Kitabı oku: «Le superbe Orénoque»

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Jules Verne

Le superbe Orénoque


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066325190

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

SECONDE PARTIE

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV


PREMIÈRE PARTIE

Table des matières

I

Table des matières

M. MIGUEL ET SES DEUX COLLÈGUES.

«Il n’y a vraiment pas apparence de raison que cette discussion puisse prendre fin... dit M. Miguel, qui cherchait à s’interposer entre les deux bouillants contradicteurs.

— Eh bien... elle ne finira pas... répondit M. Felipe, du moins par le sacrifice de mon opinion à celle de M. Varinas...

— Ni par l’abandon de mes idées au profit de M. Felipe!» répliqua M. Varinas.

Depuis déjà trois bonnes heures, ces deux entêtés savants disputaient, sans se rien céder, sur la question de l’Orénoque. Ce célèbre fleuve de l’Amérique méridionale, principale artère du Venezuela, se dirigeait-il, dans la première partie de son cours, de l’est à l’ouest, ainsi que l’établissaient les plus récentes cartes, ou ne venait-il pas du sud-ouest. En ce cas, le Guaviare ou l’Atabapo n’étaient-ils pas considérés à tort comme des affluents?

«C’est l’Atabapo qui est l’Orénoque, affirmait énergiquement M. Felipe.

— C’est le Guaviare,» affirmait avec non moins d’énergie M. Varinas.

Quant à M. Miguel, son opinion était celle qu’ont adoptée les géographes modernes. A leur avis, les sources de l’Orénoque sont situées en cette portion du Venezuela qui confine au Brésil et à la Guyane anglaise, de sorte que ce fleuve est venezuelien sur tout son parcours. Mais en vain M. Miguel essayait-il de convaincre ses deux amis, qui se contredisaient d’ailleurs sur un autre point de non moindre importance.

«Non, répétait l’un, l’Orénoque prend sa source dans les Andes colombiennes, et le Guaviare, que vous prétendez être un affluent, est tout bonnement l’Orénoque, colombien dans son cours supérieur, venezuelien dans son cours inférieur.

— Erreur, certifiait l’autre, c’est l’Atabapo qui est l’Orénoque et non le Guaviare.

— Eh! mes amis, répondit M. Miguel, j’aime mieux croire que l’un des plus beaux fleuves de l’Amérique n’arrose pas d’autre pays que le nôtre!

— Il ne s’agit pas d’une question d’amour-propre, répliqua M. Varinas, mais d’une vérité géographique. Le Guaviare...

— Non... l’Atabapo!» s’écria M. Felipe.

Et les deux adversaires, qui s’étaient vivement levés, se regardèrent dans le blanc des yeux.

«Messieurs... messieurs!» répéta M. Miguel, excellent homme très conciliant de sa nature.

Il y avait une carte suspendue au mur de la salle, alors troublée par les éclats de cette discussion. Sur cette carte, à grands points, se développait l’aire de neuf cent soixante-douze mille kilomètres superficiels de l’État hispano-américain du Venezuela. Combien l’avaient modifié les événements politiques depuis l’année (1499) où Hojeda, le compagnon du Florentin Amerigo Vespucci, débarquant sur le littoral du golfe de Maracaïbo, découvrait une bourgade bâtie sur pilotis au milieu des lagunes, et à laquelle il donnait le nom de Venezuela, ou «Petite Venise». Après la guerre de l’Indépendance, dont Simon Bolivar fut le héros, après la fondation de la capitainerie générale de Caracas, après cette séparation opérée en 1839 entre la Colombie et le Venezuela, — séparation qui fit de ce dernier une république indépendante, — la carte le représentait tel que l’établit le Statut fondamental. Des lignes coloriées séparaient le département de l’Orénoque en trois provinces: Varinas, Guyana, Apure. Le relief de son système orographique, les ramifications de son système hydrographique, s’y accusaient nettement par des hachures multiples avec le réseau de ses fleuves et de ses rivières. On y voyait se développer sur la mer des Antilles sa frontière maritime depuis la province de Maracaïbo avec la ville de ce nom pour capitale, jusqu’aux bouches de l’Orénoque qui le séparent de la Guyane anglaise.

M. Miguel regardait cette carte, laquelle, de toute évidence, lui donnait raison contre ses collègues Felipe et Varinas. Précisément, à la surface du Venezuela, un grand fleuve, minutieusement dessiné, traçait son élégant demi-cercle, et, aussi bien à sa première courbure, où un affluent, l’Apure, lui verse ses eaux, qu’à la seconde, où le Guaviare et l’Atabapo lui apportent celles des Cordillères andines, il était uniquement baptisé de ce magnifique nom d’Orénoque sur tout son parcours.

Pourquoi donc MM. Varinas et Felipe s’obstinaient-ils à chercher les sources de ce cours d’eau dans les montagnes de la Colombie, et non dans le massif de la sierra Parima, voisine du mont Roraima, gigantesque borne milliaire, haute de deux mille trois cents mètres, où s’appuient les angles de ces trois États du Sud-Amérique, le Venezuela, le Brésil, la Guyane anglaise?

Il est juste de le mentionner, ces deux géographes n’étaient pas seuls à professer pareille opinion. Malgré les assertions de hardis explorateurs qui remontèrent l’Orénoque presque jusqu’à sa source, Diaz de la Fuente en 1760, Bobadilla en 1764, Robert Schomburgk en 1840, malgré la reconnaissance opérée par le Français Chaffanjon, cet audacieux voyageur qui déploya le pavillon de la France sur les pentes de la Parima, toute suintante des premières gouttes d’eau de l’Orénoque, — oui! malgré tant de constatations qui paraissaient être décisives, la question n’était pas résolue pour certains esprits tenaces, disciples de saint Thomas, aussi exigeants, en fait de preuves, que cet antique patron de l’incrédulité.

Cependant, de prétendre que cette question passionnait la population à cette époque, en l’an 1893, ce serait s’exposer à être taxé d’exagération. Que, deux ans auparavant, elle eût pris intérêt à la délimitation des frontières, lorsque l’Espagne, chargée de l’arbitrage, fixa les limites définitives entre la Colombie et le Venezuela, soit. De même, s’il se fût agi d’une exploration ayant pour but de déterminer la frontière le long du Brésil. Mais sur deux millions deux cent cinquante mille habitants, qui comprennent trois cent vingt-cinq mille Indiens «apprivoisés» ou indépendants au milieu de leurs forêts et de leurs savanes, cinquante mille noirs, puis, mélangés par le sang, des métis, des blancs, des étrangers ou farangos anglais, italiens, hollandais, français, allemands, il est indubitable que c’était l’infime minorité qui pût s’acharner à cette thèse d’hydrographie. Dans tous les cas, il se trouvait au moins deux Venezueliens, le susdit Varinas pour revendiquer le droit du Guaviare, le susdit Felipe pour soutenir le droit de l’Atabapo, à s’appeler Orénoque, sans compter quelques partisans qui, le cas échéant, leur prêteraient main forte.

Il ne faudrait pas croire, toutefois, que M. Miguel et ses deux amis fussent de ces vieux savants, encroûtés dans la science, au crâne dénudé, à la barbe blanche. Non! savants, ils l’étaient et jouissaient tous les trois d’une considération méritée, qui dépassait les bornes de leur pays. Le plus âgé, M. Miguel, avait quarante-cinq ans, les deux autres quelques années de moins. Hommes très vifs, très démonstratifs, ils ne démentaient pas leur origine basque, qui est celle de l’illustre Bolivar et du plus grand nombre des blancs dans ces républiques de l’Amérique méridionale, ayant parfois un peu de sang corse et de sang indien dans les veines, mais pas un seul globule de sang nègre.

Ces trois géographes se rencontraient chaque jour à la bibliothèque de l’Université de Ciudad-Bolivar. Là, MM. Varinas et Felipe, si décidés qu’ils fussent à ne point la recommencer, se laissaient emporter dans une discussion interminable au sujet de l’Orénoque... Même après l’exploration si probante du voyageur français, les défenseurs de l’Atabapo et du Guaviare s’obstinaient dans leur dire.

On l’a vu par les quelques répliques rapportées au début de cette histoire. Et la dispute allait, continuant de plus belle, en dépit de M. Miguel, impuissant à modérer les vivacités de ses deux collègues.

C’était pourtant un personnage qui imposait avec sa haute taille, sa noble figure aristocratique, sa barbe brune à laquelle se mêlaient quelques poils argentés, l’autorité de sa situation, et le chapeau tromblon dont il se coiffait à l’exemple du fondateur de l’indépendance hispano-américaine.

Et, ce jour-là, M. Miguel de répéter d’une voix pleine, calme, pénétrante:

«Ne vous emportez pas, mes amis! Qu’il coule de l’est ou de l’ouest, l’Orénoque n’en est pas moins un fleuve venezuelien, le père des eaux de notre république...

— Il ne s’agit pas de savoir de qui il est le père, répondit le bouillant Varinas, mais de qui il est le fils, s’il est né du massif de la Parima ou des Andes colombiennes...

— Des Andes... des Andes!» riposta M. Felipe, en haussant les épaules.

Évidemment, ni l’un ni l’autre ne céderaient au sujet de l’acte de naissance de l’Orénoque, et ils s’entêteraient à lui attribuer chacun un père différent.

«Voyons, chers collègues, reprit M. Miguel, désireux de les amener à se faire des concessions, il suffit de jeter les yeux sur cette carte pour reconnaître ceci: c’est que, d’où qu’il vienne, et surtout s’il vient de l’est, l’Orénoque forme une courbe très harmonieuse, un demi-cercle mieux dessiné que ce malencontreux zigzag que lui donneraient l’Atabapo ou le Guaviare...

— Eh! qu’importe que le dessin en soit harmonieux ou non... s’écria M. Felipe.

— S’il est exact et conforme à la nature du territoire!» s’exclama M. Varinas.

Et, en effet, peu importait que les courbes fussent ou ne fussent pas artistement tracées. C’était une question purement géographique, non une question d’art. L’argumentation de M. Miguel portait à faux. Il le sentit bien. Aussi la pensée lui vint-elle de lancer dans la discussion un nouvel élément de nature à la modifier. A coup sûr, ce ne serait pas le moyen d’accorder les deux adversaires. Il est vrai, peut-être, comme des chiens déviés de leur voie, s’acharneraient-ils à la poursuite d’un troisième sanglier.

«Soit, dit M. Miguel, et laissons de côté cette manière d’envisager la chose. Vous prétendez, Felipe, et avec quelle obstination! que l’Atabapo, loin d’être un affluent de notre grand fleuve, est le fleuve lui-même...

— Je le prétends.

— Vous soutenez, Varinas, et avec quel entêtement! que c’est, au contraire, le Guaviare qui serait l’Orénoque en personne...

— Je le soutiens.

— Eh bien, reprit M. Miguel, dont le doigt suivait sur la carte le cours d’eau en discussion, pourquoi ne vous tromperiez-vous pas tous les deux?...

— Tous les deux!... s’écria M. Felipe.

— Un seul de nous se trompe, affirma M. Varinas, et ce n’est pas moi!

— Écoutez donc jusqu’au bout, dit M. Miguel, et ne répondez point avant d’avoir entendu. Il existe d’autres affluents que le Guaviare et l’Atabapo, qui versent leur apport à l’Orénoque, des tributaires d’une importance caractéristique et par leur parcours et par leur débit. Tels sont le Caura dans sa partie septentrionale, l’Apure et le Meta dans sa partie occidentale, le Cassiquiare et l’Iquapo dans sa partie méridionale. Les apercevez-vous là, sur cette carte?... Eh bien, je vous le demande, pourquoi l’un de ces affluents ne serait-il pas l’Orénoque plutôt que votre Guaviare, mon cher Varinas, et que votre Atabapo, mon cher Felipe?»

C’était la première fois que cette proposition voyait le jour, et l’on ne peut s’étonner si les deux contradicteurs restèrent muets tout d’abord en l’entendant formuler. Comment, la question ne serait plus seulement entre l’Atabapo et le Guaviare?... Comment, d’autres prétendants surgiraient à la voix de leur collègue?...

«Allons donc! s’écria M. Varinas. Ce n’est pas sérieux, et ce n’est pas sérieusement que vous parlez, monsieur Miguel...

— Très sérieusement, au contraire, et je trouve naturelle, logique et par conséquent admissible cette opinion que d’autres tributaires puissent se disputer l’honneur d’être le véritable Orénoque...

— Vous plaisantez! riposta M. Felipe.

— Je ne plaisante jamais quand il s’agit de questions géographiques, répondit gravement M. Miguel. Il y a sur la rive droite du cours supérieur le Padamo...

— Votre Padamo n’est qu’un ruisseau auprès de mon Guaviare! riposta M. Varinas.

— Un ruisseau que les géographes considèrent comme aussi important que l’Orénoque, répondit M. Miguel. Il y a sur la rive gauche le Cassiquiare...

— Votre Cassiquiare n’est qu’un ruisselet auprès de mon Atabapo! s’écria M. Felipe.

— Un ruisselet qui met en communication les bassins venezuelien et amazonien! Sur la même rive, il y a le Meta...

— Mais votre Meta n’est qu’un robinet de fontaine...

— Un robinet d’où sort un cours d’eau que les économistes regardent comme devant être le futur chemin entre l’Europe et les territoires colombiens.»

On le voit, M. Miguel, très documenté, avait réponse à tout, et continuant:

«Sur la même rive, reprit-il, il y a l’Apure, le fleuve des llanos, que les navires peuvent remonter pendant plus de cinq cents kilomètres. »

Ni M. Felipe, ni M. Varinas ne relevèrent cette affirmation. Cela tenait à ce qu’ils étaient comme à demi suffoqués par l’aplomb de M. Miguel.

«Enfin, ajouta celui-ci, sur la rive droite, il y a le Cuchivero, le Caura, le Caroni...

— Quand vous aurez achevé de débiter cette nomenclature... dit M. Felipe.

— Nous discuterons, ajouta M. Varinas, qui venait de se croiser les bras.

— J’ai fini, répondit M. Miguel, et si vous voulez connaître mon opinion personnelle...

— En vaut-elle la peine?... répliqua d’un ton d’ironie supérieure M. Varinas.

«Ne vous emportez pas, mes amis!» (Page 6.),


— C’est peu probable! déclara M. Felipe.

— La voici, cependant, mes chers collègues. Aucun de ces affluents ne saurait être considéré comme étant la rivière maîtresse, celle à laquelle appartient légitimement le nom d’Orénoque. Donc, à mon avis, cette dénomination ne peut être appliquée ni à l’Atabapo, recommandé par mon ami Felipe...

— Erreur! affirma celui-ci.

— Ni au Guaviare, recommandé par mon ami Varinas...

— Hérésie! affirma ce dernier.

— Et j’en conclus, ajouta M. Miguel, que le nom d’Orénoque doit être conservé à la partie supérieure du fleuve dont les sources sont situées dans les massifs de la Parima. Il coule tout entier à travers le territoire de notre république et il n’en arrose aucun autre. Le Guaviare et l’Atabapo voudront bien se contenter de n’être que de simples tributaires, ce qui est, en somme, une situation géographique très acceptable...

— Que je n’accepte pas... répliqua M. Felipe.

— Que je refuse!» répliqua M. Varinas.

Le résultat de l’intervention de M. Miguel dans cette discussion hydrographique fut uniquement que trois personnes au lieu de deux se jetèrent à la tête le Guaviare, l’Orénoque et l’Atabapo. La querelle dura une heure encore, et peut-être n’aurait-elle jamais pris terme, si M. Felipe d’un côté, M. Varinas de l’autre, ne se fussent écriés:

«Eh bien... partons...

— Partir?... répondit M. Miguel, qui ne s’attendait guère à cette proposition.

— Oui! ajouta M. Felipe, partons pour San-Fernando, et là si je ne vous prouve pas péremptoirement que l’Atabapo, c’est l’Orénoque...

— Et moi, riposta M. Varinas, si je ne vous démontre pas catégoriquement que l’Orénoque, c’est le Guaviare...

— C’est que moi, dit M. Miguel, je vous aurai obligés de reconnaître que l’Orénoque est bien l’Orénoque!»

Et voilà dans quelles circonstances, à la suite de quelle discussion, ces trois personnages résolurent d’entreprendre un pareil voyage. Peut-être cette nouvelle expédition fixerait-elle enfin le cours du fleuve venezuelien, en admettant qu’il ne l’eût pas été définitivement par les derniers explorateurs.

Du reste, il ne s’agissait que de le remonter jusqu’à la bourgade de San-Fernando, à ce coude où le Guaviare et l’Atabapo versent leurs eaux à quelques kilomètres l’un de l’autre. Quand il serait établi que l’un et l’autre n’étaient, ne pouvaient être que de simples affluents, force serait de donner raison à M. Miguel et de confirmer à l’Orénoque son état civil de fleuve dont d’indignes rivières prétendaient le déposséder.

Qu’on ne s’étonne pas si cette résolution, née au cours d’une discussion orageuse, allait être immédiatement suivie d’effet. Qu’on ne s’étonne pas davantage du bruit qu’elle produisit dans le monde savant, parmi les classes supérieures de Ciudad-Bolivar, et si elle passionna bientôt toute la république venezuelienne.

Il en est de certaines villes comme de certains hommes: avant d’avoir un domicile fixe et définitif, ils hésitent, ils tâtonnent. C’est ce qui advint pour le chef-lieu de cette province de la Guyane, depuis la date de son apparition, en 1576, sur la rive droite de l’Orénoque. Après s’être établie à l’embouchure du Caroni sous le nom de San-Tomé, elle fut reportée dix ans plus tard à quinze lieues en aval. Brûlée par les Anglais sous les ordres du célèbre Walter Raleigh. elle se déplaça, en 1764, de cent cinquante kilomètres vers l’amont, en un endroit où la largeur du fleuve est réduite à moins de quatre cents toises. De là ce nom d’ «Étroit» Angostura, qui lui fut alors donné pour s’effacer enfin devant celui de Ciudad-Bolivar.

Ce chef-lieu de province est situé à cent lieues environ du delta de l’Orénoque, dont l’étiage, indiqué par la piedra del Midio, roche qui se dresse au milieu du courant, varie considérablement sous l’influence de la saison sèche de janvier à mai, ou de la saison pluvieuse.

Cette ville, à laquelle le dernier recensement attribue onze à douze mille habitants, se complète du faubourg de la Soledad, sur la rive gauche. Elle s’étend depuis la promenade de l’Alameda jusqu’au quartier du «Chien-Sec», appellation singulière, puisque ce quartier, en contre-bas, est, plus que tout autre, sujet aux inondations provoquées par les subites et copieuses crues de l’Orénoque. La rue principale, avec ses édifices publics, ses magasins élégants, ses galeries couvertes, les maisons échelonnées au flanc de cette colline schisteuse qui domine la cité, l’éparpillement des habitations rurales sous les arbres qui les encorbeillent, ces sortes de lacs que le fleuve forme par son élargissement en aval et en amont, le mouvement et l’animation du port, les nombreux navires à voile et à vapeur témoignant de l’activité du commerce fluvial, doublé d’un important trafic qui se fait par terre, tout cet ensemble contribue à charmer les yeux.

Par la Soledad, où doit aboutir le chemin de fer, Ciudad-Bolivar ne tardera pas à se relier avec Caracas, la capitale venezuelienne. Ses exportations en peaux de bœufs et de cerfs, en café, en coton, en indigo, en cacao, en tabac y gagneront une extension nouvelle, si accrues qu’elles soient déjà par l’exploitation des gisements de quartz aurifère, découverts en 1840 dans la vallée du Yuruauri.

Donc, la nouvelle que les trois savants, membres de la Société de géographie du Venezuela, allaient partir pour trancher la question de l’Orénoque et de ses deux affluents du sud-ouest, eut un vif retentissement dans le pays. Les Bolivariens sont démonstratifs, passionnés, ardents. Les journaux s’en mêlèrent, prenant parti pour les Atabaposistes, les Guaviariens et les Orénoquois. Le public s’enflamma. On eût dit vraiment que ces cours d’eau menaçaient de changer de lit, de quitter les territoires de la république, d’émigrer en quelque autre état du Nouveau-Monde, si on ne leur rendait pas justice.

Ce voyage, à la remontée du fleuve, offrait-il des dangers sérieux? Oui, dans une certaine mesure, pour des voyageurs qui eussent été réduits à leurs seules ressources. Mais cette question vitale ne valait-elle pas que le gouvernement fit quelques sacrifices afin de la résoudre? N’était-ce pas une occasion tout indiquée d’utiliser cette milice qui pourrait avoir deux cent cinquante mille hommes dans le rang, et qui n’en a jamais réuni plus du dixième? Pourquoi ne pas mettre à la disposition des explorateurs une compagnie de l’armée permanente qui compte six mille soldats et dont l’état-major a possédé jusqu’à sept mille généraux, sans parler des officiers supérieurs, ainsi que l’établit Élisée Reclus, toujours si parfaitement documenté sur ces curiosités ethnographiques.

LES JOURNAUX S’EN MÊLÈRENT. (Page 12.)


Ils n’en demandaient pas tant, MM. Miguel, Felipe et Varinas. C’est à leurs frais qu’ils voyageraient, sans autre escorte que les péons, les llaneros, les mariniers, les guides qui séjournent le long des rives du fleuve. Ils feraient ce que bien d’autres pionniers de la science avaient fait avant eux. D’ailleurs, ils ne devaient pas dépasser la bourgade de San-Fernando, bâtie au confluent de l’Atabapo et du Guaviare. Or, c’est principalement sur les territoires traversés par le haut cours du fleuve qu’il y a plutôt lieu de redouter l’attaque des Indiens, ces tribus indépendantes, si difficiles à contenir et auxquelles on attribue, non sans raison, des massacres et des pillages dont on ne saurait être surpris en un pays qui fut autrefois peuplé de Caraïbes.

Sans doute, en aval de San-Fernando, vers l’embouchure du Meta, sur les territoires de l’autre rive, il ne fait pas bon rencontrer certains Guahibos, toujours réfractaires aux lois sociales, et ces Quivas dont la réputation de férocité n’était que trop justifiée par leurs attentats en Colombie, avant qu’ils se fussent transportés aux rives de l’Orénoque.

Aussi, à Ciudad-Bolivar, n’était-on pas sans quelque inquiétude sur le sort de deux Français partis depuis un mois environ. Après avoir remonté le cours du fleuve, et dépassé le confluent du Meta, ces voyageurs, aventurés à travers ce pays des Quivas et des Guahibos, on ne savait ce qu’ils étaient devenus.

Il est vrai, le cours supérieur de l’Orénoque, moins connu d’ailleurs, soustrait par son éloignement même à l’action des autorités vénézuéliennes, dépourvu de tout commerce, livré aux bandes errantes des indigènes, est encore infiniment plus redoutable. En réalité, si les Indiens sédentaires, à l’ouest et au nord du grand fleuve, sont de mœurs plus douces, se livrant à des travaux agricoles, il n’en va pas ainsi de ceux qui vivent au milieu des savanes du département de l’Orénoque. Pillards par intérêt et par nécessité, ils ne reculent ni devant la trahison ni devant l’assassinat.

Sera-t-il possible dans l’avenir de prendre quelque empire sur ces natures farouches et indomptables? Ce qui ne peut réussir pour les fauves des llanos, réussira-t-il avec ces naturels des plaines de l’Alto Orinoco? La vérité est que de hardis missionnaires l’ont essayé sans grand résultat.

Et même l’un d’eux, un Français, appartenant aux Missions étrangères, se trouvait depuis quelques années dans ces hautes régions du fleuve. Son courage et sa foi avaient-ils été récompensés?... Était-il parvenu à civiliser ces peuplades sauvages, à les convertir aux pratiques du catholicisme?... Avait-on lieu de croire que le courageux apôtre de la Mission de Santa-Juana eût pu grouper autour de lui ces Indiens, réfractaires jusqu’alors à toute tentative de civilisation?...

En somme, pour en revenir à M. Miguel et à ses deux collègues, il ne s’agissait pas de se hasarder en ces lointaines contrées dominées par le massif de Roraima. Et cependant, s’il l’avait fallu dans l’intérêt de la science géographique, ils n’auraient pas hésité à relever jusqu’aux sources l’Orénoque aussi bien que le Guaviare et l’Atabapo. Leurs amis espéraient, toutefois, — non sans raison, —que cette question d’origine serait résolue au confluent des trois fleuves. D’ailleurs, on admettait généralement que ce serait en faveur de cet Orénoque, lequel, après avoir reçu trois cents rivières et parcouru deux mille cinq cents kilomètres, va, par les ramures de cinquante bras, se jeter dans l’Atlantique.

CARACAS. (Page 25.) -


II

Table des matières

LE SERGENT MARTIAL ET SON NEVEU.

Le départ de ce trio de géographes, — un trio dont les exécutants ne parvenaient point à accorder leurs flûtes, — avait été fixé au 12 août, en pleine saison des pluies.

La veille de ce jour, deux voyageurs, descendus à un hôtel de Ciudad-Bolivar, causaient dans la chambre de l’un d’eux, vers huit heures du soir. Une légère brise rafraîchissante entrait par la fenêtre, qui s’ouvrait sur la promenade de l’Alameda.

En ce moment, le plus jeune de ces voyageurs venait de se lever, et dit à l’autre en français:

«Écoute-moi bien, mon bon Martial, et, avant de prendre le lit, je te rappelle une dernière fois tout ce qui a été convenu entre nous avant notre départ.

— Comme vous voudrez, Jean...

— Allons, s’écria Jean, voilà que tu oublies déjà ton rôle dès les premiers mots!

— Mon rôle?...

— Oui... tu ne me tutoies pas...

— C’est juste!... Satané tutoiement!... Que voulez-vous... non!... que veux-tu?... le manque d’habitude...

— Le manque d’habitude, mon pauvre sergent!... Y penses-tu?... Voilà un mois que nous avons quitté la France, et tu m’as tutoyé pendant toute la traversée de Saint-Nazaire à Caracas.

— C’est pourtant vrai! répliqua le sergent Martial.

— Et maintenant que nous sommes arrivés à Bolivar, c’est-à-dire au point où commence ce voyage qui nous réserve tant de joie... peut-être tant de déceptions... tant de douleurs...»

Jean avait prononcé ces mots avec une émotion profonde. Sa poitrine se soulevait, ses yeux devenaient humides. Cependant il se maîtrisa, en voyant le sentiment d’inquiétude qui se peignit sur la rude figure du sergent Martial.

Et, alors, il reprit en souriant, d’un ton câlin:

«Oui... maintenant que nous sommes à Bolivar, il t’arrive d’oublier que tu es mon oncle et que je suis ton neveu...

— Quelle bête je fais! répondit le sergent Martial, en s’administrant une forte tape sur le front.

— Non... mais tu te troubles, et, au lieu que ce soit toi qui veilles sur moi, il faudra que... Voyons, mon bon Martial, n’est-il pas d’usage qu’un neveu soit tutoyé par son oncle?...

— C’est l’usage.

— D’ailleurs, est-ce que, depuis notre embarquement, je ne t’ai pas donné l’exemple en te disant tu?...

— Oui... et pourtant... tu n’as pas commencé trop...

— Trop petit!... interrompit Jean en insistant sur la dernière syllabe de ce mot.

— Oui... petit... petit! répéta le sergent Martial, dont le regard s’adoucissait en se fixant sur son prétendu neveu.

— Et n’oublie pas, ajouta celui-ci, que «petit» cela se dit pequeño en espagnol.

— Pequeño, répéta de nouveau le sergent Martial. Bon, ce mot-là !... Je le sais, puis une cinquantaine d’autres encore... guère plus, malgré tout ce que j’ai pu y mettre d’attention!

— Oh! la tête dure! reprit Jean. Est-ce que chaque jour je ne t’ai pas fait réciter ta leçon d’espagnol pendant la traversée du Pereire...

— Que veux-tu, Jean?... C’est terrible pour un vieux soldat de mon âge, qui a parlé le français toute sa vie, d’apprendre ce charabia des Andalouses!... Vrai! j’ai de la peine à m’espagnoliser, comme dit cet autre...

— Cela viendra, mon bon Martial.

— C’est même déjà venu pour la cinquantaine de mots, dont j’ai parlé. Je sais demander à manger: «Deme usted algo de corner» ; à boire: «Deme usted de beber» ; à coucher: «Deme usted una cama»; par où aller: «Enseñeme usted el camino»; combien ça coûte: «Cuánto vale esto?». Et je sais dire merci: «Gracias!» et bonjour: «Buenos dias», et bonsoir: «Buenas noches», et comment vous portez-vous: «Comó esta usted?». Et je suis capable de jurer comme un Aragonais ou un Castillan... Carambi de carambo de caramba...

— Bon... bon!... s’écria Jean, en rougissant un peu. Ce n’est pas moi qui t’ai appris ces jurons-là, et tu ferais mieux de ne pas les servir à tout propos...

— Que veux-tu, Jean?... Habitude d’ancien sous-off!... Toute ma vie j’ai lancé des nom d’un bonhomme, des nom d’un tonnerre... et quand on ne l’assaisonne pas de quelques sacrediés, il me semble que la conversation manque de charme! Aussi ce qui me plaît dans ce baragouin espagnol que tu parles comme une señora...

— Eh bien, Martial?...

— Oui... entendu!... c’est que dans ce baragouin, il y a des jurons à revendre... presque autant que de mots...

— Et ce sont ceux-là que tu as naturellement retenus le plus facilement...

— J’en conviens, Jean, et ce n’est pas le colonel de Kermor, lorsque je servais sous ses ordres, qui m’aurait reproché mes tonnerre de Brest!»

Au nom du colonel de Kermor, on aurait pu voir s’altérer l’expressif visage du jeune garçon, tandis qu’une larme mouillait les paupières du sergent Martial.

«Vois-tu, Jean, reprit-il, Dieu viendrait me dire: «Sergent, dans

«une heure tu serreras la main de ton colonel, mais je te foudroierai

« deux minutes après,» que je lui répondrais: «C’est bien,

«Seigneur... prépare ta foudre et vise au cœur!»

Jean se rapprocha du vieux soldat, il lui essuya ses larmes, il regarda avec attendrissement ce bon être, rude et franche nature, capable de tous les dévouements. Et, comme celui-ci l’attirait sur sa poitrine, le pressait entre ses bras: «Il ne faut pas m’aimer tant que cela, mon sergent! lui dit-il en le câlinant.

— Est-ce que c’est possible?...

— Possible... et nécessaire... du moins devant le monde, quand on nous observe...

— Mais quand on ne nous observe pas...

— Libre à toi de me traiter avec plus dé douceur, en prenant des précautions...

— Ce sera difficile!

— Rien n’est difficile, lorsque c’est indispensable. N’oublie pas ce que je suis, un neveu qui a besoin d’être sévèrement traité par son oncle...

— Sévèrement!... repartit le sergent Martial en levant ses grosses mains vers le ciel.

— Oui... un neveu que tu as dû emmener avec toi dans ce voyage... parce qu’il n’y avait pas moyen de le laisser seul à la maison... de peur de quelque sottise...

— Sottise!

— Un neveu dont tu veux faire un soldat comme toi...

— Un soldat!...

— Oui... un soldat... qu’il convient d’élever à la dure, et auquel tu ne dois pas ménager les corrections, quand il les mérite...

— Et s’il n’en mérite pas?...

— Il en méritera, répondit Jean en souriant, car c’est un mauvais conscrit...

— Un mauvais conscrit!...

— Et lorsque tu l’auras corrigé en public...

— Je lui demanderai pardon en particulier! s’écria le sergent Martial.

— Comme il te plaira, mon brave compagnon, à la condition que personne ne nous regarde!»

Le sergent Martial embrassa son neveu, après avoir fait observer que nul indiscret ne pouvait les voir dans cette pièce bien close de l’hôtel.

«Et maintenant, mon ami, dit Jean, l’heure est venue de se coucher. Regagne ta chambre à côté, et je m’enfermerai dans la mienne.

— Veux-tu que je veille la nuit à ta porte?... demanda le sergent Martial.

— C’est inutile... Il n’y a aucun danger...

— Sans doute, mais...

— Si c’est de cette manière que tu me gâtes dès le début, tu joueras bien mal ton rôle d’oncle féroce...

— Féroce!,.. Est-ce que je puis être féroce envers toi?...

— Il le faut... pour écarter tous les soupçons.

— Aussi... Jean, pourquoi as-tu voulu venir?...

— Parce que je le devais.

— Pourquoi n’es-tu pas resté dans notre maison... là-bas... à Chantenay... ou à Nantes?...

— Parce ce que mon devoir était de partir.

— Est-ce que je n’aurais pas pu entreprendre ce voyage tout seul?...

— Non.

— Des dangers, c’est mon métier de les braver!... Je n’ai fait que cela toute ma vie!... Et, d’ailleurs, ils ne sont pas pour moi ce qu’ils seraient pour toi...

— Aussi ai-je tenu à devenir ton neveu, mon oncle.

— Ah! si mon colonel avait pu être consulté là-dessus!... s’écria le sergent Martial.

— Et comment?... répondit Jean, dont le front s’obscurcit.

— Non... c’était impossible!... Mais, après avoir obtenu à San-Fernando des renseignements certains, s’il nous est jamais donné de le revoir, que dira-t-il?...

— Il remerciera son ancien sergent de ce que celui-ci se sera rendu à mes prières, de ce qu’il aura consenti à me laisser entreprendre ce voyage!... Il te pressera dans ses bras en disant que tu as fait ton devoir, comme j’ai fait le mien!

— Enfin... enfin... s’écria le sergent Martial, tu m’auras tourné et retourné comme tu l’as voulu!

— C’est dans l’ordre, puisque tu es mon oncle, et qu’un oncle doit toujours obéir à son neveu... pas devant le monde, par exemple!

— Non... pas devant le monde... C’est la consigne!

— Et, maintenant, mon bon Martial, va dormir et dors bien. Demain nous devons embarquer dès la première heure sur le bateau de l’Orénoque, et il ne faut pas manquer le départ.

Le sergent Martial et Jean de Kermor.


— Bonsoir, Jean.

— Bonne nuit, mon ami, mon seul ami! — A demain, et que Dieu nous protège!»

Le sergent Martial se dirigea vers la porte, l’ouvrit, la referma avec soin, s’assura que Jean tournait la clef et poussait le verrou à l’intérieur. Quelques instants il resta immobile, l’oreille appuyée contre le panneau. Il entendit Jean, qui, avant de se mettre au lit, faisait sa prière dont le murmure arriva jusqu’à lui. Puis, lorsqu’il eut la certitude que le jeune garçon était couché, il passa dans sa chambre, et sa seule prière — à lui — consista à dire en se frappant la tête du poing:

«Oui!... que le Seigneur nous protège, car c’est diantrement raide tout de même!»

Quels sont ces deux Français?... D’où viennent-ils?... Quel motif les amène au Venezuela?... Pourquoi se sont-ils résolus à jouer ce rôle d’oncle et de neveu?... Dans quel but vont-ils prendre passage à bord de l’un des bateaux de l’Orénoque, et jusqu’où remonteront-ils le grand fleuve?...

A ces multiples questions, il est encore impossible de répondre d’une façon explicite. L’avenir le fera, sans doute, et, en réalité, l’avenir seul le peut faire.

Toutefois voici ce qu’il était permis de déduire, d’après la conversation rapportée ci-dessus.

C’étaient deux Français, deux Bretons, deux Nantais. S’il n’y a pas de doute sur leur origine, il y en a sur les liens qui les unissent, et il est moins facile de dire quelle situation ils ont l’un vis-à-vis de l’autre. Et, d’abord, qui était ce colonel de Kermor dont le nom revenait souvent entre eux et leur causait une si profonde émotion?

Dans tous les cas, ce jeune garçon ne paraît pas avoir plus de seize à dix-sept ans. Il est de taille moyenne et semble doué d’une constitution vigoureuse pour son âge. Sa figure est un peu sévère, triste même, lorsqu’il s’abandonne à ses pensées habituelles; mais sa physionomie est charmante, avec le doux regard de ses yeux, le sourire de sa bouche aux petites dents blanches, la carnation chaude de ses joues, assez hâlées d’ailleurs par l’air vif des dernières traversées.

L’autre de ces deux Français, — il est sur la limite de la soixantaine, — reproduit bien le type du sergent, du briscard d’autrefois, qui a servi tant que son âge lui a permis de rester au service. Ayant pris sa retraite comme sous-officier, il a servi sous les ordres du colonel de Kermor, lequel lui a même sauvé la vie sur le champ de bataille pendant cette guerre du second empire que termina le désastre de 1870-1871. C’est un de ces vieux braves qui restent dans la maison de leur ancien chef, dévoués et grondeurs, qui deviennent le factotum de la famille, qui voient élever les enfants, quand ils ne les élèvent pas eux-mêmes, qui les gâtent, quoi qu’on puisse dire, qui leur donnent leurs premières leçons d’équitation en les achevalant sur leurs genoux, et leurs premières leçons de chant en leur apprenant les fanfares du régiment.

Le sergent Martial, malgré ses soixante ans, est encore droit et vigoureux. Endurci, trempé pour le métier de soldat, et sur lequel le froid et le chaud n’ont plus de prise, il ne cuirait pas au Sénégal et ne gèlerait pas en Russie. Sa constitution est solide, son courage à toute épreuve. Il n’a peur de rien, ni de personne, si ce n’est de lui-même, car il se défie de son premier mouvement. Haut de stature, maigre pourtant, ses membres n’ont rien perdu de leur force, et à l’âge qu’il a, il a conservé toute la raideur militaire. C’est un grognard, une vieille moustache, soit! Mais, au demeurant, quelle bonne nature, quel excellent cœur, et que ne ferait-il pas pour ceux qu’il aime! Il semble, d’ailleurs, que ceux-là se réduisent à deux en ce bas monde, le colonel de Kermor, et Jean, dont il a consenti à devenir l’oncle.

Aussi, avec quelle méticuleuse sollicitude il veille sur ce jeune garçon! Comme il l’entoure de soins, bien qu’il soit décidé qu’il se montrera très sévère à son égard! Pourquoi cette dureté de commande, pourquoi ce rôle qui lui répugnait tant à remplir, il n’aurait pas fallu le lui demander. Quels regards farouches on aurait essuyés! Quelle réponse malsonnante on aurait reçue! Enfin, avec quelle grâce on eût-été «envoyé promener».

C’est même. de la sorte que les choses s’étaient passées pendant la navigation entre l’ancien et le nouveau continent à travers l’Atlantique. Ceux des passagers du Pereire qui avaient voulu se lier avec Jean, qui avaient cherché à lui parler, à lui rendre de ces petits services si communs à bord, qui avaient paru s’intéresser à ce jeune garçon, durement mené par cet oncle bourru et peu sociable, comme ils avaient été remis à leur place, avec injonction de ne pas recommencer!

Si le neveu était vêtu d’un simple costume de voyage, large de coupe, le veston et le pantalon flottant, le chapeau-casque d’étoffe blanche sur des cheveux tondus courts, les bottes à forte semelle, l’oncle, au contraire, était sanglé dans sa longue tunique. Elle n’était pas d’uniforme, mais elle rappelait la tenue militaire. Il n’y manquait que les brisques et les épaulettes. Impossible de faire comprendre au sergent Martial que mieux valait des habits amples appropriés au climat venezuelien, et que, par conséquent, il aurait dû les adopter. S’il ne portait pas le bonnet de police, c’est que Jean l’avait obligé à se coiffer d’un casque de toile blanche, semblable au sien, lequel protège mieux que toute autre coiffure contre les ardeurs du soleil.

Le sergent Martial avait obtempéré à l’ordre. Mais «ce qu’il se fichait pas mal du soleil!» avec sa tête fourrée de cheveux ras et rudes, et son crâne en tôle d’acier.

Il va de soi que, sans être trop encombrantes, les valises de l’oncle et de son neveu contenaient, en fait de vêtements de rechange, de linge, d’ustensiles de toilette, de chaussures, tout ce qu’exigeait un pareil voyage, étant donné qu’on ne pourrait rien renouveler en route. Il y avait des couvertures pour le coucher, et aussi des armes et des munitions en quantité suffisante, une paire de revolvers pour le jeune garçon, une seconde paire pour le sergent Martial — sans compter une carabine, dont, très adroit tireur, il se promettait de faire bon usage à l’occasion.

A l’occasion?... Les dangers sont-ils donc si grands à travers les territoires de l’Orénoque, et convient-il d’être toujours sur la défensive, comme en ces pays de l’Afrique centrale?... Est-ce que les rives du fleuve et leurs abords sont incessamment battus par des bandes d’Indiens, pillards, massacreurs, anthropophages?...

Oui et non.

Ainsi qu’il ressort de la conversation de MM. Miguel, Felipe et Varinas, le bas Orénoque de Ciudad-Bolivar à l’embouchure de l’Apure ne présentait aucun danger. Sa partie moyenne, entre cette embouchure et San-Fernando de Atabapo, exigeait certaines précautions, surtout en ce qui concerne les Indiens Quivas. Quant au cours supérieur, il n’est rien moins que sûr, les tribus qui le fréquentent étant toujours en état de pleine sauvagerie.

On ne l’a pas oublié, il n’entrait pas dans les desseins de M. Miguel et ses deux collègues de dépasser la bourgade de San-Fernando. Le sergent Martial et son neveu iraient-ils plus loin?... Le but de leur voyage ne se trouvait-il pas au delà de cette bourgade?... Des circonstances imprévues ne les entraîneraient-elles pas jusqu’aux sources de l’Orénoque?... C’est ce que personne n’était en mesure de savoir, c’est ce qu’ils ne savaient pas eux-mêmes.

Ce qui était certain, c’est que le colonel de Kermor avait quitté la France depuis quatorze ans pour se rendre au Venezuela. Ce qu’il y faisait, ce qu’il était devenu, à la suite de quelles circonstances il avait voulu s’expatrier, sans même avoir prévenu son vieux compagnon d’armes, peut-être la suite de cette histoire l’apprendra-t-elle? On n’aurait rien pu trouver de précis à ce sujet dans l’entretien du sergent Martial et du jeune garçon.

Ce que tous deux avaient fait, le voici.

Trois semaines auparavant, après avoir quitté leur maison de Chantenay, près Nantes, ils avaient été s’embarquer, à Saint-Nazaire, sur le Pereire, paquebot de la Compagnie transatlantique, à destination des Antilles. De là, un autre navire les avait transportés à La Guayra, le port de Caracas. Puis, en quelques heures, le chemin de fer les avait conduits à la capitale du Venezuela.

Leur séjour à Caracas ne dura qu’une semaine. Ils ne l’employèrent point à visiter cette cité, sinon curieuse, du moins pittoresque, puisque, de sa partie basse à sa partie haute, la différence d’altitude se mesure par plus de mille mètres. A peine eurent-ils le loisir do monter sur sa colline du Calvaire, d’où le regard embrasse l’ensemble de ces maisons qui sont légèrement construites, afin de parer aux dangers des tremblements de terre, — tel celui de 1812, où périrent douze mille personnes.

On remarque cependant à Caracas de jolis parcs, plantés de groupes d’arbres dont la verdure est éternelle, quelques beaux édifices publics, un palais présidentiel, une cathédrale de belle architecture, des terrasses qui semblent dominer cette magnifique mer des Antilles, enfin toute l’animation d’une grande cité où l’on compte plus de cent mille habitants.

Et, cependant, ce spectacle ne fut pas pour distraire un seul instant le sergent Martial et son neveu de ce qu’ils étaient venus faire en cette ville. Ces huit jours, ils les occupèrent à réunir des renseignements relatifs au voyage qu’ils allaient entreprendre, qui les entraînerait peut-être jusqu’en ces régions lointaines et presque inconnues de la république venezuelienne. Les indications qu’ils possédaient alors étaient bien incertaines, mais ils espéraient les compléter à San-Fernando. De là, Jean était résolu à continuer ses recherches aussi loin qu’il le faudrait, fût-ce sur les plus dangereux territoires du haut Orénoque.

Et si, alors, le sergent Martial voulait faire acte d’autorité, s’il prétendait empêcher Jean de s’exposer aux dangers d’une telle campagne, il se heurterait, — le vieux soldat ne le savait que trop, — à une ténacité vraiment extraordinaire chez un garçon de cet âge, une volonté que rien ne ferait fléchir, et il céderait, parce qu’il faudrait céder..

Voilà pourquoi ces deux Français, après être arrivés la veille à Ciudad-Bolivar, devaient en repartir le lendemain à bord du bateau à vapeur qui fait le service du bas Orénoque.

«Dieu nous protège, avait dit Jean... Oui!... qu’il nous protège... à l’aller comme au retour!»

De vifs et bruyants encouragements leur furent adressés. (Page 30.)


III

Table des matières

A BORD DU SIMON-BOLIVAR.

«L’Orénoque sort du Paradis terrestre,» cela est dit dans les récits de Christophe Colomb.

La première fois que Jean énonça cette opinion du grand navigateur génois devant le sergent Martial, celui-ci se borna à répondre:

«Nous verrons bien!»

Et peut-être avait-il raison de mettre en doute cette assertion de l’illustre découvreur de l’Amérique.

Également, paraît-il, il convenait de mettre au rang des pures légendes que le grand fleuve descendît du pays de l’El Dorado, ainsi que semblaient le croire les premiers explorateurs, les Hojeda, les Pinzon, les Cabral, les Magalhâez, les Valdivia, les Sarmiento, et tant d’autres qui s’aventurèrent à travers les régions du Sud-Amérique.

Dans tous les cas, l’Orénoque trace un immense demi-cercle à la surface du territoire entre les 3e et 8e parallèles au nord de l’Équateur, et dont la courbe s’étend au delà du 70e degré de longitude à l’ouest du méridien de Paris. Les Venezueliens sont fiers de leur fleuve, et il est visible que, sous ce rapport, MM. Miguel, Felipe et Varinas ne le cédaient à aucun de leurs compatriotes.

Et peut-être, même, eurent-ils la pensée de protester publiquement, contre le dire d’Élisée Reclus, dans le dix-huitième volume de sa Nouvelle Géographie universelle, qui attribue à l’Orénoque le neuvième rang parmi les fleuves de la terre, après l’Amazone, le Congo, le Parana-Uruguay, le Niger, le Yang-tse-Kiang, le Brahmapoutre, le Mississipi et le Saint-Laurent. Ne pouvaient-ils faire valoir que, d’après Diego Ordaz, un explorateur du seizième siècle, les Indiens le nommaient Paragua, c’est-à-dire: Grande-Eau?... Cependant, malgré un argument de cette force, ils ne donnèrent pas libre cours à leurs protestations, et peut-être firent-ils bien, tant l’œuvre du géographe français s’appuie sur des bases sérieuses.

Dès six heures du matin, le 12 août, le Simon-Bolivar, — on ne saurait s’étonner de ce nom, — était prêt à partir. Ces communications par bateaux à vapeur entre cette ville et les bourgades du cours de l’Orénoque ne dataient que de quelques années, et encore ne dépassent-elles pas l’embouchure de l’Apure. Mais en remontant cet affluent, les passagers et les marchandises peuvent se transporter jusqu’à San-Fernando et même au delà, au port de Nutrias, grâce à la Compagnie venezuelienne, qui a fondé des services bi-mensuels.

Ce serait aux bouches de l’Apure, ou plutôt quelques milles en aval, à la bourgade de Caïcara, que ceux des voyageurs, qui devaient continuer leur voyage sur l’Orénoque, abandonneraient le Simon-Bolivar, afin de se confier aux rudimentaires embarcations indiennes.

Ce steamboat était construit pour naviguer sur ces fleuves dont l’étiage varie dans des proportions considérables depuis la saison sèche jusqu’à la saison pluvieuse. D’un gabarit semblable à celui des paquebots de la Magdalena de Colombie, il tirait aussi peu d’eau que possible, étant plat dans ses fonds. Comme unique propulseur, il possédait une énorme roue sans tambour disposée à l’arrière, et qui tourne sous l’action d’une assez puissante machine à double effet. Que l’on se figure une sorte de radeau surmonté d’une superstructure, le long de laquelle s’élevaient en abord les deux cheminées des chaudières. Cette superstructure, terminée par un spardeck, contenait les salons et cabines réservés aux passagers, le pont inférieur servant à l’empilement des marchandises, — ensemble qui rappelle les steamboats américains avec leurs balanciers et leurs bielles démesurés. Le tout est peinturluré de couleurs voyantes jusqu’au poste du pilote et du capitaine, établi au dernier étage sous les plis du pavillon de la république. Quant aux appareils évaporatoires, ils dévorent les forêts de la rive, et l’on aperçoit déjà d’interminables coupées, dues à la hache du bûcheron, qui s’enfoncent de chaque côté de l’Orénoque.

Ciudad-Bolivar étant située à quatre cent-vingt kilomètres des bouches de l’Orénoque, si le flot s’y fait encore sentir, du moins ne renverse-t-il pas le courant normal. Ce flot ne peut donc profiter aux embarcations qui naviguent vers l’amont. Toutefois, il s’y produit des crues qui, à la capitale même, peuvent dépasser douze à quinze mètres. Mais, d’une façon générale, l’Orénoque croît régulièrement jusqu’à la mi-août et conserve son niveau jusqu’à la fin de septembre. Puis la baisse se continue jusqu’en novembre, avec légère recrudescence à cette époque, et ne prend fin qu’en avril.

Le voyage entrepris par M. Miguel et ses collègues allait donc s’accomplir pendant la période favorable à l’enquête des Atabaposistes, des Guaviariens et des Orénoquois.

Il y eut grand concours de leurs partisans à saluer les trois géographes sur le quai d’embarquement de Ciudad-Bolivar. On n’était qu’au départ, cependant, et que serait-ce à l’arrivée! De vifs et bruyants encouragements leur furent adressés soit par les tenants du fameux fleuve, soit par ceux de ses prétendus tributaires. Et au milieu des carambas et des caraïs que ne ménageaient ni les porteurs de colis, ni les mariniers en achevant les préparatifs du démarrage, malgré le sifflet assourdissant des chaudières qui écorchait les oreilles, et des hennissements de la vapeur fusant à travers les soupapes, on entendait ces cris:

«Viva el Guaviare!

— Viva el Atabapo!

— Viva el Orinoco!»

Puis, entre les partisans de ces opinions diverses, des discussions éclataient, qui menaçaient de mal finir, bien que M. Miguel essayât de s’entremettre entre les plus exaltés.

Placés sur le spardeck, le sergent Martial et son neveu assistaient à ces scènes tumultueuses, sans parvenir à y rien comprendre.

«Que veulent tous ces gens-là ?... s’écria le vieux soldat. C’est bien sûr quelque révolution...»

Ce ne pouvait en être une, puisque dans les états hispano-américains, les révolutions ne s’accomplissent jamais sans l’intervention de l’élément militaire. Or, on ne voyait pas là un seul des sept mille généraux de l’état-major du Venezuela.

Jean et le sergent Martial ne devaient pas tarder à être fixés à ce sujet, car, à n’en pas douter, au cours de la navigation, la discussion continuerait à mettre aux prises M. Miguel et ses deux collègues.

Bref, les derniers ordres du capitaine furent envoyés, — d’abord au mécanicien ordre de balancer sa machine, ensuite aux mariniers d’avant et d’arrière ordre de larguer les amarres de poste. Tous ceux qui n’étaient pas du voyage, disséminés sur les étages de la superstructure, durent redescendre sur le quai. Enfin, après quelques bousculades, il ne resta plus à bord que les passagers et l’équipage.

Dès que le Simon-Bolivar se fut mis en mouvement, redoublement de clameurs, tumulte d’adieux, entre lesquels éclatèrent les vivats en l’honneur de l’Orénoque et de ses affluents. Le bateau à vapeur écarté, sa puissante roue battit les eaux avec violence, et le timonier prit direction vers le milieu du fleuve. Un quart d’heure après, la ville avait disparu derrière un tournant de la rive gauche, et bientôt on ne vit plus rien des dernières maisons de la Soledad sur la rive opposée.

On n’estime pas à moins de cinq cent mille kilomètres carrés l’étendue des llanos venezueliens. Ce sont des plaines presque plates. A peine, en de certains endroits, le sol s’accidente-t-il de ces renflements, qui sont appelés bancos dans le pays, ou de ces buttes à pans brusques, à terrasses régulières, appelées mesas. Les llanos ne se relèvent que vers la base des montagnes, dont le voisinage se fait déjà sentir. D’autres, les bajos, sont limitrophes des cours d’eau. C’est à travers ces immenses aires, tantôt verdoyantes à la saison des pluies, tantôt jaunes et presque décolorées pendant les mois de sécheresse, que se déroule en demi-cercle le cours de l’Orénoque.

Au reste, les passagers du Simon-Bolivar, désireux de connaître le fleuve au double point de vue hydrographique et géographique, n’auraient eu qu’à poser des questions à MM. Miguel, Felipe et Varinas pour obtenir des réponses positives. Ces savants n’étaient-ils pas toujours prêts à fournir de minutieux renseignements sur les bourgades, sur les villages, sur les affluents, sur les diverses peuplades sédentaires ou errantes? A quels plus consciencieux cicerones eût-il été possible de s’adresser, et avec quelle obligeance, quel empressement, ils se fussent mis à la disposition des voyageurs!

Il est vrai, parmi les passagers du Simon-Bolivar, le plus grand nombre n’avaient rien à apprendre au sujet de l’Orénoque, l’ayant vingt fois remonté ou descendu, les uns jusqu’aux bouches de l’Apure, les autres jusqu’à la bourgade de San-Fernando de Atabapo. La plupart étaient des commerçants, des trafiquants, qui transportaient des marchandises vers l’intérieur, ou les ramenaient vers les ports de l’est. A citer le plus ordinairement entre ces divers objets de trafic, des cacaos, des peaux, cuirs de bœufs et de cerfs, des minerais de cuivre, des phosphates, des bois pour charpente, ébénisterie, marqueterie, teinture, fèves de tonka, caoutchouc, salsepareille, et enfin le bétail, car l’élevage forme la principale industrie des llaneros répandus sur les plaines.

Le Venezuela appartient à la zone équatoriale. La moyenne de la température y est donc comprise entre vingt-cinq et trente degrés centigrades. Mais elle est variable, ainsi que cela se produit dans les pays de montagnes. C’est entre les Andes du littoral et celles de l’ouest que la chaleur acquiert le plus d’intensité, c’est-à-dire à la surface de ces territoires où s’arrondit le lit de l’Orénoque, et auxquels ne parviennent jamais les brises marines. Même les vents généraux, les alizés du nord et de l’est, arrêtés par l’écran orographique des côtes, ne peuvent apporter un adoucissement aux rigueurs de ce climat.

Ce jour-là, par un ciel couvert, avec quelques menaces de pluie, les passagers ne souffraient pas trop de la chaleur. La brise, venant de l’ouest, à contre de la marche du steamboat, donnait aux passagers une sensation de bien-être très appréciable.

Le sergent Martial et Jean, sur le spardeck, observaient les rives du fleuve. Leurs compagnons de voyage se montraient assez indifférents à ce spectacle. Seul le trio des géographes en étudiait les détails, non sans discuter avec une certaine animation.

Certes, s’il s’était adressé à eux, Jean aurait pu être exactement renseigné. Mais, d’une part, le sergent Martial, très jaloux, très sévère, n’eût permis à aucun étranger d’entrer en conversation avec son neveu, et, d’autre part, celui-ci n’avait besoin de personne pour reconnaître pas à pas les villages, les îles, les détours du fleuve. Il possédait un guide sûr dans le récit des deux voyages exécutés par M. Chaffanjon par ordre du ministre de l’Instruction publique de France. Le premier, en 1884, comprend la partie du cours inférieur de l’Orénoque entre Ciudad-Bolivar et l’embouchure du Caura, ainsi que l’exploration de cet important tributaire. Le second, en 1886-1887, comprend le cours entier du fleuve depuis Ciudad-Bolivar jusqu’à ses sources. Ce récit de l’explorateur français est fait avec une extrême précision, et Jean comptait en tirer grand profit.

Son livre sous les yeux... (Page 31.)


Il va sans dire que le sergent Martial, muni d’une somme suffisante, convertie en piastres, serait à même de pourvoir à toutes les dépenses de route. Il n’avait pas négligé de se précautionner d’une certaine quantité d’articles d’échange, étoffes, couteaux, miroirs, verroteries, ustensiles de quincaillerie et bibelots de mince valeur, qui devaient faciliter les relations avec les Indiens des llanos. Cette pacotille remplissait deux caisses, placées avec les autres bagages au fond de la cabine de l’oncle, contiguë à celle de son neveu.

Donc, son livre sous les yeux, Jean suivait d’un regard consciencieux. les deux rives qui se déplaçaient en sens contraire de la marche du Simon-Bolivar. Il est vrai, à l’époque de cette expédition, son compatriote, moins bien servi par les circonstances, avait dû faire sur une embarcation à voile et à rames le trajet que faisaient alors les bateaux à vapeur jusqu’à l’embouchure de l’Apure. Mais, à partir de cet endroit, le sergent Martial et le jeune garçon devraient, eux aussi, revenir à ce primitif mode de transport, nécessité par les multiples obstacles du fleuve, ce qui ne ménage point les ennuis aux voyageurs.

Dans la matinée, le Simon-Bolivar passa en vue de l’île d’Orocopiche, dont les cultures approvisionnent largement le chef-lieu de la province. En cet endroit, le lit de l’Orénoque se réduit à neuf cents mètres, pour retrouver en amont une largeur au moins triple. De la plate-forme, Jean aperçut distinctement la plaine environnante, bossuée de quelques cerros isolés.

Avant midi, le déjeuner appela les passagers, — une vingtaine au total, — dans la salle, où M. Miguel et ses deux collègues furent des premiers à occuper leurs places. Quant au sergent Martial, il ne se laissa pas distancer, et entraîna son neveu, auquel il parlait avec une certaine rudesse qui n’échappa point à M. Miguel.

«Un homme dur, ce Français, fit-il observer à M. Varinas, assis près de lui.

— Un soldat, et c’est tout dire!» répliqua le partisan du Guaviare.

On le voit, le costume de l’ancien sous-officier était de coupe assez militaire pour que l’on ne pût se méprendre.

Préalablement à ce déjeuner, le sergent Martial avait «tué le ver» en absorbant son anisado, eau-de-vie de canne mélangée d’anis. Mais Jean, qui ne paraissait pas avoir le goût des liqueurs fortes, n’eut pas besoin de recourir à cet apéritif pour faire honneur au repas. Il avait, près de son oncle, pris place à l’extrémité de la salle, et la mine du grognard était si rébarbative que personne ne fut tenté de s’asseoir à son côté.

Quant aux géographes, ils tenaient le centre de la table, et aussi le dé de la conversation. Comme on savait dans quel but ils avaient entrepris ce voyage, les autres passagers ne pouvaient que s’intéresser à ce qu’ils disaient, et pourquoi le sergent Martial eût-il trouvé mal que son neveu les écoutât avec curiosité ?...

Le menu était varié, mais de qualité inférieure, et il convient de ne pas se montrer difficile sur les bateaux de l’Orénoque. A vrai dire, pendant la navigation sur le haut cours du fleuve, n’aurait-on pas été trop heureux d’avoir même de tels bistecas, bien qu’ils parussent avoir été cueillis sur un caoutchouquier, de tels ragoûts noyés dans leur sauce jaune-safran, de tels œufs déjà en état d’être mis à la broche, de tels rogatons de volailles qu’une longue cuisson aurait pu seule attendrir. En fait de fruits, des bananes à profusion, soit qu’elles fussent à l’état naturel, soit qu’une adjonction de sirop de mélasse les eût transformées en une sorte de confiture. Du pain?... oui, assez bon — du pain de maïs, bien entendu. Du vin?... oui, assez mauvais et coûteux. Tel était cet almuerzo, ce déjeuner, qui, au surplus, fut expédié rapidement.

Dans l’après-midi, le Simon-Bolivar dépassa l’île de la Bernavelle. Le cours de l’Orénoque, encombré d’îles et d’îlots, se resserrait alors, et il fallut que la roue battît ses eaux à coups redoublés pour vaincre la force du courant. D’ailleurs, le capitaine était assez habile manœuvrier pour qu’il n’y eût pas à craindre de s’engraver.

Vers la rive gauche, le fleuve se découpait de multiples anses aux berges très boisées, surtout au delà d’Almacen, petit village d’une trentaine d’habitants, et tel encore que l’avait vu M. Chaffanjon, huit ans auparavant. De çà et de là descendaient de petits affluents, le Bari, le Lima. A leurs embouchures, s’arrondissaient des massifs de copayferas, dont l’huile, extraite par incision, est de vente fructueuse, et nombre de palmiers moriches. Puis, de tous côtés, des bandes de singes, dont la chair comestible vaut bien ces semelles de bistecas du déjeuner, que le dîner devait faire reparaître sur la table.

Ce ne sont pas seulement des îles qui rendent parfois difficile la navigation de l’Orénoque. On y rencontre aussi des récifs dangereux, brusquement dressés au milieu des passes. Cependant le Simon-Bolivar parvint à éviter les collisions, et le soir, après un parcours de vingt-cinq à trente lieues, il alla porter ses amarres au village de Moitaco.

Là devait se prolonger l’escale jusqu’au lendemain, car il n’eût pas été prudent de s’aventurer au milieu d’une nuit que d’épais nuages et l’absence de lune allaient rendre assez obscure.

A neuf heures, le sergent Martial pensa que l’instant était venu de prendre du repos, et Jean ne s’avisa pas de vouloir résister aux injonctions de son oncle.

Tous deux regagnèrent donc leur cabine, placée au second étage de la superstructure, vers l’arrière. Chacune comprenait un simple cadre de bois, avec une légère couverture et une de ces nattes, qu’on appelle esteras dans le pays, — literie très suffisante en ces régions de la zone tropicale.

Dans sa cabine le jeune garçon se dévêtit, se coucha, et le sergent Martial vint alors envelopper le cadre du toldo, sorte de mousseline qui sert de moustiquaire, précaution indispensable contre les acharnés insectes de l’Orénoque. Il ne voulait pas permettre à un seul de. ces maudits moustiques de s’attaquer à la peau de son neveu. La sienne, passe encore, car elle était assez épaisse et coriace pour braver leurs piqûres, et, soyez sûr qu’il se défendrait de son mieux.

Ces mesures prises, Jean ne fit qu’un somme jusqu’au matin, en dépit des myriades de bestioles qui bruissaient autour de son toldo protecteur.

Le lendemain, aux premières heures, le Simon-Bolivar dont les feux avaient été maintenus, se remit en route, après que l’équipage eut embarqué et empilé sur le premier pont le bois coupé d’avance dans les forêts riveraines.

C’était dans l’une des deux baies, à gauche et à droite du village de Moitaco, que le steamboat avait relâché pendant la nuit. Dès qu’il fut sorti de cette baie, le coquet assemblage de maisonnettes, autrefois centre important des missions espagnoles, disparut derrière un coude de la rive. C’est dans ce village que M. Chaffanjon chercha vainement la tombe de l’un des, compagnons du docteur Crevaux, François Burban, — tombe restée introuvable en ce modeste cimetière de Moitaco.

Pendant cette journée, on dépassa le hameau de Santa-Cruz, assemblage d’une vingtaine de cases sur la rive gauche, puis l’île Guanarès, jadis résidence des missionnaires, placée à peu près à l’endroit où la courbe du fleuve se dessine vers le sud pour reprendre vers l’ouest, puis l’île del Muerto.

Il y eut à franchir plusieurs raudals — ainsi désigne-t-on les rapides produits par le resserrement du lit. Mais ce qui occasionne une grosse fatigue aux bateliers des embarcations à l’aviron ou à la voile, ne coûta qu’un surcroît de combustible aux générateurs du Simon-Bolivar. Les soupapes sifflèrent sans qu’il fût nécessaire de les charger. La grande roue repoussa plus violemment les eaux de ses larges pales. Dans ces conditions, trois ou quatre de ces raudals purent être remontés sans trop de retards, même celui de la Bouche de l’Enfer, que Jean signala en amont de l’île de Matapalo.

«Alors, lui demanda le sergent Martial, le bouquin de ce Français est bien conforme à tout ce que nous voyons défiler le long du Simon-Bolivar?

— Tout à fait conforme, mon oncle. Seulement, nous faisons en vingt-quatre heures ce qui a nécessité trois ou quatre jours à notre compatriote. Il est vrai, lorsque nous aurons échangé le steamboat pour les embarcations du moyen Orénoque, nous serons retardés autant qu’il a pu l’être. Qu’importe! L’essentiel n’est-il pas d’arriver à San-Fernando... où j’espère recueillir des renseignements plus précis...

— Assurément, et il n’est pas possible que mon colonel ait passé par là sans avoir laissé quelques traces!... Nous finirons bien par savoir en quel endroit il a planté sa tente... Ah!... quand nous serons en face de lui... lorsque tu te précipiteras dans ses bras... lorsqu’il saura...

— Que je suis ton neveu... ton neveu!» répliqua le jeune garçon, qui craignait toujours qu’une indiscrète répartie n’échappât à son soi-disant oncle.

Le soir venu, le Simon-Bolivar lança ses amarres au pied de la barranca sur laquelle est gracieusement perchée la petite bourgade de Mapire.

MM. Miguel, Felipe et Varinas, profitant d’une heure de crépuscule, voulurent visiter cette bourgade assez importante de la rive gauche. Jean eût été désireux de les accompagner; mais le sergent Martial ayant déclaré qu’il n’était pas convenable de quitter le bord, il ne le quitta pas par obéissance.

Quant aux trois collègues de la Société de Géographie, ils ne regrettèrent point leur excursion. Des hauteurs de Mapire, la vue s’étend largement sur le fleuve en amont et en aval, tandis que vers le nord, elle domine ces llanos où les Indiens élèvent des mulets, des chevaux, des ânes, vastes plaines encadrées d’une verdoyante ceinture de forêts.

A neuf heures, tous les passagers dormaient dans leurs cabines, après avoir pris les précautions habituelles contre l’envahissement des myriades de moustiques.

La journée du lendemain fut noyée — c’est le mot — sous les averses. Personne ne put se tenir sur le spardeck. Le sergent Martial et le jeune garçon passèrent ces longues heures dans le salon de l’arrière, où MM. Miguel, Varinas et Felipe avaient élu domicile. Il eût été difficile de n’être pas au courant de la question Atabapo-Guaviare-Orénoque, car leurs champions ne parlaient pas d’autre chose et discutaient à haute voix. Plusieurs des passagers se mêlèrent à la conversation, prenant parti pour ou contre. On peut être certain, d’ailleurs, qu’ils n’iraient pas jusqu’à se transporter de leur personne à San-Fernando dans le but d’élucider ce problème géographique.

«Et quel intérêt cela peut-il avoir?... demanda le sergent Martial à son neveu, lorsque celui-ci l’eut mis au courant de l’affaire. Qu’un fleuve s’appelle d’une façon ou d’une autre, c’est toujours de l’eau qui coule en suivant sa pente naturelle...

— Y songes-tu! mon oncle, répondit Jean. S’il n’y avait pas de ces questions-là, à quoi serviraient les géographes, et s’il n’y avait pas de géographes...

— Nous ne pourrions pas apprendre la géographie, répliqua le sergent Martial. En tout cas, ce qui est clair, c’est que nous aurons la compagnie de ces disputeurs jusqu’à San-Fernando.»

En effet, à partir de Caïcara, le voyage devrait s’effectuer en commun dans une de ces embarcations auxquelles leur construction permet de franchir les nombreux raudals du moyen Orénoque,

Grâce aux intempéries de cette détestable journée, on ne vit rien de l’île Tigritta. Par compensation, au déjeuner comme au dîner, les convives purent se régaler d’excellents poissons, ces morocotes qui fourmillent en ces parages, et dont il s’expédie des quantités énormes, conservées dans la salure, à Ciudad-Bolivar comme à Caracas.

Ce fut pendant les dernières heures de la matinée que le steamboat passa à l’ouest de l’embouchure du Caura. Ce cours d’eau est l’un des plus considérables affluents de la rive droite, qui vient du sud-est à travers les territoires des Panares, des Inaos, des Arebatos, des Taparitos, et il arrose une des plus pittoresques vallées du Venezuela. Les villages rapprochés des bords de l’Orénoque sont habités par des métis policés, d’origine espagnole. Les plus lointains ne donnent asile qu’à des Indiens, encore sauvages, ces gardiens de bétail, qu’on nomme gomeros, parce qu’ils s’occupent aussi de récolter les gommes pharmaceutiques.

Jean avait employé une partie de son temps à lire le récit de son compatriote, lequel, en 1885, lors de sa première expédition, abandonna l’Orénoque pour s’aventurer à travers les llanos du Caura, au milieu des tribus Ariguas et Quiriquiripas, Ces dangers qu’il avait courus, Jean les retrouverait, sans doute, et même aggravés, s’il lui fallait remonter le cours supérieur du fleuve. Mais, tout en admirant l’énergie et le courage de cet audacieux Français, il espérait ne pas être moins courageux et moins énergique.

Il est vrai, l’un était un homme fait, et lui n’était qu’un jeune garçon, presque un enfant!... Eh bien, que Dieu lui donne assez de force pour endurer les fatigues d’un tel voyage, et il ira jusqu’au bout!

En amont de l’embouchure du Caura, l’Orénoque présente encore une très grande largeur, — environ trois mille mètres. Depuis trois mois, la saison des pluies et les nombreux tributaires des deux rives contribuaient, par un apport considérable, à la surélévation de ses eaux.

Néanmoins, il fallut que le capitaine du Simon-Bolivar manœuvrât avec prudence pour ne pas s’engraver sur les hauts-fonds, en amont de l’île de Tucuragua, à la hauteur du rio de ce nom. Peut-être même le steamboat subit-il certains raclements qui ne laissèrent pas de causer quelque inquiétude à bord. En effet, si sa coque n’en devait pas souffrir, ayant les fonds plats comme ceux d’un chaland, il y avait toujours lieu de craindre pour l’appareil propulseur, soit un bris des pales de la roue, soit des avaries à la machine.

Enfin, cette fois, on s’en tira sans dommage, et, dans la soirée, le Simon-Bolivar vint mouiller au fond d’une anse de la rive droite, au lieu dit Las Bonitas.

«J’aurais bien dû prendre mon fusil...» (Page 43. )


IV

Table des matières

PREMIER CONTACT.

C’est à Las Bonitas, sa résidence officielle, que demeure le gouverneur militaire duquel relève le Caura, c’est-à-dire le territoire arrosé par cet important tributaire. La bourgade occupe, sur la rive droite du fleuve, à peu près l’emplacement que possédait autrefois la mission espagnole de l’Altagracia. Les missionnaires ont été les véritables conquérants de ces provinces hispano-américaines, et ils ne voient pas sans jalousie les Anglais, les Allemands, les Français chercher à convertir les Indiens sauvages de l’intérieur. Aussi des conflits sont toujours à craindre.

Le gouverneur militaire se trouvait alors à Las Bonitas. Il connaissait personnellement M. Miguel. Ayant appris son départ pour le cours supérieur de l’Orénoque, il se hâta, lorsque le bateau eut pris son poste, de venir à bord.

M. Miguel présenta ses deux amis au gouverneur. Il y eut sympathique échange de civilités entre ces divers personnages. Une invitation pour déjeuner le lendemain à la résidence fut acceptée,

— ce que permettait la relâche du Simon-Bolivar, qui devait se prolonger jusqu’à une heure de l’après-midi.

Il suffisait, en somme, de partir à cette heure-là, et le steamboat arriverait le soir même à Caïcara, où débarqueraient les passagers qui n’étaient pas à destination de San-Fernando ou autres bourgades de la province de l’Apure.

Le lendemain donc, — 15 août, — les trois collègues de la Société de Géographie se rendirent à l’habitation du gouverneur. Mais, avant eux, le sergent Martial ayant ordonné à son neveu, — sur la proposition de celui-ci, — de débarquer, tous deux se promenaient déjà à travers les rues de Las Bonitas.

Une bourgade, en cette partie du Venezuela, c’est à peine un village, quelques cases éparses sous les frondaisons, noyées au milieu de l’épaisse verdure de la zone tropicale. Çà et là se groupaient de magnifiques arbres, qui témoignaient de la puissance végétative du sol — des chapparos au tronc tortu comme celui d’un olivier, couverts de feuilles rudes à odeur forte, des palmiers copernicias aux branches épanouies en gerbes et dont les pétioles se déploient comme des éventails, des palmiers moriches, qui constituent ce qu’on appelle le morichal, c’est-à-dire le marécage, car ces arbres ont la propriété de pomper l’eau du sol au point de le rendre fangeux à leur pied.

Puis c’était des copayferas, des saurans, mimosées géantes, avec une large ramure, au feuillage d’une fine contexture et d’un rose délicat.

Jean et le sergent Martial s’enfoncèrent au milieu de ces palmeraies qui sont naturellement disposées en quinconces, à travers un sous-bois dégagé de broussailles, où poussaient, par myriades, d’élégants bouquets de ces sensitives appelées dormideras ou dormeuses, — d’une si attrayante couleur.

Entre ces arbres passaient, gambadaient, voltigeaient des bandes de singes. Cette engeance pullule sur les territoires venezueliens, où l’on ne compte pas moins de seize espèces, aussi inoffensives que bruyantes, — entre autres ces aluates ou araguatos, des hurleurs dont la voix est effrayante pour qui n’a pas l’habitude des forêts tropicales. D’une branche à l’autre sautillait tout un monde ailé, des trupials qui sont les premiers ténors de ces orphéons aériens, et dont le nid pend à l’extrémité d’une longue liane, des cochets de lagunes, charmants oiseaux, gracieux et caressants; puis, cachés dans les fentes des trous, et attendant la nuit pour sortir, nombre de ces guarharos frugivores, plus communément appelés diablotins, qui ont l’air d’être brusquement poussés par un ressort, lorsqu’ils s’élancent au sommet des arbres.

Et, tout en gagnant les profondeurs de la palmeraie, le sergent Martial de dire:

— J’aurais bien dû prendre mon fusil...

— Veux-tu donc tuer des singes?... demanda Jean.

— Des singes, non... Mais... s’il y a par ici des bêtes peu commodes...

— Sois sans inquiétude, mon oncle! Il faut aller fort loin des habitations pour rencontrer des fauves dangereux, et il n’est pas impossible que nous ayons plus tard à nous défendre...

— N’importe!... Un soldat ne doit pas sortir sans ses armes, et je mériterais d’être consigné !...»

Le sergent Martial n’eut point à se repentir de ce manquement à la discipline. La vérité est que les félidés, grands ou petits, les jaguars, les tigres, les lions, les ocelots, les chats, fréquentent de préférence les épaisses forêts du haut fleuve. Peut-être risque-t-on aussi d’y rencontrer des ours, mais ces plantigrades sont d’humeur débonnaire, vivant de poissons et de miel, et quant aux paresseux — le bradypus trydactylus, — ce sont des pleignards dont il n’y a pas à se préoccuper.

Au cours de cette promenade, le sergent Martial n’aperçut que de timides rongeurs, entre autres, des cabiais et quelques couples de ces chiriquis, habiles au plongeon, inhabiles à la course

Quant aux habitants du district, c’étaient généralement des métis, mêlés à des familles d’Indiens, plus disposés à se cacher au fond de leurs paillotes qu’à se montrer au dehors, — les femmes et les enfants surtout.

C’est bien au delà, en amont du fleuve, que l’oncle et le neveu se trouveraient en communication avec les farouches indigènes de l’Orénoque, et sans doute, le sergent Martial ferait-il bien de ne jamais oublier sa carabine.

Après une assez fatigante excursion de trois bonnes heures aux alentours de Las Bonitas, tous deux revinrent à bord pour le déjeuner du Simon-Bolivar.

A la même heure, MM. Miguel, Felipe et Varinas, réunis dans la case résidentielle, s’asseyaient à la table du gouverneur.

Si le menu du repas fut très simple, — et, franchement, on ne peut attendre d’un gouverneur de province ce qu’on eût attendu du président de la République venezuelienne, — les convives furent l’objet d’un très cordial accueil. On causa naturellement de la mission que s’étaient donnée les trois géographes, et le gouverneur, en homme avisé, se garda bien de prendre parti pour l’Orénoque, le Guaviare ou l’Atabapo. L’essentiel était que la conversation ne dégénérât pas en dispute, et, plus d’une fois, il dut l’aiguiller fort à propos sur un autre sujet.

Et, à un certain moment où les voix de MM. Felipe et Varinas prenaient une intensité provocante, il sut opérer une diversion en disant:

«Savez-vous, messieurs, si, parmi les passagers du Simon-Bolivar, il en est qui remonteront l’Orénoque jusqu’à son cours supérieur?...

— Nous l’ignorons, répondit M. Miguel. Cependant il semble bien que le plus grand nombre compte soit s’arrêter à Caïcara, soit continuer par l’Apure jusqu’aux bourgades de la Colombie...

— A moins que ces deux Français ne se dirigent vers le haut Orénoque, fit observer M. Varinas.

— Deux Français?... demanda le gouverneur.

— Oui, répondit M. Felipe, un vieux et un jeune, qui se sont embarqués à Bolivar.

— Où vont-ils?...

— Personne ne le sait, répondit M. Miguel, car ils ne sont pas précisément communicatifs. Lorsque l’on veut entrer en conversation avec le jeune, le vieux, qui a toute l’apparence d’un ancien soldat, intervient d’un air furibond, et si l’on persiste, il envoie brutalement son neveu, — car il paraît que c’est son neveu, — réintégrer sa cabine... C’est un oncle qui a des façons de tuteur...

— Et je plains le pauvre garçon qu’il a sous sa tutelle, répliqua M. Varinas, car il souffre de ces brutalités, et, plus d’une fois, j’ai cru voir des larmes dans ses yeux...»

Vraiment, cet excellent M. Varinas avait vu cela!... Dans tous les cas, si les yeux de Jean sont quelquefois humides, c’est parce qu’il songe à l’avenir, au but qu’il poursuit, aux déceptions qui l’attendent peut-être, et non parce que le sergent Martial le traite avec trop de dureté. Après tout, des étrangers pouvaient s’y méprendre.

«Enfin, reprit M. Miguel, nous serons fixés, ce soir même, sur le point de savoir si ces deux Français ont l’intention de remonter l’Orénoque. Je n’en serais pas étonné, parce que le jeune garçon consulte sans cesse l’ouvrage de ce compatriote à lui, qui a pu atteindre, il y a quelques années, les sources du fleuve...

— Si elles sont de ce côté, dans le massif de la Parima... s’écria M. Felipe, tout indiqué pour faire cette réserve, en sa qualité de partisan de l’Atabapo.

— Et si elles ne sont pas dans les montagnes des Andes, s’écria M. Varinas, au lieu même où naît cet affluent improprement appelé le Guaviare...»

Le gouverneur comprit que la discussion allait recommencer de plus belle.

«Messieurs, dit-il à ses hôtes, cet oncle et ce neveu dont vous parlez piquent ma curiosité. S’ils ne s’arrêtent pas à Caïcara, s’ils ne sont pas à destination de San-Fernando de Apure ou de Nutrias, en un mot, s’ils ont l’intention de poursuivre leur voyage sur le cours du haut Orénoque, je me demande quel est leur but. Les Français sont hardis, j’en conviens, ce sont d’audacieux explorateurs, mais ces territoires du Sud-Amérique leur ont déjà coûté plus d’une victime... le docteur Crevaux, tombé sous les coups des Indiens dans les plaines de la Bolivie, son compagnon, François Burban, dont on ne retrouve plus même la tombe dans le cimetière de Moitaco... Il est vrai, M. Chaffanjon a pu parvenir jusqu’aux sources de l’Orénoque...

— Si c’est l’Orénoque!... répliqua M. Varinas qui n’aurait jamais laissé passer cette affirmation monstrueuse sans une énergique protestation.

— En effet, si c’est l’Orénoque, répondit le gouverneur, et nous serons définitivement fixés sur ce point géographique après votre voyage, messieurs. Je disais donc que si M. Chaffanjon a pu revenir sain et sauf, ce n’est pas faute d’avoir couru plus d’une fois le risque d’être massacré comme l’ont été ses prédécesseurs. En vérité, on dirait que notre superbe fleuve venezuelien les attire, ces Français, et sans parler de ceux qui sont parmi les passagers du Simon-Bolivar...

— Au fait, c’est vrai, fit observer M. Miguel. Il y a quelques semaines, deux de ces intrépides ont entrepris une reconnaissance à travers les llanos, dans l’est du fleuve...

— Parfaitement, monsieur Miguel, répondit le gouverneur. Je les ai reçus ici même, des hommes jeunes encore, de vingt-cinq à trente ans, l’un, Jacques Helloch, un explorateur, l’autre, nommé Germain Paterne, un de ces naturalistes qui risqueraient leur vie pour découvrir un nouveau brin d’herbe...

— Et, depuis, vous n’en avez aucune nouvelle?... demanda M. Felipe.

— Aucune, messieurs. Je sais seulement qu’ils se sont embarqués sur une pirogue à Caïcara, qu’on a signalé leur passage à Buena Vista et à la Urbana, d’où ils sont partis pour remonter l’un des affluents de la rive droite, Mais, à dater de cette relâche, on n’en a plus entendu parler, et les inquiétudes qu’ils donnent ne se justifient que trop!

— Espérons que ces deux explorateurs, dit M. Miguel, ne sont pas tombés entre les mains de ces Quivas, pillards et assassins, dont la Colombie a rejeté les tribus sur le Venezuela, et qui ont maintenant pour chef, assure-t-on, un certain Alfaniz, forçat évadé du bagne de Cayenne...

— Est-ce que le fait est positif?... interrogea M. Felipe.

— Il parait l’être, et je vous souhaite de ne point rencontrer ces bandes de Quivas, messieurs, ajouta le gouverneur. Après tout, il est possible que ces Français n’aient pas été attirés dans un guet-apens, possible qu’ils poursuivent leur voyage avec autant de bonheur que d’audace, possible enfin que, d’un jour à l’autre, leur retour s’opère par un des villages de la rive droite. Puissent-ils réussir comme a réussi leur compatriote! Mais on parle également d’un missionnaire qui a été plus loin encore à travers ces territoires de l’est: c’est un Espagnol, le Père Esperante. Après un court séjour à San-Fernando, ce missionnaire n’avait pas hésité à dépasser les sources de l’Orénoque...

— Le faux Orénoque!» s’écrièrent à la fois MM. Felipe et Varinas.

Et ils jetèrent un regard de provocation à leur collègue, qui inclina doucement la tête en disant:

«Aussi faux qu’il vous plaira, mes chers collègues!»

Et M. Miguel ajouta en s’adressant au gouverneur:

«N’ai-je pas entendu dire que ce missionnaire avait réussi à fonder une Mission...

— En effet... la Mission de Santa-Juana, dans les régions voisines du Roraima, et qui parait être en voie de prospérité.

— Une tâche difficile... affirma M. Miguel.

— Surtout quand il s’agit, répondit le gouverneur, de civiliser, de convertir au catholicisme, de régénérer, en un mot, les plus sauvages des Indiens sédentaires qui errent sur les territoires du sud-est, ces Guaharibos, pauvres êtres relégués au bas de l’échelle humaine! Et l’on ne se figure pas ce qu’il faut de courage, d’abnégation, de patience, en un mot de vertu apostolique, pour accomplir une telle œuvre d’humanité. Pendant les premières années, on est resté sans nouvelles du Père Esperante, et, en 1888, le voyageur français n’en avait pas entendu parler, bien que la Mission de Santa-Juana ne fût pas très éloignée des sources...»

Le gouverneur se garda bien d’ajouter: de l’Orénoque, afin de ne pas mettre le feu aux poudres.

«Mais, continua-t-il, depuis deux ans, on a eu de ses nouvelles à San-Fernando, et il se confirme qu’il a fait là, parmi ces Guaharibos, œuvre miraculeuse de civilisation.»

Jusqu’à la fin du déjeuner, la conversation porta sur les faits relatifs aux territoires traversés par le cours moyen de l’Orénoque, —cours qui, lui, n’était pas en discussion, — sur l’état actuel des Indiens, de ceux qui sont apprivoisés comme de ceux qui se soustraient à toute domination, c’est-à-dire à toute civilisation. Le gouverneur du Caura donna des détails circonstanciés à propos de ces indigènes, —détails dont M. Miguel, si savant qu’il fût en matières géographiques, devait faire et fit son profit. Bref, cette conversation ne dégénéra point en dispute, car elle ne mit pas aux prises MM. Felipe et Varinas.

«VOUS ALLEZ A SAN-FERNANDO?» DIT LE GOUVERNEUR. (Page 52.)


Vers midi, les hôtes de la résidence quittèrent la table, et se dirigèrent vers le Simon-Bolivar, dont le départ devait s’effectuer à une heure de l’après-midi.

L’oncle et son. neveu, depuis qu’ils étaient rentrés pour prendre leur part de l’almuerzo, n’avaient plus remis le pied à terre. De l’arrière du pont supérieur, où le sergent Martial fumait sa pipe, ils aperçurent de loin M. Miguel et ses collègues qui regagnaient le bord.

Le gouverneur avait voulu les accompagner. Désireux de leur donner une dernière poignée de main et un dernier adieu à l’instant où le bateau larguerait ses amarres, il embarqua et monta sur le spardeck.

Le sergent Martial dit alors à Jean:

«C’est au moins un général, ce gouverneur-là, bien qu’il ait un veston pour tunique, un chapeau de paille pour bicorne, et que sa poitrine manque de décorations...

— C’est probable, mon oncle.

— Un de ces généraux sans soldats, comme il y en a tant dans ces républiques américaines!

— Il a l’air d’un homme fort intelligent, fit observer le jeune garçon.

— Possible, mais il a surtout l’air d’un curieux, répliqua le sergent Martial, car il nous regarde d’une façon qui ne me va qu’à moitié... et, à vrai dire, pas du tout!»

En effet, le gouverneur s’obstinait à dévisager particulièrement les deux Français, dont il avait été question pendant le déjeuner.

Leur présence à bord du Simon-Bolivar, le motif pour lequel ils avaient entrepris ce voyage, la question de savoir s’ils s’arrêteraient à Caïcara, ou s’ils iraient au delà, soit par l’Apure, soit par l’Orénoque, cela ne laissait pas d’exciter sa curiosité. Les explorateurs du fleuve, ce sont généralement des hommes dans la force de l’âge — tels ceux qui avaient visité Las Bonitas, il y avait quelques semaines, et dont on n’avait plus de nouvelles depuis leur départ de la Urbana. Mais ce jeune garçon de seize à dix-sept ans, et ce vieux soldat de soixante, il était difficile d’admettre qu’ils fussent en train d’effectuer une expédition scientifique...

Après tout, un gouverneur, même au Venezuela, a bien le droit de s’enquérir des motifs qui amènent des étrangers sur son territoire, de leur poser des questions à ce sujet, de les interroger au moins officieusement.

Le gouverneur fit donc quelques pas vers l’arrière du spardeck, en causant avec M. Miguel, que ses compagnons, occupés dans leur cabine, avaient laissé seul à lui tenir compagnie.

Le sergent Martial comprit la manœuvre.

«Attention! dit-il. Le général cherche à prendre contact, et, pour sûr, il va nous demander qui nous sommes... pourquoi nous sommes venus... où nous allons...

— Eh bien, mon bon Martial, il n’y a point à le cacher, répondit Jean.

— Je n’aime pas qu’on s’occupe de mes affaires, et je vais l’envoyer promener...

— Veux-tu donc nous attirer des difficultés, mon oncle?... dit le jeune garçon en le retenant de la main.

— Je ne veux pas qu’on te parle... je ne veux pas que l’on tourne autour de toi...

— Et moi, je ne veux pas que tu compromettes notre voyage par des maladresses ou des sottises! répliqua Jean d’un ton résolu. Si le gouverneur du Caura m’interroge, je ne refuserai pas de répondre, et il est même désirable que j’obtienne de lui quelques renseignements. »

Le sergent Martial bougonna, tira de rageuses bouffées de sa pipe, et se rapprocha de son neveu, auquel le gouverneur dit en cette langue espagnole que Jean parlait couramment:

«Vous êtes un Français...

— Oui, monsieur le gouverneur, répondit Jean, qui se découvrit devant Son Excellence.

— Et votre compagnon?...

— Mon oncle... c’est un Français comme moi, un ancien sergent à la retraite.»

Le sergent Martial, bien qu’il fût très peu familiarisé avec la langue espagnole, avait compris qu’il s’agissait de lui. Aussi se redressa-t-il de toute sa hauteur, convaincu qu’un sergent du 72e de ligne valait bien un général venezuelien, fût-il gouverneur de territoire.

«Je ne crois pas être indiscret, mon jeune ami, reprit ce dernier, en vous demandant si votre voyage doit se prolonger au delà de Caïcara?...

— Oui... au delà, monsieur le gouverneur, répondit Jean.

— Par l’Orénoque ou par l’Apure?...

— Par l’Orénoque.

— Jusqu’à San-Fernando de Atabapo?...

— Jusqu’à cette bourgade, monsieur le gouverneur, et peut-être plus loin encore si les renseignements que nous espérons y recueillir l’exigent.»

Le gouverneur, à l’exemple de M. Miguel, ne pouvait qu’être vivement impressionné par l’air décidé de ce jeune garçon, la netteté de ses réponses, et il était aisé de voir qu’il leur inspirait à tous deux une réelle sympathie.

Or, c’était contre ces trop visibles sympathies-là que le sergent Martial prétendait bien le défendre. Il n’entendait pas que l’on regardât son neveu de si près, il ne voulait pas que d’autres, étrangers ou non, se montrassent touchés de sa grâce naturelle et charmante. Et ce qui l’enrageait davantage, c’est que M. Miguel ne cachait point les sentiments qu’il éprouvait pour ce jeune garçon. Le gouverneur du Caura, peu importait, puisqu’il resterait à Las Bonitas; mais M. Miguel était, lui, plus qu’un passager du Simon-Bolivar... il devait remonter le fleuve jusqu’à San-Fernando... et lorsqu’il aurait fait connaissance avec Jean, il serait bien difficile d’empêcher ces relations, qui sont comme obligées entre voyageurs pendant un long itinéraire.

Eh bien, pourquoi pas?... voudra-t-on demander au sergent Martial.

Quel inconvénient y aurait-il à ce que des personnages de haute situation, à même de rendre quelques services au cours d’une navigation sur l’Orénoque, laquelle n’est pas sans danger, se fussent mis en une certaine intimité avec l’oncle et le neveu?... Cela n’est-il pas dans l’ordre ordinaire des choses?...

Oui, et, cependant, si l’on eût prié le sergent Martial de dire pourquoi il avait l’intention d’y faire obstacle:

«Parce que cela ne me convient pas!» se fût-il borné à répondre d’un ton cassant, et il aurait fallu se contenter de cette réponse, faute d’une autre que, sans doute, il se refuserait à donner.

Au surplus, en ce moment, il ne pouvait envoyer promener Son Excellence, et il dut laisser le jeune garçon prendre part à cet entretien, comme il l’entendait.

Le gouverneur fut alors tout porté à interroger Jean sur l’objet de son voyage.

«Vous allez à San-Fernando?... lui dit-il.

— Oui, monsieur le gouverneur.

— Dans quel but?...

— Afin d’obtenir des renseignements.

— Des renseignements... et sur qui?...

— Sur le colonel de Kermor.

— Le colonel de Kermor?... répondit le gouverneur. C’est la première fois que ce nom est prononcé devant moi, et je n’ai pas entendu dire qu’un Français ait jamais été signalé à San-Fernando depuis le passage de M. Chaffanjon...

— Il s’y trouvait, cependant, quelques années auparavant, fit observer le jeune garçon.

— Sur quoi vous appuyez-vous pour affirmer ce fait?... demanda le gouverneur.

— Sur la dernière lettre du colonel qu’on ait reçue en France, une lettre adressée à l’un de ses amis de Nantes, et qui était signée de son nom...

— Et vous dites, mon cher enfant, reprit le gouverneur, que le colonel de Kermor a séjourné il y a quelques années à San-Fernando?...

— Ce n’est pas douteux, puisque sa lettre était datée du 12 avril 1879.

— Cela m’étonne!...

— Et pourquoi, monsieur le gouverneur?...

— Parce que je me trouvais à cette époque dans la bourgade, en qualité de gouverneur de l’Atabapo, et si un Français tel que le colonel de Kermor avait paru sur le territoire, j’en eusse été certainement informé... Or, ma mémoire ne me rappelle rien... absolument rien...»

Cette affirmation si précise du gouverneur parut faire une profonde impression sur le jeune garçon. Sa figure, qui s’était animée pendant la conversation, perdit sa coloration habituelle. Il pâlit, ses yeux devinrent humides, et il dut faire preuve d’une grande énergie pour ne pas s’abandonner.

«Je vous remercie, monsieur le gouverneur, dit-il, je vous remercie de l’intérêt que nous vous inspirons, mon oncle et moi... Mais, si certain que vous soyez de n’avoir jamais entendu parler du colonel de Kermor, il n’est pas moins acquis qu’il était à San-Fernando, en avril 1879, puisque c’est de là qu’il a envoyé la dernière lettre qu’on ait reçue de lui en France.

— Et qu’allait-il faire à San-Fernando?...» demanda M. Miguel, question que le gouverneur n’avait pas encore posée.

Ce qui valut à l’honorable membre de la Société de Géographie un formidable coup d’œil du sergent Martial, lequel murmurait entre ses dents:

«Ah çà ! de quoi se mêle-t-il, celui-là ?... Le gouverneur passe encore... mais ce pékin...»

Et pourtant, ce pékin, Jean n’hésita pas à lui répondre:

«Ce qu’allait faire le colonel, monsieur, je l’ignore... C’est un secret que nous découvrirons, si Dieu nous permet d’arriver jusqu’à lui...

— Quel lien vous rattache donc au colonel de Kermor?... demanda le gouverneur.

— C’est mon père, répondit Jean, et je suis venu au Venezuela pour retrouver mon père!»

Tout en s’occupant de chercher une embarcation. (Page 57.)


V

Table des matières

LA MARIPARE ET LA GALLINETTA.

Une bourgade, à laquelle il aurait plu de se blottir dans le coude d’un fleuve, ne pourrait qu’envier la situation de Caïcara. Elle est placée là comme une auberge à un tournant de route ou mieux à un carrefour. Excellente position pour prospérer, même à quatre cents kilomètres du delta de l’Orénoque.

Et Caïcara est en pleine prospérité, grâce au voisinage du confluent de l’Apure, qui s’ouvre en amont au commerce de la Colombie et du Venezuela.

Le Simon-Bolivar n’avait atteint ce port fluvial que vers neuf heures du soir Ayant quitté Las Bonitas à une heure après midi, puis, dépassant successivement le rio Cuchivero, le Manapire, l’île Taruma, il était venu déposer ses passagers à l’apontement du quai de Caïcara.

Ces passagers, cela va sans dire, étaient uniquement ceux que le bateau ne devait pas conduire, par l’Apure, à San-Fernando ou à Nutrias.

Le trio des géographes, le sergent Martial et Jean de Kermor, un certain nombre de voyageurs, étaient de ceux-là. Le lendemain, au jour levant, le Simon-Bolivar quitterait la bourgade afin de remonter cet important tributaire de l’Orénoque jusqu’aux pieds des Andes colombiennes.

M. Miguel n’avait point négligé de rapporter à ses deux amis les quelques renseignements ajoutés par le jeune garçon dans sa conversation avec le gouverneur. Tous deux savaient maintenant que Jean allait à la recherche de son père, sous la tutelle d’un vieux soldat, le sergent Martial, qui se disait son oncle. Il y avait quatorze ans que le colonel de Kermor avait quitté la France pour se rendre au Venezuela. A la suite de quelles circonstances s’était-il expatrié, que faisait-il dans ces contrées lointaines, peut-être l’avenir se réservait-il de l’apprendre. En somme, ce qui était certain, d’après la lettre écrite par lui à l’un de ses amis, — lettre qui ne fut connue que bien des années après son arrivée, — c’est que le colonel passait en avril 1879 à San-Fernando de Atabapo, bien que le gouverneur du Caura, qui résidait alors en cette bourgade, n’eût pas eu connaissance de son passage.

Voilà donc pourquoi Jean de Kermor, résolu à retrouver les traces de son père, avait entrepris ce périlleux et difficile voyage. Un tel but à atteindre par un jeune garçon de dix-sept ans, cela était bien pour toucher des âmes généreuses. MM. Miguel, Felipe et Varinas se promirent de lui venir en aide dans la mesure du possible lors des démarches qu’ils feraient pour recueillir les renseignements relatifs au colonel de Kermor.

Il est vrai, M. Miguel et ses deux collègues parviendraient-ils à amadouer le farouche sergent Martial?... Celui-ci leur permettrait-il de faire plus, ample connaissance avec son neveu?... Triompheraient-ils de cette défiance vraiment inexplicable du vieux soldat?.... L’obligeraient-ils à adoucir ses regards de cerbère, bien faits pour tenir les gens à distance?... Ce serait malaisé, mais cela arriverait peut-être, — dans le cas, surtout, où la même embarcation les conduirait jusqu’à San-Fernando.

Caïcara possède environ cinq cents habitants et reçoit fréquemment des voyageurs, ceux que leurs affaires appellent à parcourir le cours supérieur de l’Orénoque. On y trouve donc un ou deux hôtels, en réalité de simples cases, et c’est dans l’une d’elles que les trois Vénézuéliens d’un côté, les deux Français de l’autre, allaient descendre pendant les quelques jours qu’ils devaient rester en cet endroit.

Ce fut le lendemain, 16 août, que le sergent Martial et Jean visitèrent Caïcara, tout en s’occupant de chercher une embarcation.

Au vrai, une petite bourgade fraîche et riante, blottie entre les premières collines du système parimien et la rive droite du fleuve, vis-à-vis du village de Cabruta, qui occupe l’autre rive à la naissance de l’Apurito. Devant, s’allonge une de ces îles comme il s’en rencontre tant sur l’Orénoque, boisée de beaux arbres. Son minuscule port se dessine entre de noirs granits, qui hérissent le courant du fleuve. On y compte cent cinquante cases, — maisons si l’on veut, — la plupart construites en pierres, avec une toiture en feuilles de palmier, quelques-unes coiffées d’un toit dé tuiles dont le rouge éclate au milieu des verdures. La bourgade est dominée par un monticule, haut de cinquante mètres. Au sommet, se montre un couvent de missionnaires, abandonné depuis l’expédition de Miranda et la guerre de l’Indépendance, et que souillèrent jadis des pratiques de cannibalisme, — d’où cette réputation trop justifiée que méritaient les anciens Caraïbes.

Du reste, les vieilles coutumes indiennes sont encore en usage à Caïcara, même celles qui mêlent le christianisme aux plus invraisemblables cérémonies religieuses. Telles celle du velorio, de la veillée des morts, et à laquelle put assister l’explorateur français. Là, au milieu des nombreux invités, qui n’épargnent ni le café, ni le tabac, ni surtout l’eau-de-vie, l’aguardiente, en présence du cadavre du mari ou de l’enfant, l’épouse ou la mère ouvre le bal, et les danses ne prennent fin qu’avec les forces des danseurs, épuisés par l’ivresse. Cela est plus chorégraphique que funèbre.

Cependant, si la question d’affréter une barque pour remonter le moyen Orénoque, entre Caïcara et San-Fernando, sur un parcours de huit cents kilomètres environ, était la première que Jean de Kermor et le sergent Martial eussent à résoudre, c’était aussi celle dont MM. Miguel, Felipe et Varinas devaient s’inquiéter préalablement. Au premier échut la tâche de s’assurer d’un mode de transport aux conditions les meilleures.

On pensera, comme M. Miguel, qu’une entente commune entre le sergent Martial et lui aurait eu pour avantage de simplifier les choses. Que les voyageurs fussent au nombre de trois ou de cinq, peu importait. Les embarcations pourraient aisément les contenir, et le personnel des mariniers nécessaires à la manœuvre n’en serait pas augmenté.

Or, le recrutement de ces mariniers n’est pas toujours facile. Il est nécessaire d’engager des hommes exercés. La plupart du temps, les pirogues ont à naviguer contre la brise pendant cette saison des pluies, et toujours contre le courant. Il existe de nombreux raudals dangereux, et aussi certaines passes encombrées de roches ou de sables, qui obligent à des portages de longue durée. L’Orénoque a ses caprices, ses colères tout comme l’Océan, et on ne les affronte pas sans risques et périls.

Ces mariniers, c’est aux tribus riveraines qu’il est d’habitude de les demander. Nombre de ces indigènes dont c’est l’unique métier, savent accomplir leur tâche avec grande habileté et non moins grande audace. Entre les plus sûrs, on cite les Banivas, dont les peuplades fréquentent principalement les territoires arrosés par le triple cours du Guaviare, de l’Orénoque et de l’Atabapo. Après avoir remonté le fleuve, soit avec des passagers, soit avec des marchandises, ils le redescendent jusqu’à Caïcara, afin d’y attendre de nouveaux voyageurs et de nouvelles cargaisons.

Peut-on se fier à ces mariniers?... Médiocrement, cela n’est que trop vrai. Ce serait donc une garantie à cet égard, s’il n’y avait qu’un équipage à recruter. Ainsi raisonnait le sage M. Miguel, et il raisonnait juste. En outre, puisqu’il s’intéressait vivement au jeune garçon, Jean ne pourrait que gagner à avoir pour compagnons de voyage ses deux amis et lui.

Donc, féru de cette idée, il était résolu à pressentir le sergent Martial, et, dès qu’il les aperçut au petit port de Caïcara, Jean et lui se démarchant pour noliser une embarcation, il n’hésita pas à les accoster.

Froncement des sourcils du vieux soldat, et mine peu engageante à l’égard de son interlocuteur.

«Monsieur le sergent, dit M. Miguel, en un français qu’il parlait très correctement, nous avons eu le plaisir de naviguer ensemble à bord du Simon-Bolivar...

— Et d’en débarquer hier soir,» répondit le sergent Martial, les pieds rassemblés, raide comme un fantassin au port d’arme.

M. Miguel voulut bien attribuer un sens aimable à cette phrase, et il continua:

«Mes deux amis et moi, c’est à Las Bonitas seulement... dans une conversation entre votre neveu...»

La bouche du sergent Martial commença à se contracter, —mauvais symptôme, — et, interrompant M. Miguel:

«Plaît-il... une conversation?...

— Entre M. Jean de Kermor et le gouverneur, que nous avons connu votre intention de débarquer à Caïcara...

— Je pense que nous n’avions à demander la permission de personne?... répliqua le grognard d’un ton rogue.

— De personne, assurément, reprit M. Miguel, bien décidé à ne point tenir compte du mauvais accueil réservé sans doute à sa proposition. Mais, ayant appris quel était le but de votre voyage...

— Un!... marmotta le sergent Martial entre ses dents, comme s’il comptait combien de fois il aurait à répondre aux questions du bienveillant géographe.

— Dans quelles conditions votre neveu allait à la recherche du colonel de Kermor, son père...

— Deux!... prononça le sergent Martial.

— Et sachant que votre intention était de remonter l’Orénoque jusqu’à San-Fernando...

— Trois!... bougonna le sergent Martial.

— Je viens vous demander, puisque mes collègues et moi nous nous rendons au même lieu, s’il ne serait pas plus convenable, plus avantageux, plus sûr aussi, de faire le trajet de Caïcara à San-Fernando avec la même embarcation...»

Si jamais offre fut acceptable, c’était bien celle que venait d’émettre M. Miguel. Il ne semblait pas qu’il pût exister un motif de la rejeter. En choisissant une pirogue de dimension suffisante, les cinq voyageurs accompliraient certainement leur navigation dans des conditions plus favorables.

Le sergent Martial ne devait donc pas avoir une apparence de bonne raison à opposer, et, cependant, sans même consulter son neveu, en homme dont le parti est pris d’avance, il répondit sèchement:

«Très honoré, monsieur, très honoré !... Que votre proposition soit plus avantageuse, possible, mais convenable... non... en ce qui nous concerne du moins!

Les deux embarcations prirent le milieu du fleuve. (Page 68.)


— Et qu’a-t-elle donc d’inconvenant?... demanda M. Miguel, assez surpris de ce que sa proposition fût taxée d’inconvenance.

— Elle a d’inconvenant... qu’elle ne peut nous convenir! répliqua le sergent Martial.

— Sans doute, vous avez vos raisons pour répondre ainsi, monsieur le sergent, reprit M. Miguel. Cependant, puisque mon désir était de nous entr’aider, cela eût mérité une réponse moins blessante...

— Je le regrette... oui... je le regrette... monsieur... répondit le sergent Martial, qui ne se trouvait évidemment pas sur un bon terrain, et je ne pouvais vous répondre que par un refus...

— Un refus peut être accompagné de certaines formes, et je ne reconnais pas là la politesse française...

— Eh, monsieur, répliqua l’ancien, qui commençait à s’échauffer, il ne s’agit pas ici de politesse... Vous nous avez fait une proposition... cette proposition, j’ai des motifs pour ne pas l’accepter, je vous l’ai dit comme ça m’est venu... sans me perdre dans les feux de file... et si vous y trouvez à reprendre...»

L’air hautain que prit M. Miguel n’était pas pour calmer le sergent Martial, qui ne possédait pas des trésors de patience. C’est alors que Jean de Kermor intervint en disant:

«Monsieur, veuillez excuser mon oncle... Son intention n’a pas été de vous blesser... Ce que vous nous proposez témoigne d’une extrême obligeance de votre part, et, en toute autre occasion, nous aurions été heureux de mettre votre bonne volonté à profit.. Mais notre désir est d’avoir une embarcation à nous seuls... dont nous puissions toujours disposer suivant les circonstances... car il est possible que les renseignements, recueillis en route, nous obligent à changer notre itinéraire, à séjourner dans une bourgade ou dans une autre... En un mot, nous avons besoin de la liberté de nos mouvements...

— Très bien, monsieur de Kermor, répondit M. Miguel. Nous ne prétendons pas vous gêner en rien... et, malgré la réponse un peu trop... sèche de votre oncle...

— Celle d’un ancien militaire, monsieur! déclara le sergent Martial.

— Soit!... Néanmoins, si mes amis et moi, nous pouvons vous être de quelque utilité pendant le voyage...

— Je vous remercie pour mon oncle et pour moi, monsieur, répondit le jeune garçon, et, au besoin, croyez-le bien, nous n’hésiterons pas à vous demander assistance.

— Vous entendez, monsieur le sergent?... ajouta M. Miguel d’un ton moitié plaisant, moitié sérieux.

— J’entends, monsieur le géographe!» répondit le sergent Martial d’un ton bourru, car il ne voulait pas désarmer, malgré les avances de M. Miguel, en réalité le meilleur et le plus obligeant des hommes.

M. Miguel tendit alors la main à Jean de Kermor, qui la serra de bonne amitié. — ce qui fit sortir des yeux de son terrible oncle deux éclairs accompagnés d’un long grognement de tonnerre.

Lorsque le sergent Martial et le jeune garçon furent seuls, le premier dit:

«Tu as vu comme je l’ai reçu, ce particulier-là !...

— Tu l’as mal reçu et tu as eu tort.

— J’ai eu tort?...

— Absolument.

— Eh bien... il n’aurait plus manqué que de consentir à partager la pirogue de ces trois Bolivariens!

— Tu as bien fait de refuser, mais il fallait le faire plus poliment, mon oncle!

— Je n’avais pas à être poli avec un indiscret...

— M. Miguel n’a point été indiscret, il s’est montré très serviable, et sa proposition méritait d’être acceptée... si elle avait pu l’être... Tout en la rejetant, tu aurais dû le remercier en bons termes. Qui sait si ses amis et lui ne sont pas appelés à faciliter notre tâche, grâce aux relations qu’ils ont sans doute à San-Fernando, et qui peuvent nous aider à retrouver, toi, ton colonel, mon bon Martial, et moi, mon père...

— Ainsi... c’est moi qui ai eu tort?...

— Oui, mon oncle.

— Et c’est toi qui as raison?...

— Oui, mon oncle.

— Merci, mon neveu!»

Les pirogues du moyen Orénoque, les plus petites, sont creusées dans le tronc d’un gros arbre, entre autres le cachicamo. Les plus grandes, faites de planches ajustées, arrondies sur les flancs, taillées en proue à l’avant, se relèvent en voûte. Ces embarcations, construites assez solidement, résistent à l’usure du traînage sur les bas-fonds et aux chocs du portage, lorsqu’il faut les transporter au delà des raudals infranchissables.

Au centre se dresse un mât, maintenu par un étai et deux haubans auquel se grée une voile carrée, utilisable pour le vent arrière et un de peu grand largue. Une sorte de pagaie, qui sert de gouvernail, est manœuvrée par le patron.

La partie antérieure de la pirogue est découverte depuis l’emplanture du mât jusqu’à la proue. C’est là que se tient le jour, se couche la nuit, l’équipage ordinairement composé de dix Indiens, un patron et neuf hommes.

Le partie postérieure, depuis le pied de mât jusqu’à l’arrière, moins la place réservée au timonier, est abritée d’un rouf, sorte de toit dont les feuilles de palmier sont retenues par des bambous disposés longitudinalement.

Ce rouf forme la cabine de la pirogue. Il contient les couchettes, — de simples esteras étendues sur une litière sèche, — les ustensiles de cuisine et de table, le petit fourneau qui sert à la cuisson des aliments, gibier provenant de la chasse, poisson provenant de la pêche. Il est possible de le diviser en plusieurs compartiments au moyen de nattes retombantes, car il n’a pas moins de cinq à six mètres de longueur sur les dix à onze que mesure l’embarcation de bout en bout.

Ces pirogues de l’Orénoque sont désignées sous le nom de falcas. Lorsque le vent est propice, elles naviguent à la voile, assez lentement d’ailleurs, car elles ont à vaincre un courant parfois très rapide entre les nombreuses îles dont le fleuve est semé. Le vent vient-il à manquer, on remonte soit au milieu du lit du fleuve, à la gaffe, soit le long des rives, à la cordelle.

La gaffe, c’est à la fois la palanca, perche à fourche, que manœuvrent les mariniers à l’avant, et le garapato, solide bambou à crochet, que brandit le patron à l’arrière.

La cordelle, c’est l’espilla, câble léger, fait de ces fibres très élastiques du palmier chiquichiqui, d’une longueur de cent pieds environ, et auquel sa légèreté permet de flotter à la surface de l’eau. On le porte sur la rive, on l’accroche à quelque tronc ou à quelque racine, et on se hâle du bord.

Telles sont les dispositions de la falca, qui sert à la navigation du fleuve en son cours moyen, et à laquelle on adjoint, pour la manœuvre de l’espilla, un petit canot nommé curiare en langue indienne.

C’est avec le patron de ces pirogues que doivent traiter les voyageurs, et le prix de l’affrétement est basé, non pas sur la distance à parcourir, mais sur le temps que l’embarcation restera à leur service. La rétribution convenue est due par jour. Il ne saurait en être différemment. En effet, il se présente de fréquentes causes de retard pour la navigation de l’Orénoque, les crues, les coups de vent, le déplacement des rapides, les difficultés des portages que nécessite l’obstruction capricieuse des passes. Un parcours, qui pourrait s’effectuer en trois semaines, exige le double de temps, lorsque les circonstances climatériques viennent à se modifier. Aussi, pas un patron ne voudrait-il s’engager à transporter ses passagers de Caïcara, soit à l’embouchure du Meta, soit à San-Fernando, dans un délai déterminé d’avance. Il fallut donc traiter dans ces conditions avec les Indiens Banivas, qui mirent deux pirogues au service des voyageurs.

M. Miguel eut la main heureuse en choisissant un excellent pratique du fleuve. C’était un Indien, nommé Martos, âgé d’une quarantaine d’années, énergique, vigoureux, intelligent, et qui répondait de son équipage, neuf solides indigènes très familiarisés avec le maniement de la palanca, du garapato et de l’espilla. Le prix de la journée qu’il demanda fut élevé, sans doute; mais qui se fût avisé d’y regarder, lorsqu’il s’agissait de résoudre l’importante question Guaviare-Orénoque-Atabapo!...

Il était permis de croire que le choix fait par Jean de Kermor et le sergent Martial ne serait pas moins heureux — neuf Banivas, également, sous les ordres d’un métis mi-indien, mi-espagnol, qui était pourvu de bons certificats. Ce métis se nommait Valdez, et si le voyage de ses passagers devait se poursuivre au delà de San-Fernando sur le cours du haut Orénoque qu’il avait déjà remonté en partie, il demeurerait volontiers à leur service. Mais c’était une question à résoudre ultérieurement, suivant les renseignements qui seraient recueillis à San-Fernando relativement au colonel.

Les deux falcas avaient des noms particuliers: celle de MM. Miguel, Felipe et Varinas s’appelait la Maripare, nom d’une des nombreuses îles de l’Orénoque. Origine identique pour la pirogue du sergent Martial et de son neveu, qui s’appelait la Gallinetta. Elles étaient de couleur blanche dans leur accastillage, et la coque noire de l’avant à l’arrière.

Il va sans dire que ces pirogues navigueraient de conserve, et que l’une ne tiendrait pas à honneur de distancer l’autre. L’Orénoque n’est point le Mississipi, les falcas ne sont pas des steamboats, et il n’y a aucune raison de se faire concurrence ni de chercher à détenir le record de vitesse. En outre, on doit toujours craindre l’agression des Indiens des savanes riveraines, et mieux vaut être en nombre afin de leur imposer le respect.

La Maripare et la Gallinetta eussent été prêtes à partir dès le soir, s’il n’y avait eu à les approvisionner. Quant aux marchands de Caïcara, ils étaient à même de fournir tout ce qu’exigeait une navigation de plusieurs semaines jusqu’à San-Fernando, où les réserves pourraient être renouvelées. Ils ont de tout à vendre, des conserves, des vêtements, des munitions, des ustensiles de pêche et do chasse, et ils se prêtent volontiers à ces opérations, pourvu que le prix des achats soit réglé en piastres.

Certes, il est permis aux voyageurs de l’Orénoque de compter sur le gibier si abondant de ses rives, sur le poisson dont ses eaux fourmillent. D’une part, M. Miguel était un adroit chasseur; de l’autre, le sergent Martial maniait adroitement sa carabine. Même entre les mains de Jean de Kermor, son léger fusil ne resterait ni inactif ni inutile. Mais on ne vit pas uniquement de la chasse et de la pêche. Il convient d’embarquer du thé, du sucre, de la viande séchée, des conserves de légumes, de la farine de cassave, tirée du manioc, qui remplace la farine de maïs ou de froment, puis les tonnelets de tafia et d’aguardiente. Quant au combustible, les forêts riveraines ne laisseraient pas chômer les fourneaux des pirogues. Enfin, contre le froid, ou plutôt contre l’humidité, il était facile de se procurer ces couvertures de laine qui sont de vente courante dans toutes les bourgades venezueliennes.

Néanmoins, plusieurs jours durent être consacrés à ces diverses acquisitions. D’ailleurs, il n’y eut pas lieu de regretter ce retard. Pendant quarante-huit heures, le temps fut particulièrement mauvais. Caïcara reçut un de ces coups de vent d’une excessive violence auxquels les Indiens donnent le nom de chubasco. Il soufflait du sud-ouest, accompagné de pluies torrentielles qui provoquèrent une sensible crue du fleuve.

Le sergent Martial et son neveu eurent là un avant-goût des difficultés que présente la navigation de l’Orénoque. Les falcas n’auraient pu ni remonter le courant accru par le grossissement des eaux, ni résister au vent qui les eût prises debout. Nul doute qu’elles n’eussent été obligées de revenir à Caïcara, et peut-être avec des avaries graves.

MM. Miguel, Felipe et Varinas acceptèrent en philosophes ce contretemps. Ils n’étaient pas autrement pressés. Peu importait que leur voyage se prolongeât de quelques semaines. Au contraire, le sergent Martial enrageait, bougonnait, pestait contre la crue, sacrait en français et en espagnol contre la bourrasque, et il fallait que Jean intervint pour le calmer.

«Il ne suffit pas d’avoir du courage, mon bon Martial, lui répétait-il, il faut faire provision de patience, car nous en aurons à dépenser...

— J’en aurai, Jean, mais ce maudit Orénoque, pourquoi ne se montre-t-il pas plus aimable au début?

— Réfléchis donc, mon oncle!... N’est-il pas préférable qu’il nous garde ses amabilités pour la fin?... Qui sait si nous ne serons pas contraints d’aller jusqu’à sa source?...

— Oui... qui sait, murmura le sergent Martial, et qui sait ce qui nous attend là-bas!...»

Dans la journée du 20, la violence du chubasco diminua notablement, avec le changement du vent qui tournait au nord. S’il tenait de ce côté, les pirogues sauraient en tirer profit. En même temps, les eaux baissèrent, et le fleuve rentra dans son lit normal. Les patrons Martos et Valdez déclarèrent que l’on pourrait partir le jour suivant, à mi-matinée.

Et, en effet, le départ s’effectua dans de très favorables conditions. Vers dix heures, les habitants de la bourgade s’étaient portés sur la rive. Le pavillon du Venezuela flottait à l’extrémité du mât de chaque pirogue. Sur l’avant de la Maripare se tenaient MM. Miguel, Felipe et Varinas, qui répondaient en saluant aux acclamations des indigènes.

Puis, M. Miguel se retournant vers la Gallinetta:

«Bon voyage, monsieur le sergent! cria-t-il d’un ton de joyeuse humeur,

— Bon voyage, monsieur, répondit le vieux soldat, car s’il est bon pour vous...

— Il le sera pour tout le monde, ajouta M. Miguel, puisque nous le faisons ensemble!»

Les palancas s’appuyèrent contre la berge, les voiles furent hissées à bloc, et les deux embarcations, enlevées par une jolie brise, prirent le milieu du fleuve, au bruit des derniers vivats.

Un de ces énormes sauriens vint s’ébattre... ( Page 72. )


VI

Table des matières

D’ILES EN ILES.

Ce parcours du moyen Orénoque était commencé. Que de longues heures, que de monotones journées à passer à bord de ces pirogues! Que de retards aussi sur un fleuve, en réalité, si peu propre à une rapide navigation! Cette monotonie n’existerait pas, sans doute, pour M. Miguel et ses compagnons. En attendant leur arrivée au confluent du Guaviare et de l’Atabapo, ils feraient œuvre de géographes, ils compléteraient la reconnaissance hydrographique de l’Orénoque, ils étudieraient la disposition de ses affluents non moins nombreux que ses îles, ils relèveraient la situation de ses raudals, ils rectifieraient enfin les erreurs dont la carte de ces territoires était encore entachée. Le temps s’écoule vite pour des savants... qui cherchent à en savoir davantage!

Peut-être était-il regrettable que le sergent Martial se fût opposé à ce que le voyage s’effectuât dans une seule et même embarcation, car les heures eussent paru moins interminables. Mais, sur ce point, l’intransigeance de l’oncle avait été absolue, et, d’ailleurs, le neveu n’avait fait aucune observation à ce sujet, comme s’il eût été nécessaire qu’il en fût ainsi.

Le jeune garçon dut se contenter de lire et relire l’ouvrage de son compatriote, si précis, en somme, sur tout ce qui concerne l’Orénoque, et il n’aurait pu trouver un meilleur guide que le voyageur français.

Lorsque la Maripare et la Gallinetta eurent atteint le milieu du fleuve, on aperçut les cerros qui bossuent la surface des plaines voisines. Sur la rive gauche, un amas de cases devint visible vers onze heures du matin, au pied de collines granitiques. C’était le village de Cabruta, composé d’une cinquantaine de paillotes, et si l’on veut bien multiplier ce nombre par huit, on aura à peu près celui de ses habitants. Là les métis ont remplacé les Indiens Guamos, actuellement dispersés, des indigènes dont la peau est plus blanche que celle des mulâtres. Cependant, comme on était dans la saison des pluies, le sergent Martial et Jean de Kermor purent voir d’assez près quelques-uns de ces Guamos, qui viennent, à cette époque, pêcher sur leurs canots d’écorce.

Le patron de la Gallinetta parlait l’espagnol. Aussi, le jeune garçon lui adressait-il maintes questions auxquelles Valdez répondait volontiers. Et, le soir, alors que la falca s’approchait de la rive droite, Valdez dit à Jean:

«Voici Capuchino, une ancienne mission abandonnée depuis longtemps.

— Est-ce que vous comptez vous y arrêter, Valdez?... demanda Jean,

— C’est indispensable, puisque la brise va cesser avec la nuit. D’ailleurs, on ne navigue que de jour sur l’Orénoque par prudence, car les passes changent souvent, et il est indispensable d’y voir clair pour se diriger.»

En effet, les mariniers ont l’habitude de s’amarrer chaque soir aux rives du fleuve ou des îles. Aussi la Maripare vint-elle atterrir le long de la berge de Capuchino. Après le dernier repas, où figurèrent quelques poissons de l’espèce des dorades, achetés aux pêcheurs de Cabruta, les passagers des pirogues s’endormirent d’un profond sommeil.

Ainsi que l’avait pronostiqué le patron Valdez, la brise était tombée aux premières heures de la nuit, mais elle reprit dès le jour naissant, en se maintenant au nord-est. Les voiles furent donc hissées, et les deux falcas, vent arrière, remontèrent le fleuve sans encombres.

En face de Capuchino s’ouvrait la bouche de l’Apurito, un bras de l’Apure. Le delta de ce puissant tributaire se montra deux heures plus tard. C’est par cet affluent que le Simon-Bolivar, après avoir quitté Caïcara, s’avançait à travers les territoires de la Colombie, limités à l’ouest par les Andes.

Et, à ce propos, M. Miguel demanda à ses deux compagnons pourquoi, en somme, ce ne serait pas l’Apure qui serait l’Orénoque plutôt que l’Atabapo ou le Guaviare,

«Par exemple!... riposta M. Felipe. L’Apure peut-il être autre chose que l’affluent d’un fleuve qui mesure ici près de trois mille mètres de largeur?...

— Et ses eaux ne sont-elles pas troubles et blanchâtres, s’écria M. Varinas, tandis que celles-ci, depuis Ciudad-Bolivar, sont claires et limpides?...

— Entendu, dit M. Miguel en souriant, et mettons l’Apure hors de concours. Nous trouverons assez d’autres concurrents sur notre route.»

Ce que M. Miguel aurait pu dire, c’est que, en tout cas, l’Apure arrose des llanos autrement riches que ceux de l’Orénoque, et qu’il semble véritablement le continuer vers l’ouest, tandis que celui-ci fait un angle en cet endroit et vient du sud depuis San-Fernando. C’est sur une longueur de cinq cents kilomètres, presqu’à Palmirito, que les bateaux à vapeur, qui ne peuvent s’aventurer en amont de son embouchure, en suivent le cours. On l’a justement nommé le «fleuve des llanos», ces vastes surfaces propices à toutes cultures, si heureusement disposées pour l’élevage des bestiaux, et qui renferment la population la plus robuste et la plus laborieuse du Venezuela central.

Ce qu’il convient aussi de remarquer, — et Jean put le constater de ses propres yeux, — c’est que les caïmans abondent sous ces eaux épaisses, qui leur permettent d’approcher plus facilement leur proie. Quelques-uns de ces sauriens monstrueux vinrent s’ébattre à quelques pieds de la Gallinetta. Longs de plus de six mètres, ces géants de l’espèce des crocodiles sont nombreux dans les tributaires de l’Orénoque, alors que les caïmans des rivières des llanos n’atteignent qu’une taille inférieure.

Et, sur une demande que lui fit le jeune garçon, le patron Valdez répondit:

«Ces bêtes ne sont pas toutes dangereuses, et il y en a, — entre autres les bavas, — qui n’attaquent même pas les baigneurs. Quant aux cebados, c’est-à-dire ceux qui ont déjà goûté de la chair humaine, ils s’élanceraient jusque dans les embarcations pour vous dévorer!...

— Qu’ils y viennent! s’écria le sergent Martial.

«POUR VARIER VOTRE ORDINAIRE!» DIT M. MIGUEL. (Page 73.)


— Non... qu’ils n’y viennent pas, mon oncle!» répondit Jean, en montrant une de ces énormes bêtes dont les formidables mâchoires s’ouvraient et se refermaient à grand bruit.

Au surplus, les crocodiles ne sont pas seuls à infester les eaux de l’Orénoque et de ses affluents. Il s’y rencontre aussi les caribes, poissons d’une telle vigueur qu’ils brisent d’un coup les plus forts hameçons, et dont le nom, dérivé de celui de Caraïbe, indique des cannibales aquatiques. En outre, que l’on se défie des raies et des anguilles électriques, ces gymnotes appelées trembladors. Pourvues d’un appareil assez compliqué, elles tuent les autres poissons à coups de décharges que l’homme ne supporterait pas impunément.

Pendant cette journée, les falcas côtoyèrent quelques îles le long desquelles le courant était plus rapide, et, une ou deux fois, il fallut employer l’espilla fixée à de solides racines d’arbres.

En passant devant l’île Verija de Mono, hérissée de massifs à peu près impénétrables, plusieurs coups de fusil retentirent à bord de la Maripare. Une demi-douzaine de canards tombèrent à la surface du fleuve. C’étaient M. Miguel et ses amis qui venaient de se montrer adroits tireurs.

Quelques instants après, la curiare s’approchait de la Gallinetta.

«Pour varier votre ordinaire!» dit M. Miguel, en offrant une couple de ces canards.

Jean de Kermor remercia M. Miguel, tandis que le sergent Martial grommelait une sorte de remerciement.

Après avoir demandé au jeune garçon comment il avait passé ces deux jours de navigation, et reçu une réponse satisfaisante de tous points, M. Miguel souhaita le bonsoir au neveu comme à l’oncle, et la curiare le ramena à sa pirogue.

Dès la tombée de la nuit, les deux falcas vinrent s’amarrer à l’île Pajaral, la rive droite du fleuve étant encombrée de roches erratiques, sur lesquelles M. Chaffanjon avait pu relever de nombreuses inscriptions, dues au couteau des marchands qui fréquentent cette partie du fleuve.

On soupa de bon appétit. Les canards, apprêtés par le sergent Martial. lequel s’entendait en cuisine comme un cantinier de régiment, offraient une chair savoureuse et parfumée, bien supérieure à celle des espèces européennes. A neuf heures, on se coucha, ou du moins, le jeune garçon alla s’étendre sur l’estera dans la partie du rouf qui lui servait de chambre, et son oncle, fidèle à ses habitudes, vint soigneusement l’envelopper de la moustiquaire,

Précaution qui fut loin d’être inutile! Que de moustiques et quels moustiques! Et M. Chaffanjon, à en croire le sergent Martial, ne saurait être taxé d’exagération pour avoir dit que là «est peut-être la plus grande difficulté d’un voyage sur l’Orénoque». Des myriades de dards venimeux vous piquent sans relâche, et cette piqûre produit une inflammation, encore douloureuse après quinze jours, qui va jusqu’à provoquer une fièvre intense.

Aussi avec quel soin l’oncle ajusta le voile protecteur autour de la couche du neveu! Puis, quelles bouffées il tira de sa pipe, afin d’écarter momentanément les terribles insectes! Et de quelles énergiques tapes il écrasa ceux qui cherchaient à s’introduire par les plis mal fermés!

«Mon bon Martial, tu vas te démettre les poignets... répétait Jean. Il est inutile de te donner tant de peine!... Rien ne m’empêche de dormir...

— Non, répondait le vieux soldat, je ne veux pas qu’une seule de ces abominables bêtes siffle à tes oreilles!»

Et il continua sa manœuvre aussi longtemps qu’il entendit quelque bourdonnement suspect. Puis, lorsqu’il s’aperçut que Jean était plongé dans le sommeil, il alla se coucher à son tour. Quant à lui, il se moquait pas mal de ces attaques-là. Mais, bien qu’il se dît trop coriace pour en souffrir, la vérité est qu’il était piqué tout comme un autre, et se grattait à faire trembler la pirogue.

Le lendemain matin, démarrage des embarcations et départ à la voile. Le vent était favorable, intermittent, il est vrai. De gros nuages boursouflés couvraient le ciel à moyenne hauteur. La pluie tombait par violentes averses, et les passagers durent se tenir sous les roufs.

En premier lieu, il y eut à vaincre d’assez forts courants, le lit du fleuve étant rétréci par un barrage de petites îles. Il fut même indispensable de rallier la rive gauche où la résistance des eaux était moindre.

Cette rive présentait un aspect marécageux, avec un embrouillis de canaux et de bayous. Telle elle se poursuit depuis l’embouchure de l’Apurito jusqu’à l’embouchure de l’Arauca, sur une étendue de deux cents kilomètres. Là est la région si fréquentée des canards sauvages. On les voyait voler à la surface des plaines, tachetant l’espace de milliers de points noirs.

«S’il y en a autant que de moustiques, ils ne sont pas du moins aussi désagréables, s’écria le sergent Martial, et sans compter qu’ils se mangent!»

Il n’aurait pu imaginer une comparaison plus juste.

Cela ne justifiait-il pas le fait qui est rapporté par Élisée Reclus d’après Carl Sachs. On raconte, assure-t-il, qu’un régiment de cavalerie campé près d’une lagune de cette région se nourrit exclusivement de canards sauvages pendant quinze jours, sans qu’il eût été possible de constater une diminution apparente de ces oiseaux dans les canaux environnants.

Les chasseurs de la Gallinetta et de la Maripare, — pas plus que le régiment de cavalerie dont il est question, — ne diminuèrent d’une manière sensible ces légions de volatiles. Ils se contentèrent d’en abattre quelques douzaines que les curiares allèrent ramasser au fil du courant. Le jeune garçon eut plusieurs coups heureux, à l’extrême satisfaction du sergent Martial, et, comme celui-ci se disait qu’une politesse en vaut une autre, il envoya à M. Miguel et à ses compagnons, très pourvus déjà, une part de son gibier. Décidément, il voulait ne rien leur devoir.

Pendant cette journée, les patrons des pirogues eurent à faire preuve d’une réelle habileté pour éviter les pointes de roches. Heurter l’une d’elles eût amené la perte de l’embarcation au milieu de ces eaux grossies par les pluies. Et non seulement, cette manœuvre exigeait une parfaite sûreté de main dans le maniement de la pagaie d’arrière, mais il fallait veiller aux troncs en dérive et se garer de leurs chocs. Ces arbres étaient détachés de l’île de Zamuro, laquelle commençait déjà à s’en aller par morceaux depuis quelques années. Les passagers des pirogues purent constater que cette île, rongée par les infiltrations, touchait à sa destruction complète.

Les falcas vinrent passer la nuit à la pointe amont de l’île Casimirito. Elles trouvèrent en cet endroit un suffisant refuge contre la bourrasque, qui se déchaînait avec une rare violence. Quelques cases abandonnées, servant habituellement aux pêcheurs de tortues, assurèrent aux passagers un abri plus sérieux que celui des roufs. Il s’agit des passagers de la Maripare, car ceux de la Gallinetta ne descendirent pas à terre, malgré l’invitation qui leur fut faite.

D’ailleurs, il n’était peut-être pas très prudent de prendre pied sur l’île Casimirito qui est peuplée de singes et aussi de pumas et de jaguars. Très heureusement, la tempête engagea ces fauves à rester au fond de leurs repaires, car le campement ne fut point attaqué. Il est vrai, certains rauquements sauvages se propagèrent à travers les accalmies des rafales, et aussi quelques bruyantes vociférations de ces singes, si dignes du qualificatif de hurleurs, dont les naturalistes les ont gratifiés.

Le lendemain, meilleure apparence du ciel. Les nuages s’étaient abaissés pendant la nuit. A la grosse pluie formée dans les zones élevées, succédait une pluie fine, presque de l’eau pulvérisée, qui cessa même au lever du jour. Le soleil reparut par intervalles, et la brise, franchement établie au nord-est, permit aux falcas de naviguer grand largue, — le fleuve faisant un crochet vers l’ouest jusqu’au delà de Buena Vista, avant de se diriger vers le sud.

Le lit de l’Orénoque, très élargi, offrait alors un aspect qui devait frapper Jean de Kermor et le sergent Martial en leur qualité de Nantais. De là vint que celui-ci ne put retenir cette observation:

«Hé ! mon neveu, regarde donc un peu où nous sommes aujourd’hui...»

«Mauvais temps» dit le sergent. (Page 81.)


Le jeune garçon, quittant le rouf, se plaça sur l’avant de l’embarcation, dont la voile gonflée s’arrondissait derrière lui. L’atmosphère, très pure, laissait apercevoir les lointains horizons des llanos.

Alors le sergent Martial d’ajouter:

«Est-ce que, par hasard, nous sommes revenus dans notre cher pays de Bretagne?...

— Je te comprends, répondit Jean. Ici, l’Orénoque ressemble à la Loire...

— Oui, Jean, à notre Loire au-dessus comme au-dessous de Nantes!... Vois-tu ces bancs de sable jaune!... S’il naviguait entre eux une demi-douzaine de chalands, avec leur grande voile carrée, à la queue les uns des autres, je croirais que nous allons arriver à Saint-Florent ou à Mauves!

— Tu as raison, mon bon Martial, et la ressemblance est frappante. Toutefois, ces longues plaines qui s’étendent au delà des deux rives, me rappellent plutôt les prairies de la basse Loire, du côté du Pellerin ou de Paimbœuf...

— C’est ma foi vrai, mon neveu, et je m’attends à voir paraître le bateau à vapeur de Saint-Nazaire, — le pyroscaphe, comme on dit là-bas, un mot qui est fait avec du grec, parait-il, et que je n’ai jamais pu comprendre!

— Et, s’il vient, le pyroscaphe, répondit le jeune garçon en souriant, nous ne le prendrons pas, mon oncle... nous le laisserons passer... Nantes est maintenant où est mon père... n’est-ce pas?...

— Oui... là où est mon brave colonel, et lorsque nous l’aurons retrouvé, lorsqu’il saura qu’il n’est plus seul au monde, eh bien... il redescendra le fleuve avec nous en pirogue... puis sur le Bolivar... puis il prendra avec nous le bateau de Saint-Nazaire... et ce sera bien pour retourner cette fois en France...

— Dieu t’entende!» murmura Jean.

Et, tandis qu’il prononçait ces paroles, son regard se perdait, en amont du fleuve, vers les cerros dont la lointaine silhouette se dessinait au sud-est.

Puis, revenant à l’observation, fort juste d’ailleurs, que le sergent Martial avait faite sur la ressemblance de la Loire et de l’Orénoque en cette partie de son cours:

«Par exemple, dit-il, ce que l’on peut voir ici, à certaines époques, sur ces plages de sable, on ne le verrait ni sur la haute ni sur la basse Loire...

— Et qu’est-ce donc?...

— Ce sont ces tortues qui, chaque année, vers la mi-mars, viennent y pondre et enterrer leurs œufs.

— Ah!... il y a des tortues...

— Par milliers, et, même, le rio que tu aperçois sur la rive droite, s’appelait le rio Tortuga avant de s’appeler le rio Chaffanjon.

— S’il s’appelait le rio Tortuga, c’est qu’il méritait ce nom, sans doute... Cependant jusqu’ici, je ne vois pas...

— Un peu de patience, oncle Martial, et bien que le moment de la ponte soit passé, tu verras ces tortues en de telles quantités... à ne pas le croire...

— Mais, si elles ne pondent plus, nous ne pourrons pas nous régaler de leurs œufs, qui sont excellents, m’a-t-on dit...

— Excellents, et la chair de l’animal n’est pas moins succulente. Aussi je compte bien que notre patron Valdez saura en attraper pour notre pot-au-feu...

— Une soupe à la tortue!... s’écria le sergent.

— Oui, et cette fois, elle ne sera pas faite comme en France, avec de la tête de veau...

— Ce ne serait pas la peine d’être venu si loin, répliqua le sergent Martial, et de ne manger qu’une simple blanquette!»

Le jeune garçon ne se trompait pas, en disant que les pirogues approchaient de ces plages où la présence des chéloniens attire les Indiens des territoires environnants. Si ces indigènes n’y apparaissent plus qu’aux époques de pêche, ils les occupaient en grand nombre autrefois. Ces Taparitos, ces Panares, ces Yaruros, ces Guamos, ces Mapoyos, se faisaient une guerre acharnée afin de s’en assurer la possession. Là et avant eux, sans doute, habitaient les Otomacos, actuellement dispersés sur les contrées de l’ouest. D’après les récits de Humboldt, ces Indiens, qui prétendaient descendre d’aïeux de pierre, étaient d’intrépides joueurs de paume, plus habiles encore que ces Basques, de race européenne, introduits au Venezuela. On les citait également parmi ces populations géophages, qui, à l’époque de l’année où manque le poisson, se nourrissaient de boulettes de glaise, de l’argile pure, à peine torréfiée. C’est, du reste, une habitude qui n’a pas entièrement disparu. Ce vice, — on ne saurait l’appeler autrement, — a été contracté dès l’enfance et devient impérieux. Les géophages dévorent la terre comme les Chinois fument l’opium, poussés à cet acte par un besoin irrésistible. M. Chaffanjon a rencontré quelques-uns de ces misérables, qui en étaient arrivés à lécher l’argile de leurs paillotes.

Pendant l’après-midi, la navigation des falcas éprouva mille difficultés, et il en coûta d’extrêmes fatigues à leurs équipages. Le courant se propageait avec une extrême rapidité en cette partie du lit, notablement rétréci par l’empiétement des bancs de sable.

Sous un ciel orageux, au milieu d’une atmosphère saturée de fluide électrique, les roulements de la foudre arrivaient du sud. Un gros orage montait contre le vent. La brise ne tarda pas à exhaler ses derniers souffles, et c’est à peine si quelques bouffées intermittentes se firent sentir.

Dans ces conditions, la prudence commandait de chercher un abri, car on ne sait jamais comment finissent ces orages de l’Orénoque, et s’ils n’amèneront pas de violentes perturbations atmosphériques. Les bateliers ont donc hâte de se réfugier au fond de quelque crique, dont les hautes berges les garantissent contre les rafales.

Par malheur, cette portion du fleuve ne présentait aucune relâche convenable. Les llanos s’étendaient de chaque côté à perte de vue, d’immenses prairies dénuées d’arbres, dont l’ouragan balayerait la surface sans rencontrer aucun obstacle.

M. Miguel, amené à interroger le patron Martos sur ce qu’il allait faire, lui demanda s’il ne serait pas obligé de mouiller dans le lit du fleuve jusqu’au lendemain.

«Ce serait dangereux, répondit Martos. Notre ancre ne tiendrait pas en cet endroit... Nous serions jetés sur les sables, roulés, mis en pièces...

— Quel parti prendre alors?...

— Essayons d’atteindre le plus prochain village en amont, ou, si c’est impossible, nous redescendrons à l’île Casimirito près de laquelle nous avons passé la nuit.

— Et quel est ce village?...

— Buena Vista sur la rive gauche.»

Cette manœuvre était, en effet, tellement indiquée que, sans s’être concerté avec le patron de la Maripare, Valdez prenait déjà direction vers ce village.

Les voiles dégonflées pendaient le long des mâts. Les mariniers les affalèrent au fond de l’embarcation afin qu’elles ne pussent donner prise au vent. Peut-être, après tout, l’orage n’éclaterait-il pas avant une ou deux heures. Les nuages, d’une teinte livide, semblaient être immobilisés contre l’horizon du sud.

«Mauvais temps, dit le sergent Martial en interrogeant le patron de la Gallinetta.

— Mauvais temps, répondit Valdez, mais tâchons de gagner sur lui.»

Les deux pirogues se trouvaient alors, par le travers l’une de l’autre, à une cinquantaine de pieds, pas davantage, Les longues perches en fourche furent alors utilisées comme des gaffes, en prenant appui au pied des bancs. Ce fut, en somme, beaucoup de travail pour peu de résultat, car on étalait à peine le courant. D’ailleurs, nulle possibilité de procéder d’une façon différente. L’essentiel, c’était de rallier la rive gauche du fleuve, le long de laquelle on pourrait se haler au moyen de l’espilla.

Une grande heure fut employée à cette opération. Que de fois dut-on craindre, si les falcas ne se décidaient pas à mouiller, de les voir entraînées en aval, et peut-être jetées sur quelques récits! Enfin, grâce à l’adresse des patrons, à la vigueur des mariniers, auxquels MM. Miguel, Felipe et Varinas, d’une part, le sergent Martial et Jean de l’autre, vinrent en aide, les deux embarcations accostèrent la rive gauche, sans avoir très sensiblement perdu en obliquant à travers le lit du fleuve.

Il fallut alors faire usage de l’espilla, et, du moins, si l’on dépensait de la force, on était certain de n’être point ramené en aval.

Sur la proposition de Valdez, les pirogues furent amarrées l’une à l’arrière de l’autre, et les deux équipages se réunirent pour le halage le long de la rive. Lorsque la berge le permettait, ils débarquaient et remorquaient les embarcations que la pagaie du timonier maintenait en bonne route. Lorsque la berge devenait impraticable à des piétons, on portait l’espilla à une quarantaine de mètres en avant, on la tournait sur une roche ou sur une souche. Puis, les mariniers revenaient à bord de la Maripare, et halaient d’ensemble.

C’est ainsi que les îles Seiba, Cururuparo et Estillero furent laissées sur bâbord, et, un peu après, l’île Posso Redondo, plus rapprochée de la rive droite.

Entre temps, l’orage montait vers le zénith. Tout l’horizon méridional se zébrait d’éclairs d’une extraordinaire fréquence. Les roulements de la foudre, mêlés d’éclats intenses, ne discontinuaient plus. Par bonheur, vers huit heures du soir, lorsque la tempête se déchaîna en violentes bourrasques de vent et de grêle sur la rive gauche de l’Orénoque, les deux pirogues se trouvaient en sûreté au pied du village de Buena Vista.

«Oh! ce qu’il y a dans les livres!...» répondit le sergent Martial. (Page 94.)


VII

Table des matières

ENTRE BUENA VISTA ET LA URBANA.

La nuit fut féconde en désastres. Les dégâts, produits par les fureurs de l’orage, s’étendirent sur une aire d’une quinzaine de kilomètres jusqu’à l’embouchure du rio Arauca. On le reconnut bien, le lendemain, 26 août, à voir les débris de toutes sortes que charriait le fleuve, dont les eaux, d’habitude si limpides, avaient pris une teinte limoneuse. Si les deux pirogues ne s’étaient abritées au fond de ce petit port, si elles eussent été surprises en plein Orénoque, il n’en serait plus resté que d’informes carcasses. Équipages et passagers auraient péri, sans qu’il eût été possible de leur porter secours.

Très heureusement, Buena Vista fut épargnée, la diagonale de ce chubasco s’étant établie plus à l’ouest.

Buena Vista occupe la partie latérale d’une île prolongée par de vastes bancs de sable à l’époque de la saison sèche, et que la crue du fleuve réduit notablement pendant la saison des pluies. C’est ce qui avait permis à la Gallinetta et à la Maripare de gagner la base même du village.

Village?... Il n’y a là qu’une agglomération de quelques cases, pouvant loger cent cinquante à deux cents Indiens. Ils n’y viennent que pour la récolte des œufs de tortues, dont on tire une huile de vente courante sur les marchés vénézuéliens. Aussi, durant le mois d’août, ce village est-il à peu près abandonné, car la ponte cesse vers la moitié du mois de mai. Il n’y avait plus à Buena Vista qu’une demi-douzaine d’Indiens, vivant de pêche et de chasse, et ce n’est pas chez eux que les pirogues auraient pu s’approvisionner, si cela eût été nécessaire. Comme leurs réserves n’étaient point épuisées, elles suffiraient jusqu’à la bourgade de la Urbana où il serait facile de se ravitailler.

L’important était que les falcas n’eussent pas souffert de ce terrible coup de vent.

D’ailleurs, sur le conseil des mariniers, les passagers avaient accepté d’être mis à terre pendant la nuit. Une famille de ces indigènes, qui occupait une case assez propre, leur avait offert l’hospitalité. Ces Indiens appartenaient à la tribu des Yaruros, qui comptaient jadis parmi les premières du pays, et, contrairement à leurs congénères, ils restaient à Buena Vista, même après la période de la ponte.

Cette famille se composait du mari, — un homme vigoureux, vêtu du guayaco et du pagne traditionnels, — de sa femme, habillée de la longue chemise indienne, jeune encore, de petite taille, bien faite, —d’une enfant de douze ans, aussi sauvage que sa mère. Ces Indiens furent cependant sensibles aux cadeaux qu’offrirent leurs hôtes, du tafia et des cigares pour l’homme, des colliers de verroteries et un petit miroir pour la mère et sa fillette. Ces objets de pacotille sont prisés au plus haut degré chez les indigènes vénézuéliens.

Cette case ne possédait, en fait de mobilier, que des hamacs suspendus aux bambous de la toiture, et trois ou quatre de ces paniers, nommés canastos où les Indiens déposent leurs vêtements et leurs ustensiles les plus précieux.

Quoi qu’en eût le sergent Martial, les passagers de la Maripare et lui durent partager cette hospitalité en commun, car son neveu et lui ne l’eussent rencontrée en aucune autre case. M. Miguel, plus encore que ses collègues, se montra très prévenant pour les deux Français. Jean de Kermor, tout en se tenant sur une réserve que lui imposaient d’ailleurs les regards fulminants de son oncle, eut l’occasion de faire plus ample connaissance avec ses compagnons de voyage. En outre, il fut promptement accaparé — c’est le mot, —par la petite indigène, qui se sentit attirée par sa bonne grâce.

On causa donc, tandis que la tempête mugissait au dehors. La conversation fut fréquemment interrompue. Les éclats de la foudre se répercutaient si bruyamment qu’il eût été malaisé de s’entendre. Ni l’Indienne, ni la fillette ne manifestaient la moindre peur, alors même que l’éclair et le coup de tonnerre se produisaient ensemble. Et plus d’une fois, ainsi que cela devait être constaté le lendemain, des arbres voisins de la case furent foudroyés avec un horrible tracas.

Évidemment, les Indiens, habitués à ces orages qui sont fréquents sur l’Orénoque, n’éprouvaient pas cette impression que subissent les animaux eux-mêmes. Leurs nerfs résistent à cet ébranlement physique autant que moral. Il n’en allait pas ainsi du jeune garçon, et, s’il n’avait pas précisément «peur du tonnerre», comme on dit, il n’échappait pas à ce sentiment de nerveuse inquiétude dont d’énergiques natures ne sont pas toujours exemptes.

Jusqu’à minuit, la conversation se poursuivit entre les hôtes de l’Indien, et le sergent Martial y aurait pris un vif intérêt, s’il eût compris l’espagnol comme le comprenait son neveu.

Cette conversation, provoquée par MM. Miguel, Felipe et Varinas, porta précisément sur les travaux qui, trois mois avant, attirent chaque année plusieurs centaines d’indigènes en cette partie du fleuve.

Certes, les tortues fréquentent d’autres plages de l’Orénoque, mais nulle part en aussi grand nombre qu’à la surface des bancs de sable depuis le rio Cabullare jusqu’au village de la Urbana. Ainsi que le raconta l’Indien, très au courant des mœurs de la gent chélonienne, très habile à cette chasse ou à cette pêche, — les deux mots se valent, — c’est dès le mois de février qu’on voit apparaître les tortues, il ne serait peut-être pas suffisant de dire par centaines de mille.

Il va de soi que cet Indien, ignorant les classifications de l’histoire naturelle, ne pouvait indiquer à quelle espèce appartiennent ces tortues, si incroyablement multipliées sur les battures de l’Orénoque. Il se contentait de les pourchasser, de concert avec les Guahibos, Otomacos et autres, auxquels se joignaient les métis des llanos voisins, de recueillir les œufs à l’époque de la ponte, et d’en extraire l’huile par des procédés très simples, — aussi simples que lorsqu’il s’agit du fruit des oliviers. Pour récipient, tout bonnement un canot qui est tiré sur la plage; en travers du canot, des corbeilles dans lesquelles sont déposés les œufs; un bâtonnet qui sert à les briser, tandis que leur contenu, délayé d’eau, tombe au fond du canot. Une heure après, l’huile remonte à la surface; on la chauffe afin d’en évaporer l’eau, et elle devient claire. L’opération est terminée.

«Et cette huile est, paraît-il, excellente, dit Jean, qui s’en rapportait là-dessus à l’opinion de son guide favori.

— Excellente, en effet, ajouta M. Felipe.

— Dans quelle espèce classe-t-on ces tortues?... demanda le jeune garçon.

— Dans l’espèce des cinosternon scorpioïdes, répondit M. Miguel, et ces animaux, qui mesurent près d’un mètre de carapace, ne pèsent pas moins d’une soixantaine de livres.»

Et comme M. Varinas n’avait pas encore déployé ses connaissances spéciales à l’endroit de l’ordre des chéloniens, il fit observer que le nom véritablement scientifique des scorpioïdes de son ami Miguel était le podocnemis dumerilianus, appellation à laquelle l’Indien parut être on ne peut plus indifférent.

» Une simple question... dit alors Jean de Kermor, en s’adressant à M. Miguel.

— Tu parles trop, mon neveu... murmura le sergent Martial, en mâchonnant sa moustache.

— Sergent, demanda en souriant M. Miguel, pourquoi empêcher votre neveu de s’instruire?...

— Parce que... parce qu’il n’a pas besoin d’en savoir plus que son oncle!

— C’est entendu, mon Mentor, reprit le jeune garçon, mais voici ma question: Ces bêtes-là sont-elles dangereuses?...

— Elles peuvent l’être par leur nombre, répondit M. Miguel, et on courrait de gros risques à se trouver sur leur passage, quand elles processionnent par centaines de mille...

— Par centaines de mille!...

— Tout autant, monsieur Jean, puisqu’on ne recueille pas moins de cinquante millions d’œufs, rien que pour les dix mille dames-jeannes que remplissent annuellement les produits de cette pêche. Or, d’une part, comme la moyenne d’œufs est d’une centaine par tortue, de l’autre, comme les carnassiers en détruisent un nombre considérable, et, enfin, comme il en reste assez pour perpétuer la race, j’estime à un million le nombre des tortues qui fréquentent les sables de la Manteca, précisément sur cette partie de l’Orénoque.»

Les calculs de M. Miguel n’étaient point entachés d’exagération. Ce sont réellement des myriades de ces animaux que rassemble une sorte d’attraction mystérieuse, a dit E. Reclus, — mascaret vivant, lent et irrésistible, qui renverserait tout comme une inondation ou une avalanche.

Il est vrai, l’homme en détruit de trop grandes quantités, et l’espèce pourrait bien disparaître un jour. Certaines battures sont déjà abandonnées, au grand dommage des Indiens, et entre autres les plages de Cariben, situées un peu au-dessous des bouches du Meta.

L’Indien donna alors quelques détails intéressants sur les habitudes de ces tortues, lorsque l’époque de la ponte est arrivée. On les voit sillonner ces vastes espaces sablonneux, y creuser des trous profonds de deux pieds environ où sont déposés les œufs, — cela durant une vingtaine de jours à partir de la mi-mars, — puis recouvrir soigneusement de sable le trou où ces œufs ne tarderont pas à éclore.

En outre, sans parler du rendement de l’huile, les indigènes cherchent à s’emparer de ces tortues pour l’alimentation, car leur chair est très estimée. Les atteindre sous les eaux est presque impossible. Quant à les prendre sur les bancs de sable, lorsqu’elles les parcourent isolément, cela se fait simplement au moyen de bâtons qui permettent de les retourner sur le dos, — posture des plus critiques pour un chélonien, lequel ne saurait se replacer tout seul sur ses pattes.

«Il y a des gens comme cela, fit observer M. Varinas. Lorsque. par malheur, ils sont tombés à la renverse, ils ne peuvent plus se relever.»

Juste remarque qui termina d’une façon assez inattendue cette discussion sur les chéloniens de l’Orénoque.

C’est alors que M. Miguel, s’adressant à l’Indien, lui posa cette question:

Quelques arbres leur offrirent l’abri de leur frondaison. (Page 96.)


«Avez-vous vu, à leur passage à Buena Vista, les deux voyageurs français qui remontaient le fleuve, il y a quatre ou cinq semaines?»

La question intéressait directement Jean de Kermor, puisqu’il s’agissait de compatriotes. Aussi attendait-il avec une certaine émotion la réponse de l’Indien.

«Deux Européens?... demanda l’Indien.

— Oui... deux Français,

— Il y a cinq semaines?... Oui... je les ai vus, repondit l’Indien, et leur falca s’est arrêtée pendant vingt-quatre heures à l’endroit où sont les vôtres.

— Ils étaient en bonne santé ?... demanda le jeune garçon.

— Bonne santé... deux hommes vigoureux et de belle humeur... L’un est un chasseur comme je voudrais l’être, et avec une carabine comme je voudrais en posséder une... Des jaguars et des pumas, il en a mis quantité par terre... Ah! c’est beau de tirer avec une arme qui met une balle à cinq cents pas dans la tête d’un ocelot ou d’un fourmilier!»

Et, tandis que l’Indien parlait de la sorte, son œil étincelait. Lui aussi était un habile tireur, un chasseur passionné. Mais que pouvaient son fusil de pacotille, son arc et ses flèches, lorsqu’il s’agissait de lutter avec ces armes de choix dont le Français était certainement pourvu.

«Et son compagnon?... dit M. Miguel.

— Son compagnon?... répliqua l’Indien. Oh! celui-là... c’est un chercheur de plantes, un ramasseur d’herbes...»

En ce moment, l’Indienne prononça quelques mots en langue indigène que ses hôtes ne purent comprendre, et, presque aussitôt, son mari d’ajouter:

«Oui... oui... je lui ai donné une tige de saurau qui a paru lui faire plaisir... une espèce rare... et il était si content qu’il a voulu faire notre petite image avec une machine... notre image sur un petit miroir...

— Leur photographie, sans doute... dit M. Felipe.

— Voulez-vous la montrer?...» demanda M. Miguel.

La fillette quitta sa place près de son ami Jean. Puis, ouvrant un des canastos déposés à terre, elle en tira «la petite image» et l’apporta au jeune garçon.

C’était bien une épreuve photographique. L’Indien avait été pris dans sa pose favorite, le chapeau de fibres sur la tête, la cobija drapée sur les épaules; à droite, sa femme vêtue de la longue chemise, des colliers de verroterie aux bras et aux jambes; à gauche, l’enfant enveloppée du pagne et grimaçant comme un joyeux petit singe.

«Et savez-vous ce que sont devenus ces deux Français?... demanda M. Miguel à l’Indien.

— Je sais qu’ils ont traversé le fleuve pour gagner la Urbana, où ils ont laissé leur pirogue, et qu’ils ont pris à travers les llanos du côté du soleil.

— Étaient-ils seuls?...

— Non... ils avaient emmené un guide et trois Indiens Mapoyos.

— Et, depuis leur départ, vous n’en avez plus entendu parler?...

— On est sans nouvelles.»

Qu’étaient devenus ces deux voyageurs, MM. Jacques Helloch et Germain Paterne?... N’y avait-il pas lieu de craindre qu’ils eussent péri dans cette expédition à l’est de l’Orénoque?... Les Indiens les avaient-ils trahis?... Leur existence était-elle menacée au milieu de ces régions peu connues?... Jean n’ignorait pas que M. Chaffanjon avait couru les plus grands dangers de la part des gens de son escorte, alors qu’il opérait une reconnaissance sur le Caura, qu’il n’avait sauvé sa vie qu’en abattant d’une balle le guide qui le trahissait... Et le jeune garçon se sentait profondément ému à la pensée que ses deux compatriotes avaient peut-être trouvé la mort, comme tant d’autres explorateurs de cette partie du Sud-Amérique...

Un peu après minuit, l’orage commença à décroître. A la suite d’une pluie diluvienne, le ciel se rasséréna. Quelques étoiles apparurent tout humides, semblaient-elles, comme si les averses eussent inondé les extrêmes limites du firmament. Le météore prit fin presque subitement, — phénomène fréquemment observé en ces contrées, lorsque l’atmosphère a été troublée par les décharges électriques.

«Du beau temps pour demain,» fit observer l’Indien, au moment où ses hôtes se retiraient.

En effet, le plus sage était de regagner les falcas, puisque la nuit promettait d’être sèche et calme. On serait mieux couché sur l’estera des roufs que sur le sol de la paillote indienne.

Le lendemain, dès l’aube, les passagers étaient prêts à quitter Buena Vista. Non seulement le soleil se levait sur un horizon assez pur, mais le vent halait le nord-est, et les voiles pourraient être substituées aux palancas.

Il n’y avait d’ailleurs que peu de route à faire jusqu’à la bourgade de la Urbana, où la relâche durerait vingt-quatre heures. S’il ne survenait aucun incident, les falcas y arriveraient dans l’après-midi.

M. Miguel et ses deux amis, le sergent Martial et Jean de Kermor prirent congé de l’Indien et de sa famille. Puis, leurs voiles hissées, la Gallinetta et la Maripare s’engagèrent entre les passes que les battures sablonneuses ménageaient entre elles. Il eût suffi d’une crue un peu forte pour recouvrir tous ces bancs et donner au fleuve une largeur de plusieurs kilomètres.

A bord de leur pirogue, le sergent Martial et le jeune garçon s’étaient placés en avant du rouf afin de respirer cet air vif et salubre d’une belle matinée. La voilé les protégeait contre les rayons du soleil, déjà brillant à son lever.

Le sergent Martial, sous l’influence de la conversation de la veille, et dont il avait saisi une partie, prit la parole en ces termes:

«Dis un peu, Jean, est-ce que tu crois à toutes ces histoires de l’Indien?...

— Lesquelles?...

— Ces milliers et milliers de tortues qui se promènent dans les environs comme une armée en campagne...

— Pourquoi non?...

— Ça me paraît bien extraordinaire! Des légions de rats, je ne dis pas... on en a vu... mais des légions de ces grosses bêtes longues d’un mètre...

— On en a vu aussi.

— Qui les a vues?..


— L’Indien d’abord.

— Bah! des contes de sauvages!...

— Et puis, les voyageurs qui ont remonté l’Orénoque du côté de la Urbana en parlent également...

— Oh! ce qu’il y a dans les livres!... répondit le sergent Martial, très incrédule à l’endroit des récits de voyages.

— Tu as tort, mon oncle. Cela est très croyable, et j’ajoute que cela est très certain.

— Bon... bon!... Dans tous les cas, si la chose est vraie, je ne pense pas, comme le prétend M. Miguel, qu’il y ait grand danger à rencontrer tant de tortues sur sa route!

— Cependant... si elles vous barrent le chemin...

— Eh bien... on passe par-dessus, que diable!

— Et le risque d’être écrasé, si, par malheur, l’on fait une chute au milieu de ces bêtes...

— N’importe!... Je voudrais le voir pour le croire...

— Nous arrivons un peu tard, répondit Jean, et il y a quatre mois, à l’époque de la ponte, tu aurais pu juger de tes propres yeux...

— Non, Jean, non!... Tout cela, c’est des histoires que les voyageurs inventent pour attraper les braves gens qui préfèrent rester chez eux...

— Il y en a de très véridiques, mon bon Martial.

— S’il existe tant de tortues que cela, il est étonnant que nous n’en apercevions pas une seule!... Vois-tu ces bancs de sable disparaissant sous des carapaces!... Tiens... je ne suis pas exigeant... je ne demande pas à les compter par centaines de mille, ces tortues, mais rien qu’une cinquantaine... une dizaine... d’autant que, puisque cela fait de si bon pot-au-feu, j’aurais plaisir à tremper mon pain dans un bouillon de cette espèce...

— Tu me donnerais bien la moitié de ta gamelle, n’est-ce pas, mon oncle?

— Et pourquoi, s’il te plaît?... Rien qu’avec cinq ou six mille de ces bêtes-là, il y aurait de quoi remplir ta gamelle et la mienne, je pense... Mais pas une... pas une!... Où peuvent-elles s’être cachées?... Dans la cervelle de notre Indien, sans doute!»

Il était difficile de pousser l’incrédulité plus loin. Si le sergent Martial n’apercevait pas un de ces chéloniens nomades, ce n’était pourtant pas faute de regarder, et, vraiment, il finirait par y user sa lunette.

Cependant les deux pirogues continuaient à remonter de conserve sous la poussée du vent. Tant qu’elles purent suivre la rive gauche, la brise demeura favorable, et il n’y eut pas lieu d’employer les palancas. La navigation continua de la sorte jusqu’à l’embouchure de l’Arauca, important tributaire de l’Orénoque, auquel il verse une partie des eaux nées sur le versant même de la chaîne des Andes, et qui ne se mélange d’aucun autre affluent, tant son bassin est étroitement limité.

La remontée se poursuivit pendant la matinée et, vers onze heures, il fut nécessaire de traverser le fleuve, puisque la Urbana est située sur la rive droite.

Là, les difficultés commencèrent, et assez grandes pour occasionner des retards. Entre ces bancs d’un sable très fin, alors rétrécis par la surélévation des eaux, les passes présentaient des coudes brusques. Par instant, au lieu du vent arrière, les falcas trouvaient le vent debout. De là, l’obligation d’amener les voiles, de marcher avec les palancas, et, comme il fallait rebrousser un courant rapide, on dut recourir à tous les bras afin de ne pas être ramené en aval.

Les montres marquaient donc deux heures de l’après-midi, lorsque la Gallinetta et la Maripare, l’une précédant l’autre, atteignirent une île baptisée du même nom que la bourgade. D’un aspect différent de celui des llanos riverains, cette île était boisée, et même laissait voir quelques essais de culture. C’est chose rare en cette portion du fleuve, où les Indiens ne connaissent guère d’autre occupation que la chasse, la pêche, la récolte des œufs de tortues, — récolte si abondante qu’elle nécessite un grand nombre de travailleurs, quoi qu’en pût penser le sergent Martial.

Comme les mariniers se sentaient très fatigués de leur manœuvre opérée sous un ciel brûlé des feux de la méridienne, les patrons jugèrent opportun de leur accorder une heure qui serait consacrée au repas d’abord, au repos ensuite. On aurait toujours le temps de gagner la Urbana avant le soir. En effet, dès que l’île serait contournée, ce village se laisserait apercevoir. Il est le dernier du moyen Orénoque, précédant celui de Cariben, situé à deux cents kilomètres en amont, près de l’embouchure du Meta.

Les falcas vinrent s’amarrer le long de la berge, et les passagers descendirent à terre, où quelques arbres leur offrirent l’abri de leur large frondaison.

En dépit du sergent Martial, une sorte d’intimité commençait à s’établir entre les passagers des deux pirogues, et n’est-ce pas naturel, lorsque l’on voyage en ces conditions? L’insociabilité eût été un contre-sens. M. Miguel cachait moins que jamais l’intérêt que lui inspirait le jeune de Kermor, et celui-ci n’aurait pu, sans manquer aux plus élémentaires lois de la politesse, demeurer insensible à ces marques de sympathie. Il fallait bien que le sergent Martial se résignât à subir ce qu’il ne pouvait empêcher. Mais, s’il indiquait une tendance à s’adoucir, à rentrer ses piquants de porc-épic, il ne le faisait pas sans s’administrer les plus violents reproches au sujet de sa sottise et de sa faiblesse.

Si cette île était cultivée en de certains endroits, il ne semblait pas qu’elle contînt aucun gibier de poil. A peine quelques couples de canards ou de ramiers voletaient-ils à sa surface. Les chasseurs n’eurent donc pas la pensée de prendre leur fusil en vue de varier le menu du dîner prochain. Ils trouveraient, d’ailleurs, à la Urbana tout ce qui serait nécessaire au ravitaillement des falcas.

Cette halte de repos se passa en causeries, tandis que les mariniers dormaient à l’ombre des arbres.

Vers trois heures, Valdez donna le signal du départ. Aussitôt les pirogues débordèrent. On devait d’abord se haler avec l’espilla jusqu’à la pointe méridionale de l’île. De là, il n’y aurait plus qu’à traverser obliquement l’autre moitié du fleuve.

Cette dernière partie de la navigation ne donna lieu à aucun incident, et, avant le soir, les deux falcas vinrent relâcher au pied même de la Urbana.

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Türler ve etiketler

Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
467 s. 80 illüstrasyon
ISBN:
4064066325190
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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