Kitabı oku: «L'île mystérieuse», sayfa 16
Soulevée par les vents du large, et sautant par-dessus l’îlot, elle avait violemment assailli les couloirs, qui étaient à demi ensablés, et d’épaisses couches de varech recouvraient les roches. Pendant que Nab, Harbert et Pencroff chassaient ou renouvelaient les provisions de combustible, Cyrus Smith et Gédéon Spilett s’occupèrent à déblayer les Cheminées, et ils retrouvèrent la forge et les fourneaux à peu près intacts, protégés qu’ils avaient été tout d’abord par l’entassement des sables.
Ce ne fut pas inutilement que la réserve de combustible avait été refaite. Les colons n’en avaient pas fini avec les froids rigoureux. On sait que, dans l’hémisphère boréal, le mois de février se signale principalement par de grands abaissements de la température. Il devait en être de même dans l’hémisphère austral, et la fin du mois d’août, qui est le février de l’Amérique du Nord, n’échappa pas à cette loi climatique.
Vers le 25, après une nouvelle alternative de neige et de pluie, le vent sauta au sud-est, et, subitement, le froid devint extrêmement vif. Suivant l’estime de l’ingénieur, la colonne mercurielle d’un thermomètre Fahrenheit n’eût pas marqué moins de huit degrés au-dessous de zéro (22 degrés centigrades au-dessous de glace), et cette intensité du froid, rendue plus douloureuse encore par une bise aiguë, se maintint pendant plusieurs jours. Les colons durent de nouveau se caserner dans Granite-House, et, comme il fallut obstruer hermétiquement toutes les ouvertures de la façade, en ne laissant que le strict passage au renouvellement de l’air, la consommation de bougies fut considérable.
Afin de les économiser, les colons ne s’éclairèrent souvent qu’avec la flamme des foyers, où l’on n’épargnait pas le combustible. Plusieurs fois, les uns ou les autres descendirent sur la grève, au milieu des glaçons que le flux y entassait à chaque marée, mais ils remontaient bientôt à Granite-House, et ce n’était pas sans peine et sans douleur que leurs mains se retenaient aux bâtons de l’échelle. Par ce froid intense, les échelons leur brûlaient les doigts.
Il fallut encore occuper ces loisirs que la séquestration faisait aux hôtes de Granite-House.
Cyrus Smith entreprit alors une opération qui pouvait se pratiquer à huis clos.
On sait que les colons n’avaient à leur disposition d’autre sucre que cette substance liquide qu’ils tiraient de l’érable, en faisant à cet arbre des incisions profondes. Il leur suffisait donc de recueillir cette liqueur dans des vases, et ils l’employaient en cet état à divers usages culinaires, et d’autant mieux, qu’en vieillissant, la liqueur tendait à blanchir et à prendre une consistance sirupeuse.
Mais il y avait mieux à faire, et un jour Cyrus Smith annonça à ses compagnons qu’ils allaient se transformer en raffineurs.
«Raffineurs! répondit Pencroff. C’est un métier un peu chaud, je crois?
– Très chaud! répondit l’ingénieur.
– Alors, il sera de saison!» répliqua le marin.
Que ce mot de raffinage n’éveille pas dans l’esprit le souvenir de ces usines compliquées en outillage et en ouvriers. Non! pour cristalliser cette liqueur, il suffisait de l’épurer par une opération qui était extrêmement facile. Placée sur le feu dans de grands vases de terre, elle fut simplement soumise à une certaine évaporation, et bientôt une écume monta à sa surface. Dès qu’elle commença à s’épaissir, Nab eut soin de la remuer avec une spatule de bois, – ce qui devait accélérer son évaporation et l’empêcher en même temps de contracter un goût empyreumatique.
Après quelques heures d’ébullition sur un bon feu, qui faisait autant de bien aux opérateurs qu’à la substance opérée, celle-ci s’était transformée en un sirop épais. Ce sirop fut versé dans des moules d’argile, préalablement fabriqués dans le fourneau même de la cuisine, et auxquels on avait donné des formes variées. Le lendemain, ce sirop, refroidi, formait des pains et des tablettes. C’était du sucre, de couleur un peu rousse, mais presque transparent et d’un goût parfait.
Le froid continua jusqu’à la mi-septembre, et les prisonniers de Granite-House commençaient à trouver leur captivité bien longue. Presque tous les jours, ils tentaient quelques sorties qui ne pouvaient se prolonger. On travaillait donc constamment à l’aménagement de la demeure. On causait en travaillant.
Cyrus Smith instruisait ses compagnons en toutes choses, et il leur expliquait principalement les applications pratiques de la science. Les colons n’avaient point de bibliothèque à leur disposition; mais l’ingénieur était un livre toujours prêt, toujours ouvert à la page dont chacun avait besoin, un livre qui leur résolvait toutes les questions et qu’ils feuilletaient souvent. Le temps passait ainsi, et ces braves gens ne semblaient point redouter l’avenir.
Cependant, il était temps que cette séquestration se terminât. Tous avaient hâte de revoir, sinon la belle saison, du moins la cessation de ce froid insupportable. Si seulement ils eussent été vêtus de manière à pouvoir le braver, que d’excursions ils auraient tentées, soit aux dunes, soit au marais des Tadornes! Le gibier devait être facile à approcher, et la chasse eût été fructueuse, assurément. Mais Cyrus Smith tenait à ce que personne ne compromît sa santé, car il avait besoin de tous les bras, et ses conseils furent suivis.
Mais, il faut le dire, le plus impatient de cet emprisonnement, après Pencroff toutefois, c’était Top. Le fidèle chien se trouvait fort à l’étroit dans Granite-House. Il allait et venait d’une chambre à l’autre, et témoignait à sa manière son ennui d’être caserné.
Cyrus Smith remarqua souvent que, lorsqu’il s’approchait de ce puits sombre, qui était en communication avec la mer, et dont l’orifice s’ouvrait au fond du magasin, Top faisait entendre des grognements singuliers. Top tournait autour de ce trou, qui avait été recouvert d’un panneau en bois. Quelquefois même, il cherchait à glisser ses pattes sous ce panneau, comme s’il eût voulu le soulever.
Il jappait alors d’une façon particulière, qui indiquait à la fois colère et inquiétude.
L’ingénieur observa plusieurs fois ce manège. Qu’y avait-il donc dans cet abîme qui pût impressionner à ce point l’intelligent animal? Le puits aboutissait à la mer, cela était certain. Se ramifiait-il donc en étroits boyaux à travers la charpente de l’île?
Était-il en communication avec quelques autres cavités intérieures? Quelque monstre marin ne venait-il pas, de temps en temps, respirer au fond de ce puits? L’ingénieur ne savait que penser, et ne pouvait se retenir de rêver de complications bizarres. Habitué à aller loin dans le domaine des réalités scientifiques, il ne se pardonnait pas de se laisser entraîner dans le domaine de l’étrange et presque du surnaturel; mais comment s’expliquer que Top, un de ces chiens sensés qui n’ont jamais perdu leur temps à aboyer à la lune, s’obstinât à sonder du flair et de l’ouïe cet abîme, si rien ne s’y passait qui dût éveiller son inquiétude? La conduite de Top intriguait Cyrus Smith plus qu’il ne lui paraissait raisonnable de se l’avouer à lui-même. En tout cas, l’ingénieur ne communiqua ses impressions qu’à Gédéon Spilett, trouvant inutile d’initier ses compagnons aux réflexions involontaires que faisait naître en lui ce qui n’était peut-être qu’une lubie de Top. Enfin, les froids cessèrent. Il y eut des pluies, des rafales mêlées de neige, des giboulées, des coups de vent, mais ces intempéries ne duraient pas. La glace s’était dissoute, la neige s’était fondue; la grève, le plateau, les berges de la Mercy, la forêt, étaient redevenus praticables. Ce retour du printemps ravit les hôtes de Granite-House, et, bientôt, ils n’y passèrent plus que les heures du sommeil et des repas.
On chassa beaucoup dans la seconde moitié de septembre, ce qui amena Pencroff à réclamer avec une nouvelle insistance les armes à feu qu’il affirmait avoir été promises par Cyrus Smith.
Celui-ci, sachant bien que, sans un outillage spécial, il lui serait presque impossible de fabriquer un fusil qui pût rendre quelque service, reculait toujours et remettait l’opération à plus tard. Il faisait, d’ailleurs, observer qu’Harbert et Gédéon Spilett étaient devenus des archers habiles, que toutes sortes d’animaux excellents, agoutis, kangourous, cabiais, pigeons, outardes, canards sauvages, bécassines, enfin gibier de poil ou de plume, tombaient sous leurs flèches, et que, par conséquent, on pouvait attendre. Mais l’entêté marin n’entendait point de cette oreille, et il ne laisserait pas de cesse à l’ingénieur que celui-ci n’eût satisfait son désir. Gédéon Spilett appuyait, du reste, Pencroff.
«Si l’île, comme on en peut douter, disait-il, renferme des animaux féroces, il faut penser à les combattre et à les exterminer. Un moment peut venir où ce soit notre premier devoir.»
Mais, à cette époque, ce ne fut point cette question des armes à feu qui préoccupa Cyrus Smith, mais bien celle des vêtements. Ceux que portaient les colons avaient passé l’hiver, mais ils ne pourraient pas durer jusqu’à l’hiver prochain. Peaux de carnassiers ou laine de ruminants, c’était ce qu’il fallait se procurer à tout prix, et, puisque les mouflons ne manquaient pas, il convenait d’aviser aux moyens d’en former un troupeau qui serait élevé pour les besoins de la colonie. Un enclos destiné aux animaux domestiques, une basse-cour aménagée pour les volatiles, en un mot, une sorte de ferme à fonder en quelque point de l’île, tels seraient les deux projets importants à exécuter pendant la belle saison. En conséquence, et en vue de ces établissements futurs, il devenait donc urgent de pousser une reconnaissance dans toute la partie ignorée de l’île Lincoln, c’est-à-dire sous ces hautes forêts qui s’étendaient sur la droite de la Mercy, depuis son embouchure jusqu’à l’extrémité de la presqu’île Serpentine, ainsi que sur toute la côte occidentale.
Mais il fallait un temps sûr, et un mois devait s’écouler encore avant que cette exploration pût être entreprise utilement.
On attendait donc avec une certaine impatience, quand un incident se produisit, qui vint surexciter encore ce désir qu’avaient les colons de visiter en entier leur domaine.
On était au 24 octobre. Ce jour-là, Pencroff était allé visiter les trappes, qu’il tenait toujours convenablement amorcées. Dans l’une d’elles, il trouva trois animaux qui devaient être bienvenus à l’office. C’était une femelle de pécari et ses deux petits.
Pencroff revint donc à Granite-House, enchanté de sa capture, et, comme toujours, le marin fit grand étalage de sa chasse.
«Allons! nous ferons un bon repas, monsieur Cyrus! s’écria-t-il. Et vous aussi, Monsieur Spilett, vous en mangerez!
– Je veux bien en manger, répondit le reporter, mais qu’est-ce que je mangerai?
– Du cochon de lait.
– Ah! vraiment, du cochon de lait, Pencroff? À vous entendre, je croyais que vous rapportiez un perdreau truffé!
– Comment? s’écria Pencroff. Est-ce que vous feriez fi du cochon de lait, par hasard?
– Non, répondit Gédéon Spilett, sans montrer aucun enthousiasme, et pourvu qu’on n’en abuse pas…
– C’est bon, c’est bon, monsieur le journaliste, riposta le marin, qui n’aimait pas à entendre déprécier sa chasse, vous faites le difficile? Et il y a sept mois, quand nous avons débarqué dans l’île, vous auriez été trop heureux de rencontrer un pareil gibier!…
– Voilà, voilà, répondit le reporter. L’homme n’est jamais ni parfait, ni content.
– Enfin, reprit Pencroff, j’espère que Nab se distinguera. Voyez! Ces deux petits pécaris n’ont pas seulement trois mois! Ils seront tendres comme des cailles! Allons, Nab, viens! J’en surveillerai moi-même la cuisson.»
Et le marin, suivi de Nab, gagna la cuisine et s’absorba dans ses travaux culinaires.
On le laissa faire à sa façon. Nab et lui préparèrent donc un repas magnifique, les deux petits pécaris, un potage de kangourou, un jambon fumé, des amandes de pignon, de la boisson de dragonnier, du thé d’Oswego, – enfin, tout ce qu’il y avait de meilleur; mais entre tous les plats devaient figurer au premier rang les savoureux pécaris, accommodés à l’étuvée.
À cinq heures, le dîner fut servi dans la salle de Granite-House. Le potage de kangourou fumait sur la table. On le trouva excellent. Au potage succédèrent les pécaris, que Pencroff voulut découper lui-même, et dont il servit des portions monstrueuses à chacun des convives.
Ces cochons de lait étaient vraiment délicieux, et Pencroff dévorait sa part avec un entrain superbe, quand tout à coup un cri et un juron lui échappèrent.
«Qu’y a-t-il? demanda Cyrus Smith.
– Il y a… il y a… que je viens de me casser une dent! répondit le marin.
– Ah çà! il y a donc des cailloux dans vos pécaris? dit Gédéon Spilett.
– Il faut croire», répondit Pencroff, en retirant de ses lèvres l’objet qui lui coûtait une mâchelière!…
Ce n’était point un caillou… C’était un grain de plomb.
PARTIE II. L’ABANDONNÉ
CHAPITRE I
Il y avait sept mois, jour pour jour, que les passagers du ballon avaient été jetés sur l’île Lincoln. Depuis cette époque, quelque recherche qu’ils eussent faite, aucun être humain ne s’était montré à eux. Jamais une fumée n’avait trahi la présence de l’homme à la surface de l’île.
Jamais un travail manuel n’y avait attesté son passage, ni à une époque ancienne, ni à une époque récente. Non seulement elle ne semblait pas être habitée, mais on devait croire qu’elle n’avait jamais dû l’être. Et, maintenant, voilà que tout cet échafaudage de déductions tombait devant un simple grain de métal, trouvé dans le corps d’un inoffensif rongeur!
C’est qu’en effet, ce plomb était sorti d’une arme à feu, et quel autre qu’un être humain avait pu s’être servi de cette arme?
Lorsque Pencroff eut posé le grain de plomb sur la table, ses compagnons le regardèrent avec un étonnement profond. Toutes les conséquences de cet incident, considérable malgré son apparente insignifiance, avaient subitement saisi leur esprit.
L’apparition subite d’un être surnaturel ne les eût pas impressionnés plus vivement.
Cyrus Smith n’hésita pas à formuler tout d’abord les hypothèses que ce fait, aussi surprenant qu’inattendu, devait provoquer. Il prit le grain de plomb, le tourna, le retourna, le palpa entre l’index et le pouce. Puis:
«Vous êtes en mesure d’affirmer, demanda-t-il à Pencroff, que le pécari, blessé par ce grain de plomb, était à peine âgé de trois mois?
– À peine, Monsieur Cyrus, répondit Pencroff. Il tétait encore sa mère quand je l’ai trouvé dans la fosse.
– Eh bien, dit l’ingénieur, il est par cela même prouvé que, depuis trois mois au plus, un coup de fusil a été tiré dans l’île Lincoln.
– Et qu’un grain de plomb, ajouta Gédéon Spilett, a atteint, mais non mortellement, ce petit animal.
– Cela est indubitable, reprit Cyrus Smith, et voici quelles conséquences il convient de déduire de cet incident: ou l’île était habitée avant notre arrivée, ou des hommes y ont débarqué depuis trois mois au plus. Ces hommes sont-ils arrivés volontairement ou involontairement, par le fait d’un atterrissage ou d’un naufrage? Ce point ne pourra être élucidé que plus tard. Quant à ce qu’ils sont, européens ou malais, ennemis ou amis de notre race, rien ne peut nous permettre de le deviner, et s’ils habitent encore l’île, ou s’ils l’ont quittée, nous ne le savons pas davantage. Mais ces questions nous intéressent trop directement pour que nous restions plus longtemps dans l’incertitude.
– Non! Cent fois non! Mille fois non! s’écria le marin en se levant de table. Il n’y a pas d’autres hommes que nous sur l’île Lincoln! Que diable!
L’île n’est pas grande, et, si elle eût été habitée, nous aurions bien aperçu déjà quelques-uns de ses habitants!
– Le contraire, en effet, serait bien étonnant, dit Harbert.
– Mais il serait bien plus étonnant, je suppose, fit observer le reporter, que ce pécari fût né avec un grain de plomb dans le corps!
– À moins, dit sérieusement Nab, que Pencroff n’ait eu…
– Voyez-vous cela, Nab, riposta Pencroff. J’aurais, sans m’en être aperçu, depuis tantôt cinq ou six mois, un grain de plomb dans la mâchoire! Mais où se serait-il caché? Ajouta le marin, en ouvrant la bouche de façon à montrer les magnifiques trente-deux dents qui la garnissaient. Regarde bien, Nab, et si tu trouves une dent creuse dans ce râtelier-là, je te permets de lui en arracher une demi-douzaine!
– L’hypothèse de Nab est inadmissible, en effet, répondit Cyrus Smith, qui, malgré la gravité de ses pensées, ne put retenir un sourire. Il est certain qu’un coup de fusil a été tiré dans l’île, depuis trois mois au plus. Mais je serais porté à admettre que les êtres quelconques qui ont atterri sur cette côte n’y sont que depuis très peu de temps ou qu’ils n’ont fait qu’y passer, car si, à l’époque à laquelle nous explorions l’île du haut du mont Franklin, elle eût été habitée, nous l’aurions vu ou nous aurions été vus. Il est donc probable que, depuis quelques semaines seulement, des naufragés ont été jetés par une tempête sur un point de la côte. Quoi qu’il en soit, il nous importe d’être fixés sur ce point.
– Je pense que nous devrons agir prudemment, dit le reporter.
– C’est mon avis, répondit Cyrus Smith, car il est malheureusement à craindre que ce ne soient des pirates malais qui aient débarqué sur l’île!
– Monsieur Cyrus, demanda le marin, ne serait-il pas convenable, avant d’aller à la découverte, de construire un canot qui nous permît, soit de remonter la rivière, soit au besoin de contourner la côte? Il ne faut pas se laisser prendre au dépourvu.
– Votre idée est bonne, Pencroff, répondit l’ingénieur, mais nous ne pouvons attendre. Or, il faudrait au moins un mois pour construire un canot…
– Un vrai canot, oui, répondit le marin, mais nous n’avons pas besoin d’une embarcation destinée à tenir la mer, et, en cinq jours au plus, je me fais fort de construire une pirogue suffisante pour naviguer sur la Mercy.
– En cinq jours, s’écria Nab, fabriquer un bateau?
– Oui, Nab, un bateau à la mode indienne.
– En bois? demanda le nègre d’un air peu convaincu.
– En bois, répondit Pencroff, ou plutôt en écorce. Je vous répète, Monsieur Cyrus, qu’en cinq jours l’affaire peut être enlevée!
– En cinq jours, soit! répondit l’ingénieur.
– Mais d’ici là, nous ferons bien de nous garder sévèrement! dit Harbert.
– Très sévèrement, mes amis, répondit Cyrus Smith, et je vous prierai de borner vos excursions de chasse aux environs de Granite-House.»
Le dîner finit moins gaiement que n’avait espéré Pencroff.
Ainsi donc, l’île était ou avait été habitée par d’autres que par les colons. Depuis l’incident du grain de plomb, c’était un fait désormais incontestable, et une pareille révélation ne pouvait que provoquer de vives inquiétudes chez les colons.
Cyrus Smith et Gédéon Spilett, avant de se livrer au repos, s’entretinrent longuement de ces choses.
Ils se demandèrent si, par hasard, cet incident n’aurait pas quelque connexité avec les circonstances inexplicables du sauvetage de l’ingénieur et autres particularités étranges qui les avaient déjà frappés à plusieurs reprises. Cependant, Cyrus Smith, après avoir discuté le pour et le contre de la question, finit par dire:
«En somme, voulez-vous connaître mon opinion, mon cher Spilett?
– Oui, Cyrus.
– Eh bien, la voici: si minutieusement que nous explorions l’île, nous ne trouverons rien!»
Dès le lendemain, Pencroff se mit à l’ouvrage. Il ne s’agissait pas d’établir un canot avec membrure et bordage, mais tout simplement un appareil flottant, à fond plat, qui serait excellent pour la navigation de la Mercy, surtout aux approches de ses sources, où l’eau présenterait peu de profondeur. Des morceaux d’écorce, cousus l’un à l’autre, devaient suffire à former la légère embarcation, et au cas où, par suite d’obstacles naturels, un portage deviendrait nécessaire, elle ne serait ni lourde, ni encombrante.
Pencroff comptait former la suture des bandes d’écorce au moyen de clous rivés, et assurer, avec leur adhérence, le parfait étanchement de l’appareil.
Il s’agissait donc de choisir des arbres dont l’écorce, souple et tenace, se prêtât à ce travail.
Or, précisément, le dernier ouragan avait abattu une certaine quantité de douglas, qui convenaient parfaitement à ce genre de construction. Quelques-uns de ces sapins gisaient à terre, et il n’y avait plus qu’à les écorcer, mais ce fut là le plus difficile, vu l’imperfection des outils que possédaient les colons. En somme, on en vint à bout.
Pendant que le marin, secondé par l’ingénieur, s’occupait ainsi, sans perdre une heure, Gédéon Spilett et Harbert ne restèrent pas oisifs. Ils s’étaient faits les pourvoyeurs de la colonie. Le reporter ne pouvait se lasser d’admirer le jeune garçon, qui avait acquis une adresse remarquable dans le maniement de l’arc ou de l’épieu.
Harbert montrait aussi une grande hardiesse, avec beaucoup de ce sang-froid que l’on pourrait justement appeler «le raisonnement de la bravoure.» Les deux compagnons de chasse, tenant compte, d’ailleurs, des recommandations de Cyrus Smith, ne sortaient plus d’un rayon de deux milles autour de Granite-House, mais les premières rampes de la forêt fournissaient un tribut suffisant d’agoutis, de cabiais, de kangourous, de pécaris, etc., et si le rendement des trappes était peu important depuis que le froid avait cessé, du moins la garenne donnait-elle son contingent accoutumé, qui eût pu nourrir toute la colonie de l’île Lincoln.
Souvent, pendant ces chasses, Harbert causait avec Gédéon Spilett de cet incident du grain de plomb, et des conséquences qu’en avait tirées l’ingénieur, et un jour – c’était le 26 octobre-il lui dit:
«Mais, Monsieur Spilett, ne trouvez-vous pas très extraordinaire que si quelques naufragés ont débarqué sur cette île, ils ne se soient pas encore montrés du côté de Granite-House?
– Très étonnant, s’ils y sont encore, répondit le reporter, mais pas étonnant du tout, s’ils n’y sont plus!
– Ainsi, vous pensez que ces gens-là ont déjà quitté l’île? Reprit Harbert.
– C’est plus que probable, mon garçon, car si leur séjour s’y fût prolongé, et surtout s’ils y étaient encore, quelque incident eût fini par trahir leur présence.
– Mais s’ils ont pu repartir, fit observer le jeune garçon, ce n’étaient pas des naufragés?
– Non, Harbert, ou, tout au moins, ils étaient ce que j’appellerai des naufragés provisoires. Il est très possible, en effet, qu’un coup de vent les ait jetés sur l’île, sans avoir désemparé leur embarcation, et que, le coup de vent passé, ils aient repris la mer.
– Il faut avouer une chose, dit Harbert, c’est que M Smith a toujours paru plutôt redouter que désirer la présence d’êtres humains sur notre île.
– En effet, répondit le reporter, il ne voit guère que des malais qui puissent fréquenter ces mers, et ces gentlemen-là sont de mauvais chenapans qu’il est bon d’éviter.
– Il n’est pas impossible, Monsieur Spilett, reprit Harbert, que nous retrouvions, un jour ou l’autre, des traces de leur débarquement, et peut-être serons-nous fixés à cet égard?
– Je ne dis pas non, mon garçon. Un campement abandonné, un feu éteint, peuvent nous mettre sur la voie, et c’est ce que nous chercherons dans notre exploration prochaine.»
Le jour où les deux chasseurs causaient ainsi, ils se trouvaient dans une portion de la forêt voisine de la Mercy, remarquable par des arbres de toute beauté. Là, entre autres, s’élevaient, à une hauteur de près de deux cents pieds au-dessus du sol, quelques-uns de ces superbes conifères auxquels les indigènes donnent le nom de «kauris» dans la Nouvelle-Zélande.
«Une idée, Monsieur Spilett, dit Harbert. Si je montais à la cime de l’un de ces kauris, je pourrais peut-être observer le pays dans un rayon assez étendu?
– L’idée est bonne, répondit le reporter, mais pourras-tu grimper jusqu’au sommet de ces géants-là?
– Je vais toujours essayer», répondit Harbert.
Le jeune garçon, agile et adroit, s’élança sur les premières branches, dont la disposition rendait assez facile l’escalade du kauri, et, en quelques minutes, il était arrivé à sa cime, qui émergeait de cette immense plaine de verdure que formaient les ramures arrondies de la forêt. De ce point élevé, le regard pouvait s’étendre sur toute la portion méridionale de l’île, depuis le cap Griffe, au sud-est, jusqu’au promontoire du Reptile, au sud-ouest. Dans le nord-ouest se dressait le mont Franklin, qui masquait un grand quart de l’horizon.
Mais Harbert, du haut de son observatoire, pouvait précisément observer toute cette portion encore inconnue de l’île, qui avait pu donner ou donnait refuge aux étrangers dont on soupçonnait la présence.
Le jeune garçon regarda avec une attention extrême. Sur la mer d’abord, rien en vue. Pas une voile, ni à l’horizon, ni sur les atterrages de l’île.
Toutefois, comme le massif des arbres cachait le littoral, il était possible qu’un bâtiment, surtout un bâtiment désemparé de sa mâture, eût accosté la terre de très près, et, par conséquent, fût invisible pour Harbert. Au milieu des bois du Far-West, rien non plus. La forêt formait un impénétrable dôme, mesurant plusieurs milles carrés, sans une clairière, sans une éclaircie. Il était même impossible de suivre le cours de la Mercy et de reconnaître le point de la montagne dans lequel elle prenait sa source.
Peut-être d’autres creeks couraient-ils vers l’ouest, mais rien ne permettait de le constater.
Mais, du moins, si tout indice de campement échappait à Harbert, ne pouvait-il surprendre dans l’air quelque fumée qui décelât la présence de l’homme? L’atmosphère était pure, et la moindre vapeur s’y fût nettement détachée sur le fond du ciel.
Pendant un instant, Harbert crut voir une légère fumée monter dans l’ouest, mais une observation plus attentive lui démontra qu’il se trompait. Il regarda avec un soin extrême, et sa vue était excellente… non, décidément, il n’y avait rien.
Harbert redescendit au pied du kauri, et les deux chasseurs revinrent à Granite-House. Là, Cyrus Smith écouta le récit du jeune garçon, secoua la tête et ne dit rien. Il était bien évident qu’on ne pourrait se prononcer sur cette question qu’après une exploration complète de l’île.
Le surlendemain, – 28 octobre, – un autre incident se produisit, dont l’explication devait encore laisser à désirer. En rôdant sur la grève, à deux milles de Granite-House, Harbert et Nab furent assez heureux pour capturer un magnifique échantillon de l’ordre des chélonées. C’était une tortue franche du genre mydase, dont la carapace offrait d’admirables reflets verts.
Harbert aperçut cette tortue qui se glissait entre les roches pour gagner la mer.
«À moi, Nab, à moi!» cria-t-il.
Nab accourut.
«Le bel animal! dit Nab, mais comment nous en emparer?
– Rien n’est plus aisé, Nab, répondit Harbert. Nous allons retourner cette tortue sur le dos, et elle ne pourra plus s’enfouir. Prenez votre épieu et imitez-moi.»
Le reptile, sentant le danger, s’était retiré entre sa carapace et son plastron. On ne voyait plus ni sa tête, ni ses pattes, et il était immobile comme un roc.
Harbert et Nab engagèrent alors leurs bâtons sous le sternum de l’animal, et, unissant leurs efforts, ils parvinrent, non sans peine, à le retourner sur le dos. Cette tortue, qui mesurait trois pieds de longueur, devait peser au moins quatre cents livres.
«Bon! s’écria Nab, voilà qui réjouira l’ami Pencroff!» en effet, l’ami Pencroff ne pouvait manquer d’être réjoui, car la chair de ces tortues, qui se nourrissent de zostères, est extrêmement savoureuse. En ce moment, celle-ci ne laissait plus entrevoir que sa tête petite, aplatie, mais très élargie postérieurement par de grandes fosses temporales, cachées sous une voûte osseuse.
«Et maintenant, que ferons-nous de notre gibier? dit Nab. Nous ne pouvons pas le traîner à Granite-House!
– Laissons-le ici, puisqu’il ne peut se retourner, répondit Harbert, et nous reviendrons le reprendre avec le chariot.
– C’est entendu.»
Toutefois, pour plus de précaution, Harbert prit le soin, que Nab jugeait superflu, de caler l’animal avec de gros galets. Après quoi, les deux chasseurs revinrent à Granite-House, en suivant la grève que la marée, basse alors, découvrait largement.
Harbert, voulant faire une surprise à Pencroff, ne lui dit rien du «superbe échantillon des chélonées»
Qu’il avait retourné sur le sable; mais deux heures après, Nab et lui étaient de retour, avec le chariot, à l’endroit où ils l’avaient laissé. Le «superbe échantillon des chélonées» n’y était plus.
Nab et Harbert se regardèrent d’abord, puis ils regardèrent autour d’eux. C’était pourtant bien à cette place que la tortue avait été laissée. Le jeune garçon retrouva même les galets dont il s’était servi, et, par conséquent, il était sûr de ne pas se tromper.
«Ah çà! dit Nab, ça se retourne donc, ces bêtes-là?
– Il paraît, répondit Harbert, qui n’y pouvait rien comprendre et regardait les galets épars sur le sable.
– Eh bien, c’est Pencroff qui ne sera pas content!
– Et c’est M Smith qui sera peut-être bien embarrassé pour expliquer cette disparition! pensa Harbert.
– Bon, fit Nab, qui voulait cacher sa mésaventure, nous n’en parlerons pas.
– Au contraire, Nab, il faut en parler», répondit Harbert.
Et tous deux, reprenant le chariot, qu’ils avaient inutilement amené, revinrent à Granite-House.
Arrivé au chantier, où l’ingénieur et le marin travaillaient ensemble, Harbert raconta ce qui s’était passé.
«Ah! Les maladroits! s’écria le marin. Avoir laissé échapper cinquante potages au moins!
– Mais, Pencroff, répliqua Nab, ce n’est pas notre faute si la bête s’est enfuie, puisque je te dis que nous l’avions retournée!
– Alors, vous ne l’aviez pas assez retournée! riposta plaisamment l’intraitable marin.
– Pas assez!» s’écria Harbert.
Et il raconta qu’il avait pris soin de caler la tortue avec des galets.
«C’est donc un miracle! répliqua Pencroff.
– Je croyais, Monsieur Cyrus, dit Harbert, que les tortues, une fois placées sur le dos, ne pouvaient se remettre sur leurs pattes, surtout quand elles étaient de grande taille?
– Cela est vrai, mon enfant, répondit Cyrus Smith.
– Alors, comment a-t-il pu se faire…?
– À quelle distance de la mer aviez-vous laissé cette tortue? demanda l’ingénieur, qui, ayant suspendu son travail, réfléchissait à cet incident.