Kitabı oku: «Vieux péchés, scènes parisiennes»
Léon Saint-François
Vieux péchés, scènes parisiennes

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066323943
Table des matières
VIEUX PÉCHÉS
LA BÊTE A BONDIEU
SÉANCE DE PORTRAIT
L’INSTITUTION VIARD
L’AMI BONCHAMP
LES BARREAUX VERTS
LA CONSULTATION DU MARSEILLAIS
NOCTURNE PARISIEN
LE GIGOT
SCRUPULE
LA COMMANDE D’OSCAR
PARADOXE CONJUGAL
L’IDÉAL DE NICOLAS
POILS FOLLETS
LE SECRET DE JULIE
LA CONFESSION DE RUFIN
MONTRE EN MAIN!
ARIANE
LA TRISTESSE DU VICOMTE
LE TROU DE LA SERRURE
LE DOCTEUR TANT-MIEUX
L’ARAIGNÉE
L’ÉLOQUENCE DE CAMBOUDOLIVE
LE REPAS FUNÈBRE
LE BANQUET ANNUEL
L’AUTOGRAPHE
LA NUIT DU31MARS
FEU CHABRAQUE
PAYSAGE DE MAI
A MON CHER AMI
ALFRED MAYRARGUES
je dédie ce volume
EN SOUVENIR DE LA GAULOISE
L. SAINT-FRANÇOIS
VIEUX PÉCHÉS
Table des matières
LA BÊTE A BONDIEU
Table des matières

ON ami Roger, . qui habite la rue depuis dix ans, savait l’histoire de ces quatre trous creusés par les chassepots dans l’encoignure formée par la vieille maison de notre camarade C.-B., le statuaire. Il avait vu! Peut-être trouverais-je dans son récit le motif d’une nouvelle originale. Il le souhaitait.
J’étais devenu attentif. Il commença sans se faire prier:
Tu te souviens comme moi du temps où le quartier latin, méconnaissable aujourd’hui, était encore une ville dans la ville, avec ses mœurs très particulières.–Si parfois je grince encore des dents au souvenir de l’odieux collège, je ne puis penser sans émotion aux années trop courtes de notre bouillante jeunesse. Comme on se moquait de ces jeunes beaux qui venaient étudier les Pandectes avec un lorgnon dans l’œil et des gants beurre frais! Nous autres, les purs, nous ne passions pas les ponts une fois par terme. On aimait son vieux sale quartier et ses taudis, parce qu’on y était à la bonne franquette, bien à son aise, sans bretelles, avec un béret sur l’arrière de la tête et une pipe de terre entre les dents.
Quand on pense que tous ces irréguliers, nos contemporains, sont devenus de graves docteurs à face glabre ou des procureurs à collier de barbe simiesque!
J’habitais chez la mère Jaquin, rue des Maçons-Sorbonne, une pension bourgeoise où, moyennant quatre-vingts francs par mois, je trouvais une pâture «saine et abondante,» avec une grande chambre que l’illustre Mismaque ou le célèbre Desilles auraient pu choisir comme champ clos de leurs luttes insecticides.
Les douze locataires de ce somptueux établissement étaient bien tous censés étudier quelque chose, mais ce n’était pas l’usage de la maison de se presser pour prendre ses inscriptions.– Le doyen, et en même temps le boute-en-train de la bande, était un étudiant de huitième année nommé Dyeux et surnommé Bondieu à cause d’un grand flot de barbe qui lui servait de gilet. Tu ne peux pas l’avoir oublié. Il m’avait pris tout de suite en grande amitié et n’eut pas grand’peine, j’en conviens, à m’ouvrir la carrière du far-niente dans laquelle il brillait d’un si vif éclat. C’est encore lui qui m’a initié au bel art de culotter des pipes.
–Vois-tu, mon petit Roger, méfie-toi toujours dans la vie des gens qui ne fument pas. Ça n’est pas naturel. Il faut absolument, pour être complet, qu’un homme ait son petit vice. La pipe, enfant, c’est la joie du pauvre, la consolation des affligés, la sécurité des familles. Oui, et je pourrais te le prouver, car j’ai trouvé que l’usage du tabac prévient la constipation. Tiens, petit, je vais te donner une grande, une incommensurable preuve d’affection en t’offrant ma pipe de combat. Pauvre vieille Agathe! (Agathos, bon, propre à la guerre). Quelle odyssée de l’amphithéâtre à la Chaumière! Lahire et putréfaction n! Je te la confie, ami. Les pleurs m’étouffent. Rends-la heureuse.
C’était un vrai type. Et quel brave garçon!
Il était depuis six mois en ménage avec une grande brune qu’il traitait militairement; mais elle en était folle. Mon camarade n’avait jamais été violent qu’avec elle, et je ne comprenais pas qu’il ne pût passer deux jours sans lui chercher querelle; car, il faut le dire, cette belle fille était. la douceur même. Je n’ai su son vrai nom que plus tard, ne la connaissant que sous le sobriquet de Bête à Bondieu, bien mérité par une soumission exemplaire aux caprices de son pacha.
–Elle te quittera, lui dis-je une fois qu’il l’avait mise à la porte à une heure du matin,– et ce sera bien fait.
–La Bête, me quitter? Allons donc! C’est encore une leçon à te donner, mon petit. Tâche d’en profiter. Tu as entendu parler de gens qui n’aiment pas les confitures, n’est-ce pas? Eh bien, il y a une variété de femmes qui n’aime pas les douceurs.’ Pour un vieux roublard comme moi, c’est une question d’appréciation et de méthode: Dura lex sed lex. Très-souvent, vois-tu, je m’emporte à froid, et je t’avouerai que ça m’embête, à cause de la digestion; mais c’est un réactif salutaire en amour. Il y a bien longtemps qu’elle m’aurait lâché si je la laissais s’écœurer dans les mollesses de Capoue.
Un matin, on apprit que la pauvre Bête à Bondieu avait passé une partie de la nuit, accrochée en dehors de la fenêtre, avec un drap sous les aisselles. Si le drap s’était dénoué, elle se cassait les reins sur le pavé. C’est un ouvrier matinal qui a donné l’éveil. Quand les agents sont montés, le coupable ronflait très consciencieusement. On le fit habiller, et l’aventure allait mal tourner pour lui si la Bête l’avai t chargé; mais l’excellente fille soutint mordicus que c’était bien elle qui avait voulu «se périr.»
Il doit y avoir encore quelque part des magistrats et des docteurs de cinquante ans qui se rappellent cette sinistre charge que tous les journaux racontèrent.
Dyeux, le père, était certainement de bonne composition, car il gobait tout argent comptant,–même les bourdes les plus invraisemblables, et n’eut jamais l’idée de pousser une reconnaissance jusqu’au pachalik de la rue des Maçons-Sorbonne. Du fond de sa province il envoyait très régulièrement la pension, même quand Dyeux, le fils, trouvait un prétexte pour se dispenser des vacances. Pour ce dernier, la seule pensée de rompre ses habitudes et de faucher sa barbe olympienne pour s’en aller habiter un chef-lieu d’arrondissement le rendait fou; mais comme mon camarade avait ses vingt-six ans sonnés, il fallait pourtant bien s’attendre à ce que cela arrivât un jour ou l’autre.
Si j’ai bonne mémoire, ce coup de foudre tomba un dimanche du mois de mai1843. J’étais encore couché quand le brave garçon fit irruption dans ma chambre en tenant son pantalon d’une main et sa lettre de l’autre.
–Tiens, lis, c’est une lettre de chez moi. Non, au fait, ça t’embêterait, car il y a trois pages de considérants. Ah! vrai, j’étais trop bien ici, et au fond je sentais que cela ne pouvait pas durer toute la vie. Donc, depuis ce matin, le guichet de la caisse est fermé; mais comme je suis trop foncièrement paresseux pour gagner mon pain ici, tu comprends que N, I, ni, c’est fini. J’ai deux jours pour faire ma liquidation,–pas davantage. Voilà donc ton pauvre Bondieu mort pour le plaisir, mais il aura laissé, au moins j’aime à le croire, de beaux souvenirs à la légende.
Puis se penchant sur la cage de l’escalier:
–Estelle!
–C’est toi qui m’appelles! Bondieu?
–Parbleu! Monte tout de suite. Je suis chez le petit. Ah! dis donc, bourre ma pipe et allume-la. Tu m’entends, grosse bête?
–Oui, Bondieu.
Une minute après, pendant que je sautais de mon lit dans mes pantoufles, Estelle, dite Bête à Bondieu, poussa la porte en tirant une bouffée.
–Hein! fit Dyeux en me la montrant orgueilleusement du doigt, comme elle est dressée. Ça ne crache seulement pas.
Un autre aurait sans doute adouci la brutalité d’une aussi fâcheuse nouvelle, mais lui n’y mit pas tant de façons. Il n’aurait pas dit autrement: «Passe-moi mes bottes,»
La pauvre créature crut d’abord à quelque mauvaise charge de son amant, car il était coutumier du fait; mais, quand après m’avoir regardé, la ferme conviction d’une catastrophe imminente se fut logée dans sa petite cervelle, la bonne fille ouvrit démesurément les yeux et se renversa sur mon lit avec la face convulsée, dans une explosion de douleur vraiment déchirante.
–Emmène-moi, Bondieu, emmène-moi, criait-elle à travers ses sanglots.
–Allons! ne dis donc pas de bêtises, grande dinde; tu sais bien que cela ne se peut pas. Mais va, sois tranquille, je te laisserai ma barbe pour essuyer ton chagrin.
Il était vraiment impossible de garder son sérieux avec cet animal-là! Estelle, qui sans façon s’était assise sur le bord de mon lit, se tordait de rire malgré ses grands yeux encore trempés de larmes.
–Assez, Fathma, fit-il en la secouant par les cheveux. Cette hilarité frise l’indécence au moment où l’ordre de parents barbares arrache votre doux maître de ces lieux enchantés.
Puis quittant le ton solennel:
–A propos, dis donc, grande bête, tu sais qu’après-demain matin, toi aussi, tu entres en vacances. Il faudrait pourtant voir à te trouver un bon parti. Voyons, fifille, la main sur ta grosse conscience, comment trouves-tu mon petit ami Roger? Tu ne dis rien! Alors la cause est entendue. Vive la Charte! C’est le petit qui prend la suite de mes affaires.
Je crois le moment venu de te faire le portrait de ma promise.
Mon ami, suivant l’exemple donné par le roi Candaule, m’avait déjà fait sur sa maîtresse des révélations fort alléchantes. Des artistes qui venaient quelquefois dîner avec nous à la pension avaient tenté de lui faire poser l’ensemble, mais elle n’avait jamais voulu se décider. Ses joues étaient fraîches et .pleines avec la lèvre supérieure un peu gonflée, comme dans les têtes de Greuze; l’œil voilé, les dents petites et nettes comme un clavier neuf.
Ce qui déparait un peu ce charmant visage, c’était une petite couenne rousse, grande comme une pièce de vingt sous sur la tempe gauche, et trop près du sourcil pour pouvoir être cachée par les bandeaux. Elle avait de jolis doigts en fuseaux, des pieds tout petits et enfin un grand air de distinction native quand elle gardait le silence. Mais Dyeux lui-même, au moment où il en était le plus épris, n’avait pu l’empêcher de dire: Au jour d’aujourd’hui et de ce moment ici. On aurait juré qu’elle mettait à garder ses locutions vicieuses l’acharnement d’un propriétaire à défendre son immeuble. Bref, elle n’avait pas volé son surnom, car elle était foncièrement bête, mais en même temps si naïve et si bonne enfant!
Pour en revenir à moi, je ne pouvais croire que la soumission de cette belle fille allât jusqu’à se laisser léguer comme une perruche.
Dyeux ne nous laissa pas le temps de la réflexion.
–Allons, hopp! mes enfants, dépêchons-nous et venez vite que je vous bénisse pendant que j’ai encore ma barbe.
Et le joyeux compère, sérieux comme un Bouddha, se ceignit d’une serviette en guise d’écharpe municipale, et nous fit, en termes prudhommesques, une allocution paternelle que la candide créature écouta jusqu’au bout avec un grand sérieux.
Quant à moi mon esprit était ailleurs, et je me laissais faire en souriant niaisement. N’est-il pas indécent qu’un légataire affiche trop haut sa joie! J’étais intérieurement fort ému en pensant à l’inventaire prochain de mon héritage, car je ne doutais plus que cette bonne grande bécasse ne prît la chose au pied de la lettre.
Dyeux avait sur-le-champ commandé un déjeuner d’extra pour tous les locataires de la pension. Je l’entends encore allant de la salle à manger à la cuisine avec les gestes importants d’un préfet en uniforme.
–Des fleurs partout! Que cette fête soit brillante!
Il avait résolu de dépenser jusqu’à son dernier sou pour faire de dignes funérailles à sa vie de garçon, bien sûr qu’à l’arrivée le père serait trop heureux de payer sa place à la diligence et dele renipper.–On fit argent de tout. Il y avait une grande étagère pleine de livres qu’on déménagea par ballots jusque chez la mère Mansut, qui ne fermait pas le dimanche, la rusée commère! Te la rappelles-tu, cette vieille Providence avec son chat noir sur Pépaule et son intérieur d’alchimiste au Cloître-Saint-Benoît? un autre spécialiste voulut bien s’arranger des meilleures nippes, qu’il vint payer à domicile, et enfin tout y passa,–tout, jusqu’au massif oignon à double boîte d’or.
Le compte fait et la pension payée, il resta cent francs à manger pour le lendemain, et Dieu sait la somme de plaisir que représentaient vingt pièces de cent sous dans ces temps heureux!
Cette journée du lendemain, passée à la campagne et joyeusement remplie de coucous, de fritures et de branches de lilas, est certainement le plus riant souvenir de ma jeunesse.
Mon compatissant camarade avait exigé qu’Estelle me donnât le bras pour commencer son apprentissage. La belle fille était en robe d’indienne avec un bonnet de linge à rubans dénoués et son petit châle sur le bras.
Je lisais clairement l’envie dans le regard des passants, et le fait est qu’aucune duchesse ne m’eût donné plus d’orgueil que ma grisette.
Quand nous fûmes en pleine campagne, elle me quitta souvent le bras pour aller cueillir des mûres le long des buissons. Elle revenait à cloche-pied, comme une vraie gamine, avec les lèvres barbouillées.
–Bondieu, prête-moi donc ton mouchoir pour mettre mes mûres.
Lui, nous suivait en fumant sa pipe avec les bras nus jusqu’au biceps.
–Croirais-tu qu’elle va. me manquer, cette grande dinde-là.
Et il ajoutait mélancoliquement:
–Pourtant, vois-tu, elle n’a pas de cœur. C’est l’insouciance même. Un serin dans une cage becquetant son mouron. Elle aime la main qui lui fourre la pâtée,–et voilà tout. Que ce soit la mienne ou une autre, peu importe.
–Serais-tu jaloux, par hasard? lui dis-je en le regardant fixement, alors, mon bon, rien de fait.
Il partit d’un grand éclat de rire.
–Elle est bien bonne, celle-là! Jaloux! moi? C’est prodigieusement bête ce que tu dis là, mon garçon. Je n’ai qu’une seule crainte, enfant, c’est que tu ne me gâtes mon élève. Chacun son amour-propre. Une créature qui obéit au geste et à la parole sans jamais regimber! Sais-tu bien que je te lègue un vrai trésor? Je la mettrais maintenant au piquet contre un arbre, qu’elle y resterait jusqu’à demain plutôt que de me désobéir. Veux-tu en faire l’expérience?
Malgré la très sincère affection que j’avais pour mon camarade, on peut croire que j’attendais, avec une impatience fiévreuse, l’heure de le coffrer dans sa diligence.–Lorsqu’enfin il me montra sa belle barbe brune enveloppée dans un journal, j’eus un sourire de satisfaction perfide en constatant qu’il avait décidément perdu son air vainqueur et j’estimai, qu’avec ses côtelettes d’avoué de province, il n’emporterait pas bien loin le petit cœur d’Estelle.
Le mardi, à sept heures du matin, nous étions une quinzaine dans la cour des Messageries pour lui faire la conduite. La gare est un vrai progrès sur ces temps-là, car on n’y éprouve pas le serrement de cœur qui vous prenait devant la grosse diligence prête à partir.
Estelle avait son mouchoir sur les yeux et, ma foi, je crois bien que, lui aussi, en nous envoyant au détour de la rue son dernier signe de main, eut son moment de faiblesse.
La grisette s’appuyait sans façons sur mon bras. Enfin j’allais être en possession de mon legs.
Nous descendîmes ainsi toute la rue Montmartre jusqu’aux Halles sans échanger une parole. Derrière nous, par une pente naturelle, les autres groupes s’entretenaient de notre ami comme on parle d’un défunt en suivant son convoi.
Ce fut Estelle qui, , la première, rompit le silence.
–C’est tout de même drôle, ça m’a fait moins d’effet que je n’aurais cru. Il était bien plus gentil avec sa barbe.
Il eût été peu généreux de ma part d’insister, mais c’était de bonne guerre de la laisser en arrêt sur ce souvenir ingrat. Je tremblais toujours qu’un scrupule tardif ne l’arrêtât.
–Ma petite Estelle, lui dis-je enfin en lui serrant légèrement le bras, voilà Bondieu parti pour ne plus revenir; maintenant vous ferez ce que bon vous semblera pour… ce que vous savez bien.
C’était uniquement pour la forme, car au fond j’avais l’amour-propre de croire que je ne lui déplaisais pas.
–Ah! par exemple! vous êtes joliment drôle de me dire ça, Roger, puisque c’est convenu que je dois avoir de l’amitié pour vous.
–Bien vrai au moins, ma petite Estelle? Vous voulez bien être ma petite femme?
–Mais sans doute. C’est Bondieu qui marronnerait si jamais il apprenait que je n’ai pas voulu. Ça serait du propre. Tenez, Roger, à vous dire franchement, ça m’ennuyait d’être obligée de quitter la pension. Vous savez, on a ses habitudes, et puis il a dit en partant à Mme Jaquin que nous devions reprendre sa chambre. Il y a deux placards, dont un très logeable pour les habits, et une pendule qui marche. C’est bien plus commode que chez vous, allez.
Tout en disant cela, elle me regardait, sans rire, de ses grands yeux étonnés.
Nous traversions alors le Pont-Neuf. Je me retournai brusquement vers les petits couples qui venaient derrière nous.
–Mesdames et messieurs, j’ai l’honneur de vous présenter Mme Roger.
Je lui. fis raconter son histoire.
Dans le principe, elle était fleuriste de son état, traversant tout Paris matin et soir, en cheveux, avec son petit panier au bras. Vers quatorze ans, comme elle était de nature hâtive, son patron la tourmentait déjà. La nuit elle avait à se défendre contre les entreprises de son beau-père, qui alors la battait comme plâtre. La mère fermait les yeux pour ne pas être plus battue encore à son tour. Ah! si la petite avait seulement voulu être raisonnable avec son patron, elle aurait pu avoir une robe de laine et un bon châle pour l’hiver, manger tout son saoul et prendre de l’ouvrage chez elle. Enfin, par un soir d’hiver, au lieu de rentrer à la maison, elle a enjambé le parapet d’un pont pour en finir tout de suite avec la misère.–C’est un marinier qui a gagné la prime de sauvetage. Elle s’est réveillée dans une pièce où il faisait chaud et elle a entrevu un commissaire très doux, qui faisait les demandes et les réponses, qui lui disait de ne plus recommencer, parce qu’on la mettrait en prison. Puis après, elle a eu une grande douleur dans le côté, qui l’empêchait de respirer. Elle a gardé un bon souvenir de l’hospice avec son lit tout blanc, et aussi du petit carabin blond qui l’a si bien soignée.–Il l’attendait à la sortie, sans son tablier, pour l’emmener en voiture et même que, tout le long du chemin, il lui faisait jurer qu’elle avait plus de quinze ans. Drôle d’idée, n’est-ce pas?
Les jours de bal il la conduisait au Prado, et les autres soir à l’estaminet belge de la rue Dauphine, où on jouait le domino à quatre.–Bondieu en était. Quand l’époque des vacances est arrivée, le petit blond s’est envolé en la laissant sur le pavé pour reverdir. C’est alors qu’elle est venue se réfugier sur la belle barbe de mon ami qui lui inspirait de la confiance.
J’ai donc eu deux prédécesseurs, et j’en suis ma foi iort aise, car je serais aujourd’hui lézardé de remords si je croyais avoir été le premier.
Estelle avait tenu à me donner une haute idée de son savoir-faire. Sur sa demande, et pour la distraire, je lui achetai un petit outillage de fleuriste et elle se mit vaillamment à confectionner des roses.
Mais le goût n’y était plus. Au bout de trois ou quatre jours elle bâillait à se démonter la mâchoire entre ses pétales découpés, son fil de laiton et son petit pot de colle.
Elle lisait assez couramment et raffolait naturellement des romans de Paul de Kock.–Je voulus essayer de la décrasser et de lui apprendre à écrire. Baste! Elle se couchait sur la table en pleurant.
–Non, je t’assure que je ne peux pas, Roger; je ne pourrai jamais.
A ce moment-là j’étais encore trop amoureux pour la contrarier. Elle n’était du reste pas gênante, et je n’ai jamais suivi plus assidûment mes cours que pendant mon ménage avec cette Mimi. Quand je voulais travailler, elle se couchait à mes pieds, la tête sur mon genou, pendant des heures, sans oser bouger.
Elle avait des accents de candeur adorable. Ainsi je n’ai jamais pu m’expliquer pourquoi le mot Bouquin l’offusquait si fort. Quand il m’arrivait de désigner mes livres par ce vocable irrévérencieux, elle ouvrait des yeux indignés.
–Oh! Roger, c’est moi qui n’oserais jamais me servir de ce vilain mot-là.
Elle disait aussi: mal d’estomac pour mal de gorge par crainte d’une expression indécente. Où la pudeur va-t-elle se nicher? C’est à peu près tout ce qui lui restait de l’éducation des bonnes sœurs. Je dois cependant constater, en passant, que mon Estelle était une vraie barre de fer au point de vue du dogme. Elle avait pieusement déménagé son buis bénit pour nous porter bonheur.
Après dîner, je l’emmenais faire un tour de Luxembourg, et souvent nous allions finir la soirée à Bobino. Ce jour-là, elle bourrait mes poches d’oranges et de pommes vertes pour charmer les entr’actes, , et cela n’effarouchait personne, car, pendant les chaleurs, on ôtait volontiers son habit dans les loges d’avant-scène.–Je parie que tu ne te rappelles seulement pas Caligula, ni son fameux décor du quatrième acte: Entrée de la salle des tortures!
Le dimanche et le jeudi nous allions nous trémousser chez Tonnelier, à la barrière du Maine, une guinguette où la mise décente n’était pas de rigueur. Là, Estelle était très fière de moi, parce que, si tu veux le savoir, je faisais le cavalier seul sur les mains.
Sa toilette ne me ruinait pas. Ma plus grande folie a été une robe de trente francs qui lui donnait l’air d’une petite reine. Elle n’était pas gâcheuse et toujours proprette avec rien.–Tout son trousseau aurait tenu dans une serviette, mais aussi la bonne fille ne reculait pas, comme ses collègues en galanterie, devant une reprise perdue.
L’automne arriva. Nous restions plus longtemps a table à la pension. Pour mon malheur la petite y fit connaissance d’une ex-étudiante montée en grade qui revenait de temps à autre dîner avec son ancien amant. Le tapage de ses toilettes ne pouvait faire oublier l’humilité de ses débuts. Nous nous souvenions bien tous du temps néfaste où elle trottait pieds nus dans ses bottines. Mais comme elle était coquette et fort ingénieuse, elle avait alors imaginé de se cirer les jambes jusqu’aux genoux en trompe-l’œil de bas de soie.–Décence et propreté!
Je crus m’apercevoir que, depuis cette maudite rencontre, Estelle bâillait plus souvent que de coutume. J’eus bientôt la certitude que pendant que j’étais à l’école elle filait de son côté. Elle se donnait alors beaucoup de mal pour inventer des histoires dont je n’étais pas dupe. Bref, l’équilibre était rompu..
–Tiens, Roger, veux-tu que je te dise. eh bien, tu es trop doux; tu ne me flanques jamais de gifles comme Bondieu. Te rappelles-tu un soir, à dîner, qu’il m’a fichu tout mon manger par terre, en me faisant la conduite à grands coups de parapluie;–même qu’il avait fermé sa porte en dedans, et que j’ai passé toute la nuit à pleurer sur le paillasson. C’est des souvenirs, tout ça. On s’aimait bien mieux après!
–Il y a autre chose que tu ne me dis pas.
–Non, va, Roger, je t’assure, vrai!
Tu m’objecteras que c’était le bon moment pour en revenir à la méthode de mon prédécesseur, mais le pli était déjà pris; cela n’y aurait rien fait. Non, ce n’était plus Mimi.
Peu à peu elle devint plus exigeante, et montra même de l’humeur quand je ne voulais pas céder. Elle avait désiré une jeannette en or. Va pour une jeannette. Le lendemain c’était une douzaine de paires de bas,–passe encore. Mais quand je compris bien qu’elle entendait quitter son petit bonnet de linge pour un chapeau à voile, je me dis qu’aussitôt après elle voudrait porter des gants et l’heure à sa ceinture.
Notre séparation n’a pas fait de bruit. Un beau matin elle a décampé sur mes talons. C’était écrit! J’estime qu’elle a dû faire fortune de l’autre côté de l’eau, car c’était vraiment un beau brin de fille.
–Est-ce que ton histoire finit là? dis-je à Roger.
–Non. Il y a un épilogue assez écœurant. M’y voici:
On était aux derniers jours de la Commune.
En vrai badaud parisien, je regardais défiler devant la mairie de Montmartre un bataillon de fédérés, musique en tête.
A quelques pas de moi une grande femme, coiffée d’une marmotte rouge, suivait la musique en chantant la Marseillaise à tue-tête.–Sa physionomie très particulière me rappelait un souvenir lointain. Je ne pouvais en détacher mes yeux. S’apercevant enfin de la fixité de mon regard, elle vint à moi pour m’offrir le Cri du peuple, qui débordait de son cabas de cuir rapiécé.
Je crois même qu’à ce moment elle ébaucha un sourire, la triste créature.–Ce sourire me glaça le sang.
La Bête, car c’était bien elle, m’avait-elle donc reconnu après trente ans. Trente ans!
Pour moi, je n’ai plus hésité quand j’ai eu découvert comme trait décisif la fameuse couenne à l’angle du sourcil. Imagines-tu ce que c’est que trente ans de plus sur une couenne? Et dire que moi, Roger, j’ai adoré cette marchande de Cri du peuple. Dire que… non, non… rien.
Je m’enfuis en frissonnant. C’est une mauvaise action. Oui, j’en, conviens, mais enfin j’aurais bien voulu te voir à ma place si, par impossible, la Bête t’avait sauté au cou.
Enfin, les Versaillais sont entrés.
On arme à la hâte le fameux bataillon des femmes, composé d’une vingtaine d’amazones de tout âge. Quand ce troupeau défila devant moi, je vis ma vieille Estelle en tête, brandissant son chassepot. A quelques pas je ne l’aurais pas reconnue.–Elle portait une longue capote d’uniforme avec un revolver dans sa ceinture rouge et criait: Vengeance! tout en marchant.
J’étais à cette fenêtre avec, les persiennes bien ouvertes pour éviter les sommations à balle et placé de façon à tout observer sans être remarqué.
Vers trois heures ou quatre heures je vois un groupe sombre débouchant de la rue des Martyrs. Ce sont des chasseurs à pied qui conduisent un prisonnier.
Le fédéré marche devant eux les bras croisés et la tête haute, sans képi–un visage glabre encadré de longs cheveux gris.
Il faisait un beau soleil et un temps très doux. Les senteurs de lilas montaient des jardins voisins.–Les petits chasseurs à pied causaient de leurs affaires tout en marchant.
Quand ils sont arrivés à la hauteur de cette encoignure, le caporal dit à ses hommes: «N’allons pas plus loin.»
Et se tournant vers le prisonnier en étendant l’index:
–Adosse-toi contre le mur et vivement.
A ce moment, j’ai mis la main sur mes yeux, car je l’avais bien reconnue, ma marchande de Cri du peuple.
SÉANCE DE PORTRAIT
Table des matières
LE PEINTRE X…, Mme V…, MmeO…
(Ces dames s’arrêtent essoufflées à la porte de l’atelier après avoir sonné.)

…, ouvrant la porte, sa palette à la main.–Je vous attendais avec impatience, madame.
Mme V., se laissant tomber sur le divan.–Ne me grondez pas, Monsieur X… Je suis un peu en retard; mais j’ai tant de choses à faire, et c’est si loin votre place Pigalle. J’ai l’honneur de vous présenter mon amie, Mme O…, qui a bien voulu m’accompagner. Mais où est donc mon portrait? Je ne le vois pas.
X…–Je vais le remettre sur le chevalet. Je travaillais à mon tableau du Salon en vous attendant.
Mme O…, à voix basse pendant que l’artiste est aufond de l’atelier.–Il est joli homme et de manières fort convenables; mais ne trouvez-vous pas qu’il y a ici une odeur de tabac qui prend à la gorge?
Mme V…–Ah! ma chère, n’en dites rien; vous seriez capable de lui donner envie de fumer sa pipe.
Mme O…–Fi donc! quelle horreur!
Mme V…–Je suis absolument de votre avis, mais de plus délicates que nous ont subi cette peste sans se plaindre. C’est à prendre ou à laisser. Cela est arrivé à cette pauvre Hortense quand elle a posé l’hiver dernier chez le célèbre H.. qui fume comme une cheminée en travaillant. Imaginez-vous de la dentelle qui garde un goût de pipe culottée?
X…, s’inclinant devant Mme O…–Je suis vraiment désolé, madame, de n’avoir à vous montrer qu’une ébauche très imparfaite qui devrait être terminée depuis longtemps, si Madame avait voulu me donner deux ou trois séances sérieuses.
Mme V…, minaudant.–Oui, il faudrait absolument que je prenne sur moi d’être exacte et immobile, deux qualités dont j’ai beaucoup entendu parler. Voyons, mignonne, donnez-nous donc votre avis. (Se penchant mystérieusement vers X…) C’est une des meilleures élèves du célèbre Thénot l’aquarelliste.
X…, s’inclinant et souriant.–Du célèbre Thénot!!!
MmeO… cligne des yeux.–Certainement qu’il y a déjà… quelque chose… dans la pose.
Mme V…–Que pensez-vous de la tête?
Mme O…–Oui, il y a aussi dans la tête un air de famille, mais ce n’est pas encore vous, ma chère.
Mme V…–Je le crois bien. Tout cela n’est encore qu’esquissé; mais, à ce que dit monsieur, les couleurs fines ne se posent qu’en dernier; et vraiment pour un portrait de femme, je crois qu’une peinture comme celle de Winterhalter séduit beaucoup: plus que les bas-reliefs de certains peintres.
X…, avec un froncement de e sourcils.–Ceux qui n’y entendent rien, sans doute. Mais moi, madame, je ne consentirai jamais à signer de mon nom une toile savonneuse faite à coups de. blaireau.
Mme O…–Il me semble, ma toute belle, que monsieur a raison, car enfin chaque artiste voit avec son tempérament et, comme on dit, la fin justifie les moyens.
Mme V…, d’une voix câline.–C’est convenu. Empâtez, grattez tout ce que vous voudrez, pourvu que cela ne soit pas trop long et que je sois belle, bien belle; car enfin, c’est là le but, n’est-ce pas!
X…–Pour vous, oui, madame. Pour moi, c’est secondaire. Il est bien entendu que je ne puis faire laid (Avec la bouche en cœur) en copiant un si agréable modèle; mais il serait trop long de vous expliquer comme quoi il y a dans tout visage beau ou laid, pour un véritable artiste, un attrait puissant. Je veux dire le caractère, l’accent particulier de chaque physionomie.
Mme V…, impatientée.–D’accord, mais, comme vous dites, ce serait trop long, n’en par-Ions pas, d’autant plus que j’ai rendez-vous à deux heures. Voyons, cher monsieur X…, vous ne me tiendrez pas longtemps, n’est-ce pas?
X… –Je crois bien, madame, que vous manquerez à votre rendez-vous, car il est près d’une heure et nous avons aujourd’hui une séance décisive d’où sortira la ressemblance. (Il lui offre la main pour monter sur la table à modèle.) Voici la place que nous avons choisie. Les pieds du fauteuil sont encore marqués à la craie. Bien! La tête un peu plus penchée.–Là…, regardez-moi maintenant. Ah! diable!
Mme V…, se retournant brusquement.–Quoi donc encore?
X...–Mais, madame, vous avez changé votre coiffure.
Mme V…–C’est vrai. Je ne sais où j’avais pris l’idée de ces boucles qui me donnent un air vieillot. J’étais affreuse, et vous ne me le disiez pas. Est-ce que vous ne trouvez pas que cette natte en diadème est cent fois préférable? (Elle va jusqu’à la psyché.) Qu’en dites-vous, mignonne?
Mme O…–Le fait est que cela ne vous avantageait pas. Mais retournez donc poser, ma belle, l’heure s’envole.
X…, vivement, sans lever les yeux. «L’amour s’envole et l’amitié reste.» Cela a été traité en sujet de pendule, madame,–modèle extra-riche.
MmeO…, riant.–Ma foi, je regrette ces allégories un peu surannées aujourd’hui,–cette morale en chambre qui s’étalait sur les murs et les cheminées. Il y a des choses qu’on est souvent tenté d’oublier. (A Mme V…, qui minaude toujours devant la glace.)–Allez donc vous asseoir, chère amie. Cela ne nous empêchera pas de causer. N’est-ce pas, monsieur?
X…–Certainement non, madame. Une seule minute encore avant de vous reposer, s’il vous plaît? Un léger sourire maintenant.
Mme V…, riant aux éclats.–Ah! ah! non, je ne pourrai jamais.
X…–Essayez toujours… Un sourire fin comme celui de la Monna Lisa. Voyons, supposez que j’ai dit une légèreté dont vous n’osez pas rire ouvertement. Voulez-vous que j’essaye?
Mme V…, souriant à demi.–Non, c’est inutile.
X…–C’est’ parfait! Ne bougeons plus, comme disent les photographes.
Mme O…–Vous m’y faites penser. Quel malheur ’que la photographie nous fasse si laides, car on n’a pas l’ennui de poser longtemps. (Long silence.)
Mme V…. sautant de la table à modèle.–Ma foi, tant pis. J’entre en récréation. Mon Dieu, que c’est pénible cette immobilité. Comment donc font les modèles de profession pour y résister?
X…–Ils ont l’amour et le respect de leur métier, madame. Je vous conterai quelque jour l’histoire de la pauvre mère l’Hercule, qui tenait un sourire, à bras tendu, pendant deux heures sans broncher.
Mme O…–Peut-on voir?
X…, posant sa palette.–La mère l’Hercule?
Mme O…–Mais non, votre travail de tout à l’heure.
X…–Vous comprendrez qu’en si peu de temps je n’ai pas pu faire grand’chose, mais enfin, je crois que cette fois j’ai pincé la bouche.
Mme V…, se tournant vers son amie.–Sérieusement, mignonne, est-ce que j’ai la bouche aussi grande? Ah! cher monsieur, quelle singulière idée vous avez eue de me faire sourire. C’est plus gracieux, soit, mais cela rapetisse les yeux, et… j’ai l’air d’avoir avalé un sabre. Qu’en dites-vous, Sidonie?
Mme O…–Mon Dieu! c’est très embarrassant. Je ne voudrais pas désobliger monsieur; mais effectivement, ce sourire ne me va que tout juste. Je trouve, moi, que le sourire éternel d’un portrait finit par avoir, pour le spectateur, quelque chose d’agaçant comme un galop de cheval sur une pendule.
X… –Bien dit! madame. Je suis puni par où j’ai péché. Voilà où nous mènent les concessions à la vulgarité.
Mme V…, d’un ton sec.–Ai-je donc sollicité cette concession?
X…–Je ne prétends pas cela; mais vous m’avouerez, madame, que les gens du monde ont généralement de singuliers goûts en fait d’esthétique. A chacun son métier. Voulez-vous me promettre de ne plus regarder votre portrait que terminé et verni? Je l’interpréterai alors comme bon me semblera et sous ma responsabilité.
Mme V…, après avoir réfléchi un instant.– Eh bien, non. J’aime mieux décidément un portrait gracieux, un peu idéalisé, qu’une œuvre bien correcte et trop savante qui vous ferait plus d’honneur qu’à moi.
Mme O…–Vous parlez d’or, ma belle, et je ne dirais pas autre chose à mon peintre, s’il s’agissait de moi.
Mme V…, tirant sa montre.–Ciel! Deux heures un quart? Qu’est-ce que va penser de moi l’abbé Grolet, qui doit prononcer le sermon d’ouverture de notre Œuvre des petits enfants de la Vierge? (Elle remet lentement son chapeau devant la glace.) Monsieur X…, quand me voulez-vous? En somme, que décidons-nous pour ce portrait? Voyons. Voulez-vous m’être agréable, très agréable?
X…, avec un ton de courtoisie exquise.– C’est mon plus ardent désir, madame,
Mme V…, revenant devant le chevalet.–Donc, je me résume; pas de sourire. Une bouche aimable, sans austérité, avec des lèvres bien vermeilles.
X…, changeant de pied.–Vous pouvez dire appétissantes, madame.
Mme V…, avec un petit mouvement chaste.– Oh! monsieur, ne me troublez pas. Où en étais-je donc? (Après un silence, elle continue.) Des sourcils fins et bien arqués comme les miens. Remarquez bien ma petite veine bleue, le long de ma tempe, j’y tiens beaucoup. J’ai donc vraiment ce grand pli sous l’œil? C’est vrai que je suis affreuse aujourd’hui, mais vous ferez bien de ne pas le mettre. Pourquoi aussi ce point blanc dans l’œil droit? Vous n’avez donc pas remarqué que j’ai les yeux noirs?
X…, distrait.–Du velours! madame.
Mme V…, boutonnant ses gants.–Ainsi voilà qui est bien entendu. Nous ne mettons pas d’ombre sous le nez, et je crois que vous ferez bien aussi de tenir les joues moins colorées. Ne vous fiez pas à l’apparence de mon teint. J’ai aujourd’hui le visage congestionné par la chaleur qu’il fait ici. (Elle donne de petites tapes dans sa jupe.) Venez-vous, Sidonie? A propos. Quel jour avons-nous donc pris, monsieur X.?
X…–Celui qu’il vous plaira de choisir, madame, ou plutôt je ne veux pas abuser de votre complaisance. Avec les indications que vous avez bien voulu me donner, je puis parfaitement terminer de mémoire et nous n’aurons plus, quand je vous prierai de revenir, que fort peu de chose à faire.
Mme V…–C’est une heureuse idée que vous avez là et, j’en suis sûre d’avance, vous allez faire une merveille. Allons, à revoir.
(Le peintre accompagne ces dames jusqu’à la porte qu’il referme en s’iinclinant profondément.)
X…, seul, marchant à grands pas dans son atelier.–Ouf! (Il lève ses bras au ciel.) Oma mère! (On frappe à la porte.)
Mme V…, toute essoufflée.–C’est encore moi, cher monsieur, vous m’excuserez, mais, j’oubliais une recommandation des plus importantes. Souvenez-vous, je vous en prie, d’écarter un peu le bras qui tient l’éventail, pour bien laisser voir la taille. (Elle s’envole en faisant du bout de son gant un petit salut familier.)
X…, souriant amèrement.–Pas de rides, pas d’ombres, une fermeté de marbre. C’est complet! (Avec une exaspération croissante.) Quelle soif de vengeance! (Il se précipite sur la toile qu’il découpe à coups de grattoir.) Tiens! pour ta truffe à la Roxelane. Tiens! dans l’arc délié de tes sourcils. Tiens! dans ton four si vermeil qu’il fait paraître ta langue noire.
(Il s’arrête haletant devant le portrait déchiqueté, puis se croise les bras dans un mouvement comique: )
«Et maintenant, madame, expliquons-nous tous deux.»
L’INSTITUTION VIARD
Table des matières

’APPROCHAIS de seize ans,–l’âge ingrat par excellence. La nature semblait pressée de m’émanciper, et on en pouvait juger à l’épais duvet noir qui couvrait ma lèvre supérieure. De la pointe des ciseaux je cultivais, avec un soin jaloux, ce rara avis si longtemps désiré. Mes épaules s’élargissaient, ma voix se faisait mâle, et j’en avais bien décidément fini avec les odieuses collerettes et les vestes à gigots; mais ce que je considérais comme le plus sûr indice de mon affranchissement, c’est que les jeunes femmes ne se hasardaient plus à m’embrasser.
Pendant certaines vacances de Pâques, une lettre du proviseur de Rollin avisa mon père qu’il eût à caser ailleurs un gaillard qui cachait Manon Lescaut sous son Graduss ad Parnassum.
Le scandale épuisé, on m’envoya au collège de Beauvais. J’y rencontrai un maître d’études nommé Viard, dont la douceur m’attira tout de suite. C’était un gros Alsacien jovial, débonnaire, et, partant, plein de douceur pour mes fredaines. Comme il penchait du côté des romantiques, il se plaisait à m’entendre réciter des strophes de Musset ou de Hugo, qu’il n’avait jamais trouvé l’occasion de lire. Ah! si j’avais voulu travailler sérieusement! J’étais en retard, c’est vrai, mais il ne m’en voulait pas, bien au contraire, car c’était plutôt chez moi révolte instinctive contre une tradition écœurante que paresse radicale. Du reste, il connaissait une méthode infaillible par le travail attrayant. Lui, Viard, s’engageait à faire en dix-huit mois un bachelier de n’importe quel âne bâté.
Bref, à la première ouverture qu’il me fit de son projet bien arrêté de fonder une pension, je lui jurai solennellement que je serais le noyau de cette institution modèle.
J’ai tenu parole, mais au prix de quels mensonges, grands dieux!
Le prospectus lithographié de l’institution Viard (études classiques, préparation aux écoles spéciales, arts d’agrément, soins de famille, etc.) eut auprès de mes parents peu défiants tout le succès que nous en attendions. La bonne figure de mon maître et ami leva les derniers scrupules. Je ne pourrai pourtant jamais m’expliquer par quel miracle de confiance on m’expédia tout seul, le sept octobre, à destination de D…
J’éprouvais encore plus d’orgueil que de plaisir à faire un voyage de vingt-cinq lieues avec la bride sur le cou. Les quelques pièces de cent sous qui tintaient dans ma bourse me donnaient un aplomb de tous les diables et le goût des aventures. Qu’allait-il m’arriver là-bas? Comment serait cette nouvelle demeure dont nous avions si souvent esquissé le plan? Rien de la prison, bien sûr. Je la voyais riante et animée. C’était prêt d’hier avec le dernier coup de cloche des vacances. On y sentait encore des bouffées traînantes d’essence et de copeaux. Cette préoccupation d’un inconnu que je m’efforçais de pénétrer m’empêchait d’être envahi, comme à l’ordinaire, par les tristesses de l’automne. Je ne souhaitais pas d’arriver plus vite. Les rangées d’ormes chauves et bêtes, les fossés boueux tachés de feuilles jaunes, les paysages plats et gris, ne m’impressionnaient pas trop désagréablement. Je crois même que le rhythme des grelots de l’attelage me soufflait des inspirations musicales sur un mouvement de valse. Un commis voyageur fumait une grosse pipe d’écume à côté de moi, tout en chantonnant des polissonneries. Au dernier relais, je ne pus me dérober à une tournée de parfait amour offerte par ce galant homme à ses compagnons de banquette. Il était grand temps que la diligence arrivât à destination.
Mon maître, dont je reconnus de loin la haute taille, était aux aguets sur la porte du Soleil d’Or.
Enfin c’était moi! Il me reconnaissait bien là; toujours fidèle à la foi jurée. C’est égal, il ne pouvait en croire ses yeux. Ce n’est pas qu’il eût jamais douté de la parole de mes bons parents, mais il avait toujours peur qu’au dernier moment il n’arrivât quelque impedimentum. J’étais annoncé et impatiemment attendu, tout le monde allait être bien content de me voir. C’est juste, je ne savais rien, et il s’était pourtant passé du nouveau. Une riche combinaison. Les difficultés du début l’avaient forcé à prendre un associé. De cette façon tout le monde y gagnerait. D’abord, lui, ne serait jamais qu’un fichu administrateur, et il lui fallait un second qui eût la main ferme. Lefebvre, son associé, possédait des qualités hors ligne; et sa dame aussi. Ils avaient un petit apport de cinq élèves, dont deux pensionnaires. A moi seul, je les valais bien tous les cinq; donc équilibre.
Il me confia qu’il-avait des promesses formelles de plusieurs de mes anciens condisciples, que mon exemple ne manquerait pas de décider.
Enfin, on allait le voir à l’œuvre.
Ce disant, nous étions arrivés au siège de l’établissement, qu’aucun signe extérieur ne désignait à l’attention.
Cet immeuble, au fond d’une ruelle déserte, avec ses volets boiteux et ses plâtres verdâtres, ne répondait guère à mon idéal. Il s’en aperçut et, comme s’il eût voulu corriger une impression fâcheuse, il s’empressa de m’avertir que cette installation était si bien provisoire qu’il n’avait pas même voulu faire la dépense d’une enseigne.
On était en marché pour la location à bail d’une jolie maison bien orientée, avec dépendances et grand jardin.
L’associé me reçut avec de petites mines attendries et se montra plein de déférence pour ma grosse malle, qui fut installée au premier dans la plus belle pièce de l’établissement. Il me fallut, séance tenante, visiter toute la maison de la cave au grenier. J’étais tout à fait confus de tant d’honneurs rendus à ma chétive personne.
De chaque côté de l’allée on trouvait une petite pièce «spécialement affectée» à chaque division.
Les hautes études attendaient en moi leur unique représentant. Quant à la division commerciale, elle se composait des cinq élèves de Lefebvre, que je trouvai, non sans surprise, en train de fumer leurs pipes. Comme ce détail insolite n’excita chez le maître aucune indignation, j’en conclus que c’était l’usage de la maison.
La division d’en face me regardait en dessous, mais j’avais cinq francs par semaine de menus plaisirs, et j’eus bien vite fait de l’apprivoiser. L’absence de cour ou de jardin autorisait pleinement les élèves à chercher leur récréation à l’estaminet voisin, dont le billard était sans frais.
Viard, trop absorbé par le souci de fonder une bonne maison, me laissait la bride sur le cou. Je n’étais plus un enfant, que diable! Etait-il besoin de me tracer une tâche quotidienne? Pour l’acquit de sa conscience, il me donnait bien de temps en temps des devoirs, mais il oubliait de les corriger. Sans doute que je n’étais plus d’âge à être paresseux; j’avais, hélas! bien autre chose en tête que le souci des Grecs et des Romains.
J’étais amoureux!
Il était dit que tout serait extraordinaire dans cette institution Viard.
Au lieu de la matrone traditionnelle chargée des reprises et des cataplasmes, j’avais eu l’agréable surprise de rencontrer une jeune personne, dont la voix argentine et les mouvements mutins versaient un flot de gaieté dans cette maison noire.–On l’appelait Mme Lefebvre, mais elle eût pu tout aussi bien passer pour la fille de l’associé.
L’innocent Viard n’avait certainement pas ’prévu pour moi les dangers de cette promiscuité!
Je ne pouvais rencontrer les yeux profonds et doux de cette provocante personne sans en être bouleversé. Ma place était à côté d’elle à table, dans la cuisine, où nous mangions, pour ne pas souiller le sanctuaire des études supérieures.
Sous les yeux mêmes de son mari, le calligraphe, dont elle se moquait ouvertement, la petite sirène accablait d’œillades et de prévenances incendiaires le plus solide pilier de l’institution Viard. Un léger frôlement de sa robe, un simple contact de ses doigts potelés emplissaient mes nuits de souvenirs brûlants.
Ma situation prêtait à rire, j’en conviens; mais ce que je puis affirmer, c’est qu’à l’âge d’homme, aucune passion ne m’a donné de plus cruelles angoisses. Je tremblais toujours que cette petite femme gouailleuse ne pénétrât mon secret pour le divulguer et se moquer de moi.
L’idée que la volonté de mes parents, le moindre accident pouvaient me séparer d’elle, me semblait un malheur impossible à supporter. Je redoutais que mon maître et ami, visiblement inquiet de son gagne-pain, ne crût de son devoir d’informer mon père de ces prodromes d’une maladie de langueur. Il s’en serait bien gardé, dans la crainte de perdre son unique élève. Chaque matin nous faisions, au pas gymnastique, le tour des fossés de la citadelle en guise de traitement, car le bon Viard, emballé sur une fausse piste, me prêtait bien gratuitement les défauts de Jean-Jacques.
J’aurais eu honte de lui confesser la vérité.
Il s’ingéniait à me distraire, et je fus autorisé à cultiver les «arts d’agrément» annoncés dans le prospectus. Je constate que si les jetés-battus me donnèrent quelque répit, les vibrations langoureuses de la guitare ne furent qu’un excitant de plus pour mon imagination.
Je grimpais vingt fois par jour jusqu’à ma chambre, qui confinait à celle de la petite maîtresse. Il arrivait souvent que la porte restât entre-bâillée et je plongeais alors mon regard oblique dans ce paradis ouvert à l’heureux calligraphe.
C’est ainsi qu’un jour je surpris ma belle en train de se coiffer, les épaules couvertes par un grand flot de cheveux jaunes. Je restai tasciné par cette apparition, au lieu de détourner la tête avec un geste pudique.
Sans plus s’effaroucher, la belle poussa doucement la porte en souriant, mais je n’osai plus la regarder de la journée.
Le lendemain, comme elle était embarrassée d’une tringle de rideaux qu’il fallait raccrocher, elle m’appela au moment où je passais devant sa chambre entr’ouverte. Non, décidément je n’étais pas assez grand; je ferais mieux de monter sur une chaise, et elle me tiendrait solidement pour m’empêcher de tomber.
Elle me tint en effet, et si consciencieusement que j’en tremblais comme une feuille, bien que la peur de tomber dans la rue n’y fût pour rien
L’air était très doux, malgré la saison avancée;–des fils de la Vierge voltigeaient dans un brouillard bleu..
Elle passait ordinairement l’après-midi dans sa chambre, à coudre devant la fenêtre, les pieds sur une chaise. Je vois encore sa silhouette fine sur le grand jour et sa façon d’enlever l’aiguille, le petit doigt en l’air.
Aucun détail de ce sanctuaire n’est sorti de ma mémoire; tasses renversées dans leurs soucoupes, petit Jésus dans son lit de mousse, bouquet de mariée sous un globe. O prestige de l’amourr! Que tous ces bibelots vulgaires et criards me semblaient charmants! Cette chambre à carreaux rouges, avec son papier en imitation de pierre de taille, s’emplissait pour moi d’images chaudes et riantes.
Enfin j’aimais tout ce qui l’entourait, tout ce qui émanait d’elle, tout, jusqu’à cette exécrable odeur de pommade à la rose dont elle parfumait ses bandeaux.
C’était un jeudi.
Pour la première fois depuis mon arrivée nous nous trouvions seuls à la maison. Viard était en tournée de recrutement, la division commerciale en train de polissonner, et le calligraphe ne devait rentrer qu’à l’heure du souper.
Cette confiance humiliait mon amour-propre.
Quoi! à seize ans révolus, cet idiot me tenait pour un bambin sans conséquence? Jamais peut-être pareille occasion ne se représenterait. J’aurais dû prévoir le cas et m’y préparer d’avance. Mon cœur battait avec violence, puis s’arrêtait brusquement.
J’étais assailli tour à tour d’élans passionnés et de timidités réfrigérantes. Monter à sa chambre comme d’habitude, je n’osais guère dans la crainte d’être arrêté sur l’escalier par un froncement de sourcils.
Ce fut elle qui m’appela, en me priant de vouloir bien lui apporter son œuf de bois oublié dans un tiroir de la cuisine.
Je cherchai longtemps. Elle s’impatientait.
Je la trouvai très attentive au ravaudage d’un prosaïque bas bleu. Je pense maintenant qu’elle devait à ce moment se sentir aussi gênée que moi, car elle ne leva pas un seul instant les yeux de son ouvrage.
–A quoi pensez-vous? me dit-elle brusquement après un long silence.
–A rien, répondis-je niaisement.
–Comment, à rien! est-ce qu’on ne pense pas toujours à quelque chose quand on est éveillé?
L’appel était bien direct, et deux ans plus tard ma réponse eût été des plus catégoriques. Voulait-elle donc me forcer à un aveu? Etais-je enfin pour elle un adulte galant, ou un simple écolier? Il était difficile d’apprécier ces nuances, car tantôt elle me servait du «monsieur» en minaudant, et d’autres fois c’était du «mon ami» avec accompagnement de petites tapes familières.
–Décidément vous êtes bien maussade aujourd’hui. Vous’croyez-vous donc obligé à me tenir compagnie?
Je balbutiai une protestation.
–Non, vous avez certainement quelque chose. Est-ce que je vous fais peur, par hasard? Je ne vous ai jamais vu si sournois.
J’étouffais, tout en regardant sa nuque aux frisons traversés de lumière jaune. Les mots brûlaient ma lèvre, mais je ne me sentais pas le courage d’affronter son regard si, par impossible, elle eût levé les yeux, au moment où je lâcherais une expression trop accentuée.
–Allons, c’est bon, fit-elle avec un sourire narquois, gardez-le, votre secret! Au fait, je suis bien bonne de m’intéresser à ce qui ne me regarde pas. Parlons d’autre chose. Voulez-vous me faire un grand plaisir? Allez chercher votre guitare et régalez-moi d’une romance nouvelle. Vous savez bien que personne ne nous dérangera.
Elle devait entendre mon cœur battre la générale quand je revins avec l’instrument des trouvères. J’étais là tout à fait sur mon terrain, libre de tout dire sous le couvert d’un pavillon neutre. Il fallait m’entendre lancer à toute volée le fameux «Elle est à moi, moi seul au mondee» de l’Andalouse. Et quelle mimique entraînante encouragée par le crépuscule! Je chantai ainsi, sans me faire prier, les sérénades les plus échevelées de mon répertoire.
Ce fut elle qui demanda grâce.
–Reposez-vous, en voilà assez pour aujourd’hui; vous finiriez par une extinction de voix, et moi par une attaque de nerfs. Êtes-vous heureux de savoir de si jolies choses! Vous me les apprendrez, n’est-ce pas?
Elle était debout près de moi, les doigts négligemment posés sur ma guitare.
–Descendons, fit-elle, en quittant son air distrait, il fait presque nuit, etma lumière est en bas.
Je répétai machinalement:
–Oui, descendons.
La respiration me manquait en prenant sa main pour la guider. Elle était de son côté aussi émue que moi, j’imagine.
Cette scène délicieuse, suivie de variantes qui ne franchirent jamais le cadre d’une pastorale, se renouvela pendant plusieurs mois.
La maison si funèbre devint alors un lieu de délices. Tout m’en plaisait maintenant. La puante maritorne, elle-même, à laquelle la division commerciale faisait des agaceries, me sembla transfigurée.
La gaieté, le sommeil et l’appétit revinrent à la fois. Pour lui plaire, je me remis au travail avec une application toute nouvelle. Il fallait voir la figure de mon Viard émerveillé! Tous ses bulletins témoignèrent de mon aptitude et de mes progrès rapides. Quelle fatalité de n’avoir pas de collègues à devancer! Avec un pareil excitant, j’aurais pu devenir un vrai savant. A quoi tient la destinée?
Cette fin d’année s’écoula comme un rêve.
Mais voilà que subitement, et sans motif appréciable, la belle me battit froid, me traitant comme un écolier vulgaire, avec des rebuffades continuelles. Silence obstiné, sourcils froncés, figure en coin de rue. Je ne pus obtenir aucune explication de ce revirement si incompréhensible.
C’était à croire que javais rêvé!
Moi, rêvé?
Hélas! oui. L’autre, celle du rêve, était bien morte. A la place de l’aimable petite personne que j’avais adorée je ne retrouvai qu’une harpie.
Et voilà pourquoi mon chagrin fut de courte durée.
La guerre était déclarée. A table et partout nos regards se croisaient comme deux épées. La situation devint très tendue. L’innocent Viard et «sa petite vipère d’élève» devinrent les deux bêtes noires de la maison. L’irascible calligraphe avait été chauffé à blanc contre nous. On prétendit qu’au mépris des traités, nous étendions, dans un souper supplémentaire, trop de beurre sur de trop grandes tartines. Et la chandelle donc! jusqu’à minuit passé!
La vérité est qu’il nous arrivait souvent d’oublier le couvre-feu dans d’interminables causeries, et, dame, alors, le beurre et la chandelle en voyaient de grises.
Je fus forcé d’échanger quelques calottes avec la division commerciale qui avait aussi pris parti contre nous. Mon maître n’avait pas tenu ses engagements. Tout le monde en ville se moquait de lui. Lefebvre le savait bien, que diable! Il aurait dû se méfier, mais on ne l’y prendrait pas un jour de plus. Ce grand-là ne l’effrayait pas; il en mangerait trois comme lui, quand on voudrait.
Il y eut des scènes, des trépignements, et cela alla si loin qu’il fallut bien se séparer.
Mon maître, la face exsangue, tremblait comme une feuille quand on l’appela d’en haut pour régler les derniers comptes. Le calligraphe tempêtait. Nous entendions sa voix rouler dans l’escalier comme un tonnerre.
Le doux Viard en était affolé.
–Restez là, mon ami, mais si vous entendez du vacarme, montez.
Rien de plus comique que de voir ce candide Hercule compter sur mon aide pour terrasser le calligraphe.
Fort heureusement tout se passa mieux que je ne l’aurais cru. La journée fut chaude; mais, en fin de compte, nous restâmes maîtres du champ de bataille. L’associé emporta je ne sais où sa femme et ses deux pensionnaires.
C’était l’heure d’une confession générale; elle fut complète. Mon infortuné maître, qui n’avait d’autre ressource que mon trimestre, devait à tout le monde. Les dettes criardes l’inquiétaient encore plus que les grosses, et on sait que la province est impitoyable pour les meurt-de-faim en redingote. Il y avait aussi des billets à payer à la fin du mois, sans compter les loyers arriérés. Une impasse!
Ce grand enfant, incapable de lutter, se tenait blotti dans un coin, versant silencieusement de grosses larmes.
–Mais donnez-moi donc un conseil! Est-ce que vous allez m’abandonner aussi? Voyons, que feriez-vous à ma place?
–Je prendrais la montre que voici et je tâcherais de la vendre. J’en serai quitte pour dire à mes parents que je l’ai perdue.
Ses larmes redoublèrent à la vue de mon bel oignon d’or que javais déposé sur la table.
–Dévouement antique, sublime! Non, je n’accepterai ce sacrifice qu’au dernier moment. Nous trouverons peut-être, d’ici là, un autre expédient. Hélas! comment tout cela finira-t-il? Monsieur votre père va certainement vous retirer quand il apprendra mon désastre.
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.