Kitabı oku: «Vies des enfants célèbres de tous les temps et de tous les pays : Panthéon de la jeunesse»
Julien Caboche
Vies des enfants célèbres de tous les temps et de tous les pays : Panthéon de la jeunesse

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066316174
Table des matières
INTRODUCTION.
JEUNES GENS CÉLÈBRES.
LES ENFANTS D’ÉDOUARD.
FRANCESCO MICHELI.
PIC DE LA MIRANDOLE.
LES DEUX PETITS LAZZARONI.
HENRI ET FRANÇOIS DE NEMOURS,
LE DUC DE BOURGOGNE,
NICOLAS FERRY, DIT BÉBÉ.
TURENNE.
JEUNESSE DE LULLI.
JOHN LANDEN.
JEUNESSE DE PASCAL.
RAISIN ET BABET.
JEUNESSE DE VALENTIN JAMERAY DUVAL.
ÉDOUARD VI.
VOLNEY BECKNER.
AMBROISE DE BOUFFLERS.
UN PRIX MONTHYON.
FRANÇOIS DE BEAUCHATEAU.
ENFANCE DE DU GUESCLIN.
JEUNES FILLES CÉLÈBRES.
ENFANCE DE SAINTE GENEVIÈVE,
M lle JULIE D’ANGENNES,
JEANNE GRAY.
HAL-MEHI-CANTIMIRE,
MADEMOISELLE MARGUERITE ESTANCELIN.
CHRISTINE DE SUÈDE.
ANNE-HENRIETTE DE FRANCE.
LOUISE LABBÉ.
VIE DE JEANNE D’ARC,
SIÉGE D’ORLÉANS.
SYLVINE JOLIOTTE D’AUBENCOURT.
PRASCOVIE LOPOULOFF.
JUSTINE-NICOLETTE DE FOIX.
MARIETTE.

INTRODUCTION.
Table des matières

En écrivant la vie des enfants célèbres, en la proposant à l’admiration d’enfants comme eux, l’auteur n’a pas eu, Dieu merci, la folle pensée de faire naître dans le cœur de ses jeunes lecteurs l’amour d’une célébrité précoce. Il n’est pas cependant de ceux qui condamnent absolument la noble ambition de la gloire comme indigne de la véritable modestie et de l’humilité chrétienne. Mais il met le bonheur au-dessus de tous les biens, et il ne croit pas que la célébrité soit le bonheur.
Nous vivons sous une forme de gouvernement qui excite et légitime toutes les ambitions; nous vivons dans un siècle où chacun est entraîné par des désirs immodérés de fortune et de luxe. La célébrité donne assez souvent les richesses, et l’amour de la célébrité a gagné tout le monde: depuis le boutiquier le plus obscur jusqu’à l’orateur, le poëte le plus célèbre, chacun cherche à faire proclamer son nom par les mille voix de la publicité.
L’auteur ne saurait assez condamner son livre s’il avait, en le publiant, donné un nouvel élément, quelque minime qu’il soit, à cette maladie de notre époque.
Il ne croit pas être tombé dans cette faute grave. S’il a parlé, comme cela était nécessairement de son sujet, des enfants qui ont acquis la célébrité par leurs talents précoces, s’il leur a payé un juste tribut d’admiration et de louanges, il n’a jamais déguisé les dangers et les tourments de la gloire.
Les auteurs qui ont écrit jusqu’à ce jour la vie des enfants célèbres n’ont parlé, pour la plupart, que des enfants qui ont brillé par des qualités phénoménales, des talents extraordinaires. On n’a pas cru, dans cet ouvrage, devoir suivre un pareil exemple.
Les vertus simples, naïves, obscures de la famille, les qualités du cœur ont eu aussi leurs jeunes héros: des enfants se sont distingués par des actes de courage, de dévouement, de probité, de bravoure, de bienfaisance; on les a recherchés avec un soin scrupuleux, avec une sollicitude empressée. On n’a fait aucune distinction entre les vertus privées et les vertus publiques. On a placé sur la même ligne l’immortelle Jeanne d’Arc, Mlle Julie d’Angenne et la pauvre Mariette, le savant Pic de la Mirandole et l’industrieux et bon Micheli.
Ces enfants d’aujourd’hui, ceux qui seront des hommes actifs et puissants quand l’âge ou la mort nous aura glacés, la génération qui vient sera-t-elle plus instruite que la génération qui s’en va? Il faut bien l’espérer. La statistique nous l’assure; elle nous dit chaque année combien d’écoles nouvelles ont été ouvertes, à combien s’élève le chiffre des enfants qui les fréquentent. Nos fils seront donc plus savants que leurs pères; seront-ils meilleurs? Élevés dans les loisirs de la paix, sous un gouvernement populaire, formeront-ils un peuple plus grand, plus uni, plus honorable, plus dévoué que nous, qui avons reçu l’éducation au milieu des tourments de la guerre, ou sous un gouvernement d’aristocratie? Grave question qu’il importe d’examiner aujourd’hui et non pas demain. L’éducation fait les hommes, et quand les hommes sont faits, il faut les subir leur vie durant, et la vie d’une génération est longue.
Assez de livres sont faits pour l’instruction de la jeunesse; celui-ci aura rempli son but s’il est de quelque utilité pour son éducation. L’auteur ne songe jamais sans frémir à l’indifférence religieuse qu’on affiche dans la plupart des colléges de France, où un professeur n’ose pas le plus souvent prononcer devant ses élèves les mots sacrés religion et morale. Pour lui, il regarde le christianisme comme la plus simple et la plus sublime de toutes les religions, comme le dernier mot, la plus parfaite expression de toute civilisation. Il n’a cessé de faire ressortir dans tout le cours de cet ouvrage les divines vérités qu’il enseigne.
On n’a pas seulement écrit la vie des enfants morts au sein de leur gloire précoce, on a pensé que ce serait une lecture pleine de pénibles émotions que celle de cette longue suite d’enfants moissonnés à l’aurore de la vie.
On a donc admis dans ce Panthéon de la Jeunesse, non-seulement les enfants célèbres, mais encore ceux qui, après une jeunesse obscure, mais laborieuse, sont devenus des hommes éminents. Ces dernières existences sont plus fécondes en enseignements et peut-être aussi en intérêt. N’est-ce pas, en effet, un spectacle consolant que de voir de pauvres enfants lutter avec une persévérance intrépide contre le malheur de leur naissance, et s’élever par leurs propres forces jusqu’aux plus hautes positions sociales? Ces exemples, assez communs, prouveront aux enfants que la considération et la fortune ne manquent jamais d’arriver à ceux qui les veulent conquérir par le travail et l’étude.

JEUNES GENS CÉLÈBRES.
Table des matières

LES ENFANTS D’ÉDOUARD.
Table des matières
Voici deux pauvres petits princes qui seraient restés confondus parmi la foule de ces rois dont l’histoire n’a rien à mentionner que la date de leur naissance et de leur mort, si une belle peinture de Paul Delaroche, si une tragédie touchante de Casimir Delavigne, deux grands artistes de ce temps-ci, ne les avaient rendus plus célèbres que ne l’ont fait tous les historiens ensemble. Ce que peut le génie!
L’aîné de ces deux enfants, Édouard, prince de Galles, avait à peine treize ans quand il eut le malheur de devenir roi d’Angleterre, par la mort de son père, Édouard IV. — An de J.-C. 1483. — Richard, duc d’York, son frère, entrait dans sa neuvième année.
Richard était blond, beau comme un ange, mais vif, joueur, espiègle comme un lutin, plein de courage et d’ardeur: tête chaude, bon cœur! Édouard, d’une santé faible, était déjà calme, digne, noble, mais aussi déjà sérieux et triste comme un roi. Tous deux étaient aimables, bons, généreux; de caractères différents, ils s’aimaient d’un amour égal et dévoué.
A cette époque l’Angleterre offrait au monde un spectacle épouvantable; depuis longtemps deux familles rivales, York et Lancastre, se disputaient le pouvoir; l’échafaud était en permanence dans ce malheureux pays; le trône semblait être devenu le partage du plus féroce. Cependant les troubles avaient cessé quelque peu sur la fin du règne d’Édouard IV; mais à peine ce prince eut-il fermé les veux, que les ambitions se réveillèrent et qu’une nouvelle série de crimes commença.
Élisabeth de Wydeville, veuve d’Édouard, prit la régence du royaume avec la tutelle de ses enfants. Née loin du trône, elle y avait été appelée par son royal époux, en dépit de la noblesse, qui ne lui pardonnait pas cette élévation, qu’elle méritait par ses vertus. Richard, duc de Gloucester, oncle paternel des enfants d’Édouard, résolut de profiter des dissensions qui déchiraient la patrie pour ravir le trône à ses neveux, dont il aurait dû être le premier, le plus dévoué défenseur. Richard était un homme rusé, méchant, ambitieux; il portait une vilaine âme dans un vilain corps; rien ne lui coûtait pour arriver à son but, ni perfidie, ni trahison, ni meurtre, ni sacrilége. Au lieu de chercher à apaiser les troubles, il les excita sourdement; en même temps qu’il obtenait la confiance de la reine-mère par des protestations du plus sincère dévouement, il gagnait à sa cause plusieurs seigneurs, notamment le duc de Buckingham, par les promesses les plus pompeuses.
A la mort du roi son père, le jeune Édouard était à Ludlow, sur les frontières du pays de Galles. Bientôt Élisabeth demanda que son fils fût ramené à Londres, sous la protection d’une armée; elle ne put obtenir qu’un cortége de deux mille cavaliers. Gloucester, qui commandait l’armée d’Écosse, s’avançait aussi vers la métropole dans le dessein, disait-il, d’assister au couronnement de son neveu; mais en route il attira traîtreusement près de lui le comte Rivers et lord Gray, oncles maternels du jeune roi, les fit arrêter et emprisonner; puis il se rendit auprès d’Édouard, et avec les démonstrations du plus grand respect il lui enleva tous ses gens de confiance et l’emmena à Londres, où ils firent bientôt une entrée triomphale. Gloucester était à cheval en avant d’Édouard, et il le désignait aux acclamations du peuple.
Le jeune prince reçut dans le palais de l’évêque le serment de fidélité et l’hommage des prélats, des lords, des communes; après cette cérémonie, Gloucester, sous prétexte du couronnement prochain, fit conduire le jeune roi à la Tour de Londres et se déclara protecteur du royaume.
Cependant la reine-mère, voyant ce qui se passait et avec quelle précaution Gloucester se rendait maître de son fils ainé, fut effrayée, et se réfugia avec Richard dans l’abbaye de Westminster. Cette conduite dérangeait les plans de Gloucester: une seule victime ne lui eût pas suffi; aussi résolut-il d’attirer Richard auprès de son frère. Il redoubla de protestations de dévouement et d’hypocrites démonstrations. Édouard, prisonnier dans ses propres états, entouré de gens à la dévotion de son oncle, dépérissait d’ennui et de chagrin; Gloucester lui conseilla d’écrire à sa mère pour lui demander Richard. Une députation de lords, l’évêque de Cantorbéry en tète, se rendit auprès d’Élisabeth pour lui faire la même demande. Une mère est difficile à tromper sur le sort de ses enfants, la reine résista longtemps; enfin, vaincue par toutes les sollicitations, elle prit Richard dans ses bras, le couvrit de baisers, de larmes, et lui dit: «Allez, Richard, allez auprès du roi votre frère;
«consolez-le et aimez-le; dites-lui combien je l’aime; et,
«quel que soit le sort qui vous attend, montrez-vous tous
«deux dignes de votre rang.» Puis elle le laissa partir.
Les deux pauvres enfants eurent quelques jours de bonheur. Ils s’abandonnèrent à toute la joie de se voir réunis. Ils jouaient, ils riaient ensemble, parlaient de leur mère, de l’avenir brillant qui leur était promis, et ils étaient heureux.
Néanmoins, les projets de Gloucester commençaient à percer. Les amis, les fidèles serviteurs du jeune roi conspirèrent pour les faire échouer; mais les âmes honnêtes sont lentes à croire à la perfidie; ils mirent quelque hésitation dans leurs actes, et Gloucester les devança; il les fit arrêter et mettre à mort. Alors périt la fleur de la noblesse anglaise, fidèle à son roi: Rivers, Hastings, sir Richard Gray, sir Thomas Vaughan, et plusieurs autres encore. Après ces crimes, le protecteur ne garda plus aucune contrainte; il devint évident qu’il aspirait à la couronne d’Angleterre; il gagna la noblesse par de grandes promesses: il acheta toutes les âmes vénales, flatta toutes les passions de ceux dont il avait besoin, fit haranguer le peuple, ou plutôt la populace, qui se décida enfin à lui offrir la couronne. D’abord il fit mine de la refuser, et l’accepta bientôt, disait-il, par amour pour la patrie.
Bientôt il se rendit en grande cérémonie à Saint-Paul, où il fut reçu par le clergé ; c’était le 24 juin, et il data de ce jour le commencement de son règne.
Pendant cette déloyale usurpation, Édouard et Richard, attendant avec impatience le jour promis du couronnement, étaient toujours prisonniers dans cette horrible Tour de Londres, qui vit tant de crimes.
Ire VUE DE LA TOUR DE LONDRES. — (Les tours Blanches.)

En vain inventait-on mille mensonges pour leur cacher leur véritable position; en vain colorait-on par mille prétextes les retards apportés à leur liberté ; l’inquiétude, de noirs pressentiments avaient gagné leurs cœurs. Richard, qui était toujours vif et joyeux, prompt aux danses et aux ébats, disait à son frère, le voyant mélancolique et triste:
«Venez, Édouard, que je vous montre à danser, afin que
«vous soyez admiré au château de Windsor, où bientôt
«nous serons au milieu des fêtes et des joies. — Il vaudrait
«mieux que vous et moi apprissions à mourir, lui répon-
«dait Édouard, car je crois bien savoir que guère de temps
«ne serons au monde.» Puis ils se mirent à pleurer. Mais comme ils avaient appris de leur mère à être pieux et confiants en Dieu, ils priaient et trouvaient dans la prière de nouvelles forces, de nouvelles espérances.
Le peuple était loin d’être du parti de Gloucester, mais il n’avait plus de chefs: ceux qui auraient pu le guider avaient été assassinés. Cependant quelques sujets fidèles, et la reine-mère à la tête de tous, faisaient dans l’ombre des préparatifs pour la délivrance des deux petits prisonniers. Mais Gloucester n’était pas homme à se laisser surprendre; il voulut d’un seul coup se débarrasser de toutes ses craintes; il envoya ordre au gouverneur de la Tour de mettre à mort les deux jeunes princes. Ce gouverneur, nommé Brackenburg, était un homme d’honneur; il ne voulut pas tremper ses mains dans le sang innocent de son roi. Il refusa. Mais les tyrans trouvent toujours des instruments pour exécuter leurs crimes. Il y avait alors à Londres un nommé James Tyrrel, homme perdu de dettes et de débauches, qui ne conservait de l’humanité que les passions les plus viles, les plus honteuses. Gloucester vit bien que celui-là était son homme, il lui confia cette horrible besogne.
Tyrrel choisit trois complices; ils se mirent quatre hommes pour étouffer deux pauvres petits enfants. Presque toujours le crime est lâche.
Eux, ils étaient endormis l’un près de l’autre; ils se tenaient enlacés dans leurs bras innocents et blancs comme l’albâtre. Un livre de prières était posé sur leur chevet. Cette vue attendrit les assassins; mais l’ordre était donné, il fallut obéir. Les scélérats s’approchèrent des jeunes princes. Richard veillait; il s’écria aussitôt en voyant briller les poignards: «Réveillez-vous, Édouard, on vient nous
«tuer.» Puis, se jetant au-devant des assassins, il ajouta:
«Tuez-moi, mais laissez-le vivre.» Aussitôt Édouard, éveillé, s’écria: «Non; c’est moi qui suis le roi.» Mais bientôt ils furent étouffés tous deux sous leurs oreillers.
Ainsi périrent ces deux malheureux princes, comme deux roses encore en boutons que le pied lourd et cruel d’un jardinier écrase au printemps. Les assassins les enterrèrent au pied d’un escalier, dans une fosse profonde que l’on creusa sous un monceau de pierres.
Ce meurtre horrible fut avoué par les assassins sous le règne suivant. James Tyrrel, après en avoir fait connaître tous les détails, reçut le juste châtiment de son crime; mais ce ne fut que sous le règne de Charles II que furent retrouvés les restes des jeunes princes. Alors on leur rendit les honneurs funèbres et on leur éleva dans l’abbaye de West6 minster ce monument en marbre qu’on voit encore aujourd’hui.
Sur leur tombe on a gravé l’inscription suivante:
ICI
REPOSENT LES RESTES
D’ÉDOUARD V, ROI D’ANGLETERRE,
DE RICHARD, DUC D’YORK.
CES DEUX FRÈRES,
ENFERMÉS DANS LA TOUR DE LONDRES,
ÉTOUFFÉS SOUS LEURS OREILLERS,
FURENT ENTERRÉS EN CACHETTE ET SANS HONNEURS
PAR ORDRE DE LEUR ONCLE PATERNEL
RICHARD,
PERFIDE USURPATEUR DE LEUR ROYAUME.
LEURS RESTES, LONGTEMPS ET BEAUCOUP CHERCHÉS, FURENT, APRÈS 191 ANS, RETROUVÉS,
D’APRÈS LES INDICES LES PLUS CERTAINS, DANS LES DÉCOMBRES DES ESCALIERS (CES
ESCALIERS CONDUISAIENT AUPARAVANT AU FAÎTE DES TOURS BLANCHES), LE 17e JOUR DE JUILLET, AN DE J.-C. 1674. CHARLES, ROI TRÈS-CLÉMENT, LEUR RENDIT LES HONNEURS FUNÈBRES L’ANNÉE DE J.-C. 1678, ET DE SON RÈGNE LA 30.
Richard ne jouit pas longtemps en paix de son crime. Buckingham, qui l’avait aidé à le commettre, se révolta bientôt contre lui; l’usurpateur écrasa son complice et le fit mettre à mort; mais peu de temps après cette victoire, le duc de Richemont, qui prétendait à la couronne d’Angleterre, et qui était réfugié en France, vint l’attaquer. Les deux armées se rencontrèrent dans le comté de Leicester (le 23 août 1485). Richard combattit vaillamment; mais, trahi et se voyant abandonné par tous, il se précipita en poussant un cri horrible au milieu des ennemis, où il trouva une mort trop belle pour lui, celle du soldat.
Après le combat, son corps, souillé de sang, fut ramassé, dépouillé, jeté en travers sur le dos d’un cheval, et conduit de cette manière ignoble à Leicester, où il fut enterré sans aucune pompe.
Ainsi finit ce prince sanguinaire, trahi par les siens comme il avait trahi les autres, maudit de ses contemporains et de la postérité.
IIe VUE DE LA TOUR DE LONDRES. — (Porte des Traîtres.)


FRANCESCO MICHELI.
Table des matières
Vers l’an 1664, il y avait à Tempi, petite ville au nord de la Sardaigne, une famille qui vivait heureuse au dedans, considérée au dehors; c’était celle d’un riche charpentier nommé Micheli. Micheli avait une épouse qui à une vertu sévère joignait tout le charme des plus heureuses qualités; belle et bonne, elle concentrait toutes ses affect ions sur son mari, son fils Francesco Micheli et deux petites filles qui annonçaient déjà, par la douceur de leur caractère et la vivacité de leur esprit, qu’elles ressembleraient à leur mère. Francesco, déjà industrieux, économe, aimant le travail, promettait aussi un digne successeur à son père, le meilleur artisan du pays. Rien ne semblait devoir troubler cette touchante félicité, quand une catastrophe épouvantable vint réduire toute cette famille à la misère. La plus jeune des deux sœurs s’avisa un jour d’attacher à la queue d’un chat un paquet d’allumettes enflammées; l’animal effarouché prit la fuite, et se précipita dans les ateliers du charpentier, allumant sur son passage les copeaux épars; en une minute le feu avait tout envahi. Micheli s’élance au milieu des flammes pour sauver ses deux filles, tandis que son épouse arrache à une mort certaine le petit Francesco. Les enfants furent sauvés, mais la pauvre mère eut la figure, les mains, les pieds brûlés. Elle resta mutilée et percluse pour le reste de ses jours; le malheureux Micheli trouva la mort au milieu des flammes, en voulant arrêter les progrès de l’incendie. Hélas! Dieu permet souvent que des malheurs imprévus tombent sur les familles, même les plus vertueuses, pour donner une preuve que rien n’est stable en ce monde, et que ceux-là sont bien imprudents qui placent leur félicité dans des choses périssables!
Toute cette famille éplorée fut donc réduite à aller chercher un asile dans une chaumière de la campagne voisine; quelque temps ils y vécurent des débris de leur ancienne prospérité, quelque temps encore des secours que n’osèrent pas leur refuser leurs anciens amis et leurs parents; mais c’est une bien triste nécessité que d’en être réduit à vivre des libéralités d’autrui. Sans doute il y a des âmes généreuses qui s’attachent au malheur, mais ce n’est que l’exception. Le jeune Francesco entourait sa mère infirme de soins, d’attentions de tout genre; mais il ne pouvait empêcher que souvent elle ne manquât du strict nécessaire. Il se révoltait à l’idée de ne devoir qu’à la pitié son existence et celle de sa chère famille, et il se sentait humilié de recevoir ce qu’il ne gagnait pas. Il résolut donc de faire tons ses efforts pour se tirer d’une si mauvaise situation, et pour se créer une indépendance dont il pressentait tout le prix, quoique bien jeune encore. C’est à peine si Francesco avait douze ans. Or, il avisa qu’il y avait beaucoup d’oiseaux de différentes espèces aux alentours du village qu’ils habitaient. Il fabriqua avec des osiers une grande volière; puis, au retour du printemps, il commença la chasse aux oiseaux; il grimpait aux arbres pour les dénicher, il leur tendait des piéges. Bientôt sa volière se trouva pleine; c’étaient des pinçons, des fauvettes, des roitelets, des linots, des merles, des mésanges, des ramereaux, des geais, des tourterelles, tout le peuple ailé des airs. Il cherchait les graines que ces oiseaux préfèrent et leur en donnait; il leur préparait des nids, il planta au milieu de sa volière de petits arbres où ils pussent se reposer; il étudia leurs mœurs, leurs habitudes, pour satisfaire tous leurs besoins. Bientôt cet industrieux enfant eut une belle et nombreuse collection de toutes espèces d’oiseaux; alors lui et ses sœurs, auxquelles il avait appris son nouveau métier, et qui le secondaient de toutes leurs forces, se mirent à fabriquer de petites cages en osier, qu’ils portaient pleines d’oiseaux tous les dimanches au marché de Suffari, ville voisine de leur habitation. Ils gagnaient peu, mais ce peu ils ne le devaient qu’à leur travail, et, en s’imposant de grandes privations, les pauvres enfants trouvaient encore avec ce peu le moyen d’offrir à leur mère de petites douceurs qui comblaient la bonne femme de joie et de bonheur. Francesco avait trop d’industrie et de courage pour se contenter de ce strict et rigoureux nécessaire; il était possédé par une louable ambition, celle de ne devoir qu’à lui seul le bonheur de sa mère et de ses sœurs. Il vivait au milieu de ses oiseaux: les observant sans cesse, il remarqua bientôt que l’habitude est chez eux comme chez nous une seconde nature, que l’instinct chez les animaux est assez puissant pour obtenir de leur éducation des résultats extraordinaires; il résolut en conséquence de faire une petite ménagerie d’animaux savants; aux uns il apprenait à siffler des airs charmants, à se taire ou à chanter à la parole, aux autres à se livrer à certains jeux sur des bâtons disposés dans les cages. Enfin il imagina une chose à cette époque entièrement inouïe: il prit une chatte angora fort jeune, il l’éleva au milieu des oiseaux, il l’instruisit à se laisser donner par eux des coups de bec et à leur servir de piédestal; il imagina aussi de faire battre ses oiseaux contre la chatte; alors les pinçons, les fauvettes, les mésanges fondaient sur Blanquette (c’était le nom de cette chatte) en escadrons pressés, chantant, criant, sifflant et becquetant à l’envi. D’abord la chatte faisait bonne contenance; mais bientôt elle prenait la fuite, puis revenait simulant la colère; les oiseaux s’enfuyaient alors en poussant des cris de désespoir. Enfin, au signal accoutumé, tout ce bruit cessait, la chatte s’asseyait au beau milieu de la volière, s’y secouait, s’y léchait, s’y grattait avec une dignité parfaite, et les petits combattants ailés, perchés cà et là, modulaient leurs plus douces chansons.
Ce spectacle si nouveau d’ennemis acharnés vivant ensemble si paisiblement et si joyeusement, attira une grande foule, et partant beaucoup d’argent au petit Francesco. Outre le bénéfice qu’il retirait des spectateurs qui venaient voir son intéressante ménagerie, il vendait encore fort cher des oiseaux auxquels il avait appris mille choses surprenantes. Enfin cet industrieux enfant était parvenu à son but, de pouvoir, par ses propres moyens, non-seulement vivre honorablement, mais encore procurer à sa mère tous les secours dont elle avait si grand besoin. Cependant il ne s’en tint pas à ce premier succès: son biographe nous raconte qu’il enseigna à des perdreaux différentes évolutions militaires. Il en prit dix, tous du même nid; après les avoir bien apprivoisés, il attela les uns à de légers canons et les habitua à les traîner assez régulièrement; il en affubla d’autres de petits costumes, et les arma de sabres. Ces artilleurs de nouvelle espèce manœuvraient d’une façon tout à fait comique autour du petit canon, au commandement de Francesco. La ligne droite et la ligne gauche allumaient à un brasier qu’on leur présentait de petites mèches, et, mettant le feu au canon, elles entendaient sans broncher le bruit de la détonation: elles restaient impassibles et fixes comme de vieux canonniers. Plus tard il perfectionna son invention à ce point que la bande de ses perdreaux se séparait en deux: partie faisait le service du petit canon, partie, armée de petits sabres, se précipitait sur les artilleurs; ceux-ci prenaient la fuite; mais bientôt après ils chassaient à leur tour les assaillants, reprenaient leur canon et tiraient sur les fuyards, dont quelques-uns tombaient raides, quelques autres s’enfuyaient au plus vite clopin clopant, criant et gémissant comme s’ils étaient bien grièvement blessés; mais tout à coup Francesco faisait un roulement de tambour: alors vaincus et vainqueurs, morts et blessés, se relevaient, voltigeaient ensemble et jouaient à qui mieux mieux.
Parmi ces étonnantes perdrix il s’en trouvait une plus surprenante encore que toutes les autres; et si le fait ne nous était attesté par un homme grave et sérieux, l’abbé Repéronci, nous hésiterions à le donner comme certain. Cette perdrix miraculeuse avait nom Rosoletta; elle suivait son maître ni plus ni moins qu’un chien; quand Francesco sortait, elle venait à l’instant se poser sur son épaule, et l’accompagnait en volant, si c’était à la ville, de maison en maison; si c’était à la campagne, d’arbre en arbre. Quand il arrivait qu’elle perdait de vue son jeune maître, un coup de sifflet de celui-ci la ramenait soudain. Mais ce n’est pas tout encore: Francesco était parvenu à se faire un aide de Rosoletta pour l’éducation des autres oiseaux; elle remplissait auprès de lui le rôle du chien auprès du berger; quelque oiseau indocile venait-il à s’égarer, Rosoletta d’un coup d’aile le ramenait au bercail; quelque étourdi dérangeait-il ses camarades, soudain il recevait de Rosoletta l’avertissement préalable, qui était suivi de la correction en cas de récidive.
On raconte que Micheli avait élevé un fort joli chardonneret avec une attention toute particulière; son éducation était terminée; Micheli allait le vendre un bon prix, quand l’élève, qui préférait la liberté des champs à la plus magnifique prison, profitant d’un moment d’inattention de son maître, prit soudain la fuite. Micheli était profondément désolé de cette perte; en vain il cherchait de tous côtés, en vain il l’appelait matin et soir; cinq jours s’étaient écoulés, et il avait tout à fait perdu l’espérance de retrouver jamais son fugitif, quand le sixième jour, au matin, il vit Rosoletta chassant d’arbre en arbre un oiseau qui criait et cherchait en vain à s’échapper. Quel ne fut pas son étonnement quand il reconnut dans le fuyard son gentil chardonneret, qui, voyant que toute espérance de liberté lui était désormais ravie, vint tout honteux se poser près de la porte de la volière, redemandant sa place bien malgré lui! Rosoletta triomphait: chantant victoire, battant des ailes, elle s’en vint becqueter Francesco en signe de joie.
Francesco Micheli était parvenu au comble de ses vœux; il vivait heureux, aimé ; il procurait à sa mère, à ses sœurs, une existence honorable et aisée, quand le malheur vint frapper encore cette estimable famille, éprouvée déjà par de si grandes infortunes. Francesco cueillit un jour des oronges, espèce de champignons excellents qu’on trouve en quantité dans le Midi; il ne sut pas distinguer les bons d’avec les mauvais, et comme parmi ces champignons il y en a de vénéneux, lui et sa sœur cadette furent empoisonnés.
Pendant trois jours que dura l’agonie de l’infortuné Micheli, sa mère et sa sœur aînée n’étaient pas les seuls êtres qui se désolaient à son chevet: la plupart des oiseaux élevés par ses soins, et qui l’aimaient beaucoup, voltigeaient autour de son lit; les uns se tenaient tristement blottis, les autres s’agitaient en vains efforts, quelques-uns poussaient des cris lugubres; presque tous ne prirent aucune nourriture tant que dura sa maladie. Francesco vit bientôt que son état était tout à fait désespéré ; il ne pouvait se consoler de laisser sa mère, sa sœur et ses chers oiseaux sans soutien. Il répétait sans cesse: «Que va donc devenir ma bonne mère, ma pauvre sœur? que vont devenir mes chers petits oiseaux?» Malgré ses horribles souffrances, Francesco ne cessa de s’occuper des êtres qui lui étaient chers; il s’enquérait à chaque instant de sa sœur, qui souffrait les mêmes tortures que lui. Enfin cet excellent fils, cet enfant plein de courage et d’industrie, mourut à peine âgé de quatorze ans. Sa perdrix Rosoletta donna surtout les marques du plus vif désespoir. On assure qu’au moment où l’on mit son maître dans le cercueil, elle voltigea tout autour, poussant des cris plaintifs, et finit par s’y poser. Vainement on l’en écarta à diverses reprises, elle revenait toujours; semblable à ce chien du vieux soldat, devenu historique, elle suivit le convoi funèbre, accompagna Francesco à sa dernière demeure, et ne le quitta plus jamais que pour aller chercher quelque nourriture. Tant qu’elle vécut, elle vint chaque jour se percher et dormir sur la gouttière d’une chapelle donnant sur le cimetière, appelé encore aujourd’hui le Cimetière du petit Oiseleur.



PIC DE LA MIRANDOLE.
Table des matières
On peut diviser en deux catégories les enfants célèbres par leurs études et par leurs travaux: ceux qui ont eu le bonheur de naître de parents riches, instruits, et qui ont reçu d’eux une éducation soignée, intelligente et progressive; et ceux qui, nés dans la classe pauvre, n’ont dû leur instruction qu’à eux-mêmes, à une volonté forte et constante, à un travail pénible et rigoureux. Je compare les premiers à ces plantes qu’un habile jardinier cultive dans des serres chaudes, avant la saison: il engraisse leurs racines de sucs bienfaisants et générateurs; il concentre sur leurs têtes les rayons vivifiants du soleil, il les défend des insectes nuisibles et de toutes les intempéries. Les seconds ne sont-ils pas, au contraire, comme ces plantes qui naissent dans quelque coin ignoré du jardin, qui poussent d’elles-mêmes de vigoureuses tiges dont la tête dépasse bientôt les herbes qui les entourent, et qui doivent seulement à leur excellente nature, à quelque heureux accident, une croissance précoce qui les fait distinguer et cultiver ensuite avec soin par le jardinier intelligent?
Jean Pic de la Mirandole doit trouver une place honorable parmi les premiers. Tout concourut à le rendre l’enfant le plus extraordinaire de son siècle.
Au dire de ses historiens, un prodige signala sa naissance. Au moment où il entrait dans ce monde, on vit des tourbillons de flamme s’arrêter au-dessus de la chambre à coucher de sa mère, puis s’évanouir bientôt. Pic, son neveu, qui nous a laissé de lui une biographie assez étendue, ajoute:
«Ce phénomène eut lieu sans doute pour prouver que
«son intelligence brillerait comme ces flammes, et que
«lui serait semblable à ce feu; qu’il paraîtrait pour dispa-
«raître bientôt, et étonnerait le monde par l’excellence et
«l’éclat de son génie; que son éloquence serait des traits
«de flamme qui célébreraient le Dieu des chrétiens, qui
«lui-même est le véritable feu inspirateur. On a remar-
«que en effet qu’à la naissance ou à la mort des hommes
«doctes et saints, des signes extraordinaires se sont pro-
«duits, pour indiquer que c’étaient des créatures à part,
«qu’il y avait en eux quelque chose de divin, et qu’ils
«étaient destinés à de grandes choses. Pour n’en pas citer
«d’autres, je ne parlerai que du grand saint Ambroise. Un
«essaim d’abeilles se posa sur sa bouche, s’y introduisit,
«et, en sortant aussitôt, s’envola au plus haut des airs,
«se cacha dans les nues, et disparut aux yeux de ses
«parents et de tous ceux qui étaient présents à ce spec-
«tacle.»
Je n’ai rapporté ces paroles de Pic, sur la naissance de son oncle, que pour donner une idée exacte de l’opinion des contemporains sur cet homme célèbre, sans attacher d’autre importance au phénomène qui les a motivées. Quoi qu’il en soit, il est certain que sa mère en fut vivement frappée et fortement convaincue que son fils était promis à de grandes destinées; aussi veilla-t-elle d’une manière toute spéciale sur son éducation.
Jean Pic, comte de la Mirandole et de Concordia, naquit le 24 février 1463.
A peine le jeune enfant put-il parler, qu’on lui apprit à lire, et à peine sut-il lire dans sa langue maternelle, qu’on lui enseigna les éléments des langues mortes et étrangères.
Il profita au delà de toute espérance des leçons qui lui furent données, car il avait une mémoire prodigieuse. Dès sa plus tendre jeunesse, il lui suffisait d’entendre une seule fois réciter des vers pour pouvoir les répéter aussitôt, soit dans l’ordre naturel, soit en commençant par la fin. Pour être parvenu à cet étonnant résultat, sans doute il fallait que Pic eût reçu de la nature une bien heureuse organisation. Cependant, il est hors de doute que l’exercice précoce auquel on l’accoutuma a puissamment secondé cette prodigieuse facilité. La mémoire, qui est une des plus précieuses facultés de l’homme, est aussi celle qui s’agrandit le plus par l’usage. Les enfants même les plus ordinaires peuvent, par une bonne direction, acquérir une sorte de puissance mnémonique, dont ils sentiront le bienfait toute leur vie.
L’étude était toute la vie de Pic, sa seule passion, sa seule occupation, son seul plaisir; aussi était-il à quatorze ans déjà considéré comme l’un des premiers poëtes et des premiers orateurs de son siècle. A cet âge, il avait déjà composé cinq livres de poésie latine en vers élégiaques, et un autre grand nombre de poésies italiennes. Pic était cadet de sa maison, et, selon la coutume du temps, ses parents le destinaient à l’Église. Élevé dans les sentiments les plus pieux, il entra avec plaisir dans cette carrière; il alla à quatorze ans étudier à Bologne le droit canon. Là il montra cet amour de l’étude et cette intelligence si vaste qui le distinguaient. En fort peu de temps il fut l’élève le plus savant de cette célèbre académie. Il composa un abrégé des Décrétales, avec un si grand discernement, que les professeurs les plus habiles jugèrent que c’était un ouvrage digne de servir à l’éducation de la jeunesse. A peine eut-il appris toute cette science du droit canon, qu’il la jugea si vaine et si creuse, qu’il l’abandonna pour se livrer à l’étude des sciences naturelles. Il se rendit en conséquence à Rome, où brillaient alors des docteurs de grande renommée; mais il eut bientôt dépassé toutes les bornes connues de ces sciences, dans lesquelles il fit aussi d’étonnantes découvertes. Voulant enfin mettre le comble à sa réputation, il annonça qu’il soutiendrait une thèse sur toutes les sciences. Cette proposition phénoménale excita une vive curiosité ; les savants les plus distingués d’Italie s’empressèrent d’assister à cet étrange tournoi intellectuel, où un seul combattait contre tous. Pic répondit victorieusement à neuf cents questions qui lui furent posées dans sa fameuse thèse De omni re. Mais son savoir parut si prodigieux et excita tant de jalousie autour de lui, qu’on l’accusa de sorcellerie et de magie; à cette époque, c’était une accusation terrible et qui pouvait conduire tout droit au gibet ou au bûcher. Pic montra en cette circonstance qu’à un beau génie il savait allier un beau courage: il tint tète à l’orage, répondit à toutes les accusations, et finit par triompher. Cependant toutes ces persécutions, ces haines mesquines, l’avaient dégoûté du séjour de Rome. Il se mit à voyager dans les principales contrées de l’Europe. Il fut reçu à la cour de France par le roi Charles VIII avec toute sorte d’honneurs et de distinctions; il devint même l’ami de ce prince, qui désirait l’attacher à sa personne; mais après sept ans d’absence, il voulut revoir sa patrie.
Pic de la Mirandole avait toujours été non moins remarquable par les qualités du cœur que par celles de l’esprit, et s’était constamment distingué par une modestie réelle, une extrême douceur et une tendre piété. Cependant il avait la parole rapide et la repartie vive; il avait besoin de s’observer beaucoup pour ne pas se laisser aller dans la discussion à quelque vive épigramme. On raconte que, discutant un jour avec un de ces docteurs pédants et pesants dont toute la science se compose de quelques ouï-dire qu’ils n’ont jamais approfondis, comme celui-ci, qui ne le connaissait pas, soutenait, sans donner aucune bonne raison de son opinion, que tous les enfants précoces deviennent des hommes fort ordinaires, Pic, poussé à bout, finit par convenir du fait avec le bonhomme, puis il ajouta: «Je suis convaincu, docteur, que vous avez été un bien prodigieux enfant.» Mais bientôt il se repentit de cette vivacité et s’en excusa.
Pic avait dix-huit ans: il parlait, dit-on, douze ou treize langues; il était théologien et philosophe consommé ; il avait reculé les limites de la physique; il avait remporté tous les prix de poésie et d’éloquence; il était sorti vainqueur de toutes ces luttes de science, fort en usage à cette époque. Parvenu pour ainsi dire au sommet des connaissances humaines, il voulut donner au monde savant un grand exemple de piété. On le pressait de répandre ses poésies, et il allait les livrer au public, quand il vit que ces fruits de sa jeunesse ne seraient peut-être pas sans danger pour ceux qui s’en nourriraient, car il avait donné un caractère de galanterie à ses premiers ouvrages qu’il condamnait fortement: en conséquence, il en fit le sacrifice et les jeta tous au feu. Comme plusieurs de ses amis le voulaient détourner de cette action, lui disant que la poésie s’accommodait de la galanterie, il leur répondit: «Si la poésie ne peut fleurir qu’aux dépens de la chasteté, périsse à jamais la poésie plutôt qu’un instant la chasteté !» Depuis ce moment il s’adonna tout entier à l’étude des livres sacrés; il fit bientôt paraître un traité qui porta le nom d’Heptaples; c’étaient des dissertations sur les sept premiers jours du monde. Cet ouvrage est considéré comme son chef-d’œuvre; il n’avait guère que dix-huit ans lorsqu’il le fit paraître. Ce qu’il fit depuis, dit un de ses historiens, n’a été qu’une suite de semblables merveilles, dont la plus grande était celle d’avoir trouvé le moyen de faire usage de toutes les sciences des gentils, des Arabes et des Juifs, qu’il avait apprises par le secours de douze ou treize langues qu’il savait, et de les faire servir à la théologie, qu’il prétendait perfectionner. Il avait à cet égard formé de vastes projets: il méditait un ouvrage fort important, destiné à combattre et convaincre d’imposture les ennemis de la religion, quand Dieu le rappela à lui.
Pic de la Mirandole était venu passer quelque temps à Florence; il y fut saisi d’un accès de fièvre qui résista à tous les remèdes; il mourut au milieu des sentiments de la plus fervente piété. Il disait voir les cieux entr’ouverts et les anges qui rappelaient chantant d’indicibles cantiques. Il déclara un jour que pendant la nuit précédente la reine du ciel était venue le visiter, en répandant autour de lui les plus merveilleux parfums; qu’elle avait réchauffé ses membres glacés et brisés sous l’effort de la fièvre; qu’elle lui avait promis qu’il ne mourrait pas tout entier. Et tandis qu’il était en proie à la maladie, il croyait la voir se tenant à son chevet, le visage souriant.
Sur ces entrefaites, Chartes VIII, roi de France, ce glorieux ami de Pic, allant à la conquête de ce beau royaume de Naples qu’il prétendait lui appartenir, fit un matin son entrée à Florence. A peine arrivé, il envoya près de l’illustre malade ses médecins avec le titre d’ambassadeurs, pour le visiter et lui donner leurs soins; il les chargea en même temps d’une lettre écrite de sa propre main, dans laquelle il lui témoignait le plus vif intérêt. Pic répondit à ces ambassadeurs: «Messeigneurs, votre art ne
«peut plus m’être d’aucun secours. Je vais quitter la vie.
«et je m’en réjouis. Dites au roi votre maître que je res-
«sens une grande joie du souvenir dont il m’honore. Le
«roi de France est jeune encore, mais il apprendra, par
«mon exemple, que la mort ne connaît pas d’âge. Il
«cherche des triomphes et de la gloire: j’ai eu, dans ma
«vie, bien des couronnes; c’est au moment où je suis
«que je vois la vanité de cette gloire. Un seul royaume
«mérité d être conquis, c’est le royaume céleste; une
«seule couronne est digne des travaux de l’homme, la cou-
«ronne du juste. Allez, messeigneurs, et donnez au roi de
«France ce dernier conseil d’un homme qui l’aime, et qui
«va mourir.»

Puis il les congédia, ne voulant plus penser qu’à son salut. Il expira le jour même. Il avait à peine trente-deux ans. On lui fit des funérailles magnifiques. Charles VIII voulut que toute sa cour y assistât. On remarquait parmi ces grands personnages le chevalier Bayard, qui honorait, sans doute, en lui, bien plus l’homme vertueux que les avant.
La plus grande gloire de Pic n’est pas, assurément, d’avoir réuni en lui seul toutes les connaissances de son temps, d’avoir été aussi savant qu’il était possible de l’être à cette époque, et cela encore fort jeune, puisque, orné de tous les dons de la nature, riche, docte, beau, il sut conserver, au milieu de tous ses triomphes, une vertu sans tache; puisqu il rendit son âme à Dieu aussi pure, aussi belle, aussi innocente qu’il l’avait reçue de lui.
On ne peut s’empêcher de pleurer une mort si prématurée; mais on ne peut non plus s’empêcher de dire qu’il avait assez vécu, puisqu’il était mûr pour l’éternité.
Voici le portrait qu’on nous a laissé de lui:
Pic était d’une beauté remarquable, d’une douce carnation. Sa taille était haute et élancée; son visage était gracieux, d’une blancheur éblouissante, empreinte d’un pudique vermillon. Dans ses yeux respirait la vivacité. Ses -cheveux blonds étaient naturellement bouclés. Ses dents étaient parfaitement rangées et blanches comme l’ivoire.
On lui fit l’épitaphe suivante:
HIC SITUS EST PICUS, CUJUS SI CUNCTA PERISSENT
VIRTUTUM, SEPTEM VIX SAT ERANT TUMULI.
LES DEUX PETITS LAZZARONI.
Table des matières
Il y avait à Naples, vers le milieu du dix-septième siècle, et il y a encore aujourd’hui, quarante mille hommes qui n’ont d’autre propriété que le vieux manteau et le large pantalon de toile grise qui les couvrent; pour qui le far niente, le repos, est le suprême bonheur, et qui le savourent une grande partie de la journée, couchés çà et là sur les quais, sur les places publiques, au doux soleil d’Italie. Leur principale vertu, on pourrait dire leur seule vertu, si ce n’était une habitude de paresse, est une sobriété intrépide: un peu de macaroni, qu’ils se procurent pour une somme modique, suffit à leur nourriture; et aussitôt qu’ils ont gagné les quelques sous nécessaires à leur subsistance, aucune considération ne saurait les faire travailler. Ils ne s’éveillent que s’ils entendent le bruit de quelque rixe, s’il y a quelques troubles à exciter ou à entretenir. Ces vagabonds s’appellent lazzaroni. Il surgit quelquefois, mais rarement, parmi ce peuple indolent et vicieux, un homme à qui le spectacle de cette espèce de sauvagerie inspire du dégoût, et qui, par un travail honorable, vient conquérir une position dans l’état et se rend utile à la patrie.
Un de ces lazzaroni avait un talent naturel vraiment remarquable sur le zufolino, espèce de flageolet, avec lequel il s’était appris à imiter les chants de plusieurs espèces d’oiseaux, à moduler les airs les plus suaves. Sous le ciel harmonieux de l’Italie, on nait musicien comme on naît poète en Allemagne: vers le soir, il s’en allait le long du beau quai de Chiaja, tout planté de citronniers et d’orangers, et il donnait un petit concert aux promeurs, jusqu’à ce qu’ils aient laissé tomber à ses pieds quelques pièces de monnaie pour le macaroni du lendemain; puis il s’en allait aussitôt dormir sous quelque porche d’église, sous quelque voûte de pont. S’éveillant le lendemain, il jouait, pour son divertissement personnel, ses airs les plus doux, jusqu’au moment où il lui plaisait d’aller les faire entendre, comme la veille, aux promeneurs du quai Chiaja. Ainsi faisait-il au jour le jour, quand sa compagne lui donna deux petits enfants si jolis, si mignons, qu’ils faisaient l’admiration de tous, mais si fluets, si faibles, qu’on croyait qu’ils ne pourraient pas longtemps supporter la vie. Cependant ils vécurent; mais bientôt mourut leur pauvre mère; ils restèrent, ayant à peine un an, à la charge de leur père. Ce malheur mit le lazzarone dans le plus grand embarras. Il ne pouvait se résoudre à demeurer dans quelque misérable cabane pour soigner ses pauvres enfants; il ne pouvait non plus se décidera s’en séparer, tant il les aimait. Il imagina donc de faire pratiquer à son manteau deux grandes poches: il plaça dans chacune l’un de ses petits enfants, et trouva ainsi le moyen de s’en aller partout où il voudrait, sans abandonner sa jeune famille. Les premières impressions que nous recevons sont celles qui se gravent le plus profondément en nous et qui ont souvent le plus d’influence sur notre avenir; l’existence du lazzarone était toute remplie par ses enfants et sa musique. Les pauvres petits s’endormaient, jouaient, se roulaient, et vivaient au bruit du zufolino de leur père. Voyant comment celui-ci s’y prenait pour en tirer des sons, ils s’essayaient avec leurs faibles doigts à l’imiter. Ce que voyant, le père se procura de tout petits zufolini, et s’amusait à placer sur les trous les doigts mignons des petites créatures: il leur apprit à emboucher l’instrument, à y souffler enfin, avec une patience qu’on ne peut attendre que d’un père et d’un lazzarone.
Il parvint au bout d’un an à apprendre à ces deux pauvres enfants une quantité de petits airs charmants et variés. Les jumeaux avaient à peine trois ans, qu’ils étaient en état d’exécuter avec leur père les concerts les plus curieux; ce qu’ils firent pendant quelque temps dans leur Naples chérie. Lorsqu’ils se montraient en public, l’étrangeté de ce spectacle attirait une foule considérable, et procurait aux exécutants une abondante recette. Le vieux lazzarone gagnait à ce métier vingt fois ce qui lui était nécessaire pour se pouvoir gaudir au soleil, manger son macaroni quotidien, et jouer de son instrument une grande partie du jour, comme faisait de nos jours le grand Paganini, pour sa satisfaction personnelle. Mais l’amour paternel l’avait rendu ambitieux; il sentait qu’il avait quelque chose de mieux à donner à ses enfants que ce qu’il avait reçu de son père; il les aimait tant, qu’il les voulut voir riches, heureux, considérés. Il prit donc la résolution, pénible pour lui, car les Napolitains aiment Naples avant tout, de quitter sa patrie et de voyager avec sa petite famille.

Il parcourut ainsi les principales villes, bourgs et villages d’Italie; puis il vint en France, de là en Angleterre, enfin en Écosse. Lorsqu’il arrivait sur quelque place publique, le père, tenant toujours ses deux petits enfants blottis dans ses deux grandes poches, commençait seul à imiter le chant des oiseaux, ou à jouer quelque air bruyant pour attirer la foule; mais quand rassemblée était assez nombreuse, il jouait alors une musique plus savante, et bientôt les deux enfants sortaient comme par enchantement de leur cachette, sautaient avec une grâce et une gentillesse parfaites sur les épaules de leur père, et se mettaient à l’accompagner avec un art et une justesse qui charmaient tout le monde. Ils amassaient ainsi beaucoup de réputation et beaucoup d’argent; et comme le vieux lazzarone avait appris l’économie à une trop rude école pour l’oublier, l’argent amassé se conservait. Bientôt le petit orchestre ne s’établit plus sur les places publiques en plein vent; il ne se produisait que dans les palais, les concerts, les spectacles. Bientôt il n’eut plus à faire à pied des routes pénibles Ils voyageaient dans des voitures commodes. Les musiciens ambulants étaient devenus des artistes, et, traités comme tels, ils étaient partout accueillis avec distinction et empressement. Mais c’est en Angleterre surtout qu’ils furent magnifiquement récompensés de leurs travaux et de leurs talents. Ils y arrivèrent à une époque où le plaisir était la pensée dominante: le roi Charles II était remonté sur le trône de ses pères, et sa cour se montrait au moins aussi amie des plaisirs que celle de Cromwell l’avait été de la simplicité. Les Anglais aiment à la folie tout ce qui est extraordinaire; les choses les plus bizarres, les plus étranges, sont celles qui leur plaisent le plus. A leur début dans ce pays, nos jeunes musiciens furent les héros d’une fête qui les mit tout à fait à la mode. Un lord qui devait prochainement donner une fête magnifique à propos du mariage d’une de ses filles, les vit jouer un jour au théâtre, et eut l’idée de donner à sa fête quelque originalité en y invitant les trois Italiens. Le jour de la noce venu, il ordonna un magnifique repas; le dessert était surtout d’une rare beauté ; on avait figuré un jardin: des fruits de toute espèce appendaient aux arbres; des ruisseaux des liqueurs les plus fines coulaient de tous côtés; çà et là étaient des mares de confitures et des montagnes de dragées; mais ce qui attirait surtout l’attention c’était un charmant, bosquet. Bientôt on entendit sortir de ce bosquet les chants les plus doux, celui du rossignol, de la fauvette, du serin, de la mésange; en même temps tous ces oiseaux s’échappèrent du bosquet, voltigèrent autour de la salle du festin, et les chants continuaient toujours. Il était impossible aux spectateurs d’imaginer d’où provenaient ces chants, voyant les oiseaux se taire et écouter aussi en admiration. Mais voilà que les arbustes des bosquets s’ouvrent et se séparent, et qu’on voit deux petits lazzaroni qui tirent de leurs flageolets les sons mystérieux. Les convives étaient remplis d’admiration, et le bruit de cette aventure se répandit dans toute la ville; tout le monde voulut avoir chez soi des enfants si extraordinaires, car ils n’avaient que sept ans à cette époque. Ils furent mandés à la cour, où ils furent choyés et fêtés par les plus grandes dames. Les Anglais payent généreusement leurs plaisirs; aussi nos artistes firent-ils en peu de temps une honnête fortune.
Quand le vieux lazzarone se vit riche pour toujours, il voulut revoir Naples, son ciel magnifique, son beau soleil, sa mer bleue. Les pauvres enfants regrettaient bien aussi leur belle patrie sous le climat sévère de la Grande-Bretagne. Ils auraient pu, en y restant encore quelque temps, devenir beaucoup plus riches; mais ils n’auraient pas été plus heureux. Le naturel napolitain avait repris le dessus: ils avaient assez joué pour les autres, ils ne voulurent plus faire de musique que pour eux. Le repos, le far niente, l’indépendance, le bonheur, ne l’ont-ils pas bien mérité ? Ils s’en allèrent donc de Londres et revinrent à Naples: là ils eurent, non loin de ce quai où ils étaient nés si pauvres, une villa charmante; et tandis que leurs anciens compagnons, couverts de haillons, à jeun, s’en allaient le soir dormir à la belle étoile, eux ils avaient de bons lits, une bonne nourriture, une belle calèche pour courir les riches campagnes, et tout cela ils ne le devaient qu’à eux-mêmes.
J’ai oublié de dire que ces deux enfants restaient toujours tout petits, tout mignons; quand ils avaient déjà sept ans, on leur en aurait donné à peine quatre. Ils étaient doux, avenants, bons; ils ne sortaient jamais sans emporter plusieurs pièces de monnaie, et ils aimaient à les donner surtout aux jeunes mendiants de leur âge, surtout aux pauvres petits musiciens qui crient d’une voix faible et déjà cassée des chansonnettes le long des routes: ils aimaient à les entretenir, à leur raconter leur véridique histoire, et les engager à faire comme eux, leur affirmant que l’économie et le travail seuls les avaient rendus ce qu’ils étaient.
Ils allèrent un jour se promener tous deux, et ne rentrèrent plus: en vain les chercha-t-on partout pendant toute la nuit; enfin un religieux de l’ordre de Saint-François vint annoncer au père désolé qu’il n’avait plus de fils.
Un orage avait éclaté soudain. Les deux petits, se prenant bras dessus bras dessous, s’étaient mis à courir pour lui échapper. En vain le révérend père leur avait crié de ne pas courir ainsi, de marcher lentement, au contraire; ils ne savaient pas que plus on agite l’air au milieu de la tempête, plus on attire la foudre vers soi, et que le meilleur moyen de l’éviter est de ne pas la fuir. «Tout à coup, ajouta le révérend, comme nous suivions tous trois la route du Pausilippe, bordée de grands peupliers, je vis ces pauvres enfants tomber dans les bras l’un de l’autre. J’entendis un bruit effroyable, et quand je fus près d’eux ils n’existaient plus.»
Ils n’avaient pas encore huit ans. A peine purent-ils jouir du fruit de leurs travaux. Ils n’étaient revenus de leurs voyages que depuis six mois au plus. On leur fit des obsèques magnifiques; une foule immense les accompagna à leur dernière demeure. Ils reposent dans l’église Sainte-Cécile, sous un mausolée de porphyre. Leur souvenir est encore vivant en Italie, où vous entendez chanter une romance plaintive qui a pour refrain:
Pleurez, enfants mignons,
Les gentils lazzarons!
Pleurez, pleurez sans cesse
Les petits lazzarons,
Modèles de sagesse.



HENRI ET FRANÇOIS DE NEMOURS,
Table des matières
FILS DE JACQUES D’ARMAGNAC.
Le dix-neuvième jour de décembre 1475, une foule immense stationnait sur la place de Grève. Un échafaud était dressé au milieu de cette place, depuis longtemps consacrée aux exécutions capitales. Le peuple, toujours avide de ces sortes de spectacles, était ce jour-là plus empressé que jamais: la tragédie, se disait-on, devait avoir des complications inouïes; et puis le coupable n’était pas un truand, un malheureux bourgeois de la bonne ville de Paris, mais un grand seigneur, allié des maisons de France et d’Angleterre, de Bourgogne et de Savoie, un des premiers officiers de la couronne de France, puissant en terres, en finances, en amis. Un grand nombre d’archers, d’hommes d’armes, entouraient l’échafaud, et toutes ces troupes étaient commandées par de grands officiers, les comtes du Bouchage, de Saint-Pierre de Cerisay: évidemment il ne s’agissait pas d’une exécution ordinaire, un morne silence régnait sur toute la foule assemblée. Bientôt le condamné parut au milieu d’un lugubre cortége; il s’avança lentement et monta avec fermeté les marches de l’échafaud; puis la hache du bourreau tomba et fit justice.
Les armes placées en tète de cette page sont celles de la maison d’Armagnac. La vignette représente le connétable d’Armagnac.
Mais ce qu’il y eut de plus étrange et de plus effroyable, ce fut de voir deux petits enfants revêtus de robes blanches et placés sous l’échafaud pour être arrosés du sang qui tombait.
Quel était ce grand coupable?
Quels étaient ces enfants?
Le supplicié était le seigneur d’Armagnac, connétable de France; ses biens avaient été confisqués, il avait été dégradé d’office, et finalement il servait de spectacle à tout un peuple.
Il était sage, vaillant et de grande expérience, dit la chronique; mais en ces dernières années, abandonné de la grâce de Dieu, il s’était ligué avec les ducs de Bretagne et de Bourgogne pour ravir à Louis XI la couronne et livrer la France aux Anglais. Trahir son pays, le vendre à l’étranger, c’est une action ignoble, infâme, dont rien ne peut atténuer l’horreur. Louis XI découvrit le complot; il fit trancher la tête à Jacques d’Armagnac, et ce fut bien fait, selon la prudence et la justice.
Mais Louis XI était un de ces hommes qui sont un peu plus cruels que les animaux féroces; il aimait l’odeur du sang, comme d’autres celle des parfums; il se réjouissait à la vue des supplices, comme d’autres à celle des danses et des jeux; et quand il s’agissait surtout de défendre son pouvoir, sa couronne, c’était un tigre enragé. C’était par son ordre que les deux pauvres petits enfants étaient là pour recevoir sur leurs têtes innocentes le sang coupable de leur père: ces deux enfants étaient les fils de Jacques d’Armagnac. L’aîné, Henri de Nemours, avait huit ans, et François, son frère, en comptait sept à peine.
Ils menaient une vie heureuse et paisible dans le château seigneurial de Lectoure, sous l’œil de leur mère, ne songeant qu’aux plaisirs et aux joies de leur âge, s’aimant l’un l’autre, chérissant tous deux leur mère, quand on vint les arrêter comme des coupables: des conspirateurs de sept ans! Par une indigne parodie de la justice, on les interrogea, et on leur demanda s’ils n’étaient pas complices du crime de leur père, eux qui étaient à peine nés!
Quand ils furent ainsi couverts du sang paternel, Louis XI ne se crut pas encore assez vengé, il les fit conduire à la Bastille: on les jeta dans les cachots souterrains. Mais l’emprisonnement ne satisfit-il pas encore la vengeance du roi: on inventa pour eux un supplice nouveau, le plus cruel peut-être que l’imagination puisse concevoir. On fit construire des cages en fer, larges par le haut et fort étroites par le bas, dans la forme d’un cornet de papier; de sorte qu’on ne pouvait, à vrai dire, s’y tenir ni debout, ni couché, ni assis. Ce fut dans ces machines infernales qu’on mit ces pauvres petites créatures. Ils éprouvaient une souffrance continuelle, sans repos, sans trêve, sans sommeil. Un morceau de pain noir, un peu d’eau sale, étaient toute leur nourriture. Qu’on se figure les tortures de ces enfants tombés là, du beau château de Lectoure, où leur enfance s’était écoulée si paisible, si heureuse, où ils avaient l’air embaumé, les belles pelouses pour jouer, les beaux coteaux d’Armagnac pour courir, les baisers, les tendres soins de leur mère adorée! Heureusement leurs deux cages étaient placées l’une près de l’autre; à travers leurs barreaux, ils pouvaient se prendre et se serrer affectueusement la main; ils pouvaient parler de leur mère, se consoler entre eux, s’exciter à la résignation et au courage, et c’est ainsi que faisaient ces pauvres petits martyrs.

François de Nemours, le plus jeune des deux frères, était aussi naturellement le plus faible, le moins fort à la souffrance; souvent il se plaignait et disait: «Nous ne reverrons plus notre mère, notre beau pays d’Armagnac! Pourquoi Dieu ne nous fait-il pas mourir bien vite? — Dieu sait ce qu’il fait, répondait Henri; peut-être nous réserve-t-il encore de beaux jours. Ne pleure pas, mon bon petit frère, peut-être nos maux cesseront-ils bientôt; ne pleure pas: si nous souffrons en ce monde, nous en serons récompensés en l’autre.» Avant sa captivité, le jeune Henri était un enfant comme beaucoup sont: vif, plein d’ardeur et d’un certain courage; il aimait à voir les hommes d’armes, les chevaux et les armures: c’était le goût dominant de cette époque; mais à peine fut-il prisonnier, qu’il devint homme tout à coup. Et combien d’hommes n’auraient pas eu le courage de cet enfant!
Quelque atroce que fût leur position, ils finirent enfin par la trouver moins insupportable; leurs membres si jeunes se ployèrent pour ainsi dire à cette existence. Louis XI, qui ne s’inquiétait guère que de ses ennemis, s’informa de ce que devenaient les deux Nemours: on lui apprit que les pauvres petits étaient tout contrefaits, maigres, souffrants, mais qu’ils s’étaient façonnés à leur étrange existence; qu’ils prenaient la nourriture qui leur était servie, et qu’ils sommeillaient quelquefois. Le roi n’y trouvait pas son compte, il voulait un supplice continuel, et ces jeunes victimes lui volaient quelques instants de repos. Il ordonna, en conséquence, qu’on leur arrachât à chacun une dent tous les huit jours. Quelle ne fut pas la désolation de ces pauvres enfants à cette épouvantable nouvelle! Henri de Nemours, oubliant son propre danger, pria, supplia, avec des larmes et des sanglots, qu’on voulût bien épargner son pauvre petit frère, disant que lui se soumettait à ce supplice sans aucune résistance, mais que François en mourrait. Le bourreau chargé de l’exécution de cet ordre barbare ne put s’empêcher d’être attendri par ces larmes et ces prières; mais le roi Louis XI n’aurait pas souffert une infraction à ses ordres, le bourreau le savait. Le premier mouvement de sensibilité passé, il fit observer au jeune Henri de Nemours qu’il voudrait bien pouvoir accéder à ses prières, mais qu’il y allait pour lui de la vie; que son châtiment, s’il n’obéissait, ne les sauverait pas; qu’un autre accomplirait ce qu’il refuserait de faire. Il joignit quelques consolations, et maudissant les ordres terribles qu’il avait reçus, il se disposait à les exécuter, quand Henri, le suppliant de nouveau, lui dit: «Il suffit que vous montriez au roi deux dents; eh bien! arrachez-m’en deux: épargnez mon pauvre petit frère! Voyez comme il est faible et souffrant; autant vaudrait le tuer.»
L’exécuteur ne put résister à ces héroïques prières; il arracha deux dents à Henri de Nemours, qui souffrit cette exécution avec un courage incroyable, et cela pendant plusieurs semaines, car Louis XI ne retrancha rien de sa première rigueur, il exigea tous les huit jours les deux dents. Peut-être aurait-il trouvé un nouveau supplice pour ces deux faibles créatures après la destruction de leurs dents; mais Dieu ne lui en laissa pas le temps, il rappela à lui Henri de Nemours, lorsque cet héroïque enfant n’allait plus pouvoir payer la dette de son frère. Ses souffrances lui occasionnèrent une fièvre qui le ravit six mois au plus après son entrée dans la prison de la Bastille.
«Je vais mourir, disait-il, mon pauvre François, et dans le ciel je vais prier le bon Dieu pour toi: peut-être ma mort fléchira-t-elle le roi, peut-être Dieu punira-t-il notre persécuteur; souffre sans murmurer; tu reverras bientôt, sois-en sûr, notre bonne mère; tu lui diras que je n’ai regretté en mourant qu’une chose, de n’avoir pas eu sa bénédiction et ses baisers.» Il ajouta à son frère, qui fondait en larmes: «Ne pleure pas, François, ne pleure pas... de là-haut je veillerai sur toi!» Puis cet enfant sublime, cet ange remonta vers le ciel, victime d’une tyrannie atroce, martyr de l’amour fraternel.
François ne resta pas tout à fait seul dans cette horrible prison. Presque tous les prisonniers célèbres ont aimé quelque petit animal qui est venu s’attacher à eux: qu’y a-t-il d’étonnant à cela? quand on est seul, abandonné, isolé de tous, ne porte-t-on pas intérêt aux moindres choses qui seraient tout à fait insignifiantes dans le mouvement et la distraction ordinaire de la vie? Une petite souris blanche s’était familiarisée peu à peu avec les deux jeunes prisonniers; elle venait manger les miettes de pain qu’ils réservaient pour elle. Ce fut la seule consolation de l’infortuné François de Nemours, sa seule distraction pendant huit années qu’il lui fallut encore vivre ainsi et souffrir. Enfin, le samedi 3o août 1483, la mort vint frapper le vindicatif et superstitieux Louis XI, en son château de Plessis-lès-Tours, au milieu de toutes les reliques dont il s’était entouré pour lui échapper: il en avait fait venir de Reims, de la Sainte-Chapelle de Paris et de Rome: la sainte ampoule, les verges de Moïse et d’Aaron, le bois de la vraie croix.
Son fils, Charles VIII, rendit à la liberté les victimes nombreuses de la politique cruelle et craintive de son père. François de Nemours revit sa mère, le château de Lectoure, les coteaux d’Armagnac. Mais comme il était différent de ce bel enfant blond que les archers de Louis XI étaient venus chercher il y avait huit ans! comme toutes ces couleurs roses et fraîches de l’enfance heureuse avaient disparu sous la triste pâleur de la souffrance! A peine pouvait-il marcher maintenant, boiteux et contrefait, lui qu’on voyait si agile et si prompt autrefois!
Philippe de Comines, qui a écrit l’histoire du règne de Louis XI, et qui vivait à la cour de ce prince, fait observer que son maître, par une juste vengeance du ciel, souffrit de presque toutes les souffrances qu’il fit endurer aux autres. Il voulait se faire craindre, et il craignait tout le monde, jusqu’à son propre fils, ses plus proches parents. Sur le moindre soupçon, sans aucune cause réelle, sur une simple apparence, il faisait jeter en prison les personnes les plus considérables; il fut obligé de s’emprisonner lui-même au château du Plessis-lès-Tours, d’où il n’osait sortir, où il n’osait laisser entrer que fort peu de monde. Il pressurait le peuple, l’accablait d’impôts, et ses serviteurs le pressuraient à leur tour, l’accablaient d’exigences, et encore le quittaient et s’enfuyaient sitôt qu’ils étaient riches. Jacques Cottier, son médecin, exigeait de lui trente mille francs par mois, en sus des terres, des bénéfices, des offices pour lui et les siens. Ce médecin lui parlait avec tant de rigueur et de rudesse, qu’on n’aurait pas osé traiter un valet comme il traitait le roi, et Louis XI n’aurait pas osé le renvoyer, car Cottier lui disait audacieusement qu’il ne vivrait plus huit jours s’il se défaisait de lui. Or, ce prince craignait surtout la mort; il avait fait venir de Calabre un ermite, espérant que les prières de ce saint personnage obtiendraient pour lui une vie prolongée au delà du terme ordinaire; il avait défendu qu’on prononçât jamais devant lui le mot de mort; et, pour dernière punition, son médecin, son ermite, tout le monde lui dit qu’il ne devait conserver aucune espérance de vivre plus longtemps, que sa mort était prochaine, très-prochaine. En vain répondit-il: «J’ai espérance que Dieu m’aidera, car, par adventure, je ne suis pas si malade comme vous pensez.» Il vit cependant la mort venir pas à pas, et comme il conserva toute sa connaissance, il se sentit mourir. Pas une larme ne fut versée sur sa tombe.
Nous ne finirons pas sans faire observer avec satisfaction que l’odieux inventeur de ces cages de fer où furent enfermés les deux enfants d’Armagnac, le fameux cardinal de La Balue, périt lui-même dans une de ses propres cages.

LE DUC DE BOURGOGNE,
Table des matières
LOUIS-FRANÇOIS-XAVIER DE FRANCE.
Rien ne peut se comparer aux manifestations de la joie publique à l’occasion de la naissance de Louis-François-Xavier, duc de Bourgogne, que celles qui avaient éclaté, un siècle auparavant, lorsque naquit à Versailles cet autre duc de Bourgogne, qui fut le père de Louis XV. La foule alors s’était portée jusque dans les appartements de madame la dauphine, sa mère; des feux de joie avaient été allumés dans les cours du château, et l’on y jeta les lambris et les parquets destinés à la grande galerie. Et quand Bontemps vint se plaindre de tels désordres à Louis XIV: «Qu’on les laisse se réjouir, répondit le roi, nous aurons d’autres parquets!»
Ces deux ducs de Bourgogne devaient avoir des destins semblables: naître, croître rapidement en vertus et en science, pour bientôt disparaître!
Le jour qu’on suppléa les cérémonies du baptême au jeune duc de Bourgogne, le dauphin, son père, se fit apporter le registre de la paroisse où était inscrit son nom, et le lui montrant suivi et précédé de celui des fils de quelques obscurs artisans, il lui dit: «Vous le voyez, mon en-
«fant, aux yeux de Dieu, les conditions sont égales, et il
«n’y a de distinctions que celles que donne la vertu. Vous
«serez estimé plus grand que ces enfants, mais ils seront
«plus grands que vous devant Dieu, s’ils sont plus ver-
«tueux.»
Ces idées, qu’enseignent la religion et la raison, étaient alors généralement assez méconnues pour qu’il ne fût pas inutile de les enseigner solennellement à celui qui était le petit-fils de Louis XV, et qui devait monter sur le trône naguère occupé par Louis XIV. M. le duc de Bourgogne garda un continuel souvenir de cette grave leçon. On vit bien, par les efforts qu’il fit pour devenir un homme savant et vertueux, qu’il voulait mériter le rang suprême qu’il tenait du hasard et de la naissance. M. le duc de La Vauguyon fut son gouverneur. On commença à l’instruire, pour ainsi dire, au sortir du berceau. Il avait, au reste, un désir naturel d’apprendre; il voulait tout connaître; il faisait mille questions sur les objets qu’il voyait, et l’on avait ordre de le satisfaire. Il nous paraît à propos de dire dans tous ses détails la méthode suivie pour l’instruction de M. le duc de Bourgogne.
Dès l’âge de quatre ans, pour donner un aliment à l’extrême activité de son esprit, on lui faisait des lectures lentes et suivies; on répondait à toutes ses questions, puis on lui montrait des gravures représentant les faits racontés; on les expliquait minutieusement. On parvint ainsi à lui donner des notions succinctes sur les principales sciences, et notamment sur l’histoire. On s’aperçut bientôt qu’il avait un goût décidé pour les sciences exactes: on lui avait parlé de mathématiques, de géométrie; il voulut avoir une définition de celte science, ensuite il demanda qu’on lui en enseignât les premiers éléments. On crut devoir accéder à ce désir, encore bien qu’il n’eût pas atteint cinq ans. Il était admirablement bien organisé pour ces études, car il y fit des progrès extraordinaires. Ses maîtres lui donnaient toutes les définitions bien exactement, et lui laissaient le plaisir de résoudre seul les problèmes, ce à quoi il parvenait toujours. La joie du succès lui faisait oublier toutes les difficultés vaincues pour y parvenir; de cette manière on lui rendit agréables des études naturellement ardues et pénibles; aussi disait-il qu’il allait jouer quand venait l’heure de ses leçons de mathématiques. Aucune science ne lui offrait plus d’attraits; de la théorie il passa bientôt à la pratique.

«Ce fut, dit M. de Pompignan, qui a écrit son histoire, dans le printemps de l’année 1757 qu’il fit à Meudon ses premiers essais de géométrie pratique.» C’était plaisir de le voir, la règle, l’équerre, le compas à la main, opérer comme un arpenteur consommé. Madame la dauphine aimait surtout à voir son fils prendre cet exercice, où il montrait une intelligence et une grâce infinies; il faut bien se rappeler qu’il n’avait encore que six ans.
Si l’on avait concentré toutes ses facultés sur cette seule science, il n’est pas douteux qu’on en eût fait une petite merveille; mais M. le dauphin avait le sens trop droit pour ambitionner un tel résultat: il voulait, avec raison, que son fils, destiné à gouverner un jour, eût des connaissances saines, mais ordinaires, sur toutes choses, et non pas de merveilleuses en une seule science. Le plan d’éducation suivi pour ce jeune prince embrassait en effet les principales connaissances humaines, et il eut tant d’application, qu’à l’âge de neuf ans, où il mourut, il savait déjà la géographie, les mathématiques, l’histoire; il avait une connaissance suffisante des principaux ouvrages écrits sur l’art militaire, et il les comprenait avec une facilité et une promptitude véritablement étonnantes.
Cependant M. le dauphin voulait bien moins faire de son fils un savant qu’un bon citoyen. Aussi son éducation morale fut-elle plus soignée encore que son instruction scientifique. Ainsi on habitua de bonne heure le jeune prince à tenir une sorte de registre, sur lequel, jour par jour, il inscrivait lui-même le compte-rendu de ses occupations, de ses pensées, de ses actions, et même de ses fautes. Souvent on lisait au prince ce qu’il avait fait de bien ou de mal: ce moyen si ingénieux et si simple de lui rappeler ses fautes le porta à s’en corriger; et souvent, au moment de mal faire, il se retenait par la crainte seule d’avoir à s’accuser lui-même, et de faire connaître ainsi la mauvaise action qu’il aurait commise. Fatigué un jour de l’humeur brusque de son frère, le duc de Berri, il prit son journal, et pria son sous-gouverneur d’en lire quelques passages. Dans un article où le prince avait été assez maltraité, le lecteur baissa la voix et semblait vouloir passer outre: «Allez, allez jusqu’au bout, monsieur, je crois m’être corrigé de ce défaut-là.» Ce fut ainsi qu’il avait imaginé de faire sentir au duc de Berri ses torts, sans être obligé de s’en plaindre à personne.
L’histoire rappelle une foule de circonstances dans lesquelles se firent remarquer sa docilité, son respect et son amour pour le roi, le dauphin, et particulièrement la dauphine, sa mère; son horreur pour le mensonge et pour les flatteurs dont il ne pouvait manquer de se trouver fréquemment entouré. Quelqu’un lui donnant des éloges qui sentaient l’adulation: «Vous me flattez, dit-il, et je n’aime pas qu’on me flatte. Le soir, en se couchant, il dit à son gouverneur: «Ce monsieur me flatte, prenez garde à lui.» Il était désireux de l’estime publique. Un jour qu’on l’entretenait de la maladie de Louis XV à Metz, et qu’on lui disait que ce fut à cette occasion qu’il reçut le surnom de Louis le bien aimé : «Ah! s’écria-t-il, que le roi dut être sensible à tant d’amour! et que je l’achèterais au prix d’une pareille maladie!» Combien furent nombreux les actes de bienfaisance et les privations qu’il s’imposait pour augmenter ses aumônes! Nous citerons entre autres l’anecdote suivante: le jeune prince désirait depuis longtemps une petite artillerie; on lui en avait trouvé une charmante du prix de cent louis; l’argent était prêt, et il se disposait à en faire l’acquisition, quand on parla devant lui du malheur d’un brave officier qu’une réforme subite venait de placer dans une position très-misérable et de laisser sans ressources. «Allons, s’écria aussitôt le petit duc de Bourgogne, plus d’artillerie!» Et à l’instant même, il fit porter au brave capitaine la somme destinée à l’acquisition par lui tant désirée.
Une vivacité naturelle jetait parfois notre jeune héros dans des écarts qui allaient jusqu’à l’emportement: dès qu’il s’en apercevait, il se hâtait de réparer sa faute et n’hésitait pas à se reconnaître coupable.
Ses reparties étaient toujours vives et spirituelles. On raconte qu’à l’âge de cinq ans, apprenant l’histoire de France dans des conversations familières avec son précepteur, il parut tout glorieux d’entendre dire qu’il y avait une longue suite de soixante-six rois depuis Pharamond jusqu’à son aïeul Louis XV; il paraissait croire que c’était une seule et même filiation. M. le duc de La Vauguyon crut devoir lui dire que l’on n’avait pas de preuves que les rois de la troisième race descendissent de la première, ni même de la seconde. «Au moins, monsieur, s’écria-t-il, je descends de saint Louis et de Henri IV!»
Ce jeune prince était né pour être brave. Il avait témoigné le désir de voir faire l’exercice aux chevau-légers. On lui donna le simulacre d’un combat et d’une attaque, avec un feu tout aussi vif et aussi terrible que dans les actions les plus chaudes. Lorsque le feu et le bruit commencèrent, il appuya les mains sur son front pendant toute la première décharge, sans dire un mot; ensuite il les retira, et avec sa gaieté ordinaire, il dit au duc de La Vauguyon: «J’ai voulu m’essayer, et je n’ai point été étonné du tout.»
Le duc de Brissac, qu’il aimait et qu’il estimait beaucoup, lui dit un jour: «Monseigneur, à votre première campagne, je demande d’être votre aide de camp. — Non, répondit-il, monsieur le duc, vous serez alors maréchal de France, et vous me donnerez des leçons.»
Il était surtout bon, dans toute l’acception du mot: il aimait mieux un grand mal pour lui qu’un petit pour les autres. Sa bonté fut la cause de sa mort.
Le jeune duc de Bourgogne courait et jouait d’aussi bon cœur qu’il étudiait. Descendant un jour avec trop de vivacité l’escalier de son appartement, il fit une chute très-grave et éprouva des douleurs très-aiguës au genou droit; mais, craignant d’alarmer sa mère et de faire réprimander les personnes commises à sa garde, il dissimula sa souffrance et ne se plaignit pas. Le mal ignoré fit de rapides progrès, un abcès survint, et il fallut lui faire une douloureuse opération. Avant qu’on y procédât, le prince voulut examiner les instruments qui allaient servir. «Allons, dit-il ensuite avec toute la fermeté d’un homme fait, je dois souffrir, afin de me guérir et de consoler ma tendre mère.» Après l’opération, qu’il supporta avec un courage qui ne se démentit pas, son père et sa mère le couvrirent de baisers; il les serra sur son cœur, pleura avec eux, et dit au dauphin: «Papa, si je pleure, c’est de joie au moins!»
A partir de ce moment, notre jeune et intéressant enfant ne put recouvrer une parfaite santé. Les espérances que successivement on eut de son rétablissement furent déçues. Sa plus grande inquiétude était pour ses études; il ne cessait de demander ses livres et les leçons de ses maîtres. On ne peut oublier ce billet touchant qu’il écrivit au dauphin, son père, se servant d’un crayon, à défaut d’encre et de plumes, qu’on avait soin d’éloigner de lui:
«Cher papa, je commence à mieux me porter. Je vous
«demande une grâce, vous m’aimez trop pour me la refu-
«ser: permettez-moi de continuer mes études. J’ai grand’-
«peur d’oublier le peu que je sais, et il y a beaucoup de
«choses que je désire apprendre.»
Affligé des ordres qui avaient supprime ses exercices classiques, il demanda à voir ses maîtres. «Ce n’est point, disait-il, pour prendre des leçons, mais j’aurai la satisfaction de les entendre parler des choses qu’ils m’ont apprises. »
Le mal fit de nouveaux progrès, une fièvre lente le consumait, bientôt toute espérance de le sauver fut perdue. Il se préparait de lui-même à sa fin, qu’il sentait devoir être prochaine. Quand vint le moment fatal, il dit à l’évêque de Limoges, qui l’assistait à ses derniers instants: «J’ai du courage, monsieur, j’ai fait le sacrifice de ma vie.» Ayant demandé son gouverneur, il lui dit: «Adieu, mon bon ami. Je vous remercie bien tendrement de vos soins. Consolez mon papa et ma chère maman.»
Ce fut ainsi qu’expira, dans sa neuvième année, cet auguste enfant qui avait donné de si grandes et si justes espérances.
Cette mort fit une grande sensation. Les philosophes jetèrent les hauts cris, et Diderot en accusa assez ouvertement le duc de La Vauguyon, disant que le duc de Bourgogne avait été la victime de son héroïque vertu, et que son gouverneur lui avait inspiré une piété trop vive. Étrange accusation! Sans doute cette mort prématurée fut tristement déplorable; mais, quand on songe que cet ange devait monter sur le trône où régna Louis XVI, ne doit-on pas regarder comme une récompense de ses vertus que Dieu l’ait appelé si tôt à lui?


NICOLAS FERRY, DIT BÉBÉ.
Table des matières
On a cru longtemps qu’il avait existé un peuple de nains. Des historiens sérieux de l’antiquité nous parlent des Pygmées, qui, suivant leurs récits, n’avaient pas plus d’une coudée de haut. Aujourd’hui tout le monde est d’accord pour regarder ces assertions comme des fables; un nain n’est plus considéré que comme un homme imparfait, un phénomène, un jeu de la nature, une monstruosité, digne tout au plus d’appeler l’attention de l’anatomiste et du philosophe. Aussi ne nous serions-nous pas avisés de donner place dans notre galerie des Enfants célèbres au nain Nicolas Ferry, dit bébé, si cet être étrange n’y avait eu d’autres titres que la bizarrerie de sa constitution. Ce sont donc les circonstances extraordinaires de sa courte existence qui nous ont paru dignes de fixer notre attention et d’être racontées, encore bien qu’il ne surgisse de cette vie aucun enseignement moral.
Nicolas Ferry est né à Plaisnes, principauté de Salins, dans les Vosges, le 13 novembre 1741. Ses parents étaient d’une taille ordinaire. Cependant le jeune Ferry, à sa naissance, n’était long que de huit ou neuf pouces et ne pesait que douze onces. Quand on voulut le faire baptiser, on le porta à l’église sur une assiette remplie de filasse; un sabot rembourré lui servit de berceau. Il était infiniment trop faible, et sa bouche beaucoup trop étroite pour téter. Aussi désespéra-t-on d’abord de pouvoir le conserver. On eut recours au biberon; une chèvre lui fournit son lait; il n’eut pas d’autre nourrice que cet animal, qui, de son côté, sembla s’y attacher.
Il eut la petite-vérole à six mois, et le lait de la chèvre fut en même temps son unique nourriture et son unique remède. Dès l’âge de dix-huit mois, il commença à parler; à deux ans, il marchait presque sans secours; ce fut alors qu’on lui fit ses premiers souliers, qui avaient dix-huit lignes de long. Gai, vif, pétulant comme un écureuil, ce ne fut que grâce aux précautions les plus minutieuses, aux soins les plus assidus, qu’il échappa aux dangers si fréquents dans la première enfance; on lui arrangea un grand galetas pour qu’il pût prendre ses ébats en sûreté. La nourriture grossière des villageois des Vosges, telle que les légumes, le lard, les pommes de terre, fut la sienne jusqu’à l’âge de six ans, et pendant ce temps il eut plusieurs maladies dont il se tira heureusement. Cependant on ne s’apercevait point qu’il grandit; superstitieux comme on l’était à celle époque, ses parents crurent qu’on avait jeté sur lui un sort pour empêcher sa croissance. Quelques historiens nous le représentent, dans son enfance, livrant, en brave spadassin, bataille à des dindons, les mettant en fuite; une autre fois, ce sont une mère-oie, un gros mouton qu’ils établissent vigilants gardiens de sa petite personne, ne permettant pas qu’aucun animal étranger s’approchât de lui. Nous n’avons rien trouvé de ces détails, malgré toutes nos recherches sur Nicolas Ferry. Quoi qu’il en soit, la réputation du petit Ferry ne tarda pas à se répandre: de tous côtés on accourut pour le voir et l’examiner. Stanislas le bienfaisant, roi de Pologne, qui, après avoir perdu son royaume, n’était plus alors que duc de Lorraine, entendit parler du nouveau Lilliputien; il désira le voir. Son père l’apporta lui-même à Lunéville, couché dans un panier de jonc qu’il tenait suspendu à son bras. Ce prince, à la vue de cet être extraordinaire, fut émerveillé, et fit à son père la proposition de le garder à la cour. Le villageois eut d’abord beaucoup de peine à se décider; mais en réfléchissant aux avantages qui résulteraient et pour sa famille et pour l’enfant de sa condescendance, il se rendit au désir manifesté par Stanislas. Voici le portrait qu’un témoin oculaire a fait de ce petit prodige, au moment dont il s’agit:

«Toutes les parties de son corps, dit M. Kast, médecin
«de la reine, sont bien proportionnées; il a un joli visage,
«le nez bien fait et aquilin, les yeux d’un brun foncé, les
«cheveux blonds et argentés; il a sur le front une grande et
«une petite marque blanche de la petite-vérole; quelques
«autres pareilles, mais plus petites, sont répandues sur son
«corps.»
On lui fit des habits et des meubles pour son usage, on lui donna des domestiques pour le servir. Alors s’ouvrit une ère nouvelle pour Nicolas Ferry: des viandes délicates, des mets succulents, remplacèrent les grossiers aliments dont il avait été nourri jusqu’à ce jour. Caressé, fêté à l’envi, devenu le bijou des dames et des seigneurs de la cour de Lorraine, il dut mener une existence toute dorée; il ne tarda pas à oublier la chaumière qui l’avait vu naître: Sa mémoire était très-fugitive: quinze jours après son arrivée à la cour, sa mère vint le voir; c’est à peine s’il put la reconnaître; cependant, à son départ, l’instinct de la nature se réveilla en lui, il se jeta dans ses bras, l’accabla de caresses, et ne voulait plus la quitter.
Bien qu’il témoignât d’ordinaire peu de sensibilité, il s’attacha singulièrement à son royal protecteur. Ce fut alors qu’il prit le nom de Bébé, qui lui fut donné parle monarque, et voici à quelle occasion. Stanislas voulut autant que possible développer en lui les trésors de l’intelligence, et lui donna des maîtres pour l’instruire. Son langage jusqu’ici était fort peu intelligible; peu à peu il s’accoutuma à parler avec assez de netteté ; mais, en dépit de tous les efforts, il ne put jamais apprendre à lire. Pour lui, tous les caractères représentaient un même son; à l’exception des voyelles, qui furent les seules lettres qu’il parvint à retenir. Toutes les consonnes, il les prononçait indistinctement comme le B. Stanislas, voulant se moquer de lui, l’appela un jour Bébé, et le sobriquet lui resta.
A six ans, sa voix n’avait pas plus de volume que celle d’un enfant d’un an, les organes étant proportionnés au corps. Ses genoux, surtout le droit, avançaient un peu en dehors, ce qui pouvait diminuer encore sa hauteur d’environ un demi-pouce. Il ne restait pas un instant en repos, et il était d’une vivacité extraordinaire, ce qui fit présumer qu’il montrerait plus de dispositions pour les arts d’agrément que pour les combinaisons abstraites de l’esprit. Quelques soins, en effet, qu’on ait pu prendre pour lui inculquer les premiers éléments de la science, il n’a pas été possible de développer chez lui ni jugement ni raison; la très-petite mesure de connaissances qu’il put acquérir n’a jamais été jusqu’à recevoir aucune notion de religion, ni à former aucun raisonnement suivi; sa capacité ne s’est jamais élevée beaucoup au-dessus de celle d’un chien bien dressé. Il fit des progrès plus marqués dans tout ce qui concerne les exercices du corps: on lui fit un petit fusil, qu’il parvint à manier avec assez d’habileté ; il apprit quelques évolutions militaires; souvent la cour de Lunéville s’amusait à le voir manœuvrer, en habit de grenadier, sur une large table, sautant, voltigeant et s’escrimant. Il aimait avec passion la musique et battait quelquefois la mesure assez juste; il dansait même avec assez de précision; mais ce n’était qu’en regardant fort attentivement son maître, pour diriger tous ses pas et tous ses mouvements sur les signes qu’il en recevait.
L’intelligence de Bébé ne grandit point avec l’âge; seulement les passions se développèrent en lui: il était enclin à la jalousie et à la colère: dans ses emportements, ses discours étaient sans suite et n’annonçaient que des idées confuses; en un mot, il ne montrait que cette espèce de sentiment qui naît des circonstances, du spectacle, d’un ébranlement momentané. Il ne connaissait pas le danger; ses désirs étaient d’une violence extrême; jamais il ne se laissait détourner de son objet, quelque frivole qu’il parût, le reste lui était indifférent. Son sourire était très-gracieux, mais il ne riait pas souvent. Bien qu’il témoignât d’ordinaire peu de sensibilité, il était susceptible de reconnaissance. Il s’attacha singulièrement au prince, et marquait de l’affection pour les femmes qui avaient soin de lui.
Stanislas le fit un jour le héros d’une sorte de comédie qu’il imagina pour divertir sa cour, et qui nous parait avoir une grande analogie avec une scène semblable qui s’était antérieurement passée à la cour de Wurtemberg, et dont un observateur nous a transmis le récit. On en jugera. «Aux noces d’un duc de Bavière, un petit gentilhomme, armé de pied en cap, brisa tout à coup avec sa tête le dôme d’un pâté ; il sortit vivement son épée du fourreau, fit le salut d’armes, tira au mur contre la croûte de sa prison, s’escrima contre les plats, tailla en pièces un verre de Bohême et coupa la tête à un faisan. Après tout ce tapage, il traversa fièrement la table en entonnant un chant de victoire, et sauta légèrement à terre, son trophée à la main, aux grands applaudissements et au fou rire de la compagnie. » Voici maintenant le fait qui concerne Bébé. Stanislas invita à un grand dîner quantité de seigneurs et d’officiers de marque, ainsi que plusieurs dames et demoiselles de Lunéville. Au dessert, une musique délicieuse se fit entendre dans un salon voisin; on apporta un magnifique pâté qui avait la forme d’une citadelle, avec tours, bastions, tourelles et remparts garnis de pièces d’artillerie et autres instruments de combat en sucre. Tandis que les convives admiraient ce chef-d’œuvre d’architecture culinaire, ils virent sauter en l’air la calotte du pâté : Bébé, armé de pied en cap, comme le nain de Bavière, s’élance de la citadelle, tire un coup de pistolet et brandit un sabre au-dessus de sa tête, puis se met à courir avec rapidité, faisant le simulacre de vouloir fendre la tête aux officiers qui se trouvaient sur son passage, et qui, dès l’abord, ne parurent pas très-rassurés; on rit beaucoup de cette frayeur involontaire. Après cette campagne, Bébé s’en retourna gravement faire sentinelle auprès de son pâté, et là il fut, au milieu des éclats de rire, assiégé par les dames d’une grêle de macarons, de dragées et de bonbons, sous laquelle il était presque englouti. Chacun loua, admira, caressa le redoutable guerrier; l’histoire du pâté, mentionnée tout au long dans les journaux du temps, mit le comble à sa célébrité. Stanislas le fit peindre de toutes les manières, et se faisait un plaisir de donner son portrait. Des étrangers de distinction, plusieurs princes firent exprès un voyage à la cour du duc de Lorraine pour voir le merveilleux nain. C’est à cette époque qu’il faut placer les diverses tentatives qui furent faites pour l’enlever, et qui toutes échouèrent. Tantôt c’était un domestique gagné, qui, faisant semblant de badiner, le saisissait tout à coup et le cachait dans une poche de son manteau; tantôt c’était un postillon qui le faisait entrer dans une de ses bottes fortes et le chargeait sur ses épaules, simulant d’aller chez le cordonnier; tantôt enfin c’était un factionnaire qui s’emparait de lui et le fourrait tout à coup sous sa capote; mais bientôt Bébé poussait des cris perçants et déconcertait ainsi les ravisseurs, dont l’audace recevait alors un châtiment mérité.
Bébé devint dès lors l’objet d’une active surveillance: plusieurs pages furent chargés de l’accompagner en tous lieux, et de ne le laisser jamais seul. L’ennui le gagna, et une profonde mélancolie le mina insensiblement; cette sorte de captivité lui pesait. Stanislas mit en jeu pour le distraire mille moyens ingénieux. Il lui fit construire une jolie maison roulante; c’était un véritable château, avec vestibule, salle, salon, chambre à coucher; il y avait de plus un jardin planté d’arbres, des bassins, un parterre et des fleurs. Tout l’ameublement était proportionné à la taille du propriétaire. On y voyait une infinité de jeux de toute espèce, entre autres un joli billard, pour lequel on avait réservé une pièce tout exprès.
Ce gentil ermitage était peuplé de toutes sortes d’animaux nains: c’étaient une petite levrette, qui n’était pas plus grosse qu’un rat; une paire de tourterelles, cadeau de l’impératrice de Russie, blanches comme la neige, et qui n’excédaient point en grosseur un passereau. Plusieurs enfants de la ville furent appelés à venir partager ses jeux, et bientôt la tristesse de Bébé disparut.
Cependant Stanislas se rendit à la cour de Versailles, pour aller voir sa fille, la reine Marie Leczinska, épouse du roi Louis XV. Le nouveau mirmidon fut du voyage. Il ne devait pas quitter le prince; en effet, il ne s’éloigna pas un seul instant de lui: il dînait à ses côtés, il couchait dans la même chambre. Il fit l’admiration de tout ce que la cour comptait de duchesses, de marquises, de belles dames, qui, charmées de sa gentillesse, se le disputaient et se le passaient de main en main.
A son retour de Versailles, Bébé recommença son genre de vie, mais on s’aperçut que sa faible intelligence déclinait encore. Un jour, à la campagne, il entra dans un pré dont l’herbe était plus grande que lui; il se crut égaré dans un taillis et cria au secours. Il devint plus irascible. Nous avons dit qu’il était jaloux, nous en donnerons un exemple. La personne qu’il paraissait aimer le plus après son bienfaiteur était la princesse de Talmond, femme du plus grand esprit, et qui s’était donné beaucoup de peine pour chercher à l’instruire. Bébé conçut pour elle une amitié si vive, qu’il ne pouvait souffrir qu’elle caressât aucun autre être que lui. Une fois, voyant cette dame flatter une petite chienne, il devint furieux; il lui arracha des mains le malheureux animal et le jeta par la fenêtre, en disant: «Pourquoi l’aimez-vous plus que moi?»

Il ne faudrait cependant pas en conclure qu’il avait le cœur méchant; loin de là, on cite de lui une foule de traits qui font honneur à ses sentiments. Il aimait à faire le bien et poussait très-loin cette qualité. Il avait toujours sa bourse bien garnie: son plus grand plaisir était de distribuer son argent aux pauvres. Tous les dimanches, il se mettait au grand balcon du château, et, de là, il s’amusait à leur jeter des pièces de six sous, enveloppées dans des carrés de papier de diverses couleurs. Lorsque, parmi ces indigents, il remarquait un enfant, il substituait une pièce de six livres à la pièce de six sous, et faisant approcher le petit malheureux, il lui jetait le paquet en lui disant: «Attrape la pistache, c’est pour toi.»
Jusqu’à l’âge de quinze ans, Bébé avait eu les organes libres, et toute sa petite figure très-bien et très-agréablement proportionnée; il avait alors vingt-neuf pouces de haut. A cet âge, la puberté commença à se déclarer chez lui; mais ces efforts de la nature lui furent préjudiciables; jusque là les sucs nourriciers s’étaient également distribués dans toute la machine; l’âge viril, en se déclarant, troubla cette harmonie; il eut pour effet d’énerver un corps frêle et débile, d’appauvrir son sang et de dessécher ses nerfs. Ses forces s’épuisèrent; l’épine du dos se courba; la tête se pencha; ses jambes s’affaiblirent; une omoplate se déjeta; son nez grossit; Bébé devint valétudinaire; il grandit cependant encore de quatre pouces pendant les années suivantes.
Monsieur le comte de Tressan, qui avait suivi avec attention la marche de la nature dans le développement de Nicolas Ferry, avait prévu qu’il mourrait de vieillesse avant trente ans; effectivement, il tomba dès vingt-un dans une espèce de caducité, et ceux qui en prenaient soin remarquèrent en lui des traits d’une enfance qui ne ressemblait plus à celle de ses premières années, mais qui tenait de la décrépitude.
En l’année 1761 eut lieu une bizarre cérémonie. Une jeune naine, âgée de quinze ans, haute d’environ trente-trois pouces, née aussi dans les Vosges, à Adol, fut amenée à Lunéville. La cour de Stanislas eut la fantaisie de célébrer les fiançailles de Bébé et de Anne-Thérèse Souvray. On les habilla richement; il y eut un grand festin où les deux nains occupèrent les places d’honneur, ce repas fut suivi d’un bal brillant qui dura toute la nuit. Néanmoins le mariage n’eut pas lieu; la mort y mit obstacle, en enlevant Bébé avant qu’il pût être conclu. Thérèse Souvray, elle, est parvenue à un âge fort avancé ; plusieurs personnes ont pu la voir à Paris, en 1819, sur le théâtre de M. Comte, qui, en ayant fait la rencontre dans ses voyages, conjectura qu’elle piquerait vivement la curiosité, et la décida à abandonner ses montagnes pour venir, accompagnée de sa sœur, Barbe Souvray, plus âgée qu’elle de deux ans et plus grande de huit pouces, s’offrir en spectacle aux habitants de la capitale.
La dernière année de sa vie, Bébé semblait accablé. Il mangeait très-peu: une mauviette lui faisait deux repas. Il devint sombre, inquiet, insensible à tout et pleurait sans cesse. Il avait peine à marcher; l’air extérieur l’incommodait, à moins qu’il ne fit très-chaud: on le promenait alors au soleil, qui paraissait le ranimer; mais c’est à peine s’il pouvait faire cent pas de suite; sa figure se sillonna rapidement des rides de la vieillesse. Au mois de mai 1764, il eut une petite indisposition, à laquelle succéda un rhume accompagné de fièvre, qui le jeta dans une espèce de léthargie d’où il sortait quelquefois, mais sans pouvoir parler. Sa mère était venue lui prodiguer ses soins, mais c’est à peine s’il la reconnaissait.
Les quatre derniers jours de sa vie, il reprit une connaissance plus marquée. Des idées plus nettes, plus suivies qu’il n’en avait eu dans sa plus grande force, étonnèrent tous ceux qui étaient auprès de lui. Stanislas n’était pas alors à Nancy; Bébé demanda plusieurs fois avec instances son bon ami, il ne put le voir; répétant à chaque instant le nom de son auguste bienfaiteur, il mourut sur les genoux de sa mère, en disant: «Je ne pourrai donc pas baiser encore une fois la main de mon bon ami!»
Son agonie fut longue; il expira le 9 juin 1764, âgé de près de vingt-trois ans. Il avait alors trente-trois pouces de haut.
Le duc de Lorraine fut très-sensible à cette perte; il lui fit faire des funérailles magnifiques. Son cœur et ses entrailles furent séparés de son corps et embaumés avec soin; on les porta en cérémonie dans un cercueil de plomb dans l’église des Minimes de Lunéville, où un mausolée lui fut élevé. Sur ce mausolée on grava son portrait et une épitaphe latine. Son squelette fut déposé dans la bibliothèque royale de Nancy.
Le 14 novembre 1770, M. Méraud fit un rapport sur lui à l’académie des Sciences, et mit en même temps sous les yeux de l’illustre compagnie une petite statue en cire de Bébé, habillée et affublée d’une perruque. Cette figure est, nous le croyons, celle qu’on voit encore aujourd’hui au cabinet de l’école de Médecine à Paris.
Voici la traduction de l’épitaphe que composa M. le comte de Tressan sur le nain de Stanislas le Bienfaisant:
ICI GIT
NICOLAS FERRY, LORRAIN,
JEU DE LA NATURE
PAR L’EXIGUITÉ DE SA TAILLE.
IL FUT AIMÉ DU MODERNE ANTONIN.
VIEUX A LA FLEUR DE L’AGE,
POUR LUI CINQ LUSTRES FURENT
UN SIÈCLE.
IL MOURUT LE 9 JUIN
DE L’ANNÉE 1764.
TURENNE.
Table des matières
On trouve dans l’enfance de presque tous les grands hommes des pronostics de leur mérite futur: celui-ci, qui fut un grand peintre, dessinait presque au sortir du berceau; celui-là, qui fut un poëte, faisait des vers contre vent et marée, au lieu d’auner le drap ou de peser le sucre dans le comptoir paternel. Le vicomte de Turenne, encore enfant, montra bien, par plusieurs actions, ce qu’il serait par la suite.
Il répétait sans cesse qu’il voulait être soldat; mais il était d’un tempérament si faible, qu’on ne croyait pas qu’il pût embrasser ce parti, et on ne s’en cachait pas en sa présence. Pour faire cesser cette opinion et prouver qu’il saurait supporter vaillamment les fatigues de la guerre, il mettait en pratique cette maxime qui lui fut familière par la suite, que, dans les circonstances difficiles, il faut agir et non raisonner.
Il prit, sans en rien dire à personne, la résolution de passer la nuit sur les remparts de Sédan, dont M. le duc de Bouillon, son père, était gouverneur. Le soir venu, on chercha partout le jeune vicomte; le chevalier de Vassignac, qui était son précepteur, se désespérait; on imputait à sa négligence la disparition du fugitif. La nuit était déjà bien avancée, et la plus grande inquiétude régnait au château. M. de Vassignac se démenait en tous sens, parcourant la ville, les rues, places et carrefours, quand on vint lui apprendre qu’on avait vu M. de Turenne sur les remparts de la ville, couché sur l’affût d’un canon. Notez que le froid était des plus rigoureux, qu’il était tombé la veille une grande quantité de neige. En effet, on le trouva dormant d’un profond sommeil, et on eut beaucoup de difficultés à le mener coucher au château: sa résolution était, disait-il, de passer la nuit à la belle étoile, comme les soldats. M. de Turenne pouvait avoir neuf ans quand il fit cette équipée.

Le jeune Turenne n’était pas ignorant des belles-lettres, il les cultivait même avec goût et avec fruit; de tous les auteurs, il préférait ceux qui retracent la vie des grands hommes de l’antiquité, et il les lisait avec une admiration passionnée. Un officier en visite chez Mme la comtesse de Bouillon s’avisa de lui dire un jour que l’histoire de Quinte-Curce, dont il faisait tant de cas, n’était vraisemblablement qu’un roman, où le plus grand nombre des laits étaient controuvés; le jeune Turenne soutint le contraire; l’officier ne voulut pas départir de son opinion, la dispute s’échauffa; la duchesse de Bouillon, pour voir ou iraient les choses, se mettait du côté de l’officier, excitant par la l’ardeur de son fils. Turenne se vit forcé de battre en retraite; mais quand il vit l’officier seul, il le provoqua en duel; on convint d’un rendez-vous pour le lendemain; le vicomte sortit pour aller, disait-il, à la chasse, et s’y rendit armé jusqu’aux dents. L’officier l’y joignit bientôt: les épées tirées, les combattants allaient fondre l’un sur l’autre, quand la duchesse de Bouillon parut, disant à son fils qu’elle voulait lui servir de second, puis elle l’embrassa et lui fit faire la paix avec l’officier.
M. de Turenne était bien loin cependant d’être querelleur ni mauvaise tête: on ne lui connut que ce projet de duel dans toute sa vie. On n’a peut-être jamais vu tant de modération unie à tant de bravoure.
Il était un jour au spectacle dans une loge où entraient deux jeunes gens qui ne voyaient pas pourquoi M. de Turenne, beaucoup moins bien habillé qu’eux, ne leur céderait pas la place de devant qu’il occupait, et cherchèrent à la prendre. Turenne croyait avoir de bonnes raisons pour la garder; l’un de ces étourdis, pour se venger du refus qu’il leur en fit, jeta le chapeau et les gants du maréchal sur le théâtre. Un jeune homme s’empressa de les rapporter, avec l’air le plus respectueux. Les impertinents, voyant à qui ils avaient affaire, s’enfuyaient confus, quand Turenne les retint en disant: Restez, messieurs, restez; en nous arrangeant, il y aura assez de place pour nous trois.
Un homme commit un jour la sotte indiscrétion de lui demander comment il avait perdu la bataille de Rhétel. Turenne lui répondit avec une simplicité magnifique: Je l’ai perdue par ma faute. Lui, le plus grand capitaine de son temps!
M. de Turenne naquit dans la religion réformée. Le cardinal de Richelieu, qui prévoyait ce que serait un jour le vicomte, lui offrit, lorsqu’il était tout jeune encore, une de ses plus proches parentes en mariage; mais le cardinal aurait voulu que le jeune vicomte fît abjuration, sans toutefois la lui imposer; Turenne, s’apercevant de cela, refusa nettement une si belle alliance. Plus tard, le cardinal Mazarin lui fit entendre que le roi rétablirait en sa faveur la charge de connétable, si lui-même n’y mettait obstacle par la religion qu’il professait. L’offre de la première charge de la couronne ne fut pas capable de lui faire quitter la religion calviniste, tant qu’il la crut la meilleure, comme nulle considération ne put le retenir quand il fut persuadé du contraire. Il abjura quand il fut parvenu au comble de la gloire, et qu’on n’aurait pu imputer son changement à aucun calcul indigne.
Henri de la Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne, naquit en 1611; il était second fils du duc de Bouillon, prince souverain de Sedan. En allant choisir une place pour dresser une batterie, il fut tué d’un coup de canon en 1675. Il n’y a personne qui ne connaisse les détails de cette mort qui jeta la France dans la consternation.

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