournir à l’homme fait aucun indice certain? Hélas! on se laisse aller à la vie sans la regarder, sans la voir, comme un marin qui fermerait les yeux, alors que le courant l’emporte.
On dit qu’à mesure que l’âge vient, les temps premiers de la vie se détachent soudainement dans les brouillards de la mémoire comme des tableaux nets et clairs. Essayons si dans la confusion de mon cerveau je ne retrouverai pas des lignes plus fermes.
Voici: regardant en moi-même, je retrouve une éclatante vision: la beauté de ma mère. Cependant, j’ai peine il me souvenir qu’elle m’ait souri. Dans ma tête d’enfant, je me forgeais des chimères. Il me semble qu’elle ne m’aimait pas. Etais-je injuste? Le suis-je encore? Je ne sais; pourtant bien souvent j’ai regardé des mères, alors qu’elles veillaient aux jeux de leurs enfants, et j’ai surpris sur leur physionomie des expressions de céleste bonté que je n’ai pas vues au front de ma mère.
L’impression–bien lointaine–qu’elle m’a laissée est celle de la richesse, de l’éclat. Le cadre qui l’entoure me paraît brillant; la maison est splendide. Je suis entouré de domestiques. Une vieille gouvernante, plus revêche que maternelle, est attachée à mon service.
Etait-ce à Paris? Je ne le crois pas, car–cherchant encore dans mon cerveau–je vois de grands bois, une rivière qui coule, de vastes chambres pareilles à celles d’un château.
Mais ce qui domine tous mes souvenirs, c’est la figure triste et douce de mon père. Oh! lui m’aimait; je le sais, je le sens au plus profond de mon âme.
J’avais–aussi loin que je me le rappelle–cinq ou six ans; voici quelle était ma plus grande joie. Etant presque toujours seul avec ma gouvernante, qui ne savait que raconter des histoires ridicules d’ogres et de vampires–folies qui ne m’amusaient point et m’effrayaient–j e voyais plusieurs fois par semaine arriver un homme de haute taille, vêtu de noir, à l’œil bon. Il me prenait par la main, me disant doucement: Viens avec moi!–et nous partions à travers la campagne. C’étaient de longues promenades qui pour moi ressemblaient à une évasion. Lui, mon père, me parlait affectueusement, sérieusement aussi; il cherchait à m’instruire et je cherchais à le comprendre. Etant très grand, il se courbait vers moi pour que je l’entendisse mieux.
J’avais parfois des colères, des impatiences de gamin.
Alors il me prenait dans ses bras, et, m’enlevant de terre, il approchait ses lèvres de mon oreille et répétait:
–Sois bon, mon Jacques, sois bon!
Et aujourd’hui encore, il me semble entendre cette voix à mon oreille, cette voix répétant les mêmes mots. Oui, je serai bon, je le veux.
… Je ne voyais que très rarement ma mère. J’ai dit qu’elle était très belle. J’étais peut-être mauvais juge de ce qu’on appelle la beauté; mais elle était surtout toujours très bien parée. Elle avait des colliers, des diamants, des robes dont la soie craquetante faisait–chose étrange!–une impression désagréable sur mes nerfs.
J’ai dit que je ne savais pas quelle était la position de mon père. Pourtant il me semblait qu’il devait être quelque chose comme un intendant d’une très grande famille. Mais laquelle? Jamais je ne voyais personne. Seulement une ou deux fois par an, la maison, le parc, les bois environnants s’emplissaient de bruit, de fanfares. C’étaient des chasses, des réceptions; relégué dans ma chambre, le front collé aux vitres, je regardais passer, courir à travers les allées, se perdre dans les sentiers du parc des cavaliers élégants, des dames somptueusement parées.
Au milieu d’elles, je vis ma mère.
Mon père, toujours attristé, restait seul et, me venant chercher, m’emmenait dans une direction opposée.
Il est une petite scène que je n’ai jamais bien comprise, mais qui m’a vivement frappé: Un jour que j’étais seul avec ma gouvernante, ma mère– vêtue avec plus de luxe encore qu’à l’ordinaire–entra brusquement. Comme je courais à elle pour l’embrasser, elle me repoussa brusquement; puis s’adressant à la servante:
–Aidez-moi vite, cria-t-elle, je ne veux pas qu’il voie cela.
Il? De qui parlait-elle? En même temps, elle arrachait des diamants de ses oreilles, des bracelets de ses bras. La vieille femme jetait tout dans un coffre. Mon père survint un instant après. Il jeta sur ma mère un long regard, sans lui parler. Puis il me prit par la main et nous sortîmes.
Et quand nous fûmes dehors, en pleine campagne, je vis qu’il pleurait. Oh! à grosses et chaudes larmes. Inconsciemment, presque sans savoir ce que je disais, je lui répétai les mots qu’il avait si souvent prononcés:
–Sois bon, père, sois bon!
Il me regarda, puis, comme à son insu, ces mots s’échappèrent de ses lèvres:
–Il y a des bontés qui sont des lâchetés!
Que signifiait tout cela? Ai-je bien le droit de chercher à comprendre?
Le matin, j’allais, conduit par ma gouvernante, donner à ma mère le bonjour filial. Je la trouvais dans un boudoir attenant à sa chambre à coucher. Elle était drapée de vêtements dont les teintes m’éblouissaient. J’allais à elle, les bras tendus. De la main, elle m’arrêtait, et je sentais sur mon front un baiser froid et rapide, tandis qu’elle me disait:
–Allez, maintenant, et amusez-vous.
… Ce qui est vraiment étrange, c’est que je n’ai jamais pu savoir où se trouvaient cette maison, ce parc, ces bois. J’étais si peu mêlé à la vie extérieure, que tout mon horizon se renfermait dans ma chambre ou dans quelques endroits où me menait mon père. Et d’ailleurs, quand arriva la catastrophe qui me sépara de lui, quel âge devais-je avoir? Sept ou huit ans. Il est évident que depuis ce temps-là on a épaissi volontairement le mystère autour de moi. Je ne me souviens de rien et n’ai rien découvert.
Que s’est-il passé?
… Voici le fait décisif qui clôt douloureusement la première période de mon existence:
Un matin-il faisait à peine jour–un personnage que je ne connaissais pas, mais que j’ai su depuis s’appeler M. Bonneville et être un vieil ami de mon père, qui lui portait une grande affection, entra dans ma chambre, et d’une voix brève, comme un homme qui donne des ordres indiscutables, invita ma gouvernante à me lever et m’habiller.
Il ajouta qu’il m’attendait pour «m’emmener en promenade.»
Certes, c’était là un fait inusité. Mais dans le moment, je n’y vis qu’une surprise agréable, tant j’aimais le grand air et la liberté.
Ma gouvernante avait l’air effaré.
–Mais, monsieur, disait-elle, il est si tôt. Il faut que l’enfant dorme. Vous allez me le rendre malade.
M. Bonneville répondit:
–Faites ce que je vous dis: Il le faut.
Il semblait lui-même tout bouleversé.
Je m’en souviens, on était en hiver. Il faisait froid, et pourtant il avait de grosses goultes de sueur qui mouillaient son front.
La gouvernante qui, à tout prendre, était peut-être une bonne femme, pleurait en m’habillant, car M: Bonneville lui avait dit quelques mots à voix basse. Elle avait tressailli et était devenue toute pâle.
Elle murmurait en m’apprêtant:
–Pauvre enfant! pauvre enfant!
Quelques instants après, je sortais de la chambre avec M. Bonneville. En traversant les longs corridors, j’entendais des voix qui se croisaient. J’eus le pressentiment d’un malheur, et me pressai contre celui qui me conduisait.
–Mon père? où est mon père? lui demandai-je.
Il ne répondit pas et hâta le pas.
Nous arrivâmes dans la grande cour. Là, il y avait une foule de monde. Quand j’apparus, des murmures s’élevèrent. Ils me paraissaient menaçants. Qu’avais-je pu faire cependant? M. Bonneville me souleva, me prit dans ses bras et m’emporta, fièrement, jetant autour de lui des regards de défi. Les rangs s’ouvrirent devant lui. On se tut. Nous passâmes.
Depuis ce moment-là, je ne me rappelle plus rien.
Une voiture nous emporte au galop d’un cheval. Puis nous arrivons à une station et nous montons en chemin de fer. Le soir nous arrivions à un port de mer. J’étais exténué de fatigue. Nous nous embarquâmes sur un grand bateau dont le mouvement me fit horriblement souffrir.
Nous allions en Angleterre. Là, M. Bonneville me confia à un pasteur protestant, dans une petite ville des environs de Manchester. Depuis, je ne l’ai plus revu. Le pasteur m’a dit qu’il était mort.
Quand je l’interrogeais sur mon père, sur le passé, il me répondait qu’il ne savait rien.
Hélas! l’enfance a de cruelles insouciances. Combien lui faut-il de temps pour oublier ceux-là mêmes qu’elle a le plus aimés! Au bout d’un an, tout ce qui avait fui derrière moi n’était plus qu’une sorte de vague brouillard sur lequel de temps à autre,–mais bien rarement–se détachait le triste visage de mon père.
Tout m’était distraction. J’apprenais beaucoup et vite. Je ne m’exprimais plus qu’en anglais. Et puis la passion artistique commençait à s’emparer de moi. J’étais dans un milieu de puritanisme qui me contrainait à me replier en moi-même: je devenais un contemplateur, une sorte de lakiste. J’avais toujours aimé le dessin, dont mon père m’avait donné les premiers éléments dans nos courses à travers les campagnes. La solitude et le travail me firent peintre.
A quinze ans, le pasteur m’annonçait que mon éducation était finie et que j’allais partir pour Paris. Il aj outait que j’allais être livré à moi-même et me gratifiait de ces conseils bibliques qui, pour s’appliquer à tout comme des formules toutes faites, ne sont que des passe-partout de morale banale.
Il me remit une assez forte somme d’argent. Et je partis.
Voilà six ans que je suis à Paris. J’ai travaillé, j’ai lutté, toujours seul.
Aujourd’hui, je suis pris d’une sorte de nostalgie filiale.
Je donnerais tout pour revoir mon père!…»
Ces quelques pages nous ont édifiés–autant que peut le faire le récit d’un homme qui s’ignore lui-même –sur le passé de Jacques.
Nous ne citerons plus qu’un seul feuillet de ce carnet.
Les lignes suivantes, écrites trois ans après, étaient tracées-d’une main fiévreuse:
«Suis-j e fou? suis-j e vivant? est-ce bien moi qui écris? Quelle transformation s’est subitement opérée en moi? Je voudrais m’interroger et je ne sais que me répondre!…
Et pourquoi donc me taire? Pourquoi n’être pas franc en face de moi-même?
Oui, j’aurai le courage décrire ce mot: j’aime! j’aime! de toute la force de mon âme, de toute la puissance de ma conscience… j’aime pour ma vie entière… j’aime! j’aime!…
Ah! que je sens de bonheur à tracer ces quelques lettres qui résument toute mon existence, tout mon avenir!…
Comment cela s’est-il fait?… Je ne le sais plus. J’étais allé à l’exposition du cercle des Arts, indolent, vaniteux peut-être, étant certain de mon succès. J’étais arrêté devant mon tableau–ma Cléopâtre;–déjà bien des mains s’étaient tendues vers moi. Un concert d’éloges avait résonné à mon oreille. On m’avait salué maître; et presque indifférent, je souriais. Quand soudain il se fit en moi une sorte de commotion. je me sentis pâlir, je chancelai. Pourquoi?. Je ne la voyais pas encore, et pourtant elle était là, à quelques pas de moi. Elle aussi regardait mon œuvre, elle aussi me regardait moi-même… et je tremblai comme un enfant…
C’était hier, et il me semble que je n’avais jamais vécu jusque-là!… Oui, je suis né sous son regard. Ma force s’est centuplée; je me suis senti véritablement homme, véritablement artiste. Elle m’a sacré.
Elle m’a parlé. Que m’a-t-elle dit?… Ce n’étaient pas des mots qu’elle prononçait, non pas de vains assemblages de syllabes comme on en entend aux lèvres des niais de la foule.… c’était une harmonie ravissante, entraînante, qui m’élevait au-dessus de la terre!.
Ah! stupidité du langage!… Que puis-je écrire? Où trouver des formules pour rendre ce qui gonfle mon cœur et affole mon cerveau?… Je voudrais dire comment elle est belle; je ne le puis pas. De quelle couleur sont ses yeux, de quelles nuances étincelle sa chevelure?… Non, je ne sais rien. Décrire, ce serait profaner. J’aime comme les chrétiens adorent, enveloppé tout entier dans un rayonnement qui me transporte.»
«Mercredi.
Je l’ai revue. Je sais son nom. Elle s’appelle Diane. Je ne pense plus, je ne travaille plus, je ne vis plus. je dis, je répète: «Diane!» et je suis heureux.»
Dimanche.
C’est fini, je suis à elle, sans oser rêver qu’elle soit à moi.
Elle est noble, riche… que m’importe! Esclave, je me donne sans réclamer le prix de mon servage. Pour un sourire, je mourrais. Pour un mot, je mourrais. Est-ce que ma vie est à moi, à présent!»
Pauvre niais!
Voilà quel était l’homme dont Diane d’Airvault venait de dire au palefrenier son père:
–Je le hais et je le méprise!…
VIII
L’OBSTACLE
Table des matières
Diane entra.
Jacques était debout, à demi caché derrière une tenture, n’osant pas faire un pas en avant.
Elle alla à lui, et doucement, ayant calmé les âpretés de sa voix:
–Vous ici, Jacques, dit-elle; quelle imprudence!.
Elle ne le repoussait pas. Elle ne le chassait pas, malgré l’imprudence qu’il venait de commettre. Il ne s’avança pas, mais s’agenouillant:
–Diane, dit-il, pardonnez-moi…
–Vous pardonner! fit Diane. Si vous avez été imprudent, n’est-ce point pour me donner une nouvelle preuve d’amour?…
Et la charmeresse, qui jouait avec sa victime, lui tendit la main que le malheureux prit avec une joie folle et couvrit de baisers.
–Au moins, reprit-elle, êtes-vous bien certain de n’avoir pas été vu?…
–Oh! soyez sans crainte! Grâce à cette clef que vous m’aviez confiée jadis, j’ai pu arriver jusqu’au saut-de-loup. Pour plus de sûreté, j’ai traversé à l’endroit le plus périlleux, là où on se croit certain que nul ne peut franchir l’obstacle des broussailles de fer.
–Mais vous êtes blessé! s’écria Diane, qui vit alors que ses mains étaient ensanglantées.
–Qu’importe! Du moins vous savez maintenant que vous n’avez rien à craindre.
–Pauvre ami! reprit Diane en s’asseyant et en l’attirant près d’elle sur un sofa, je ne veux point que vous risquiez ainsi votre vie.
–N’est-elle pas à vous?…
–Oui, je le sais. mais, dites-moi, pourquoi cette folie? Pourquoi cette impatience de me voir?
–Pourquoi? Mais oubliez-vous donc que voici plus de quinze jours que je n’ai eu ce bonheur. quinze jours que je souffre à crier. Ne vous ai-je pas écrit?… Vous ne m’avez pas répondu. A mon tour, je vous demande… pourquoi?…
Diane avait baissé la tête, comme si elle eût été accablée d’une douleur intime et profonde.
–Pourquoi? fit-elle à son tour. Ah! je devine… vous ignorez tout.
–Que voulez-vous dire? Vous vous taisez… Ah! Diane… ma Diane bien-aimée, sachez que je suis fort… que j’ai du courage… Un danger vous menace! je le devinais, je le pressentais. Eh bien, n’hésitez pas, parlez; dites-moi tout, sans hésitation; et je vous le jure, je saurai bien vous défendre.
–Oui, oui, je crois en vous. je sais que vous êtes bon et vaillant. Mais, hélas! ami, il est des périls contre lesquels vous êtes impuissant. il est des obstacles que toute votre énergie ne saurait renverser.
–Ah! tenez, Diane, ne parlez pas ainsi, vous me rendriez fou! Des obstacles invincibles!… en est-il quand on aime sincèrement, quand on est prêt à tout sacrifier pour celle qui est à jamais la maîtresse de votre vie?…
–Jacques
–Oui, vous doutez de moi, Diane! C’est mal. Une fois de plus écoutez-moi bien, comprenez-moi bien. De la vie, du passé, de l’avenir, je ne sais que ceci: je vous aime! non point d’une de ces passions banales sur lesquelles le temps a de l’action… je vous aime si profondément que j’ai compris ce mot d’une reine: que si on lui arrachait le cœur, on y trouverait un nom gravé… Nous sommes liés à jamais… et vous parlez d’obstacles… Dites-moi quels ils sont; je saurai bien les abattre.
Diane releva la tête, et fixant sur lui ses grands yeux dont elle éteignait les colères latentes:
–Si bien, dit-elle lentement, que si nous devions être séparés.
–Ah! ne prononcez pas ce mot… vous me rendriez fou!
–Laissez-moi parler! Si donc une volonté plus forte que la nôtre venait tout à coup s’interposer entre nous?
–Diane!
–Il est temps que vous sachiez tout. Oui, Jacques, j’ai vu mon père, je lui ai dit que j’aimais, que j’étais aimée. et savez-vous ce qu’il m’a répondu?
–Oh! j’ai peur… j’ai peur!
–Il m’a dit sèchement, brutalement: «Je vous défends de songer à cet homme… j’ai pour vous d’autres desseins… Je veux. vous marier…»
–Il a dit cela! s’écria Jacques. Ah! malheur à lui!
–Jacques, dit gravement Diane, jouant toutes les comédies, vous oubliez que vous parlez de mon père…
–C’est vrai… pardon!… murmura le malheureux. Mais c’est impossible! Il vous écoutera, il sera touché de vos larmes, de vos supplications… C’est votre père, il doit vous aimer…
–Mon père a l’implacable orgueil de sa caste. Je n’y voulais pas croire. Mais j’en ai eu la preuve terrible. et plutôt que de consentir à une mésalliance, il ne reculerait devant rien…
–Voyons! je comprends mal! il n’est pas possible que cette horrible catastrophe tombe ainsi tout à coup sur ma tête… Votre père doit être bon.… alors même que des préjugés absurdes troubleraient momentanément sa conscience, lorsque je lui aurai parlé…
–Vous! Ah! n’y songez pas… ce serait nous perdre à jamais.…
Et elle ajouta à voix basse:
–Vous ignorez donc que mon père est tout-puissant. que sous le gouvernement impérial un homme ne pèse pas dans la main de ceux qui détiennent le pouvoir… Jacques, j’ai dû taire votre nom… car si j’avais eu l’imprudence de le prononcer, déjà vous seriez perdu!…
–Croyez-vous donc que j’aie peur? Si puissants que soient ceux dont vous parlez, il est des barrières que leur omnipotence no saurait franchir…
Diane eut peine à réprimer un sourire. Elle connaissait les scrupules du monde impérial.
–Je m’étonne, reprit Jacques, que vous vous laissiez ébranler par ces craintes… reprenez courage, Diane, je sais que vous m’aimez, que vous aimez le pauvre petit être qui nous doit la vie. L’heure est venue des résolutions décisives. Vous ne voulez pas que je parle à votre père. Peut-être avez-vous raison, ce serait éveiller en lui des colères qui, sans doute, retarderaient la solution que nous attendons. C’est à. vous à plaider notre causé, et, dussiez-vous lui dire toute la vérité!…
–C’est-à-dire, fit Diane se levant brusquement, que vous m’aimez à ce point d’admettre que je me déshonore…
Elle était pâle, et maintenant presque impuissante à se contenir.
Ah! ce qu’elle voulait, c’était que Jacques eût peur, qu’il reculât lâchement devant des périls imaginaires, qu’il parlât d’attente, d’atermoiement… et voilà qu’elle se heurtait à une inébranlable volonté.
Qu’il prît garde!… Elle songeait à Lazare!…
Elle se disait que là–en Jacques–était le véritable obstacle à renverser…
Lui, à ce mot de déshonneur, qu’elle avait jeté d’un accent presque furieux, s’était senti secoué comme par une commotion électrique:
–Que parlez-vous de déshonneur, Diane? reprit il en relevant la tête. Oui, nous avons été imprudents; oui, il y a eu faute commise… Soit! cela est vrai aux yeux du monde!… Mais le monde même ne pardonne-t-il pas à ceux qui réparent cette faute?… Vous êtes ma femme devant Dieu et ma conscience… vous serez ma femme devant les hommes!… Vous m’avez dit: Soyez célèbre, et je serai à vous… Or,–à tort ou à raison–l’indulgence de mes juges m’a permis de vous obéir… Je sais qu’avant un mois mon nom figurera sur la liste des décorations… De plus, je suis presque riche… Eh bien, il est temps d’avouer hautement et franchement notre amour… Diane!… vous serez ma femme, et alors, qui donc oserait jeter sur vous l’ombre même d’un blâme…
Diane sentait la patience lui échapper. Elle eut un mot terrible:
–Sur moi, soit, je l’admets… Mais sur l’homme qui aura épousé les millions des d’Airvault?…
Jacques, livide, recula… Il chancela si fort que peu s’en fallut qu’il ne s’abattît sur le tapis.
–Diane! Diane! murmura-t-il… Est-ce bien vous qui avez parlé!…
–Eh! non, ce n’est pas moi! dit brusquement Diane… Ces mots qui vous blessent, c’est le monde qui les prononcera… on excusera la fière Diane d’avoir commis une faute… on ne pardonnera pas à Jacques Darneval d’avoir spéculé sur l’imprudence d’une millionnaire…
Elle était féroce, maintenant. Elle voulait qu’il la hait; qu’il la méprisât, mais qu’il partît pour jamais. C’était moins périlleux que d’en appeler à Lazare…
Lui, stupide, ne pouvant pas deviner qu’il y eut tant d’infamie dans l’âme de celle qu’il aimait… oh! oui, qu’il aimait tant!… sanglotait comme un enfant; est-ce qu’il songeait à avoir de la colère contre elle!… Non… pour un peu, il se fût accusé… D’ailleurs, il ne comprenait pas… Tout cela lui semblait un horrible cauchemar.
–Non, je ne crains rien, dit-il tout bas. Un cri d’honneur et de probité répondrait à ces accusations infâmes. Puis, n’êtes-vous pas là pour me défendre? Voyons, Diane, cherchons ensemble. Vous me dites que votre père s’oppose à une union qu’il considérerait comme une mésalliance. C’est là qu’il faut diriger nos efforts… Grâce à mes relations, je puis, moi aussi, obtenir de puissantes protections. Il se peut que, dans son monde même, votre père Lrouve des personnages importants qui m’appuient auprès de .lui; vous voyez, je ne désespère pas. car je vous aime, et je sais que rien ne peut ni ne doit nous séparer… Ne le croyez-vous pas comme moi, Diane?
Elle eut un léger haussement d’épaules; mais il ne remarquait rien.
–Ainsi, reprit-elle, vous êtes décidé à la lutte?…
–Certes, et plus que jamais. D’ailleurs, je le répète, notre séparation est impossible. Et à moins que vous-même ne me chassiez…
Il avait redressé le front et la regardait en face, comme si soudain il eût voulu l’interroger.
Et devant ce regard profond, empreint d’une énergie virile, Diane fut lâche. Elle n’avait qu’un mot à dire pour écraser à jamais cet espoir qui s’obstinait à ne pas mourir. Elle eut peur et n’osa pas le prononcer.
–Eh! qui parle de vous chasser? dit-elle.
–Ah! je savais bien que vous, du moins vous étiez touj ours la même, ma Diane bien-aimée! Eh bien, nous lutterons ensemble. Oui, je le comprends; il faut être prudent; nous attendrons, nous étudierons soigneusement la situation. Vous agirez auprès de votre père; moi, de mon côté, je me concilierai des auxiliaires. Ah! je le sens, toutes ces craintes sont vaines. D’ailleurs, Diane, comment se pourrait-il faire que tu ne fusses pas ma femme?…
Il s’était approché d’elle, et, ayant passé un bras autour de sa taille, il fixait sur ses yeux son regard étincelant d’amour.
Elle réfléchissait. Décidément, elle avait mal engagé la lutte. Elle était vaincue. Jacques s’obstinait à ne rien voir, à ne rien deviner.
Mais soudain une pensée habile, criminelle, traversa son cerveau.
Oui, Jacques était un de ces adversaires avec lesquels il fallait user de ruse. Le repousser brutalement, c’était s’exposer à un effrayant scandale.
Tandis que… Allons, le hasard la servait bien…
Et pendant qu’elle méditait ainsi, elle s’était doucement appuyée au bras de Jacques, qui croyait sentir ce cœur battre d’amour… Fou! triple fou!…
–Mais, dit-elle tout à coup d’une voix presque indifférente, j’ai oublié de vous demander ceci: vous êtes venu si brusquement! Pourquoi ne m’avez-vous pas avertie comme à l’ordinaire, par un billet glissé sous le collier de Braco?
Braco! Jacques avait tout oublié!
Mais Diane s’était rappelé, elle, qu’il y avait là un nouvel et puissant argument.
–Eh bien, dit-elle, vous ne répondez pas!
–C’est que, c’est affreux, cela! Je ne vous ai pas dit! Braco a été tué… et le billet que je vous envoyais lui a été volé.
Elle se dégagea brusquement de l’étreinte de Jacques. Et, de plus en plus comédienne, sachant mettre à son front, à ses yeux, les affres de la terreur:
–Volé! dites-vous. Mais par qui?
–Je l’ignore…
–Qui donc a pu frapper l’animal? Qui! ah! je devine tout. Mon père, irrité de ma résistance, me surveille, me fait épier… et c’est lui, oui, c’est lui qui s’est emparé de ce billet.
Jacques était devenu horriblement pâle. La vraisemblance de cette explication l’épouvantait.
–Ah! nous sommes perdus, mon Jacques. Oui, si je parlais la première, si même je disais toute la vérité, en choisissant l’heure propice, il serait encore possible d’espérer le succès… Mais voici que mon père a des armes entre les mains! C’est le désespoir pour nous!
Puis, se frappant le front:
–Mais que disait ce billet? Voyons. Jacques, souviens-toi… J’ai peur de te questionner… tu me parlais d’amour… mais ne disais-tu rien de plus?… Ne parlais-tu pas… de lui?
Parbleu, elle était sûre de ne pas se tromper, puisqu’elle avait lu le billet entre-les mains de Lazare.
Aussi Jacques se sentit-il tout à coup frappé en plein cœur.
Mais oui, il parlait de l’enfant!… Qu’en disait-il d’ailleurs? il ne s’en souvenait plus. Comment l’avait-il désigné? Avait-il fait mention de Noisy-le-Grand où il était caché? Il ne pouvait ni affirmer ni nier. Les interrogatoires pressants de Diane-tombaient sur son cerveau comme autant de coups de massue et l’étourdissaient.
Et elle ajoutait:
–Mais vous n’avez donc rien compris? Quand je vous parlais de craintes, est-ce que c’était pour moi? Est-ce que c’était pour vous? C’était pour lui, pour lui seul, le cher bien-aimé! Car je ne vous ai pas tout dit. Quelques minutes avant votre arrivée, mon père, avec lequel j’avais eu une discussion violente, s’est écrié:
«–Sachez-le bien, j’ai le moyen de vous contraindre à m’obéir!»
–Eh bien, ce moyen, le voilà! il se sera emparé du billet, il sait tout, il enlèvera l’enfant, il le tuera!. Jacques! Jacques! Ah! cette fois, vous m’avez bien perdue!
–Non, pas encore! s’écria le jeune homme, se redressant avec énergie; mais, d’abord, il faut sauver l’enfant.
–Oui, oui, allez, Jacques! Pour Dieu! ne perdez pas une minute! Car s’il arrivait malheur à cette chère créature, j’en mourrais.
–Adieu, Diane. Ne craignez rien.
–Et quand vous l’aurez mis en sûreté, croyez-moi, quittez momentanément le pays. Ne m’écrivez pas, attendez une lettre de moi. Vous jurez de m’obéir?
–Je le jure! Ah! Diane! quand donc vous nommerai-j e ma femme?
–Bientôt! Espérez, Jacques.
Elle ouvrit une petite porte donnant sur le parc.
Jacques la serra encore une fois dans ses bras et il s’élança dehors.
Diane resta un moment immobile. Puis faisant un geste de résolution:
–Allons, dit-elle, il le faut.
Elle rentra dans l’autre pièce. Lazare l’attendait.
–Eh bien? lui demanda-t-il.
–J’ai besoin de vous, répondit-elle.
Et elle se mit à lui parler à voix basse.
IX
L’APPEL DU PASSEUR
Table des matières
Laissant Neigatte pleurant auprès du pauvre Braco, brave bête d’ailleurs et dure au mal, car un quart d’heure après il léchait les mains de la jeune fille, le père Ambroise s’était élancé sur les Lraces de Jacques.
Il n’avait pas raisonné tout d’abord: le suivre, l’atteindre, l’interroger, le sauver d’un péril qu’il ne connaissait pas, mais qu’il devinait imminent et terrible, c’était sa seule pensée. Et il courait au hasard, sur la berge, l’appelant:
–Jacques! Jacques!
Il avait cru que sa voix serait toute-puissante pour arrêter le jeune homme. Mais c’était en vain qu’il avait jeté son appel.
L’ombre de Jacques s’était rapidement perdue dans les méandres ombreux de la rive.
Le père Ambroise avait couru longtemps, droit devant lui, espérant toujours.
Mais bientôt force lui avait été de s’arrêter. Il devinait qu’il avait fait fausse route.
Il s’était laissé tomber sur une pierre, la tête entre ses mains: do lourdes larmes roulaient sur son visage.
–S’il lui arrivait malheur! continua-t-il. Non! cette dernière torture ne peut pas, ne doit pas m’être réservée. Je le sens, j’ai tant souffert que mon cœur n’a plus de place pour de nouvelles douleurs…
Il était là, abattu, ne sachant quelle décision prendre. L’angoisse sinistre lui serrait le cœur. Il tendait l’oreille, cemme s’il eût dû entendre quelque cri, une lamentation étouffée.
Soudain,–il y avait déjà longtemps qu’il était là et la nuit obscure s’était épaissie autour de lui,– des pas retentirent sur la déclivité de la côte. C’étaient ceux d’un homme qui se hâtait vers la rive.
Sans réfléchir, possédé tout entier par son idée absorbante, le père Ambroise se leva comme mû par un ressort, et courant au-devant du bruit:
–Jacques, cria-t-il, est-ce toi?
Celui qui venait s’arrêta brusquement et ne répondit pas.
Le père Ambroise distinguait à peine la silhouette noire dans les ténèbres.
Il répéta les mêmes mots:
–Qui êtes-vous et qui appelez-vous? répondit une voix qu’il ne connaissait pas.
–Je vous demande pardon, repritle passeur. Mais j’attends ici mon… un jeune homme qui est allé ce soir à Nogent, je crois… et j’espérais que c’était lui.
–Ce n’est pas lui, répliqua l’homme.
Mais se rapprochant du vieillard:
–C’est ce jeune homme qui s’appelle Jacques? demanda-t-il plus doucement.
–Oui.
–Et c’est votre fils, sans doute?
–Non, non, fit vivement le père Ambroise; c’est un ami seulement… Mais le connaîtriez-vous? l’auriez-vous vu?… Je vous en prie, répondez-moi.
–Ecoutez, dit l’autre qui se tenait assez éloigné du passeur pour que celui-ci ne pût pas distinguer ses traits, je ne connais point la personne dont vous parlez; mais il y a environ une heure, j’ai croisé sur la route, un jeune homme… des allures d’artiste…
–Oui, oui, c’est cela, c’est lui!… Vous avez rencontré… et où allait-.il?.
–Il se dirigeait promptement du côté de la gare… il me semblait fort pressé… sans doute il est maintenant sur la route de Paris.
–Sur la route de Paris! exclama le passeur. Ce n’est pas possible!
–Ah! après tout, je n’en sais rien! c’est une simple supposition. en tout cas, si vous l’attendez ici, je crains que vous n’en soyez pour votre peine. Car, ce qui est certain, c’est qu’il allait d’un tout autre côté. Bonsoir, mon brave homme!
–Bonsoir, monsieur, fit tristement le père Ambroise, tandis que l’autre–c’est-à-dire Lazare–décrivait autour de lui, en passant, un cercle assez grand pour rester dans l’ombre.
Resté seul, le passeur secoua tristement la tête.
Evidemment cet homme disait vrai. Mais pourquoi Jacques allait-il à Paris?
Ainsi il lui faudrait rester dans cette douloureuse incertitude, garder au fond du cœur ces craintes qui le déchiraient!.
Rien n’est plus atroce que le sentiment de l’impuissance! Le père Ambroise eût été prêt à affronter tous les périls, à donner sa vie pour. Jacques, et pourtant voici qu’il se heurtait à l’impossible! Cette chose banale–l’avance de quelques pas que Jacques avait prise sur lui–élevait devant son dévouement une barrière infranchissable!
–Malédiction sur moi! fit le vieillard avec un geste désespéré.
Puis réfléchissant tout à coup:
–Mais cet homme peut s’être trompé! Jacques peut être revenu à la maison par une autre route! Oui, je vais le retrouver, il m’expliquera tout… et s’il faut le défendre, j’arriverai…
Et si vite on se rattache à l’espérance, que le père Ambroise, redressant sa haute taille, se remit enmarche pour retourner au bac.
Au moment où il revenait à la rive, un bruit bien connu frappa son oreille.
C’était celui des rames fendant l’eau. Il était bien rare qu’à cette heure avancée du soir quelque barque fût en Marne.
Les avirons étaient maniés par une main exercée. La barque traversait, à peu près en face de la pépiniére de la Ville de Paris, qui marque la limite des habitations de Bry-sur-Marne.
Sans se rendre compte de l’impression qui le saisissait, le père Ambroise s’était arrêté, plongeant son regard dans la nuit, suivant des yeux le sillon blanchâtre qui s’ouvrait dans le flot.
Quel était ce tardif personnage qui traversait la rivière?… Etait-ce l’homme qui lui avait parlé tout à l’heure?
Un soupçon inexpliqué traversa le cerveau d’Ambroise. Il lui sembla qu’il avait eu tort de ne pas chercher à voir son visage, de ne pas le questionner avec plus de détail. Cet homme avait semblé comprendre bien vite quel était celui qu’il cherchait.
Mais, en vérité, c’était folie de s’arrêter à ces idées, qui n’avaient aucune signification.
La barque avait atteint l’autre rive. On n’entendait plus les rames. Sans doute l’homme avait abordé. Ambroise reprit sa route, mais lentement, comme s’il s’éloignait à regret. Et poussé par une curiosité instinctive, il tournait malgré lui la tête en arrière.
Or, au bout de quelques instants, il s’arrêta, tressaillant.
Un détail singulier le frappait encore.
Comme ses yeux habitués à l’obscurité distinguaient mieux le miroitement de l’eau, il voyait que la barque, mal attachée peut-être ou plutôt abandonnée par celui qui venait de passer, s’en allait maintenant à la dérive, les rames traînant dans la Marne.
–C’est singulier, murmura-t-il: on dirait de quelque malfaiteur qui a pris au hasard une des barques amarrées à la rive… Bah! sans doute quelque braconnier!
Et, se contraignant à l’indifférence, le père Ambroise se hâta vers sa demeure.
Quand il entra, il regarda rapidement autour de lui.
Ncigette était assise auprès de son lit sur lequel elle avait étendu Braco, qui, les yeux grands ouverts, semblait heureux d’être dorloté: les chiens ont leurs paresses.
Mais Jacques n’y était pas.
–Il n’est pas revenu? cria le passeur.
–Non, père… Ne l’avez-vous pas rejoint?
–Non, je n’ai pas pu. Ah! malheur à nous!
Puis, voulant faire diversion à ses inquiétudes, il s’approcha du chien.
–La pauvre bête va mieux? dit-il.
–Oh! Braco a le crâne solide. Voyez, dit Neigette, je l’ai soigneusement pansé.
–Voyons.
Le père Ambroise souleva la tête de Braco qui ouvrit ses grands bons yeux.
–C’est étrange, dit-il, on dirait un coup de feu…
–Oui, reprit Neigette, c’est une balle qui lui a touché le crâne. mais les os sont durs, et elle a glissé. Dans quelques heures, il sera sur ses quatre pattes.
Et Braco–en signe de confirmation–remuait la queue.
–Mais qui peut avoir un intérêt à tuer cette pauvre bête?
Neigette se tut un instant. Puis, rougissant, comme si elle se contraignait à parler d’un sujet qui lui était pénible:
–N’oubliez-vous pas, dit-elle doucement, qu’on lui a volé un billet. de M. Jacques.
–Ah! c’est vrai! pardonne-moi; mais j’ai la tête si troublée!. Voyons, fit-il en s’asseyant auprès de la jeune fille, dis-moi tout ce. que tu sais. Tu portes à Jacques une affection de sœur.
–Oui. de sœur. murmura Neigette.
–Eh bien, tu ne peux pas comprendre les inquiétudes qui m’accablent. Je t’en supplie; dis-moi tout ce que tu sais. Je ne te reproche pas de ne m’avoir pas averti: sans doute, tu as cru bien faire. Ainsi, tu savais que Jacques écrivait à quelqu’un?
–Oui.
–Et tu ne soupçonnes pas à qui ces lettres étaient adressées?
–Non, je vous le jure. Pour les écrire, M. Jacques se cachait de vous et de moi.
–Mais comment as-tu découvert?
–Voici. Un jour, Braco, au moment où son maître lui disait: Va, mon chien!… se mit à courir dans la direction de Nogent. Mais tout à coup il poussa un petit cri et s’arrêta subitement. J’allai à lui. M. Jacques était rentré auprès de vous. Je m’aperçus alors qu’un caillou tranchant s’était engagé dans la patte de Braco. je l’en débarrassai. Comme j’avais passé –pour le mieux maintenir–la main dans son collier, je sentis un papier… Machinalement, je l’attirai… c’était un billet, fermé…
–Sans adresse?
–Oui, je vous l’assure. Je ne songeais pas d’ailleurs à l’examiner soigneusement, j’avais peur d’avoir commis une indiscrétion grave. Je le remis à sa place sans rien dire, et Braco partit comme une flèche. Voilà tout. Seulement, toutes les fois que je voyais partir Braco, je devinais bien qu’il portait une lettre.
–Il faudra savoir à qui ces lettres étaient adressées.
Le père Ambroise songeait. Après tout, il ne s’agissait peut-être là que d’une amourette sans importance. Il arrive bien souvent-que la jeunesse voit des drames là où l’expérience plus calme découvrirait à peine une comédie.
Ce moyen de correspondance était enfantin. Le désespoir de Jacques, quand il s’était aperçu de la disparition du billet, avait cette exagération qui s’attache, pour les amoureux, à tout incident, même futile.
Mais ce coup de revolver! Cette attaque contre Braco!
Ici, il n’y avait pas à douter. Quelqu’un avait voulu s’emparer de cette lettre à tout prix. Un mari, peut-être, soupçonnant la fidélité de sa femme.
–Ah! les enfants! faisait le vieillard en haussant les épaulés avec dépit.
Et Jacques ne revenait touj ours pas.
Pâle, ayant peine à comprimer les battements de son cœur, Neigette allait à tout instant à la porte. Le vent s’était élevé. De gros nuages noirs couraient dans le ciel, chassés par des rafales qui faisaient craquer les arbres.
En vain, la jeune fille regardait, en vain elle écoutait… rien…
Elle se sentait trembler. Une douloureuse constriction serrait son cœur.
C’est que, dans sa naïveté d’enfant, ignorante de l’amour, elle avait voué à Jacques une de ces affections qui n’ont point de nom, mais qui emplissent l’âme tout entière.
Sa pensée, son image remplissaient toutes les heures de sa vie. Quand il entrait, son doux visage s’éclairait d’un sourire divin. Quand il partait, une ombre de tristesse passait sur son front.
Savait-elle seulement qu’il en aimait une autre? Etait-elle jalouse? Non. Aucune de ces expressions nettes ne saurait rendre les émotions vagues qu’elle ressentait.
Quand elle avait découvert le billet, quand elle avait vu Braco s’élancer à toutes pattes en messager consciencieux, elle éprouvait des langueurs douloureuses.
Elle ignorait le mot d’amour.
Mais elle savait que pour Jacques elle eût joyeusement donné sa vie. Elle savait que pour le voir heureux, elle se fût sacrifiée sans hésiter. Elle n’eût pas songé à désirer un baiser de lui. Mais quand il lui serrait franchement et loyalement la main, elle se sentait bien heureuse. Elle aimait ce qu’il aimait. C’est pourquoi elle .avait même pardonné à Braco, bien que le pauvre chien–à son insu–lui fît de la peine…
La nuit passait. Minuit avait sonné depuis long temps.
La pluie tombait à flots.
Ni Neigette ni le père Ambroise n’avaient songé à se mettre au lit. Sans se l’avouer, ils étaient obsédés de la même pensée qui leur mettait la fièvre au cerveau.
Tout à coup à travers le bruit du vent, le froissement de la pluie qui battait la Marne, une voix retentit;
–Passeur! père Ambroise!
C’était un cri lent, sonore. C’était l’appel.
–M. Jacques! s’écria Neigette se dressant.
Déjà le père Ambroise avait bondi vers la porte. Et Braco, lui aussi, avait bien reconnu la voix. Il voulait déjà courir dehors. Comment Jacques se trouvait-il sur l’autre rive, du côté de Noisy-le-Grand? Par où avait-il franchi la Marne? Qu’importaient toutes ces questions?
Ambroise et Neigette avaient couru sur la rive.
Tandis que Neigette détachait le lourd bachot, Ambroise, dans la nuit, mais avec son expérience consommée, avait sauté dans le bateau et saisi les avirons.
La pluie lui fouettait le visage.
Il avait répondu:
–Passeur! voilà le passeur!
Jacques devait l’avoir entendu. Oh! ce ne serait pas long. il serait arrivé en trois coups de rame. voilà! déjà la moitié de la distance est franchie.
–Me voilà! Jacques! crie-t-il encore.
Mais Jacques ne répond pas. Sans doute le vent l’a empêché d’entendre… un dernier effort! Le bachot touche la rive. D’un élan, le père Ambroise saute sur la berge:
–Vite, Jacques! vite!
Quoi! Jacques n’est pas là… allons! c’est impossible; c’est bien lui qui a appelé!… Jacques! Jacques! les mains étendues en avant, le père Ambroise cherche, appelle… rien!…
Voyons! est-ce qu’il devient fou! pourtant ils ont bien entendu, tous les deux, là, il n’y a qu’un instant…
Et pourtant c’est bien vrai!. Jacques ne vient pas, Jacques n’entend pas les cris d’appel.
Sous l’avalanche d’eau qui l’inonde, le père Ambroise se sent comme affolé. En ce moment il n’a plus son sang-froid. Que faire? rester encore, attendre?… Quoi?
–Jacques! Jacques! c’est le passeur! c’est moi… Ambroise!
Et toujours… toujours, rien!…
X
DIANE EST SAUVÉE
Table des matières
Sous le coup de la terreur que lui avaient inspirée les dernières paroles de Diane, Jacques n’avait plus qu’une pensée:
Son enfant était en danger! Pauvre petite créature!… C’était une fille à laquelle il avait donné le nom de Diane, heureux de cette imprudence qui lui rappelait la bien-aimée de son cœur.
Oui, quand, avec un accent de vérité qui lui avait percé le cœur, la jeune fille, l’héritière des d’Airvault, lui avait dit que ce qu’elle redoutait, c’était qu’on leur enlevât leur enfant, il avait soudainement tout oublié, et les cruelles paroles de sa maîtresse, de celle qu’il appelait sa femme, et les accusations d’avide calcul qu’elle lui avait jetées à la face.
Ceux qui n’ont pas aimé feront ’seuls un crime de cette faiblesse. Pouvait-il supposer que les lèvres qui avaient murmuré tant et de si doux mots d’amour laissassent volontairement échapper des mots injurieux, presque brutaux? que ce cœur, naguère ouvert à toutes les impressions radieuses de la jeunesse et de l’espérance, se fût aussi brusquement refermé comme une tombe vide sur laquelle une pierre se scellerait.
Non, son adoration pour Diane n’avait fait que grandir.
Le plus pressé, c’était de courir d’abord à Noisy-le-Grand.
Quelque hâte que fissent les espions de M. d’Airvault, ils ne pouvaient avoir encore découvert la retraite de l’enfant. A supposer qu’il eût déjà donné des ordres, sans doute ce ne serait que le lendemain qu’on songerait à les exécuter.
Ayant dans son cerveau en feu ce monde de pensées qui se heurtaient, Jacques s’étant encore déchiré les mains aux broussailles de fer, les vêtements en lambeaux, la tête nue sous la pluie qui commençait à tomber, Jacques ne s’était pas aperçu tout d’abord qu’il s’était engagé dans une direction qui l’éloignait de Noisy.
D’ailleurs, dans ce pays, où l’on ne doit le plus souvent compter que sur la lumière du ciel, l’obscurité était telle qu’une erreur était inévitable, surtout dans l’état d’esprit où se trouvait Jacques.
Lorsqu’il s’en aperçut, il y avait déjà une longue demi-heure qu’il marchait, et s’éloignant touj ours de Neuilly-sur-Marne, il se trouvait maintenant à quelques mètres du pont de Bry.
–Après tout, murmura-t-il, peut-être vaut-il mieux qu’il en soit ainsi. Mon devoir est d’agir seul, sans conseil. Si j’étais allé retrouver d’abord le père Ambroise, il m’eût fait subir un interrogatoire; peut-être m’eût-il détourné d’agir avec la promptitude nécessaire. De cette façon, quand je le reverrai, tout sera fait.
Il franchit le pont et se trouva sur la rive gauche de la Marne.
Il n’avait plus maintenant qu’à suivre le chemin de halage. C’était une lieue à peu près qui lui fallait franchir; mais qu’importait la distance! Il était jeune. Il mit les coudes au corps et s’élança en avant.
La Marne grossissait, et sous l’action des crues d’automne, l’eau atteignait presque la crête de la berge. Mais à la lueur vague de la nuit, Jacques pouvait suivre le sentier tracé par les pieds des chevaux; seulement, le sol était détrempé; il glissait et s’irritait de la lenteur forcée qui lui était imposée.
Enfin il dépassa les dernières maisons de Bry et se trouva sur la berge déserte. Le vent froid qui lui fouettait le visage était pour lui comme un aiguillon. Il courait plus fort.
Un instant il lui sembla que, derrière lui, à son pas d’autres pas répondaient. Il s’arrêta. Tout se tut.
–Folie! murmura-t-il, je suis bien seul et n’ai rien à redouter.
Le même bruit se reproduisant, il crut à un effet d’écho. Il n’y prit plus garde.
Et pourtant c’était bien un homme qui courait derrière lui.
Lazare qui, après son rapide entretien avec Diane, était descendu tout droit vers la Marne, avait, on le sait, détaché le premier canot qui s’était présenté à lui et avait abordé.
Là, anxieux, attentif, il s’était dissimulé derrière un pli de terrain, et il avait attendu. Jacques devait passer là: ce n’était point douteux.
Diane ne l’avait-elle pas exactement renseigné sur le lieu où était caché l’enfant?
Cependant il tardait bien à paraître.
Lazare était bien certain qu’il n’avait pas pris le même chemin que lui, puisqu’il n’avait pas rencontré le père Ambroise: il fallait patienter.
Enfin il entendit le bruit monotone d’un pas qui se hâtait.
C’était Jacques:
Et alors la poursuite commença. Lazare s’efforçait d’étouffer le bruit de ses pas. Il y parvenait mal, mais on sait que Jacques ne se préoccupait plus du bruit entendu.
Il venait de prendre à travers champs un sentier qui le conduisait droit à Noisy-le-Grand.
Cette fois, il connaissait si bien sa route qu’il ne craignait plus de s’égarer.
Lazare–plus prudent maintenant–marchait-pieds nus.
Que voulait-il donc? Avait-il reçu mission de frapper Jacques?
Mais alors, pourquoi hésiter, attendre? Est-ce que ce lieu, n’était pas plus propice que tout autre pour un assassinat?.
Sans doute, il n’était pas temps encore.
Jacques parvint au village.
Là, à travers l’ombre, il vit la silhouette blanchâtre du clocher.
Derrière l’abside, un sentier contournait le village, se rapprochant de la rivière.
La demeure vers laquelle il se rendait se trouvait sur le bord d’une sorte de marais de joncs.
Site admirable de solitude, ainsi qu’on en voit jusqu’à Gournay.
C’était juste en face de l’écluse.
Jacques se dirigea droit vers une petite maison, à– rez-de-chaussée seulement, sorte de masure faite de moellons et de bois.
Puis il s’arrêta devant la porte.
Le cœur lui battait bien fort. Il redoutait un nouveau malheur.
Mais avec un geste de résolution, il frappa.
Doucement d’abord. Il savait que l’enfant était là. Il dormait sans doute. Il avait peur de l’éveiller brusquement.
Pas de lumière à l’intérieur. La pluie claquait sur le toit.
On n’entendit pas tout d’abord. Il dut heurter une seconde fois, disant:
–Ouvrez, mère Mathurine, c’est moi. Jacques.
Certes, la pauvre femme à laquelle il s’adressait’ devait avoir grand’peur.
N’était-ce point quelque rôdeur de nuit qui frappait? Et elle était seule avec les deux enfants, le sien et Diane, son mari, ouvrier de l’écluse, y ayant été retenu pendant la nuit.
Mais ayant sans doute reconnu la voix qui l’appelait, elle se leva et s’approcha de la porte.
Là, elle questionna, s’efforçant d’affermir sa voix.
Jacques répéta son nom.
Alors, rassurée, ayant allumé une chandelle, elle fit jouer la barre de bois qui barricadait la porte.
Jacques s’élança à l’intérieur.
–Diane est là? s’écria-t-il.
–Si elle est là! je le crois bien. Cher petit ange, voyez, elle dort de toute sa force.
Disant .cela, elle approchait la lumière d’un petit berceau: du drap bien blanc émergeait une tête gracieuse et charmante, embéguinée d’un bonnet à rubans bleus d’où s’échappaient de mutines mèches blondes.
Elle était bien jolie, la petite Diane, et bonne dormeuse aussi; car, de ses petits poings fermés, elle pressait ses yeux comme si elle eût voulu les clore plus solidement.
–Mère Mathurine, lui dit Jacques, ne craignez rien et ne vous étonnez point de ce que je vais vous dire. Je viens chercher Diane, je l’emporte!.
La femme recula en laissant échapper un cri de surprise, effrayée.
–Me reprendre Dianette, mon bon monsieur! Oh! vous voulez rire, bien sûr! Vous ne ferez pas cela, moi qui l’aime tant!
–Mère Mathurine, interrompit Jacques. Je suis forcé d’agirpar des motifs graves et que je ne puis vous expliquer. Je sais combien vous êtes bonne, quel dévouement vous avez témoigné à ma chère petite Diane. Je sais aussi que je vous fais de la peine; mais je ne puis vous laisser l’enfant plus longtemps.
La nourrice était tombée sur une chaise et pleurait.
Emu de la douleur muette de la pauvre Mathurine, il s’était penché vers elle et lui avait pris la main.
–J’ai encore un grand service à vous demander, lui dit-il à voix basse.
–Oh! vous savez bien que vous pouvez compter sur moi.
–Voici. Il se peut que demain, dans quelques jours, on vienne à vous. Qui? Je ne le sais pas. Mais qui que ce soit qui vous interroge, tenez-vous en défiance. On vous dira que vous avez reçu un enfant… Ceci, vous ne pouvez pas le nier, puisque vos voisins vous ont vu avec elle. Mais ce qu’on vous demandera, c’est le nom de celui qui vous l’avait confié. Ceci, je vous supplie de ne pas le dire.
La pauvre femme se laissa facilement convaincre.
Elle promit, elle jura le silence. Elle remit à Jacques la pièce officielle qui portait d’ailleurs l’inscription ordinaire:
Née de père et mère inconnus.
Puis, pleurant toujours, elle enveloppa la petite encore endormie dans un manteau bien chaud, murmurant:
–Chère mignonne, je ne pensais pas qu’on dût si tôt nous séparer!. et un temps pareil!. elle sera malade! ajoutait-elle en écoutant la pluie qui tombait touj ours.
Jacques, impatient, envahi par une inquiétude grandissante, l’invitait à se hâter.
Enfin, l’enfant qui ne s’était pas éveillée fut placée sur ses bras.
La mère Mathurine l’embrassa encore une fois, mettant tout son bon cœur dans ce baiser.
Puis elle ouvrit la porte… et Jacques sortit.
C’était le moment où la rafale se déchaînait plus violente.
Jacques hésita un instant. N’était-ce point risquer la vie de l’enfant que de l’exposer à cette tempête. Mais il le fallait! Ici, il lui semblait qu’à tout instant le danger allait surgir…
D’ailleurs il était décidé maintenant. Il irait chez le père Ambroise. Là, jusqu’au lendemain, l’enfant serait réchauffée, soignée. Neigette la bercerait.
Il reprit rapidement le chemin de la berge…
A travers la buée de pluie, il aperçut la lumière qui brillait à la maison du passeur, et de loin il lança dans l’air le cri d’appel:
–Passeur! père Ambroise!
Mais, à ce moment, il lui sembla que le ciel s’écroulait sur sa tête.
Un coup lourd, mat, écrasant, s’était abattu sur son crâne…
Et il tomba, sans un cri, sans un râle…
Lazare se pencha vers lui, saisit l’enfant, qu’il enveloppa dans son manteau.
–Allons! murmura-t-il, ma Diane n’a rien à craindrè. Tué le loup, le louveteau n’est pas à redouter.
Et il s’élança dans la nuit, où il disparut.
Le père Ambroise appelait toujours, courant à travers les ténèbres, affolé.
Tout à coup son pied heurta un corps étendu.
Le vieillard s’agenouilla, et, haletant, épouvanté, promena ses mains sur la poitrine, sur le visage.
Oh! il n’hésita pas! il ne douta pas!
Jacques! c’était Jacques! et le malheureux sentait à ses mains la sensation du sang chaud.
Il ne cria pas, il ne chancela pas…
Si on avait pu le voir dans la nuit, on eût été épouvanté de sa pâleur.
Mais, robuste, réunissant, dans un effort suprême, toutes ses énergies, il saisit le jeune homme à bras-le-corps et le chargea sur ses épaules.
L’ouragan faisait rage, comme s’il eût voulu le renverser.
Lui, ferme, droit, marcha, sans faiblir, sur la déclivité glissante de la berge.
Il atteignit le bachot, et là, restant debout, ayant le corps lourd qui lui faisait plier les reins, il dirigea le bateau avec une seule rame…
Il atteignit la rive.
Neigette l’attendait. Il passa devant elle, courant.
Puis étant parvenu à sa cabane, il déposa le corps sur le sol, et, de haut, ayant rempli sa tâche, mais ne pouvant plus résister, il tomba sur le plancher les bras en avant, criant:
–Mon fils! mon enfant! on me l’a tué!…
Braco hurlait sinistrement.
–Eh bien, Lazare?
–J’ai obéi…
–Jacques?
–Est mort!
–L’enfant?
–Jamais il ne reparaîtra…
–C’est bien.
Et la belle Diane, la virginale créature, s’approcha d’une table et écrivit:
«Monsieur le marquis,
Je suis prête à vous obéir; dites à M. de Planay que vous tiendrez votre parole.»
Elle sonna; un laquais parut.
–Portez ce billet à mon père, dit-elle.
Et se tournant vers Lazare, elle lui tendit la main en lui disant: Merci!
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
DEUXIÈME PARTIE
LE MONDE VERT ET OR
Table des matières
I
LE MÉDAILLON
Table des matières
Abattu un instant par sa douleur, comme un chêne frappé de la foudre, celui qu’on appelait le père Ambroise, mais qui dans un cri désespéré, s’était avoué le père de Jacques, s’était bientôt redressé.
Déjà Neigette, agenouillée, avait appuyé contre sa poitrine la tête du jeune homme; et anxieuse, n’osant pas toucher à la blessure saignante, elle attendait qu’un souffle, un tressaillement lui permissent d’espérer encore.
Ambroise vint à elle et l’écarta doucement.
Sa main tremblante ne parvenait pas à se glisser sur la poitrine du jeune homme.
Avec une simplicité de geste dont la pudeur était charmante, Neigette détacha les boutons et entr’ouvrit la chemise. Puis elle guida les doigts du père Ambroise.
Et elle attendit, si pâle, elle aussi, qu’une fois de plus elle méritait son surnom. Son visage ressemblait à un masque modelé dans la neige.
–Eh bien? demanda-t-elle d’une voix gutturale.
Le vieillard hocha la tête:
–Il vit; mais qui sait si ce ne sont pas là les dernières résistances de l’organisme? Voyons cette atroce blessure. Neigette, tiens la lampe. là. plus près!
Et s’adressant à lui-même, le père Ambroise ajouta:
–Allons, sois fort! il le faut. pour le salut ou pour la vengeance!
En même temps, un éclair de colère brillait dans ses yeux.
Il palpa–d’une main devenue plus ferme–la blessure de Jacques.
Le coup avait été porté avec une violence inouïe. La voûte du crâne avait été en quelque sorte écrasée sur une étendue d’un pouce carré.
Le cerveau était sinon dangereusement lésé, tout au moins soumis à une compression qui pouvait d’un moment à l’autre amener une issue fatale.
Et que faire… là, aux portes d’un village? Y avait-il seulement un médecin?
Et, trouvât-on quelqu’un, serait-ce un praticien de mérite, apte à lutter contre une mort imminente?
–Qu’allez-vous faire? demanda Neigette.
Le vieillard tressaillit. Ce fut d’une voix à peine perceptible qu’il répondit, en balbutiant:
–En vérité… je ne sais… j’hésite…
–Hésiter! s’écria Neigette, se redressant tout à coup. Hésiter, alors que Jacques se meurt!. Non, non, il faut agir sans perdre une seconde…
Et tandis que le père Ambroise, qui n’était pas encore redevenu maître de lui-même, comme si le coup asséné à son fils eût brisé son propre cerveau, se tenait immobile, le front appuyé sur ses mains que mouillaient de grosses larmes:
–Ah! je vous en supplie, s’écria la jeune fille avec une énergie dont on ne l’aurait pas crue capable, ne me laissez pas dans cette atroce inquiétude! Mais vous ne voyez donc pas qu’il va mourir? Ecoutez: on dirait qu’il râle! lui! Jacques!… Mais ce n’est pas possible! Je ne veux pas, moi, je ne veux pas qu’il meure…
Et grave, presque solennelle, elle posa sa main sur l’épaule du vieillard.
–Père, dit-elle, faites votre devoir!… Sauvez votre fils!…
Ambroise la regarda.
En vérité, le visage de cette enfant semblait s’être transfiguré. On eût dit qu’un rayonnement intérieur l’éclairait: il y avait une lueur chaude et radieuse sur ce front pur…
–Mon fils! avez-vous dit, Neigette?…
–Oui, votre fils! Ah! vous ne vous souvenez pas de ce que vous avez dit tout à l’heure! Sont-ce bien vos lèvres, d’ailleurs, qui ont parlé?… Non, ce mot –fils–s’est échappé de votre cœur! Ne cherchez pas à nier, j’ai entendu!… Oui, Jacques qui combat contre la mort, c’est votre enfant!… Au nom de l’amour profond que vous lui portez, je vous le dis encore une fois: sauvez-le!…
–Oui, je le veux! s’écria le vieillard, qui se releva.. Ah!.merci! enfant, de m’avoir rappelé mon devoir! C’est que tu ne sais pas tout ce que j’ai souffert! Ce dernier coup–après tant d’autres–m’avait brisé! Mais tu as raison… je le sauverai…
–Ecoutez-moi, dit Neigette; je vais courir au village de Neuilly… je trouverai un médecin… je sais qu’il y en a un… tout nouvellement arrivé.
–Oui, va, va! lui dit-il, et hâte-toi!… Moi, je vais tenter de procéder à un premier pansement. Si au moins la blessure saignait!…
Neigette déjà n’était plus là. Courant de toute sa force, elle s’élançait vers le village.
Le père Ambroise était resté seul auprès de Jacques, auprès de son fils.
Redressant sa haute taille, il avait passé sa main sur son front, comme pour écarter les nuages qui obscurcissaient sa pensée.
De la gorge de Georges s’échappait une sorte de ronflement sonore, qui se perdait dans une longue aspiration: chacun de ces souffles pouvait être le dernier.
Le père Ambroise s’imposa quelques minutes de recueillement, pendant lesquelles il parvint en quelque sorte à se reconquérir lui-même. Puis, la main ferme, le regard clair, il se mit à l’œuvre.
Il parvint à enlever quelques esquilles. La plaie commençait à apparaître plus nette, peut-être plus effrayante encore.
Mais le sang s’était remis à couler: il y avait espoir d’éviter l’épanchement interne.
Il avait agi très lentement. Le temps avait passé, et enfin la porte se rouvrit.
Neigette parut. Elle n’était pas seule.
Ah! la chère enfant, que de peines elle avait prises.
Pour le comprendre, il faut savoir ce que sont–dès l’automne–ces villages des environs de Paris, peu ou point éclairés, où la vie semble s’arrêter à sept ou huit heures du soir, où la pluie et le vent font plus hermétiquement fermer portes et volets: engourdissement d’un être que la nuit calfeutre dans sa carapace, dont il ne sortira plus qu’aux premiers rayons du soleil.
Et minuit était sonné!
Mais elle voulait réussir, avait-elle dit. Et la volonté est bien puissante. Elle avait crié, heurté, appelé, essuyé des rebuffades et reçu même des injures, quoiqu’on la connût cependant. Mais ces demi-paysans sont d’une défiance profonde, et avant que l’œil regarde, la voix a déjà injurié le fâcheux qu’on suppose malfaiteur.
Obtenir qu’une tête, emmitouflée d’un foulard ou cascaméchée d’un bonnet de coton paraisse dans l’entrebâillement d’une fenêtre, c’est déjà un grand succès.
Puis il faut que le dialogue s’engage. La bienveillance–possible pendant le jour–n’est pas un animal nocturne. «–Passez votre chemin! Au large! Au diable!… Je vous envoie un coup de fusil!» Toutes aménités qui échappaient aux plus patients.
Cependant Neigette était parvenue à se faire entendre; finalement,–avec un battement de cœur presque joyeux,–elle avait appris qu’en effet un jeune docteur était justement venu s’installer dans le pays quelques semaines auparavant. Il demeurait là-bas, dans l’impasse, auprès de l’église.
Sous la rafale, elle était repartie, décidée à suivre jusqu’au bout sa voie douloureuse.
Et de recommencer ses appels, ses heurts qui brisaient ses mains d’enfant.
Par bonheur, le docteur ne dormait pas. C’était bien un Parisien fraîchement échoué dans cette Thébaïde, car sa lampe brûlait, et il travaillait encore.
Plus hardi que les indigènes, il avait promptement répondu.
D’ailleurs, on le verra plus loin, il était de ces hommes qui croient au hasard: plus l’heure était tardive, plus la requête était anormale, et plus peut-être existait-il de chances pour que l’occasion fût bonne à saisir.
Cependant il avait dû être quelque peu désillusionné lorsqu’il avait su que ses soins étaient réclamés, non pas dans un des châteaux de Bellevue, mais dans l’humble cabane du passeur. C’étaient aubaines meilleures * qu’il demandait au hasard; et comme l’humanité était le moindre de ses défauts, il avait eu grand désir d’envoyer au diable la pauvre Neigette. Mais elle avait si doucement, si douloureusement plaidé, qu’en fin de compte, en dépit de l’horrible temps qui aurait jusqu’à un certain point justifié son abstention, le jeune docteur, s’étant enveloppé d’un manteau, se décida à suivre Neigette.
Du reste le trajet était court.
Mais assez long cependant pour que le médecin, curieux par nature et par profession, adressât quelques questions à la jeune fille.
Qu’était-il arrivé? Comment un jeune homme se trouvait-il, à pareille heure, blessé dangereusement et dans la cabane d’un passeur?…
Or,–il y a de singulières, intuitions,–lorsque Neigette avait vu, à la lueur de la lampe de travail, la physionomie du docteur Randens (c’était le nom–qui lui avait été indiqué), elle avait éprouvé, malgré elle, une singulière impression de répulsion.
Non que le docteur fût laid, ce qui certes aurait été tout à fait indifférent à la jeune fille. C’était même un assez beau garçon, un peu trop blondasse, un peu trop ciré, pommadé. Mais l’œil était hésitant, inquiet, pour tout dire hypocrite et faux. Les paupières clignaient soupçonneusement, et le rayon qui s’en échappait donnait je ne sais quelle idée de moucharderic inquisitoriale.
Si bien qu’aux questions du médecin, Neigette– mue par un pressentiment d’involontaire défiance– ne répondit qu’évasivement. Elle ne savait rien. C’était le père Ambroise, le passeur, qui avait ramené le blessé sur ses épaules.
Et cependant pouvait-elle deviner que celui qu’elle aimait n’aurait jamais pu rencontrer de pire ennemi que ce Randens!
Dès que le père Ambroise avait vu l’inconnu qui accompagnait Neigette:
–Vous êtes médecin? avait-il dit en allant vivement vers la porte.
–Oui, monsieur.
–Ah! que je vous suis reconnaissant d’être venu! C’est bien, monsieur, d’être ainsi dévoué à vos semblables!
Le médecin regarda curieusement le passeur, ce grand vieillard qui s’exprimait avec tant de netteté.
–Tiens! tiens! se dit-il, est-ce que décidément je nagerais en plein mystère.
Puis il ajouta à voix haute
- Je tâche de faire mon devoir le mieux qu’il m’est possible. Voyons, haute voir de mieux
Le père Ambroise s’écarta:
–Le voici, monsieur. J’ai déjà tenté de lui donner les premiers soins; mais je suis malhabile.
–Approchez la lumière, dit Randens.
Entre autres qualités, ce médecin–incorporé Dieu sait comme dans l’honorable confrérie–était doué d’une ignorance crasse. Par quel prodige avait-il conquis ses diplômes! On le saura. Mais le fait est que, bien qu’il examinât soigneusement, attentivement la plaie qui rougissait le crâne du blessé, il lui eût été fort difficile de deviner s’il s’agissait d’une chute, d’un coup ou de tout autre accident.
S’il était ignorant, par contre il n’était pas niais et savait se tirer des cas embarrassants.
–Je vois, dit-il, que vous avez essayé de soulager ce malheureux; mais je crains bien que nos soins ne soient inutiles.
–Quoi! docteur, vous croyez!. s’écria le malheureux passeur, qui ne put achever, tant l’angoisse lui serrait le cœur.
–Je crois qu’il s’agit là d’un cas extrêmement grave. La lésion est profonde, mais, fit-il tout à coup en se tournant vers le vieillard, vous me paraissez porter à ce jeune homme un très grand intérêt. est-il donc de vos amis, de vos parents?
Le père Ambroise tressaillit:
–Non, non, fit-il; seulement, je l’ai vu souvent dans le pays, et je m’intéresse à lui comme à toute créature qui souffre.
–Veuillez donc me dire dans quelles circonstances vous avez recueilli ce blessé?
–Mais, auparavant, ne pensez-vous pas qu’il soit possible de faire quelque chose… Quoi? Je l’ignore, moi… Mais, je vous en prie, soignez-le, sauvez-le!
–Bon! pensa le médecin, encore un qui ne dit pas la vérité. Il porte à son blessé un intérêt trop grand pour qu’il ne soit pas plus lié avec lui qu’il ne l’avoue.
Puis il continua, tout haut cette fois, et avec une certaine sécheresse d’accent:
–Nous ne pouvons procéder au hasard. Est-ce le résultat d’une chute… est-ce celui d’un coup?.… En un mot, y a-t-il accident ou… (et il insista sur le mot) tentative d’assassinat?…
–D’assassinat! Oh! je ne le crois pas, monsieur… J’étais sur l’autre rive, j’ai entendu le bruit d’une chute… je me suis approché… Vous savez, le temps est horrible; la berge est mauvaise; le pied lui aura glissé, et sa tête aura porté sur quelque pierre…
Le docteur Randens ne manquait pas de certaine faculté d’observation. Or, comme en entendant l’explication embarrassée du père Ambroise, il considérait la blessure, il s’aperçut que sa position même était la négation flagrante de cette hypothèse. Elle se trouvait juste au sommet du crâne et était la suite d’un choc venu de haut en bas.
Cependant il s’abstint de toute observation et parut accepter la version du passeur.
Tirant sa trousse, il y prit une sonde et explora la plaie.
Dans, la chambre, le silence était profond. Neigette, debout, appuyée au mur, tordait ses mains et avait de grosses larmes coulant sur son visage.
–Eh bien? demanda le vieillard d’une voix mal assurée.
Le médecin hocha la tête.
–Très profonde, fit-il. Je ne vous cacherai pas que j’ai de graves inquiétudes. Nous essaierons d’abord des affusions d’eau froide. Il faut combattre la congestion, qui est imminente. puis, s’il le faut, je saignerai le blessé. Aidez-moi, nous allons le redresser.
–Neigette, éclaire-moi, dit le passeur.
Les deux hommes, avec préaution, relevaient le blessé.
Or, pour la première fois depuis que le médecin était entré, la lumière tomba à plein sur le visage du jeune homme. Et le docteur, l’ayant vu, se pencha vivement vers lui, en s’écriant:
–Mais c’est Jacques!…
–Vous le connaissez? fit le passeur avec surprise.
Le médecin se mordit les lèvres. Il venait de faire une école. Puisqu’il avait deviné qu’il y avait, en toute cette affaire, un mystère dramatique, il était de prudence élémentaire, pour arriver à le découvrir, de ne pas éveiller soi-même le soupçon.
Mais il était trop tard. L’étonnement l’avait emporté sur la prudence.
–Très peu, se hâta de dire le médecin. Mais si c’est bien là, comme je le crois, Jacques Darneval, je l’ai parfois rencontré au quartier latin. où nous travaillions tous deux.
Il aurait pu ajouter que ce–travaillions–au pluriel–était quelque peu ambitieux de sa part. Oui, Jacques travaillait, mais Randens, habitué de brasseries, flânait et cherchait fortune.
L’explication était logique; le passeur, concevant un nouvel espoir, reprit,:
–Alors, je compte sur vous. Si vous l’avez connu, vous l’avez aimé… vous le sauverez…
–Certes! c’était un bon et franc camarade. Allez prendre à la Marne de l’eau bien froide, nous allons faire le nécessaire.
Sans attendre que l’ordre lui fût répété, le passeur appela Neigette, et tous deux sortirent pour obéir.
Le médecin resta seul avec le blessé.
–Diable! murmura-t-il, voilà qui se complique. Ce bonhomme-là a été assommé, c’est clair. cela doit se rattacher à l’aventure en question. Comment savoir?…
Et il regardait autour de lui, comme s’il eût cherché quelque indice nécessaire à ses déductions.
Mais, ne voyant rien, il revint à Jacques et se mit à détacher son col et à mettre sa poitrine à nu.
Or, dans ce mouvement, Randens sentit sous ses doigts un cordon de soie.
–Qu’est-ce que cela? fit-il… Bon! un médaillon!… Vite, la lumière!… Pourvu que les autres ne reviennent pas tout de suite!
Il avait couru vers la table sur laquelle Neigette avait posé la lampe; le médaillon était en or, fermé par un ressort. Il l’eut bientôt trouvé, et la plaque s’ouvrit.
Un portrait de femme, d’une exquise finesse, était renfermé dans le médaillon:
–C’est elle! dit le docteur; je ne m’étais pas trompé!… Décidément, j’ai été bien inspiré en venant ici.
Et il ajouta, avec un clignement d’œil, cette phrase significative:
–Pas de bêtises, et ma fortune est faite!
Il glissa prestement le médaillon dans sa poche.
Le père Ambroise et Neigette revenaient.
Le médecin se mit à l’œuvre avec un déveuement superbe; mais, en réalité, il était désireux d’obtenir rapidement un résultat apparent quelconque, afin d’être libre et de pouvoir commencer je ne sais quelle œuvre ténébreuse dont les machinations se formulaient dans son esprit.
Donc, à force d’eau froide, il arriva que la respiration du blessé, toujours immobile, les yeux vitreux, devint moins forte.
–Il est sauvé, prononça Randens, qui n’en savait absolument rien.
Alors, il donna longuement de minutieux conseils, recommandant vivement qu’on ne fit rien, «qu’on ne bougeât pas» avant sa visite du lendemain.
Ce «rien à faire» troubla singulièrement les deux amis de Jacques.
–Singulier médecin! dit le père Ambroise, en hochant la tête lorsqu’il fut sorti.
Il se hâtait, le docteur. Il lui tardait fort d’être chez lui et de méditer en paix sur les événements de la nuit et sur leur conséquence possible au point de vue de sa fortune.
Et dès qu’il fut installé devant son bureau, les pieds dans une bonne chancelière de peau de mouton, il tira le médaillon de sa poche et se mit à l’examiner.
–Je ne puis me tromper, dit-il. Déjà, lorsque j’ai rencontré cette jeune fille, j’ai été frappé de ce que je croyais alors une ressemblance inouïe. Mais voilà qui écarte tous mes doutes. Voyons donc! un médaillon est rarement un portrait muet.
Il se mit-à chercher si quelque ressort ne lui permettrait pas d’ouvrir le bijou.
Et bientôt il eut réussi.
La miniature se souleva.
Sur la partie intérieure ces mots étaient tracés:
–A toi pour toujours, Diane.
–Bravo! cria-t-il. La fortune me comble. l’occasion me tend les cheveux: je serais un fou de n’y pas accrocher mes doigts de la bonne façon.
Qu’était le docteur Randens, et que signifiaient ses paroles?…
C’est ce que nous allons expliquer.
II
LE FILS DU MOUCHARD
Table des matières
Pendant vingt ans–il est bon de le répéter après un grand orateur–la France a appartenu aux jouisseurs. A la suite des bandits qui avaient fait le gros ouvrage de Décembre51, s’étaient rués tous les avides, tous les affamés, tous les altérés, qui se jetèrent sur la France, sur ses richesses, sur son éternelle beauté, comme sur une proie. Chiens en curée, dont les dents étaient longues et l’estomac plus profond que la besace portée jusque-là par ces mendiants.
Ce fut tout un monde nouveau affublé de la livrée de l’empire, la livrée vert et or commune à tous ces laquais.
Vous les avez tous vus, ces hardis compagnons de la truanderie napoléonienne, voleurs de salons, proxénètes do boudoirs, assassins de corridors, qui, le menton bien rasé, le torse droit, la jambe cambrée, la moustache impérieuse et l’œil net, protégeaient la famille en caressant les prostituées, sauvaient la religion en fouillant dans les poches des fidèles, et défendaient la propriété… en la prenant pour eux afin de la mieux surveiller!
Types spéciaux qui ne rappelaient ni les roués de la Régence dont ils n’avaient pas la légèreté souvent gracieuse, ni les muscadins du Directoire dont ils auraient raillé l’affectation.
Ceux-ci, nos derniers bandits, avaient élevé leur mission de grinches à la hauteur d’un fonctionnarisme.
Ils avaient de la dignité, beaucoup de dignité. Ils s’asseyaient sur leur infamie comme un bureaucrate sur son rond de cuir. Ils pontifiaient dans l’ordure et portaient leur honte comme un saint ciboire.
Point n’était bon, devant ces gens, de rire de ceci ou de cela, en public du moins. Poseur, gourmé, amidonné, ce monde vert et or, deux couleurs qui se complètent, le vert, symbole du proxénétisme, l’or, emblème des coupeurs de bourse, ce monde, disons-nous, fut tout morgue et tout insolence.
Sans scrupule, n’ayant ni foi ni croyance, méprisant tous ces préjugés que les imbéciles d’honnêtes gens appellent conscience, ils adoraient entre eux le dieu Vice, comme les sorciers du moyen âge baisaient le pied fourchu du bouc,–mais en plein jour, grands chevaliers de vertu, ils étaient impitoyables et auraient crucifié l’homme de Nazareth, en l’accusant de simonie. La plaisante et sinistre pasquinade! II n’était pas un de ces hommes qui n’eût trahi quelqu’un ou vendu quelque chose; pas un de ces reîtres qui n’eût frappé quelque ennemi par derrière ou violé quelque chasteté; et cela posait pour le respect de la femme, de la vie humaine.
On ne pouvait pas tirer sur eux sans qu’ils crias sent à l’assassinat! Mais quand ils canardaient les bourgeois, leurs femmes et leurs enfants, cela s’appelait rentrer dans le droit.
Ces pitres du mal lavaient leurs mains sanglantes à la pâte d’amande.
Ils eurent la monomanie de la distinction, et, pour voler, ils mettaient des gants.
Ce fut le régime de la Haute Canaille.
La famille d’Airvault est et sera un parfait échantillon de cette pègre aristocratique.
Mais les portraits ne manqueront pas à la galerie.
Et poursuivant notre tâche, tenons notre parole et expliquons le docteur Randens.
C’était tout simplement le fils du comte de Siénette, sans profession avouée ni avouable, très aimé des dames, et… en réalité, mouchard politique du grand monde. galant homme s’il en fût.
Or, ce comte de Siénette, qui avait eu la faiblesse de ne pas se baptiser duc, était un certain Siénet, ancien commis d’octroi, qui s’était vu flanquer à la porte de l’administration à la fin du règne do Louis-Philippe, pour son ingéniosité trop grande à frauder la bonne ville de Paris.
On n’a peut-être pas oublié cette affaire qui fit grand bruit à l’époque.
Un marchand de vins de Paris avait imaginé un truc très habile pour faire pénétrer dans la ville du vin–déchargé des droits d’octroi; il avait loué une maison, une baraque adossée au mur d’enceinte, avait percé un trou dans ledit mur, avait adapté un tuyau et une pompe au trou en question; si bien que, par une opération des plus simples, le vin de la banlieue venait emplir les tonneaux du citadin.
Mais les meilleures plaisanteries ne peuvent toujours durer.
Notre homme fut pris. Or, il eut la faiblesse de révéler que ledit Siénet l’avait grandement aidé dans l’établissement de son petit système en détournant l’attention de ses collègues, et que cette complicité lui avait valu quelques jolies pièces de vingt francs.
Les administrations devant être plus blanches «que la blanche hermine», on ne voulut pas que l’employé infidèle passât devant les tribunaux, et on l’envoya se faire pendre ailleurs.
Bien entendu, il alla ailleurs, mais négligea de se pendre.
Ou du moins, il le fit de façon particulière et peu dangereuse. Il se pendit. aux crochets d’une pauvre fille qui avait été assez bête pour l’aimer et assez malheureuse pour en avoir un enfant.
Comme elle était mère, c’était bien le moins, n’est-il pas vrai, qu’elle nourrît le père.
Siénet était fort joli et fort robuste garçon. Il arriva par les femmes. Quand, après1852, la prostitution fut toute-puissante, Siénet fut remarqué, choyé et finalement enlevé par une comtesse–qui, par exception, était bon teint. Elle comtisa son amant, en féminisant son nom. Présenté par elle, le comte de Siénette fut accepté haut la main. On n’aimait pas d’ailleurs à parler fausse noblesse dans le monde impérial par respect de certain proverbe où il est question de corde et de pendu.
Mais le comte oublia complétement son ancienne maîtresse et son infortuné rejeton.
Celle-ci, qui l’avait nourri, habillé, chauffé et blanchi pendant plus de dix ans, estima que ce procédé était par trop cavalier, et entendit réclamer ses droits.
Elle poursuivit de ses criailleries ce bon M. de Siénette, qui pourtant ne demandait qu’à être tranquille. Et comme son insistance devenait fort gênante, comme la comtesse qui maintenant le logeait et nourrissait de façon beaucoup plus confortable, lui déclara que si elle entendait encore parler de celte espèce, il lui faudrait chercher ailleurs gîte et bombance, l’honorable gentilhomme n’hésita pas. Il s’adressa à la police.
On n’entendait pas–en haut lieu–que de misérables filles–de celles qu’on traitait de concubines– se permissent de troubler dans son repos l’homme qui était en bons rapports avec une dame de bonne société.
On appela donc la fille Randens,–c’était le nom de la coupable,–à la préfecture de police, et on la menaça de l’enfermer à Saint-Lazare.
Elle se le tint pour dit, rentra chez elle et s’asphyxia, mais non sans avoir menagé au comte de Siénette une vengeance de sa façon: c’est-à-dire qu’elle avait pris ses mesures pour que, lorsqu’il aurait atteint l’âge de dix-huitans, son fils, Arthur Randens, fût mis en possession de la correspondance de Siénet, fort intéressante par certains aveux non fardés d’escroqueries et de menus vols, comme aussi par des explosions lyriques de mendicité.
La pauvre fille avait reculé devant le scandale.
Mais elle voulait que son fils fût armé pour la bataille de la vie.
Arthur Randens était d’ailleurs et continua d’être le plus atroce chenapan du monde.
Le sang paternel parlait en lui.
A dix-huit ans, vrai rôdeur de mauvais lieu, chevalier de la rouflaquette, garde du corps de plusieurs trotteuses de boulevard extérieur, il reçut du dépositaire fidèle la correspondance du comte de Siénette, et, intelligent, il alla droit au monstre.
–Monsieur, lui dit-il, vous êtes papa… je suis votre fifi chéri. Je ne demande qu’à tout vous devoir. Donc, vous allez me loger, me dorloter, me faire des rentes, sinon… tout le monde saura que mon excellent auteur est un escroc… et autre chose encore que je n’ose pas dire.
Qui fut penaud, ce fut notre noble, à qui la carrière de mouchard réussissait au mieux.
Il pensa bien à utiliser ses relations policières. Mais .ce gars solide, bien campé, n’était pas de composition si facile que la malheureuse femme que la peur avait affolée.
Il fallait traiter. M. de Siénette en prit bravement son parti.
–Vous invoquez des titres passés, dit-il à son estimable fils. Je suis de ceux qui ne transigent pas avec le devoir.
–Pardon, papa! fit l’incorrigible, vous vous f… ichez trop de moi. Il ne s’agit pas de phrases, mais de monacos. Aboulez ou je cause. Voilà l’ultimatum.
Le comte fit une piteuse grimace. Il fallait changer de voies et moyens:
–Eh bien! reprit-il, jouons cartes sur table. Tu veux arriver?.
Il s’attendrissait et tutoyait son «cher enfant».
–Je t’aiderai, mais il faut que tu t’aides toi-même. Choisis une profession et je te pousserai. As-tu une vocation?
Le «cher enfant» tira une forte pipe de sa poche:
–Oui p’pa! répondit-il. Dix sous de tabac par jour.
–Ne plaisantons pas. C’est fort sérieux. Dans la société il faut être quelque chose, n’importe quoi. Veux-tu être avocat, militaire, marin, architecte, artiste, médecin?.
–Tiens! médecin… ça m’irait…
–Bon! va pour médecin… Veux-tu travailler?
–Le moins possible.
–On peut arranger cela… Je vais te faire une pension… tu suivras des cours… Je te ferai chauffer dur, et en cinq ans tu seras médecin…
–Cinq ans! c’est rudement long!.
Mais le comte s’éleva aux plus hautes considérations philosophiques. Un médecin pouvait prétendre à tout… il pénétrait dans les familles, connaissait leurs secrets… Honnête Siénette! il avait le génie de la mouchardise.
Bref, il fit tant et si bien que le bel Arthur s’enflamma, s’alla confiner dans le quartier latin, potassa les brasseries, mais que, seriné par ses chauffeurs d’examens et, de plus et surtout, aidé par son père, qui avait de fort belles relations et agissait sur nombre de gens par la peur, il parvint à décrocher le diplôme de docteur.
–Tout allait pour le mieux, quand soudain–ô fragilité des choses humaines–l’honnête comte de Siénette passa de vie à trépas.
Arthur retomba sur ses pieds, diplômé, mais dans la plus épouvantable des débines. Il avait bien essayé de faire chanter la comtesse qui avait honoré son père de ses bontés; mais elle l’avait fait jeter dehors par ses laquais.
Or–la fortune a quelquefois des retours soudains –ce fut au retour de cette désastreuse expédition qu’il se trouva, au détour d’une rue, en face de Jacques Darneval qu’il avait rencontré plusieurs fois dans une société de jeunes gens.
Jacques était alors dans une horrible perplexité.
Diane, la bien-aimée de son cœur, dont l’honneur lui était plus cher que sa vie, allait devenir mère.
Mais où trouver le praticien habile et discret qui consentirait à prêter son ministère à celle qui devait rester inconnue?
Jacques était jeune et ne savait rien de la vie. Le secret professionnel est une des gloires de l’état médical, et pas un médecin ne lui eût refusé son concours. Il ignorait cela et n’osai t pas agir dans ce sens. Pourquoi s’adressa-t-il à Randens? Par timidité, par faiblesse. Il aimait mieux se confier à un homme de son âge. Ayant toutes les délicatesses de la jeunesse, il les supposa chez Randens, qui, avec une mine de componction et la main sur son cœur, jura que ce secret serait à jamais enseveli au fond de son âme.
Beau serment digne de Judas!
Randens–à la grande joie de Jacques, qui, l’ayant payé très grassement, déclarait encore ne pas savoir comment lui témoigner sa reconnaissance–organisa les préparatifs nécessaires. Il s’entendit avec une sage-femme qui mit à sa disposition une chambre discrète. On exagéra le mystère. Si Randens ne fut pas conduit devant la patiente les yeux bandés, ce fut une concession à la confiance qu’il inspirait.
Et quoiqu’il eût tout tenté pour savoir le nom de la fille, cependant il dut y renoncer. Seulement, les traits de Diane, car c’était elle, étaient restés gravés dans sa mémoire.
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.