Kitabı oku: «Pie IX et Victor-Emmanuel: Histoire contemporaine de l'Italie (1846-1878)»

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Jules Zeller

Pie IX et Victor-Emmanuel: Histoire contemporaine de l'Italie (1846-1878)


Publié par Good Press, 2022

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EAN 4064066321840

Table des matières

PRÉFACE

PIE IX ET VICTOR-EMMANUEL II

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

VII

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII


PRÉFACE

Table des matières

Le successeur de Victor-Emmanuel II, le roi Humbert Ier, en ouvrant le Parlement italien à Rome, peu de temps après la mort de son père et celle du pape Pie IX, rappelait «ces trente-deux mémorables années» qui, de 1846 à 1878, «grâce à tant d’événements merveilleux», survenus sous le règne du fils de Charles-Albert et sous le pontificat du prédécesseur de Léon XIII, avaient vu s’accomplir «une des plus grandes révolutions des temps contemporains dans l’histoire de l’Italie, de l’Église et de la civilisation européenne».

C’est le récit de ces grands évènements autant que le portrait de deux personnages historiques contemporains que nous offrons dans cet ouvrage, sous le titre de: Pie IX et Victor-Emmanuel II. Bien que le roi et le pape aient en effet joué un rôle considérable dans cette histoire et que l’originalité de leur caractère mérite d’être étudiée, on peut dire qu’ils ont plutôt été soulevés, agités, élevés ou abaissés par les évènements qu’ils ne les ont conduits, comme il arrive le plus souvent dans les époques tourmentées de l’histoire.

Combien l’Italie d’aujourd’hui ne doit-elle pas aux brillants et généreux écrivains, poètes et publicistes, qui ont entretenu aux périls de leur vie la flamme intérieure du patriotisme italien et les sympathies du monde libéral! Quels collaborateurs le descendant, des ducs de Savoie et des rois de Sardaigne n’a-t-il pas trouvés dans des politiques comme les d’Azeglio, les Cavour, les Minghetti, et quels entraînements ou quels aiguillons dans des aventuriers ou des conspirateurs tels que Garibaldi et Mazzini! Le royaume libéral de l’Italie enfin indépendante et une n’a-t-il pas eu pour parrain, par une contradiction étrange, l’ancien empereur des Français, Napoléon III, et le nouvel empereur d’Allemagne, Guillaume? Les deux diplomaties française et anglaise n’ont-elles pas à plusieurs reprises brigué à l’envi l’honneur de lui servir de marraine? Et Pie IX n’a-t-il pas passé de l’inspiration de Gioberti et de Ventura à la direction de Mgr de Mérode et d’Antonelli; n’a-t-il pas donné d’abord le branle à la révolution italienne pour se réfugier à la fin dans le Syllabus et l’infaillibilité ? — Aux premiers jours de son pontificat, porté presque à la primatie politique ou à la présidence de la fédération italienne, et, dans les derniers, après la perte d’un territoire ingouverné et d’un pouvoir temporel compromis, réduit, prisonnier volontaire, à un coin de terre, mais de là, du Vatican, souverain plus absolu que jamais dans l’Église catholique, — le dernier pape-roi n’a-t-il pas été ballotté par le flux et le reflux de la tempête d’une extrémité à l’autre de la civilisation européenne?

Quelques-uns de ceux qui me font l’honneur de s’intéresser aux ouvrages historiques que je publie se demanderont peut-être pourquoi j’ai ainsi momentanément quitté une œuvre de longue haleine, déjà commencée, sur un peuple voisin, et qui est pour nous, même quand elle traite d’époques plus reculées, d’un douloureux intérêt. Ils voudront bien se rappeler que l’Italie aussi a été autrefois l’objet de mes études et de mes préoccupations, quand elle était moins heureuse; et ils comprendront que, à m’intéresser encore à elle, j’éprouve aujourd’hui, sinon un complet contentement, au moins un peu plus de cette satisfaction dont le travail de l’écrivain ne saurait toujours se passer. Les deux passions d’esprit des premières années de ma carrière à la fois laborieuse et variée d’historien (celle de l’Italie et celle de l’Allemagne), n’ont pas été, en effet, l’une et l’autre, quoique à des degrés bien différents, sans m’apporter, comme à plusieurs, quelques déceptions. Au moins leur dois-je aujourd’hui, après les généreuses infortunes si noblement supportées par la France, de rester toujours plus attaché, s’il est possible, à mon pays, quoique j’aie moins écrit, sinon moins enseigné, son histoire.

J. ZELLER.

31 mars 1879.

PIE IX ET VICTOR-EMMANUEL II

Table des matières


I

Table des matières

Avènement de Pie IX. — Gouvernement de Charles-Albert. — Les manifestations et les réformes(1846-1847). — L’Autriche .

C’était avec une anxiété plus grande encore que de coutume, que la foule recueillie à Rome, après la mort du pape Grégoire XVI, sur la place du Quirinal, voyait, le 14 juin 1846, clore et murer devant elle les portes du conclave. On peut le dire, l’Italie et l’Europe, qui vivaient à peu près, politiquement, sur les traités de 1815, si défavorables à la Péninsule, partagée encore entre des souverains restaurés ou soumis à l’étranger, à l’Allemand, à l’Autrichien, étaient dans la même attente.

Il y avait en effet à réparer dans l’État romain une détresse et des désordres immenses, et l’effervescence de l’Italie, poussée à bout par les derniers événements de la Romagne (1844), et par la protestation adressée par ces insurgés vaincus aux cinq puissances signataires du fameux mémorandum de 1831, resté depuis comme une lettre morte, préoccupait toutes les puissances. Les membres du sacré collége, la plupart étrangers aux affaires et nommés par Grégoire XVI, comprendraient-ils toute l’étendue de leurs devoirs?

Ils ne manquaient point d’avertissements. «Tel qu’il est», avait dit le vénérable Florentin Gino Capponi, en mai 1846, «le gouvernement romain ne peut régir l’État, parce qu’il est réduit par la nécessité de sa nature à craindre toute réforme, à empêcher toute amélioration. Dans l’état actuel, on dirait que la justice est en lutte avec la religion.» Parmi les puissances catholiques que l’élection intéressait surtout, l’empereur Ferdinand Ier d’Autriche, qui gardait toujours d’une façon jalouse la couronne du royaume Lombard-Vénitien, prise solennellement à Monza, en 1838, et qui avait, récemment encore, dans les États de l’Église augmenté les garnisons de Ferrare et de Rovigo, ne tenait pas à un changement de personne qui amenât un changement de politique sur le Saint-Siège; il faisait des vœux pour le cardinal Lambruschini, qui avait été le secrétaire d’État du précédent pape, et il ne cachait pas son opposition contre le cardinal Gizzi, réputé libéral. «A quoi bon, disait-il, faire des concessions à un peuple qui ne sera content que le jour où il n’y aura plus un Allemand en Italie?» Parmi les souverains et les États italiens, le roi bourbonien, Ferdinand II, de Naples et de Sicile, qui avait eu récemment à réprimer des mouvements à Aquila et dans les Calabres, et qui avait fait exécuter les frères Bandiera, se rattachait à cette manière de voir. Le gouvernement français du roi Louis - Philippe, au contraire, issu de la révolution de 1830, avait toujours contrecarré l’Autriche, et chargé son ambassadeur, M. de Saint-Aulaire, d’être son interprète libéral auprès de Grégoire XVI. Tout récemment, il avait envoyé pour accentuer davantage ses tendances, comme ambassadeur, un ancien exilé d’Italie, professeur, d’abord à Genève, puis à Paris, enfin pair de France, Rossi; et celui-ci faisait tout pour inspirer aux cardinaux une heureuse résolution. «Nous voulons», avait dit M. Guizot, chef du cabinet français, «un pape italien qui comprenne l’esprit de son siècle, et accorde au peuple les réformes dont il a besoin.» Parmi les souverains des autres États de l’Italie, Charles-Albert, roi de Sardaigne, quoique son ambassadeur se permît d’agir contrairement à ses vues, et le grand-duc de Toscane, Léopold II, manifestaient surtout le même désir.

Quand on vint proclamer, comme pape, du balcon (17 juin), le cardinal Mastaï-Ferretti, et que Pie IX apparut au milieu de sa brillante cour, étendant les bras vers les quatre régions du ciel pour prendre possession de la terre et bénir la foule agenouillée sur la belle place Monte-Cavallo, où se dresse l’obélisque égyptien et le colossal groupe de marbre des Dioscures, il se manifesta plus de respect et d’étonnement que d’enthousiasme.

Au scrutin du premier et du second jour, sur les cinquante et un cardinaux présents, Lambruschini avait eu le plus de voix, les cardinaux partisans des réformes ayant partagé leurs votes. Au dernier scrutin, le cardinal Mastaï-Ferretti avait trente-trois voix. A la trentième voix, il était devenu tout pâle. C’était dans la tradition des conclaves de ne point choisir pour pape un cardinal qui eût fait prévaloir son influence sous le pontificat précédent. Mais, parmi les cardinaux regardés comme libéraux, on avait pris l’un des plus effacés, celui qui se recommandait le moins par des traits marquants, mais qui passait pour humain, pieux et ami des réformes. C’était déjà beaucoup, après Grégoire, pour les Romains. Aussi, quelques jours après, comme Pie IX prenait possession, selon le vieux cérémonial, de la vénérable basilique de Saint-Jean-de-Latran, la population libérale et lettrée, animant le peuple, ordinairement assez indifférent en politique, improvisa-t-elle une fête prodigieuse, saisissante, comme elle en sait faire quand elle veut charmer et entraîner ses maîtres ou ses idoles. On semblait saluer une délivrance et témoigner que ce n’était pas seulement le couronnement d’un pape, mais une ère nouvelle qu’on voulait célébrer. Ainsi commença un pontificat qui devait durer près de trente-deux ans, et sous lequel la barque de saint Pierre allait être assaillie de tant d’orages!

Né le 13 mai 1792, à Sinigaglia, enfant pieux quand Pie VII était prisonnier, Mastaï-Ferretti, après avoir fait des études passables, un peu poëte et musicien, bon cavalier, ami dans sa jeunesse des Français et de l’Empire, non sans ambition, voulait entrer dans les gardes nobles, en 1815, à Rome, où il fréquentait les Chigi, les Colonna, les Doria, quand le redoublement des accès épileptiques dont il souffrait, son imagination passionnée et sa santé frêle, sous une apparence de force, le firent entrer dans les ordres. Envoyé au Chili, il fut chargé, à son retour, de la direction de l’hospice apostolique de Saint-Michel. Son zèle lui valut bientôt l’archevêché de Spolète, en 1827, l’évêché d’Imola en 1832, le chapeau de cardinal en 1840. Il touchait, au moment où il fut élu pape, à sa cinquantième année. Ce qui l’avait distingué dans toutes ses fonctions, c’était surtout sa piété, son exaltation, sa charité, sa patience, sa constance dans le bien. Sa foi était ardente, entière; sa dignité aisée et son sourire aimable le faisaient appeler le bon cardinal. Sous les apparences de la douceur, et malgré une grande mobilité d’impressions, qui le rendait facile à subir des influences, on devinait un fonds particulièrement inébranlable. Il disait lui-même qu’il «était comme une pierre: où il tombait, il demeurait par son propre poids». On pensait néanmoins que le nouveau pape saurait rendre sa haute piété accessible aux sollicitations de la terre, et qu’il accommoderait ses devoirs religieux aux nécessités de son temps. «Ce serait élever la majesté papale au-dessus des intérêts des partis,» disait le cardinal Altieri, en le proposant au sacré collége, «que de placer sur la chaire de Saint-Pierre un prélat dont la vie a été consacrée en même temps à la gloire de la religion et au soulagement de l’humanité.»

Le nouvel élu répondrait-il à ce courant récent d’opinion qui, en Italie, tendait à réconcilier la papauté avec la liberté, et le Saint-Siège avec le siècle? Le livre récent du Piémontais exilé de 1831, ancien chapelain royal, Gioberti (1843), Delprimato morale et civile degl’ Italiani, avait eu un grand succès; son but était, en rendant la religion libérale, de populariser dans les masses indifférentes l’esprit national, pour les faire marcher de pair avec les hautes classes italiennes. Sans prendre l’initiative de proposer aux princes et aux États de la Péninsule une confédération ayant le pape pour président et pour arbitre, au moins, en recommandant à celui-ci la cause de la liberté pour préparer celle de l’indépendance, espérait-il réaliser sous son patronage cette unité morale, qui accommoderait le souverain pontificat aux besoins du siècle, et les aspirations de l’Italie à la tradition de l’Église? La philosophie d’un autre Italien, exilé depuis 1831, Mamiani, qui associait la raison et le sentiment, la science et la foi, en s’inspirant du spiritualisme régnant alors en France, semblait prendre à tâche de faire taire les scrupules que cette tentative nouvelle et hardie pouvait faire naître dans les consciences timorées.

Les premiers actes de Pie IX parurent répondre à ces espérances. Le 1er juillet, il renvoya les quatre mille Suisses que Grégoire XVI soldait depuis le commencement de son règne, milice détestée des Romains, et qui avait quelquefois mis de l’excès dans la répression. Le pasteur des âmes et le souverain de Rome ne voulait plus être gardé par des étrangers. Le 15, sur son ordre, les portes des prisons, remplies par son prédécesseur, furent ouvertes à tous les condamnés politiques, et il envoya aux habitants de la Romagne, qui, depuis les derniers événements, vivaient dans la terreur, «toujours à la veille de perdre la liberté ou la vie», la promesse formelle de prochaines améliorations administratives. Le soir, une illumination subite à Rome remercia et encouragea le pontife; et, le lendemain, un décret général d’amnistie rappela tous les exilés qui promettraient par écrit de ne point abuser du pardon. Cette fois, par une magnifique nuit d’été, le pape, arraché à ses méditations par la joie reconnaissante de tout le peuple romain, fut obligé de lui donner, aux flambeaux, une bénédiction qui ne fut jamais reçue avec autant de véritable émotion. Ce n’était là que des dons de joyeux avénement. L’État romain appelait des mesures plus sérieuses, des réformes essentielles; «mais,» comme l’écrivait Rossi, «le sillon était ouvert.»

Les réformes, tel fut en effet le premier cri de ralliement poussé par l’Italie renaissante à l’avénement de Pie IX. Il y en avait surtout à faire dans les États romains, où les sujets de Grégoire XVI n’avaient eu, dit un contemporain, «qu’une paix sans repos, un sommeil sans délassement, un trône sans gouvernement ». L’administration des prélats et des monseigneurs, légats et délégats, qui ne laissaient aux consultes des provinces aucune indépendance dans la répartition et l’emploi des impôts, et qui présidaient, quand ils voulaient, les tribunaux criminels formés d’ecclésiastiques, était purement arbitraire. La justice, qui relevait du tribunal d’appel de la segnatura pour les affaires civiles, et de la sacrée consulte pour le criminel et la politique, était illusoire. Quoique le Santo Uffizio eût perdu de ses antiques rigueurs, il inquiétait encore les juifs. Les lois formaient un chaos destiné à favoriser l’inégalité devant elles, et les commissions militaires étaient permanentes. On se plaignait de la lourdeur et de la mauvaise répartition des taxes, et le Saint-Siège était en proie à un déficit qui atteignait le chiffre de ses revenus. Très-peu d’industrie. Les universités de Rome et de Bologne, les écoles qui ne se trouvaient que dans les grandes villes, étaient sous la surveillance des évêques et des congrégations. L’instruction appartenait seulement aux prêtres, et surtout aux jésuites dont Gioberti venait aussi d’attaquer avec vigueur dans son livre intitulé : le Jésuite, l’influence presque prépondérante en Italie. Dans les campagnes, l’ignorance de la lecture était générale. Point de chemins de fer, de télégraphes. A peine un service à vapeur sur le Tibre. La presse était soumise aux trois censures de l’inquisition, des évêques et de l’État. Les États romains avaient eu deux mille bannis ou condamnés pour cause politique.

Pie IX, le 8 août, choisit pour secrétaire d’Etat le cardinal Gizzi, le représentant véritable des idées libérales dans le sacré collège. Sur ses conseils, il changea les cardinaux des légations, diminua les dépenses de la cour, imposa le clergé et nomma une commission de jurisconsultes, mêlée de laïcs, pour la réforme des lois civiles, criminelles et pénales des États romains, d’autres pour toutes les branches de l’administration. Il demanda aux corps municipaux et ecclésiastiques l’indication des moyens d’améliorer l’instruction populaire. Avec le nouveau pape, une ère nouvelle allait-elle commencer pour l’Italie? La parole de vie politique tomberait-elle du Vatican? Tous les esprits, tous les cœurs se tournèrent vers Pie IX, qui parut un instant la réalisation vivante de la pensée de Gioberti; la religion rattachait au mouvement les masses qui sortaient de leur torpeur; elles se précipitèrent avec les classes élevées, libérales, au-devant de Pie IX.

«Si l’Italie est morte,» avait écrit récemment le poète italien Philippe Giusti au poète français Lamartine, «que veulent les armées qui veillent sur elle nuit et jour? Est-ce pour empêcher les morts de se réveiller que l’Allemagne envoie ses soldats camper en Italie?» L’Italie, à la voix de Pie IX, se réveillait en effet. Le bel automne de 1846 versa, pendant deux mois, les rayons d’un soleil, plus brillant que de coutume, sur les fêtes qui se succédaient en l’honneur du pape à Rome, à Tivoli, et sur les espérances qui germèrent dans le reste de l’Italie.

Sous cette unanimité apparente, imprimée un moment à tous les esprits, se cachaient cependant des désirs et des besoins de nature diverse. En premier lieu, ce que nul n’osait contester, même parmi les rétrogrades, les Sanfédistes, les Grégoriens, comme on les appelait encore, c’était la nécessité de certaines réformes, d’améliorations administratives, judiciaires, matérielles, dont le défaut mettait l’Italie au-dessous de tous les peuples. Les autres souverains ne reculaient pas non plus devant ces réformes, qu’ils laissaient demander, en Piémont, en Toscane particulièrement. Mais l’aristocratie, - la haute bourgeoisie, fort éclairées en Italie, et pénétrées de sentiments libéraux, ne s’arrêtaient pas là : elles ne regardaient ces réformes que comme un acheminement vers des institutions politiques, constitutionnelles, qui leur donneraient la part légitime d’influence que méritaient leurs lumières et leurs richesses. Le comte Balbo, dans ses Speranze d’Italia, cherchant à réconcilier les princes avec le libéralisme, attendait au moins de leur générosité les constitutions qu’on avait autrefois, en 1821, en 1831, voulu leur arracher. Le professeur Montanelli, en Toscane, avait demandé déjà que le grand-duc, Léopold II, ajoutât à la douceur de son gouvernement le bienfait d’institutions constitutionnelles et libérales. Mamiani et Leopardi, réfugiés à Paris, étaient d’accord avec eux. A Rome, la noblesse romaine, la haute bourgeoisie, à qui toute carrière, militaire, administrative, politique, était fermée, brûlaient de remplacer ces prélats et monseigneurs, et leurs clients et leurs serviteurs, qui leur avaient barré le chemin, et qui les avaient dispersées ou décimées devant leurs tribunaux. Toutes ces classes élevées, riches, cultivées, en visant à être dirigeantes, voulaient unir toutes les forces vives du pays, la religion, les princes, le peuple, dans l’espoir d’arriver par la liberté à l’indépendance; car elles ne perdaient point de vue ce but suprême. Mais elles prétendaient mettre ces réformes sous la protection des constitutions libérales. C’était le vœu qu’exprimait ouvertement l’école politique italienne formée sous l’inspiration du gouvernement de la France de 1830.

Il ne fallait pas se le dissimuler pourtant, les nombreux affiliés de la Société de la Jeune Italie, fondée en France par les exilés de 1831, et dirigée par le plus célèbre d’entre eux, Mazzini, pouvaient ne point partager ces sentiments conciliants. Il n’y avait pas longtemps que celui-ci, particulièrement, rompant avec la papauté, avec la royauté, avec les aristocraties, avec tout le passé, avait mis pour lui et ses adeptes, à la place du catholicisme, une sorte de théophilanthropie, dont Dio e popolo étaient les deux termes, et émis la prétention de délivrer et de reconstituer l’Italie sans pape et sans princes dans l’unité nationale et démocratique d’une république indivisible, dont Rome serait la clef de voûte. Homme d’action en même temps que mystique rêveur, élève de l’école républicaine d’opposition à la monarchie de juillet, il avait englobé dans une seule société secrète les débris du carbonarisme, les sectes diverses qui se partageaient les esprits exaltés; et l’insurrection qu’il avait déjà tentée par deux fois précédemment, était son levier, quoiqu’il parût s’adoucir assez quelquefois pour se rapprocher des libéraux. Grâce à la haine de l’étranger, du Tedesco, de l’Autrichien, alors le véritable et le seul maître, par le Lombard-Vénitien, de la Péninsule, ce parti radical, conduit par les comités de Malte et de Londres surtout, avait une puissante influence sur l’instinct national. Car, après tout, ce que tous, lettrés et ignorants, nobles et peuple, voyaient au bout du mouvement, et comme dernier résultat, c’était la lutte contre l’étranger, la conquête de l’indépendance; et, si celle-ci ne pouvait être atteinte que par le sacrifice des souverains et l’union de l’Italie entière en un seul État, beaucoup ne reculaient pas, têtes ardentes, au moins, devant cette dernière et suprême lutte. L’indépendance, l’union de la Péninsule, du sommet des Alpes au golfe de Tarente, rêve dans lequel se rencontraient le libéral et le démocrate, le Romain, le Piémontais, le Toscan, et les Lombards et les Vénitiens, sujets de l’étranger, apparaissait en effet comme le but lointain, mais supérieur et suprême, de tous les efforts, l’utopie désirable et réalisable peut-être, le vrai et définitif avenir de l’Italie! But suprême ou utopie brillante, en tous cas, qui pouvait offrir l’avantage d’encourager tous les efforts, comme le péril de compromettre par l’excès toutes les tentatives, mais qui était le plus pur et le plus puissant ferment de la renaissance et de la vie italienne!

Pie IX avait le cœur assez italien pour pressentir cet avenir, et la raison assez saine pour en prévoir les périls; il pensait à réaliser progressivement chez lui et à seconder dans la Péninsule ce qui était dans la mesure du temps, et à ne pas se laisser entraîner au delà. «Il nous faut dix ans,» disait-il, «pour faire pénétrer l’esprit national et politique dans les masses,» et il évitait de toucher à ce qui menait directement à la politique.

Il y avait un prince, en Italie, que son origine, sa jeunesse, ses commencements, ses tendances, son ambition même, semblaient destiner, non-seulement à encourager, mais à devancer Pie IX: c’était le fondateur de la dynastie de la branche cadette des rois de Sardaigne, Charles-Albert, successeur du dernier souverain de la branche aînée, et roi depuis 1831. Né en 1798, élevé dans les écoles militaires françaises, sous le règne du roi Charles-Félix, au temps du carbonarisme, qui était en conspiration permanente contre la maison d’Autriche, et cependant marié à une princesse autrichienne, contemporain dans sa jeunesse des Confalonieri, des Silvio Pellico, des Arrivabene, cette brillante et héroïque pléiade des écrivains patriotes de la première heure, il avait vécu entouré de la jeune noblesse libérale du Piémont et en liaisons fréquentes avec la France. Quand le major Santa Rosa avait voulu, en 1821, appuyer d’un mouvement militaire en Piémont celui que le général patriote Guillaume Pepe avait commencé à Naples en faveur des constitutions, le jeune prince, jeté, à vingt-trois ans, dans une situation difficile, entre ses devoirs de parenté et ses idées libérales, avait accepté la régence du royaume, au cri répété de: Vive la constitution! Guerre à l’Autriche! La liberté n’était pour lui que le commencement de l’indépendance. Réunir la Lombardie au Piémont, constituer un royaume d’Italie au Nord, tel était le projet qu’il avait rêvé alors avec la confédération italienne de Milan, «pour descendre,» selon la devise de sa famille, «le cours des siècles et du Pô ». Tout avait manqué. Charles-Albert avait vu le drapeau national aux couleurs blanche, verte et rouge compromis, les écrivains italiens condamnés au Carcere duro, le major Santa Rosa exilé. Il avait entendu les plaintes échappées des Prisons et de l’exil, et assisté à la restauration de Charles-Félix, qui s’était fait l’exécuteur des volontés réactionnaires des congrès autrichiens de Laybach et de Vérone. Lui-même, menacé dans ses droits héréditaires par la cour d’Autriche, mais protégé par son mariage et le gouvernement même de la Restauration française, il n’avait dû de les garder qu’à la cour de Louis XVIII.

Roi à son tour, après la mort de Charles-Félix, depuis 1831, instruit par l’expérience, et, au début d’un règne, surveillé d’ailleurs par M. de Metternich, par ses ambassadeurs et par Rome, il s’était tenu éloigné à la fois du parti réactionnaire de la Cattolica ou des Jésuites, et des tentatives révolutionnaires, faites dans l’espoir d’entraîner la France de 1830, sous Louis-Philippe, lors des insurrections de la Romagne, du général Roussarol à Naples, et du chevalier Ricci à Modène (1833). «Mis entre le poignard des conspirateurs», disait il, «et le chocolat des jésuites,» il avait résisté même à une tentative insurrectionnelle faite contre lui par l’exilé Mazzini et le Polonais Ramorino en 1834. Mais, dès 1836, il ne s’était plus contenté de donner tous ses soins à son armée, capable en temps de guerre de mettre soixante mille hommes sur pied; il commençait les réformes que le siècle semblait demander dans ses États. Cette année même, dans l’île de Sardaigne, il avait détruit toute juridiction féodale, aboli la corvée royale, donné de certaines libertés aux conseils généraux et municipaux. En 1837, un code pour toute la monarchie était publié et reproduisait à peu près tous les principes du droit français; on n’avait à y regretter qu’une protection inefficace des cultes dissidents, une certaine exagération de la puissance paternelle, la consécration d’une partie des priviléges de la noblesse et du clergé, quelques traces de l’inégalité civile précédente, l’amovibilité des juges, l’influence encore trop considérable de l’Église et le secret de la procédure. En l’année 1840, lorsque la question d’Orient, à propos de l’Égypte, mettait en opposition la cour de Vienne et celle de Paris, ce lecteur assidu des écrivains français, de Thiers et de Guizot, avait rappelé dix mille hommes en congé et mis son armée sur le pied de guerre, pour maintenir sa neutralité contre l’Autriche, qui voulait l’entraîner. Depuis, encouragé par le succès de cet acte d’audace, et tout en maintenant au ministère M. Solaro della Margherita, il avait fait fortifier Gênes, sinon Alexandrie, soutenu de ses fonds une société d’agriculture qui détermina de réels progrès dans la pratique, favorisé chez lui la réunion de congrès scientifiques pour la propagation de l’enseignement; et tout cela avec un budget annuel de 70 à 80 millions, et des impôts dont la moyenne ne s’élevait pas, par individu, à plus de 17 francs par an!

Il était naturel de voir ce roi s’associer à l’œuvre de Pie IX. A la fin de l’année 1846, il fonde dans les écoles de droit des chaires publiques d’histoire, de jurisprudence, d’encyclopédie du droit et de philosophie. Son exemple entraîne bientôt les souverains bien disposés. En Toscane, Léopold II, avec des ministres tels que Hombourg, Baldasseroni, Compini, avait su tenir les jésuites à distance, abolir la peine de mort, commencer des chemins de fer. Sous lui, des libéraux, tels que Capponi, Rudolfi, comte Serristori, jouissaient de l’estime générale; le professeur Montanelli élevait, hardi rêveur sous une enveloppe frêle, una ragazza, dans la spéculative université de Pise, Pisa cogitabonda, favorisée par le gouvernement, une voix libérale; dans la démocratique et commerciale Livourne, Guerrazzi donnait librement cours par des romans sceptiques à sa verve tribunitienne. Où pouvait-on être plus disposé qu’à Florence même à suivre le Vatican, quoique avec cette mesure qui convenait à une ville de mœurs douces, de confiance légère en toutes choses, séjour alors de riches ou illustres étrangers, ou d’aimables hôtes, plus faite pour être la résidence d’une société polie que le foyer d’un grand mouvement politique? Le grand-duc Léopold, vers la fin de 1846, forma donc une commission pour la réorganisation de l’enseignement et fonda une école normale, théorique et pratique. A l’exemple de ces deux États importants, près de Rome aussi, enfin, le gouvernement de Parme laissa ses municipalités protester contre les jésuites. Le duc de Lucques supprima les établissements de jeu dans ses États; on put espérer quelque chose de l’avénement de François V à Modène.

Un fait heureux d’ailleurs se produisait. En Europe, non-seulement des nations libérales comme la France et l’Angleterre saluaient avec espoir ce réveil de l’Italie, mais le public éclairé, même dans des États dont la politique était plus conservatrice, ex primait ses sympathies pour ce beau pays, dont le climat, dont les chefs-d’œuvre, dont les souvenirs, dont les ruines, les grandeurs et les infortunes plaidaient toujours éloquemment la cause. L’Italie avait le privilège, comme la Grèce trente années auparavant, de séduire, grâce aux lettrés, aux savants, aux penseurs, aux artistes, l’opinion générale.

Aussi ceux qui désiraient en Italie plus que des réformes, s’effacèrent-ils d’abord devant Pie IX, comme pour ne point le troubler. Il semblait que la littérature obéît à un mot d’ordre. Le politique Montanelli ne voulut point qu’on parlât encore de constitution; l’impulsion réformatrice étant partie de Rome, il désirait seulement qu’on adhérât au programme romain: «Mieux valait,» dit-il, «trois pas avec Rome que quatre sans elle.» A Turin, C. Balbo , qui ne voyait pas sans inquiétude l’entraînement enthousiaste, parfois il est vrai puéril, des manifestations et des fêtes, récusait ce qu’il appelait la politique des utopistes et des révolutionnaires; d’Azeglio disait, avec prudence, que des réformes prématurées empêchaient les réformes mûres. Et M. Petitti faisait savoir à la Revue diplomatique qu’on ne songeait en Piémont qu’à rester dans la voie des sages progrès où le gouvernement venait d’entrer. Le néo-guelfe piémontais, abbé Gioberti, venu de Bruxelles à Paris, entrevoyait la réalisation du rêve de son livre sur le Primato morale. «Il faut,» dit-il, «à l’Italie une confédération d’États, l’union non l’unité, à ces États, des réformes, à cette confédération, un chef religieux, le pape, un chef militaire, le roi de Piémont, une capitale, Rome, une citadelle, Turin.» De Paris, le chef de la Jeune Italie, Mazzini, avait dit autrefois, sans vergogne, de laisser le grand seigneur aller de l’avant, et de ménager le clergé pour leur faire faire les premiers pas, et utiliser leur influence au profit de la révolution. Maintenant il écrivait au Saint-Père comme pour abdiquer entre ses mains. Dans son livre de l’Italie dans ses rapports avec la liberté et la civilisation moderne, l’initiative du pape était pour lui le commencement d’une ère nouvelle, «En Italie,» disait-il, «c’est par les princes qu’il faut commencer. L’échelle du progrès est longue; le moyen d’aller plus vite, c’est de ne franchir qu’un degré à la fois. Vouloir prendre son vol vers le dernier, c’est exposer l’œuvre à un grand danger.» Était-il plus sincère? Toujours est-il que Ricciardi, un de ses adeptes, se montrait de son avis dans ses Conforti all’Italia. En France, l’opposition constitutionnelle, par la voix de Thiers, encourageait le Saint-Père; et le ministre du roi, Guizot, tentait seulement de modérer le mouvement pour l’assurer. Ses lettres particulières à Rossi donnent le droit de le croire. L’ambassadeur anglais, lord Minto, qui parcourait l’Italie, se montrait plus ardent, mais les sages se défiaient de ses encouragements et de ses excitations.

La promptitude de la résolution, ou le concours d’hommes pratiques en état de réaliser les inspirations de son cœur, manquèrent-ils à Pie IX? Il fallait, après avoir proclamé la déchéance de l’ancien système de gouvernement, réorganiser promptement le nouveau, et en faire sentir de suite les bienfaits, pour être en droit de refuser des vœux encore prématurés. Pie IX avait mis à l’écart les instruments du despotisme, la justice arbitraire, l’armée suisse. On lui demandait maintenant de créer les instruments d’un gouvernement libéral, de réorganiser les tribunaux, de lever une armée romaine et d’armer la garde nationale. Les menées de la faction rétrograde, qui cherchait à effrayer la conscience de Pie IX, les impatiences des masses, dont les passions, longtemps contenues, fermentaient déjà, en faisaient peut-être un devoir impérieux. D’un côté, les hommes et les classes intéressés aux abus imploraient l’appui de l’Autriche; de l’autre, la haine de l’étranger renaissait plus vive. Le 5 décembre 1846, déjà, les Apennins étaient éclairés par des feux nocturnes d’un bout à l’autre de l’Italie, de Gênes à Tarente. Le vieux cri national: «hors les barbares, fuori i barbari», était souvent affiché sur les murailles, ou poussé dans des réunions politiques. Les premiers pas étaient faits à peine, et l’on voyait apparaître d’une façon fantastique le but suprême à l’imagination du peuple le plus impressionnable de l’Europe.

Il faut reconnaître que, en se posant à Rome, la question des réformes rencontrait plus de difficultés que dans les autres États de la Péninsule. Elle avait devant elle non-seulement l’autorité absolue, pratiquée jusqu’alors par le prince romain au temporel, mais l’autorité spirituelle exercée dans l’Église par le chef d’une grande religion. Et là, la confusion même des deux pouvoirs, de l’État et de l’Église, dans. l’administration, était si grande, si ancienne, qu’il était particulièrement ardu et délicat de les démêler. Les encouragements ne manquaient pas. Le roi des Français, Louis-Philippe, saluait le commencement d’un grand pontificat. Le Sultan, les républiques américaines, complimentaient le successeur de l’Apôtre. Le père Ventura, un théatin, connu depuis 1840 pour ses prédications libérales, s’écriait: «Dans la société moderne, le despotisme c’est l’élément païen, la liberté voilà l’élément chrétien!» et il essayait de pousser le clergé catholique même dans les rangs de la démocratie. Pie IX, effrayé de l’entraînement qu’il n’avait prévu ni si grand, ni si général, hésitait; et il était à craindre, quand les jours étaient des années, que les imaginations italiennes n’eussent le temps de s’emporter. Il fallut quelques troubles à Bologne et à Ferrare, au sujet de la rareté des grains, pour décider le pape à organiser la garde nationale, dans ces deux villes seulement. Inépuisable dans sa charité et ami des lumières, il secourait les populations pauvres de Rome, en proie à un long hiver, et ordonnait la restauration de l’université de Bologne. Le 23 décembre, dans son encyclique, la religion parlait un langage dont la grave mansuétude et l’onctueuse douceur allaient droit au cœur des hommes du siècle; mais on lui demandait plus que des paroles. Il ne pouvait sortir sans rencontrer une foule ivre de joie qui lui criait par soixante mille bouches: «Courage, Saint-Père, fiez-vous à votre peuple», et qui faisait entendre l’hymne composé et chanté en son honneur.

A la fin de l’année 1846, l’ambassadeur Rossi écrivait à Guizot: «Il n’y a encore rien de fait .» «L’ancien gouvernement,» disait M. Farini, «est condamné, mais on n’a pas encore jeté les bases du nouveau.» En effet, les commissions nommées pour la réorganisation de l’armée, la création d’établissements agricoles, l’augmentation des écoles primaires, n’avaient encore rien fait; on n’avait qu’une modification provisoire et tout à fait incomplète dans l’organisation des tribunaux. Le 14 avril 1847 seulement, c’est-à-dire après dix mois de règne, le pape annonçait l’intention de choisir les plus notables habitants des provinces pour en former une consulte d’État chargée de concourir avec lui à l’élaboration des lois de l’État. Le 15 mai, à grand’peine, il réglait la presse, soumise à une censure plus douce; le 31, il promettait seulement la formation de la garde civique et l’établissement à Rome d’un sénat chargé de l’administration communale. On parlait d’une union douanière qui pouvait mener à une alliance politique entre le Saint-Siège, la Toscane et la Sardaigne. Rien n’était plus nécessaire dans un pays où il y avait sept droits de douanes à payer de Bologne à Lucques, et où, par conséquent, florissait la contrebande. Mais rien n’aboutissait. Tout un ensemble d’intérêts, d’abus, de préjugés, qui avaient pour eux la sanction du temps, toute une armée de fonctionnaires de tous degrés, qui combattaient pour leur position, et que Pie IX n’avait pas le courage de frapper, défendaient le terrain pied à pied avec une redoutable persévérance.

On pouvait apercevoir déjà, au milieu de 1847, les dangers de la situation. L’ambassadeur français, M. Rossi, tout en ménageant l’Autriche, poussait le pape à déterminer nettement la portée de ses réformes, à les faire à temps et non à se les laisser arracher, pour pouvoir gouverner la révolution, la conduire, la fermer ou, s’il le fallait, lui résister avec vigueur ; à ce prix, il lui promit l’appui du gouvernement français. D’autre part, à Vienne, le ministre toujours tout-puissant du gouvernement autrichien, prince de Metternich, retenait tant qu’il pouvait le mouvement; il avertissait les souverains italiens par ses ambassadeurs, en leur rappelant l’expression dont s’était servi le congrès de Vienne: «L’Italie n’est qu’une expression géographique». «Sous prétexte de réformes administratives on visait,» disait-il, «à une fusion des États italiens en un seul corps politique, à la création d’une république;» il conjurait le grand-duc de Toscane de ne pas établir de garde civique chez lui, s’il n’y voulait voir les troupes autrichiennes; il disait à l’ambassadeur d’Angleterre: «L’empereur, mon maître, est résolu à ne point perdre ses possessions italiennes ,» et il augmentait ses troupes dans le Lombard-Vénitien. D’italienne, la question allait-elle devenir européenne?

Il n’en fallait pas tant pour exciter les passions. Les congrès scientifiques, depuis quelque temps fréquents en Italie, devenaient politiques; c’étaient, dit Farini, de «vrais leviers de révolution». Dans le clergé même, le père Ventura, qui saisissait toutes les occasions de prêter au pape le secours de sa puissante parole, s’écriait: «Si l’Église ne marche pas avec les peuples, les peuples ne s’arrêteront pas, mais ils marcheront sans l’Église, hors de l’Église, contre l’Église.» Les manifestations, devenues plus fréquentes à Rome par l’arrivée des exilés, et organisées d’ordinaire par un certain Cicervacchio, cocher et batelier, qui était devenu une sorte de personnage, prenaient un nouveau caractère. Elles n’étaient plus l’expression instantanée, vive et naturelle de l’opinion publique. Enthousiastes et bruyantes, quand le Saint-Père avait fait quelque chose, elles étaient froides, presque menaçantes quand on le soupçonnait de s’arrêter devant les résistances des Grégoriens. C’était un moyen de peser sur le Saint-Siège et de l’entraîner. Ainsi, le 14 juin, le pape préludait à l’exécution de la promesse qu’il avait faite au sujet de la consulte d’État, en nommant un conseil des ministres à la tète duquel était le cardinal libéral Gizzi. Le lendemain 15, une manifestation fut organisée par Cicervacchio, du Forum, en traversant le Capitole, au Quirinal. On pouvait y démêler un certain ordre militaire, chaque quartier (rione) étant rangé sous son capitaine (capo di popolo), avec gonfanon et tambour. Le prince de Metternich adressa à ce sujet une première note assez sévère au gouvernement pontifical, et le cardinal Gizzi, le lendemain, interdit le retour de ces dimostrazioni in piazza, qui menaçaient la sécurité publique et la liberté du Saint-Père.

Le cabinet de Vienne n’était pas sans pressentir, derrière les réformes, les constitutions, et, derrière les constitutions, le désir de l’indépendance. «Je ne doute pas,» écrivait M. de Metternich au comte d’Appony, ambassadeur à Rome, «des bonnes intentions du Saint-Père; mais pourra-t-il ne faire que ce qu’il veut, et les révolutionnaires ne tireront-ils pas un parti funeste de réformes bonnes en elles-mêmes? » La première intervention officiellement diplomatique de la cour de Vienne au Vatican ne fit qu’enflammer davantage les esprits. Les partisans de l’ancien régime menaçaient de l’entrée des Autrichiens, les Romains prenaient peur. Leur désir de s’armer, celui d’avoir au moins la garde nationale promise (guardia civica), devenait d’autant plus ardent.

Les chefs de l’aristocratie libérale, les Borghèse, les Rospigliosi, les Aldobrandini, envoyés en députation, demandèrent au pape, au commencement de juillet, l’armement des bourgeois, la réunion de la consulte d’État, la liberté des municipalités, l’éloignement des rétrogrades. Le 5 juillet, Pie IX accorda la garde nationale, au grand mécontentement du cardinal Gizzi, qui donna sa démission. Le pape appela à le remplacer le cardinal Gabriel Ferretti, plus résolu, qui prit conseil de son frère Pierre, précédemment exile comme libéral. Mais, à quelques jours de là, le 15, comme on préparait une fête commémorative de l’amnistie, le bruit se répand d’une conspiration contre Pie IX. Cicervacchio apparaît, le peuple descend dans la rue, la garde nationale se forme d’elle-même, on veut courir sus aux rétrogrades; les modérés, heureusement, arrêtent le mouvement, empêchent une collision qui aurait pu être sanglante entre les exaltés et leurs adversaires. Mais le lendemain, 16, on apprend que, par une fâcheuse coïncidence, les Autrichiens, en excipant des stipulations du congrès de Vienne, avaient augmenté de douze cents hommes leur garnison à Ferrare; et quelques jours après, 13 août, la nouvelle se confirme que, non contents d’occuper le château, des Croates et des hussards hongrois avaient brutalement saisi les portes de la ville gardées par la garde civique.

La question des réformes se compliquait décidé-de celle de l’indépendance, et celle-ci sollicitait tout d’abord l’attention des autres États italiens. La question n’était plus seulement administrative et pontificale; elle était politique, peut-être européenne.

Parmi les souverains italiens, on savait le roi de Naples tout à fait dévoué, par ses idées et par ses antécédents, à la politique autrichienne qui avait déjà affermi le trône de ses pères. Il en était autrement du grand-duc de Toscane et du roi Charles-Albert. Le premier avait paru s’associer, quoique timidement encore, aux réformes de Pie IX, qui étaient saluées dans ses États par des manifestations faites aux cris de: «A bas l’Autriche, à bas les Jésuites!» Le 6 mai, à l’exemple de Pie IX, il autorisait, dans une certaine mesure, la critique des actes du gouvernement. Pour Charles-Albert, plus froid et plus réservé que de coutume depuis l’avénement de Pie IX, il laissait, dans l’intimité, échapper des mots qui inspiraient des craintes à ses ministres conservateurs, des espérances aux libéraux, et il se contentait de faire à l’Autriche une aigre guerre de tarifs. On n’en espérait pas moins en lui, quand on apprit que, sur la nouvelle de l’occupation de Ferrare, le cardinal-légat Ferretti avait envoyé à Vienne une énergique protestation.

Il n’échappait alors à personne, en Europe et en Italie, que l’Autriche aurait voulu par là «susciter des troubles pour avoir prétexte à une intervention ». C’était la conviction de l’Angleterre, même de la Prusse; car lord Palmerston (11 septembre) déclarait, avec l’assentiment du roi de Prusse, à Metternich, qu’il était l’allié du Piémont.

Les deux seuls souverains vraiment italiens de l’Italie, comme s’exprimait même le ministre piémontais Solaro della Margherita, furent rapprochés du coup. A la demande d’asile que lui fit Pie IX en cas de besoin, Charles-Albert mit vivement à sa disposition «ses vaisseaux, son armée, son argent». Malheureusement, la prise de Ferrare avait aussi surexcité les esprits contre les princes. Grâce aux menées des exilés rentrés, on commençait à accuser non la volonté, mais la faiblesse de Pie IX; on se persuadait que l’acquisition de constitutions libérales serait le plus sûr moyen d’obtenir et de garantir les améliorations et les réformes; on croyait entrevoir déjà que la liberté ne pourrait être assurée qu’en conquérant préalablement l’indépendance, et on s’y préparait. La révolution menaçait déjà d’entrer dans sa seconde phase à la fois constitutionnelle et nationale! Aux cris de: «Vive Pie IX, vivent les réformes!» on substituait ceux de: «Vivent les constitutions, vive l’indépendance!» C’était vouloir beaucoup faire en même temps.

Le gouvernement français, favorable au libéralisme italien, mais alors fort intéressé à ménager l’Autriche, grâce à l’affaire délicate des mariages espagnols, prit à tâche de calmer l’effervescence et d’éviter une collision. Il aimait mieux mécontenter au besoin les Italiens, que les exalter outre mesure; et il s’y résignait pour éviter la guerre. Il blâma, dans les expressions surtout, l’énergie de la protestation de Ferretti et du pape, mais il négocia le retrait des troupes autrichiennes. Il promit son appui aux réformes administratives de Pie IX, mais il déclara l’octroi de constitutions inconciliable avec la situation générale de la Péninsule, et il suggéra à celui-ci de proposer aux deux souverains les mieux disposés une union douanière qui apporterait déjà une satisfaction au sentiment national. Le cabinet autrichien, qui avait déjà adressé, le 15 août, à Turin, une note que Charles-Albert déclina de recevoir, et une autre à Florence qui fut acceptée par le grand-duc, ne pouvait s’y opposer. Mais l’Angleterre, engagée contre la France dans les mariages d’Espagne, craignant un rapprochement entre ces deux puissances, envoya lord Minto en ambassade extraordinaire à Turin et en Italie, et celui-ci, trop heureux de contrecarrer en Italie l’influence de la France, au lieu de chercher à calmer les esprits, appuya résolûment partout les constitutionnels, les révolutionnaires même, pour les tourner vers le cabinet de Saint-James, comme leur seul espoir et leur véritable appui, et brouiller la France avec l’Autriche.

Jeté au milieu des négociations poursuivies à Vienne pour le retrait des troupes de Ferrare, Pie IX commençait à sentir les soucis des grandes entreprises; il entretenait une correspondance privée avec l’empereur d’Autriche; il s’adressait à sa piété pour le conjurer de ne pas augmenter ses embarras, de ne pas lui enlever la confiance et l’amour de ses sujets, par l’ombre d’un attentat contre le territoire libre de l’Italie. Un autre jour: «Père Ventura,» disait-il, découragé, en voyant sa protestation blâmée, «la France nous abandonne; nous sommes seuls! — Dieu nous reste, répondit celui-ci, marchons.» Le nouveau cardinal-ministre, Ferretti, avait plus de confiance. «Nous montrerons à l’Europe, disait-il, que nous savons nous suffire à nous-mêmes.» Il organisa la garde nationale par les soins de son honorable commandant le prince Rospigliosi, et prépara une loi pour la conscription. Chaque jour, de braves officiers, vieux soldats de l’empire, consacrèrent quelques heures à l’instruction des conscrits, milice nouvelle, destinée à être plus tard la véritable protectrice de l’ordre public dans les États romains. Le cardinal organisait en même temps le conseil et le sénat municipal de Rome, et s’occupait, allant hardiment plus loin de poser les bases et de déterminer les attributions de la consulte d’État.

A l’exemple du pape, Léopold II fut obligé de concéder davantage. En septembre, pour satisfaire aux demandes des nouveaux journaux, l’Alba, la Patria, le Livournais, et arrêter les manifestations populaires, il accepta le programme d’un nouveau ministère, qui portait l’organisation d’une garde civique, l’augmentation de l’armée, l’établissement de conseils provinciaux électifs, et la création d’une représentation nationale. L’Italie marchait, tandis que les diplomates et même que deux flottes, une anglaise, une française, étaient dans les eaux de Naples. L’entrée au ministère du comte Serristori, connu à Livourne pour l’usage charitable qu’il faisait de sa fortune, et du marquis Ridolfi, écrivain libéral et précepteur du jeune duc, assuraient l’exécution de ce programme. L’organisation de la garde nationale sur une large base, et l’abolition de la présidence du buon governo, administration qui confondait la justice avec la police, en furent les premiers gages.

Charles-Albert, assuré bientôt, parles instructions de lord Palmerston à Minto, d’avoir, à défaut de la France, dans le souverain d’Angleterre un ami fidèle et intéressé, osa davantage. On l’avait traité dans des pamphlets de tâtonneur. Au congrès scientifique tenu à Casale en septembre, il écrivit à Castagneto, un de ses intimes: «Si la Providence me commande la guerre de l’indépendance, je monterai à cheval avec mes fils, je me mettrai à la tête de mon armée; ce sera un beau jour que celui où retentira le cri de guerre de l’indépendance italienne,» et ces paroles trouvèrent non-seulement un écho dans le chœur du dernier des Piémontais, ennemis séculaires de l’Autriche, mais dans l’Italie tout entière.

Les manifestations enthousiastes qui avaient commencé depuis l’avènement de Pie IX à Rome, puis à Florence, éclatèrent alors à leur tour à Gênes et ensuite à Turin. Au cri de: «Vive Pie IX!» on ajouta celui de: «Vive le roi!» L’hymne au roi et au pape remplaça l’hymne à Pie IX. Charles-Albert avait été laissé loin en arrière par le pape et par le duc de Toscane; ce fut lui maintenant qui prit les devants. Au commencement d’octobre, un nouveau ministère, présidé par Villamarina, remplaça celui de Solaro della Margherita. Le 30 octobre, par plusieurs ordonnances détaillées, l’administration des provinces fut confiée à des conseils généraux, la police réunie et subordonnée au ministère de l’intérieur, les finances séparées de l’administration, la censure adoucie, une banque fondée à Turin, et l’instruction publique en partie enlevée aux jésuites, que Gioberti n’avait pas craint d’appeler les fils dégénérés de Loyola. Pie IX et Charles-Albert, Rome et Turin semblaient se rapprocher de plus en plus. Le pape envoya à la belle-fille de Charles-Albert, pour sa fête, la rose d’or consacrée, que la cour de Rome ne donne que rarement aux familles souveraines. Ce gage d’alliance fut bientôt confirmé ; le 3 novembre, la base de l’union douanière des trois puissances libérales fut posée. Les ambassadeurs du Saint-Siège, de la Toscane et de la Sardaigne, signèrent à Turin les principes équitables d’une union douanière (lega doganale), qui avait pour but de développer l’industrie italienne et le bien-être des populations; ils invitèrent le roi des Deux-Siciles et le duc de Modène à prendre place dans ce faisceau industriel des puissances italiennes et à les suivre dans la voie du progrès général.

C’était là évidemment le point de départ d’une union politique, nationale, bien plus importante; les populations le sentirent avec joie; et un des hommes les plus éclairés et les plus modérés de l’Italie détermina parfaitement le sens de tous ces efforts. Dans son Programma per l’opinione nazionale, manifeste du parti libéral modéré, M. d’Azeglio posa comme le premier devoir des Italiens «de se régénérer, d’éviter les émeutes, de réformer leurs institutions dans le lambeau de la Péninsule qui leur était laissé, et de se rendre eux-mêmes dignes d’un regard de la Providence» ; il ne cacha point «que l’indépendance de l’Italie était le but suprême du parti libéral, et que celui-ci attendrait le moment avec calme et résolution. Mais il ne voulait point cueillir le fruit avant sa maturité. Il sentait que les Italiens avaient besoin, avant tout, que des institutions fortes et sagement mesurées leur fissent le tempérament et les mœurs publiques qui leur manquaient. » Charles-Albert ne se déroba plus aux manifestations qui l’accueillirent à Turin, à Nice, à Gênes, au mois de novembre. «Mes peuples, dit-il aux Génois, ce que vous demandez sera fait, vous serez contents... Je vous accorderai tout ce qui pourra vous rendre heureux; mais soyez modérés.»

La nouvelle de l’arrangement ménagé par la France dans l’affaire de Ferrare, en donnant une satisfaction à Pie IX et aux gouvernements italiens, puisque les portes de la ville restaient à la troupe de ligne du gouvernement romain, semblait éloigner toute crainte d’un conflit prématuré. Les trois États italiens unis poursuivaient même l’espérance de faire entrer dans leur ligue, sinon le roi de Naples, au moins le duché de Parme et le duché de Modène, quand la mort de Marie-Louise, duchesse de Parme (fin novembre), vint ébranler leurs espérances et ramener justement la dernière question à laquelle il fallût penser.

D’après les traités de 1815, en Italie, le duc de Lucques devait hériter de ce duché, mais à la condition de ne conserver de son patrimoine précédent que Pontremoli, et de laisser Lucques à la Toscane, et Fivizzano à Modène. Le seul souvenir des traités de 1815 était fait alors pour irriter la fibre nationale. Les habitants de Fivizzano et de Pontremoli déclarèrent qu’ils préféraient se rattacher comme Lucques à la Toscane; d’autre part, les sujets du nouveau duc de Parme et du duc de Modène, voulant profiter de l’occasion pour faire entrer les deux duchés dans la ligne douanière, commencèrent à remuer à leur tour, demandant en outre la garde nationale et une consulte. Les journaux de Rome, de Turin, de la Toscane surtout, épousèrent leurs désirs, car il était difficile, sans l’accession de ces petits États, de faire une union douanière du centre suffisamment utile, et ils étaient heureux de voir le mouvement politique se propager. Mais ces velléités jetèrent les ducs dans les bras de l’Autriche. Ils lui demandèrent des troupes, selon les stipulations précédentes, en promettant de faire union douanière avec l’Autriche. Les Autrichiens entrèrent à Parme et à Modène, pour réprimer les habitants des deux duchés qui se soulevaient aussi, et opérer la saisie de Pontremoli et de Fivizzano. Il fallut laisser s’accomplir encore une des conséquences des traités détestés.

«L’esprit de bouleversement,» écrivit, le 14 décembre, le prince de Metternich à Londres, «l’esprit de révolution, qui, sous le drapeau de la réforme, a éclaté dans quelques États de l’Italie, a fait de la haine de l’Autriche son mot d’ordre et de ralliement. » C’est pourquoi celle-ci croyait devoir prendre des précautions militaires; et les puissances européennes, même le mieux disposées pour l’Italie, ne crurent devoir rien objecter. «Nous sommes en paix et amitié avec l’Autriche, et nous désirons y rester,» écrivit à Rossi Guizot, qui désirait ménager le prince de Metternich à cause de l’affaire des mariages espagnols; «une rupture avec elle déchaînerait la révolution générale en Europe.» Lord Palmerston lui-même, alors le maître de la politique anglaise, quoiqu’il contrecarrât partout la France, engagea le duc de Toscane à ne pas réclamer, et se contenta de transporter lord Minto de Turin dans le centre de l’Italie, pour accuser, là aussi, la France de se rapprocher de l’Autriche, et tâcher, sous main, de prendre partout sa place dans les affections italiennes. Il voulait l’influence, mais non la guerre.

Il n’en resta pas moins dans les masses une irritation profonde contre l’Autriche et même contre les souverains de l’Italie. Les exaltés crurent pouvoir, bien qu’à tort, reprocher à ceux-ci leur faiblesse; les radicaux commencèrent à répandre le bruit qu’on n’arriverait à rien avec tous ces atermoiements, ils semèrent la défiance et la suspicion même contre les princes réformateurs. «Si l’on demandait alors les réformes,» dit M. Farini, «c’était comme un moyen d’union entre les princes et le peuple, au profit de l’indépendance et contre l’Autriche. Croire que l’on contenterait longtemps les Italiens avec des réformes, des lois, des chemins de fer et des douanes, c’était insensé. Ce que l’Italien voulait, c’était sa patrie, toute sa patrie.» Le comité des émigrés de la Jeune Italie, siégeant à Londres, en effet, remua de Malte, grâce aux relations des exilés rentrés avec les sociétés secrètes, le fil des conspirations un instant détendu dans les différents centres de l’Italie. Jusque-là,. Mazzini avait dit: «Dans les grands pays, c’est par les peuples qu’il faut commencer; en Italie, c’est par les princes. Laissez le premier acte aux grands, au clergé même. L’essentiel est que le terme de la grande révolution leur soit inconnu. Ne - laissons jamais voir que le premier pas à faire.» Il prêcha de nouveau, poussant tout à l’extrême, les soulèvements comme le seul moyen de précipiter l’octroi des constitutions et la grande crise, d’où devaient, croyait-il, sortir la liberté et l’indépendance de l’Italie. «Les incertitudes et les reculs,» écrivait-il encore, «ne changeront pas la loi qui règle la marche des événements. Le branle est donné ; le bien ou le mal en sortira. Pie IX est un homme bon, voilà tout. Le décor que les modérés ont dressé autour de lui et autour de Charles-Albert tombera immanquablement. Le moment vient où le peuple comprendra que, s’il veut être une nation, il doit y travailler de ses propres mains .»

II

Table des matières

Les insurrections et les constitutions. Révolution de Février. Soulèvement de Milan et de Venise .

Moins d’une année et demie après son avènement, Pie IX lui-même, qui avait donné le branle au mouvement italien, se heurtait, chez lui, dans la pratique, à des difficultés qui le rejetaient en arrière ou l’arrêtaient; et ces hésitations précipitaient le peuple impatient, dans le courant de la révolution contre laquelle semblait marcher l’Autriche. «La grande difficulté des réformes, écrivait Rossi à Guizot, c’est l’introduction de l’élément laïque dans la direction des affaires.» Les modérés eux-mêmes, en effet, sur ce point ne transigeaient pas. Sans menacer de s’allier avec les radicaux pour faire échec au parti clérical, ils n’avaient qu’à les laisser faire. Mais celui-ci trouvait alors d’autant plus d’appui dans le gouvernement autrichien, puisque tous deux avaient le même adversaire; et c’est ainsi que, dans les Etats de l’Église, sur le terrain romain particulièrement, se posait la question nationale, et se dressait devant toutes les améliorations l’obstacle de la domination étrangère autrichienne.

Guidé par Rossi, le pape essaya avec la plus grande bonne volonté de sortir de ces difficultés: Dans le motu proprio du 14 octobre, qui définissait les pouvoirs de la consulte depuis si longtemps promise, enfin accordée, il réserva, il est vrai, après la délibération de cette assemblée, la décision des affaires importantes au Sacré-Collége; mais il en excepta le budget des recettes et des dépenses, qui devait être présenté directement au souverain en conseil des ministres par le président de la consulte. Ce président dut être un cardinal; et Pie IX nomma Antonelli, cardinal qui s’était compromis sous Grégoire XVI, mais s’était rallié depuis. Cependant le droit de justice du foro ecclesiastico sur les laïques était aboli, l’administration municipale à Rome et dans les autres villes passait presque entièrement entre les mains des laïques. Après tout c’était un grand progrès. La réunion de la consulte (15 novembre) et celle du conseil municipal (24 novembre) démasquèrent l’incompatibilité.

Dès les premiers jours, malgré les efforts de l’ambassadeur français, Rossi, qu’on traitait cependant parfois d’endormeur, il y eut conflit entre l’assemblée et le pouvoir sacerdotal peu accoutumé à ren contrer en face de lui l’examen et la délibération. Pendant les quelques mois que siégèrent la consulte et le sénat romain, avec son président Corsini, ils ne parvinrent pas à faire adopter un seul de leurs projets; et les ministres laïques que le pape admit dans son conseil, dès le 18 décembre, n’eurent guère plus d’influence. Ces conflits ranimèrent, au grand détriment de la cause commune, la vieille lutte entre l’esprit laïque et l’esprit sacerdotal, l’État et l’Église, avec toutes ses passions et ses excès. Gioberti, dont le livre sur la papauté avait précédemment tenté de réconcilier l’Italie avec le Saint-Siège, chercha dans un nouveau livre, à propos des Jésuites, à détourner les rancunes et les colères de l’Italie libérale et révolutionnaire sur cet ordre célèbre, tout-puissant sous Grégoire XVI à Rome, en Italie, en Piémont et en Autriche. Le nom de Gioberti se trouva alors mis dans les manifestations populaires à Gênes, même à Rome, à côté ou à la place de celui de Pie IX. Les exaltés ne demandaient plus seulement au pape d’être le chef de la confédération italienne, mais de se mettre, comme un nouvel Alexandre III, un nouveau Jules II, à la tête du mouvement national contre l’étranger, les barbares. Au lieu d’une primatie pacifique, c’était une initiative guerrière qu’on attendait de lui.

Alarmé des proportions que prenait le mouvement qu’il ne pouvait retenir, découragé par l’accord de l’Autriche et de la France qui voulaient le maintien des traités de 1815, bien qu’elles ne fussent pas aussi unanimes sur les concessions à faire au parti libéral, plus effrayé encore par le rôle que voulait maintenant lui imposer la foule, Pie IX commençait à être plus disposé à reculer qu’à avancer. Il n’avait pas le tempérament des prédécesseurs qu’on lui proposait pour modèle, et, certes, le dix-neuvième siècle ne comportait guère dans un pape ce qu’expliquent le douzième et le seizième. C’était en effet un homme bon, doux, pieux, sensible à la gloire, susceptible d’exaltation, capable de comprendre mais non de trouver, et peu fait pour la politique et pour l’action, prompt à se laisser entraîner quand les choses semblaient faciles ou lui plaisaient, mais impossible à remuer quand un obstacle se présentait au dehors ou dans sa conscience. Il est probable que le siècle eût retourné contre lui le rôle d’un pape guerrier s’il eût été d’humeur à le prendre. Le rôle de calife des souverains et des masses italiennes ne le tentait pas. Aux premiers jours de janvier de l’année 1848 on put s’apercevoir que Pie IX n’inspirait plus aux passions, de plus en plus ardentes, la même confiance. Il habitait toujours au Quirinal et non au Vatican depuis son avènement, c’est-à-dire plutôt au palais du gouvernement temporel qu’à celui du pontife. Le peuple qui arrivait de la Piazza del popolo pour le fêter, le 5, vit le palais gardé et s’en retourna mécontent, con malhumore. Le prince Corsini vint de la part du peuple en demander la raison et peut-être raison. Le lendemain, Pie IX sortit en voiture pour donner au peuple romain une preuve de confiance, et se rendit au Corso faire sattisfazione. La foule afflua joyeuse; Cicervacchio monta avec une bannière derrière une des voitures pontificales. Ce fut le dernier jour d’entente entre le pape en proie à l’inquiétude, aux scrupules, et le peuple mécontent qui l’accusait de retomber entre les mains de quelques rétrogrades, des birboni.

Ce qu’il y avait de plus périlleux, c’est que, en devenant national, le mouvement atteignait déjà Naples, où régnait Ferdinand II, souverain tout dévoué à l’Autriche, et le Lombard-Vénitien, où l’archiduc d’Autriche Reynier était vice-roi. Malgré l’intensité que prenaient les sentiments d’indépendance, on accusait les Italiens de mettre plus d’appareils de fête que de sérieux dans leurs démonstrations, et de prendre des chansons et des cris de joie pour des actes héroïques. Déjà, dans l’impatience générale, le parti libéral et modéré, à Rome et ailleurs, accusait ou l’entêtement sacerdotal, ou la timidité des princes; il se tenait à l’écart, et se résignait, au besoin, à une catastrophe dont il ne serait pas le plus à plaindre. Les chefs des radicaux, révolutionnaires ardents et résolus, prenaient la place désertée par le pape et par les libéraux, et les masses les suivaient avec l’empressement qu’elles avaient d’abord témoigné au chef de l’Église et aux constitutionnels

A Rome, sans doute, à Florence ou à Turin, il eût été fort imprudent de tenter d’entraîner violemment les souverains nationaux. On eût été contre son but. Mais, dans le royaume lombard-vénitien, qui était sous la domination de l’Autriche, et dans le royaume des Deux-Siciles, où Ferdinand II gouvernait sous son influence, rien ne pouvait retenir les exaltés. La Vénétie et la Lombardie n’étaient certainement pas les plus mal administrées des provinces italiennes. Grâce à la richesse du pays, l’industrie n’y était pas trop en souffrance; grâce au gouvernement, l’instruction à tous les degrés ne faisait pas trop défaut. Mais l’aisance faisait sentir d’autant plus vivement la perte de l’indépendance, et la liberté surtout manquait à l’enseignement comme à la presse. Point de liberté municipale, peu de communications possibles avec le dehors, l’espionnage partout, les impôts lourds, et les recrues italiennes envoyées loin du pays, dans les armées du maître! Quant au royaume des Deux-Siciles, il manquait de tout, sauf d’arbitraire, de mécontents et de contrebandiers . Au moins n’y avait-on réalisé aucun progrès; combien d’éléments pour la révolution!

Elle éclata bientôt. L’étincelle partit, comme de coutume, au pied du Vésuve et de l’Etna, dans les États du souverain qui s’était le plus décidément prononcé contre les concessions. Déjà, les 1er et. 2 septembre, sur un signal donné de Naples, Reggio. et Messine avaient pris les armes. Ce mouvement prématuré ne réussit point. Reggio fut bombardée, Messine réprimée; vingt-cinq prisonniers furent fusillés et l’université de Naples fermée. Mais, depuis, les excitations se succédaient avec un caractère tous les jours plus hostile, à Livourne, à Florence et à Rome même. Enfin les provinces soumises à l’Autriche répondirent au midi, commençant par une opposition légale et de sourdes conspirations. Dans les deux assemblées centrales de Milan et de Venise, deux députés, Nazzari et Manin, présentèrent des pétitions pour l’exécution loyale de la patente autrichienne de 1815, le consentement de l’impôt, le service militaire dans le pays. Les officiers autrichiens virent le vide se faire autour d’eux dans les salons, les soldats furent hués dans les rues; on saisit quelques occasions de montrer les drapeaux de la ligue lombarde. En attendant le moment de se mesurer avec l’armée de l’Autriche, on attaqua sa régie, on s’imposa des privations volontaires. Les Italiens ne fumaient plus, ils ne mettaient plus à la loterie; ils ne fréquentaient plus le théâtre et l’on commençait à se défier, soldats et citoyens, dans les rues de Milan.

Au commencement de l’année 1848, la Péninsule était comme un terrain mouvant, secoué par une lave intérieure qui cherche à faire éruption. Les rixes déjà sanglantes se multipliaient dans les villes du Lombardo-Vénitien. Le gouvernement autrichien augmentait ses bataillons dans la Lombardie sur la demande du feld-maréchal Radetzki, et malgré les protestations affectueuses du vice-roi, pour être en mesure d’agir, à l’intérieur ou à l’extérieur, au premier prétexte, Le roi Charles-Albert, de son côté, entouré d’un certain nombre de réfugiés lombards ou d’exilés, appelait dix mille hommes de réserve sous les drapeaux. Le cabinet français formait un corps expéditionnaire aux environs de Toulon pour garantir l’influence et les principes français en Italie; des vaisseaux anglais croisaient en vue de la Sicile. L’ambassadeur français, M. Bresson, parcourait la Péninsule pour tout calmer; lord Minto, au contraire, pour tout encourager. Le 3 janvier 1848, les dragons autrichiens sabraient des groupes formés dans les rues de Milan. Quelques jours après, à Venise, au milieu d’une collision entre les soldats et le peuple, Manin et Tommaseo étaient arrêtés par la police autrichienne. Le 12, une révolte sérieuse éclata à Païenne.

Les désordres engendrés par la négligence coupable du pouvoir et les symptômes d’agitation avaient atteint dans la Sicile particulièrement des proportions énormes. Les observations de l’ambassadeur français, Bresson, des Autrichiens même, n’obtenaient rien du roi, et les feuilles qui arrivaient clandestinement de la Toscane prêchaient l’insurrection. Les manifestations, les emprisonnements se succédaient. Enfin le roi Ferdinand II promit pour le 12 janvier l’arrivée d’un nouveau lieutenant-général, le duc de Serra Capriola, chargé de faire des réformes. Le 12, personne n’avait paru. Les libéraux crurent qu’on s’était joué de leur bonne foi. Depuis plusieurs jours, le matin, en se levant, ils trouvaient affichés des appels aux armes. Ils essayaient de contenir le peuple, qui avait déjà plusieurs fois déployé dans les rues les trois couleurs italiennes, en demandant pour la Sicile la constitution de 1812, et pour Naples celle de 1821. Le 12 était justement l’anniversaire de la naissance du roi Ferdinand II, qui avait alors trente-huit ans. Dès le matin, tout Palerme était sur pied, aux balcons, dans les rues, surtout dans la grande rue de Tolède, qui part du château royal fortifié (Palazzo reale), à l’occident, non loin de la porte Montreale, et traverse toute la ville pour aboutir au nord-est à la batterie della gorita, vers le fort de Castellamare. La rue Macqueda, qui coupe en deux celle de Tolède, du sud au nord, et aboutit au grand port fermé par le môle avec le phare et sa batterie, n’était pas moins agitée. On attendait; on ne vit rien venir. A huit heures, un Boressani sur un point, un abbé, le crucifix à la main, sur un autre, crient: «Aux armes, au nom de Rosalie, patronne de Palerme!» C’était le commencement de l’émeute.

Les troupes, au nombre de six mille hommes, occupaient les principales places et surtout le palais royal. Un certain La Masa, avec le drapeau aux trois couleurs, donna le signal. Pendant la journée cependant, il n’y eut que quelques poussées de la part du peuple, et des décharges de la troupe sans importance. Dans la nuit il se forma un comité sur la place du Marché-Vieux, puis au palais Santa-Anna. On n’avait pas d’armes. Le lendemain, cependant, la population au balcon excitait le peuple dans la rue, et les cloches dans les églises sonnaient le tocsin. Les forts commencèrent à lancer des bombes sur la ville, et continuèrent le 14. Il faisait froid; la neige couvrait les montagnes environnantes. Le 15, tout languit encore. Le 16, envoyés par le cabinet napolitain qui saisissait cette occasion de sévir, le général Sauget, avec dix vaisseaux de guerre et cinq mille hommes, et le frère du roi, comte d’Aquila, débarquèrent dans le grand port, au nord de la ville, vers Quattro Venti, non loin de la porte Macqueda. Déjà plusieurs chefs du comité, sous le drapeau des consuls, fuyaient sur les vaisseaux des escadres française et anglaise en vue du port. Mais quelques hommes déterminés, ayant à leur tête La Masa, en se précipitant aux portes, empêchèrent la jonction des troupes de secours avec la garnison. La noblesse, le clergé même, offrirent alors de l’argent au comité, on eut des armes et l’insurrection se propagea bientôt dans toute l’île. Le 18, quand elle était déjà de l’autre côté du détroit, le comité d’insurrection de Palerme demandait au lieutenant-gouverneur la constitution de 1812, et, sur son refus, le peuple, non content de séparer Sauget de la garnison du palais, enlevait, les jours suivants, malgré le bombardement, après un combat acharné, toutes les approches du Palazzo reale, et bientôt le palais lui-même.

Le roi, effrayé cette fois, à Naples, renvoya son ministre de la police del Carretto, promit une consulte, nomma un nouveau lieutenant-général en Sicile, et publia une amnistie; mais cela ne suffit plus. Le général Sauget, ralliant la garnison, fut forcé d’évacuer Palerme et eut peine à faire embarquer ses troupes poursuivies et harcelées pendant que l’insurrection faisait le tour de l’île. Le 26, il n’y eut plus au pouvoir des troupes de Ferdinand, dans toute l’île, que le château de Messine; et, le 27, à Naples, dix mille hommes descendirent dans les rues, bannières déployées, et firent retentir la façade du palais et la place du Marché des cris de: «Vive la constitution de 1821!» Le fort Saint-Elme arbora le drapeau rouge; mais la population arbora les trois couleurs. Les troupes descendirent un instant du fort Saint-Elme pour occuper les places. Mais le commandant du fort offrit sa démission quand on voulut lui donner l’ordre de bombarder la ville. Le général Statella, lui-même, conseilla au roi de céder; le lendemain, 28, un nouveau ministère composé de Serra Capriola, longtemps ambassadeur à la cour de France, Buonomi, prince de Torella, Bozzelli, écrivain et juriste distingué, et Poerio, d’une famille de martyrs patriotes, entra en fonctions; et, le 29, la constitution fut définitivement promise, et les bases du gouvernement représentatif garanties.

Le roi, en parcourant la ville, eut une ovation de la population bourgeoise, sinon des lazzaroni défiants. Avec un peu d’habileté ou de vigueur, il aurait peut-être maîtrisé le mouvement; quelques-uns ont pensé qu’il avait voulu jeter l’idée constitutionnelle comme un brandon de discorde dans les États des princes qui cherchaient à l’entraîner à des concessions. «M’hanno spinto)» aurait-il dit, «io li spingerò ». «Par cette brusque concession,» dit l’ambassadeur anglais à Turin, «le roi de Naples prépare de grandes difficultés aux souverains réformateurs, sans donner à son pays l’avantage d’institutions qui concordent avec celles du reste de l’Italie.» Les Siciliens qui avaient donné le branle à Palerme, et qui voulaient la constitution séparée de 1812, doutaient encore plus de la sincérité du roi.

L’effet de ces nouvelles arrivant coup sur coup dans toutes les villes de la Péninsule fut, en effet, prodigieux. Le roi, qui passait pour le plus absolu, avait, bon gré, mal gré, laissé loin derrière lui tous les autres princes; Les journaux, les clubs devinrent plus ardents que jamais en Toscane, à Rome et à Turin. Quand la constitution napolitaine parut, le 11 février, modelée sur la charte française de 1830, un peu, comme par ironie, avant le carnaval, ce qui fit mêler aux cris de: Vive la constitution! ceux de Vivent les masques! il n’y eut plus guère moyen de résister. Vainement la Russie, par l’organe de Nesselrode, l’Autriche par Metternich, protestèrent-elles, et Guizot lui-même, en pleine chambre des députés, disait-il, en France, le jour même de la promulgation de la constitution napolitaine: «Il faudra encore dix ans, vingt ans, avant que les peuples italiens puissent avoir une constitution.» Lord Palmerston, plus hardi que ses ambassadeurs, spécialement à Turin , poussa les autres souverains à ne pas se laisser gagner en libéralité par Ferdinand II, et l’Angleterre fut écoutée parce qu’elle répondait à l’entraînement national.

Le duc de Toscane octroya donc une constitution, le 15, par la crainte des mouvements tumultueux de Livourne agitée, ainsi que Gênes, par les Mazzinistes. Le pape, ne sachant si le gouvernement parlementaire était compatible avec sa double position de pontife et de prince, hésitait, malgré les instances du prince, Corsini et de lord Minto, qui le quitta en l’accusant de manquer d’énergie et de résolution. Une manifestation au cri de: «Plus de prêtre au ministère! » fut poussée au Quirinal jusque sous ses fenêtres. Pie IX apparut au balcon, blâma en termes émus ces demandes tumultueuses, qu’il ne pouvait ni ne voulait accorder et donna sa bénédiction au peuple encore satisfait. Mais, à Turin, les libéraux, même les plus modérés, le comte Cavour, Santa Rosa, César Balbo, le colonel Durando, rédacteurs principaux de la Revue nationale économique, se chargèrent d’aller porter au roi les vœux exprimés par les municipalités de la capitale et de Gênes en faveur d’une constitution (7 février). Prince tout militaire, aimant mieux avoir à combattre les Autrichiens qu’une opposition de tribune, Charles-Albert eût été plus disposé à satisfaire le sentiment national, à tenter de donner l’indépendance à l’Italie que des libertés constitutionnelles à son peuple; cependant, cédant à l’entraînement général, il publia, le 17, le statut fondamental qui contenait tous les principes de la constitution, et, quelques jours après, en passant une revue de son armée, il devait prendre part à la fête populaire qui célébra cet événement.

Le Lombard-Vénitien, dont tant d’exilés, de bannis étaient parmi les Piémontais, frémissait maintenant sous le joug en voyant dans toute la Péninsule les conquêtes de la liberté. L’archiduc Reynier, M. de Fiquelmont, son conseiller, le maréchal Radetzki, commandant des forces militaires autrichiennes à Milan, en appelèrent aux mesures extrêmes de compression. Le jugement stataire, en vertu duquel on pouvait être jugé et pendu en deux heures fut inauguré, le mardi-gras, au commencement de ce long carnaval ambrosien qui amène ordinairement tant d’étrangers à Milan. La fête fut morne, malgré les efforts de M. de Fiquelmont; si l’on dansait, c’était la sicilienne. «Soldats,» dit Radetzki, en annonçant à ses troupes la ferme volonté de l’empereur de défendre le Lombard-Vénitien, «que les insensés ne vous forcent point à déployer le drapeau de l’aigle à deux têtes; contre votre fidélité et votre valeur, les coupables efforts du fanatisme et de la rébellion se briseront comme le verre fragile contre le roc.» M. d’Azeglio répondit à ces paroles, dans ses Lutti di Lombardia, le 24 février.. «L’affranchissement de l’Italie, dit-il, dépend d’accidents extérieurs que l’esprit ne peut prévoir, mais que notre cœur pressent. Portons nos regards sur l’état même de la chrétienté, et nous demeurerons convaincus que Dieu a fixé l’heure à laquelle doivent crouler de grandes iniquités.»

Étranges coincidences, mais qui montrent d’autant plus la force du courant qui semblait alors tout entraîner! Le même jour, 24 février, l’ambassadeur anglais à Vienne écrivait à lord Palmerston que le nonce faisait savoir au prince de Metternich la résolution du pape de garantir une constitution à ses sujets. Le prince de Metternich, en revanche, répondait, à une note du 12 de lord Palmerston contre une intervention possible dans les États de l’Église et à Naples, par un persiflage de grand seigneur. A Turin, même jour, Charles-Albert passait, au milieu de la fête de la Constitution, son armée en revue. Le roi se tenait immobile, froid et pensif sur son cheval, quand une députation de Lombards exilés vint lui remettre une supplique signée des exaltés génois en faveur «des frères dans le deuil». Le rouge monta à son visage ordinairement de marbre, son cheval ressentit le mouvement nerveux de tout son corps. Le soir, en rentrant, il apprenait la révolution à la suite de laquelle s’écroulait en France un trône, à l’existence duquel se rattachaient l’équilibre européen et la modération des partis, pour faire place à la république et à l’exaltation populaire.

C’était la seconde fois, en moins d’un siècle, que le contre-coup des révolutions intérieures de la France était destiné à exercer une influence considérable sur les événements italiens. En 1789 et en 1792, la Révolution française, en effrayant les souverains, alors philosophes, qui avaient commencé dans leurs États d’heureuses réformes, avait subitement coupé court à leur bon vouloir. Ils étaient revenus sur les progrès déjà faits, au risque de mécontenter surtout l’aristocratie éclairée et la haute bourgeoisie, et, dans la lutte européenne, qui commença bientôt entre la France et les grands souverains de l’Europe, et qui devint bientôt la lutte de la liberté contre le despotisme et du nouveau régime contre l’ancien, ils avaient pris le second parti, au risque de n’être pas toujours suivis par leurs peuples. Quel allait être l’effet produit en Italie par la Révolution française de février 1848? On ne pouvait pas penser que celle-ci pût entraver, après un stade de soixante années, la marche recommencée, puisque déjà, dix-huit années auparavant, la Révolution de 1830 l’avait plutôt hâtée que retardée. Mais d’une part, la révolution française n’exposait-elle pas l’Italie à de nouveaux périls, en précipitant son impulsion, si les partis extrêmes allaient ne se plus contenter de libertés constitutionnelles, après l’exemple donné par la France? et, d’autre part, en encourageant les Italiens les plus hardis à poser, prématurément peut-être, la question de l’indépendance, ne jetterait-elle pas la Péninsule dans des complications extérieures qui ne pouvaient qu’embarrasser sa reconstitution intérieure? En tous cas, la nouvelle, si extraordinaire qu’elle parût d’abord, ne pouvait pas être mal vue de l’opinion italienne et nationale. L’opposition à la monarchie de juillet ne s’était-elle pas échauffée quelquefois, contre le roi Louis-Philippe, contre Guizot son dernier ministre, au feu italien? et les événements du 23 et du 24 février, à Paris, n’étaient-ils pas aussi un contre-coup des événements tout italiens de Palerme au mois.de janvier 1848?

La Révolution parisienne de février fut en Italie comme un vent impétueux tombant sur un brasier. Les impatients, les exaltés, poussèrent sans trop de réflexion un immense cri de joie. Les modérés accueillirent la nouvelle avec plus d’inquiétude. Ils ne croyaient point encore l’Italie prête à des éventualités qui peut-être se présenteraient tout à coup. Pouvait-il maintenant être question pour les princes de marchander les concessions? Les radicaux étaient forts de l’exemple de la France. Celle-ci était passée du gouvernement constitutionnel à la république; n’était-ce pas le moins que l’Italie fit un pas à sa suite et entrât résolûment dans le gouvernement constitutionnel? Les princes en étaient persuadés; mais contenteraient-ils avec cela les plus impatients et les plus radicaux?

Charles-Albert, le premier, chercha à faire face à ces difficultés nouvelles; il promulgua le 4 mars sa constitution déjà préparée, et prit un nouveau ministère à la tête duquel se trouvait le comte César Balbo et des hommes comme le marquis Pareto de Gênes, aux affaires étrangères, et le comte Sclopis, jurisconsulte et économiste distingué, à la justice. Les démocrates de Gênes ne se montrèrent pas trop satisfaits. Mais l’opinion générale approuvait Charles-Albert; en appelant de nouveaux soldats sous les drapeaux, contre l’Autriche ou contre la révolution française, on ne le savait pas trop encore cependant, il rencontra la même adhésion.

Le roi de Naples, Ferdinand II, était dans une position moins simple, mais qui lui permettait davantage, peut-être, de jouer avec les difficultés, quoique ce fût bien dangereux. A Palerme, le gouvernement provisoire composé, à la suite des événements, d’hommes comme Settimo Ruggiero, ancien contre-amiral et vétéran de la liberté, et Pierre Lanza, écrivain distingué, refusait de reconnaître la constitution récente qui soumettait la Sicile à Naples, et demandait, assez imprudemment d’ailleurs, un parlement et un gouvernement séparés avec l’union personnelle seulement, sous le roi Ferdinand. Le roi de Naples consentit à une concession nouvelle à Naples; il s’engagea à nommer les pairs sur une liste de trois candidats élus, mais il obtint ainsi de son ministère de s’opposer à la séparation politique de la Sicile, et il fit même continuer par la garnison de la citadelle de Messine, encore en son pouvoir, le bombardement de la ville. Il comptait sur cette opposition des deux rives du phare pour venir à bout, à l’aide de circonstances favorables, de l’une et de l’autre.

Pie IX, lui, poussé par les événements, par les manifestations et par Rossi devenu, d’ambassadeur français, son propre conseiller, revint au contraire à ses premiers errements, avec plus de résignation cependant que d’enthousiasme. Il prit un ministère presque entièrement laïque (10 mars), et promulgua aussi, le 15 mars, une constitution appropriée à la situation particulière des États romains. Sous le nom de statut fondamental pour le gouvernement temporel de l’État de l’Église, elle créait une chambre des pairs à la nomination du pape, et une chambre des députés avec suffrage censitaire. Toute la Péninsule indépendante était constitutionnelle.

Ces constitutions modérées étaient viables, quoique un peu hâtivement élaborées. Celle même de Rome, bien qu’entravée par le pouvoir politique du collège des cardinaux, érigé au-dessus des deux autres assemblées ordinaires, pouvait peut-être aussi fonctionner avec de la bonne volonté et quelques améliorations. Beaucoup de catholiques mêmes le croyaient. Le soin de diriger les nouveaux gouvernements était confié aux hommes de la première heure, libéraux constitutionnels, vétérans de la liberté, des luttes de 1821 et 1831, écrivains éclairés pour la plupart, sur la modération desquels on pouvait compter. «Nous nous plaignions,» écrivait M. d’Azeglio, le 23 mars, «que votre gouvernement retardât le mouvement italien. Vous nous menez ventre à terre. Avec cela nous ne serons pas désarmés, j’espère. Les gouvernements ont pris soin de satisfaire l’opinion publique, les populations ont fait preuve de bon sens, de sens pratique.»

Il y avait bien, çà et là, quelques symptômes de trouble. Dans les Marches, à Turin, à Gênes, à Naples, les jésuites qui avaient dominé dans les gouvernements précédents, étaient obligés de partir sous les menaces populaires. Mais, si l’Italie nouvelle trouvait des encouragements aussi bien en France maintenant, qu’en Angleterre, elle ne pouvait cependant espérer davantage contre l’Autriche. Le manifeste du gouvernement provisoire de la République française, écrit par Lamartine, garantissait les précieuses conquêtes faites, mais rien de plus. «Si les États indépendants de la Péninsule, disait-il, étaient envahis; si l’on imposait des limites ou des obstacles à leurs transformations intérieures; si on leur contestait à main armée le droit de s’allier entre eux pour consolider la patrie italienne, la République française se croirait elle-même en droit d’armer pour protéger ces mouvements légitimes de croissance et de nationalité des peuples.» Mais la liberté des États indépendants ainsi garantie, la question du Lombard-Vénitien était réservée. «Les traités de 1815, disait encore le manifeste, n’existent plus en droit; toutefois les circonscriptions territoriales de ces traités sont un fait que la République admet comme base et comme point de départ dans ses rapports avec les autres nations». Lord Palmerston, lui-même, qui avait envoyé à Naples lord Minto, pour tâcher d’aplanir le différend entre la Sicile et le gouvernement napolitain, s’appuyait, pour maintenir l’union, sur les traités de 1815; et il répondait au ministère piémontais de César Balbo, désireux de son appui, que le principal but du gouvernement anglais, c’était le maintien de la paix en Europe. Mais c’était sur ce terrain, en Italie, que l’ardente passion réunissait, dans toutes les classes et dans toutes les provinces, les esprits et les cœurs. Serait-il possible de la maîtriser?

La diplomatie, par des échanges de notes entre lord Palmerston, la cour de Vienne et les cabinets italiens, s’efforçait encore de conjurer tout conflit qui pût amener la guerre, quand l’Europe apprit de nouveau qu’une révolution avait éclaté tout à coup, le 13 mars, à Vienne, et que le prince de Metternich, la veille encore opiniâtrément rebelle aux instances de l’ambassadeur anglais, était en fuite. Un nouveau ministère était formé ; il promettait une constitution à la monarchie autrichienne, et, par conséquent, il pouvait faire espérer à la Lombardie un traitement qui la consolât, au moins de la dépendance, par des libertés politiques intérieures. Les hautes classes lombardes, un peu effrayées par la proclamation de la république en France, tendaient à se modérer et pouvaient peut-être se trouver satisfaites; mais, le 17, la nouvelle de la révolution de Vienne arrivait à Milan, et, le 18, le peuple milanais soulevé posait la question de l’indépendance.

Le vice-roi Reynier était parti déjà pour Vérone; et, le 18, au matin, le vice-gouverneur O’Donnel, du palais du gouvernement qui se trouvait situé à l’extrémité orientale de la ville dont le dôme occupe le centre, faisait afficher que l’empereur d’Autriche, en même temps que la représentation de ses autres sujets allemands et slaves, convoquait, pour le 3 du mois de juillet suivant, l’assemblée centrale du royaume lombard-vénitien. Mais, dans la nuit, un comité formé du podestat, comte Casati, de quelques jeunes gens de bonne famille, Correnti, et d’hommes d’action, Borromeo et Cattaneo, s’était formé ; et aussitôt, dès le matin, sur des affiches qui portaient ces mots: «Il momento è venuto», les bourgeois et le peuple se répandaient comme une inondation dans les rues; les femmes de toutes classes, gentil donne et autres, étaient aux balcons, aux fenêtres, agitant les drapeaux et jetant les cocardes aux trois couleurs, surtout à la place du Dôme, dans la rue des Esclaves qui est derrière, et sur la place des Marchands; dans le vieux Milan, au Broletto, siège des autorités municipales, on distribuait des armes, on faisait des barricades.

Le podestat, comte Casati, vint pour calmer l’émotion ; on le porta vers le palais du gouverneur, qui fut envahi, et le comte O’Donnel, au pouvoir des Milanais, fut obligé de décréter l’armement de la milice et de remettre la sécurité de la ville à la municipalité. C’était le premier acte d’hostilité. Radetzki lança alors du château, à l’extrémité nord-ouest de la ville, et de quelques casernes, plusieurs bataillons pour reprendre le palais du gouverneur et donner assaut au Broletto; il les recouvra, après beaucoup de sang déjà versé ; et, le soir, se retirant au château, bâtiment massif, assez mal fortifié cependant, il se contenta d’occuper militairement les bastions, la place du Dôme et celle des Marchands, le Palais royal, la Police, l’Hôtel de ville, le Commandement, ainsi que les principales rues qui aboutissent à ces points principaux. Son but était de cerner et de diviser l’émeute. Ce fut une nuit solennelle; la pluie tombait par torrents. Le peuple milanais s’arma, éleva silencieusement ses barricades; les femmes, les enfants, entassaient les projectiles sur les toits des maisons. Le podestat Casati, partisan secret de Charles-Albert, était à sa maison de la Taverna, avec quelques nobles, quelques écrivains et des jeunes gens pleins d’ardeur; il hésitait. Mais Cernuschi, Cattaneo, Terzaghi, formés déjà en comité de guerre, organisèrent la résistance. Le 19, au matin, Radetzki fit une sommation, et menaça la ville du bombardement et du sac; on lui répondit en se jetant dans les rues au son du tocsin; et, aux cris de: vive Pie IX! le combat commença. Le premier jour, les Milanais ne cherchèrent qu’à couper les communications de l’armée. L’affaire la plus rude eut lieu sur la place de la Cathédrale, d’où un corps de Tyroliens, embusqué dans les galeries, faisait un feu plongeant et meurtrier. Les Milanais n’avaient pas encore beaucoup d’armes et manquaient de munitions. Le drapeau aux trois couleurs se trouvait arboré à la pointe du clocher du dôme. Le 20, la lutte se caractérisa.

Radetzki eut beaucoup de peine à garder ses communications avec les points occupés et les casernes très-distantes les unes des autres, à faire passer des munitions et des vivres aux corps engagés dans l’intérieur de la ville; il lui fallait faire enlever chaque barricade sous un feu meurtrier parti de toutes les fenêtres, et sous une grêle de projectiles lancés du haut des maisons. Il fut obligé d’abandonner successivement la Cathédrale et la Police; un parlementaire vint de sa part proposer le soir un armistice de quinze jours ou le bombardement. Casati et les collaborateurs qu’il s’était adjoints penchaient à accepter; les consuls étrangers protestèrent à l’avance contre le bombardement; mais le comité de guerre et les combattants, exaspérés par les cruautés de quelques Croates, refusèrent tout armistice .

Le 21, l’insurrection gagna encore. La marquise de Trivulzio avec ses fils travaillait aux barricades, les combattants milanais s’étaient organisés sous des chefs. Les villages environnants commençaient à remuer pour venir au secours dès bourgeois. Radetzki perdit le palais qui fut pillé, la caserne de Francesco qui fut emportée; on commença à attaquer les bastions et les portes, entre autres la porte Ticinese, vers le midi, et la porte Tosa au nord-est, pour ouvrir les communications avec le dehors. Tous les citoyens de vingt à soixante ans vinrent s’inscrire sur les listes paroissiales; on lança des ballons dans la campagne pour requérir du secours; un armistice de trois jours, proposé par les consuls étrangers, fut encore repoussé. On arborait déjà aux balcons les trois couleurs en signe de victoire. Un envoyé de Charles-Albert vint offrir les secours de son maître. Casati, qui avait envoyé le comte Arese à Turin, voulait qu’on s’engageât immédiatement pour la réunion du Lombard-Vénitien; le comité de guerre, qui comptait quelques républicains, ne promit que sa reconnaissance et attendit d’abord l’initiative de Charles-Albert. Casati et les albertistes, Pompeo Litta, Porro, Durini, s’érigèrent néanmoins en gouvernement provisoire, commencèrent à se saisir de l’administration, des finances, et annoncèrent la réunion d’un congrès pour prononcer sur les destinées du pays.

Le 22, Radetzki était menacé à la fois par la ville et la campagne. L’hôtel du Commandement, la porte Tosa, un bastion tombèrent au pouvoir des Milanais. Les insurgés de Como, de la Suisse italienne, de Monza, s’ingéniaient à combiner avec le peuple de Milan l’attaque des bastions. Les garnisons autrichiennes qui, vers le Tessin, semblaient menacer la frontière piémontaise, commencèrent à se replier devant le soulèvement qui devenait général. A Milan, Radetzki n’avait aucune nouvelle de ce qui se passait sur le Mincio, sur l’Adige, dans les grandes places fortes qui s’y élèvent, encore moins au delà dans la Vénétie. Si Charles-Albert se décidait tout à coup à passer le Tessin, l’armée autrichienne était perdue. Radetzki résolut de garder à son maître les quinze mille hommes qu’il avait à Milan. Le soir, il entretint un feu continu et nourri de ses canons et de ses bombes du haut des bastions, et peu à peu fit rentrer ses troupes par les allées des remparts, et les concentra au château. Là, il alluma un grand feu de paille, de foin, de chariots et de bagages; et, à la lueur d’une colonne de flammes qui éclairait toute la ville, les Milanais virent le maréchal abandonner le château par la route du nord-est, et, en cinq longues colonnes, battre en retraite, avec les familles des officiers, les employés, les otages, et plusieurs régiments italiens obligés sous peine de mort de suivre le reste. Milan était libre, mais l’armée autrichienne sauvée. On assure que le vieux feld-maréchal, âgé de quatre-vingt-deux ans, ne put s’empêcher de se retourner vers la ville qu’il abandonnait, en lui disant d’un ton menaçant: «Au revoir!»

Le même jour, 22, le gouverneur autrichien Zichy abandonnait Venise avec les bataillons allemands de sa garnison. La nouvelle des événements de Vienne étant arrivée le 16, la population avait déployé les trois couleurs; tantôt applaudissant les bataillons italiens, tantôt huant les Allemands, elle commença à manifester. Le 17, déjà, elle avait demandé et obtenu du gouverneur la délivrance de Manin. Le 18, Zichy vint lire également, sur la place Saint-Marc, la promesse impériale d’une constitution; on s’apaisait. Mais, à la nouvelle de l’insurrection de Milan, le 21, Manin rassembla un comité, et le lendemain 22, le peuple répandu de nouveau dans la ville au cri de vive Saint-Marc, demanda une garde civique. Zichy avait des munitions, un arsenal; mais ses troupes n’étaient point sûres. A la suite de quelques collisions sans importance d’ailleurs, il abandonna le palais des Procuraties, sa résidence, sur la place Saint-Marc, et il laissa s’y installer la Junta civile et la garde civique. Mais, pendant ce temps, les ouvriers italiens de l’arsenal chassèrent le commandant de la marine. Le podestat, comte Correre, et quelques membres du conseil municipal. se rendirent alors auprès du comte Zichy et firent avec lui la convention en vertu de laquelle il abandonna avec les troupes italiennes la ville, les forts et le matériel, sans songer même à la flotte de guerre de Pola qui resta également à Venise. Tout s’était fait sans effusion de sang. Tandis qu’on cherchait aux Procuraties à installer un gouvernement provisoire favorable à Charles-Albert, Manin poussa sur la place Saint-Marc le cri de: vive la République vénitienne! et il fut nommé président du nouveau gouvernement.

Le succès des insurrections contre-annonçait la guerre de l’indépendance; elle éclata en effet aussitôt. Mais, sans préparation suffisante, n’était-elle pas prématurée?

III

Table des matières

La guerre royale et nationale. — Custozza et Goïto .

Le contre-coup des insurrections de Milan et de Venise ressenti dans les différents foyers de l’Italie, à cette heure de passion exaltée, rendait la guerre inévitable, quoiqu’elle ne fût point préparée.

«C’est maintenant ou jamais,» s’était écrié Salvagnoli, le rédacteur de la Patrie à Florence, en apprenant l’émeute de Milan. Sous cette pression, le grand-duc publia une proclamation dans laquelle il disait: «L’heure de la complète résurrection (risorgimento) de l’Italie est arrivée; personne ne saurait lui refuser le concours qu’elle demande.» Et il laissa partir des volontaires. La population des duchés de Modène et de Parme suivait l’exemple de Milan et de Venise. Devant leurs manifestations, le duc de Modène partit; celui de Parme, en appelant à Charles-Albert, au grand- duc, au pape, promit une constitution et arbora les trois couleurs. Dès le 21 également, à Rome, une manifestation mêlée de moines, de femmes, d’enfants avait lieu à l’église d’Ara-Cœli au Capitole, et le général Durando, Piémontais qui avait servi en Espagne, devenu ministre de la guerre, commençait à organiser l’armée. «Ce jour-ci,» disait la Epoca, «la guerre à l’Autriche n’a pas été déclarée par le gouvernement, mais par le peuple;» et des volontaires partaient, commandés, équipés même par des nobles, enflammés par des moines, entre autres par le barnabite Gavazzi au cri de: «Dio lo vuole!»

Après tout, l’Europe elle-même paraissait ébranlée alors dans ses fondements: la république était à Paris, l’empereur d’Autriche et le roi de Prusse presque au pouvoir de l’émeute à Vienne et à Berlin. Les imaginations enthousiastes se représentaient déjà Pie IX comme un Alexandre III. Toutes les populations dans les villes s’armaient, à Florence, à Bologne, à Gênes, à Modène, à Parme, à Naples et en Sicile même, pour voler au secours des Lombards; les villes de Brescia, Bergame, Vicence, Padoue, s’agitaient sous les Autrichiens. La croix du Saint-Père serait-elle le drapeau de cette sainte guerre de l’indépendance? Cette guerre trouverait-elle un chef militaire, une armée organisée, une épée pour conduire à la victoire tous ces dévouements? Le 23, au soir, quand il apprit la délivrance de Milan, Charles-Albert se décida à jeter son épée dans la balance; et, le lendemain matin, 24, ses premiers bataillons passèrent le Tessin.

Charles-Albert avait-il tout récemment encore obtempéré sincèrement aux conseils de modération de l’ambassadeur d’Angleterre, Abercromby, à Turin, et même peut-être résisté aux tentations dont le comte Arese, noble lombard, et le comte Martini, réfugié, l’avaient obsédé lui et son ministère ? Le 22 encore, le ministre des affaires étrangères du Piémont donnait à l’envoyé autrichien, comte de Buol- Schauenstein, de bonnes paroles, quand la nouvelle de la délivrance de Milan arrivée le 23 motiva une réunion du conseil des ministres. Le 24, une proclamation de Charles-Albert était affichée en faveur de ses frères. «L’Italie,» disait-elle, «était en mesure de se suffire (farà da se);» les premiers ordres pour le départ étaient donnés le même jour, et le roi, après avoir dit à l’ambassadeur Abercromby qu’il ne voulait pas voir l’exemple de la France suivi à Turin, annonçait à l’ambassadeur autrichien, qui partit, sa résolution, et prenait le commandement. Le 26, la première brigade piémontaise était déjà à Milan, et Charles-Albert, lui-même à Pavie le 29. Il ne demandait rien encore ouvertement pour lui et répondait seulement aux envoyés de Modène, qu’il fallait «songer à la patrie et éviter toutes les divisions qui pouvaient rouvrir à l’étranger les portes de la patrie».

Si, deux jours plus tôt, Charles-Albert avait cru voir «l’astre qu’il attendait», la guerre eût peut-être été terminée d’un coup. Il eût été difficile à Radetzki, surpris par une armée régulière en sortant de Milan, d’opérer sa retraite promptement et en bon ordre, à travers un pays soulevé dont les bandes de volontaires commençaient déjà à apparaître, à détruire les ponts et à ouvrir les canaux. Mais, grâce à ces deux jours de retard, Radetzki, après un engagement sans importance, à Marignan, contre quelques bandes de volontaires, put traverser l’Adda en bon ordre, ramasser les garnisons de Brescia, de Crémone, repasser l’Oglio, la Chiese, et arriver le 28 sur le Mincio, au lac de Garde.

Dans un moment où l’audace était encore de mise, Théodore Lecchi, nommé général des troupes lombardes à Milan par le gouvernement provisoire, proposa au roi, dès le 26, de ressaisir l’occasion perdue. Il s’agissait de descendre le Pô, sur des pyroscapbes, avec une colonne de l’armée sarde pour s’emparer de Mantoue, ou au moins couper la retraite à Radetzki, et d’envoyer quelques régiments au secours des volontaires qui commençaient à arriver, pour menacer le Tyrol italien, tandis que le gros de l’armée marcherait sur le Mincio en ligne directe. Le roi Charles-Albert, militaire savant, ne crut point, et avec raison, que l’on pût arriver en nombre suffisant sur l’Adige avant les Autrichiens. Radetzki, en effet, suivi seulement par quelques bandes mobiles, prenait position le 30 dans le redoutable quadrilatère formé par les forteresses de Peschiera, de Vérone, de Mantoue, de Legnano, clef stratégique de la haute Italie, à portée de concentrer les garnisons de Vicence, Trévise, et de recevoir même des secours préparés par l’Autriche. Il fallait une guerre en règle.

Charles-Albert, pour affronter cette entreprise, n’avait sous la main qu’une armée de 25,000 hommes et les réserves dont il avait ordonné la levée. Cette armée, quoique assez bien exercée, n’était pas suffisamment équipée, pas très-bien pourvue d’officiers; le service de l’intendance y était à peine organisé, et elle contenait trop de nouvelles recrues. On comptait, il est vrai, que l’enthousiasme allait enfanter des miracles. A Rome., les princes s’enrôlaient, les moines donnaient de l’argent. On racontait que la princesse Christine Trivulze Belgiojoso, autrefois bannie, connue par son libéralisme dans la société parisienne, débarquait à Livourne avec un régiment napolitain; elle allait entraîner le centre de l’Italie.

Ce n’était pas trop que l’Italie tout entière, princes et peuples, se levât comme un seul homme. Mais les souverains n’étaient point complètement d’accord avec leurs peuples, et moins encore entre eux. Charles-Albert, qui venait au secours du Lombard-Vénitien, tout en ajournant la manifestation de ses désirs, aurait voulu être sûr de ces populations qui hésitaient aussi à se donner à lui. Il avait vu avec déplaisir la république proclamée à Venise par Manin, bien que, d’après la déclaration même du gouvernement provisoire, il n’y eût rien là de définitif. Dès l’arrivée de Charles-Albert en Lombardie, il s’éleva quelques dissentiments: les Lombards étaient mécontents qu’un Piémontais, Sobrero, fût mis au ministère de la guerre; le roi voyait avec peine à l’armée lombarde l’uniforme vert aux couleurs de l’Italie. Les Italiens dans leur enthousiasme fixaient déjà aux hauts sommets du Brenner la limite de l’Italie. Charles-Albert, plus prudent, était encore fidèle à la devise de sa famille: «manger l’artichaut feuille à feuille.» Satisfait de s’assurer la ligne du Mincio, du lac de Garde et des collines du Stelvio, il ne voulait point mettre contre lui la Confédération germanique en envahissant le Tyrol; et, en respectant la Vénétie, il espérait ménager toutes les puissances. Sa diplomatie n’allait point à l’enthousiasme lombard.

Les autres souverains italiens, qui avaient peu d’avantages positifs à retirer de la guerre, partageaient bien moins encore l’entraînement de leurs peuples. Si Charles-Albert, après une guerre heureuse, fondait au nord un puissant royaume, qui unirait à Milan par les deux villes de Gênes et de Venise les deux mers Adriatique et Toscane, ne pèserait-il pas sur eux comme l’Autriche même? Rossi disait en vain: «Le mouvement national et guerrier qui emporte l’Italie est une épée; ou Pie IX prendra résolûment cette épée en main, ou la révolution la tournera contre lui.» Pie IX hésitait; les événements français l’avaient tout à coup posé en précurseur, presque en complice d’une révolution non pas seulement italienne, mais européenne. Devait-il pousser à l’ébranlement général, lui qu’on regardait comme la clef de voûte de l’ordre? Père des fidèles, pouvait-il patronner la guerre même de l’indépendance? Souverain du centre de l’Italie, était-il de son intérêt de favoriser la formation d’un royaume du nord, contre lequel d’anciens papes avaient lutté ? Il laissa, ne pouvant faire autrement, les volontaires se réunir. Il consentit à la réunion d’une armée de dix-sept mille hommes, et accepta pour la commander le Piémontais Durando, qui avait servi en Espagne.

Cette petite armée était composée de troupes régulières et de volontaires. On y voyait comme colonel Massimo d’Azeglio, qui, de peintre et poète, passé publiciste, devenait maintenant soldat. Le pape prétendait n’envoyer cette armée que jusqu’à la frontière pontificale: «Puisse le Seigneur, disait-il, faire descendre sur vous cet esprit de conseil, de force et de sagesse dont le principe est la crainte de Dieu, afin que nos yeux voient la paix régner sur cette terre d’Italie que, si dans notre charité universelle pour le monde catholique tout entier nous ne pouvons appeler la plus chère, Dieu a voulu cependant mettre le plus près de notre cœur.» Mais comment pouvait-il espérer arrêter une armée ainsi composée?

Le grand-duc de Toscane, prince autrichien, peu disposé à porter les armes contre sa maison, voyait avec crainte le roi de Sardaigne désiré à Parme et à Modène, pour remplacer les souverains de ces pays. Ce fut avec peine qu’il détacha quelques régiments de sa petite armée, et les envoya sur le Pô avec les volontaires, sous le commandement d’abord de Ferrari et ensuite de Laugier.

Le roi de Naples était certainement le moins bien disposé pour la guerre d’indépendance. Le 13 mars, il avait dû faire sortir du ministère de Serra Capriola le démocrate Salicetti, qui le voulait mener trop loin. Mais celui-ci, plus dangereux dehors que dedans, faisait maintenant de la guerre le principal motif de son opposition. Situation difficile que celle du roi! Voyant avec déplaisir la Sicile réunir, justement alors pour se séparer (15 mars), un parlement national qui allait peut-être prononcer sa déchéance, il était beaucoup plus tenté de reconquérir pour lui la Sicile, que d’aider à déposséder l’empereur d’Autriche, en faveur de la république, surtout du roi de Piémont, dont, croyait-il, un des fils convoitait la Sicile, peut-être même son propre trône. La nouvelle de l’expulsion des Autrichiens, puis l’arrivée du vétéran du libéralisme autrichien à Naples, Guillaume Pepe, le désarmèrent devant l’opposition. Le 25 mars, le prince Félix de Schwarzenberg, ambassadeur autrichien, était obligé de quitter Naples devant les manifestations hostiles. Le 3 avril, le roi formait un nouveau ministère avec l’historien Carlo Troja, en promettant de participer à la guerre, de laisser à la chambre le droit de refondre la constitution et de donner le suffrage universel. «Je suis,» disait-il, «Italien et soldat.» Ayant grand’peine à résister déjà aux républicains qui parlaient de le renverser, il autorisa même la formation d’une armée d’expédition de quinze mille hommes pour la guerre d’indépendance sous le commandement de Pepe, et le départ de sa flotte pour l’Adriatique. Mais, dans son embarras, il prétendait envoyer ses troupes aux Lombards, non au roi Charles-Albert, et l’on ne savait pas trop à quelle intention il dirigeait sa flotte dans les eaux de Venise.

L’Italie ne pouvait pas beaucoup plus compter sur l’appui énergique ou désintéressé des deux seules puissances qui ne fussent pas contraires à sa levée de boucliers. Lord Palmerston, effrayé de l’ébranlement produit par la révolution, et aussi plein de défiance contre la République française qu’il s’était montré animé de jalousie contre Louis-Philippe, faisait dire à Naples et à Turin: «Le conflit dans lequel le Piémont se jette est d’un succès douteux, et le principe au nom duquel il a commencé, non moins dangereux.»

La France républicaine, d’abord fort embarrassée chez elle, était divisée. Quelques exaltés eussent appuyé volontiers la guerre d’indépendance, mais beaucoup moins alors l’ambition de Charles-Albert. Quant au Gouvernement provisoire avec Lamartine, il commença à réunir un corps d’observation de vingt mille hommes vers les Alpes. En cas d’une défaite du Piémont, qui eût amené l’Autriche aux Alpes, ou d’une victoire de Charles-Albert qui lui permît de fonder un grand État, c’était prudence. Peut-être, après Lamartine, Bastide, ministre des affaires étrangères, se montra-t-il plus disposé à offrir son concours, en ne cachant pas d’ailleurs sa préférence dans le Lombard-Vénitien pour la forme républicaine. Mais quelques émigrés ou républicains seuls en Italie, Mazzini entre autres, désiraient, et même peu vivement, dans leurs affaires, l’intervention française. Charles-Albert n’en voulait absolument pas; roi, il repoussait l’appui d’une république. C’était sur ses bons offices ultérieurs, sinon sur son concours présent, qu’il comptait. L’enthousiasme général d’ailleurs, et un instinct trop développé par l’expérience, n’admettaient point alors dans une guerre contre l’étranger les secours de l’étranger. C’était tout au plus un dernier recours dont on ne voulait point se priver en cas de défaite . En attendant, le patriotisme avait ses illusions pardonnables, mais dangereuses. On répétait, après Charles-Albert: Italia farà da se, «l’Italie fera par elle-même». On allait même parfois plus loin: «L’Italie, s’écriaient quelques-uns de ses journaux, l’Italie n’a besoin de personne. Cette fois, elle ne demandera rien aux autres, elle donnera même beaucoup à tous.» La parole était aux faits.

Le 6 avril, Charles-Albert, à la tête de quarante mille hommes donna l’ordre de marcher sur le Mincio, qui forme du côté de la Lombardie la ligne du quadrilatère occupé avec les mêmes forces à peu près par Radetzky. Appuyé sur Vérone et sur l’Adige, celui-ci était dans une position admirable pour la résistance, mais non sans quelque danger. Zucchi, général en chef nommé par les Vénitiens, commençait à menacer sa retraite sur la Piave, en occupant Vicence, Trévise, Padoue, etc.; Durando, qui avait concentré les troupes romaines à Bologne, le 5 avril, ne pouvait ni ne voulait plus contenir son armée. Il ordonnait que les soldats portassent la croix du Christ sur la poitrine, et, au cri de:

«Dieu le veut!» obéissant en réalité aux ordres de Charles-Albert, et avec le consentement du ministère romain, il commençait sa marche vers le Pô. Enfin, des volontaires lombards, assez mal disciplinés d’ailleurs, se rassemblaient à Brescia sous le commandement d’Allemandi pour se jeter, par le lac de Garde, dans le Tyrol italien, couper Radetzki de Trente, qui remuait déjà, et donner la main aux insurgés de la Vénétie.

Le 8, le roi Charles-Albert dirigea son aile droite sur Goïto et sa gauche sur Monzambano, situés sur la droite du Mincio. Il n’y eut qu’un petit engagement à Goïto, petit village au nord-ouest de Mantoue. Le colonel Alex. de la Marmora, à la tête de deux bataillons de bersagliers, et le colonel de deux bataillons d’infanterie de marine délogèrent une compagnie de chasseurs autrichiens qui repassa le Mincio. Le lendemain 9, l’armée piémontaise franchissait le Mincio à Goïto et plus haut à Monzambano. On s’attendait, dans le quadrilatère, à une bataille générale; mais, le 10, Radetzki jeta les troupes nécessaires dans Peschiera et dans Mantoue, se replia sur l’Adige ef abandonna à son ennemi la ligne du Mincio en envoyant quatre mille hommes à Trente pour maintenir le Tyrol par la terreur. Surveillant sévèrement le pays, faisant fusiller les déserteurs et les prisonniers, il attendait le corps de réserve autrichien qui se formait derrière lui sur l’Isonzo.

Pouvait-on, dans cette guerre de l’indépendance, mêler habilement la tactique et l’enthousiasme, employer les volontaires et les soldats réguliers? En faisant soutenir les quatre mille volontaires d’Allemandi, que l’arrivée de quelques régiments italiens déserteurs de l’Autriche rendaient plus solides, par des régiments piémontais, et en précipitant sa marche sur l’Adige, malgré les garnisons de Peschiera et de Mantoue, le roi faisait courir peut-être autant de risque à Radetzki qu’il en courait lui-même. Charles-Albert ne le voulut point. Il croyait, et c’était aussi prudence, devoir ménager la seule armée de l’Italie; en second lieu, autoriser par la présence de ses soldats l’entrée des volontaires dans le Tyrol, qui faisait partie de la Confédération germanique, c’était mettre même l’Allemagne contre lui. Il prit le temps de construire un pont solide à Goïto, établit lentement son armée sur la rive gauche du Mincio, étendit sa ligne de Mantoue à Peschiera et commença à investir cette place que dominent quelques hauteurs voisines. Radetzki put faire rejeter de Trente, par des jours d’orage, dans le Tonnal et le lac de Garde, les 19 et 20, les légions mal armées et mal disciplinées d’Allemandi.

Le 27 seulement, fortement établi sur la rive gauche du Mincio,, quoique trop étendu de Mantoue à Peschiera, Charles - Albert reprit l’offensive. Il fallait agir. Pressé par l’envoyé du pape et par celui de Naples de conclure une ligue politique, aimant mieux remettre cette affaire après la guerre, il voulait avoir la direction de celle-ci. Au point de vue militaire, c’était raisonnable; mais au point de vue politique c’était périlleux pour l’entente commune. Pie IX, en apprenant l’ordre du départ de Durando à Bologne, fit insérer dans la Gazette de Rome, le 10, ces mots: «Quand le pape veut manifester ses sentiments, il parle lui-même et ne le fait pas par la bouche d’un subalterne.» Les sentiments du patriote Pie IX commençaient à être agités par les scrupules du pontife. «Homme doux et bon prince,» dit Farini, «Pie IX était surtout prêtre et pape. Convaincu qu’il était le successeur du Christ sur la terre, et croyant que la conservation de ses États était nécessaire à l’accomplissement de sa mission, il avait cru par des réformes nécessaires pouvoir contribuer à relever son autorité et celle de la religion en les conciliant avec les progrès du temps. Mais le prêtre chez lui primait le patriote, et le pape l’emportait sur le prince.» Charles-Albert, d’autant plus décidé à agir, fit prier le pape de revenir sur cette sorte de désaveu. Les Toscans et les Modénais, enfin arrivés au nombre de huit mille, prenaient position au sud de Mantoue, à Governolo; Durando, après avoir passé le Pô, se dirigeait sur Padoue pour aller soutenir la petite armée vénitienne de Zucchi contre l’Autrichien Nugent, qui amenait l’armée de réserve autrichienne.

Ces précautions prises, Charles-Albert, le matin du 29, fit sortir ses bataillons des positions de Villa Franca et de Somma Campagna entre Peschiera et Vérone, et marcha sur la hauteur de Pastrengo qui protégeait Vérone. Le roi, sur son armée de quarante mille hommes, en mit à peu près en mouvement vingt-quatre mille. Il montra dans le combat, conduit par un de ses généraux, autant de hardiesse que de sang-froid et mit un instant l’épée à la main pour ramener un régiment. Le président du ministère, Balbo, était présent à la bataille. Après un combat de six heures, avec perte de quatre cents hommes de part et d’autre, les Autrichiens abandonnèrent la position, laissèrent Peschiera isolé, et commencèrent à découvrir, mais en partie seulement, Vérone. Radetzki ne voulait point encore de bataille.

On n’eut pas le loisir de s’applaudir de ce succès. Le même jour 29, Pie IX, en désaccord depuis quelque temps, avec son ministre, le cardinal Aldobrandini, sur le rôle de son armée, apprenant le passage du Pô par Durando le 25, sans avoir prévenu même ses plus intimes, dit-on, rompit tout à coup avec le rôle qu’on avait espéré lui voir jouer.

D’une part, on avait voulu par des manifestations de la place publique peser sur lui, le 27, pour l’amener à rappeler son nonce de Vienne; d’autre part, quelques représentants du parti grégorien, peut-être les ambassadeurs d’Autriche et de Russie, lui avaient fait craindre un schisme en Autriche, même en Allemagne. Invoquant la conduite de ses prédécesseurs et la sienne, au commencement de son pontificat, il dégageait donc sa responsabilité de toute participation aux derniers événements; il se refusait, comme père de tous les chrétiens, à se mêler à la guerre entreprise contre les Autrichiens, puisqu’il était dans l’impossibilité d’empêcher ses sujets d’y prendre part. Se rappelant qu’il était pontife et oubliant qu’il était souverain, il protestait que tous ses efforts «tendraient à étendre chaque jour davantage le royaume de Jésus-Christ qui est l’Église, et non à reculer les limites de la souveraineté temporelle ». Cette encyclique, témoignage certain d’une grande hésitation, sinon d’une retraite définitive, n’en était pas moins de nature à décourager les modérés et à exaspérer les exaltés. Si quelques radicaux, comme Fiorentino, traitaient déjà Pie IX de traître, des modérés, comme M. d’Azeglio, s’écriaient: «Cette encyclique est tombée au milieu de nous comme une bombe; l’armée en a été presque dissoute.» «Vous avez effacé,» s’écria le père Ventura en s’adressant aux conseillers du Saint-Père, «les plus belles pages de l’histoire ecclésiastique du dix-neuvième siècle; vous avez empêché le pontife d’accomplir sa plus magnifique mission temporelle, vous avez arraché à Pie IX la gloire de donner son nom à son siècle.»

Plus triste fut encore la prise d’Udine par l’Autrichien Nugent sur l’Italien Zucchi et sa marche sur la Piave avec trente mille hommes de réserve. Elle donnait de l’espoir à Radetzki.

Le 1er mai l’émeute, grondant pour la première fois sous le balcon du Quirinal, tenta d’enlever Pie IX aux influences qui lui avaient dicté l’allocution du 29 avril ou même de lui arracher le gouvernement. Mais Mamiani se jeta au-devant des émeutiers, en promettant un ministère libéral sans prêtres et un programme de guerre. En effet, Pie IX écrivit à l’empereur d’Autriche, le 3, pour l’engager à renoncer volontairement à une domination «qui ne pouvait être ni durable ni glorieuse». Tout en laissant la présidence du conseil au cardinal Soglia, il appela décidément un laïque (4 mai) au département des affaires étrangères. C’était Mamiani, écrivain distingué et proscrit depuis 1831, auteur d’ouvrages philosophiques mis à l’index, esprit fin, assez résolu, qui s’adjoignit des ministres laïques et prit pour sous-secrétaire d’État l’historien Farini. Pie IX allait-il laisser le gouvernement temporel en des mains laïques pour se résoudre à n’être que pontife et, comme tel, à gouverner sans régner dans ses États? Le célèbre Gioberti, après avoir traversé au milieu de triomphes toute l’Italie, arriva alors à Rome. Reçu avec transport, il recommanda la conciliation des devoirs du prince et de ceux du père des croyants. «On verrait, disait-il, les miracles de la parole achever ceux que commençait l’épée.», Le pape, effrayé déjà de se voir érigé en glorieux réformateur, en protecteur religieux d’une république italienne et universelle, le reçut avec la complaisance un peu ironique qui lui était familière . En attendant et non sans difficulté, Mamiani obtint la convocation des corps représentatifs pour le 5 juin et s’occupa d’organiser une ligue des princes italiens.

Le gouvernement resta deux mois au pouvoir de ce ministère; Pie IX, se contentant de régner, laissait les troupes faire la guerre. Le roi de Naples, entraîné par le même mouvement, autorisa Pepe à partir à la tête de seize mille hommes et promit de le faire suivre bientôt d’un autre corps de vingt-quatre mille hommes; il accrédita des chargés d’affaires auprès du pape et auprès du roi de Sardaigne pour une ligue, et convoqua l’assemblée des députés de son royaume pour le 15 mai, tout en enjoignant à Pepe, décidé peut-être à n’en rien faire, de ne pas dépasser le Pô sans ses ordres.

Le moment décisif approchait. Parme, qui chassait son duc, et Modène, qui l’avait déjà chassé, se donnaient définitivement à Charles-Albert. A Milan, le gouvernement provisoire albertiste, malgré quelques républicains qui voulaient attendre, essayait de discipliner les volontaires pour constituer une réserve et appelait la Lombardie à voter à la fin du mois (29 mai) sur ses destinées. Charles-Albert sentait le besoin de décider le vote par quelques succès avant l’arrivée du corps de réserve autrichien; les émigrés à Milan, Mazzini entre autres, quoiqu’il mît d’abord beaucoup de modération dans sa propagande, commençaient à se plaindre des circonspections et des lenteurs de cette guerre royale. Le roi résolut encore d’agir. «Les politiques et les stratégistes de café,» dit plus tard Balbo, «en lui montrant Venise délivrée, l’arrivée des volontaires de Durando et l’approche des autres, croyaient facile la délivrance de l’Italie jusqu’à l’Adriatique, la chute de l’Autriche.»

Il fallait ou battre ou tourner Radetzki, qui occupait devant la ville de Vérone une suite de collines qui lui permettaient de couvrir la ville et de rester maître du haut Adige. Charles-Albert attaqua, le 6 mai au matin, aimant mieux aller droit à l’ennemi, le petit village de Santa-Lucia situé à l’extrémité sud-ouest de cette ligne, pour couper les Autrichiens de la ville ou les y rejeter en partie. La position des Autrichiens était bonne, défendue par cinq mille hommes, et le village de difficile accès, à cause des bois d’oliviers et des jardins entourés de murs qui le rendaient aisé à défendre. Le dixième bataillon de chasseurs et un bataillon de grenadiers de l’armée italienne y firent bravement leurs preuves; le duc de Savoie, héritier présomptif du roi, Victor-Emmanuel, les menait intrépidement au feu. Après un combat de trois heures, ils s’emparèrent du cimetière et arrivèrent au centre du village. Radetzki envoya d’abord pour le reprendre des secours pris de la forteresse; ceux-ci n’ayant pas suffi, il engagea toute son infanterie disponible. Celle-ci regagna tout le terrain perdu, et, le soir, à quatre heures, Charles-Albert était obligé de donner le signal de la retraite. Il y avait cinq ou six cents morts de part et d’autre.

Nugent, qui amenait la réserve autrichienne, fut plus heureux encore quelques jours après contre l’armée romaine et toscane, commandée par Durando et Ferrari; celle-ci, il faut le dire, plus improvisée qu’organisée, ayant dans ses rangs des moines armés de pistolets et de poignards et le fameux Caroccio du moyen âge, n’était pas très-sérieuse. Nugent, sans grandes difficultés, passa la Piave le 8, dispersa, sous Trévise révoltée, le corps indiscipliné de Ferrari le 9, et rejeta, le 20, Durando avec les débris de son armée vers Vicence, seule maintenant, révoltée aussi, entre lui et Radetzki. Charles-Albert, pour empêcher la jonction, n’avait plus espoir, même en Pepe, arrivé déjà un peu tard le 13 à Ancône. Il avisait à un autre plan, quand les événements insurrectionnels qui éclatèrent alors (15 mai), comme par une entente secrète, à Paris même contre la chambre républicaine, à Vienne contre l’empereur d’Autriche un instant obligé de quitter sa capitale, et surtout à Naples, exercèrent une influence considérable sur les opérations militaires du Nord.

Ce jour-là devait avoir lieu, à Naples, l’ouverture des chambres; toute la ville était en émoi; dans la formule du serment, le roi n’avait point fait mention du droit, conféré aux députés par le décret d’avril, d’étendre ou de modifier la constitution. L’assemblée préparatoire de la veille composée de représentants cependant généralement modérés, produits d’une élection d’ailleurs peu empressée de la part des ayants droit, avait été fort tumultueuse. Il s’agissait de s’entendre pour rétablir la formule du serment que devaient jurer le roi et le parlement, conformément aux promesses précédentes, et l’on n’était pas loin de tomber d’accord, quand, le lendemain, un certain La Cecilia, qui prétendait que les marins de la flotte française, alors dans le port, feraient cause commune, poussa aux barricades des Calabrais et des gens perdus (gente perduta), récemment venus à Naples. Des députés se jetèrent d’abord entre l’émeute et le château royal. Le roi fit appel à ses troupes, puis les retira; mais les barricades s’étendant bientôt dans toute la large rue de Tolède, qui va de la place du Palais-Royal à Capo di Monte, les troupes napolitaines et suisses vinrent se ranger devant le palais et au Largo Castello, place voisine de là. Au milieu de ces mouvements un coup de feu partit des barricades, et le combat commença vers midi. Les députés réunis au Monte Oliveto, la garde nationale, au milieu de l’émotion et des malentendus, ne savaient plus que faire. On se partageait.

Le roi, alors, prit le parti d’agir. Il envoya aux forteresses l’ordre de tirer sur la ville et à l’assemblée celui de se dissoudre. La résistance opposée par la garde civique et par l’émeute fut très-vive sur la place du Palais dont les hôtels furent pris d’assaut, et près de la barricade Saint-Ferdinand; le palais Gravina sur le Monte-Oliveto, où étaient trois cents Calabrais, fut escaladé et réduit en cendres; les Suisses, en débouchant par des rues obliques du Largo Castello sur les barricades, coupèrent en deux la rue de Tolède et emportèrent toutes les rues, non sans commettre avec les lazzaroni, qui prirent parti pour le roi, de grands excès. Le lendemain, un nouveau ministère, qui rappelait celui qui avait précédé le 3 avril, était formé et la réunion d’une nouvelle chambre ajournée. Le roi promettait, d’ailleurs, de rester fidèle à ses promesses précédentes et fit élire, en effet, le mois suivant, une nouvelle chambre. La victoire de Ferdinand était moins fâcheuse encore pour le royaume de Naples que ne le fut, pour l’Italie, l’ordre envoyé par lui à Pepe de faire rétrograder son armée et à la flotte napolitaine celui de revenir dans les eaux de Naples.

Charles-Albert, en effet, d’après un nouveau plan, venait de donner l’ordre au général Pepe (le 18) de passer le Pô et de se porter entre Radetzki et de Thurn, successeur de Nugent, déjà arrivé à Vicence. Le roi lui-même devait, en s’appuyant sur l’armée toscane de Laugier, aux environs de Mantoue, tenter une nouvelle attaque. Le 20, Pepe reçut la missive de Ferdinand. Poussé par l’enthousiasme des Bolonais, il se décida à désobéir; mais il se convainquit bientôt qu’il ne pouvait entraîner son armée. Un des officiers, ne sachant quel parti prendre, entre l’ordre de son souverain et la cause de l’indépendance, se brûla la cervelle. Le 26, la plupart des régiments napolitains, déjà arrivés à Ferrare, donnèrent l’exemple de l’abandon de la cause italienne, et Pepe ne conserva bientôt plus avec lui qu’une division d’infanterie, une de cavalerie et quelques canons, qu’il eut même beaucoup de peine à retenir, et avec lesquels il arriva à Venise.

Assuré désormais sur ses derrières, Radetzkifit venir la réserve de Thurn qui n’avait pu emporter Vicence, et résolut de prendre lui-même l’offensive.

Le 27, d’une part, on assurait à Radetzki que la cour de Vienne, alors fort empêchée entre les émeutes autrichiennes et le soulèvement de la Hongrie, était prête à céder la ligne du Mincio; d’autre part, il avait lui-même de la peine à nourrir son armée depuis l’arrivée du général de Thurn, en tout cinquante mille hommes; et la forteresse de Peschiera, bombardée parles Piémontais, commençait à faiblir. Le 27 au soir, laissant les hauteurs qui défendent Vérone au nord-ouest occupées et quatre mille hommes dans la ville, avec quarante mille hommes divisés en trois longues colonnes, il quitta Vérone et, par trois routes différentes, entre l’Adige à sa gauche et les lignes italiennes à distance de deux lieues à sa droite, il se dirigea au sud vers Mantoue. Il offrait le flanc à l’ennemi, mais sa marche était si bien conduite et les reconnaissances des Italiens si imparfaitement faites, qu’il ne fut point attaqué et entra dans la forteresse le 28 au soir. Son intention était de déboucher par Mantoue sur la rive droite du Mincio et de dégager le cours inférieur de cette rivière, gardé par les médiocres troupes de Laugier, puis d’enlever Goïto, ou, tout au moins, d’attirer Charles-Albert de ce côté, et de permettre ainsi à l’armée restée à l’entour ou au-devant de Vérone de ravitailler Peschiera, bombardée depuis le 23 et déjà à bout de vivres. Charles-Albert, conseillé par Bava inquiet, tomba dans le piège; il donna l’ordre de faire repasser aussi, le 28, une partie de ses troupes sur la rive droite du Mincio par le pont de Goïto.

Le matin du 29, Radetzki commença ses opérations contre Curtatone et Montanara, occupés par les recrues et les étudiants toscans et modénais; ces troupes improvisées firent heureusement bonne contenance et arrêtèrent les Autrichiens six heures, tant qu’elles eurent des munitions. Il y avait là des professeurs, des étudiants de Pise. Pilla, professeur de géologie, fut frappé par un boulet. Montanelli, professeur de droit, fut grièvement blessé et fait prisonnier. Radetzki paraît avoir manqué, cette fois, d’énergie ou de promptitude à marcher sur Goïto, dès que les Toscans de Laugier furent à la débandade. Charles-Albert eut en effet le temps de s’établir à Goïto et, le 30 au matin, il réunissait seize mille hommes contre Radetzki entre le Mincio et l’Oglio. Le même jour, un peu tard, à quatre heures, les trois colonnes de Radetzki s’avançaient au nord-est vers Goïto; la première à droite fut arrêtée par des batteries piémontaises disposées sur la rive opposée du Mincio, la seconde s’égara en faisant un long détour à gauche. Radetzki lui-même conduisait l’attaque du centre; il s’avançait vers Goïto, culbutait une brigade, et menaçait de couper les Piémontais, quand un jeune capitaine arrivant à cheval avec un régiment des gardes, l’épée à la main, rallia la brigade, et quoique blessé jeta son régiment à la baïonnette sur l’ennemi culbuté à son tour; c’était encore Victor-Emmanuel. Cependant le roi, à la rive du Mincio, se dressant froid et calme sur son cheval, faisait pointer les canons sur l’ennemi, qui cédait, et il ordonnait sa poursuite. Vainement Radetzki appela sa réserve. Il dut céder, se replia sous la protection des canons de Mantoue, et apprit que les Piémontais chargés du blocus de Peschiera avaient empêché les Autrichiens laissés à Vérone de se faire jour et ainsi forcé la citadelle à se rendre. Ces trois jours furent les plus honorables de la campagne pour les Italiens.

Le maréchal autrichien avait besoin de se relever. Le 29, le gouvernement provisoire de Milan, malgré les plaintes des républicains sur son insuffisance, avait obtenu des suffrages la réunion de la Lombardie au Piémont. Quelques jours après, les villes de Vicence, Padoue, etc. (3 juin), en faisaient autant. Radetzki avait de mauvaises nouvelles même de Vienne. Il prit une résolution hardie et heureuse. Le 2 juin, quittant de nouveau Mantoue et renvoyant une division à Vérone, il repassa l’Adige (le 5) par Legnano, et recula sur Vicence avec vingt-quatre mille hommes pour achever ainsi de débarrasser ses derrières et pouvoir, assuré de l’arrivée de nouveaux secours amenés par Welden, se porter de nouveau en avant. Il ne laissait sous Vérone que vingt mille hommes devant l’armée piémontaise. Charles-Albert n’osa ni attaquer la ligne laissée devant Vérone, ni se risquer au-delà de l’Adige, ayant derrière lui Mantoue et Vérone. Au lieu de cela, il se jeta assez inutilement sur le plateau de Rivoli, le 10, et s’en empara sans peine.

Le maréchal en profita. Vicence, qui avait déjà deux fois repoussé l’ennemi, était défendue par Durando, avec des troupes et une population bien disposées, mais très-mal armées, surtout en artillerie. Elles avaient voulu au Sud fortifier les monts Beriques (Berici), surtout à la Madona del Monte. Mais Radetzki s’en empara, grâce à des forces supérieures, et, dominant la ville, la menaça d’un bombardement. Il fallait capituler ou voir Vicence à sac probablement. Durando abandonna la ville avec les plus compromis, soldats, armes et bagages, et s’engagea à ne point servir avec ses troupes, pendant trois mois, contre les Autrichiens. Quand Charles-Albert (le 13) se décida à attaquer les Autrichiens de Vérone pour effectuer le passage de l’Adige et secourir Vicence, l’avant-garde de Radetzki, déjà de retour, lui apprit qu’il était trop tard. On célébra en Italie la prise du plateau de Rivoli, de glorieuse mémoire; on oublia que, maître de Vicence, s’embarrassant peu maintenant du Tyrol qu’il abandonna, et ralliant Welden, Radetzki avait sous la main soixante mille hommes.

La position était, en effet, bien changée au désavantage des Italiens. L’Autrichien Welden, arrivé avec de nouveaux renforts dans le Frioul, prenant Trévise et Padoue malgré Zucchi et ses volontaires, isolait Venise, et ne laissait plus à Pepe et au seul bataillon qu’il avait entraîné d’autre parti que de se jeter dans cette ville pour défendre la lagune, avec les fuyards napolitains ou romains. Charles-Albert était maintenant presque seul (l’armée romaine et l’armée toscane ayant été dissoutes), seul dans le quadrilatère avec Peschiera. Devant lui étaient Vérone, l’Adige, Mantoue et une armée plus nombreuse que la sienne, mieux conduite et plus disciplinée. Et, derrière lui, dans la transition entre les deux anciennes administrations et la nouvelle, le remaniement des impôts, le recrutement de nouvelles troupes avaient d’autant plus de peine à se faire, que les jalousies entre Milan, Turin, Gènes s’affichaient déjà, et que les mazzinistes et les républicains ne manquaient pas de tout blâmer, la conduite de la guerre et celle des affaires. Il ne pouvait donc plus être question pour lui de délivrer Venise où Manin, tout-puissant dans la ville et soutenu par tous ceux qui arrivaient, se servait des échecs du roi pour accuser sa bonne volonté et pousser malgré le désir de la plupart des vrais habitants à la république. Quelle résolution allait-il prendre?

A Rome, à Naples et à Florence, même embarras pour la cause italienne, qui semblait d’abord avoir fait battre tous les cœurs à l’unisson.,

Il y avait évidemment une lutte sourde dans la capitale des États de l’Église entre le ministre laïque Mamiani et le gouvernement pontifical de Pie IX. Oh n’avait pu s’entendre surtout sur la rédaction du programme à lire le 5 juin à l’ouverture de l’assemblée romaine. Le cardinal Altieri avait ouvert les chambres avec un programme où il n’était question que de réformes pacifiques. Mais Mamiani, le lendemain, avait prononcé un discours dans lequel, faisant au pape l’honneur de le reléguer, comme père des chrétiens, dans les hautes sphères de la religion, il maintenait aux mains de Charles-Albert le commandement des armées de l’État de l’Église. De là, démission offerte et acceptée, impossibilité pour le pape de trouver un autre ministère, par conséquent désordre et faiblesse. Le roi de Naples, lui, désireux maintenant de reprendre la Sicile après Naples, rappelait déjà quelques régiments napolitains d’abord prêtés à Charles-Albert; on se plaignait à Florence du peu de dévouement du ministre Ridolfi.

Pour ce qui est des puissances étrangères, étaient-elles animées d’un véritable intérêt pour l’Italie? Lord Palmerston, prenant auprès de l’Autriche la place que la France avait occupée avant 1848, poussait à la paix et à un arrangement . En France, l’Assemblée nationale, dans sa séance du 25 mai, avait invité la commission du pouvoir exécutif à prendre pour règle de conduite son vœu unanime d’affranchir l’Italie; mais le ministre des affaires étrangères, Bastide, était plus porté à secourir Manin que Charles-Albert. S’il offrait un secours à celui-ci, c’était en montrant ses défiances vis-à-vis de l’établissement d’une grande puissance dans le nord de l’Italie et avec le désir de voir l’unité s’y constituer sous forme fédérative. Charles-Albert refusait donc l’intervention républicaine à ces conditions, aussi bien que la médiation anglaise. Mamiani lui-même déclarait dans son discours que «la plus grande des infortunes qui pourrait arriver à la cause italienne serait la trop chaleureuse et la trop active amitié d’une grande nation»; et bientôt la France, pendant quelques jours toute à ses discordes (journées de juin), et menacée de l’anarchie, n’allait plus être à même de la lui offrir.

Le roi de Sardaigne, ne voulant ni intervention ni médiation, fit venir ses réserves, restées jusqu’alors, et bien à tort, dans le Piémont; il pressa la formation de l’armée lombarde et l’équipement des volontaires qu’il n’avait pas jusque-là fort activé. Grâce à cet effort, dans le courant du mois de juin, il avait quatre-vingt mille hommes sur le Mincio, tout en laissant encore, assez malheureusement, des garnisons à Parme, à Modène, à Bologne même. Mais Radetzki, grâce à l’arrivée d’un nouveau renfort venu du Tyrol, en avait autant; et toutes les troupes de celui-ci étaient bien équipées et disciplinées, tandis que les derniers bataillons lombards étaient assez mal instruits et armés, et déjà moins ardents qu’au commencement de la guerre.

Les encouragements de l’Italie vinrent encore, au commencement de juillet, briller comme une dernière espérance sur l’armée piémontaise. Le 6 juillet, pendant que Pepe organisait la défense de la lagune, une assemblée réunie à Venise déclara se fondre dans le Lombard-Vénitien et installa un gouvernement favorable à Charles-Albert, à la. majorité de cent vingt-sept voix contre six. Manin, sur qui avait reposé tout le pouvoir, déclara sacrifier ses préférences sur l’autel de la patrie. Le gouvernement vénitien pouvait disposer de vingt mille hommes, mais seulement pour sa défense. Quelques jours après, le parlement sicilien, trop longtemps occupé de ces luttes intestines, élut décidément roi un des fils de Charles-Albert, le duc de Gênes.

Il fallait payer par la victoire un don de joyeux avènement. Charles-Albert, à Roverbella, entre Mantoue et Vérone, le Mincio et l’Adige, augmentait tous les jours sa droite vers Mantoue, qu’il espérait forcer comme Peschiera, aux dépens même de sa gauche toujours avec le général de Sonnaz à Rivoli. Au milieu du mois de juillet, les Modénais et les Toscans, revenus vers Governolo, cherchaient à terminer l’investissement de la place sur la rive droite du Mincio. Le roi lui-même, décidé enfin à agir, et tout en donnant la main des hauteurs bien fortifiées de Villa Franca à Sonnaz, pour surveiller Santa-Lucia et Vérone, vers le 20, se mit en devoir d’achever l’investissement de Mantoue sur la rive gauche, en s’étendant presque jusqu’au Pô. Radetzki, concentré depuis quelque temps à Vérone, saisit, pour reprendre l’offensive, le moment où il vit la ligne de son adversaire plus étendue que jamais du plateau de Rivoli aux environs de Mantoue, mais très-faible vers les collines du centre, à Somma Campagna et à Sona.

Charles-Albert s’occupait déjà de constituer le gouvernement du nord quand Radetzki, le 22 juillet, malgré une pluie torrentielle, mit de nuit ses masses en mouvement, pour reprendre le cours du Mincio. Il fallait percer la ligne de l’ennemi et s’emparer des hauteurs qui commandent l’Adige et le Mincio, et qu’occupaient insuffisamment les Piémontais. Le 23, au matin, la gauche de Radetzki s’étendit légèrement au sud vers Roverbella, pour surveiller le quartier général de Charles-Albert; la droite se dirigea au nord sur Rivoli; le centre, en colonnes nombreuses et fortement soutenues, se porta par la route qui va de Vérone à Peschiera sur les collines de Sona et de Somma Campagna. Le général de Sonnaz, quicommandait ce point affaibli, n’avait que douze mille hommes, Savoyards, et Toscans, pour résister à près de quarante mille hommes. Il fit abandonner Rivoli pour que cette aile ne fût point coupée, et, cédant, après une belle résistance d’ailleurs, à ces forces supérieures, il se rabattit sur Castelnovo, et permit ainsi aux Autrichiens de s’étendre sur leur gauche jusqu’aux hauteurs de Custozza qui menaçait Roverbella. Charles-Albert, de Villa Franca, vit lui-même l’impossibilité de remédier immédiatement au vide qu’il avait laissé ; il abandonna le village de Custozza et livra le Monte Vento, qui touche au Mincio même, tandis que Sonnaz, menacé d’être coupé, repassa en reculant le Mincio avec sa division et s’établit sur la rive droite par Mozambano, dont il fit détruire le pont.

Le lendemain, dès le matin (24), le maréchal, profitant de son succès, donna l’ordre de franchir le Mincio sur deux ponts, pour s’établir à cheval sur la rivière, empêcher son adversaire de se réunir et l’attaquer avec l’avantage de cette position. Mais le roi, qui avait maintenu et concentré ses troupes à Villa Franca, sortit enfin de l’inaction et se dirigea sur les hauteurs qu’il avait abandonnées la veille, avant que Radetzki eût achevé son mouvement. Le général en chef, Bava, au centre, les princes de Savoie et de Gênes aux deux ailes, reprirent vigoureusement Custozza et Somma Campagna, après quatre heures d’engagement. L’échec de la veille était presque réparé. Le lendemain, dès le matin six heures, les Italiens recommencèrent le combat et montèrent à l’assaut de Sona et de Monte Vento pour rejeter l’ennemi dans le val du Mincio, vers Sonnaz qui avait occupé sur la rive droite les collines de Volta, parallèles à celles de Custozza. Radetzki était perdu si le mouvement réussissait; mais les Piémontais étaient arrivés presque sans vivres aux hauteurs qu’ils avaient conquises, et le maréchal, pendant la nuit, repassa avec une partie de ses troupes le Mincio et donna à Vérone l’ordre d’envoyer de là une brigade sur le flanc droit des Piémontais. Il avait l’avantage d’avoir entre l’Adige et le Mincio toutes ses troupes sous la main, tandis que Charles-Albert sur la gauche du Mincio était presque séparé du général de Sonnaz établi à Volta sur la rive droite du Mincio.

Charles-Albert, le 25, voulait poursuivre réanmoins son avantage en enlevant aux Autrichiens Valeggio sur le Mincio, et il avait envoyé l’ordre à Sonnaz de l’attaquer de la rive droite, où il était à Volta, tandis qu’il l’attaquerait lui-même de Somma Campagna. C’était un jour d’étouffante chaleur; l’armée de Charles-Albert avait beaucoup fatigué et peu mangé. Le duc de Gênes et le général Alphonse de la Marmora pénétrèrent d’abord jusqu’à Valeggio. Mais Sonnaz n’avait point reçu l’ordre du roi; il n’agissait pas. Pendant ce temps, Radetzki, ayant réuni ses troupes, les jeta en nombre au-devant de Bava et du duc de Savoie qui descendaient de Somma Campagna. Bava ne tarda pas à s’apercevoir qu’au lieu d’attaquer l’ennemi, il allait être obligé de se défendre; il reprit ses positions après avoir déjà fatigué ses troupes. Les Autrichiens, en gravissant la montagne si disputée de Somma Campagna, perdirent quelques hommes par la chaleur; Radetzki se montra au milieu de ses régiments et parla de donner l’exemple à la tête de ses grenadiers. Bava et les deux princes, attaqués en tête et en flanc, résistèrent jusqu’au soir; mais ils furent enfin obligés d’abandonner la position même avec son village de Custozza, et de se rejeter en désordre, avec d’assez grosses pertes, à Villa Franca: c’était une défaite.

Le soir, à minuit, pendant que les Autrichiens reposaient sur le champ de bataille, Charles-Albert commença sa retraite sur la rive droite et se réunit à Goïto avec Bava, auquel il ordonna de se maintenir à Volta. Il voulait s’établir encore entre le Mincio et l’Oglio. Mais Radetzki, sans perdre de temps, fit passer le Mincio sur deux points à la fois et dirigea son centre sur Volta. Un combat affreux y eut lieu de nuit. On se disputa les maisons; on combattit d’homme à homme. Les habitants s’en mêlèrent. Les Autrichiens, restés maîtres de la place, massacrèrent tout ce qui leur tomba sous la main. C’est en ce moment que des députés siciliens venaient offrir au fils du roi une couronne. Le duc de Gênes refusa avec une juste tristesse. Radetzki ne voulut laisser à l’ennemi ni le temps de s’établir ni celui de recevoir des secours. Le duc de Savoie et le duc de Gênes, par de brillantes charges de cavalerie, dans lesquelles les Piémontais ne se montrèrent pas inférieurs aux Autrichiens, s’efforcèrent de couvrir la retraite du gros de l’armée, dont plus d’un régiment était à la débandade. Charles-Albert ne put s’arrêter ni sur l’Oglio, ni à Crémone ni sur l’Adda, pendant quatre jours de retraite et de poursuite précipitées, au milieu desquels, un peu tard, le roi envoya au gouvernement de la République française Ricci, et seulement encore pour connaître les conditions d’une intervention et stipuler pour lui la conservation du Milanais.

Le général Cavaignac, chef du pouvoir exécutif, après avoir vu repousser de précédentes offres d’intervention par Charles-Albert, demi-vainqueur, pouvait-il accepter des conditions de celui-ci vaincu? L’ambassadeur piémontais, Brignolle, nous dit Montanelli, dans ses mémoires, craignait plus qu’il ne désirait une intervention. Le général Cavaignac répondit, d’accord avec Palmerston, par un projet de médiation qui devait donner la Lombardie an Piémont . Mais déjà les Autrichiens prenaient position à Lodi, à Monza, à Pavie même; Charles-Albert rentra à Milan, le 3 août, avec une armée moitié découragée et débandée de trente mille hommes, et il y trouva un comité de guerre composé de républicains, rétabli et presque menaçant.

Lombards et Piémontais, au moment suprême, ne surent pas s’entendre. Le comité dé guerre envoyait des émissaires soulever Brescia, Bergame et la Vénétie, faisait un emprunt forcé, et barricadait les portes de Milan et les faubourgs. Mais il avait très-peu d’approvisionnements, pas beaucoup de garde civique organisée . Charles-Albert avait son parc d’artillerie au delà du Pô, et une partie seulement de ses troupes avec lui; le 4 août, son arrière-garde en retraite était attaquée presque aux portes de Milan. Les femmes et les enfants de la ville se précipitaient déjà aux murailles. Mais les provisions de guerre manquaient encore plus que les provisions de bouche. Charles-Albert ne pensa devoir risquer ni une ville de cent quatre-vingt mille âmes, ni sa dernière armée, dans cette dernière chance. Il entra en pourparlers. Radetzki accorda vingt-quatre heures pour la reddition de la ville, avec liberté de sortie pour les habitants. On délibéra. Les Piémontais et les Milanais s’accusaient mutuellement; ils faillirent en venir aux mains. Le peuple assiégea un instant Charles-Albert dans le palais Greppi aux cris de: «Mort au traître!» Bava, avec quelques régiments piémontais, le tira de ce danger, non sans peine.

Dans cette situation, Charles-Albert signa une capitulation le 6 au soir et partit dans la nuit de Milan; les troupes piémontaises évacuèrent la ville le lendemain (7), suivies d’une foule considérable de citoyens, do femmes et d’enfants, qui fuyaient les vengeances de l’Autriche; Radetzki y entra à la tête de ses troupes victorieuses au milieu d’un morne silence. Charles-Albert dut signer un armistice aux termes duquel il cédait les forteresses de Peschiera, de Rocca d’Anfo, avec le matériel de défense, et promettait de retirer de la Vénétie, de Modène et de Parme ses forces de terre et de mer. «La bannière impériale, put dire Radetzki (10 août), flotte de nouveau sur les murs de Milan; il n’y a plus un ennemi sur le sol lombard.» L’état de siège était déclaré dans toute l’étendue du territoire recouvré par l’Autriche. Parmi les bandes de volontaires qui étaient encore dans les Alpes à continuer la petite guerre, une seule, de deux mille hommes, résista bravement, mais inutilement, près du lac Majeur à Muzzarone. C’étaient les volontaires commandés par Joseph Garibaldi, qui commença ainsi sa réputation.

IV

Table des matières

Le Ministère et l’Assassinat de Rossi. La fuite du pape. La République à Venise, à Rome et à Florence. (Août 1843, Mars 1849) .

La victoire de Radetzki à Custozza avait naturellement modifié les propositions de médiation faites à l’Autriche par lord Palmerston et Cavaignac, par l’Angleterre et la France. En stipulant encore pour le Piémont la possession de la Lombardie, elles imposaient à celle-ci une part de la dette de l’Autriche, et ne demandaient pour la Vénétie qu’un gouvernement séparé sous la souveraineté autrichienne (22 août). Il y avait loin de ces conditions à ce que les Italiens, dans un moment de fortune, avaient espéré. Les deux puissances s’efforçaient cependant d’amener Charles-Albert, et surtout l’Autriche, à y adhérer, et d’empêcher Vienne de continuer ses succès en commençant le blocus de Venise, encore indépendante au nord. Mais l’Autriche, tout en traînant les négociations en longueur pour gagner du temps, n’avait plus l’intention de rien céder. «L’Autriche, » écrivait lord Cowley à Palmerston (15 septembre), «n’est pas disposée à accepter la médiation, parce que celle-ci a pour base l’indépendance de la Lombardie. Elle n’a aucune envie, en renonçant à ses droits sur cette province, de donner l’exemple du démembrement de la monarchie.» Et, dans sa réponse à une note pressante du gouvernement français, le ministre autrichien de Wessemberg acceptait la médiation sans les bases posées, ce qui revenait à ne rien accepter.

Mais ce qui frappait peut-être encore plus la médiation d’impuissance, c’est que la victoire de Radetzki n’atteignait pas seulement en Italie la cause de l’indépendance, mais celle de la liberté. Lord Napier, ambassadeur d’Angleterre à Naples, écrivait à son gouvernement, le 14 août, ces paroles qui pouvaient s’appliquer aux autres États de la Péninsule: «La nouvelle des défaites de Charles-Albert n’a pas manqué de produire une profonde impression. Le parti libéral, qui comprend la plus grande partie des personnes honnêtes et éclairées des haute et moyenne classes, a été jeté dans la consternation par cette catastrophe inattendue. Elles semblent n’avoir plus tout l’appui, tout l’espoir qui les soutenaient encore pour prendre part à la conduite des affaires publiques.» Le pouvoir allait-il revenir à ceux qui l’avaient perdu depuis le commencement des événements? ou, passerait-il entre les mains des partis plus avancés, qui, se confiant aux moyens révolutionnaires, avaient toujours reproché aux ministères libéraux leur modération ou gourmandé leur défaut d’énergie?

A Rome, la tension qui existait entre la personne du pape et son gouvernement, depuis le commencement de la guerre, avait augmenté au fur et à mesure des événements. Déjà, après la reprise de Vicence par les Autrichiens, le pape Pie IX, en réponse à l’adresse de la chambre des députés, délibérant sur le discours de Mamiani, avait affirmé personnellement que «le moyen de réussir, malgré les désirs de guerre qui éclataient de toute part, ne pouvait être de sa part une déclaration de guerre». La nouvelle de la défaite de Custozza amena la démission de Mamiani (2 août), qui avait voulu entraîner le pape contre l’Autriche, et il fut remplacé par Fabri. Quand l’Autrichien Welden, sur l’ordre peut-être de Radetzki, malgré son désaveu ultérieur, se jeta sur Bologne dans les États de l’Église, le peuple romain; par des manifestations, chercha encore à entraîner le pape. Les autorités de Bologne, ne voulant pas exposer la ville aux horreurs de la guerre, avaient laissé entrer les bataillons autrichiens; mais le peuple s’était jeté au-devant d’eux, le 9 août, et les avait repoussés avec perte au-delà du Pô. Le pape se contenta de protester contre la violation de son territoire, et de faire une convention avec Welden . Satisfait de voir les Autrichiens partis, il refusa de ratifier les propositions énergiques faites par les députés romains, qui demandaient (25 août) la réunion à Rome d’un congrès national italien, et il profita de la prorogation du parlement pour constituer un nouveau ministère et attendre les événements.

On allait bientôt découvrir ce qui se cachait derrière cette proposition d’un congrès national italien. Dans la Toscane, le ministère constitutionnel de Ridolfi avait déjà été plusieurs fois ébranlé par les premiers échecs de la petite armée et des volontaires de la Toscane. Quand le général Welden, après Bologne, parut menacer aussi la frontière toscane, Ridolfi voulut se raffermir; il déploya quelque vigueur, ferma les clubs, emprisonna les agitateurs. Mais Livourne, peuplée d’ouvriers, et où les bourgeois faisaient monter la garde par les prolétaires, était un foyer difficile à éteindre. Déjà, plusieurs fois, le célèbre romancier Guerrazzi l’avait soulevée au cri d’une constituante italienne. Nommé récemment député, il parlait avec plus d’autorité ; selon lui, les princes étaient au moins convaincus d’impuissance; le soulèvement en masse de toute l’Italie réussirait seul à la délivrer. On voulut l’emprisonner. Il s’échappa. La ville de Livourne était en pleine insurrection; les soldats mettaient bas les armes et fraternisaient avec les ouvriers. Capponi, nommé à la place de Ridolfi, était déjà si débordé, qu’il voulait envoyer pour calmer Livourne Guerrazzi lui-même. C’était faire de l’ordre avec du désordre (20-30 août). Le grand-duc Léopold II ne savait quel parti prendre. A Naples, il trouvait d’autres exemples.

Là, le roi Ferdinand II tirait résolument parti de la défaite du Piémont. Depuis les derniers événements, le nouveau ministère (prince Cariati, Bozzeli) avait de la peine à s’entendre avec la nouvelle assemblée, réunie le 1er juillet. La Sicile, qui maintenait son indépendance, la Calabre soulevée, rendaient l’accord difficile. Mais on reprochait surtout au gouvernement le rappel de l’armée du Nord. Les nouvelles arrivées de la Lombardie lui donnèrent la force et l’audace qui lui manquaient. D’une part, Charles-Albert, après Custozza, n’osait plus accepter pour son fils la couronne que les Siciliens lui avaient offerte; d’autre part, Ferdinand pouvait agir à Naples et dans les Calabres, sans crainte de l’opinion découragée. Ferdinand II, le 3 septembre, fit donc partir huit bateaux à vapeur et six mille hommes pour la Sicile, et, le 5, il prorogea encore son parlement.

Le gouvernement de la Sicile, déjà fort divisé avant l’élection du duc de Gênes, l’était encore plus après le refus de celui-ci. Il n’était pas encore parvenu à mettre une armée raisonnable sur pied; la garde nationale seule était organisée, et on s’était résigné à accepter le service des forçats, que le gouvernement napolitain avait lâchés pour compromettre la révolution sicilienne. Le marquis de Torearsa et Joseph Lafarina formèrent un nouveau gouvernement; ils firent leur possible, mais il était trop tard. La ville de Messine, toujours surveillée par les quatre mille Napolitains de Pronio, dans la citadelle, n’avait guère d’autres défenseurs que ses habitants, qui s’étaient courageusement armés et enrégimentés; et les feux de la citadelle, située sur une langue de terre qui commande le port, lui faisaient beaucoup de mal, quand Filangieri avec la flotte napolitaine parut. Une sortie de Pronio permit aux troupes napolitaines de s’établir et de commencer les opérations dès le 4. Messine envoya demander des secours au parlement sicilien; mais la ville républicaine fut peu secourue par la royaliste Palerme.

Pendant la lutte, les Suisses et les Napolitains de Ferdinand, au nombre de quinze mille hommes, furent soutenus et ravitaillés par le camp établi de l’autre côté du détroit; Messine ne reçut par terre que des renforts insignifiants et tardifs. Ce combat inégal dura cependant huit jours. La citadelle, la flotte et les batteries inondèrent la ville d’une pluie de bombes et de fusées, qui fit les plus grands ravages et alluma plusieurs incendies. Les forts restés encore au pouvoir des Messinois essayèrent quelque temps de répondre au feu, mais furent bientôt éteints. Après avoir perdu les fortifications et les barricades élevées hors de la ville, les Messinois se battirent encore avec acharnement dans les faubourgs, au milieu des décombres des maisons en feu; et le sac commença. Les rues se jonchaient de cadavres, quand les amiraux anglais et français, Parker et Baudin, intervinrent pour faire cesser la boucherie et sauver le reste de la ville, le 3 septembre au soir. Un armistice entre le roi Ferdinand et le parlement sicilien suspendit même la guerre, et établit une zone neutre entre l’armée napolitaine et celle de Sicile, venue trop tard au secours de Messine.

La liberté, dans les imaginations italiennes frappées par tant de coups divers, n’existait plus et ne se défendait plus qu’à Venise. Les Autrichiens étaient entrés à Modène, et ils y avaient ramené le duc François V; ils étaient rentrés à Parme et ils y gouvernaient en maîtres (26); Venise seule résistait, et elle résistait républicaine. En effet, le jour même où les commissaires de Charles-Albert devaient recevoir l’investiture de la cité et province de Venise (9 août), on avait appris la nouvelle de l’armistice de Milan et de l’abandon des troupes de terre et de mer que Charles-Albert avait envoyées dans la lagune. Le peuple était réuni sur la place Saint-Marc en tumulte, quand Manin, en paraissant à la fenêtre du palais du gouvernement, s’écria: «Après-demain, les députés de la ville et du territoire de Venise seront assemblés; jusque-là je gouverne.» Le même jour, il avait envoyé au gouvernement français une demande de secours; le surlendemain, la république avait été de nouveau proclamée, le pouvoir confié à un triumvirat avec Manin pour président, la défense militaire à Guillaume Pepe, ce vétéran du libéralisme, dont le patriotisme classique ne s’était jamais démenti; et, favorisée par sa position même, la république vénitienne se défendait.

La Lagune ou l’Estuario est, comme on le sait, une sorte de lac oblong, formé par les cours d’eau qui se jettent au fond de l’Adriatique, et séparé seulement de cette mer par des îles longues et étroites, coupées de canaux où les gros vaisseaux ne peuvent pénétrer. Elle couvre un arc de cercle de près de quarante lieues, et renferme deux cent mille habitants. Vers le sommet de l’arc s’élève Venise, et çà et là de gros bourgs tels que Chioggia et Mestre, autrefois bien plus considérables; du côté de la terre et de la mer, quarante forts, avantageusement situés, et dont les principaux sont ceux de Lido, de Malghera, de Brondolo et Treporti, protégent cette situation admirable pour la défense. Manin, pour les frais de défense, avait fait un emprunt de 100,000 livres, et fait apporter toute la vaisselle d’or et d’argent contre des billets de remboursement à 5 pour 100 de bénéfice. Pepe, depuis son arrivée, avait augmenté les fortifications des points principaux, organisé en légions et discipliné, autant qu’il était en lui, les milices dont il pouvait disposer. Selon la volonté de son gouvernement, ballotté sans cesse entre la crainte et l’espoir, il restait tantôt sur la défensive, et tantôt prenait l’offensive contre les corps autrichiens qui commençaient à pénétrer dans la lagune et à s’y fortifier. Là, cependant, le drapeau italien était encore debout.

Cette résistance, on le comprend, était de nature à entretenir les espérances et à enflammer encore les passions italiennes. Les gouvernements d’Angleterre et de France, il est vrai, partageaient d’autant moins ces illusions que l’Autriche, après avoir obtenu qu’on revînt sur les bases de la médiation, s’efforçait de diviser les deux puissances médiatrices en flattant davantage tantôt les prédilections monarchiques et piémontaises de Palmerston, tantôt les tendances républicaines et vénitiennes de Bastide. Il semblait y avoir peu de chose à espérer même de l’Allemagne révolutionnaire et unitaire, alors représentée par le parlement démocratique de Francfort; en effet, celle-ci, prenant fait et cause sinon pour l’Autriche, au moins, disait-elle, pour la garantie de la nationalité allemande, déclarait que non-seulement l’Adige, mais le Mincio, étaient la ligne stratégique défensive de l’Allemagne à laquelle elle ne devait pas renoncer; et elle ne voulait agir qu’en ce sens. Si donc le général Cavaignac disait «que les traités de 1815 ne pouvaient servir de base à la paix» ; si son ministre des affaires étrangères, Bastide, devait écrire en novembre à Manin: «Tant que je dirigerai les affaires de France au dehors, la France n’abandonnera pas la cause de Venise,» tout en ajoutant, peu diplomatiquement d’ailleurs, «que la France touchait à une crise qui pouvait amener d’autres hommes et d’autres principes», lord Palmerston, plus net, faisait dire à Manin par le consul anglais: «Capitulez, car vous ne recevrez de secours de personne; le Piémont ne se relèvera pas.» Le ministre anglais, en effet, retirait sa flotte d’observation de l’Adriatique et obligeait par là la France à en faire autant. Que pouvait alors espérer la république de Venise?

Sans doute le roi Charles-Albert, en signant l’armistice, n’avait pas non plus renoncé à tout espoir. Il avait, de retour à Turin, désavoué le signataire de l’armistice et, à la place du ministère Casati-Gioberti, mis à la tête de l’administration, Sostegno et Pinelli qui paraissaient faire des préparatifs de défense. Tout en laissant l’Angleterre et la France négocier, il exprimait le désir de garder sa liberté d’action. Il observait avec intérêt le désespoir que causait dans la Lombardie les emprunts forcés de Radetzki et les exactions de l’armée d’occupation contre lesquels réclamaient les deux puissances occidentales. Il ne désespérait pas d’entraîner une lutte de principes entre la France républicaine et l’Autriche monarchique. Entouré de nombreux Lombards réfugiés, il laissait malgré l’armistice une partie de ses troupes dans les lagunes et retirait lentement ses vaisseaux de l’Adriatique; s’il avait écouté le parlement piémontais, assemblée patriotique dominée par le député Brofferio, mais qui ne se faisait pas une idée bien nette de la situation, il aurait repris la guerre. Mais la France, elle-même, l’en dissuadait par les conseils de M. Bastide: «Le roi de Piémont, disait-il, est en face d’une chambre qui veut faire la guerre et qui n’a pas le moyen de la faire. Si les Autrichiens passent le Tessin, nous le défendrons; s’il le repasse lui-même, nous ne le défendrons point.» C’était suffisamment clair.

Charles-Albert délibérait seul et caché au fond de son palais, quand l’effervescence accumulée principalement dans les États romains et dans la Toscane, où s’étaient réfugiés surtout ceux qui avaient dû quitter les champs de bataille de la Lombardie, le relança encore dans les périls qu’il avait déjà courus.

Là, les passions radicales, affranchies du frein des partis modérés, ne savaient plus ce que c’était que la prudence. On ne se proposait plus que Venise pour exemple; on ne pouvait rien faire, disait-on, avec les princes. Le roi de Naples était un parjure, qui ne voulait ni indépendance ni liberté ; pour le roi Charles-Albert, il était au moins un tiède ou un malhabile, sinon un traître; le pape Pie IX n’avait plus qu’une conscience timorée. Venise le montrait suffisamment: on ne réussissait qu’avec les mains et sous le drapeau des républicains. Il fallait faire une guerre de peuple, constituer l’Italie en une république unitaire ou fédérative, et se lever comme un seul homme contre l’Autriche. C’est ce que répétaient les clubs sur tous les tons, à Rome, à Florence, surtout à Bologne, à Livourne, à Gênes même, qui étaient au pouvoir des exaltés. Que Mazzini soufflât sur ces flammes, après avoir d’abord montré quelque modération, que lui et les agents des anciennes sociétés secrètes qui agissaient maintenant à ciel ouvert, «enrôlassent les mécontents, payassent les désespérés,» dit Farini, «pour faire jaillir la lumière et la liberté du chaos et du désordre», il n’y avait là rien d’étonnant. Mais des hommes auparavant plus modérés et maintenant enflammés comme les autres, Montanelli revenu blessé à Florence, le prince de Canino à Rome, le père Ventura, le poëte Giusti se faisaient les interprètes passionnés des mêmes idées. En attendant, on tentait des collectes patriotiques pour prolonger la résistance de Venise. L’idée d’un congrès, d’une diète, d’une constituante italienne, surgissait de tous les points de la terre italienne. C’était la passion de l’unité qui, après celle des réformes, après celle des constitutions, après celle de l’indépendance, saisissait et emportait encore l’Italie.

Pie IX, le grand-duc de Toscane, avaient grand’peine à résister à ces entraînements de l’opinion aigrie par les revers, exaltée par les rêves. Le pape, avec un ministère provisoire depuis la retraite de Mamiani, voyait avec désespoir le gouvernement glisser de ses mains. Bologne était en proie aux plus violents désordres. A Rome, l’arrivée de prétendus volontaires débandés, de brigands des Apennins, de proscrits de tous les pays et d’échappés de prison, augmentait la population sans feu ni lieu. Le 24 août, Pie IX faisait demander par le nonce au général Cavaignac une petite division française de quatre mille hommes pour protéger son pouvoir aussi bien au dedans qu’au dehors, et celui-ci refusait pour ne point prendre parti entre les souverains et les factions . A Florence, après la chute de Ridolfi, le ministère Capponi n’était déjà guère mieux vu que son prédécesseur. Pour apaiser Livourne, il envoyait, comme gouverneur, Montanelli, qui était accueilli avec les cris de: A bas le ministère! et il avait peine à empêcher la proclamation de la république. Le pape se décida le premier à sortir de ces tergiversations qui perdaient tout. Il appela (le 15 septembre) au ministère le seul homme, peut-être, qu’il eût parmi ses conseillers, l’ancien ambassadeur français, Rossi. A son exemple bientôt, le 12 octobre, le grand-duc de Toscane, Léopold II, remercia son ministre Capponi et chargea le promoteur de l’idée de la constituante italienne, Montanelli, de former un nouveau ministère. Enfin la chambre des députés de Turin, rouverte le 17 octobre, sans vouloir lui imposer la guerre, ni approuver les négociations entamées, rendit responsable, par un ordre du jour, de la défense de l’indépendance italienne, le ministère Sostegno Pinelli.

Rossi, à Rome, entreprenait une rude tâche dans un moment bien difficile; il venait ramener Rome et l’Italie aux points qu’on perdait de vue, aux réformes, aux constitutions et à la défense, seulement là où on était encore indépendant; il venait essayer de faire triompher la raison au milieu du règne des passions, et il comptait, pour y réussir, sur son habileté, son expérience et sur les leçons que les événements avaient déjà infligées à ses ardents compatriotes. Réorganiser civilement les États romains, pratiquer loyalement la constitution, rétablir les finances, la police, ramener le calme et l’ordre, raffermir le pouvoir aux mains du prince contre les tentatives des républicains et radicaux, telle était sa politique intérieure. Au dehors, il ne reniait pas la cause de l’indépendance; mais il ne pensait pas le moment venu d’y retravailler encore. En tous cas, il ne croyait pas que les passions radicales et les peuples y pussent suffire sans les souverains; il se rattachait plutôt aux tentatives d’arrangements que les deux puissances anglaise et française poursuivaient encore à cette époque, même sans espérer contenter l’Italie; il préparait seulement l’avenir, en ménageant une ligue des princes raffermis chez eux et des États indépendants italiens, en réorganisant l’armée, et en s’efforçant de rallier les peuples et les souverains.

L’Italie, croyait Rossi, en donnant ainsi des gages à l’Europe, ferait plus pour son indépendance que par la guerre qui lui avait déjà si mal réussi. Pendant son court ministère, il donna des gages à cet avenir; il appela Zucchi, de retour de la Vénétie, à la tête de l’armée, pour la réorganiser; il coupa court résolûment aux abus des prélatures, introduisit les laïques dans la plupart des places, obtint du pape d’engager quelques biens d’église pour garantie d’un emprunt. Au dehors, il commença des négociations avec les princes, pour aboutir à une confédération dés États indépendants italiens, et il encouragea l’abbé Rosmini, nommé alors de la Congrégation de l’Index, devant laquelle ses livres avaient paru, et fait cardinal par Pie IX, à rédiger pour l’Italie un projet de constitution fédérale qui devait investir une diète, résidant à Rome avec le pape pour président de la confédération, du pouvoir de régler les intérêts nationaux et généraux de la péninsule. C’était une idée qui sous différentes formes prenait possession déjà de l’Italie. Sur ce terrain même, il est vrai, Rossi se heurtait contre de réelles difficultés. Le Piémont, préoccupé surtout de sa situation, ne voulait qu’une ligue et une ligue militaire, et il proposait Charles-Albert comme chef de cette ligue en opposition au pape. De ce projet Rossi, au contraire, ne voulait exclure aucun État italien; par conséquent, il faisait place au roi Ferdinand qu’il prétendait vouloir ramener ainsi aux procédés constitutionnels. D’autre part, Montanelli opposait à une confédération d’États la formation d’une constituante italienne; et, un peu plus tard, Gioberti en Piémont, assez embarrassé entre son ancien attachement à Rome et ses nouvelles affections à Turin, convoquait un congrès dans cette ville, dans le but de faire prévaloir des idées d’union, sinon de fusion complète, qui différaient encore des autres.

Le gouvernement de Rossi n’était donc point en opposition avec les tendances de la péninsule. Il cherchait à les rapprocher, à les diriger surtout. Mais son tempérament d’homme d’État n’allait point aux passions aventureuses qui s’agitaient. Il voulait marcher à son but avec mesure, par voie diplomatique; il entendait ménager la transition du passé à l’avenir. La papauté, il prétendait la maintenir dans toute son indépendance et sa dignité ; il l’accommodait et la réconciliait seulement avec les nécessités et les conditions du temps présent. Vainement les événements les plus graves, du 15 au 31 octobre, en rendant encore la révolution maîtresse à Vienne et en ébranlant l’Autriche, étaient-ils de nature à exalter l’Italie. Au risque d’exciter les plus grands mécontentements, il ne se laissa pas plus entraîner que ne le fit le roi de Piémont. La confédération italienne, il voulait la faire reconnaître par l’Europe, sans toucher momentanément la question pendante entre l’Autriche et le Piémont au sujet de Milan et de Venise; autant de principes de prudence, que les passions n’étaient point disposées à écouter!

Le 4 novembre, dans une note insérée dans la Gazzetta di Roma et restée célèbre, Rossi s’exprimait ainsi: «Pie IX n’abandonne pas son noble et généreux dessein, qui est, et qui fut toujours, de pourvoir par une ligue politique italienne à la sûreté, à la dignité, à la prospérité de l’Italie et des monarchies constitutionnelles de la péninsule. Pie IX n’est pas dirigé par des vues d’intérêt privé ni d’ambition; il ne recherche, il ne désire, il ne demande que le bonheur de l’Italie et le développement des institutions qu’il a données à son peuple; mais, en même temps, on ne saurait oublier ce qu’il doit à la dignité du Saint-Siège et à la gloire de Rome. Toute autre proposition incompatible avec ce devoir sacré ne pourrait être adressée qu’en vain au souverain de Rome et au chef de l’Église. Le suprême pontificat est la seule grandeur qui soit debout et qui, restant à l’Italie, lui attire le respect et les hommages de l’Europe et du monde catholique. Jamais Pie IX, comme pontife souverain et comme Italien, ne saurait l’oublier.» Malheureusement Rossi était, de sa personne, hautain, sûr de lui-même, entier dans ses idées, particulièrement antipathique à toutes les classes, à tous les partis dans la péninsule. Il eut beau tenir tête aux rétrogrades et aux radicaux, il n’eut pas même pour lui le parti modéré ; les premiers criaient au proscrit de 1815, au radical; les seconds à l’ami de Guizot, au réactionnaire; les libéraux n’osaient s’enrôler sous un chef aussi impopulaire. Les Piémontais ne voulaient pas avec lui s’allier aux Napolitains et réciproquement; le ministre de France lui-même, le républicain Bastide, le voyait avec déplaisir au ministère romain.

Rossi poursuivit sa marche avec courage, n’opposant aux injures que le dédain et la fermeté ; il fit emprisonner le moine Gavazzi qui agitait Rome, et Zucchi fit entrer quelques carabiniers pour faire le service avec la garde nationale. Il voulut réduire les tribunaux à deux instances pour réformer la justice. Mais aussitôt prêtres et radicaux, soldats pontificaux et volontaires dissous, juges et plaideurs, jusqu’aux cochers, se réunirent contre lui. Déjà Garibaldi, récemment arrivé à Bologne, après avoir commencé sa réputation dans les Alpes, agitait la ville. Rome se remplissait des pires gens qui criaient au coup d’État. La reprise de possession de Vienne, par la maison de Habsbourg, achevait d’exaspérer les esprits et de rendre la situation des plus critiques.

Au milieu de cette effervescence, un journaliste député, Sterbini, revenu récemment de Turin et de Livourne avec le prince de Canino, jeta sur ces charbons ardents une parole enflammée. «Rossi était venu,» dit-il, «apporter en Italie les procédés de Guizot et de Metternich, l’art de faire naître les occasions de mitrailler le peuple, de bombarder et d’incendier les capitales.» (Contemporaneo du 15 novembre.) C’était ce jour-là que Rossi devait donner connaissance de son programme. Il avait reçu la veille de Florence un avis de prendre garde. Un autre lui arriva le matin. Il n’en partit pas moins à midi avec son programme pour se rendre à la chancellerie d’État, où l’assemblée des députés tenait ses séances. Il avait dit qu’il pouvait être frappé également par les deux extrêmes. Un régiment devait faire la haie dans la cour; mais un groupe nombreux d’hommes en manteau, volontaires débandés et membres des sociétés secrètes, l’occupait déjà. Comme le ministre Rossi venait de descendre de voiture et traversait, d’un pas ferme et la tête haute, la foule fort animée et poussant des cris hostiles sur son passage, un misérable s’avança, lui porta à la gorge un coup de couteau et disparut. Rossi fit encore un pas et tomba. L’assemblée était en séance, occupée à se constituer sous la présidence de Sturbinetti; elle était peu nombreuse, à peine vingt-cinq membres, un jour d’ouverture La nouvelle s’y répandit, comme on lisait le procès-verbal de la dernière séance, en un clin d’œil; il s’y fit spontanément un profond silence d’anxiété et d’effroi. «Qu’est-ce?» dit un député tout bas. «Demandez à Sterbini,» reprit un autre. «Après tout,» dit un troisième, «était-ce le roi de Rome?» Puis le président ordonna la continuation de la lecture entamée, sans qu’un mot public témoignât des sentiments de l’assemblée. «Il faut connaître,» a dit à propos de ce lâche silence un des députés romains, «il faut connaître les mœurs de notre pays, pour juger une telle conduite, et savoir que l’homme qui dirait un mot pour dénoncer le coupable serait assassiné le lendemain.» Tristes mœurs que celles faites à l’Italie par plusieurs siècles de servitude et de juridiction arbitraire.

Ce forfait fut le coup le plus funeste pour l’avenir de la péninsule; il mit entre l’Italie et la conscience de Pie IX une tache de sang; en faisant reculer le pape, il précipita une révolution à laquelle on pouvait reprocher d’avoir débuté par un crime. La fin de la journée qu’avait ouverte le meurtre de Rossi et la nuit avaient été fort tumultueuse. Une affreuse bande de séditieux, armés de poignards, avait parcouru la ville avec des bannières nationales et des flambeaux, et paradé devant la caserne des carabiniers, poussant des cris injurieux pour la victime. Le lendemain, le Quirinal était comme une maison en deuil; les courtisans étaient absents; les ambassadeurs essayaient de donner quelques conseils au pape atterré. On disait que le peuple s’apprêtait à apporter une formidable pétition. On ne pouvait compter sur la troupe, fort peu nombreuse; la garde civique et les libéraux laissaient faire. La manisfestation très-mêlée de civils et de militaires, quelques-uns avec des armes sous les habits, partit de la place du Peuple, portant sur les bannières la demande d’un ministère démocratique, de la constitution italienne et de la guerre à l’Autriche. Elle arriva au Monte Cavallo au pied des statues des Dioscures, et escalada les escaliers qui montent au Quirinal.

Ce palais, d’où le pape avait deux ans et demi auparavant plusieurs fois béni son peuple à genoux, était fermé ; douze Suisses, quelques gardes nobles et carabiniers, cent hommes, le gardaient. Le ministre de la police, Galetti, en tête de la manifestation, Sterbini, Mariant, veulent être admis. Le pape, encore tout frémissant d’indignation de la mort de son ministre, ne veut ni les entendre ni les voir. Il répond avec une colère froide qu’il ne cédera point à la force. La foule s’émeut et devient menaçante; elle approche des portes, des fenêtres; un coup part, de la foule, dit le prince de Canino (discours); une fusillade la disperse; mais bientôt elle revient armée; elle tire des maisons; deux canons sont braqués sur les portes du Quirinal. Des balles tombent dans la chambre occupée par le pape. On met le feu à la porte donnant sur la Via Pia. Les Suisses et les gardes nobles s’apprêtaient à mourir. Les ambassadeurs étrangers étaient autour du pontife, quand Pie IX, remarquant que les ambassadeurs italiens n’étaient pas là, se retourne vers les résidents étrangers: «Vous voyez, dit-il, je suis seul,» et il donne l’ordre d’appeler Galetti pour former un ministère. Le ministère fut composé, en effet, selon le vœu de la manifestation, de Galetti, ancien conspirateur gracié, qui faisait parti de la police sous Rossi, de Sterbini, l’orateur du cercle populaire ou du café des Beaux-Arts, d’où partaient tous les mots d’ordre des manifestations, et de Mamiani, l’ancien ministre. Le nouveau pouvoir promettait la guerre et une constituante italienne chargée de rédiger un traité d’union fédérale.

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Litres'teki yayın tarihi:
15 ocak 2025
Hacim:
541 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
4064066321840
Yayıncı:
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