Kitabı oku: «La civilisation japonaise conférences faites à l'école spéciale des langues orientales»
Léon de Rosny
La civilisation japonaise conférences faites à l'école spéciale des langues orientales

Publié par Good Press, 2021
EAN 4064066074678
Table des matières
PRÃFACE
LA CIVILISATION JAPONAISE
I PLACE DU JAPON DANS LA CLASSIFICATION ETHNOGRAPHIQUE DE LâASIE
II COUP-DâÅIL SUR LA GÃOGRAPHIE DE LâARCHIPEL JAPONAIS
III LES ORIGINES HISTORIQUES DE LA MONARCHIE JAPONAISE
IV LES SUCCESSEURS DE ZINMOU JUSQUâA LâÃPOQUE DE LA GUERRE DE CORÃE
V INFLUENCE DE LA CHINE SUR LA CIVILISATION DU JAPON LA CHINE AVANT CONFUCIUS
VI LES GRANDES ÃPOQUES DE LâHISTOIRE DE CHINE DEPUIS LE SIÃCLE DE CONFUCIUS JUSQUâA LA RESTAURATION DES LETTRES SOUS LES HAN
VII LA LITTÃRATURE CHINOISE AU JAPON
VIII LE BOUDDHISME ET SA PROPAGATION DANS LâEXTRÃME ORIENT
IX APERÃU GÃNÃRAL DE LâHISTOIRE DES JAPONAIS DEPUIS LâÃTABLISSEMENT DU BOUDDHISME JUSQUâA LâARRIVÃE DES PORTUGAIS
X LA LITTÃRATURE DES JAPONAIS
XI LES SCIENCES & LâINDUSTRIE AU NIPPON
XII LA RÃVOLUTION MODERNE AU JAPON
TABLE DES MATIÃRES

PRÃFACE
Table des matières
E volume fait partie de la série de publications que jâai entreprises pour lâusage des personnes qui veulent étudier la langue et la littérature japonaise. Il se compose de douze conférences[1] préparées conformément au programme des examens de lâÃcole spéciale des Langues Orientales. Jâai essayé dây réunir, sous une forme nécessairement très succincte, les principales données ethnographiques, géographiques et historiques qui sont indispensables à quiconque est appelé à résider au Japon ou à se trouver en contact avec les indigènes de ce pays.
Outre les faits relatifs aux insulaires de lâextrême Orient, jâai tenu à donner à mes élèves quelques notions relatives à lâhistoire et à la littérature de la Chine, parce que câest de ce pays que le Japon tire sa culture intellectuelle et un nombre considérable de mots de sa langue.
Jâavais eu lâintention de joindre en appendice toute une série de documents et dâindex utiles pour les étudiants. Jâai dû renoncer à ce projet pour ne pas dépasser de beaucoup le nombre de pages réglementaire des volumes de la Bibliothèque Orientale elzévirienne dans laquelle sont publiées ces conférences. Ces documents et ces index, plus nombreux et plus développés quâils ne devaient lâêtre, formeront un volume spécial que jâespère être à même de mettre bientôt sous presse, et qui sera publié sous titre de Manuel du Japoniste[2].
Ce nouveau volume sera le complément naturel et indispensable des ouvrages classiques que je fais paraître depuis quelques années sous le titre général de Cours pratique de Japonais. La publication de ce recueil se poursuit sans interruption, bien que plus lentement que je ne lâaurais désiré; et quelques-uns de ses volumes ont été déjà lâobjet de plusieurs éditions[3], tandis que dâautres nâont pas encore été imprimés pour la première fois.
Bien que mes instants soient, en ce moment, consacrés à un travail dâérudition japonaise et chinoise[4], je me propose de mettre sous presse un nouveau volume de mon Cours pratique aussitôt après avoir fait paraître la troisième édition de la première partie de ce Cours qui est complètement épuisée depuis près dâune année. Je continuerai de la sorte à faire mes efforts pour rendre de plus en plus facile lâétude de lâidiome dont lâenseignement mâa été confié à lâÃcole spéciale des Langues Orientales.
Nogent-sur-Marne, le 3 mai 1883.
LÃON DE ROSNY.

LA
CIVILISATION JAPONAISE
Table des matières
I
PLACE DU JAPON
DANS
LA CLASSIFICATION ETHNOGRAPHIQUE DE LâASIE
Table des matières
L me paraît utile, au début des études que nous allons entreprendre, de jeter un coup dâÅil rapide sur les principales divisions ethnographiques que les progrès de la science ont permis dâétablir au sein de ce vaste continent dâAsie, dont les Japonais occupent la zone la plus orientale.
Les premiers essais de classement des populations asiatiques sont dus aux orientalistes. Ces essais ont projeté de vives lumières sur le problème, mais elles ne lâont point résolu, parce que les orientalistes, au lieu de se préoccuper de tous les caractères des races et des nationalités, se sont à peu près exclusivement attachés à un seul de ces caractères, celui qui résulte de la comparaison des langues.
Les orientalistes ont fait, dâailleurs, ce qui a été fait à peu près pour tous les genres de classification scientifique. En botanique, par exemple, à lâépoque de Tournefort, on attachait une importance exceptionnelle à la forme de la corolle; Linné, le grand Linné, ne portait guère son attention que sur les organes sexuels des végétaux. La classification ne pouvait être définitivement acceptée que lorsquâavec les Jussieu, les familles de plantes ont été fondées sur lâensemble de leurs caractères physiologiques.
Il devait en être de même pour la classification des peuples. Lâaffinité des langues peut certainement nous révéler des liens de parenté entre nations; mais ces affinités sont souvent plus apparentes que réelles. Les peuples vaincus ont parfois adopté la langue de leurs vainqueurs, sans que pour cela il y ait eu, entre les uns et les autres, le moindre degré de consanguinité, la moindre communauté dâorigine. La colonisation a souvent transporté fort loin lâidiome dâune nation maritime, et lâa fait accepter par des tribus on ne peut plus étrangères les unes aux autres. Nous parlons en Europe des langues dont le sanscrit est un des types les plus anciens; mais, sâil est établi quâil existe une famille de langues aryennes ou indo-européennes, personne nâoserait plus soutenir aujourdâhui quâil existât une famille ethnographique aryenne et indo-européenne. Au premier coup dâÅil, on reconnaît lâabîme qui sépare le Scandinave aux cheveux blonds et au teint rosé, de lâIndien aux cheveux noirs et au teint basané. Personne, non plus, ne voudrait soutenir que les naturels des îles de lâOcéanie, où lâanglais est devenu lâidiome prédominant, aient des titres quelconques de parenté avec les habitants de la fraîche Albion.
Les caractères anthropologiques, dâordinaire plus persistants que les caractères linguistiques, sont à eux seuls également insuffisants pour établir une classification ethnographique solide. Le métissage a, dans tous les temps et sous tous les climats, profondément altéré les caractères ethniques. Il nâest point possible de répartir dans deux familles différentes les Samoièdes qui habitent le versant oriental de lâOural et ceux qui vivent sur le versant occidental de cette montagne. Les uns cependant appartiennent, au moins par la couleur de la peau, à la race Jaune, tandis que les autres font partie de la race Blanche.
Lorsque lâhistoire ne nous fait pas défaut, câest à lâhistoire que nous devons emprunter les données fondamentales de la classification des peuples. Lorsque lâhistoire manque, alors, mais alors seulement, nous devons recourir, pour reconstituer des origines ethniques sans annales écrites, à la comparaison anthropologique des types, aux affinités grammaticales et lexicographiques des langues, à la critique des traditions et à lâexégèse religieuse, aux formes et à lâesprit de la littérature, comme aux manifestations de lâart, et demander à ces sources diverses dâinformation les rudiments du problème que nous nous donnons la mission de résoudre, ou tout au moins dâéclaircir ou dâélaborer[5].
Trois grandes divisions nous sont signalées tout dâabord dans le vaste domaine de la civilisation asiatique.
La première et la moins étendue est occupée par les Sémites qui habitent surtout le sud de lâAsie-Mineure, sur les deux rives de lâEuphrate et du Tigre, la péninsule dâArabie, la côte nord-est du golfe Persique et quelques îlots, provenant pour la plupart de migrations israélites et musulmanes, au cÅur et au sud-est de lâAsie.
La seconde division est peuplée par les Hindo Iraniens, dont les linguistes ont formé le rameau oriental de leur grande famille aryenne, famille dans laquelle ils ont incorporé la plupart des populations de lâEurope. Le foyer primitif de ce groupe ne doit pas être placé, comme on le fait trop souvent, dans la péninsule même de lâHindoustan, mais au nord-ouest de cette péninsule. Les Aryens ne sont, dans lâInde, que des conquérants, superposés sur les Dravidiens autochtones, aujourdâhui refoulés vers la pointe sud de la presquâîle Cis-Gangétique et à Ceylan.
La troisième division, qui comprend une foule de nations diverses, a été considérée par quelques auteurs comme le domaine dâun prétendu groupe dit des Touraniens. Jadis, on aurait avoué simplement son ignorance au sujet de ces nations; et, sur la carte ethnographique de lâAsie, on se serait borné à une mention vague, telle que «populations non encore classées». Aujourdâhui, on a honte de dire quâon ne connaît pas encore le monde tout entier: on aime mieux débiter des erreurs que dâavoir la modestie de se taire.
Je me propose de mâétendre un peu sur cette prétendue famille touranienne; car câest, en somme, celle qui doit nous intéresser le plus ici, puisque les Japonais devront être compris dans ce troisième groupe des populations asiatiques.
Du moment où il sâagit de désigner une idée nouvelle, et, dans lâespèce, une nouvelle circonscription ethnographique, il est presque toujours nécessaire de créer un mot nouveau. Le choix heureux de ce mot nâest pas tellement indifférent pour le progrès de la science, quâil ne vaille la peine de le chercher avec le plus grand soin. Lâemprunt à la Genèse des noms de Japhétiques, Sémitiques et Chamitiques, pour servir à la classification des races humaines, a poussé lâethnographie dans des ornières dont il est bien difficile de la faire sortir. Je craindrais, pour ma part, que la dénomination de Touranien, si elle était définitivement acceptée, entraînât la science des nations dans des erreurs bien autrement funestes encore. Dâabord, cette dénomination manque non-seulement de précision, mais, par suite du sens que les linguistes lui attribuent aujourdâhui, elle signifie deux choses très différentes. Touran, pour les Perses de lâantiquité, nâa jamais été la désignation dâun peuple particulier; autant vaudrait admettre, comme terme de classification, les noms de Refaïm et de Zomzommin donnés aux populations à demi-sauvages que les Sémites rencontrèrent à leur arrivée dans la région biblique où ils se sont établis. Pour les linguistes, au contraire, il faut entendre par Touraniens à peu près tous les peuples asiatiques qui ne sont ni Aryens, ni Sémites. Dans les tableaux quâon publie journellement pour la classification de ces peuples, je vois figurer côte à côte les Finnois, les Hongrois et les Turcs, dont les affinités paraissent certaines, les populations que M. Beauvois a réunies sous le nom de Nord-Atlaïques, les populations Mongoliques, les Mandchoux, les Coréens, les Japonais, parfois même les Chinois, les Malays, câest-à -dire les Océaniens et les Dravidiens. Or, comme la parenté de ces derniers peuples avec les Nord-Altaïens,—possible, je le veux bien,—est encore loin dâavoir été établie dâune manière scientifique, le nom de Touranien nâest guère plus explicite, suivant moi, que le mot terra incognita, sur nos vieilles cartes géographiques. Et, si lâintention des ethnographes était de faire usage dâune dénomination générale pour tous les peuples asiatiques que nos connaissances ne nous permettent pas encore de classer sérieusement, je préférerais de beaucoup le nom dâAnaryens (non Aryens), que M. Oppert a employé dans ses premiers travaux sur lâécriture cunéiforme du second système. Les Aryens, sur lesquels repose la constitution de la grande famille linguistique successivement appelée indo-germanique, indo-européenne et aryenne, forment en effet le seul groupe considérable des peuples de lâAsie dont la parenté ait été définitivement établie, sinon au point de vue de lâanthropologie, au moins en raison des affinités de leurs idiomes respectifs. Le procédé par voie dâexclusion ne saurait donc, en ce cas, nuire à la clarté de la doctrine, et, provisoirement, je préfère adopter la dénomination dâAnaryens, pour les peuples sur lesquels je dois fixer votre attention.
Le groupe des peuples anaryens de lâAsie, dont lâunité nâa pas encore été établie par la science, comprend plusieurs familles, sur lesquelles vous me permettrez de vous dire quelques mots.
La famille Oural-Altaïque sâétend depuis la mer Baltique et la région des Carpathes à lâouest, jusquâaux limites orientales de la Sibérie à lâest.
Cette famille se subdivise en quatre rameaux principaux:
Le rameau septentrional comprend les Finnois et les Lapons au nord de lâEurope;—les Samoïèdes répandus au nord-est de la Russie et au nord-ouest de la Sibérie;—les Siriænes, au nord et à lâouest de la rivière Kama;—les Wogoules, entre la Kama et les monts Ourals, dâune part, et sur la rive gauche de lâObi, de lâautre;—les Ostiaks, des deux côtés de lâIénisseï.
Le rameau occidental se compose des Hongrois, répartis dans de nombreux îlots, situés dans la région du Danube et de deux de ses affluents, la Theiss et le Maros.
Le rameau méridional comprend les Turcs qui occupent, en Europe, non point la contrée connue en géographie sous le nom dâEmpire Ottoman, mais seulement quelques îlots disséminés çà et là dans cette contrée; lâAsie-Mineure, à lâexception de la zone maritime occupée surtout par des colonies helléniques; et une vaste étendue de territoire au nord de la Caspienne et de lâAral, prolongé jusquâaux versants occidentaux du Petit-Altaï. Il faut rattacher à ce rameau, les Iakoutes, habitants des deux rives de la Léna et dâune partie de la rive droite de lâIndighirka, ainsi que de lâembouchure de ce fleuve, où ils vivent côte à côte avec les Toungouses et les Youkaghirs.
Le rameau oriental, enfin, se compose des Youkaghirs, des Koriaks et des Kamtchadales.
La famille Tartare comprend les rameaux suivants:
Le rameau Kalmouk-Volgaïen, composé de tribus Euleuts ou Kalmouks, au nord-ouest de la mer Caspienne, sur les rives du Volga, sâétendant à lâouest non loin des rives du Don, et formant plusieurs îlots dans la partie sud-ouest de la Russie dâEurope; et le rameau Altaïen, comprenant les Kalmouks répandus dans la région du lac Dzaïsang;
Le rameau Baïkalien, comprenant les Bouriæts de la région du lac Baïkal;
Le rameau Mongolique, composé de plus de deux millions et demi de Tatares-Mongols, habitant le nord de la Chine, depuis le lac Dzaïsang et les monts Kouën-lun à lâouest, jusquâau territoire occupé par les Mandchoux à lâest;
Le rameau Toungouse comprenant les Toungouses, chasseurs et pasteurs, errant surtout dans le bassin de la Léna et sur les rivages de lâOcéan Glacial, au-delà de la limite des terres boisées, en face de lâarchipel inhabité de la Nouvelle-Sibérie, et à lâembouchure de la rivière Kolima:—les Lamoutes, pêcheurs, sur les rivages occidentaux de la mer dâOckostk;—les Mandchoux, sur les bords du fleuve Amoûr, principalement sur sa rive droite.
La famille Dravidienne, composée des anciennes populations autochtones de lâInde, aujourdâhui refoulées dans la partie méridionale de cette péninsule et dont les langues paraissent avoir des affinités avec les idiomes tartares, se compose des rameaux suivants:
Le rameau septentrional, composant les Télinga ou Télougou, dans la région du Dékhan;
Le rameau occidental, formé des Indiens Karnataka, à lâouest des précédents,—et des Indiens Toulou, au sud;
Le rameau méridional, formé des Indiens Malayalam, sur la côte de Malabar;
Enfin, le rameau oriental, formé du peuple Tamoul, qui occupe la côte de Coromandel et la pointe septentrionale de lâîle de Ceylan.
En dehors de ces familles à peu près définies, nous trouvons encore, dans le vaste groupe des anaryens, plusieurs nations dâune importance considérable, dont la situation ethnographique nâa pas été reconnue jusquâà présent dâune façon satisfaisante et qui, par ce fait, semblent former autant de familles distinctes, savoir:
La famille Sinique, composée des Chinois, implantés, environ trente siècles avant notre ère, sur le territoire occupé primitivement par les Miaotze, les Leao, les Pan-hou-tchoung, les Man, et autres populations autochtones; des Cantonais et des Hokkiénais, habitants des côtes orientales de la Chine, qui parlent un dialecte dans lequel on retrouve de nombreuses traces dâarchaïsme;
La famille Tibétaine, qui est répandue dans le petit Tibet, le Ladakh, le Tibet, le Népâl, le Bhotan, dans la partie sud-ouest de la province chinoise du Ssetchouen, et dans quelques îlots situés dans les provinces du Kouang-si, du Koueitcheou et au nord-ouest de la province du Kouang-toung;
La famille Annamite, comprenant les populations du Tong kin et de la Cochinchine;
La famille Thaï, composée des Siamois.
Je vous demande la permission de ne pas mâoccuper des Barmans et des Cambogiens, dont la situation ethnographique est encore difficile à déterminer, et qui, en tout cas, paraissent étrangers au groupe de peuples que nous avons, en ce moment, la mission dâétudier ensemble.
Les affinités plus ou moins nombreuses que lâon peut constater entre ces peuples, sont tantôt des affinités anthropologiques, tantôt des affinités linguistiques.
Vous connaissez tous le type chinois, et, pour lâinstant, je ne parle de ce type quâau point de vue de ses caractères reconnaissables par le premier venu. Vous connaissez peut-être un peu moins le type mongol et le type japonais, ou plutôt vous devez bien souvent confondre ceux-ci et celui-là . Câest quâil existe, en effet, entre ces types, des traits de la plus étonnante ressemblance. Si vous avez vu des Samoïèdes, des Ostiaks, des Tougouses, des Mandchoux, des Annamites, des Siamois, que sais-je, des indigènes dâà peu près toute la zone centrale et sud-orientale de lâAsie, vous avez dû vous trouver porté à la même confusion. Il nâest pas nécessaire de sortir dâEurope pour rencontrer ces individus aux cheveux noirs, à la face large et aplatie, aux yeux bridés, aux pommettes saillantes, aux lèvres épaisses, à la barbe rare, autant de caractères frappants sâil en fût; il ne faut pas même aller jusquâà Kazan: à Moscou, dans tout le cÅur de la Russie, et même à Pétersbourg, cette ville finno-allemande, vous rencontrez, à chaque instant, le type sui generis dont je viens de vous rappeler les principaux traits.
Au premier abord, il y a donc une présomption pour croire à lâexistence dâune grande famille, composée de tant de nations non pas précisément douées dâun type identique, mais dâun type fortement marqué du stigmate de la parenté:
.....Facies non omnibus una,
Nec diversa tamen; qualem decet esse sororum.
Les affinités linguistiques sont naturellement moins faciles à reconnaître. Les vocabulaires de ces peuples nâoffraient, aux yeux des philologues de la première moitié de ce siècle, que de rares homogénéités, et la tendance était de croire à un ensemble de familles de langues essentiellement différentes les unes des autres. Il faut dire que ce nâest guère que depuis une vingtaine dâannées, que plusieurs des idiomes les plus importants de ce groupe ont été étudiés dâune façon approfondie. En outre, les formes archaïques du chinois, idiome considérable par son antiquité et par son développement, étaient à peu près complètement ignorées. Les caractères fondamentaux des mots chinois étaient peut-être plus difficiles à reconnaître que ceux des racines des autres langues, par suite de la forme monosyllabique et uniconsonnaire de ces mots. On comparait de la sorte gratuitement, avec le vocabulaire de toutes sortes dâidiomes de lâAsie Centrale, les monosyllabes des dialectes de Péking et de Nanking, qui sont ceux qui ont subi avec le temps les plus graves altérations. La reconstitution de la langue chinoise antique nous a signalé notamment lâexistence ancienne de thèmes bilitères, câest-à -dire de racines composées dâune voyelle intercalée entre deux consonnes, racines analogues aux racines primitives des langues sémitiques et des langues aryennes[6]. Ces thèmes bilitères ont été dâune valeur sans pareille pour arriver à des rapprochements dâune rigueur philologique incontestable: ils ont permis de constater des affinités certaines et jusquâalors inaperçues entre les glossaires chinois, japonais, mandchou, mongol, etc.
Des affinités certaines, je le répète, ont été constatées par ce moyen; mais ces affinités sont encore insuffisantes pour donner lieu à de larges déductions. Des rapports de vocabulaires ont même été signalés entre des rameaux bien autrement éloignés. Le turc et le japonais, par exemple, possèdent des mots dont la ressemblance est certainement de nature à faire réfléchir les linguistes. Quelques rapprochements ont été tentés aussi avec le magyar, langue sÅur du finnois et du turc, et le tibétain, langue apparentée au mongol, et dans une proportion non encore déterminée, au chinois[7]. Le coréen possède enfin des désinences de déclinaison et de conjugaison semblables à celles du japonais[8].
Mais ce qui est bien autrement important que ces assimilations sporadiques de mots et de vocables, câest lâunité du système grammatical qui caractérise lâensemble des langues du groupe sur lequel jâappelle, en ce moment, votre attention. Cette unité est telle, quâune phrase turque, par exemple, peut généralement se traduire en japonais sans quâun seul mot ou particule occupe, dans une de ces deux langues, une place différente de celle quâil occupe dans lâautre. Et remarquez que la grammaire japonaise se distingue de la grammaire des langues aryennes et des langues sémitiques, par une syntaxe essentiellement originale. Dans cette langue, comme en mantchou, en tibétain et en turc, la construction phraséologique est rigoureusement inverse. En japonais, comme en turc, pour dire: «jâai vu hier le gouverneur chassant sur les bords du Coïk avec ses chiens», on construira: hesterno-die Coici littore-suo-in, canibus-sui cum, Alepi præfectum-suum vidi;—en mandchou, comme en japonais, pour dire «habitant de la ville de Nazareth, dans la province de Galilée», on construira: Galileæ provinciæ Nazareth vocatam civitatem incolens; en tibétain, comme en japonais, pour dire: «As-tu vu ma (bien-aimée) appelée Yidpâro?», on construira: mea Yidpâro sic vocata te a prospecta fuitne?
Dans toutes ces langues, le qualificatif, quelquâil soit, adjectif ou adverbe, précède le mot qualifié. Pour dire: «les hommes de la haute montagne, on construira, alti montis homines.—Le régime direct précède le verbe; pour dire: «il a vu la pierre dans la montagne,» on construira, montis interiore-in lapidem vidit.—Les particules de condition sont des postfixes; en dâautres termes, au lieu et place de nos prépositions, nous trouvons des postpositions.—Enfin, pour donner encore un exemple de similitude syntactique, je rappellerai la manière dâexprimer le comparatif par une simple règle de position, avec le concours de la postposition de lâablatif, jointe à lâobjet aux dépens duquel est faite la comparaison[9].
Quelques noms de peuples, compris dans les groupes que jâai énumérés tout à lâheure, sollicitent également lâattention. La dénomination dâOugriens, donnée aux peuples de lâOural, vient de lâostiak ôgor «haut»; elle pourrait bien être la même que celle de Mogol ou Mongol, bien que ce dernier nom soit expliqué comme signifiant «brave et fier»[10]. Le correspondant turc de ôgor est ioughor et ouighor, qui, à son tour, rappelle le nom des Ouigours. Dâautre part, le nom de Vogoules et celui des Ungari ou Hongrois, ont été rattachés à cette même racine ostiake Ogor[11]. Enfin, on nous donne le nom de Moger, nom dont on ignore le sens[12], comme la plus ancienne appellation des Magyars ou Hongrois: ce nom renferme les trois consonnes radicales du mot Mogol, car on sait que lâl et lâr se permutent sans cesse dans les idiomes de lâAsie moyenne, idiomes qui ne possèdent quelquefois quâune seule de ces deux articulations semi-voyellaires. Ces étymologies, que je vous donne pour ce quâelles peuvent valoir, ne sont cependant pas plus impossibles que celle qui rapproche le nom Sames des Lapons, de celui des Finnois, dont le pays est appelé Suom-i.
Des affinités anthropologiques et linguistiques dont je viens de vous entretenir, que pouvons-nous déduire?—Non point encore une certitude au sujet de lâorigine des Japonais et de leur parenté avec les nations de la terre ferme, mais du moins des arguments de nature à consolider une hypothèse, suivant laquelle les Japonais seraient une émigration du continent asiatique. Si cette hypothèse doit être un jour établie dâune manière rigoureusement scientifique, il est hors de doute que la date de cette migration sera reportée à une époque fort ancienne, et sans doute antérieure à la fondation des grands empires historiques de lâAsie Centrale et Orientale. Si, cependant, la critique historique admettait pour cette migration le siècle de lâarrivée au Japon de Zin-mou, premier mikado de cet archipel, câest-à -dire le VIIe siècle avant notre ère, il ne faudrait pas trouver une objection contre cette doctrine dans le silence des historiens chinois au sujet de ce grand mouvement ethnique. Lâavénement de Zin-mou et son établissement dans le palais de Kasiva-bara, 660 ans avant notre ère, sont antérieurs dâun siècle à la naissance de Confucius. Or lâhistoire rapporte que câest à ce célèbre moraliste que la Chine doit la possession de ses annales primitives, reconstituées par ses soins à lâaide des documents conservés dans les archives impériales des Tcheou. Si lâon étudie, dâune part, dans quelles conditions difficiles Confucius put réaliser cette Åuvre gigantesque dâérudition, et, dâautre part, si lâon tient compte du parti pris par ce philosophe de ne livrer à la postérité que ce que lâhistoire ancienne de son pays pouvait offrir de bons exemples à ses compatriotes pour les moraliser et leur faire accepter ses enseignements, on ne sâétonnera point quâil ait négligé de recueillir les données quâon pouvait avoir, à son époque, sur lâémigration de Zin-mou.
Dans lâhypothèse que nous examinons, cette émigration serait venue dâun grand foyer de civilisation anaryenne, car Zin-mou nâapparaît point au Nippon comme un chef de sauvages ou de barbares, mais bien comme le prince dâune nation polie et déjà avancée en civilisation. Ce foyer, où le trouver, si ce nâest en Chine? A moins que nous nous décidions à lâaller chercher chez ce peuple anaryen auquel M. Oppert attribue lâinvention de lâécriture cunéiforme.
Lâidentité à peu près absolue du système de lâécriture cunéiforme anaryenne et du système de lâécriture japonaise viendrait, au besoin, à lâappui de cette audacieuse théorie. Il est, en effet, très singulier de trouver chez deux peuples étrangers lâun à lâautre une invention aussi compliquée, aussi originale que le système de lâécriture cunéiforme anaryenne et de lâécriture japonaise[13]. Des signes figuratifs, employés tantôt avec la valeur de lâobjet quâils représentent, tantôt avec une valeur purement phonétique; des signes polyphones, câest-à -dire susceptibles dâêtre lus de plusieurs manières différentes, suivant le contexte de la phrase; des mots écrits partie en caractères idéographiques, partie en caractères phonétiques; tant de procédés graphiques employés simultanément et dans les mêmes conditions chez deux peuples, ont à coup sûr quelque chose dâétonnant, dâénigmatique, qui provoque malgré soi dans lâesprit lâhypothèse dâune origine commune. Cette hypothèse, je vous conseille de ne lâaccueillir quâavec réserve, comme on doit accueillir une hypothèse non encore démontrée. Dans lâobscur dédale des origines ethniques, il faut envisager en même temps toutes les possibilités et se défier de toutes les vraisemblances.
Je me résume: les Japonais sont des étrangers dans lâarchipel quâils habitent aujourdâhui. Leur provenance du continent asiatique est peu douteuse, mais la route de leurs migrations primitives, que divers ordres de faits font entrevoir sur la carte dâAsie, est encore environnée de ténèbres et de mystères. Ils ne sont point venus dâOcéanie, comme lâont supposé quelques ethnographes, encore moins dâAmérique: le sang mongolique coule dans leurs veines, lâesprit tartare a procédé à la formation de leur grammaire, et probablement aussi de leur vocabulaire. Leurs aptitudes civilisatrices, le caractère chercheur, inquiet de leur génie national, ne permet point de les croire Chinois dâorigine, à moins que les effets du métissage aient produit en eux une prodigieuse transformation intellectuelle.


II
COUP-DâÅIL
SUR LA
GÃOGRAPHIE DE LâARCHIPEL
JAPONAIS
Table des matières
VANT de nous occuper de lâétude ethnographique et historique de lâémigration qui sâest établie au Japon, près de sept siècles avant notre ère et y a répandu les germes de la civilisation extraordinaire que nous y rencontrons aujourdâhui, il me semble nécessaire de jeter un coup-dâÅil rapide sur la constitution géographique de lâarchipel japonais.
Sâil était possible de plonger les regards jusque dans les profondeurs géologiques de lâExtrême-Orient, vers ces lointains pays, au-delà desquels toute terre disparaît pour laisser le champ libre à un océan immense, un spectacle imposant viendrait, à coup sûr, frapper notre imagination. Du sein dâun vaste foyer souterrain, un fleuve de lave et de feu, sillonnant les artères du sol, contourne, aux environs de lâéquateur, lâarchipel Malay, dâoù il atteint, par les Molusques et les Philippines, la pointe méridionale de Formose quâil traverse longitudinalement pour gagner ensuite, par lâarchipel des Lieou-kieou, les trois grandes îles du Japon, et aller, en se bifurquant au-delà des Kouriles, à la pointe du Kamtchatka, se perdre dans les glaces éternelles des régions polaires. De distance en distance, la force de ce brasier souterrain, qui entoure comme dâune ceinture de feu les confins orientaux du vieux monde, se manifeste, soit par des soulèvements telluriques, soit par de nombreux cratères dâoù sâexhale une haleine de soufre et de fumée. Ainsi sâexplique le système orographique de ces étranges contrées, et les phénomènes hydrographiques qui se manifestent non-seulement dans lâintérieur des terres, mais encore et surtout au sein des eaux tourbillonnantes des mers de la Chine et du Japon.
Åuvre de longues et terribles commotions géologiques, lâarchipel japonais, ce long cordon de plus de 3,850 îles et îlots, qui ne compte pas moins de onze cents lieues dâétendue, depuis lâextrémité septentrionale de Formose jusquâau cap Lopatka, se caractérise par une succession de chaînes de montagnes, dont plusieurs présentent encore de nos jours dâénormes cratères en ébullition. Ces bouches, sans cesse béantes et toujours prêtes à vomir des torrents de lave et de cendres, peuvent être considérées comme des soupapes de sûreté sans lesquelles le pays serait exposé périodiquement aux plus épouvantables révolutions.
Lâissue que fournissent ces bouches ne suffit cependant pas pour calmer le tempérament impétueux de la fournaise sans cesse en travail dans les profondeurs de ces régions. Des tremblements de terre dâune violence extrême viennent de temps à autres, signaler les crises du fléau emprisonné dans les entrailles du sol.
Un des plus anciens cataclysmes de ce genre dont lâhistoire fasse mention, est le soulèvement de la colossale montagne ignivome nommée le Fuzi-yama[14], lâan 286 avant notre ère, époque avec laquelle coïncide lâarrivée de la première émigration chinoise au Japon rapportée dans lâhistoire. Cette montagne, située un peu au sud-ouest de la ville de Yédo, sur la frontière des provinces de Sourouga et de Kaï, a la forme dâune pyramide tronquée, dont lâélévation atteint près de 4,000 mètres au-dessus du niveau de la mer. «Sous le règne de lâempereur Kwanmou, la 19e année de lâère Yen-reki, une éruption du Fuzi-yama dura plus dâun mois[15]. Pendant le jour, lâatmosphère était obscurcie par la fumée du cratère en combustion; pendant la nuit, lâéclat de lâincendie illuminait le ciel. On entendait des détonations semblables au tonnerre. Les cendres que lançait le volcan, tombaient comme de la pluie. Au bas de la montagne, les rivières étaient de couleur rouge[16]».
En 864, le 5e mois, une éruption encore plus épouvantable vint répandre la terreur dans la contrée. Le Fouzi-yama fut en feu pendant dix jours, et son cratère lança à de grandes distances dâénormes éclats de roches, dont quelques-uns tombèrent dans lâocéan, à une distance de trente ri. De nombreuses habitations furent détruites, et une centaine de familles riveraines furent ensevelies dans le désastre.
Les annales japonaises citent une autre éruption de ce volcan, au XVIIIe siècle. Durant la nuit du 23e jour du 11e mois de lâannée 1707, on ressentit successivement deux tremblements de terre, à la suite desquels le Fouzi-yama sâenflamma. Des tourbillons de fumée, accompagnés de violentes projections de cendres, de terre calcinée et de pierres, se répandirent dans les campagnes avoisinantes à une distance de plus de dix ri.
Actuellement le volcan le plus actif du Japon est le Wun-zen daké ou «Montagne des Sources dâeau chaude», situé dans la province de Hizen. Sa hauteur est de plus de 1,200 mètres. Une de ses plus terribles éruptions a eu lieu en 1792[17].
Lâîle de Yézo nâa pas encore été explorée dâune manière quelque peu satisfaisante. On sait cependant que cette île, très montagneuse, est essentiellement volcanique. M. Pemberton Hodgson, consul britannique a fait en 1860, dans cette île, lâascension dâun volcan qui ne mesurait pas moins de 4,000 pieds dâélévation. Lâarchipel des Kouriles renferme au moins douze volcans, dont la jonction souterraine est révélée par ceux qui se rencontrent au Kamtchatka, et parmi lesquels il en est actuellement quatorze en pleine activité.
Les Japonais, les habitants des campagnes surtout, vivent sous lâempire de la terreur que leur causent ces volcans qui menacent sans cesse de se rallumer, comme les anciens Mexicains vivaient dans la crainte perpétuelle de voir se renouveler les effroyables inondations diluviennes qui avaient jadis bouleversé leur pays. La légende nationale fait voir, dans les profondeurs des montagnes volcaniques, les divinités infernales de leur mythologie. Kæmpfer rapporte que les bonzes japonais ont profité de la crédulité populaire pour placer dans toutes les régions sulfureuses et volcaniques des lieux dâexpiation destinés aux hommes fourbes et méchants. Câest ainsi quâils attribuent aux marchands de vin qui ont trompé leurs pratiques, le fond dâune fontaine bourbeuse et insondable; aux mauvais cuisiniers, une source à écume blanche et épaisse comme de la bouillie; aux gens querelleurs, une autre source chaude où lâon entend sans discontinuer dâeffroyables détonations souterraines, etc., etc.[18].
La constitution essentiellement volcanique de lâExtrême-Orient a causé, à diverses époques, de brusques soulèvements de montagnes ou dâîles qui se sont conservées jusquâà nos jours. En 764 de notre ère, trois îles nouvelles apparurent soudainement au milieu de la mer qui baigne les côtes du district de Kaga-sima, et aujourdâhui on y trouve une population laborieuse qui sây adonne à lâagriculture et au commerce. Les écrivains japonais citent également une montagne qui sâélança du sein de la mer de Tan-lo (au sud de la Corée), vers lâan 100 de notre ère. Au moment où cette montagne commença à surgir du milieu des flots, des nuages vaporeux répandirent dans lâespace une profonde obscurité, et la terre fut ébranlée par de violents coups de foudre. Lâobscurité ne se dissipa quâau bout de sept jours et de sept nuits. Cette montagne mesurait mille pieds et avait une circonférence de quarante ri. Des vapeurs et de la fumée environnaient sans cesse son sommet, et elle ressemblait à un immense bloc de soufre.
Le Japon est un domaine neptunien. Le plus grand océan du monde, le frère aîné de notre Atlantique, baigne ses côtes orientales; et, du côté de lâoccident, la mer furibonde des typhons et des tempêtes mugit avec fracas sur les innombrables rochers qui hérissent ses bords. Dâénormes glaçons, détachés des eaux du Kamtchatka et du détroit de Behring, sâavancent vers ses côtes boréales, avant-garde des mers polaires; tandis que ses rivages du sud sont battus par les vagues gigantesques des mers tropicales.
Un courant dâeau chaude, sombre, noire, salée, parsemée de fucus flottants, vient promener sa course vagabonde sur les côtes du Japon et, de là , sur toute lâétendue du Pacifique, dans la direction du nord-est. Respectueux sur son passage, lâocéan retire ses ondes verdâtres et le laisse tracer librement sa route semblable à une voie lactée des mers terrestres, pour me servir dâune expression assez originale de lâhydrographe Maury.
Issu du grand courant équatorial, le Kuro-siwo, câest-à -dire le «Courant Noir», comme lâappellent les Japonais, commence à se manifester à la pointe méridionale de lâîle de Formose, dâoù il atteint dâun côté la mer de Chine, tandis que de lâautre il se dirige vers le nord, baignant ainsi toute la côte du Japon jusquâau détroit de Tsougar. La rapidité quâil donne aux navires emportés avec lui vers le nord-est est considérable. Dâabord, de 35 à 40 milles par jour, cette vitesse sâaccroît parfois jusquâà 72 et 80 milles par vingt-quatre heures, aussitôt quâon atteint la latitude de Yédo. Sa puissante influence sur le climat des îles du Japon sâétend jusquâaux rivages de la Californie et de lâOrégon. Des varechs flottants, dâune espèce assez semblable au fucus natans du Gulf-Stream (courant de lâocéan Atlantique), se rencontrent en quantité sur tout son parcours.
Un contre-courant aux eaux froides, et sans doute issu des mers glaciales, vient côtoyer le Kouro-siwo et rendre plus sensible la différence de température de ses eaux. Partout, en dehors des côtes de Chine, sur le parcours de ce contre-courant froid, les sondages constatent que la mer acquiert une grande augmentation de profondeur. Le Kouro-siwo jouit habituellement de 20 à 25 degrés de chaleur de plus que ce contre-courant. Dans la région du Kamtchatka et des Aléoutiennes, les différences de température entre ces deux courants sont encore plus sensibles.
Le climat des îles du Japon est beaucoup plus froid que celui des contrées de lâEurope occidentale placées sous les mêmes parallèles. Lââpreté relative du climat asiatique, comparé à celui de lâEurope, a dâailleurs été déjà plus dâune fois signalée. Le sud de lâîle de Yéso, sous la latitude de Madrid, endure des hivers très vifs, durant lesquels le thermomètre descend jusquâà 15 degrés au-dessous de zéro (Réaumur). Entre le 38e degré et le 40e degré de latitude Nord, sur le parallèle de Lisbonne, la glace recouvre les lacs et les fleuves jusquâà une profondeur suffisante pour quâon puisse les traverser à pied sans danger. Le riz ne croît déjà plus dans lâîle de Tsou-sima (34° 12â lat. bor.), et le blé ne parvient que difficilement à sa maturité dans les environs de Matsmayé (41° 30â lat. bor.). Sur la côte sud et sud-est du Japon, la température est plus douce, grâce à la haute chaîne de montagnes qui garantit le pays des vents glacés de lâAsie. On rencontre déjà le palmier, le bananier, le myrte et autres végétaux de la zone torride, entre le 31e degré et le 34e degré de latitude nord. Dans certaines localités, on cultive même la canne à sucre avec succès, et les rizières produisent annuellement deux récoltes.
Il a été établi, je crois, dâune manière incontestable, que les parties du Japon tournées du côté de lâAsie étaient beaucoup plus froides que celles qui regardent lâocéan Pacifique. Ainsi le Siro-yama ou Mont-Blanc japonais, situé sous le 36e degré de latitude est déjà couvert de neiges perpétuelles à une hauteur de 2,500 mètres au-dessus du niveau de la mer, tandis que le Fouzi-yama qui sâélève, comme je lâai dit tout à lâheure, à près de 4,000 mètres, est presque toujours dégagé de neiges pendant les beaux mois de lâannée. On cherche à expliquer ce phénomène en disant que la partie occidentale du Nippon se trouve exposée aux vents froids du continent asiatique, tandis que la partie orientale, abritée par les hautes montagnes de lâintérieur, en est, au contraire, généralement garantie. Cette explication ne me paraît pas péremptoire, et je crois quâil faut la chercher dans une foule dâautres actions, parmi lesquelles celle du Kouro-siwo nâest peut-être pas la moins considérable.
La température de Yézo est dâordinaire très froide. Dans le nord de lâîle, la neige recouvre souvent le pays en plein mois de mai, et les arbres ne donnent encore aucun feuillage. On endure, lâhiver, de grandes pluies accompagnées de coups de vents tempêtueux, et dâépais brouillards se répandent sur le sol, où ils continuent souvent à épaissir pendant des semaines entières. En été même, il est bien rare que le ciel ne soit pas obscurci par quelque brume. Ces brouillards sont funestes aux navigateurs qui, au milieu de lâobscurité quâils produisent, vont se perdre sur les innombrables récifs que renferme lâOcéan dans ces parages.
A Matsmayé, lâune des localités les plus méridionales de lâîle, située sous la latitude de Toulon, les étangs et les marais gèlent pendant lâhiver. La neige ne disparaît plus pendant la période comprise entre novembre et mai, et il nâest pas rare que le thermomètre descende à 15 degrés au-dessous de zéro (Réaumur).
Dans lâîle de Nippon, lâatmosphère est moins variable. Les étés sont très chauds, et, certaines années, ils seraient même insupportables, si la mer nâapportait une brise qui rafraîchit la température de lâair. Par un remarquable contraste, les hivers, au mois de janvier et de février, sont très durs; et, lorsque le sol est couvert de neige, la réverbération produit une sensation de froid fort aiguë, surtout quand le vent souffle du nord et du nord-est.
Les pluies sont fréquentes au Japon, principalement vers le milieu de lâété, à lâépoque dite des «mois pluvieux[19]». Ces pluies, accompagnées de coups de tonnerre, durent quelquefois toute lâannée. On dit quâon leur doit en grande partie la fertilité du pays, dont la terre, dâailleurs pauvre, ne produirait que dâassez maigres végétaux, si elle nâétait sans cesse ranimée par des arrosements naturels. Toujours est-il que ces abondantes ondées contribuent à entretenir une humidité très sensible qui pénètre ceux qui sortent et se répand partout dans lâintérieur des habitations. Câest ce qui a fait dire à un poète-roi, au mikado Ten-dzi:
Dans la saison dâautomne, on fait la moisson dans les champs;
La natte qui couvre ma cabane est à claire voie,
Mes vêtements sont humectés par la rosée[20].
Dans le Seto-uti, ou Mer intérieure, le thermomètre varie, en été, de 26 à 35 degrés centigrades; en hiver, la température est rarement inférieure à 5 degrés au-dessous de zéro[21].
Le climat de Nagasaki est très variable. Les étés sont extrêmement chauds et la température, pendant cette saison, nâest guère moins élevée quâà Batavia. Les hivers, au contraire, sont souvent rigoureux; la neige reste longtemps sur le sol, surtout dans la campagne, et la glace elle-même y est fort épaisse.
La superficie territoriale du Japon a été évaluée à 400,000 kilomètres carrés, ce qui correspond à peu près aux trois quarts de la France. Mais, comme cet archipel est très long (plus de 800 lieues), il en résulte que le développement de ses côtes est considérable et peut être évalué à environ dix fois celui des nôtres[22].
La forme longitudinale du Japon, et la chaîne de montagnes qui le traverse du sud au nord, fait que ce pays présente dans toute son étendue deux versants à peu près partout également orientés, lâun à lâouest, lâautre à lâest. Le versant oriental, câest-à -dire celui qui fait face au Pacifique, semble à bien des égards avoir été privilégié.
Le berceau de la civilisation a été établi sur ce versant oriental au VIIe siècle avant notre ère; les deux capitales, Miyako et Yédo, les cités les plus opulentes, Oho-saka, Kama-kura, Mito, Sira-kawa, Ni-hon-matu, Sen-dai, etc., y ont été fondées; le Tô-kai-dau, «la Voie de la mer de lâEst», cette grande route stratégique créée par Taï-kau Sama, pour assurer sa suprématie sur les princes féodaux de lâempire, et qui est devenue lâartère principale de la vie politique, industrielle et commerciale des Japonais, a été également construite sur le flanc oriental du Nippon. Les mines dâor et dâargent [les plus riches] du pays paraissent aussi situées du même côté, à lâexception cependant des mines de Tazima dont lâimportance serait, dit-on, considérable, si elles étaient convenablement exploitées.
Avant de terminer ce rapide exposé, vous me permettrez dâajouter quelques détails descriptifs relativement à la géographie des îles du Japon. Ces détails vous seront utiles pour vous familiariser avec des dénominations topographiques, que nous retrouverons sans cesse dans le cours de nos études.
Lâarchipel japonais se compose de trois grandes îles et dâun nombre considérable de petites îles et dâîlots que jâai évalué tout à lâheure, dâaprès les statistiques les plus récentes, à 3,850.
La principale des trois grandes îles, appelée Nippon «Soleil Levant», a donné son nom à lâarchipel tout entier. Câest de ce nom, prononcé en Chine Jih-pÅn, que vient la désignation européenne de Japon. Dâautres noms sont employés dans la littérature, et surtout en poésie, pour désigner cette grande île et en même temps le Japon en général. Parmi ces noms, je me bornerai à vous mentionner les suivants: Hi-no moto, synonyme, en dialecte indigène, du nom chinois dâorigine Nippon;—Yamato «le Pied des Montagnes», nom dâune des provinces où sâétait établie la cour des mikados;—Ya-sima «les Huit Iles[23]»;—Ya-koku «la Vallée du Soleil», nom emprunté à une ancienne légende chinoise;—Fu-sau koku «le Pays des Mûriers», autre nom légendaire chinois, dans lequel quelques savants ont cru voir une ancienne appellation de lâAmérique, etc.[24].
Les deux autres grandes îles se nomment: Si-koku «les Quatre Provinces», et Kiu-siu «les Neuf Arrondissements». Cette dernière île nâest séparée du Nippon que par un détroit dâune demi-lieue de largeur.
Les fleuves qui baignent le Japon ont tous un cours peu étendu, résultant de la configuration même de ce pays. Quelques uns, cependant, comme la Tamise en Angleterre, sâils nâont point de longueur, sont larges et profonds à leur embouchure. La capitale est traversée par lâOho-gawa, ou «grand fleuve», qui sépare la ville proprement dite de ses faubourgs, et sur lequel on a construit cinq ponts, dont plusieurs présentent une architecture remarquable. LâOho-basi, ou «grand pont», mesure environ 320 mètres. Le Yodo-gawa, qui coule à Ohosaka, est également traversé par plusieurs beaux ponts construits en bois de cèdre.
Parmi les lacs du Japon, il en est un qui, par son étendue et les facilités de communications quâil assure aux populations riveraines, mérite une mention particulière. Câest le Biwa-ko, ou «lac de la Guitare», situé dans lâancienne province dâOmi. Suivant une légende accréditée dans le pays, cette petite mer intérieure aurait été formée en une nuit, à la suite dâun grand tremblement de terre qui produisit un affaissement du sol et creusa le lit quâelle occupe aujourdâhui, en même temps que sâélevait la gigantesque montagne sacrée du Fouzi.
Isolés pendant de longs siècles du reste du monde, les Japonais se sont vus dans la nécessité de donner un grand développement à lâagriculture et à lâindustrie, afin de sâassurer dans leur archipel les moyens dâexistence quâils ne pouvaient tirer dâailleurs. Cet archipel nâest pas, comme certaines contrées favorisées de lâAsie Méridionale, dâune grande fertilité naturelle. Lâactivité intelligente, le travail opiniâtre de ses habitants, ont su en faire une des régions les plus productives de lâAsie. Il faut dire que, grâce à sa configuration géographique, le Japon jouit, à ses diverses latitudes, des climats les plus variés. Tandis que, dans le nord, on y trouve les fourrures et les essences de la Norvège; dans le midi, le sol produit les végétaux les plus précieux de la flore tropicale. Aux îles Loutchou[25], on cultive avec succès la canne à sucre, le bananier, le cocotier, lâoranger, lâananas; le coton, lâindigo, le camphre y sont dâune qualité supérieure.
Dans la zone moyenne, où sâest développée surtout la civilisation japonaise, le climat tempéré est propre à la culture du riz qui constitue la base essentielle de la nourriture de la plupart des peuples de race Jaune, et à celle du bambou qui leur rend les services les plus variés pour la vie domestique[26]. Lâarbre à vernis fournit à lâindustrie indigène la laque incomparable du Japon, et une espèce de Broussonetia dont les fibres forment la matière première dâun papier dâune solidité remarquable. Le thé croît à peu près sans culture dans plusieurs provinces. Dans la région du nord enfin, le mûrier vient apporter un nouvel élément de richesse à la population des campagnes, en lui assurant les moyens de sâadonner sur une large échelle à lâéducation des vers à soie[27].
La pêche, très active sur toute la vaste zone côtière de lâarchipel japonais, apporte à son tour un précieux contingent pour la nourriture de la nation, qui a été pendant longtemps essentiellement icthyophage.
Les profondeurs du sol sont, au Japon, dâune remarquable richesse: mais ce nâest que dans ces derniers temps que les mines ont commencé à être exploitées dâune façon sérieuse et lucrative. Lâor se rencontre dans le Satsouma, le Tazima, le Kaï, le Bou-zen et le Boun-go, le Sado et lâAki; lâargent, dans plusieurs de ces mêmes provinces et aussi dans lâIsé, le Hida, lâIvasiro, lâIwaki, le Moutsou, lâIvami et le Bizen. Le cuivre, le fer et le plomb paraissent également assez communs. Enfin, on trouve de riches houillères dâautant plus dignes dâattention, que le charbon de terre devient de jour en jour un produit plus indispensable aux progrès de lâindustrie moderne. Avant lâétablissement des Européens au Japon, on ne demandait aux mines de houille que ce qui était nécessaire aux besoins des forgerons et de quelques autres corps de métiers moins importants. Le développement de la navigation à vapeur dans les mers de lâextrême Asie a donné à ce produit du sol une valeur dont on ne se doutait guère, au Nippon, il y a seulement cinquante ans, et lâexploitation des terrains houillers a été organisée de toutes parts. En 1877, on évaluait la production annuelle du charbon au Japon à environ 400 mille tonnes anglaises, représentant une valeur dâà peu près 6 millions de francs. Ces chiffres, il faut le dire, sont tout à fait insignifiants, en comparaison de ce quâils pourront être, le jour où une législation meilleure viendra encourager, au lieu de la gêner, lâexploitation des carrières par lâindustrie privée[28]. Les districts carbonifères de lâîle de Yézo, à eux seuls, pourraient devenir pour le Japon une source de richesse en quelque sorte inépuisable.
Je nâai fait quâeffleurer, à mon vif regret, une foule de sujets sur lesquels je voudrais pouvoir mâarrêter davantage. Ces courtes observations suffiront cependant, je lâespère, pour vous donner une idée générale de la constitution physique du pays dont nous nous proposons dâétudier ensemble la langue, les origines ethniques, lâhistoire et la civilisation.


III
LES ORIGINES HISTORIQUES
DE
LA MONARCHIE JAPONAISE
Table des matières
ES historiens indigènes font remonter la fondation de la monarchie japonaise au VIIe siècle avant notre ère[29]; et, à partir de cette époque, ils nous présentent une suite non interrompue de règnes et dâévénements rapportés chronologiquement. Ce nâest pas là une antiquité fort reculée; mais cette antiquité est respectable, si lâon songe que le Japon nâa pas cessé dâexister depuis lors comme nation autonome, et quâen somme, on trouverait sans doute difficilement, dans lâhistoire, un autre exemple dâun empire qui ait vécu plus de 2,500 ans, sans avoir jamais subi le joug dâune puissance étrangère. LâÃgypte et la Chine sont les états qui ont le plus duré dans lâhistoire; mais ces états ont maintes fois perdu leur indépendance: lâÃgypte, de nos jours, appartient à des conquérants turcs; la Chine, à des conquérants mandchoux. Le Japon nâa jamais cessé dâappartenir aux Japonais. Les Japonais sont peut-être, dans les annales du monde, le seul peuple qui nâait eu quâune seule dynastie de princes[30], le seul peuple qui nâait jamais été vaincu.
Lâauthenticité des annales japonaises antérieures au IIIe siècle après notre ère a été contestée. On a fait observer que lâécriture nâexistait pas au Japon avant le mikado O-zin (270 à 312 de J.-C.), et que, par conséquent, lâhistoire nâavait pu être écrite que postérieurement au règne de ce prince; on a émis des doutes sur les empereurs mentionnés avant les premières relations historiques du Japon avec la Chine, par ce fait que les noms de ces empereurs étant tous des noms chinois avaient été nécessairement inventés après coup; on a dit que le plus ancien livre historique du Nippon, le Kiu-zi ki «Mémorial des choses anciennes», composé sous le règne de Sui-kau (595-628 après notre ère), avait été perdu dans lâincendie dâun palais où il était conservé, et que la plus vieille histoire qui soit parvenue jusquâà nous, datée de lâan 712, avait été écrite sous la dictée dâune femme octogénaire, à laquelle le mikado Tem-bu lâavait transmise verbalement; on a signalé, enfin, dans le récit des règnes contestés, des invraisemblances de nature à les rendre suspects à plus dâun égard.
Jâexaminerai rapidement la valeur de ces divers genres dâobjections soulevées contre la véracité des annales japonaises primitives.
Il est généralement admis par les japonistes que lâécriture chinoise était ignorée au Japon avant le règne dâO-zin, fils et successeur de la célèbre impératrice Zin-gu, conquérante de la Corée et surnommée la Sémiramis de lâExtrême-Orient. Lâintroduction de cette écriture, chez les Japonais, est attribuée à un certain lettré coréen, de lâEtat de Paiktse, nommé Wa-ni, qui apporta quelques ouvrages chinois à la cour du mikado, en lâan 285, et y fut nommé précepteur des princes du sang[31]. Un savant russe a trouvé, dans le fait même de cette nomination de Wa-ni comme instituteur des fils du mikado, une raison pour croire que la langue chinoise nâavait rien dâinsolite pour les Japonais de cette époque[32]. Il est, en tout cas, très probable que les relations du Nippon avec la Corée, antérieurs au règne dâOzin, avaient déjà fait connaître la civilisation chinoise aux insulaires de lâAsie orientale; les historiens indigènes nous fournissent, dâailleurs, des renseignements qui ne sont pas absolument dépourvus de valeur pour consolider cette opinion. Lâexpédition que Tsin-chi Hoang-ti, de la dynastie de Tsin, le célèbre persécuteur des lettrés et le constructeur de la Grande-Muraille, envoya au Japon pour y chercher le breuvage de lâimmortalité, appartient surtout à la mythologie. Cette expédition est cependant mentionnée dans quelques historiens japonais. Le médecin Siu-fouh (en jap. Zyo-fuku) qui la dirigeait, nâayant pu réussir, disent-ils, à réaliser les espérances du despote chinois, jugea prudent de ne plus retourner dans son pays: il se fixa au Nippon, et y mourut près du mont Fouzi; après sa mort, les indigènes bâtirent à Kuma-no, dans la province de Ki-i, un temple en son honneur, sans doute en mémoire des services quâil avait rendus aux insulaires en leur faisant connaître les sciences et les lettres de la Chine. Si cette expédition doit être reléguée dans le domaine de la fable, il nâen est pas de même de lâambassade envoyée au mikado Sui-zin, par le roi dâAmana, lâun des états qui composaient la confédération coréenne. Cette ambassade arriva au Japon dans lâautomne, au septième mois de lâannée 33 avant notre ère, apportant avec elle des présents pour la cour[33]. Voilà donc les Japonais en relation avec la Corée, plus de trois siècles avant lâarrivée de Wa-ni auquel on attribue, comme je lâai dit tout à lâheure, lâintroduction de lâécriture chinoise au Japon. Et comment croire que le Japon soit resté jusque-là dans lâignorance des progrès réalisés par les Chinois, quand nous voyons le mikado Sui-nin, successeur de celui qui avait reçu la mission du royaume dâAmana, envoyer à son tour une ambassade, non point en Corée, mais bien en Chine, à lâempereur Kouang-wou Hoang-ti, lâan 56 de J.-C.[34].
De ces quelques faits, il résulte au moins la possibilité que les Japonais aient eu connaissance de lâécriture chinoise avant le IIIe siècle de notre ère. Mais, en supposant même quâils aient ignoré complètement cette écriture jusquâà lâarrivée dans leurs îles du célèbre Wa-ni, il paraît certain quâils faisaient préalablement usage dâune écriture coréenne, dâorigine indienne, peu différente de celle quâon pratique encore aujourdâhui en Corée[35]. Et il reste en plus aux japonistes à élucider la question dâune écriture indigène nationale encore plus ancienne, mentionnée par quelques savants, et sur laquelle on nâa recueilli, jusquâà présent, que de trop vagues indices pour quâil soit possible de sâen occuper aujourdâhui.
Enfin, sâil était établi malgré tout, que les Japonais ont ignoré lâart dâécrire avant les conquêtes de lâimpératrice Zin-gou, il nâen résulterait pas pour cela que lâhistoire ancienne du Japon nâait pu être transmise de génération en génération par la tradition orale, comme cela sâest opéré chez une foule de nations différentes. Lâhistoire primitive dâun peuple ne se rencontre parfois que dans des poèmes, dans des épopées ou des chants populaires. Nous verrons, dans un instant, quâil en a été ainsi de lâhistoire primitive (hon-ki) des Japonais.
Le fait que les noms sous lesquels les premiers empereurs du Japon sont connus dans lâhistoire sont des noms chinois, nâest pas une objection concluante: ce fait a induit en erreur Klaproth et dâautres orientalistes qui ignoraient que ces noms honorifiques et posthumes ont été donnés à ces princes par Omi mi-fune, arrière-petit-fils de lâempereur Odomo, mort en 787 après J.-C., alors que les idées chinoises avaient pénétré de toutes parts la civilisation japonaise. Les premiers mikados sont dâailleurs mentionnés également, dans les annales indigènes, par leurs véritables noms, qui étaient des noms purement japonais. Câest ainsi que le premier empereur, Zin-mu, avait pour petit nom Sa-no, et pour désignation honorifique Yamato no Ivare Hiko no mikoto; sa femme sâappelait A-hira-tu hime; ses compagnons dâarmes, ses ministres portaient aussi des noms purement japonais. Il en a été de même, de tous les princes qui lui ont succédé, dans la période contestée des annales du Nippon.
Quant à la destruction des anciennes archives historiques du Japon, lors des troubles de Mori-ya, il y a là un fait reconnu par les auteurs indigènes les plus autorisés. Ces auteurs nous apprennent que le Ni-hon Syo-ki, qui renferme lâhistoire des mikados depuis les dynasties mythologiques jusquâau règne de Di-tô, avait été transmis verbalement par lâempereur Tem-bu, à une jeune fille de la cour, nommée Are, de Hiyeda, et que cette femme, à lââge de quatre-vingts ans environ, en dicta le contenu au prince Toneri Sin-wau et à dâautres chefs de lettrés, qui le rédigèrent en caractères indigènes.
Ne trouvons-nous pas un fait analogue dans lâhistoire de la Chine, où nous voyons que le Chou-king ou Livre sacré des annales, détruit par ordre de Tsin-chi-hoang-ti, fut reconstitué à lâaide des souvenirs dâun vieillard appelé Fou-seng? Et cependant aucun savant, que je sache, nâa cherché à contester la parfaite authenticité du Chou-king, appris par cÅur dans son enfance par Fou-seng, comme le Ni-hon syo-ki lâavait été par Aré, de Hiyéda.
En somme, les annales primitives des Japonais, sans être à lâabri de toute suspicion, ne méritent guère moins de confiance que les annales primitives de la plupart des autres peuples. Le mythe, la fiction, les récits merveilleux et fantastiques se retrouvent au début de toutes les histoires. On peut même dire, en faveur du Japon, quâil a su séparer mieux quâune foule de peuples, la partie légendaire de la partie historique des temps primordiaux de son existence nationale: avant Zin-mu, les récits extraordinaires de la vie des Génies célestes et terrestres, mais après ce premier mikado des faits qui, sâils ne sont pas toujours vrais, sont du moins presque toujours vraisemblables.
Il faut admettre, cependant, une réserve sur cette déclaration: on a fait observer que les «annales du Japon nous présentent, durant une période de plus de mille ans (de 660 avant J.-C. à 399 de notre ère), une série de souverains régnant de soixante à quatre-vingts ans en moyenne, et ne quittant parfois le trône pour descendre dans la tombe quâaprès avoir compté cent quarante et même cent cinquante ans parmi les vivants[36]». M. le marquis dâHervey de Saint-Denys, auteur de cette remarque, explique la durée anormale de lâexistence attribuée aux anciens empereurs du Japon, par la nécessité où se sont trouvés les premiers compilateurs, de combler un espace de 1060 ans, dans lequel ils ne pouvaient découvrir le nom de plus de dix-sept souverains. Les chroniques chinoises, suivant ce savant, permettent dâajouter quelques princes à la liste que nous ont conservée les écrivains indigènes. Il serait peut-être bien sévère de contester lâauthenticité des vieilles annales japonaises, par ce fait de la durée exagérée de certains règnes y renfermés; et lâon pourrait retourner la critique, en faveur de la sincérité des historiographes du Nippon, en disant quâils ont préféré laisser cette invraisemblance, plutôt que dâinventer des noms dâempereurs pour mieux remplir les vides de la période archaïque quâils sâétaient donné la mission de reconstituer. Le désir de donner à leur mikado une longévité quâatteignent, par rare exception seulement, quelques autres hommes, ne paraît pas les avoir guidés en cette occasion. Le hon-ki nâest pas exempt de merveilleux, mais la tendance quâont tous les peuples à émailler de légendes la vie de leurs premiers ancêtres, est certainement plus modérée au Japon quâen maint autre pays: il est juste de lui en tenir compte.
Les sources de lâhistoire du Japon ne sont pas encore connues, et, pour lâinstant, nous devons les chercher dans trois ouvrages: le Kiu-zi ki ou «Mémorial des vieux événements», le Ko-zi ki ou «Mémorial des choses de lâantiquité», et le Ni-hon syo-ki ou «Histoire écrite du Japon». Aucun de ces livres ne jouit de plus de 1,500 ans dâancienneté.
Le texte original du Ku-zi ki a été perdu, dit-on[37], en lâan 645, dans lâincendie du palais de Sogano Yemisi. Câétait une histoire écrite par le prince Syau-toku tai-si et par Sogano Mumako, sous le règne de lâimpératrice Soui-kau, qui régnait de 595 à 628 de notre ère. Lâouvrage en dix volumes, qui existe aujourdâhui sous ce titre, est dâune authenticité douteuse[38], mais il est des lettrés qui pensent quâon peut en tirer parti, parce que son auteur a dû profiter de documents qui nâont pas été retrouvés après lui.
Le Ko-zi ki, composé en 712 par Futo-no Yasu-maro, dâaprès les données de Are, de Hiyeda, dont il a été question tout à lâheure, est écrit en caractères chinois, employés tantôt avec leur valeur idéographique, tantôt avec la valeur phonétique quâon leur affecte dans le syllabaire dit Man-yô-kana.
Enfin le Ni-hon syo-ki, de même provenance que le Ko-zi ki, nâest autre chose que ce dernier ouvrage revu, un peu mieux coordonné et enrichi de quelques développements. Le prince Toneri Sin-wau, fils de Tem-bu, offrit le Ni-hon syo-ki à lâimpératrice Gen-syau, le 5e mois de lâannée 720. Dans ces ouvrages, les mikados ne sont point désignés sous le nom honorifique chinois quâon leur attribue communément, mais bien sous leur nom purement japonais. Le premier empereur, par exemple, au lieu dâêtre appelé Zin-mou, est désigné sous le nom de Kami Yamato Iva-are hiko-no Sumera Mikoto; lâimpératrice Di-tô, sous celui de Taka-Ama-no Hara-Hiro-no Hime.
Il nâentre pas dans mon dessein de vous mentionner ce que les Japonais nous racontent de leurs dynasties célestes et terrestres, qui précédèrent les «souverains humains» (nin-wau) dans le gouvernement du monde, câest-à -dire de leur pays. Je me bornerai à vous rappeler en quelques mots les idées communément répandues parmi les sectaires de la religion sintauïste, au sujet de la création du monde, en attendant que nous possédions la traduction des monuments primitifs de lâhistoire du Japon auxquels jâai fait allusion tout à lâheure.
Les écrivains populaires ont imaginé plusieurs systèmes de cosmogonie qui ont obtenu plus ou moins de faveur parmi leurs compatriotes. La plupart dâentre eux sâaccordent pour considérer le Nippon comme le berceau du genre humain. Voici, à cet égard, comment sâexprime un auteur indigène:
«Le Japon est le pays le plus élevé du monde: il en résulte naturellement que de là sont sortis tous les hommes qui ont peuplé la terre. En Chine, il y a eu un grand déluge, ainsi que les livres nous lâapprennent. Dans lâOccident, au dire des savants de cette région, il y a eu également un grand déluge. Au Japon seulement, il nây a pas eu de déluge, parce que le Japon est beaucoup plus élevé que la Chine et lâOccident. Câest donc le Japon qui a dû fournir la population primitive des autres parties du monde.
«Mais on me dira: «Sâil en est ainsi, les arts devraient être plus avancés au Japon que partout ailleurs, et cependant les arts sont plus avancés chez les Occidentaux. Comment cela se fait-il?»
—«Le fait est facile à expliquer: le Japon étant le pays le plus beau, le plus riche et le plus heureux du monde, il a toujours pu se suffire à lui-même et ne sâest pas vu dans lâobligation de demander quelque chose à lâétranger; tandis que les hommes partis du Japon se sont trouvés dans des pays mauvais, incapables de suffire à leurs besoins, et ont dû sâingénier à découvrir des moyens de communication et dâéchange. Voilà ce qui explique pourquoi lâastronomie (ten-bun) et la science de la navigation sont plus avancées en Occident quâau Japon.»
Les différentes périodes de la création du monde nous sont exposées dans les termes suivants[39]:
«A lâorigine, le Ciel et la Terre nâétaient pas encore séparés; le principe femelle (me) et le principe mâle (o) nâétaient pas divisés. Le chaos était comme un Åuf [compacte[40] et renfermant des germes]. La partie éthéréenne [pure] et lumineuse sâévapora et forma le Ciel; la partie pesante et trouble se condensa et forma la Terre. Lâévaporisation des parties subtiles et délicates sâopéra aisément; la congélation des parties lourdes et troubles sâopéra difficilement. Câest ce qui fait que le Ciel fut formé le premier, et que la Terre ne fut établie quâaprès. Ensuite naquit au milieu dâeux un génie (Kami). Aussi lâon dit quâà lâorigine du dégagement du Ciel et de la Terre, les îles et les terres flottèrent sur lâeau comme des poissons. En ce moment, il naquit au milieu du Ciel et de la Terre une chose qui, par sa forme, ressemblait à un roseau (asi-gai), lequel se métamorphosa et devint le dieu appelé Kuni-no toko tati-no mikoto[41], également nommé Kuni-soko-tati-no mikoto[42]. Suivant une autre tradition, le roseau Asi-gai se serait transformé en un génie appelé Umasi Asi-gai hiko-ti-no mikoto, à la suite duquel serait venu Kouni-no toko-tati-no mikoto[43]. Une autre tradition enfin fait sortir du roseau le dieu Ama-no toko tati-no mikoto, auquel il donne pour successeur Oumasi Asi-gaï hiko-ti-no mikoto, et elle ne fait naître que plus tard Kouni-toko tati-no mikoto, produit par la métamorphose dâun corps gras qui flottait dans lâempyrée[44].»
On rencontre dâailleurs, dans la mythologie japonaise, dâassez nombreuses variations au sujet des noms des Génies et de leur ordre de succession. Le plus communément cependant on fait commencer avec Kouni-no toko tati-no mikoto la dynastie des Génies Célestes dont lâorigine remonte à plusieurs centaines de mille millions dâannées. Ces génies furent au nombre de sept[45]. Le second régna par la vertu de lâeau, et le troisième par la vertu du feu. Tous trois étaient dépourvus de sexe[46] et sâengendraient dâeux-mêmes. Le quatrième génie régna par la vertu du bois, et fut le premier qui possédât une épouse; mais, pour donner le jour à ses successeurs, il ne la connut pas suivant la manière des hommes. La conception nâeut lieu que par une sorte de contemplation de chaque couple et par des moyens surnaturels que la dégradation des hommes ne leur permet plus de comprendre. Le cinquième génie régna par la vertu du métal et conserva son épouse immaculée, comme aussi son successeur. Le sixième génie régna par la vertu de la terre, le dernier des cinq éléments dont ses ancêtres avaient symbolisé lâexistence. Enfin le septième génie mit un terme à la dynastie des génies célestes en sâabandonnant aux jouissances matérielles de notre monde. Un certain jour, après avoir contemplé dâun regard lascif les formes charmantes de son épouse, il suivit lâexemple dâun oiseau quâil avait vu un instant auparavant sâaccoupler avec sa femelle. Il la connut alors à la manière terrestre; et, dès ce moment, elle enfanta suivant la loi générale de lâhumanité. Les successeurs de ces deux génies cessèrent ainsi dâappartenir à la race excellente de leurs aïeux et furent lâorigine de la dynastie des génies terrestres.
Le septième des génies célestes dont nous venons de parler sâappelait Izanagi, et son épouse Izanami. De tout temps, lâun et lâautre ont été lâobjet dâun culte particulier de la part des Japonais qui les considèrent, en quelque sorte, comme leur premier père et leur première mère. Suivant Kæmpfer, les Japonais, qui embrassèrent le christianisme aux XVIe et XVIIe siècles, les appelaient leur Adam et Ãve. La tradition rapporte que ces deux génies passèrent leur vie dans la province dâIsé, au sud de lâîle de Nippon, et quâils engendrèrent beaucoup dâenfants de lâun et de lâautre sexe, dâune nature très inférieure à celle des auteurs de leurs jours, mais cependant bien supérieure à celle des hommes qui ont vécu depuis lors.
La mythologie japonaise nous montre, en effet, Izanagi et Izanami donnant le jour, par des procédés de toutes sortes et par de singulières métamorphoses[47], à la plupart des dieux qui personnifient, dans le panthéon indigène, les différentes puissances de la nature. Mais, de toutes ces divinités, celle qui tient la plus large place dans le culte populaire appelé Kami-no miti, celle qui est devenue la Grande Déesse de la religion nationale du Japon, ce fut Oho-hiru me-no mikoto, communément appelée Ama-terasu oho-kami ou Ten-syau dai-zin. Cette déesse, à cause de son étonnante beauté, fut appelée par ses père et mère à régner au plus haut des Cieux, dâoù elle éclairerait le monde par sa splendeur. Elle est identifiée avec le Soleil, comme sa sÅur cadette, Tuki-no yumi-no mikoto, avec la Lune.
Quatre autres génies terrestres, placés après Ten-syau daï-zin, complètent la dynastie des génies terrestres, à laquelle devait succéder celle des mikado ou souverains des hommes[48].
Jetons maintenant un coup dâÅil rapide sur ce que les historiens nous apprennent relativement aux périodes semi-historiques antérieures à O-zin, XVIe mikado, avec lequel nous faisons commencer lâhistoire proprement dite de lâarchipel du Nippon.
Les Japonais, dans le but de donner une origine divine à leurs souverains, ont fait descendre le premier mikado, Zin-mou, de la déesse du Soleil, Ama-terasu-oho-kami[49], câest-à -dire «le Grand Génie qui brille au firmament.» La mère de ce prince, Tama-yori hime, était fille du Riu zin «le Génie Dragon», ou dieu de la Mer; elle lui donna le jour en lâan 712 avant notre ère, quinze ans avant la mort dâEzéchias, roi de Juda, et soixante-cinq ans avant la prise de Babylone, par Nabuchodonosor, roi de Ninive.
Dans le système adopté par les Japonais, Zinmou, tout en étant le premier mikado, nâest pas, à proprement parler, le fondateur de la monarchie japonaise. Le Ni-hon Syo-ki[50] et, après lui tous les historiens qui lâont copié, rapporte que ce personnage fut proclamé prince héréditaire lors de sa quinzième année, et, par conséquent, futur héritier dâun trône déjà fondé en 697 avant notre ère, câest-à -dire trente ans avant la conquête de lâîle de Kiousiou, la plus méridionale des trois grandes îles de lâarchipel, et sa première étape.
De lâîle de Kiousiou, Zinmou se rendit avec des vaisseaux dans la province dâAki, située au nord du Suwo-nada ou mer intérieure; puis, au troisième mois dans lâautomne de 666[51], dans les pays voisins de Kibi, où se trouvent aujourdâhui les provinces de Bingo, de Bitsiou et de Bizen. Il séjourna trois années dans ce pays pour remettre sa flotte en état et réunir des provisions de guerre. En 663, il arriva dans la région où sâélève actuellement la ville dâOhosaka, région qui fut appelée, à cause de la forte marée quâil rencontra sur ses côtes, Nami-haya on-kuni «le pays des vagues rapides», et, par la suite, Nani-ha ou Nani-va[52]. Peu après, il se trouva, à Kusa ye-no saka, en présence dâun puissant prince aïno, nommé, en japonais, Naga-sune hiko[53], qui lui fit subir plusieurs échecs et mit ses troupes en déroute. Dans un des combats, le frère aîné de lâempereur, Itu-se-no mikoto, fut atteint dâune flèche et mourut[54]. Zinmou reprit, en conséquence, la mer, où le mauvais temps mit sa flotte en péril: «Hélas! sâécria un de ses frères, jâai parmi mes aïeux les Génies du Ciel; ma mère est Déesse de lâOcéan. Comment se fait-il quâaprès avoir été malheureux sur terre, je sois encore malheureux sur mer?» Puis il tira son épée et se jeta dans les ondes; son troisième frère suivit son exemple, de sorte que Zinmou se trouva seul avec son fils pour continuer sa mémorable expédition[55].
Lâhistoire des relations de lâempereur Zinmou et de Nagasoune me paraît avoir été altérée à dessein et dâune façon assez transparente pour éveiller lâattention de la critique. Les Japonais, conquérants des îles occupées primitivement par les Yézo ou Mau-zin «peuples velus», comprirent tout dâabord lâutilité, pour leur politique envahissante, de faire croire à lâorigine commune de leur prince et des principaux chefs aïno. Le meilleur moyen pour arriver à ces résultats, était dâemprunter aux autochtones leur mythologie nationale, et de greffer la généalogie de Zinmou sur un des principaux rameaux de leur grande famille de Kami ou de Génies. Je ne veux pas dire pour cela que le panthéon sintauïste, dont nous trouvons les principales représentations dans le Ko-zi ki, est un panthéon purement aïno: bien loin de là , je crois apercevoir, dans ces dieux originaires du Japon, des créations dâorigine multiple, et notamment des créations du génie asiatique continental. La question est trop étendue, trop complexe, pour être examinée en ce moment. Jâessaierai seulement dâappeler votre attention sur le procédé adopté par Zinmou pour effacer les conséquences funestes quâaurait pu avoir, sur lâesprit des indigènes, son caractère de conquérant étranger, de nouveau venu, dans lâarchipel de lâAsie orientale.
Nagasoune était un des chefs aïno avec lequel Zinmou comprit, tout dâabord, quâil avait beaucoup à compter. Sa première attaque contre ce puissant hi-ko lui avait prouvé que les autochtones ne se laisseraient pas assujétir aussi aisément quâil lâavait espéré de prime abord. Zinmou, je lâai dit, perdit plusieurs batailles engagées avec Nagasoune.
Nagasoune, disent les historiens japonais, avait, antérieurement à lâarrivée de Zinmou dans le Yamato, proclamé prince des tribus indigènes, Mumasimate, fils de sa sÅur cadette et dâun certain Nigi-hayabi[56]. Or, ce Nigi-hayabi était lui-même fils dâOsiho-mimi, le second des grands dieux terrestres (ti-zin); de telle sorte que Zinmou, qui se prétendait issu de son côté de Ugaya-fuki awasesu, le quatrième de ces grands dieux, se trouvait apparenté avec le principal chef de ses ennemis. Seulement, il sâagissait pour lui de faire accepter à son adversaire ce système généalogique. Voici comment il sây prit, dâaprès la légende:
Nagasoune avait envoyé un émissaire à Zinmou pour lui faire voir un carquois provenant des génies célestes, et qui appartenait à son beau-frère, Nigi-hayabi. Lâempereur, de son côté, montra un carquois quâil possédait; et comme, en les rapprochant, ils se trouvèrent identiques, il devint évident pour tous que Zinmou et Nigi-hayabi descendaient lâun et lâautre des anciens dieux du pays. Ce dernier, convaincu de cette parenté quâil nâavait pas soupçonnée, voulut faire sa soumission au mikado. Nagasoune tenta de sây opposer: sa résistance lui coûta la vie[57]. Zinmou avait, de la sorte, aplani par la ruse les obstacles que ses troupes étaient impuissantes à renverser. Fort de lâalliance du prince aïno Nigi-hayabi, il lui fut désormais facile de vaincre et dâanéantir lâun après lâautre tous les chefs des tribus quâil rencontra sur sa route. Ces petits chefs, il nâavait plus désormais de nécessité de les attacher à sa fortune; au lieu de voir en eux des descendants des anciens dieux du pays, il ne les considéra plus, væ victis! que comme des bandits. Lâhistoire, qui nous les represente comme vivant dans des tanières, à lâétat sauvage, les appelle «des araignées de terre» (tuti-gumo).
Maître de la situation, après sept années consacrées à des préparatifs militaires et à des combats, en lâan 660 avant notre ère, Zinmou fit construire, dans la province de Yamato, le palais de Kasiva-bara, où il fut proclamé mikado. Il organisa ensuite son gouvernement; et, après soixante-treize ans de règne, mourut à lââge de cent vingt-sept ans, en 585 avant notre ère. Lâannée suivante, il fut inhumé sur une colline au nord-est du mont Ounebi[58]. De nos jours encore, on va faire un pèlerinage au tombeau du fondateur de la monarchie japonaise.


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