Kitabı oku: «Mary Bell, William et Lafaine : La vie des enfants en Amérique»

Yazı tipi:

P.-J. Stahl, Léon de Wailly

Mary Bell, William et Lafaine : La vie des enfants en Amérique


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066325794

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

UN DERNIER MOT

I

Table des matières

LA LECTURE


Par une charmante matinée d’été, William. était assis dans l’alcôve où il étudiait d’ordinaire. Il avait devant lui un gros livre et un cahier, où il écrivait de temps en temps. Le gros livre était un volume d’une encyclopédie dont les autres volumes occupaient plusieurs rayons de la bibliothèque.

William était donc à travailler, la fenêtre ouverte, et les oiseaux chantaient joyeusement au dehors, quand Riquet entra dans la chambre. Il était venu prier William d’aller avec lui à la rivière prendre un bateau et pêcher. Sa cousine Madeleine le suivait. Dès que Riquet eut ouvert la porte, il se retourna et dit à Madeleine:

«Oui, nous pouvons lui parler, les rideaux sont tirés.»

Riquet et Madeleine, se dirigèrent vers la table. Riquet s’accouda dessus et regarda le cahier où écrivait William; il y vit un dessin représentant une machine. Madeleine alla s’asseoir sur le dernier échelon d’un marchepied qui servait à William pour atteindre ses livres.

Quand Riquet vit combien son cousin était occupé à travailler, il désespéra de jamais le faire aller à la pêche.

«Ah! Dieu! dit Riquet en poussant un profond soupir, cela me ferait bien plaisir, William, si tu n’aimais pas tant à étudier.»

William sourit, mais continua à mesurer avec un compas une partie de la machine qu’il copiait.

«Et je pense que cela te ferait plaisir à toi, si, moi, j’aimais un peu plus à étudier, ajouta Riquet.

— Oh! non, dit William, pas du tout, j’ai toujours peur pour la santé d’un trop jeune enfant, quand je le vois trop aimer l’étude.

— Et pourquoi, s’écria Riquet, qui n’en revenait pas d’entendre William exprimer une semblable opinion, pourquoi as-tu peur?

— Parce que l’étude exige le repos du corps, et que la santé exige, au contraire, que le corps se développe par le jeu et l’exercice.

— Je sais que, pour ma part, je préfère infiniment jouer, alors je ne suis pas inquiet de ma santé, dit Riquet.

— Eh bien! j’en suis fort aise, fit William.

— Mais moi, dit timidement Madeleine, j’aime beaucoup à lire des histoires.

— Oh! reprit Riquet, on n’appelle pas cela précisément étudier.

— Le vrai devoir pour un enfant, jusqu’à l’âge de huit ou même de dix ans, dit William, c’est de jouer et de courir; du moins, c’est ce qu’il doit préférer. C’est là ce qui le rendra robuste et fort. Mais dès qu’il a dix ans, il faut qu’il commence à aimer le travail.

— Je compte dire cela à maman, dit Riquet, et alors elle me laissera jouer tout le temps.

— Non, je n’ai pas dit que tu ne devais pas étudier, mais que je ne tenais pas à te voir trop tôt aimer l’étude. Il est bon que les garçons commencent à apprendre longtemps avant d’avoir dix ans, et pour apprendre, il faut étudier; mais je crois que, tant qu’ils sont petits, la récréation sera plus avantageuse pour eux que l’éducation.»

Les yeux de Riquet se fixèrent par hasard sur ce qu’on appelle le titre courant du gros livre que tenait William; il y lut ces mots: «Culture de la canne à sucre. Sucreries.»

«Qu’est-ce que c’est que des sucreries? demanda Riquet.

— Ce sont des propriétés, très nombreuses aux Antilles, où l’on fabrique du sucre. Je lisais cela parce que j’ai envie de savoir tout ce qui s’y rapporte.

— Pourquoi as-tu envie de savoir cela? dit Riquet. Tu ne comptes pas aller fabriquer du sucre sur une propriété aux Antilles, n’est-ce pas?

— Non, dit William, mais je compte être un homme d’affaires, et pour cela il faut que je sache un peu de tout ce qui se fait dans le monde. Cela me servira un jour ou l’autre.

— Je ne vois pas, dit Riquet, à quoi cela pourra te servir, si tu ne dois jamais fabriquer de sucre.

— Mais, dit William, suppose que je sois avocat, et qu’un grand fabricant sucrier vienne me trouver et me remette entre les mains un procès relatif à sa propriété, ne serais-je pas alors bien heureux de savoir quelque chose à ce sujet?

— Je ne vois pas pourquoi tu ne l’apprendrais pas tout aussi bien alors; tu pourrais avoir une encyclopédie dans ton cabinet et la lire..

— Oui, dit William, mais cela me coûterait probablement 100 francs.

— Non, dit Riquet, je crois que cela ne te coûterait rien du tout que la peine de prendre le livre et de le lire.

— A ce compte, dit William, on se contenterait d’acheter des livres, et on ne les ouvrirait jamais qu’au moment même où on aurait besoin de savoir ce qu’ils contiennent. Cependant, s’il faut une réponse prompte au client, s’il n’a pas le temps d’attendre que son avocat s’instruise, qu’est-ce qu’il fera? Il s’en ira et dira partout: «Ne consultez pas l’avocat un tel, il ne sait rien.» Et l’avocat un tel, outre qu’il sera inutile aux autres, sera inutile à lui-même, et ne gagnera pas de quoi payer ses livres trop tard ouverts.»

Il y eut un moment de silence. Riquet réfléchissait à ce que son cousin venait de lui dire.

«Mais, William, je croyais que tu étudiais pour ton plaisir et pas pour de l’argent?

— Certainement, c’est pour mon plaisir dans un certain sens, dit William, et je l’y trouve parce que je sais combien cela me sera utile.

— Sais-tu, William, dit Riquet après un moment de silence, que Madeleine et moi nous savons faire du sucre. N’est-ce pas, Madeleine?

— Oui, une fois nous en avons fabriqué un peu, dit Madeleine.

— Nous avons employé du jus d’érable, dit Biquet.

— Et combien en avez-vous fait? demanda William.

— Voilà ! le premier jour nous l’avons tout mangé en le goûtant pendant qu’il cuisait; mais le lendemain nous en avons fait que nous avons rapporté à la maison.

— Était-il bon? demanda William.

— Oui, dit Riquet, seulement c’était plutôt du candi que du sucre; et puis il était bien un peu amer, parce que nous l’avions laissé brûler.»

Riquet disait tout cela, avec une figure très sérieuse, qui prit même une expression des plus lamentables quand il en vint à se rappeler le désespoir qu’il avait éprouvé en voyant que le candi était brûlé. William fit son possible pour ne pas rire, mais il n’y put réussir.

.. «Aux Antilles, dit-il, on n’obtient pas le sucre au moyen d’incisions dans les arbres, comme ici. On le tire du jus des cannes à sucre, qu’on broie dans de grands moulins.»

Et en même temps, William rechercha dans l’encyclopédie les gravures qui représentaient ces moulins, et les montra à Riquet et à Madeleine. La machine était très compliquée et Riquet n’y comprit pas grand’chose; quant à Madeleine, elle n’y vit absolument rien. Riquet trouva qu’il valait infiniment mieux pratiquer des incisions. S’il vivait, lui, dans les Antilles, et qu’il eût une propriété, il ferait certainement des incisions dans les cannes à sucre, et il attraperait le jus dans des bouteilles, au lieu d’avoir toutes .ces machines que personne ne peut comprendre.

William prit alors son cahier et leur montra les figures qu’il avait exécutées et qui étaient beaucoup plus simples que celles du livre; car elles ne représentaient que les parties les plus essentielles de la machine, telles que les rouleaux entre lesquels les cannes sont broyées, et les roues dentées qui donnent le mouvement à ces rouleaux. Riquet comprit mieux cette fois, mais il dit à William qu’il ne trouvait pas qu’il dessinât très bien.

«Lafaine, ajouta-t-il, sait faire des croquis beaucoup plus jolis que ceux-là.

— Je voudrais bien savoir mieux dessiner, répondit William. J’ai entendu dire en effet que Lafaine s’en tirait très bien. Où a-t-il appris?

— A Paris.

— A Paris, vraiment! Il peut bien dessiner alors, car à Paris ils sont fameux pour leurs dessins. Je voudrais beaucoup en voir; en as-tu?

— Non, dit Riquet, mais je peux lui demander de m’en faire un; veux-tu tout de suite?

— Oui, vas-y; tu me feras plaisir.

— A une condition, dit Riquet.

— Laquelle?

— C’est que tu iras à la pêche avec moi.

— A la pêche! répéta William. Il tira sa montre, réfléchit un instant, et déclara qu’il irait si le dessin était bien fait.

— Mais qui est-ce qui décidera cela? demanda Riquet.

— Ce sera moi, proposa William; ou bien, non, ce sera Madeleine qui décidera. Seulement il faut que Lafaine fasse son dessin sans hésiter, comme il le fait d’habitude; surtout qu’il ne sache pas que c’est pour moi.

— C’est bon, dit Riquet, il est au jardin, je vais le trouver; donne-moi du papier, une plume, un crayon et de l’encre.

— Tu n’as pas besoin d’un crayon et d’une plume; dit William.

— Mais si; il commence toujours par faire une petite esquisse au crayon, qu’il termine ensuite à l’encre.»

William donna à Riquet un morceau de papier blanc, très épais et très lisse, qu’il eut soin de mettre entre les feuillets d’un livre, afin qu’il ne se chiffonnât pas en route; il lui confia également un crayon, une plume et un petit encrier de poche qui se fermait avec un ressort. Madeleine voulut avoir quelque chose à porter, et Riquet lui remit le livre.

Les deux enfants descendirent au jardin avec tout cet attirail. Ils trouvèrent Lafaine ratissant une des allées du parterre. Riquet lui dit qu’il venait le prier de faire un dessin, et Lafaine y consentit à la condition que Madeleine et Riquet continueraient sa besogne. Le pacte fut conclu. Lafaine s’assit sur un banc de pierre, et disposa à côté de lui les objets que les enfants avaient apportés.

«Que faut-il que je vous dessine? demanda Lafaine en taillant son crayon.

— Oh! ce que vous voudrez; inventez-nous quelque chose.»

Lafaine se mit à jouer du crayon tandis que Riquet maniait le râteau. Au bout d’un petit quart d’heure, Lafaine appela les enfants et leur annonça que le travail était fini.

Riquet et Madeleine quittèrent le râteau et accoururent. Le dessin représentait une vieille femme qui portait un panier tout plein d’enfants qu’elle étendait sur une corde, comme elle l’aurait fait d’une lessive. Sous le dessin, Lafaine avait écrit: «Madame Tatillon, » et au-dessous encore le couplet suivant:

Lorsqu’ils étaient débarbouillés,

Elle les mettait en bataille

A sécher contre la muraille,

Pensant que, s’ils restaient mouillés,

Ils s’enrhumeraient à la ronde

Et s’en iraient dans l’autre monde.

Les deux enfants examinèrent la composition très attentivement; puis, ayant lu les vers, ils rirent de tout leur cœur et partirent au galop pour la montrer à William.

Madeleine décida que c’était très réussi, et William dit qu’il irait pêcher. Il mettait le dessin dans son tiroir, quand Riquet le réclama comme lui appartenant.

«Non, dit William, il est à moi, puisque je te le paie en allant pêcher avec toi.

— Non, je n’ai jamais dit qu’il devait t’appartenir; j’ai seulement dit que j’irais le chercher et que je te le montrerais, dit Riquet.

— Eh bien, pour le moment, pendant que nous sommes à la pêche, je le mets dans ce tiroir, dit William; nous déciderons cette question une autre fois.»

Et ils se dirigèrent vers la rivière.

II

Table des matières

LES INVITATIONS

Madeleine devait offrir une fête à ses petites amies; mais elle ne savait comment se procurer des invitations écrites. Sa tante lui avait proposé de faire atteler la charrette; Riquet la conduirait aux maisons de toutes les.petites filles qu’elle voulait engager, et elle pourrait alors les inviter de vive voix. Madeleine tenait énormément aux invitations écrites; elle aurait bien aimé à les distribuer elle-même en charrette.

I

«MADAME TALLON»


«Eh bien, dit Mme Henry, il faut que Riquet et toi vous les fassiez.

— Mais je ne sais pas écrire assez bien, dit Madeleine, vous devriez bien, ma tante, les rédiger pour nous, seulement cette petite fois.

— Ce serait avec plaisir, si j’en avais le temps, dit Mme Henry, mais j’ai à m’occuper de beaucoup de choses pour votre fête, et de choses infiniment plus importantes que des invitations écrites.

— Ça ne fait rien, dit Riquet, qui assistait à cette conversation; viens avec moi, Madeleine, je te donnerai un coup de main.»

Riquet proposa à Madeleine de descendre au salon pour préparer leurs lettres. C’était une vaste et charmante pièce qui se trouvait à l’arrière de la maison; elle avait plusieurs fenêtres qui s’ouvraient sur une jolie cour verte précédant un grand jardin. Cette pièce était très agréable en toute saison; pendant l’hiver, un grand feu de bois flambait dans l’âtre, et l’été, le foyer était fermé par un devant de cheminée formé par un très joli tableau. Une porte-fenêtre permettait aux enfants de sortir et rentrer à volonté. Dans la cour, il y avait un banc tout près de la maison; mais, pour Riquet et Madeleine, c’était une table d’une hauteur tout juste convenable, et ils s’asseyaient sur deux petits escabeaux. Cet endroit jouait toujours un grand rôle dans les amusements des deux enfants pendant les soirées d’été.

Je dois dire que, cette fois, ils n’y allèrent pas tout de suite et commencèrent par disposer tout leur attirail d’écriture sur une table au salon. Leur encrier était fixé au centre d’une large soucoupe et ne pouvait se renverser; en outre, Mme Henry avait pris la précaution de n’y pas mettre d’encre liquide, mais simplement du coton imbibé ; en appuyant là plume sur ce coton on en retirait bien de l’encre, mais autrement il n’en coulait pas une goutte, même si on tenait l’encrier à l’envers. Il était entendu aussi que les enfants devaient toujours étendre un journal sur la table avant de commencer à écrire; alors, s’ils faisaient des taches, il n’y avait que demi-mal.

Madeleine et Riquet étalèrent donc un journal sur la table et posèrent leur encrier au milieu; ils prirent du papier à billet, et deux plumes, ensuite deux chaises, et puis ils se mirent à l’ouvrage.

Madeleine trempa sa plume dans l’encrier; mais, elle pressa si fort le coton qu’en la retirant, elle fit un pâté sur son papier.

«Voilà ! dit-elle, mon invitation est gâtée!

— Il faut prendre une autre feuille, dit Riquet, et ne plus enfoncer autant la plume.»

Madeleine essaya de nouveau, et cette fois elle évita de prendre trop d’encre; mais elle eut tant d’autres désastres qu’elle perdit courage et abandonna à Riquet le soin de continuer. Riquet travaillait depuis assez longtemps, et Madeleine le pria enfin de lui lire ce qu’il avait écrit.

«Oui, fit Madeleine, c’est très bien, seulement je veux que tu dises à nos invitées de venir aussitôt que possible.

— Bon, j’ajouterai ça.»

Et il reprit sa besogne; puis, il lut à haute voix toute l’invitation, du commencement jusqu’à la fin. Elle était ainsi conçue:

«Mademoiselle Madeleine prie Augusta de lui faire l’honneur de sa société demain. Et de venir le plus tôt qu’elle le pourra.»

Riquet rédigea encore une ou deux lettres, avec peut-être quelque variante dans la forme, mais le fond était toujours le même. Il se sentit fatigué avant d’en avoir fait seulement la moitié de ce qu’il fallait, et il pensa que c’était parce que la table était trop haute. Il transporta donc avec Madeleine toutes leurs affaires du salon sur le banc de la cour, et se remit à travailler. Riquet écrivit encore une ou deux invitations, puis il proposa à Madeleine de monter tous deux chez William, pour voir s’il ne leur viendrait pas en aide.

«Bien, dit Madeleine, allons-y.»

Et ils y allèrent. Ils trouvèrent William, comme à l’ordinaire, derrière ses rideaux. Quand William entendit venir les enfants, il releva les tentures, car il supposa que ceux-ci avaient quelque chose à lui dire, et il était tout disposé à les écouter. Ils racontèrent à William ce qu’ils voulaient de lui.

«Nous en avons fait six, dit Riquet en montrant les billets qui étaient parfaitement pliés.

— Et combien vous en faut-il de plus? demanda William.

— Voilà, il y a encore Mary Bell, et Caroline, et puis une, deux, trois, quatre, cinq encore, dit Riquet en regardant sa liste.

— C’est bien, dit William, j’en écrirai une pour Mary Bell.

— Et une pour Caroline aussi, n’est-ce pas? dit Madeleine; nous voudrions quelque chose de bien pour Mary Bell et Caroline, parce qu’elles sont les plus grandes

— J’en écrirai une pour Mary Bell, dit William, mais il faut vous adresser à un autre pour celle de Caroline.»

William tira d’un petit buvard une feuille de papier à billet et se mit à écrire.

«Dis-lui de venir de bonne heure, dit Madeleine.

— Qu’est-ce que c’est que de bonne heure?

— Oh! qu’elle vienne à trois heures, au plus tard,» dit Madeleine.»

William continua à écrire et lut bientôt l’invitation suivante:

«Mademoiselle Madeleine Henry prie mademoiselle Mary Bell de lui faire l’honneur de venir passer l’après-midi chez elle, demain, à trois heures.»

«C’est parfait,» déclara Biquet.

William se mit ensuite à dessiner un petit bouquet de fleurs et de longues herbes sur le coin de là page de gauche, à l’endroit où souvent on place de pareils ornements.

«C’est très joli,» déclara à son tour Madeleine, quand ce fut fini.

William ne répondit pas, mais se disposa à écrire quelque chose très finement sur une des longues herbes. C’était tracé si menu que Madeleine et Riquet pouvaient à peine le lire. Enfin Biquet découvrit que c’était: William scripsit.

«Qu’est-ce que ça veut dire? demanda Riquet.

— C’est du latin, répondit William.

«— Mais qu’est-ce que ça veut dire?

— C’est à toi de deviner; et maintenant allez-vous-en; ne me demandez plus rien.

— Tu devrais bien en composer une seulement pour Caroline, insinua Riquet.

— Non, dit William, mais peut-être que Lafaine vous l’écrira, et il pourra y croquer un bien plus joli dessin que le mien.

— C’est ça, dit Riquet, en se tournant vers Madeleine, courons le demander à Lafaine.»

Riquet allait joindre l’invitation de Mary Bell à celles qu’il avait écrites lui-même; mais William la mit d’abord dans une enveloppe qu’il cacheta avec de la cire, et pendant que celle-ci était encore chaude, il y imprima un petit cachet. Ensuite il enveloppa la lettre dans un morceau de journal, et recommanda à Riquet de ne pas la chiffonner. Celui-ci la plaça alors avec le reste de ses invitations, et il descendit suivi de Madeleine a la recherche de Lafaine.

Comme d’habitude, ils le trouvèrent dans le jardin; à cette époque de l’année il y travaillait presque toute la journée, ayant beaucoup de plates-bandes et d’allées à y entretenir. Lafaine soignait toujours admirablement son jardin, et Madeleine et Riquet se dirigèrent vers un berceau auprès duquel le jardinier était occupé ; ils lui contèrent qu’ils étaient venus le prier de leur écrire quelques invitations, et tous trois allèrent s’asseoir sous le berceau pour en causer.

«Nous en avons déjà beaucoup,» dit Riquet; et il montra à Lafaine tout le paquet de lettres. Lafaine en lut deux ou trois avec un sérieux parfait, puis il les replia et les rendit à Riquet en disant:

«Je ne vois pas trop comment je peux laisser là mon ouvrage pour écrire des invitations et, d’ailleurs, vous en avez bien assez comme cela. Invitez les autres personnes directement. Je sais une très jolie petite chanson qui s’appelle l’Invitation, et je pourrai vous l’apprendre quand tout votre monde sera réuni.

— Qu’est-ce que c’est? demanda Madeleine, chantez-la-nous.

— Elle est adressée à une jeune fille nommée Mary Anne, dit Lafaine, et la voici:

«Venez me voir, chère Marie,

Marie-Anne, venez me voir,

A trois heures, je vous en prie,

Et restez pour le thé, le soir.

Nous aurons des gâteaux, des poires;

Vous verrez mes jolis oiseaux,

Et lirez mes livres d’histoires,

Qui sont tous imprimés très gros.

Venez donc, ma chère Marie,

Marie-Anne, venez me voir,

A trois heures, je vous en prie,

Et restez pour le thé, le soir.»

— Quelle jolie chanson! dit Madeleine; je pourrais très bien envoyer cela comme invitation, seulement, je n’ai pas de poires, et pas davantage d’oiseaux.

— L’air en est très facile, dit Lafaine, vous l’apprendrez tous sans peine.

— C’est ça, dit Madeleine, et alors vous viendrez nous l’enseigner, n’est-ce pas? quand mes amies seront là.

— Non, répondit Lafaine, il faudra que vous veniez l’apprendre ici. De tout temps, ce sont les élèves qui sont allés chez le maître, et non le maître chez les élèves. Lorsque tout votre monde aura bien joué dans la maison et qu’il sera bien en train, amenez-le ici, et je vous apprendrai cela. Je vous jouerai l’air sur mon flageolet.»

Ce plan fut très fort approuvé de Riquet et de Madeleine, et ils décidèrent que si Lafaine leur enseignait la chanson, ils le tiendraient quitte des invitations; ils iraient eux-mêmes prier les petites filles qui devaient venir, et pour que toute leur écriture ne fût pas perdue, ils prendraient avec eux les lettres qu’ils avaient et les distribueraient tant qu’il y en aurait, mais en ayant soin de toujours inviter de vive voix, pour éviter ainsi toute méprise. Ils tenaient surtout à remettre celle de Mary Bell, puisque William s’était donné tant de peine pour l’écrire.

Riquet et Madeleine eurent bien des aventures au cours de leur distribution. Ils prirent la charrette; c’était Riquet qui conduisait, mais Lafaine avait attelé et tout préparé. Riquet était à peine assez âgé pour conduire lui-même; mais comme il était très soigneux, que la route qui menait au village était large et unie, et que, surtout, il n’y avait pas besoin de tourner (car il y avait dans la localité un carrefour où aboutissaient trois routes, et Riquet, pour revenir, n’avait qu’à en faire le tour), on lui permettait de conduire la charrette, quand il ne s’agissait que d’aller au village et d’en revenir tout droit. Il pouvait, il est vrai, lui arriver quelque accident imprévu; mais ces accidents-là menacent toute personne qui conduit. Il y a toujours un peu plus de danger à aller en voiture qu’à pied, fût-ce même sur la meilleure route.

Caroline habitait une des grandes et belles maisons du village; Mary Bell, au contraire, vivait dans une petite, mais charmante ferme de l’autre côté du ravin. Le père de Caroline était commerçant, il avait une famille nombreuse et il voyait beaucoup de monde; Mary Bell ne fréquentait personne et tenait compagnie à sa mère. Caroline aimait le monde; Mary Bell aimait la solitude. Bien qu’elles ne se ressemblassent nullement comme caractère, toutes les deux étaient de bonnes et aimables jeunes filles.

Outre Caroline et Mary Bell, il y avait beaucoup d’autres fillettes à inviter; elles demeuraient toutes à des endroits différents, dans le village ou sur la route. Riquet avait pris la précaution d’en dresser la liste suivant l’ordre qui serait le plus commode pour n’oublier personne. Cette liste fut soigneusement placée avec les invitations dans un petit panier, et quand Madeleine fut assise sur le coussin de la charrette, elle le prit sur ses genoux.

Riquet sortit de la cour par la grande porte et fit tourner le cheval sur la route qui menait au village. Le chemin suivait le bord de la rivière qui était de toute beauté. Tantôt on voyait une plage large et sablonneuse, tantôt toute une frange de saules pleureurs, ou bien encore de petites éminences qui s’avançaient dans l’eau et que couronnaient des bouquets d’arbres. Madeleine et Riquet suivirent cette route jusqu’auprès du village sans faire de rencontre; alors, ils virent, à quelque distance, une jeune fille qui arrivait vers eux; elle suivait un petit sentier qui côtoyait la rivière. Dès qu’elle fut tout près, Madeleine vit qui c’était.

«Ah! Sarah, s’écria-t-elle, je suis bien contente que ce soit vous; arrête un moment, Riquet!»

Et Riquet arrêta le cheval.

«Nous étions venus vous inviter à ma fête, poursuivit Madeleine, j’ai peut-être là une invitation pour vous dans ce panier. Je vais regarder.»

Et Madeleine chercha dans les billets si elle n’en verrait pas un à l’adresse de Sarah.

«Quand est la fête?

— Demain dans l’après-midi, dit Madeleine; non, je n’ai pas d’invitation pour vous; nous n’avons jamais pu en écrire tant.

— Cela ne fait rien, reprit Riquet, c’est touj ours la même chose; nous voulons que vous veniez chez nous demain, dans l’après-midi, d’aussi bonne heure que vous pourrez.

— Merci bien, répondit Sarah, je demanderai à ma mère.»

Riquet et Madeleine lui dirent adieu, et reprirent leur route.

Quand ils furent arrivés à la maison où demeurait Caroline, ils entrèrent, par une grande grille, dans une vaste cour qui attenait à la maison. Cette cour était très jolie. Riquet mena le cheval jusqu’à un poteau qui se trouvait sous un arbre; il descendit de la charrette, attacha le cheval à ce poteau, et puis aida Madeleine à descendre aussi.

Un peu plus loin, près d’une terrasse, ils virent Caroline et d’autres jeunes filles, ses amies, qui s’amusaient à monter un petit poney noir. Ce poney appartenait à Caroline,et son père l’avait acheté tout exprès pour elle.

Riquet et Madeleine se dirigèrent vers le groupe d’amazones.

Caroline était montée sur le poney, bien que les autres enfants demandassent à prendre leur tour. Elle leur disait: «Tout à l’heure,» et en attendant, elle restait sur le cheval dans une pose gracieuse; elle paraissait très contente. Quand elle vit Riquet et Madeleine, elle se dirigea vers eux.

«Oh! quel joli poney!» dit Madeleine.

Après avoir parlé très poliment à ses deux amis et leur avoir dit combien elle était heureuse de les voir, Caroline retourna du côté de la terrasse. Un peu plus tard, elle descendit de cheval et laissa la place à d’autres. Tout le monde en avait bien envie. Le poney était extrêmement doux et rien n’était plus facile que de monter dessus à l’aide des marches de la terrasse. Toutes les jeunes filles l’admiraient beaucoup; Caroline seule disait qu’elle ne l’aimait guère. Il était trop petit pour elle; il aurait été bien pour une petite fille.

«Je veux, dit-elle, que mon père m’achète un beau cheval de selle, un cheval blanc, tout à fait blanc. Je le tourmente pour cela tous les jours, et il a presque-dit oui.»

Madeleine fit part à Caroline qu’elle était venue l’inviter à sa fête, et Caroline répondit qu’elle serait enchantée d’y aller. Madeleine chercha alors dans son panier l’invitation qui lui était destinée. Il est vrai qu’ils n’avaient pu réussir à la faire écrire à Lafaine; mais on lui en avait fabriqué une en mettant son nom à l’extérieur de celle qui était destinée à Augusta; Caroline étant plus âgée, ils avaient cru plus convenable de lui donner l’invitation. Madeleine avait d’abord proposé à Riquet d’effacer le nom d’Augusta dans l’intérieur de la lettre et de mettre à la place celui de Caroline, afin que l’intérieur répondît à l’extérieur; mais Riquet lui démontra que cela ferait une tache, et que mieux valait laisser la lettre comme elle était; cela ne faisait rien, puisqu’ils allaient voir Caroline et pourraient lui expliquer que l’invitation était réellement pour elle.

Quand Madeleine eut délivré sa missive, donné toutes les explications nécessaires, et invité aussi les jeunes filles présentes, qui, heureusement, se trouvaient toutes sur la liste, Caroline lui proposa, à elle et à deux ou trois autres petites filles, d’entrer dans la maison pour voir son serin et la serre chaude de sa mère. Riquet éprouva un grand plaisir à voir le serin et à l’entendre chanter; mais Caroline ne parut guère y tenir. Elle montra aussi la serre à ses visiteurs. C’était un petit endroit plein de fleurs et de plantes magnifiques; elles n’étaient pas plus jolies que d’autres, mais Caroline leur en désigna qui étaient très chères et très rares. Toutes les pièces où entra Madeleine étaient admirablement meublées. Sur une table, dans le petit salon, elle vit une sorte de boîte en ébène que Caroline lui dit contenir ses trésors. Elle alla chercher la clef de ce nécessaire, et l’ayant ouvert, elle tira de divers compartiments et tiroirs une quantité de bagues, de bracelets, de chaînes et de miniatures montées en or. Les jeunes filles semblaient trouver un grand plaisir à voir toutes ces choses; mais Madeleine n’y tenait en aucune façon, pas plus qu’au serin, à la volière ou au beau mobilier. Elle avait vu de ces choses-là à New-York.

Caroline s’aperçut bientôt que Madeleine ne s’intéressait pas à ses trésors. Caroline était, ou plutôt faisait semblant d’être tout à fait indifférente à ces belles choses, et même, disait-elle, elle n’y attachait aucun prix; jamais elle n’avait aimé la bijouterie. Madeleine avait déjà remarqué que les doigts de Caroline étaient couverts de bagues, et elle allait lui dire: «Alors pourquoi portez-vous tant de bagues?» quand elle réfléchit que ce ne serait peut-être pas très poli. Après un moment de silence, Caroline se tourna vers Madeleine et lui dit:

«Je pense que ces choses ne vous semblent pas très belles, à vous? Vous avez mieux que cela à New-York, n’est-ce pas?

— Oh! oui,» laissa échapper Madeleine.

Caroline n’ajouta pas un mot de plus, et prit même un air un peu offensé, bien que Madeleine ne pût deviner pourquoi. Elle ferma son nécessaire avec beaucoup de dignité, et s’en alla. Les autres enfants la suivirent, et bientôt Riquet et Madeleine remontèrent en charrette.

Sur leur route, ils laissèrent plusieurs invitations, tant écrites que verbales, et enfin ils prirent le chemin qui menait à la maison de Mary Bell.

Ce chemin, bien qu’entouré de montagnes et de précipices, était en lui-même parfaitement uni. D’un côté, il était bordé par une large bande d’herbe sur laquelle serpentait un petit sentier; au delà du sentier, il y avait une haie, et au delà de la haie, des champs de blé qui ondulaient au vent. De l’autre côté on apercevait un bois, percé de jolis petits chemins que Madeleine mourait d’envie d’aller explorer; mais Riquet lui représenta qu’il ne serait pas prudent de quitter la charrette.

Bientôt ils atteignirent la maison de Mary Bell. Elle. était placée un peu en arrière de la route, et sous de grands arbres; elle était en pierres grises, avec des volets verts. Une grande porte menait à la maison, mais elle était fermée, et Riquet ne put faire entrer la charrette. Il attacha le cheval à un poteau qui se trouvait près de la grande entrée; puis il aida Madeleine à descendre, et tous deux entrèrent par une petite porte, à côté de la grande.

Un joli sentier conduisait à la maison; il était bordé de hautes herbes, avec, par-ci, par-là, des touffes de roses et de lilas. Les enfants suivirent ce sentier, et bientôt ils virent Mary Bell qui venait à leur rencontre. Elle leur dit combien elle était heureuse de les voir.

Elle les conduisit derrière la maison; dans une cour, qu’égayait un joli jardinet adossé à la muraille; il était tout petit, mais plein de fleurs charmantes, et Mary Bell dit à Madeleine que c’était son jardin à elle. Il y avait surtout contre le mur un superbe rosier mousseux que Mary préférait à tout le reste. Il était couvert de boutons et de roses épanouies, et les branches surchargées de feuilles et de fleurs pendaient jusqu’à terre. Mary dit à ses amis qu’elle aurait bien voulu le palisser, mais qu’elle ne savait comment s’y prendre.

Elle regarda les roses, en soulevant toutes les branches les unes après les autres; puis elle en choisit une à demi éclose, et la coupa avec une petite paire de ciseaux qu’elle tira de sa poche. Ils se mirent tous trois à se promener dans les allées minuscules du jardin; Mary cherchait d’autres fleurs pour les joindre à la rose mousseuse qu’elle avait offerte à Madeleine. Celle-ci prenait tant de plaisir à voir le jardin et les plantes, qu’elle oublia tout à fait l’invitation qu’elle avait dans son petit panier. Après avoir cueilli les fleurs qu’elle voulait, Mary Bell alla s’asseoir sur une grande pierre plate qui servait de marche à la porte de la maison; cette pierre était très unie, mais tout à fait irrégulière, car on l’avait placée là telle qu’elle avait été trouvée dans le champ.

Mary Bell s’assit entre Riquet et Madeleine, et se mit en devoir de faire un bouquet avec les fleurs qu’elle avait cueillies.

Un sentier, pavé de pierres plates de toutes formes, menait de la porte à un puits. De chaque côté de ce sentier, l’herbe poussait verte et touffue; devant le puits, une grande pierre formait marchepied, et elle était couverte d’une mousse épaisse d’un vert foncé ; les seaux descendaient et remontaient à l’aide d’une poulie et d’une corde; tout cela était solide, mais avait une belle teinte sombre. Un saule et quelques autres arbres ombrageaient cet endroit et le rendaient vraiment frais et charmant.

«Quel joli puits! dit Madeleine.

— Oui, j’en ai fait un dessin, répondit Mary, et la maîtresse a trouvé que c’était un excellent sujet.»

Riquet et Madeleine eurent envie de voir le dessin, et Mary Bell les fit entrer dans la maison et monter à sa chambre, qui était fort gentille; il y avait des rideaux bleus et roses au lit et à la fenêtre; dans un coin était une table avec un petit pupitre, et, du côté opposé, un bureau à tiroirs surmonté d’une bibliothèque. Mary Bell ouvrit les tiroirs et montra tous ses petits trésors à ses amis. C’étaient des souvenirs et de menus cadeaux, des curiosités trouvées dans les champs, des fleurs et des mousses qui avaient été mises en presse avec beaucoup de soin, et ensuite collées en forme de bouquets sur des feuilles de papier. Au-dessous elle avait écrit les noms des amies qui les avaient cueillies avec elle, ou celui de l’endroit d’où provenaient les fleurs. Un des tiroirs était plein de tout ce qu’il faut pour peindre et dessiner, et un autre contenait une quantité de croquis faits par elle ou par des amies.

Madeleine admira infiniment ces essais, et dit qu’elle aimerait beaucoup à savoir en faire autant.

«Vous pouvez apprendre, dit Mary Bell. Venez me voir un de ces après-midi, nous nous mettrons à cette petite table, et je vous donnerai une leçon.

— Oh! cela me rappelle que j’ai une invitation pour vous; elle est dans mon panier.»

Et Madeleine en tira l’invitation et la donna à Mary Bell, qui s’empressa de la lire. Elle courut la montrer à sa mère, et revint un moment après en disant qu’elle avait la permission d’accepter. Ensuite, elle relut la lettre et examina le bouquet et le William scripsit avec beaucoup d’attention. Enfin elle le serra dans un des petits tiroirs de son bureau.

Riquet et Madeleine prirent congé de Mary Bell et partirent. Avant leur départ, Mary donna à Madeleine le dessin représentant le puits, et Madeleine le mit en sûreté dans le panier; quant au bouquet, elle le porta à la main.

III

Table des matières

LA FÊTE

Pendant toute la matinée du lendemain, Madeleine et Biquet furent en proie à la plus vive excitation, préparant tout pour leur fête. On avait dressé une table dans un pavillon qui donnait sur la cour. Il devait y avoir des sandwiches, deux espèces de gâteaux, des fraises, de la crème, et quelques autres friandises du même genre. Tout était arrangé à l’avance; seules, les fraises et la crème ne furent mises dans les plats et les jattes que quand l’heure du goûter fut arrivée. En attendant, on avait placé les fruits dans deux vases d’étain à l’endroit le plus frais du pavillon, sous un banc, et la crème était restée dans la cave.

Des bancs étaient disposés autour de la table. Quand tout fut bien en ordre, on ferma la porte à clef, afin que rien ne fut dérangé jusqu’à l’heure dite.

Vers trois heures, toutes les petites filles arrivèrent. Les deux plus âgées étaient Mary Bell et Caroline. Madeleine n’avait pu deviner pourquoi William n’avait pas voulu écrire une invitation pour Caroline aussi bien que pour Mary Bell, car elle était très gentille, très bien élevée et très aimable. Mary Bell était beaucoup plus silencieuse et plus douce que Caroline. Madeleine aimait beaucoup à entendre causer Celle-ci et à l’avoir à ses fêtes (elle mettait tant d’entrain dans les jeux!) mais, à tout prendre, elle préférait Mary Bell, et elle n’était jamais si heureuse qu’assise tranquillement à son côté.

La première chose que firent les petites filles fut de courir dans toutes les chambres qu’on leur avait laissées ouvertes dans la maison, et de regarder les livres à images et les joujoux que Madeleine et Riquet avaient préparés pour leur amusement. Ensuite elles jouèrent un peu de temps dans le salon. Après cela, Madeleine leur proposa d’aller au jardin apprendre la chanson de Lafaine.

Tous les enfants furent ravis de ce projet qui les faisait descendre au jardin. Ils pensaient beaucoup plus aux fleurs qu’ils allaient voir qu’à la chanson. Madeleine se mit en tête, et tout le monde la suivit jusqu’à la porte de l’enclos.

Mais celle-ci était fermée. Madeleine n’y comprenait rien; elle pria Riquet de passer par-dessus la haie et d’aller l’ouvrir. Mais Riquet pensa que si Lafaine l’avait fermée, c’était avec intention; il se contenta donc de grimper un peu sur une barre et de crier à Lafaine de les faire entrer. Lafaine arriva; mais au lieu d’ouvrir la porte, il s’accouda dessus et regarda les petites filles avec une expression très drôle.

«Nous voulons entrer dans le jardin, dit Caroline.

— Je ne sais pas si je puis laisser entrer tout ce monde dans mon jardin, sans y mettre quelques conditions, dit Lafaine.

— Et lesquelles? demanda Caroline.

— Je vais vous les énumérer, dit Lafaine, et à chacune que vous accepterez, vous direz toutes: «Accepté !»

— Bien, répondit Caroline, commencez.

— D’abord, reprit Lafaine, il faut que vous fassiez bien attention de ne pas marcher sur les corbeilles et les bordures.

— Accepté ! accepté ! crièrent tous les enfants à la fois.

— Ensuite il ne faudra pas cueillir de fleurs.»

Il y eut quelques voix qui crièrent: «Accepté !» mais beaucoup d’autres gardèrent le silence.

«Nous comptons certainement que vous nous en donnerez, alors, insinua Caroline.

— Je n’ai pas dit que je ne vous en donnerais pas; j’ai seulement dit que vous ne deviez pas les cueillir vous-mêmes.

— Eh bien! accepté ! dit Caroline, et tous les enfants répétèrent: «Accepté !»

— Vous pouvez, ajouta Lafaine, vous choisir chacune trois fleurs dans le jardin et je vous les cueillerai, si toutefois ce ne sont pas des fleurs défendues. Celles-là, je ne peux pas vous les donner.

— Quelles sont les fleurs défendues?» demanda Caroline.»

Pendant tout ce temps Madeleine se tenait en arrière avec Mary Bell; elle était très surprise de ce que disait Lafaine, et se penchant vers Mary, elle lui glissa tout bas:

«Je ne crois pas qu’il y ait des fleurs défendues. »

Lafaine n’entendit pas ceci, ou tout au moins n’y fit aucune attention, et il ne répondit qu’à la demande de Caroline.

II

MAIS AU LIEU D’OUVRIR LA PORTE, LAFAINE S’ACCOUDA


«Je ne puis vous dire cela à l’avance, choisissez votre fleur d’abord et puis demandez-moi si elle est défendue ou non; si elle l’est, il faudra que vous fassiez un nouveau choix; si elle ne l’est pas, je vous la cueillerai, mais seulement quand vous quitterez le jardin. Que dites-vous de ces conditions?

— Nous les acceptons! dirent les enfants.

— Encore autre chose, dit Lafaine, avant de vous en aller, il faudra que vous me chantiez une chanson. »

A ceci les petites filles rirent beaucoup, mais ne dirent pas: «Accepté !» Lafaine consentit enfin à ne pas rendre cette clause obligatoire, mais leur annonça que, si elles remplissaient toutes les autres conditions, il leur apprendrait une chanson et leur en jouerait l’air sur son flageolet. Ensuite, ayant autorisé Riquet à passer par-dessus la haie et à ouvrir la porte, il s’éloigna, et tous les enfants se répandirent dans le jardin.

A chaque instant, ils accouraient vers Lafaine lui demander de venir voir si telle ou telle fleur était défendue. Ce n’était, au fond, que pour donner aux enfants une occasion de venir continuellement lui parler, que Lafaine avait inventé l’histoire des fleurs. Il n’y avait, en réalité, pas de fleurs défendues, et il n’avait pas dit qu’il y en eût; il avait seulement déclaré qu’il ne pouvait pas leur en donner de défendues. Il n’avait donc exprimé que la vérité, quoique, pour un temps, il eût trompé les enfants.

Lafaine avait deux raisons pour désirer que les petites vinssent lui parler. D’abord pour son propre agrément; c’étaient toutes de gentilles fillettes, et cela lui faisait plaisir de les voir s’approcher de lui et le questionner avec des figures où se peignaient l’animation et l’ardeur que toutes mettaient à savoir si telle fleur était défendue ou non; ensuite, il voulait qu’elles fissent toutes un peu connaissance avec lui, afin qu’elles ne fussent pas trop intimidées quand il voudrait les faire chanter.

Son moyen réussit admirablement. A tout moment, les petites filles arrivaient vers lui, et quand il leur disait que leurs fleurs étaient défendues, elles prenaient la chose très bien, et allaient en chercher de nouvelles. Caroline seule fit exception; elle se sentit un peu piquée quand Lafaine lui dit qu’une de ses fleurs était défendue, et elle ne voulut pas en chercher une autre pour la remplacer. Elle déclara à une jeune fille qui se promenait avec elle que si Lafaine n’était pas assez poli pour lui donner les fleurs qu’elle désirait, elle n’en voulait pas du tout. Caroline n’était pas habituée à ce qu’on lui refusât quoi que ce soit, et, bien qu’elle fût assez généralement de bonne humeur, tout ce qu’elle prenait pour un manque d’égards la froissait invariablement.

Quand Lafaine crut que les enfants étaient assez apprivoisés pour ne pas craindre de chanter devant lui, il les appela tous sous le berceau; puis il tira son flageolet et joua des airs qui firent le plus grand plaisir aux petites filles; ensuite, il leur répéta deux ou trois fois l’air de la chanson qu’il allait leur apprendre, puis il chanta les paroles, en les leur faisant dire après lui, jusqu’au moment où tout le monde les sut. Alors les enfants chantèrent, et Lafaine joua l’accompagnement sur son flageolet.

Tout le monde, excepté Caroline, fit sa partie de grand cœur. Elle se sentait un peu au-dessus de cela; il est vrai que la chanson, comme air et comme paroles, était faite pour des enfants et non pour des demoiselles de douze et de treize ans. La majorité de la société étant d’un âge très convenable pour l’apprécier, les personnes les plus raisonnables auraient dû s’y joindre de bonne grâce et contribuer ainsi au plaisir des plus petites. Les demoiselles qui sont presque grandes ne devraient pas oublier qu’elles ont été petites et qu’elles trouvaient très bon alors que leurs grandes compagnes voulussent bien prendre part à leurs jeux et les guider à l’occasion. C’est ce que fit Mary Bell. Elle se tenait avec Madeleine à l’entrée du berceau. Elle prit un vrai plaisir à entendre la chanson, bien qu’elle fût destinée à des enfants beaucoup plus jeunes qu’elle, et elle se dit que ce serait une très jolie chose à enseigner à ceux qui venaient souvent la voir chez sa mère.

Caroline, au lieu de prendre part au chant, semblait déclarer par son air de dédain qu’une musique enfantine était tout à fait au-dessous d’elle. Elle se promenait nonchalamment dans l’allée, le long du berceau, laissant errer sa vue sur le jardin en général, Enfin ses yeux se dirigèrent vers la maison, et elle aperçut William qui, de son balcon, regardait dans l’enclos. Elle fit semblant de ne pas l’avoir vu, tout en se dirigeant doucement du côté de la maison. William n’y fit aucune attention; il écoutait le chant.

Quand les enfants eurent répété leur air plusieurs fois, sous la direction de Lafaine, celui-ci les quitta pour reprendre son ouvrage, et ils continuèrent à chanter, avec Mary Bell à leur tête. Elle les fit mettre en rond sur une petite place circulaire qui se trouvait devant le berceau. Un grand saule en occupait le centre; cet endroit était charmant pour danser une ronde; et le saule, tout pleureur qu’il était, fut bien obligé de s’égayer de la joie des enfants.

Après avoir chanté et dansé jusqu’à en être fatigués, ils quittèrent le jardin pour retourner à la cour, où ils jouèrent longtemps et s’amusèrent beaucoup. Là, Caroline fut l’âme de tous les divertissements, elle était pleine de vie et de gaieté. Elle imaginait des jeux, combinait des expéditions, chantait des chansons et racontait des histoires; elle était entourée d’une foule qui la suivait dans ses moindres mouvements. Mary Bell était plus silencieuse et se mettait moins en avant. De temps en temps, elle se mêlait comme les autres aux jeux de Caroline; mais, en général, elle préférait se promener doucement en com pagnie de deux ou trois amies, ou s’asseoir à côté d’elles à l’écart sur une pierre ou sur un banc rustique. Cependant, si une jeune fille s’approchait d’elles, Mary Bell l’accueillait avec un sourire qui indiquait assez que son goût pour la solitude ne provenait pas du désir de quitter le reste de la compagnie pour jouir égoïstement de la société de deux ou trois amies de cœur. Même, pour éviter qu’on la soupçonnât de faire une chose qui est à fort juste titre considérée comme impolie dans toute espèce de réunion, elle avait soin de toujours varier ses compagnes, de se promener tantôt avec l’une, tantôt avec l’autre, répartissant ainsi également ses attentions entre toutes. C’est là la seule conduite vraiment aimable à tenir dans des réunions intimes.

Il est vrai qu’il est souvent bien agréable de jouir exclusivement de la société d’un ou deux bons amis, mais ce n’est pas le genre d’agrément que nous devons rechercher dans des parties de plaisir, et si nous le faisons, nous courons grand risque d’exciter la jalousie et de nuire au plaisir général.

Mary Bell, bien que plus disposée que beaucoup d’autres jeunes filles à aimer les plaisirs calmes, était pourtant toujours prête à prendre part aux jeux que proposaient les autres. L’après-midi se passa d’une façon charmante, et enfin l’heure de la collation arriva. Tous les invités se dirigèrent vers le pavillon, dont la porte n’était plus fermée. Les fraises étaient dans les assiettes, et le lait et la crème dans les jattes. Tout était prêt. Les enfants restèrent un instant debout autour de la table, à admirer la belle ordonnance des préparatifs; mais bientôt chacun prit place sur les bancs qui faisaient le tour du pavillon.

«Je propose, dit Caroline, que nous ayons une reine; je crois que ce serait bien; elle pourra déléguer son autorité à quelqu’un qui servira les fraises et les gâteaux à la ronde.

— Oui, dit Mary Bell, c’est une bonne idée.»

Caroline ajouta:

«Que tous ceux à qui cela convient disent: «Accepté ! »

Tous les enfants crièrent: «Accepté !» Il y en eut même qui, fort inutilement, le répétèrent deux ou trois fois.

«Je propose que Caroline soit la reine, dit Mary Bell. Que tous ceux qui sont de cet avis disent: «Accepté !»

— Accepté ! accepté ! crièrent beaucoup de voix; il y en eut pourtant qui dirent: «Non, Mary Bell! que Mary Bell soit reine!»

— Il est décidé que Caroline est la reine, dit Mary Bell.

— Je trouve que c’est vous qui devriez être reine, dit bien timidement une petite fille qui était assise auprès de Mary Bell, et qui s’appelait Alice.

— Chut!» fit Mary en lui posant le doigt sur les lèvres; mais elle regarda Alice avec un sourire qui lui prouva bien que, si elle lui avait imposé silence, du moins elle ne lui en voulait pas d’avoir parlé.

Caroline prit place au haut bout de la table et commença à remplir ses royales fonctions; elle nomma des aides et leur fit servir le festin sous ses ordres. Je dois dire qu’elle s’acquitta de son métier de reine avec infiniment de goût et de tact, car elle était en beaucoup de points faite pour jouer ce rôle.

Quelques petites filles furent désappointées de ce que Mary Bell n’était pas la reine; elles se réunirent autour d’elle pendant que chacun était occupé avec les fraises et les gâteaux, et lui exposèrent leur mécontentement. Le bruit des voix qui riaient et causaient dans le pavillon était si continu qu’elles purent parler tout à leur aise sans être entendues par le reste de la compagnie. Quelques-unes même emportèrent leur assiette de fraises et de gâteaux et allèrent s’asseoir à l’extérieur de la maison, sur les marches.

«Je trouve que vous auriez dû être la reine, dit Alice, vous êtes la plus âgée.

— Oh! seulement de deux mois, dit Mary Bell. Non, Caroline doit être la reine, parce que c’est elle qui a été proposée d’abord.

— Mais c’est vous qui l’avez proposée, dit Madeleine.

— Non, dit Mary Bell, je préfère que ce soit Caroline. Je trouve...»

Ici Mary Bell s’arrêta. Elle allait dire que Caroline ferait une bien meilleure reine qu’elle, et elle le pensait vraiment; mais elle réfléchit aussi qu’il valait autant ne pas le dire. Elle avait raison; car s’il est malhonnête de faire son propre éloge, il est presque aussi malhonnête de se dénigrer soi-même. On a toujours l’air de demander une contradiction flatteuse.

«N’importe, dit Mary Bell, Caroline a été choisie, et elle fait une très bonne reine. Je propose que nous allions dans le jardin tresser une guirlande pour la couronner. N’en disons rien jusqu’à ce qu’elle soit prête.»

Les petites furent enchantées de ce projet, et surtout de l’idée de n’en rien dire. Mary Bell envoya Alice demander à la reine de permettre à Mary et à trois autres jeunes filles de s’absenter un peu de temps.

«Et si elle n’a pas l’air disposée à consentir, dit Mary Bell, dites-lui tout bas que c’est pour faire une couronne à la reine.»

Alice alla donc porter sa pétition, tandis que Mary et les autres petites filles l’attendaient en se promenant dans l’allée. La reine commença par déclarer qu’il lui était impossible de permettre à aucun de ses sujets de s’absenter; mais quand Alice lui eut dit à l’oreille le but de l’expédition, elle consentit aussitôt, et fit répondre à Mary Bell qu’elle la remerciait infiniment de sa bonne pensée.

Les petites, qui allèrent avec Mary, prirent le plus grand plaisir à cueillir les fleurs et à tresser la guirlande, et quand elle fut finie et posée sur la tête de la reine, les trois petites filles comptaient parmi les sujettes les plus dévouées de Sa Majesté Caroline. C’était dans ce but que Mary Bell avait fait sa proposition. A partir de cet instant, tout alla pour le mieux et le plus harmonieusement du monde: le règne de Caroline fut sans nuage. Il ne faudrait pourtant pas croire qu’elle occupât une position beaucoup plus élevée que Mary Bell, car celle qui fait une reine, qui la couronne, et qui la soutient moralement, n’est-elle pas en quelque sorte au-dessus d’elle?

Après le goûter, les enfants jouèrent quelque temps dans la cour; mais s’étant fatigués des jeux actifs, la reine leur proposa de rentrer au salon se divertir à quelque jeu plus tranquille. Ce projet reçut l’assentiment général. Biquet dit qu’il irait chez William le prier de venir leur conter une histoire. Il alla donc sous la fenêtre de William, fenêtre qui, comme on a pu le voir précédemment, donnait sur un petit balcon. Ce balcon était appuyé sur deux grands poteaux d’où sortaient, de distance en distance, des chevilles de bois qui servaient à soutenir les plantes grimpantes, mais qui étaient surtout utiles à Biquet, très habile dans la gymnastique, pour arriver à la chambre de son cousin sans avoir recours à l’escalier.

Quand Riquet fut en haut des poteaux, il se retourna et regarda les petites filles qui jouaient dans la cour; quelques-unes étaient rentrées, d’autres cueillaient des fleurs sous le balcon. Riquet était si habitué à grimper à ces supports, qu’il se tenait sur les dernières chevilles avec aussi peu de crainte que s’il eût été sur l’escalier.

Biquet adressa sa demande à son cousin, qui consentit immédiatement, tout en lui disant, comme l’on a l’habitude en pareil cas, qu’il ne se rappelait aucune histoire.

Riquet usa de l’escalier ordinaire pour redescendre, et vint. communiquer la réponse de William à Caroline et à toutes les petites filles assemblées dans le salon. Caroline et Mary Bell rapprochèrent deux canapés, et, à l’aide de quelques chaises, elles formèrent un cercle. Au centre, on mit des coussins et des tabourets de toutes sortes pour les plus petits enfants.

Il leur fallut bien du temps avant d’être complètement installées, car, à chaque instant, les petites changeaient de place, avec l’espoir d’en trouver une meilleure. On mit deux fauteuils en face l’un de l’autre; l’un fut pour Caroline, l’autre pour William.

L’entrée de ce dernier intimida un peu la société, car il était beaucoup plus âgé que la plus raisonnable des jeunes filles présentes. Madeleine. lui dit que Caroline était la reine. et qu’il fallait lui obéir en tous points. Là-dessus, William s’inclina respectueusement et dit à Sa Majesté qu’il était trop heureux de se ranger parmi ses sujets. Caroline déclara alors qu’elle ne voulait plus être reine, et que William devait être roi; William répondit que pour rien au monde il ne voudrait la déposséder, mais que, si Caroline y consentait, il serait son premier ministre. Cette proposition fut acceptée à l’unanimité, et William, en sa qualité de premier ministre de la reine Caroline, se mit à la tête de la petite assemblée.

IV

Table des matières

LES CONTEURS

William savait fort bien que, s’il s’adressait de but en blanc aux enfants et leur demandait de conter chacun une histoire, il était à craindre qu’ils ne refusassent tous en disant qu’ils n’en savaient pas. Il crut faciliter la chose en fixant d’avance le sujet des récits. Il proposa donc que chacun racontât un accident ou un malheur dont il aurait été victime.

«Cherchez tous, leur dit-il, et voyez s’il ne vous est pas arrivé quelque malheur que vous puissiez nous raconter. Je vous dirai, moi, comment, une nuit, je me suis trouvé dans l’impossibilité de rentrer dans la maison de mon père, à New-York. Je vous détaillerai cela quand mon tour sera venu. Faites comme moi, interrogez vos souvenirs. C’est Madeleine qui commencera.»

William avait désigné Madeleine, parce qu’il croyait qu’étant sa sœur, elle aurait moins peur que les autres.

«Je ne me rappelle aucun accident, dit Madeleine, à moins que je ne vous raconte comment j’ai cassé mon petit vase à fleurs violet.

— Ce sera très bien, dit William, j’en suis sûr. Raconte-nous cela.

— Voilà : «Je l’avais attaché à mon fil de télégraphe; mais il s’est détaché en route, et s’est brisé par terre en mille morceaux.»

Et Madeleine s’arrêta, comme si son histoire était finie.

«Mais, dit William, il faut nous en conter bien plus long que cela; il faut nous expliquer ce que c’était que ton télégraphe, et ce que tu faisais avec ton vase. Il faut nous décrire l’endroit et nous raconter l’histoire du commencement jusqu’à la fin, comme dans un livre.

— Eh bien, reprit Madeleine, le télégraphe était un fil de fer que tu avais tendu de ma fenêtre au balcon d’Augusta. Ma fenêtre et son balcon sont tous deux à l’arrière de la maison, et sa maison est tout à côté de la nôtre; elle est couverte de vignes et de plantes qui grimpent jusque sur les cheminées. Le télégraphe était un fil de fer assez fort, dont tu avais attaché un bout à ma fenêtre et l’autre au balcon d’Augusta; par ce moyen, nous pouvions nous passer des objets l’une à l’autre.

— Et comment les faisiez-vous tenir? demanda Caroline.

— Mais nous avions un crochet, — une espèce de crochet double; un des côtés s’accrochait sur le fil de fer et l’autre pendait; c’est sur celui-ci que je mettais ce que je voulais envoyer à Augusta.

— Comment pouviez-vous faire monter les objets? dit Caroline.

— Oh! dit Madeleine, Augusta les hissait avec une ficelle dont un bout était attaché au crochet et l’autre à son balcon; cette ficelle était assez longue pour arriver jusqu’à ma fenêtre, et quand j’avais ôté du crochet ce qu’elle m’envoyait, je pouvais y mettre autre chose, et alors Augusta le hissait à elle.»

William sourit en entendant toute la description du télégraphe qu’il se rappelait si bien avoir installé.

«Nous avions un petit panier, ajouta Madeleine, que nous suspendions au crochet; et dans lequel nous mettions ce que nous voulions envoyer. Nous avions aussi un petit sac que nous appelions la boîte aux lettres.

— Votre fenêtre était-elle juste au-dessus du balcon? demanda Mary Bell.

— Non, un peu de côté, dit Madeleine; vous devriez bien en faire un dessin.

— Oh! mais je ne saurais pas, dit Mary Bell.

— Oh! si, Mary, faites-le, dirent tous les enfants, faites-le.

— Je vous en tracerai une première esquisse, dit William à Mary Bell, seulement pour vous montrer comment étaient les maisons et comment poussaient les vignes.»

William tira de sa poche un crayon et fit sur son calepin, en guise de pupitre, un petit croquis; Mary Bell, qui se trouvait à côté de lui, et autant de petites filles qu’il put s’en faufiler, se penchèrent pour voir sur son épaule. Tout en dessinant, William expliquait chaque chose, pour rendre son dessin plus clair:

«Voici un pan de mur qui fait saillie, voilà le commencement de l’autre maison; ceci, ce sont des vignes; voilà un treillage, etc., etc.»

William se rappelait si bien la forme des maisons, et la disposition en était si simple, que l’esquisse fut bientôt terminée, et que toutes les petites filles furent très désireuses que Mary Bell commençât le dessin tout de suite, pendant que l’on contait les histoires.

Mary ne se souciait pas beaucoup d’entreprendre ce travail; mais elle y consentit à condition qu’elle n’aurait pas à raconter d’histoire. Les petites ne voulurent pas d’abord admettre une chose semblable; mais, William leur ayant dit qu’il trouvait cela fort juste, elles acceptèrent la combinaison, et Mary Bell fut installée à la table. Personne ne devait s’approcher d’elle tant qu’elle n’aurait pas terminé le dessin. William alla dans sa chambre chercher du papier et des crayons, et Mary se mit à l’œuvre. Le reste de la compagnie reprit ses places, et chacun attendit la fin de l’histoire de Madeleine.

«Eh bien! Madeleine, dit Riquet, continue.»

«J’avais un joli petit vase, un vase pour mettre des fleurs; mon oncle me l’avait donné à la Noël, et je le gardais toujours sur la table dans ma chambre. Un jour, Augusta m’envoya du raisin; elle l’avait cueilli à la vigne qui croissait sur son balcon. Il y avait deux grappes: elle en mit une dans le panier, et l’autre à cheval sur la ficelle, puis elle me laissa glisser le tout.

«J’étais si contente d’avoir le raisin, que je me dis que j’enverrais en échange des fleurs à Augusta. J’en avais dans mon petit vase. J’attachai une ficelle autour du récipient, je la fixai au crochet, et je dis à Augusta de tirer. C’est ce qu’elle fit, et les fleurs et le pot marchèrent admirablement pendant un moment; mais à moitié chemin, la ficelle se cassa et le vase vint se briser en mille morceaux sur le pavé.»

A ce dénouement, quelques-unes des petites filles prirent un air contristé ; mais celles qui étaient le plus près de Mary Bell s’approchèrent tout de suite en disant:

«Où donc? Montrez-nous, Mary, nous voulons voir où c’était.»

Mais Mary couvrit son dessin avec la main et leur dit:

«Non, ce n’est pas encore fini; il faut que vous attendiez.»

Et chacune retourna à sa place.

William fit compliment à Madeleine de l’histoire qu’elle avait racontée.

«Je suis bien fâché, ajouta-t-il, que ton vase ait été cassé, d’autant plus que c’est un peu ma faute. J’aurais dû te prévenir, en établissant ton télégraphe, qu’il ne serait pas sûr de lui confier des choses précieuses, et surtout des choses fragiles.

— Fragile? Qu’est-ce que c’est que fragile? de manda Madeleine.

— Fragile veut dire: qui se casse facilement, répondit Caroline.

— Ah! bien, alors on peut dire, en effet, que mon vase était fragile, car il s’est brisé en dix mille morceaux, » soupira Madeleine.

William pria chacune des petites filles de raconter son histoire; elles firent leur possible pour décrire: quelque accident qui leur était arrivé, mais aucune ne réussit aussi bien que Madeleine; elles avaient peur de parler devant tant de monde, et, en général, leurs histoires étaient beaucoup trop courtes et pas très claires. Voici ce que raconta Sarah:

«Le seul accident que je puisse me rappeler, c’est qu’une fois j’ai voulu sauter un ruisseau, je n’ai pas sauté assez loin, et je suis tombée dans l’eau.

— Tout à fait dedans? s’informa Riquet.

— Oh! non! dit Sarah.

— Comment était le ruisseau? Était-il profond? poursuivit Riquet.

— Non, pas très profond.

— Profond comme ça? fit Riquet en mettant sa main à la hauteur de son menton.

— Oh non! dit Sarah.

— Comme ça, alors? et Riquet, plaçant cette fois sa main sur sa poitrine.

— Oh non! pas à beaucoup près.

— Enfin, combien était-il profond?

— Il n’était pas profond du tout, avoua Sarah, c’était un ruisseau que mon frère avait fait dans la cour avec une cruche d’eau.

— Oh! s’écria Riquet en riant, vous n’avez pas été en danger de vous noyer.

— Non, dit Sarah, mais j’ai gâté une paire de souliers neufs, j’ai été grondée, j’ai pleuré, et le malheur, petit au début, a fini par être bien grand.»

Une autre petite fille raconta comment elle avait mis le feu à un rideau. C’était au milieu de l’été, et elle avait pris une lampe pour aller chercher un livre; elle avait posé la lampe, à ce qu’elle croyait, assez loin de la fenêtre, car elle n’avait osé, disait-elle, la porter dans le cabinet où était la bibliothèque, par crainte de mettre le feu aux livres et aux papiers. De la chambre, la lampe éclairait suffisamment le cabinet.

Pendant qu’elle cherchait son livre, le rideau, soulevé par l’air du soir, flotta à l’intérieur, et un des bords alla se poser sur la lampe; il s’enflamma, puis retomba à sa place contre la fenêtre. La chambre fut bientôt tout illuminée, et la petite fille courut sur l’escalier en criant: «Au feu! au feu!» Son père arriva à temps, et arrachant le rideau avec les pincettes, il le jeta sur la marche du foyer et l’éteignit en versant beaucoup d’eau dessus.

«Mon père m’a dit que j’étais excusable, ajouta la petite, mais que cependant, si j’avais réfléchi, j’aurais pu prévoir que le courant d’air pouvait être un danger.»

Enfin ce fut le tour de Riquet, et il commença ainsi:

«Le seul accident qui me soit arrivé depuis bien longtemps, ç’a été de perdre la clef de ma malle. J’étais en voyage: au dernier endroit où je m’étais arrêté, j’avais fermé la serrures seulement, au lieu de mettre la clef dans ma poche, je l’avais posée sur le tapis, tandis que j’attachais les courroies. Là-dessus, l’homme de l’hôtel étant arrivé en très grande hâte prendre mon colis et me dire que j’étais en retard, j’ai oublié tout à fait la clef, et je l’ai laissée sur le tapis.»

Riquet s’arrêta, comme si son histoire était finie.

«Est-ce tout? demanda William.

— Oui, seulement, quand je suis arrivé à la maison je n’ai pas pu ouvrir ma malle.

— Et qu’avez-vous fait? demandèrent plusieurs enfants.

— Oh! c’est Lafaine qui a arrangé cela pour moi. Devinez comment il s’y est pris?

— Il a trouvé une autre clef, dit l’un.

— Non, répondit Riquet, nous avons essayé toutes les clefs de la maison, aucune n’allait.

— Il a fait sauter la serrure, alors?

— Non.

— Il l’a ouverte avec un instrument? dit Caroline.

— Pas davantage.

- Moi, je sais ce qu’il a fait, interrompit Madeleine.

— Oui, mais ne le dis pas, Madeleine, laisse-leur deviner.

— Il a soulevé le couvercle en ôtant les charnières? dit Sarah.

— Non il n’a pas pu faire cela, parce que les charnières étaient à l’intérieur.

— Eh bien, comment s’y est-il pris, alors? Nous donnons notre langue au chat.

— Voici: il a retourné la malle, et avec sa grande adresse il a ôté le fond, et c’est comme cela que j’ai retiré toutes mes affaires.»

La fin de cette histoire provoqua un rire général. Dès que le silence fut un peu rétabli, chacun se retourna vers William pour voir à qui il allait donner la parole.

— La morale de cette histoire, prononça William, c’est qu’en voyage il faut prendre le plus grand soin de la clef de sa malle.

— Oui, dit Madeleine, et nous en ferons notre profit.»

V

Table des matières

LE RÉCIT DE WILLIAM

«Mon histoire, dit William, est plutôt je crois, pour des garçons que pour des filles, ou du moins la morale, si morale il y a, s’applique mieux à des garçons qu’à vous, mesdemoiselles. En outre, je crains qu’en lui-même ce récit, ne vous semble pas bien, intéressant; ce n’est absolument que la description d’une certaine nuit que je passai sans pouvoir rentrer à la maison, et de mes aventures pendant que je cherchais à me loger dans un hôtel.

— Ce sera très intéressant,» s’écria une des petites filles.

William commença:

«Je revenais de la campagne, où j’avais été passer la belle saison. Tout le reste de la famille était absent, et l’on n’avait laissé qu’un seul domestique à la garde de la maison. J’avais précédé mon père, ma mère et Madeleine de quelques jours, afin de tout préparer pour les recevoir.

«Le train que j’avais pris devait arriver à neuf heures; je savais que Jean ne fermait jamais la maison avant dix: je pensais donc arriver à temps.

— Qui était Jean? demanda la petite Marianne.

— C’était le domestique qui gardait la maison.

— Tu aurais pu deviner cela, ajouta Caroline; il ne faut pas interrompre l’histoire en faisant des questions qu’un peu de réflexion rendra inutiles.

— Je croyais arriver, reprit William, avant que Jean eût fermé la maison, et je me disais que, si même j’étais en retard, ce ne serait qu’un petit malheur, car j’avais un passe-partout.

— Qu’est-ce que c’est que cela? demanda Caroline.

— C’est une clef avec laquelle on entre chez soi sans déranger personne, expliqua William.

— Vous auriez pu deviner cela, dit la petite Marianne, et puis il ne faut pas interrompre l’histoire en faisant des questions.»

Tous les enfants rirent, et Caroline peut-être plus que les autres.

«Ah! petit démon, tu te moques de moi, de moi, la reine; je vais te faire mettre en prison.»

Caroline prit bien la plaisanterie; c’était ce qu’il y avait de mieux à faire. Elle était pleine de tact, et comprenait qu’elle n’avait que ce moyen de se tirer de la position délicate où l’avait placée Marianne. Si, au contraire, elle avait pris un air de dignité offensée, elle n’aurait fait qu’empirer les choses et se rendre ridicule.

«Nous n’étions plus qu’à dix ou douze lieues de New-York, quand notre train dut s’arrêter à cause d’un accident.

— Et quel accident? demanda Riquet. Aviez-vous écrasé une vache?

— Non, ce n’était pas une vache; à vrai dire, je n’ai pas su au juste ce que c’était. Quelque chose s’est dérangé dans la locomotive, et nous avons dû attendre une heure entière, pendant qu’on allait nous en chercher une autre. Ensuite, à presque toutes les stations, nous avons été obligés de nous arrêter pour laisser passer d’autres trains; et quand enfin nous sommes arrivés à New-York, j’ai regardé ma montre et j’ai vu qu’il était onze heures cinq minutes. Il n’y avait pas à en douter, Jean devait être couché.

«Je me décidai néanmoins à aller à la maison, où je comptais entrer au moyen de mon passe-partout, et Jean n’aurait su mon arrivée que le lendemain malin. J’avais déjà tout combiné en imagination pour me procurer de la lumière et tout ce qu’il me faudrait sans éveiller le domestique. Plus tard, je vous dirai quelles étaient ces combinaisons. Dès que j’eus quitté le train, je pris un cab et je donnai mes numéros au cocher.

— Quels numéros? demanda Sarah qui, n’avait jamais voyagé en chemin de fer. et qui ne comprenait pas ce que voulait dire William.

— Les numéros de mon bagage, dit celui-ci. Dans nos chemins de fer, les hommes chargés du bagage ont des jetons en métal avec des numéros gravés dessus; ils sont tous par paires, et le même chiffre se trouve répété sur chacun d’eux. Au départ, l’employé du bagage en prend une paire; il en attache un à votre malle, à l’aide d’une petite courroie, et vous donne l’autre. De cette façon, votre malle se trouve numérotée et vous en avez le numéro sur le jeton qui vous a été donné. On en met ainsi sur chacun des colis.

— C’est une bien bonne idée, déclara Riquet. Et quels étaient tes numéros?

— Je ne me souviens que d’un, c’était le numéro 1 066.

— Oh! quelle quantité de malles, dit Riquet. Tout ça dans le même train?

— Non, peut-être pas, mais il part beaucoup de trains dans une journée, et les employés au bagage sont obligés d’avoir un grand nombre de jetons. Comme je vous l’ai déjà dit, je donnai les miens au cocher, afin qu’il allât réclamer ma malle et mon sac de nuit. Il y a toujours tant de foule, que les voyageurs laissent généralement ce soin aux cochers. L’arrivée d’un train dans une grande ville, surtout la nuit, est une des scènes les plus bruyantes et les plus agitées que l’on puisse voir. La gare est remplie d’hommes, de femmes et d’enfants qui courent en tous sens; des centaines de cochers se pressent contre une corde en criant à qui mieux mieux: «Demandez une voiture! Voilà une voiture!» Tandis que d’autres hommes, qui sont envoyés par les hôtels, vous crient aux oreilles le nom de celui qu’ils représentent. Heureusement qu’au-dessus de tout ce tapage on entend la voix claire de l’employé du bagage qui crie les numéros pour aider les cochers à retrouver les colis. Tous ces bruits et ces cris sont quelque chose d’assourdissant.

— Oh! comme je voudrais y être! soupira Biquet.

— Quand le cocher m’eut désigné sa voiture, il retourna chercher mon bagage, et moi je l’attendis dans le fiacre. Bientôt le bruit de ma malle retombant lourdement sur l’impériale m’annonça son retour. Je lui donnai l’adresse et nous partîmes.

«Les rues, éclairées par le gaz, étaient aussi brillantes qu’en plein midi; les trottoirs étaient encombrés de gens qui sortaient des spectacles et des concerts, et les omnibus, chargés de monde, se croisaient bruyamment dans la grande rue de Broadway. Bientôt le cocher s’arrêta à notre porte. Il tira la sonnette, et, en un clin d’œil, il descendit ma malle et la déposa sur les marches, devant la maison. Je lui payai sa course, et il repartit.

«Je savais fort bien que sonner ne m’eût avancé de rien, car la sonnette répondait dans la cuisine, qui était dans le sous-sol, tandis que la chambre de Jean était dans les mansardes. Je pris donc mon passe-partout et j’ouvris la porte; ensuite je tirai ma malle jusque dans le grand vestibule, car nous en avons deux: le premier n’est guère qu’une petite entrée, mais le second est très grand. Je laissai les deux portes ouvertes, et, grâce à un réverbère qui se trouvait sur le trottoir, en face de notre maison, je pus y voir suffisamment pour ouvrir ma malle et y prendre des allumettes.

Cela ne pouvait te servir à rien, observa Riquet, puisque tu n’avais pas de lampe.

— Non, mais je comptais en chercher une dans le cabinet où on les mettait d’habitude. Ce cabinet était dans le sous-sol; j’avais le dessein de prendre un journal que j’avais acheté pour me distraire en route, de le plier très serré, et de m’en servir en guise de torche pour m’éclairer jusqu’à destination. J’en déchirai donc la moitié et je l’allumai avec une de mes allumettes. J’aurais très bien pu, en suivant les murs, me passer de lumière, mais j’avais peur de me promener comme cela dans l’obscurité.

— Oh! fit Riquet, et de quoi avais-tu peur?

— Mais je me disais que Jean pouvait, après touf, être dans la cuisine, et que s’il entendait des pas dans l’obscurité, il pourrait me prendre pour un voleur et...

— Venir te tirer un coup de fusil, n’est-ce pas? dit Riquet.

— Non, je n’ai pas cru qu’il me tuerait, mais j’ai craint que, s’il entendait du bruit, il ne se mît peut-être à la fenêtre et n’appelât la garde. Je gagnai sans peine le cabinet, grâce à ma torche de papier, qui pourtant n’était pas facile à manœuvrer. Si je la tenais tout à fait droite, avec la flamme en l’air, elle brûlait à peine et menaçait de s’éteindre à chaque instant; si, au contraire, je l’inclinais, le vent l’excitait et la faisait brûler si vite que je craignais de lui voir atteindre mes doigts avant que je pusse allumer la lampe. Tout le long de l’escalier tournant qui mène au sous-sol, je gardai donc les yeux fixés sur ma torche, tantôt l’inclinant et tantôt la relevant, selon les besoins du moment. Aussi j’étais dans le cabinet et j’avais allumé une lampe, qu’elle n’était encore qu’à moitié consumée. Je la soufflai et je mis le pied dessus, pour m’assurer qu’elle était complètement éteinte; ensuite, je montai l’escalier qui mène à ma chambre.

«Mais quel fut mon étonnement de trouver ma porte fermée à clef. Je n’y comprenais rien. J’allai aux autres portes, toutes étaient closes. J’étais fort embarrassé, car je n’avais pas de passe-partout pour les portes de l’intérieur, et pourtant si je ne parvenais pas à entrer dans une chambre à coucher, je voyais très clairement qu’il me faudrait passer la nuit dans le vestibule, avec mon sac de huit pour oreiller.

«Je grimpai jusqu’à la chambre de Jean, mais je la trouvai également fermée; je pensai alors à une certaine petite pièce dans le sous-sol, dont le domestique avait fait son salon, et je me dis que, s’il ne s’était pas couché à son heure habituelle, je le trouverais peut-être là.

— Eh bien! est-ce que tu es descendu? interrompit Riquet.

— Non, répondit William, car j’avais réfléchi, dans l’intervalle, que je ferais tout aussi bien d’aller demander l’hospitalité à l’hôtel. Il était certainement un peu tard, à onze heures et demie, pour se mettre à la recherche d’un logement, d’autant plus que je savais qu’à cette heure il n’y a plus d’omnibus, et qu’il me faudrait probablement aller à pied. Cependant je me décidai à faire cette expédition. J’éteignis ma lampe, je la laissai près de la porte, et je sortis. Je rencontrai encore quelques omnibus, mais ils n’allaient pas dans mon sens. Il y avait un grand nombre de voitures revenant des bals et des théâtres, et beaucoup de piétons sur les trottoirs, bien qu’il fût près de minuit.

«Presque tous les grands hôtels se trouvent à l’ouest de la ville, et il me fallut faire une demi-lieue avant d’en trouver un. Les hôtels de New-York sont énormes; ils ont souvent cinq et six étages; l’entrée est en général brillamment éclairée. La première pièce est un très vaste vestibule; au delà, il y a le bureau, où se trouvent des pupitres, la caisse, et une innombrable quantité de tableaux appliqués aux murs, avec quantité de numéros correspondant dans toutes les parties de la maison. Dans ce bureau, il y a toujours des garçons chargés de malles, qui courent à droite et à gauche, et des voyageurs en foule qui se font inscrire, qui paient leurs notes et qui questionnent les commis.

«Au premier hôtel où j’entrai, je demandai une chambre pour la nuit.

— Nous pouvons vous donner un lit dans une chambre avec d’autres personnes, me fut-il répondu, mais nous ne pouvons vous donner une chambre; la maison est pleine.

— Cela ne me convient pas, leur dis-je, et je sortis.

— Pourquoi n’as-tu pas voulu? s’informa Riquet.

— Mais parce que je n’aime pas partager une chambre avec des étrangers, répondit William. Ils peuvent être de très honnêtes gens, comme aussi ils peuvent être des voleurs; et il ne serait pas fort agréable, en se réveillant le matin, de trouver qu’un camarade de chambre est parti avec votre montre et votre argent, et même vos effets.

— Non, en effet, opina Caroline; j’aimerais aussi à avoir une chambre pour moi seule.

. — Je quittai cet hôtel, et bientôt j’en trouvai un autre. Je pénétrai dans le vestibule, qui était encombré de monde, et j’arrivai jusqu’au bureau. Je vis là un énorme plateau couvert de petites lampes que chacun venait prendre avant d’aller se coucher. Je demandai au commis si on pouvait me loger pour la nuit; il me répondit que c’était impossible; tout était plein.

«Je le questionnai sur la cause de cet encombrement dans les hôtels, et il me dit que cela tenait à la réunion des Chambres; c’était là ce qui attirait tout le monde.»

William à ce moment s’aperçut que les yeux de Mary s’étaient fixés sur lui, comme d’ailleurs ceux de toute la société, pendant qu’il racontait les réponses qu’on lui avait faites dans les hôtels. «Continuez donc votre dessin, lui dit-il. Il ne faut pas que l’histoire vous arrête.»

Mary Bell répondit qu’elle ne pouvait deviner ce qu’il allait faire maintenant, et elle reprit son crayon.

«Je m’adressai encore à deux hôtels, et tous les deux étaient pleins. Je commençai à regretter de n’avoir pas accepté le lit qui m’avait été offert d’abord dans la chambre commune, et je me décidai à y retourner. Mais quand j’y arrivai on me dit que plusieurs personnes étaient venues après moi, et qu’il n’y avait positivement plus un seul lit.

— Pour le coup, s’écria Riquet, tu as dû avoir joliment peur?

— Pas du tout, et quand bien même j’aurais eu peur, je t’assure que j’aurais honte de l’avouer devant une si nombreuse société. Cela n’arrange jamais rien d’avoir peur; et puis, vraiment, il n’y avait pas de quoi.

— Comment, reprit Riquet, il me semble que tu ne pouvais plus rien faire?

— Oh! je savais fort bien que si je disais au commis qui j’étais, et comment je me trouvais dans une semblable position, il trouverait moyen de me loger quelque part: il n’y eut jamais d’hôtel si plein qu’on n’y pût trouver place pour quelqu’un, le cas échéant. J’aurais très bien pu, à défaut de lit, me coucher sur un des canapés du salon, ou dans le cabinet de lecture; et même un fauteuil m’aurait suffi pour passer la nuit, ou, pour mieux dire, le reste de la nuit, car il n’y avait guère plus que quatre ou cinq heures d’obscurité. Je n’aurais pas été plus à plaindre que des milliers de pauvres gens qui veillent des malades tous les soirs de leur vie. J’aurais pu aussi rentrer à la maison et dormir dans le vestibule, mon sac sous la tête; j’aurais encore été mieux couché que la moitié du genre humain.

«Je me décidai pourtant à faire une nouvelle tentative, et je continuai ma route en guettant les hôtels. Avant longtemps je fus accosté par une pauvre mendiante qui portait un enfant dans ses bras. Elle me demanda de lui donner quelque chose pour se loger cette nuit. — «Vraiment, lui dis-je, si je vous donne de l’argent, trouverez-vous un endroit où vous loger?

— Oh! dit-elle, il n’en manque pas. Si seulement j’avais une pièce de douze sous! — Eh bien! vous êtes plus heureuse que moi, lui dis-je, car je veux bien donner beaucoup plus de douze sous, et je ne peux pas trouver où me coucher. — Je vous indiquerai un endroit, me dit-elle, si vous voulez venir avec moi.» Je ne répondis rien, mais je lui donnai une pièce de vingt-quatre sous pour se loger cette nuit-là et la nuit suivante, et je continuai ma route.

— Mais, insista Riquet, pourquoi ne l’as-tu pas suivie? elle t’aurait mené quelque part où tu aurais pu trouver à coucher.

— Non, non, cela n’eût pas été prudent; ma mendiante n’avait pas l’air d’une vraie pauvresse, mais plutôt d’une aventurière; elle m’aurait peut-être conduit dans quelque abominable repaire, où j’aurais pu être dévalisé pendant la nuit. Et puis, s’il faut l’avouer, je n’ai pas cru un mot de ce qu’elle me disait.

— Comment, dit Caroline, vous n’avez pas cru qu’elle ne savait où aller coucher?

— Non, dit William, j’ai pensé, sur sa méchante mine, qu’elle avait un abri quelconque, assez misérable sans doute, mais enfin un abri, et que ma pièce de vingt-quatre sous ne changerait en rien son logement cette nuit-là. Ce qu’elle m’avait dit n’était qu’une histoire pour se faire donner de l’argent. C’est quelquefois le cas avec les faux pauvres des rues.

— Et alors, pourquoi lui avez-vous donné de l’argent? demanda Mary Bell.

— Je n’en sais trop rien. Je l’ai fait d’instinct, dans le doute, car je n’étais sûr de rien, et je pensais que peut-être elle était en effet malheureuse, que vingt-quatre sous alors lui feraient plaisir, et je les lui ai donnés. Mais continuez votre dessin.

— Je crois qu’il est fini, dit Mary Bell.

— Voyons! voyons!» s’écrièrent tous les enfants. Et bientôt les aventures de William furent oubliées, et on ne songea plus qu’à voir le télégraphe de Madeleine.

Le dessin fut beaucoup admiré, et Madeleine assura qu’il était très exact.

«Voilà le balcon d’Augusta, et voici ma fenêtre; le fil de fer, et la ficelle qui servait à faire monter et descendre les objets. Voilà même mon vase qui dégringole, et les raisins qui pendent à la fenêtre.»

Les enfants examinèrent le tout jusque dans ses moindres détails. William pria Mary Bell de le lui donner, et aussitôt tout le monde voulut l’avoir. «A moi! criaient les enfants. Donnez-le-moi! C’est pour moi, Mary!» Mary hésitait; elle était très flattée de penser que tant de personnes s’intéressaient à son œuvre, et elle eût été très heureuse que ce fût William qui eût son dessin, mais elle n’osa pas le dire, surtout quand tout le monde le réclamait. Elle déclara donc qu’elle allait le donner à Madeleine, puisque cela représentait son télégraphe. Mais Caro line fit valoir que le dessin ayant été fait par Mary Bell, au lieu de conter une histoire dont tout le monde aurait joui, il devait nécessairement appartenir à toute la société. Elle proposa qu’on le tirât au sort.

Cet avis fut accepté ; seulement William demanda que la loterie fût remise à un peu plus tard.

«C’est cela, appuya Mary Bell, écoutons la fin de l’histoire.»

Chacun reprit sa place et prêta l’oreille.

«Il ne me reste que peu de chose à vous conter, poursuivit William, car, au premier hôtel où je m’adressai, le commis me dit que je pourrais avoir une chambre, si toutefois je consentais à monter un peu haut. Je lui répondis que je n’étais guère en position de faire le difficile. Il m’inscrivit donc sur un registre et dit à un garçon de me conduire au numéro 162; et c’était haut, je vous assure. Nous montâmes des escaliers de toutes les façons; il y en avait de tournants, de droits, de larges, de petits. Je crus que nous n’arriverions jamais. Enfin le garçon s’arrêta devant une porte et me fit entrer dans une pièce bien petite, mais fort agréable, où il y avait un bon lit bien doux. Je fis quelques gambades de joie et je me mis au lit.»

William s’arrêta, et Riquet demanda si c’était fini.

«Mais vous avez annoncé, je crois, qu’il y avait une morale, observa Mary Bell.

— Une morale... tiens, c’est vrai, j’avais pensé à une morale en commençant l’histoire, mais je vous avouerai que je ne sais plus trop ce que c’est.»

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
17 ocak 2025
Hacim:
240 s. 17 illüstrasyon
ISBN:
4064066325794
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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