Kitabı oku: «À la recherche du bonheur (L'édition intégrale de 7 contes)»

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Léon Tolstoï

À la recherche du bonheur (L'édition intégrale de 7 contes)
D’où vient le mal + Le Filleul (Légende populaire) + Les Deux Vieillards + De quoi vivent les hommes + Histoire vraie + Le Moujik Pakhom + Feu allumé ne s’éteint plus

Traducteur: Ely Halpérine-Kaminsky

e-artnow, 2021

EAN 4064066446635

Note éditoriale: Cet eBook suit le texte original.

Table des matières

D’où vient le mal

Le Filleul (Légende populaire)

Les Deux Vieillards

De quoi vivent les hommes

Histoire vraie

Le Moujik Pakhom

Feu allumé ne s’éteint plus

D’où vient le mal

Table des matières

Un ermite vivait dans la forêt, sans avoir peur des bêtes fauves. L’ermite et les bêtes fauves conversaient ensemble et ils se comprenaient.

Un jour, l’ermite s’était étendu sous un arbre; là s’étaient aussi réunis, pour passer la nuit, un corbeau, un pigeon, un cerf et un serpent. Ces animaux se mirent à disserter sur l’origine du mal dans le monde.

Le corbeau disait:

— C’est de la faim que vient le mal. Quand tu manges à ta faim, perché sur une branche et croassant, tout te semble riant, bon et joyeux; mais reste seulement deux journées à jeun, et tu n’auras même plus le cœur de regarder la nature; tu te sens agité, tu ne peux demeurer en place, tu n’as pas un moment de repos; qu’un morceau de viande se présente à ta vue, c’est encore pis, tu te jettes dessus sans réfléchir. On a beau te donner des coups de bâton, te lancer des pierres; chiens et loups ont beau te happer, tu ne lâches pas. Combien la faim en tue ainsi parmi nous! Tout le mal vient de la faim.

Le pigeon disait:

— Et pour moi, ce n’est pas de la faim que vient le mal; tout le mal vient de l’amour. Si nous vivions isolés, nous n’aurions pas tant à souffrir: tandis que nous vivons toujours par couples; et tu aimes tant ta compagne, que tu n’as plus de repos, tu ne penses qu’à elle: A-t-elle mangé? A-t-elle assez chaud? Et quand elle s’éloigne un peu de son ami, alors tu te sens tout à fait perdu; tu es hanté par la pensée qu’un autour l’a emportée, ou qu’elle a été prise par les hommes. Et tu te mets à sa recherche, et tu tombes toi-même dans la peine, soit dans les serres d’un autour, soit dans les mailles d’un filet. Et si ta compagne est perdue, tu ne manges plus, tu ne bois plus, tu ne fais plus que chercher et pleurer. Combien il en meurt ainsi parmi nous! Tout le mal vient, non pas de la faim, mais de l’amour.

Le serpent disait:

— Non, le mal ne vient ni de la faim, ni de l’amour, mais de la méchanceté. Si nous vivions tranquilles, si nous ne nous cherchions pas noise, alors tout irait bien: tandis que, si une chose se fait contre ton gré, tu t’emportes, et tout t’offusque; tu ne songes qu’à décharger ta colère sur quelqu’un; et alors, comme affolé, tu ne fais que siffler et te tordre, et chercher à mordre quelqu’un. Et tu n’as plus de pitié pour personne; tu mordrais père et mère; tu te mangerais toi-même; et ta fureur finit par te perdre. Tout le mal vient de la méchanceté.

Le cerf disait:

— Non, ce n’est ni de la méchanceté, ni de l’amour, ni de la faim que vient tout le mal, mais de la peur. Si on pouvait ne pas avoir peur, tout irait bien. Nos pieds sont légers à la course, et nous sommes vigoureux. D’un petit animal, nous pouvons nous défendre à coups d’andouillers; un grand, nous pouvons la fuir: mais on ne peut pas ne pas avoir peur. Qu’une branche craque dans la forêt, qu’une feuille remue, et tu trembles tout à coup de frayeur; ton cœur commence à battre, comme s’il allait sauter hors de ta poitrine; et tu te mets à voler comme une flèche. D’autres fois, c’est un lièvre qui passe, un oiseau qui agite ses ailes, ou une brindille qui tombe; tu te vois déjà poursuivi par une bête fauve, et c’est vers le danger que tu cours. Tantôt, pour éviter un chien, tu tombes sur un chasseur, tantôt, pris de peur, tu cours sans savoir où, tu fais un bond, et tu roules dans un précipice où tu trouves la mort. Tu ne dors que d’un œil, toujours sur le qui-vive, toujours épouvanté. Pas de paix; tout le mal vient de la peur.

Alors l’ermite dit:

— Ce n’est ni de la faim, ni de l’amour, ni de la méchanceté, ni de la peur que viennent tous nos malheurs: c’est de notre propre nature que vient le mal; car c’est elle qui engendre et la faim, et l’amour, et la méchanceté, et la peur.

Le Filleul (Légende populaire)

Table des matières

Contenu

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

LE FILLEUL, LÉGENDE POPULAIRE

Vous avez entendu qu’il a été dit:

Œil pour œil, et dent pour dent.

Mais moi je vous dis de ne pas résister à celui qui vous fait du mal…

(St. Mathieu, ch. V. Versets 38 et 39.)

C’est à Moi qu’appartient la vengeance; Je le rendrai, dit le Seigneur.

(Ép. De St. Paul apôtre aux Hébreux, ch. X. Verset 80.)

I

Table des matières

Il est né chez un pauvre moujik un fils; le moujik s’en réjouit, il va chez son voisin pour le prier d’être parrain. Le voisin s’y refuse: on n’aime pas aller chez un pauvre diable comme parrain. Il va, le pauvre moujik, chez un autre, et l’autre refuse aussi.

Il a fait le tour du village, mais personne ne veut accepter d’être parrain. Le moujik va dans un autre village; il rencontre sur la route un passant.

Le passant s’arrêta.

— Bonjour, dit le moujik, où Dieu te porte-t-il?… Dieu, répond le moujik, m’a donné un enfant, pour le soigner dans son enfance: lui consolera ma vieillesse et priera pour mon âme après ma mort. À cause de ma pauvreté, personne de notre village n’a voulu accepter d’être parrain. Je vais chercher un parrain.

Et le passant dit:

— Prends-moi pour parrain.

Le moujik se réjouit, remercia le passant et dit:

— Qui faut-il maintenant prendre pour marraine?…

— …Et pour marraine, dit le passant, appelle la fille du marchand. Va dans la ville: sur la place il y a une maison avec des magasins; à l’entrée de la maison, demande au marchand de laisser venir sa fille comme marraine.

Le moujik hésitait.

— Comment, dit-il, mon compère, demander cela à un marchand, à un riche? Il ne voudra pas; il ne laissera pas venir sa fille.

— Ce n’est pas ton affaire. Va et demande. Demain matin, tiens-toi prêt: je viendrai pour le baptême.

Le pauvre moujik s’en retourna à la maison, attela, et se rendit à la ville chez le marchand. Il laissa le cheval dans la cour. Le marchand vint lui-même au-devant de lui:

— Que veux-tu? Dit-il.

— Mais voilà, monsieur le marchand! Dieu m’a donné un enfant pour le soigner dans son enfance: lui consolera ma vieillesse et priera pour mon âme après ma mort. Sois bon, laisse ta fille venir comme marraine.

— Et quand le baptême?

— Demain matin.

— C’est bien. Va avec Dieu. Demain, à la messe du matin, elle viendra. Le lendemain, la marraine arriva, le parrain arriva aussi, et on baptisa l’enfant.

Aussitôt que le baptême fut terminé, le parrain sortit, sans qu’on eût pu savoir qui il était. Et depuis, on ne le revit plus.

II

Table des matières

L’enfant grandit, et il grandit pour la joie de ses parents: il était fort, et travailleur, et intelligent, et docile. Le garçon touchait déjà à ses dix ans, quand ses parents le mirent à l’école. Ce que les autres apprennent en cinq ans, le garçon l’apprit en un an: – il n’y avait plus rien à lui apprendre.

Vient la semaine sainte. Le garçon va chez sa marraine pour les souhaits habituels. Il retourne ensuite chez lui et demande:

— Petit père et petite mère, où demeure mon parrain? Je voudrais bien aller chez lui pour lui souhaiter la fête. Et le père et la mère lui disent:

— Nous ne savons pas, notre cher petit fils, où demeure ton parrain. Nous en sommes nous-mêmes très chagrinés. Nous ne l’avons pas vu depuis qu’il t’a baptisé. Et nous n’avons pas entendu parler de lui, et nous ne savons pas où il demeure, ni s’il est encore vivant.

L’enfant salue son père et sa mère.

— Laissez-moi, dit-il, mon petit père et ma petite mère, chercher mon parrain. Je veux le trouver, lui souhaiter la fête.

Le père et la mère laissèrent partir leur fils. Et le garçon se mit à la recherche de son parrain.

III

Table des matières

Le garçon sortit de la maison et s’en alla sur la route. Il marcha une demi-journée et rencontra un passant.

Il arrêta le passant.

— Bonjour, dit le petit garçon, où Dieu te porte-t-il?… Je suis allé, continua le garçon, chez ma petite marraine pour lui souhaiter la fête; et de retour à ma maison, j’ai demandé à mes parents: «Où demeure mon parrain? Je voudrais lui souhaiter la fête.» Et mes parents m’ont dit: «Nous ne savons pas, petit fils, où demeure ton parrain. Dès qu’il t’a baptisé, il a pris congé de nous, et nous ne savons rien de lui, et nous ignorons s’il vit encore.» Et voilà, je vais le chercher.

Et le passant dit:

— Je suis ton parrain.

Le garçon se réjouit, il lui souhaita la fête et ils s’embrassèrent.

— Où vas-tu donc, maintenant, mon parrain? Dit le garçon. Si c’est de notre côté, viens dans notre maison, et si tu vas chez toi, je t’accompagnerai.

Et le parrain dit:

— Je n’ai pas le temps maintenant d’aller dans ta maison; j’ai affaire dans les villages; mais je rentrerai chez moi demain. Alors tu viendras chez moi.

— Mais comment donc, mon parrain, te trouverai-je?

— Eh bien! Tu marcheras du côté où le soleil se lève, toujours tout droit; tu arriveras dans une forêt, tu trouveras, au milieu de la forêt, une clairière. Assieds-toi dans cette clairière, repose-toi, et regarde ce qui arrivera. Remarque bien ce que tu verras, et va plus loin. Marche toujours tout droit. Tu sortiras de la forêt, tu trouveras un jardin, et dans le jardin un palais, avec un toit en or. C’est ma maison.

Approche-toi vers la grande porte; j’irai moi-même à ta rencontre.

Cela dit, le parrain disparut aux yeux du filleul.

IV

Table des matières

Le garçon marcha comme lui avait ordonné son parrain. Il marcha, marcha, et arriva dans la forêt. Le garçon trouva une clairière et, au milieu de la clairière, un pin. Il s’assit, le petit garçon, et se mit à regarder. Il vit, attaché à une haute branche, une corde, et attaché à la corde, un gros morceau de bois de trois pouds, et, sous ce morceau de bois, un baquet avec du miel. Le petit garçon n’avait pas encore eu le temps de se demander pourquoi le miel se trouvait là, ainsi que ce morceau de bois attaché, lorsqu’il entendit du bruit dans la forêt; et il vit arriver des ours. En avant, l’ourse; après elle un guide d’un an, et, derrière, encore trois petits oursons. L’ourse flaira la brise, et alla vers le baquet; les petits oursons la suivirent. L’ourse introduisit son museau dans le miel, appela les oursons qui accoururent et se mirent à manger. Le morceau de bois s’écarta un peu, puis revint à sa première position. L’ourse s’en aperçut, et repoussa le bois avec sa patte. Le bois s’écarta encore davantage, revint et frappa les oursons qui dans le dos, qui sur la tête. Les oursons se mirent à crier, et s’éloignèrent. La mère poussa un grondement, saisit de ses deux pattes le morceau de bois au-dessus de sa tête, et le repoussa avec force loin d’elle; bien haut s’envolait le morceau de bois; le guide revint vers le baquet, introduisit son museau dans le miel et mangea. Les autres commençaient aussi à se rapprocher; ils n’avaient pas encore eu le temps d’arriver que le morceau de bois retomba sur le guide, l’atteignit à la tête, et le tua jusqu’à la mort.

L’ourse se mit à gronder plus fort qu’auparavant, et repoussa le bois de toutes ses forces. Il monta plus haut que la branche; même la corde s’infléchit. Vers le baquet arriva l’ourse et les petits oursons avec elle. En haut volait, volait le petit bois; puis il s’arrêta, et commença à revenir. Plus il descendait, plus vite il allait. Il arriva d’une telle vitesse, qu’en venant sur l’ourse, et la frappant à la tête, il lui fracassa le crâne. L’ourse tomba en tournoyant sur elle-même, étendit ses pattes, et mourut. Les petits oursons s’enfuirent.

V

Table des matières

Le parrain conduit le garçon par toutes les pièces toutes plus belles, toutes plus gaies les unes que les autres, et l’amène jusqu’à une porte scellée.

— Vois-tu, dit-il, cette porte? Elle n’a pas de serrure, elle est scellée seulement. On peut l’ouvrir, mais tu ne dois pas y entrer. Demeure ici tant que tu veux, et promène-toi tant que tu veux et comme tu veux. Jouis de toutes les joies; il t’est seulement défendu de franchir cette porte; et si tu la franchis, rappelle-toi alors ce que tu as vu dans la forêt.

Cela dit, le parrain prit congé de son filleul. Le filleul resta dans le palais et y vécut. Et il y trouvait tant de joie et de charme, qu’au bout de trente ans il pensait y avoir passé seulement trois heures. Et quand ces trente ans se furent ainsi passés, le filleul s’approcha de la porte scellée et pensa:

— Pourquoi le parrain m’a-t-il défendu d’entrer dans cette chambre? Je vais aller voir ce qu’il y a dedans.

Il poussa la porte, les scellés se brisèrent, et la porte s’ouvrit sans peine. Le filleul franchit le seuil, et vit un salon plus grand, plus magnifique que tous les autres, et, au milieu du salon, un trône en or. Il marcha, le filleul, à travers le salon; il s’approcha du trône, en gravit les marches et s’y assit. Il s’assit et vit auprès du trône un sceptre qu’il prit entre ses mains. Tout à coup les quatre murs du salon tombèrent. Le filleul, regardant autour de lui, vit le monde entier, et tout ce que les humains font dans le monde. Et il pensa:

— Je vais regarder ce qui se passe chez nous. Il regarde tout droit; il voit la mer: les bateaux marchent. Il regarde à droite, et voit des peuples hérétiques. Il regarde du côté gauche: ce sont des chrétiens, mais non des Russes. Il regarde derrière lui: ce sont nos Russes.

— Je vais maintenant voir si le blé a bien poussé chez nous.

Il regarde son champ, et voit les gerbes qui ne sont pas encore toutes mises en meules. Il se met à compter les meules pour voir s’il y a beaucoup de blé, et il voit une charrette qui passe dans le champ, et un moujik dedans. Le filleul croit que c’est son père, qui vient pendant la nuit enlever son blé. Il reconnaît que c’est Wassili Koudriachov, le voleur, qui roule dans la charrette. Le voleur s’approche des meules, et se met à charger sa charrette. Le filleul est pris de colère, et il s’écrie:

— Mon petit père, on vole les gerbes de ton champ!

Le père s’éveille en sursaut.

— J’ai vu en rêve, dit-il, qu’on vole les gerbes: je vais aller y voir.

Il monte à cheval et part. Il arrive à son champ et aperçoit Wassili. Il appelle les moujiks. On bat Wassili, on le lie, et on le mène en prison.

Le filleul regarde encore la ville où demeurait sa marraine. Il la voit mariée à un marchand. Il la voit dormir, et son mari se lever, et courir chez une maîtresse. Le filleul crie à la femme du marchand:

— Lève-toi, ton mari fait de mauvaises choses. La marraine se lève à la hâte, s’habille, trouve la maison où était son mari, l’accable d’injures, bat la maîtresse et renvoie son mari de chez elle. Il regarde encore sa mère, le filleul, et il la voit couchée dans l’isba. Un brigand entre dans l’isba, et se met à briser les coffres.

La mère s’éveille et pousse un cri. Le brigand saisit alors une hache, la lève au-dessus de la mère: il va la tuer.

Le filleul ne peut se retenir, et lance le sceptre sur le brigand; il l’atteint juste à la tempe et le tue du coup.

VI

Table des matières

Aussitôt que le filleul a tué le brigand, les murs se dressent de nouveau, et le salon reprend son aspect ordinaire. La porte s’ouvre et le parrain entre. Il s’approche de son filleul, le prend par la main, le fait descendre du trône, et dit:

— Tu n’as pas obéi à mes ordres: la première mauvaise chose que tu as faite, c’est d’avoir ouvert la porte défendue; la deuxième mauvaise chose que tu as faite, c’est d’être monté sur le trône et d’avoir pris mon sceptre dans ta main; la troisième mauvaise chose que tu as faite, c’est de t’être mis à juger les gens. L’ourse a une fois repoussé le morceau de bois, elle a dérangé ses oursons. Elle l’a repoussé une autre fois, elle a tué le guide. Une troisième fois elle l’a repoussé, elle s’est tuée elle-même. C’est ce que tu as fait aussi.

Et le parrain fit monter le filleul sur le trône, et prit le sceptre entre ses mains. Et de nouveau les murs tombèrent, et de nouveau l’on vit.

Et il dit, le parrain:

— Regarde maintenant ce que tu as fait à ton père. Voilà que Wassili a passé un an en prison. Il y a appris tout le mal, et il est devenu tout à fait enragé. Regarde, voilà qu’il vole des chevaux chez ton père, et, tu le vois, il met le feu à la maison. Voilà ce que tu as fait à ton père.

Dès que le filleul eut vu mettre le feu à la maison de son père, le parrain lui voila ce spectacle, et lui ordonna de regarder un autre endroit.

— Voilà, dit-il, le mari de ta marraine. Depuis un an qu’il a quitté sa femme, il s’amuse avec d’autres, tandis qu’elle, après avoir lutté, lutté, a fini par prendre un amant. Et la maîtresse s’est perdue tout à fait. Voilà ce que tu as fait à ta marraine.

Le parrain voila aussi ce spectacle, et montra au filleul la maison des siens. Et il aperçut sa mère: elle pleurait sur ses péchés, et se repentait, et disait: «Il valait mieux que le brigand me tuât alors: je n’aurais pas fait tant de péchés.»

— Voilà ce que tu as fait à ta mère. Le parrain voila aussi ce spectacle, et lui dit de regarder en bas. Et le filleul aperçut le brigand: le brigand était tenu par deux gardes devant la prison. Et il dit, le parrain:

— Cet homme a tué neuf âmes. Il devait lui-même racheter ses péchés. Mais tu l’as tué, et tu t’es chargé de tous ses péchés: c’est maintenant à toi d’en répondre. Voilà ce que tu t’es fait à toi-même… Je te donne un délai de trente ans: va dans le monde, rachète les péchés du brigand. Si tu les rachètes, vous serez libres tous les deux; mais si tu ne les rachètes pas, c’est toi qui iras à sa place.

Et le filleul dit:

— Mais comment racheter ses péchés?

Et le parrain lui répondit:

— Quand tu auras détruit dans le monde autant de mal que tu en as fait, alors tu rachèteras tes péchés et ceux du brigand.

Et le filleul demanda:

— Mais comment détruire le mal?

— Marche tout droit du côté où le soleil se lève, dit le parrain. Tu trouveras un champ, et dans le champ, des gens. Observe ce que font les gens, et apprends-leur ce que tu sais. Puis, marche plus loin, remarque tout ce que tu verras. Le quatrième jour tu arriveras dans une forêt; dans la forêt, tu trouveras un ermitage; dans l’ermitage demeure un vieillard. Raconte-lui tout ce qui est arrivé. Il t’enseignera. Quand tu auras fait tout ce que le vieillard t’aura ordonné, alors tu rachèteras tes péchés et ceux du brigand.

Ainsi dit le parrain. Il reconduisit le filleul hors du palais et ferma la porte.

VII

Table des matières

Le filleul partit. Et en marchant il pensait:

— Comment me faut-il détruire le mal dans le monde? Détruit-on le mal dans le monde en déportant les gens, en les emprisonnant, en leur ôtant la vie? Comment me faut-il faire pour ne pas prendre le mal sur moi, et ne pas me charger des péchés des autres?

Il réfléchissait, réfléchissait, le filleul, sans pouvoir résoudre la question.

Il marcha, il marcha; il arriva dans un champ. Sur ce champ avait poussé du bon blé dru; et c’était le temps de la moisson. Le filleul vit que dans ce blé un veau s’était aventuré. Les moissonneurs s’en aperçurent; ils montèrent à cheval et poursuivirent le veau à travers le blé, dans tous les sens. Dès que le veau voulait sortir du blé, arrivait un cavalier, et le veau, prenant peur, entrait de nouveau dans le blé; et de nouveau on le poursuivait. La baba était là qui pleurait:

— Ils vont éreinter mon veau! Disait-elle.

Et le filleul se mit à dire aux moujiks:

— Pourquoi vous y prenez-vous ainsi? Vous ne le ferez jamais sortir de cette façon. Sortez tous du blé.

Les moujiks obéirent. La baba s’approcha du champ de blé et se mit à appeler: «Tprusi! Tprusi! Bourenotchka! Tprusi! Tprusi!»

Le veau tendit l’oreille, écouta, et courut vers la baba; il alla tout droit à elle, et frotta si fort son museau contre elle, qu’elle en faillit tomber. Et les moujiks furent contents, et la baba et le veau furent contents.

Le filleul marcha plus loin, et pensa:

— Je vois maintenant que le mal se multiplie par le mal. Plus les gens poursuivent le mal, plus ils l’accroissent. On ne doit donc pas détruire le mal par le mal. Et comment le détruire? Je ne sais. C’est bien que le veau ait écouté sa maîtresse: mais s’il ne l’avait pas écoutée, comment le faire venir?

Il réfléchissait, réfléchissait, le filleul, sans pouvoir trouver de solution. Il marcha plus loin.

VIII

Table des matières

Il marcha, il marcha et arriva dans un village. Il demanda à la patronne d’une isba de le laisser coucher dans sa maison. Elle y consentit. Il n’y avait personne dans l’isba, que la patronne en train de nettoyer.

Le filleul entra, monta sur le poêle, et se mit à regarder ce que faisait la patronne. Il vit qu’elle lavait toutes les tables et tous les bancs avec des serviettes sales. Elle essuyait la table, et la serviette sale tachait la table. Elle essuyait les taches, et en faisait de nouvelles en essuyant. Elle laissa là la table et se mit à essuyer le banc. La même chose se produisit. Elle salissait tout avec les serviettes sales. Une tache essuyée, une autre apparaissait.

Le filleul regarda, regarda, et dit:

— Qu’est-ce que tu fais donc, patronne?

— Tu ne vois donc pas que je lave pour la fête? Mais je ne puis pas y arriver. Tout est sale. Je suis exténuée.

— Mais tu devrais d’abord laver la serviette, et alors tu essuierais. La patronne obéit, et lava ensuite les tables, les bancs: tout devint propre.

Le lendemain matin, le filleul dit adieu à la patronne et poursuivit sa route. Il marcha, il marcha, et arriva dans une forêt. Il vit des moujiks occupés à façonner des jantes. Le filleul s’approcha, et vit les moujiks tourner; et la jante ne se façonnait pas.

— Que Dieu vous aide! Dit-il.

— Que le Christ te sauve! Dirent-ils.

Le filleul regarda, et vit que le support, n’étant pas assujetti, tournait avec la jante. Le filleul regarda et dit:

— Que faites-vous donc, frères?

— Mais voilà: nous ployons des jantes. Et nous les avons déjà deux fois passées à l’eau bouillante; nous sommes exténués, et le bois ne veut pas ployer.

— Mais vous devriez, frères, assujettir le support: car il tourne en même temps que vous. Les moujiks obéirent, assujettirent le support, et tout marcha bien.

Le filleul passa une nuit chez eux, et continua sa route. Il marcha toute la journée et toute la nuit. À l’aube, il rencontra des bergers. Il se coucha auprès d’eux, et vit qu’ils étaient en train de faire du feu. Ils prenaient des brindilles sèches, les allumaient, et sans leur donner le temps de prendre, mettaient par-dessus de la broussaille humide. La broussaille se mit à siffler en fumant, et éteignit le feu. Les bergers prirent de nouveau du bois sec, l’allumèrent, et remirent de la broussaille humide; et le feu s’éteignit de nouveau. Longtemps les bergers se démenèrent ainsi, sans pouvoir allumer le feu. Et le filleul dit:

— Ne vous hâtez pas de mettre de la broussaille, mais allumez d’abord bien le feu, donnez-lui le temps de prendre; quand il sera bien enflammé, alors mettez de la broussaille.

Ainsi firent les bergers. Ils laissèrent le feu prendre tout à fait, et mirent ensuite de la broussaille. Le bois flamba et pétilla.

Le filleul resta quelque temps avec eux, et poursuivit sa route. Il se demandait pourquoi il avait vu ces trois choses, il n’y pouvait rien comprendre.

IX

Table des matières

Le filleul marcha, marcha; une journée passa. Il arriva dans une forêt; dans la forêt, un ermitage. Le filleul s’approcha et frappa. Une voix de l’intérieur demanda: — Qui est là?

— Un grand pécheur. Je vais racheter les péchés d’autrui. Le vieillard sortit et demanda: — Quels sont ces péchés d’autrui que tu as sur toi? Le filleul lui raconte tout: et l’ourse avec ses oursons, et le trône dans le salon scellé, et ce que son parrain lui a ordonné, et ce qu’il a vu dans les champs, les moujiks poursuivant le veau et fouillant le blé, et comment le veau est allé de lui-même vers sa maîtresse.

— J’ai compris, dit-il, qu’on ne peut pas détruire le mal par le mal: mais je ne peux pas comprendre comment il faut le détruire. Apprends-le-moi.

Et le vieillard dit:

— Mais dis-moi, qu’as-tu vu encore sur la route?

Le filleul lui parle de la baba de l’isba, comment elle nettoyait; des moujiks, comment ils ployaient la jante; et des bergers, comment ils faisaient du feu.

Le vieillard écoutait. Il retourna dans son ermitage, et en rapporta une hachette ébréchée.

— Viens, dit-il.

Le vieillard s’avança vers une petite clairière, devant l’ermitage, et, montrant un arbre: — Abats-le, dit-il.

Le filleul abattit l’arbre, qui tomba.

— Fends-le en trois, maintenant.

Le filleul le fendit en trois. Le vieillard entra de nouveau dans l’ermitage et en rapporta du feu.

— Brûle, dit-il, ces trois morceaux de bois.

Le filleul fit un feu, et les brûla. Il en restait trois charbons.

— Enfouis maintenant les trois charbons dans la terre.

Comme cela. Le filleul les enfouit.

— Vois-tu la rivière au pied de la montagne? Vas-y puiser de l’eau dans ta bouche, et arrose. Ce charbon, arrose-le ainsi que tu as appris à la baba; celui-ci, arrose-le ainsi que tu as appris aux charrons, et celui-là, arrose-le comme tu as appris aux bergers. Quand tous les trois pousseront, et que de ces charbons sortiront trois pommiers, alors tu sauras comment il faut détruire le mal.

Cela dit, le vieillard rentra dans son ermitage. Le filleul réfléchissait, réfléchissait; il ne pouvait comprendre ce que lui disait le vieillard. Et il se mit à faire comme il lui était ordonné.

X

Table des matières

Le filleul s’approcha de la rivière, puisa de l’eau plein sa bouche, arrosa le premier charbon et marcha encore et encore; il fit cent voyages avant que la terre fût assez mouillée autour d’un charbon. Il recommença alors à arroser les deux autres. Le filleul se fatigua; et il avait faim. Il se rendit chez le vieillard pour lui demander à manger. Il ouvrit la porte: le vieillard était mort sur un banc.

Il regarda autour de lui, aperçut des croûtons et mangea. Il trouva une pioche, et se mit à creuser une fosse pour le vieillard. La nuit, il portait l’eau pour arroser, et, dans la journée, il creusait la fosse. Ce ne fut que le troisième jour qu’il acheva la fosse. Il allait l’enterrer quand arrivèrent du village des gens qui apportaient à manger au vieillard. Ils apprirent que le vieillard était mort après avoir béni le filleul. Ils aidèrent le filleul à enterrer le vieillard, laissèrent du pain, promirent d’en apporter encore: puis ils partirent.

Il resta, le filleul, à vivre à la place du vieillard; il y vécut, se nourrissant de ce que les gens lui apportaient; et il continuait à exécuter les prescriptions du vieillard, puisant de l’eau à la rivière, et arrosant les charbons. Le filleul vécut ainsi une année. Beaucoup de gens commençaient à le visiter. Le bruit se répandit que dans la forêt demeurait un saint homme qui faisait son salut et arrosait avec sa bouche des morceaux de bois brûlé. On se mit à le visiter, lui demander des conseils et des avis. De riches marchands venaient aussi chez lui et lui apportaient des cadeaux. Le filleul ne prenait rien pour lui, sauf ce dont il avait besoin; et ce qu’on lui donnait, il le distribuait aux pauvres.

Et le filleul passait bien son temps: la moitié du jour, il portait dans sa bouche de l’eau pour arroser les charbons, et, l’autre moitié, il se reposait et recevait les visiteurs. Et le filleul se mit à croire que c’était ainsi qu’il devait vivre, ainsi qu’il détruisait le mal et rachèterait le péché.

Le filleul vécut de la sorte une seconde année, et il ne passait pas un seul jour sans arroser, et pourtant pas un seul charbon ne poussait. Un jour, étant dans son ermitage, il entendit un cavalier passer en chantant des chansons. Le filleul sortit voir qui était cet homme; il vit un homme jeune et fort. Ses habits étaient beaux, beaux le cheval et la selle. Le filleul l’arrêta et lui demanda qui il était, et où il allait.

L’homme s’arrêta.

— Je suis un brigand, dit-il, je vais par les chemins, je tue les gens. Plus je tue, plus gaies sont mes chansons.

Le filleul effrayé pensa: «Comment chasser le mal de cet homme? Il est facile de parler à ceux qui viennent chez moi se repentir d’eux-mêmes. Mais celui-ci se vante de ses péchés.»

Le filleul voulait s’en aller, mais il pensa: « Comment faire? Ce brigand va maintenant passer par ici, il effraiera le monde; les gens cesseront de venir chez moi, et je ne pourrai ni leur être utile, ni vivre moi-même. »

Et le filleul s’arrêta, et il se mit à dire au brigand:

— Il vient ici chez moi, dit-il, des pécheurs, non pas se vanter de leurs péchés, mais se repentir et se purifier. Repens-toi aussi, si tu crains Dieu; et si tu ne veux pas te repentir, va-t’en alors d’ici, et ne viens jamais; ne me trouble pas, et n’effraie pas ceux qui viennent. Et si tu ne m’écoutes pas, Dieu te punira.

Le brigand se mit à rire.

— Je ne crains pas Dieu, dit-il, et toi, je ne t’obéis pas. Tu n’es pas mon maître. Toi, dit-il, tu te nourris de ta piété, et moi, je me nourris de brigandage. Tout le monde doit se nourrir. Enseigne aux femmes qui viennent chez toi; moi, je n’ai pas besoin d’être enseigné. Et puisque tu m’as rappelé Dieu, je tuerai demain deux hommes de plus; je te tuerais aussi tout de suite, mais je ne veux pas me salir les mains; et dorénavant ne te trouve pas sur mon chemin.

Ayant ainsi menacé, le brigand s’en alla.

Depuis, le filleul craignait le brigand. Mais le brigand ne passait plus, et le filleul vivait tranquillement.

XI

Table des matières

Le filleul passa ainsi encore huit ans; il commençait à s’ennuyer. Une nuit, il arrosa ses charbons, revint dans son ermitage, il déjeuna et se mit à regarder les sentiers par lesquels devait venir le monde. Et ce jour-là, personne ne vint. Le filleul resta seul jusqu’au soir, et se mit à réfléchir sur sa vie. Il se rappela comment le brigand lui avait reproché de ne se nourrir que de sa piété, et qu’il avait promis de tuer deux hommes en plus, pour lui avoir rappelé Dieu. Le filleul resta songeur, et se remémora sa vie passée.

— Ce n’est pas de cette façon, pensa-t-il, que le vieillard m’avait ordonné de vivre. Le vieillard m’a donné une pénitence, et moi j’en retire du pain et de la gloire. Et cela me plaît tant, que je m’ennuie quand le monde ne vient pas chez moi. Et quand les gens viennent, je n’ai qu’une joie: c’est qu’ils vantent ma sainteté. Ce n’est pas ainsi qu’il faut vivre. Je me suis laissé enivrer par les éloges. Je n’ai pas racheté des péchés, mais j’en ai endossé de nouveaux. Je m’en irai dans la forêt, dans un autre endroit, pour que le monde ne me trouve point. Je vivrai seul, à racheter les vieux péchés; et je n’en endosserai pas de nouveaux.

Ainsi pensa le filleul; il prit un petit sac de croûtons, une pioche, et s’en alla de l’ermitage, pour se creuser un réduit dans un endroit désert.

Le filleul marcha avec le petit sac et la pioche et rencontra le brigand. Le filleul prit peur, voulut s’en aller, mais le brigand le rejoignit.

— Où vas-tu? Dit-il.

Le filleul lui dit son projet.

Le brigand s’étonna.

— Mais de quoi vas-tu vivre maintenant, dit-il, quand les gens ne te visiteront plus?

Le filleul n’y avait pas songé auparavant. Mais, quand le brigand l’interrogea, il y songea.

— Mais de ce que Dieu m’enverra, dit-il.

Le brigand ne répondit rien et s’en alla.

— Pourquoi donc, pensait le filleul, ne lui ai-je rien dit de son genre de vie? Peut-être se repentira-t-il maintenant; il semble être plus doux et ne menace pas de me tuer.

Le filleul cria de loin au brigand:

— Et tu dois tout de même te repentir, tu n’éviteras pas la vengeance de Dieu.

Le brigand fit faire volte-face à son cheval, tira un couteau de sa ceinture et le leva sur le filleul. Le filleul prit peur et se cacha dans la forêt.

Le brigand ne voulut pas le poursuivre: il l’injuria et partit.

Le filleul s’établit dans un autre endroit. Il alla le soir arroser les charbons, et il vit qu’un d’eux s’était mis à pousser, et qu’un pommier en était sorti.

XII

Table des matières

Le filleul évita les gens, et se mit à vivre seul. Les croûtons s’épuisèrent.

— Eh bien! Pensa-t-il, je vais chercher des racines. Comme il allait les chercher, le filleul remarqua sur une branche un petit sac avec des croûtons. Le filleul le prit et se mit à s’en nourrir. Aussitôt que les croûtons s’épuisaient, de nouveau il trouvait un autre petit sac sur la même branche.

Et ainsi vécut bien le filleul.

Il vécut de la sorte encore dix ans. Un pommier poussait, et les deux charbons étaient restés ce qu’ils étaient, des charbons. Un jour le filleul se leva de bonne heure et alla vers la rivière. Il remplit sa bouche d’eau, arrosa le charbon, y retourna une fois, y retourna cent fois, arrosa la terre autour du charbon, se fatigua et s’assit pour se reposer. Il était assis à se reposer, quand tout à coup il entendit le brigand passer en jurant.

Le filleul l’entendit et pensa:

— Il faut se cacher derrière l’arbre, car autrement il me tuera pour un rien, et je n’aurai même pas le temps de racheter mes péchés.

Comme il commençait à passer derrière l’arbre, voilà qu’il pensa:

— Sauf de Dieu, ni le mal ni le bien ne me viendront de personne. Et où pourrais-je me cacher de Lui?

Le filleul sortit de derrière l’arbre, et ne se cacha point. Il vit passer le brigand, non pas seul, mais portant avec lui en croupe un homme, les mains liées, la bouche bâillonnée. L’homme gémissait et le brigand jurait. Le filleul s’approcha du brigand et se mit devant le cheval. Le brigand dit:

— Tu es encore vivant! Peut-être désires-tu la mort?

Et le filleul dit:

— Où mènes-tu cet homme?

— Mais je l’emmène dans la forêt. C’est le fils d’un marchand. Il ne veut pas me dire où est caché l’argent de son père. Je veux le tourmenter jusqu’à ce qu’il me le dise.

Et le brigand voulait poursuivre son chemin. Le filleul saisit le cheval par la bride, ne le lâche pas, et demande la délivrance du fils du marchand. Le brigand se fâche contre le filleul, et lève la main sur lui.

— Laisse, dit-il, autrement tu en auras autant. Ta sainteté ne m’en impose pas.

Le filleul ne s’effraie pas.

— Je ne te crains pas, dit-il, je ne crains que Dieu. Et Dieu ne m’ordonne pas de lâcher. Je ne lâcherai pas.

Le brigand fronça les sourcils, sortit son couteau, coupa les cordes et délivra le fils du marchand.

— Allez-vous-en tous deux, dit-il, et ne vous trouvez pas une autre fois sur mon chemin.

Le fils du marchand sauta à terre et s’enfuit. Le brigand voulut passer, mais le filleul l’arrêta encore et se mit à lui demander d’abandonner sa mauvaise vie. Le brigand resta immobile, écouta tout, ne répondit rien et partit.

Le lendemain matin, le filleul alla arroser ses charbons. Voici qu’un autre avait poussé: c’était aussi un pommier.

Encore dix ans se passèrent. Un jour le filleul était assis sans rien désirer, sans rien craindre, et le cœur plein de joie. Et il pensait, le filleul:

— Quelle joie, dit-il, ont les hommes?… Et ils se tourmentent pour rien. Ils devraient vivre et vivre pour la joie!

Et il se rappelait tout le mal des hommes, comme ils se tourmentent parce qu’ils ne connaissent pas Dieu. Et il se mit à les plaindre.

— Je passe mon temps inutilement, pensait-il. Il faudrait aller chez les gens et leur enseigner ce que je sais.

Comme il pensait cela, il entendit venir le brigand. Il le laissa passer. Il pensait:

— À celui-là, il n’y a rien à enseigner: il ne comprendra pas. Mais il faut lui parler tout de même. C’est un homme aussi.

Il pensa ainsi, et alla à sa rencontre. Aussitôt qu’il aperçut le brigand, il eut pitié de lui. Il courut à lui, saisit son cheval par la bride et l’arrêta.

— Cher frère, dit-il, aie pitié de ton âme! Tu as en toi l’âme de Dieu! Tu te tourmentes, et tu tourmentes les autres, et tu seras tourmenté encore plus. Et Dieu t’aime tant! Quelles joies il t’a réservées! Ne sois pas ton propre bourreau. Change ta vie.

Le brigand s’assombrit.

— Laisse, dit-il.

Le filleul ne laisse pas, et les larmes lui coulent en abondance. Il pleure.

— Frère, dit-il, aie pitié de toi.

Le brigand lève les yeux sur le filleul. Il le regarde, descend de cheval, tombe à genoux devant le filleul et se met aussi à pleurer.

— Tu m’as vaincu, dit-il, vieillard. Vingt ans j’ai lutté contre toi. Tu as pris le dessus sur moi. Maintenant je ne suis plus maître de moi. Fais de moi ce que tu veux. Quand tu m’adjuras pour la première fois, je n’en devins que plus méchant. Je me mis à réfléchir sur tes discours seulement alors que je t’ai vu toi-même te passer du monde. Et depuis, je suspendis à la branche des croûtons pour toi.

Et il se souvient, le filleul, que la baba nettoya la table seulement alors qu’elle eut lavé la serviette; – lui, ce fut quand il cessa d’avoir soin de lui-même, quand il purifia son cœur, ce fut alors qu’il put purifier le cœur des autres.

Et le brigand dit:

— Et mon cœur a changé seulement alors que tu as supplié pour le fils du marchand, et que tu n’as pas craint la mort.

Et il se rappelle, le filleul, que les charrons ployèrent la jante seulement alors que le support eût été assujetti; – lui, il cessa de craindre la mort, il assujettit sa vie en Dieu, et son cœur insoumis se soumit.

Et le brigand dit:

— Et mon cœur s’est fondu tout à fait en moi seulement alors que tu as eu pitié de moi, et que tu as pleuré sur moi.

Le filleul se réjouit, emmène avec lui le brigand à l’endroit où se trouvaient les deux pommiers et un charbon. Ils s’approchent: plus de charbon, et un troisième pommier avait poussé.

Et il se rappelle, le filleul, que le bois humide s’alluma chez les bergers seulement alors qu’ils eurent allumé un grand feu; – lui, son cœur s’enflamma en lui, et alluma un autre cœur.

Et le filleul se réjouit d’avoir racheté maintenant tous ses péchés.

Il dit tout cela au brigand, et mourut. Le brigand l’enterra, se mit à vivre comme lui ordonna le filleul, et à son tour il enseignait les gens.

Les Deux Vieillards

Table des matières

Contenu

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

LES DEUX VIEILLARDS

La femme lui dit: Seigneur, je vois que tu es prophète.

Nos pères ont adoré sur cette montagne, et vous dites, vous autres, que le lieu où il faut adorer est à Jérusalem.

Jésus lui dit: Femme, crois-moi, le temps vient que vous n’adorerez plus le Père ni sur cette montagne, ni à Jérusalem.

Vous adorez ce que vous ne connaissez point; pour nous, nous adorons ce que nous connaissons; car le salut vient des Juifs.

Mais le temps vient, et il est déjà venu, que les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car le Père demande de tels adorateurs.

(Ev. Selon St. Jean, ch. IV, versets 19-29.)

I

Table des matières

Deux vieillards avaient fait vœu d’aller à Jérusalem en pèlerinage. L’un d’eux était un riche moujik: il s’appelait Efim Tarassitch Schevelev; l’autre, Élysée Bodrov, n’était pas riche.

Efim était un moujik rangé. Il ne buvait pas de vodka, ne fumait pas de tabac et ne prisait pas; il ne jurait jamais: c’était un homme grave et rigide. Il avait déjà été deux fois staroste. Il avait une nombreuse famille: deux fils et un petit-fils mariés, et tous demeuraient ensemble. C’était un moujik vigoureux, droit, barbu: à soixante-dix ans, sa barbe commençait à peine à blanchir.

Élysée était un petit vieillard, ni riche ni pauvre. Il s’occupait jadis de charpenterie; depuis que l’âge était venu, il restait chez lui et élevait des abeilles. Un de ses fils travaillait au-dehors, l’autre à la maison. C’était un bonhomme jovial: il prenait de la vodka, prisait du tabac, aimait à chanter des chansons; mais il était débonnaire, et vivait en bons termes avec les siens et les voisins. C’était un petit moujik, pas plus haut que ça, un peu bistré, avec une barbiche frisée, et, comme son patron le prophète Élysée, il avait toute la tête chauve.

Voilà bien longtemps que les deux vieillards s’étaient entendus pour partir ensemble. Mais Efim différait toujours, ses affaires le retenaient: une terminée, une autre aussitôt s’engageait. Tantôt c’était le petit-fils qu’il fallait marier, tantôt le fils cadet dont il voulait attendre le retour de l’armée, tantôt une nouvelle isba qu’il était en train de construire.

Un jour de fête, les deux vieillards se rencontrèrent; ils s’assirent sur des poutres.

— Eh! Bien, compère, dit Élysée, à quand l’accomplissement de notre vœu? Efim se sentit embarrassé.

— Mais il faut attendre encore un peu: cette année est justement des plus chargées pour moi. J’ai commencé à construire cette isba. Je comptais y mettre une centaine de roubles, et voilà déjà que la troisième centaine est entamée. Et je n’ai pas fini! – Remettons la chose à l’été; vers l’été, si Dieu le permet, nous partirons sans faute.

— À mon avis, répondit Élysée, il ne convient pas de tarder davantage: il faut y aller maintenant. C’est le bon moment: voici le printemps.

— C’est le moment, oui, c’est le moment. Mais une entreprise commencée, comment l’abandonner?

— N’as-tu donc personne? Ton fils te suppléera.

— Mais comment fera-t-il? Je n’ai pas trop de confiance en mon aîné: je suis sûr qu’il gâtera tout.

— Nous mourrons, compère, et ils devront vivre sans nous. Il faut bien que tes fils s’habituent.

— Oui, c’est vrai. Mais je voudrais que tout se fît sous mes yeux.

— Eh! Cher ami, tu ne saurais tout faire en tout et pour tout. Ainsi, hier, mes babas nettoyaient pour la fête. C’était tantôt une chose, tantôt une autre. Je n’aurais jamais pu tout faire. L’aînée de mes brus, une baba intelligente, disait: «C’est bien que la fête vienne à jour fixe, sans nous attendre; car autrement, dit-elle, malgré tous nos efforts, nous n’aurions certainement jamais fini.»

Efim resta rêveur.

— J’ai dépensé, dit-il, beaucoup d’argent à cette construction, et, pour aller de l’avant, il ne faut pas non plus partir avec les mains vides: ce n’est pas peu que cent roubles.

Élysée se mit à rire.

— Ne pèche pas, compère, dit-il. Ton avoir est dix fois supérieur au mien, et c’est toi qui t’arrêtes à la question d’argent. Donne seulement le signal du départ, moi qui n’en ai pas, j’en saurai bien trouver.

Efim sourit aussi.

— Voyez-vous ce richard! Dit-il. Mais où en prendras-tu?

— Je fouillerai à la maison; je ramasserai quelque chose, et pour compléter la somme, je vendrai une dizaine de ruches au voisin qui m’en demande depuis longtemps.

— Mais l’essaimage sera bon pourtant; et tu auras des regrets.

— Des regrets! Mon compère. Je n’ai rien regretté de ma vie, excepté mes péchés. Il n’y a rien de plus précieux que l’âme.

— C’est vrai; mais ce n’est pas bien, quand il y a du désordre dans la maison.

— C’est pis encore, quand il y a du désordre dans l’âme. Et puisque nous avons promis, eh! Bien, partons!

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Litres'teki yayın tarihi:
07 ekim 2025
Hacim:
130 s.
ISBN:
4064066446635
Yayıncı:
Telif hakkı:
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