Kitabı oku: «Hadji Mourad (Le dernier chef-d'œuvre de Tolstoï): Hadji Murat»

Yazı tipi:

Léon Tolstoï

Hadji Mourad (Le dernier chef-d'œuvre de Tolstoï)
Hadji Murat

Traducteur: J. Wladimir Bienstock

e-artnow, 2021

EAN 4064066442842

Note éditoriale: Cet eBook suit le texte original.

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

HADJI MOURAD

Pour rentrer à la maison, j’avais pris par les champs. On était en plein milieu de l’été. Déjà l’herbe était fauchée et l’on se préparait à couper le seigle. À cette époque de l’année, il y a une merveilleuse variété de fleurs: celles des trèfles, rouges ou blanches, parfumées et duvetées; les blanches marguerites au cœur jaune vif; la campanule jaune, à l’odeur agréable et épicée; les pois, violets et blancs, avec leur senteur de miel et leur haute tige grimpante; les scabieuses jaunes, rouges, roses; le plantain lilas, au duvet légèrement rosé, au subtil et agréable parfum; les bleuets, bleu vif au soleil lorsqu’ils viennent d’éclore, bleu rougeâtre le soir quand ils sont à leur déclin; et les fleurs fragiles, éphémères, à l’odeur d’amande, de la cuscute.

J’avais cueilli un gros bouquet de ces différentes fleurs et rentrais chez moi, quand je remarquai dans le fossé une magnifique bardane violette, en pleine floraison, une de ces bardanes qu’on appelle chez nous «tatare», que le faucheur coupe avec soin, et qu’on rejette du foin, si par hasard elle s’y trouve, pour ne pas se piquer les mains. Il me vint l’idée d’arracher cette bardane et de la mettre au milieu de mon bouquet. Je descendis dans le fossé et, après avoir chassé un bourdon velu qui s’était accroché au milieu d’une fleur et s’y était endormi doucement, mollement, je me mis à arracher la plante. Mais c’était très difficile. Non seulement la tige piquait de tous côtés, même à travers le mouchoir dont j’avais entouré ma main, mais elle était si résistante que je luttai contre elle presque cinq minutes, la déchirant fibre par fibre. Quand enfin je l’eus détachée, la tige était en lambeaux et la fleur ne paraissait déjà plus ni aussi fraîche ni aussi belle. Outre cela, à cause de sa rudesse, de sa raideur, elle n’allait pas du tout avec les fleurs délicates de mon bouquet. J’eus du regret d’avoir détruit en vain la fleur qui était si belle sur sa tige et la jetai. «Quelle énergie! Quelle vitalité! Me dis-je, me rappelant les efforts déployés pour l’arracher. Comme elle se défendait, et comme elle a chèrement vendu sa vie!»

Pour rentrer chez moi, je devais traverser un champ de terre grasse fraîchement labourée, après avoir gravi la pente douce de la route poussiéreuse. Le champ était très vaste, de sorte que de chaque côté ainsi que devant, en montant, on ne voyait que la terre noire retournée avec une grande régularité. Le labourage était bon, et sur toute l’étendue du champ on ne voyait pas la moindre plante ni herbe, tout était noir. «Quel destructeur que l’homme! Combien d’êtres vivants, sans compter les plantes, détruit-il pour assurer son existence!» pensai-je, en cherchant malgré moi quelque chose de vivant dans ce champ noir et mort. Devant moi, à droite de la route, une touffe quelconque se dressait. Je m’en approchai et reconnus cette même «tatare» que j’avais arrachée en vain et dont j’avais jeté la fleur. La touffe était formée de trois tiges; l’une d’elles avait été en partie arrachée et ce qui restait ressemblait à un bras coupé; chacune des deux autres portait une fleur. Ces fleurs, primitivement rouges, étaient maintenant noirâtres. Une des tiges était brisée, et la partie supérieure, portant la fleur maculée, pendait vers le sol. L’autre, bien que couverte de boue noire, tenait encore debout. On voyait qu’elle avait été abattue par une roue, puis s’était redressée. Il semblait qu’on lui avait tranché une partie du corps, qu’on lui avait labouré les entrailles, arraché un bras, un œil et cependant elle restait debout, ne cédant pas à l’homme qui avait détruit autour d’elle toutes les plantes, ses sœurs.

«Quelle énergie! Pensai-je. L’homme est vainqueur, il a détruit des millions d’herbes, mais celle-ci n’a pas cédé!»

Et je me rappelai une vieille histoire du Caucase, dont je fus témoin pour une partie, et que je tiens, pour l’autre, de témoins oculaires; quant au reste, c’est mon imagination qui l’a créé. Cette histoire telle qu’elle s’est formée par l’union de mes souvenirs et de mon imagination, la voici.

I

Table des matières

C’était à la fin de 1851. Par une froide soirée de novembre, Hadji Mourad entrait dans l’aoul Machnet, d’où se dégageait la fumée odorante du kiziak; c’était un aoul non pacifié de Tchetchenz, sis à vingt verstes des possessions russes.

Le chant monotone du muezzin venait de cesser, et dans l’air pur des montagnes, imprégné de l’odeur de la fumée du kiziak, on entendait distinctement, à travers les meuglements des vaches et les bêlements des brebis qui se dispersaient parmi les huttes de l’aoul accolées les unes aux autres comme des alvéoles, les sons gutturaux de voix qui discutaient, des voix d’hommes, de femmes et d’enfants qui revenaient des fontaines.

Ce Hadji Mourad était le caïd de Schamyl, célèbre par ses exploits. Il ne sortait jamais sans ses insignes ni sans être escorté de quelques dizaines de murides qui galopaient autour de lui; mais ce soir-là il était enveloppé d’un bachelik et d’un manteau de drap à col de fourrure sous lequel apparaissait son fusil, et accompagné d’un seul muride. S’efforçant de se faire remarquer aussi peu que possible, il fixait de ses yeux noirs et mobiles les visages des habitants qu’il rencontrait sur son chemin.

Parvenu au milieu de l’aoul, au lieu de prendre la rue qui menait à la place, Hadji Mourad tourna à gauche dans une ruelle étroite. Il s’arrêta devant la deuxième cabane qui se trouvait dans cette ruelle et regarda de tous côtés. Sous l’auvent, devant la cabane, il n’y avait personne, mais sur le toit, à côté des tuyaux fraîchement enduits d’argile, était couché un homme enroulé dans un manteau en peau de mouton. Hadji Mourad effleura l’homme avec sa cravache et fit claquer sa langue. Du manteau émergea un vieillard en bonnet et vêtu d’un vieux bechmet luisant. Ses yeux étaient rouges, chassieux, sans cils, et il se mit à cligner les paupières pour les décoller. Hadji Mourad prononça le salut habituel: «Sélam-Aleikoum», et découvrit son visage.

«Aleikoum-Sélam!» répondit le vieillard en souriant de sa bouche édentée, car il avait reconnu Hadji Mourad.

Il se dressa sur ses jambes maigres, chercha ses socques qui se trouvaient près du tuyau.

S’étant chaussé, il endossa sans se hâter son manteau usé et descendit à reculons l’échelle accotée au toit. Tout le temps qu’il s’habillait et descendait, le vieillard remuait la tête et son cou maigre, ridé et bruni, en mâchonnant de sa bouche édentée. Aussitôt à terre, il saisit hospitalièrement la bride du cheval de Hadji Mourad, ainsi que l’étrier droit. Mais le muride de Hadji Mourad, un homme leste et vigoureux, sauta rapidement de son cheval et écarta le vieux pour prendre sa place. Hadji Mourad descendit de cheval et s’avança sous l’auvent en boitant légèrement. Un garçon d’une quinzaine d’années sortit vivement sur le seuil à sa rencontre. Surpris, il contempla les voyageurs de ses yeux brillants et noirs comme des cassis.

«Cours à la mosquée, appelle ton père!» lui ordonna le vieillard et, devançant Hadji Mourad, il ouvrit devant lui la légère porte grinçante donnant accès à la cabane.

Au moment où Hadji Mourad franchissait le seuil, il se trouva face à face avec une femme d’un certain âge, maigre, vêtue d’un bechmet rouge jeté sur une chemise jaune et d’un pantalon bleu. Elle portait des coussins.

«Bienvenue dans notre maison!» dit-elle en s’inclinant profondément, et elle se mit à disposer les coussins contre le mur de devant, afin que les visiteurs pussent s’asseoir.

«Longue vie à tes fils!» répondit Hadji Mourad en se débarrassant de son manteau, de son fusil et de son sabre, et remettant l’ensemble au vieillard.

Celui-ci accrocha avec précaution le fusil et le sabre à un clou près des armes du maître, entre deux grands plateaux brillants suspendus au mur peint avec soin et d’une blancheur éclatante.

Hadji Mourad, après avoir glissé son pistolet à sa ceinture, s’approcha des coussins rangés sur le sol, croisa soigneusement son vêtement et s’assit sur l’un d’eux. Le vieux prit place à côté de lui, ferma les yeux et leva les mains, les paumes en dehors. Hadji Mourad en fit autant, puis tous deux récitèrent des prières tout en passant sur leurs visages leurs mains qu’ils joignaient à l’extrémité de la barbe.

«Nié khabar? (C’est-à-dire: Qu’y a-t-il de nouveau?) demanda Hadji Mourad au vieillard.

— Khabar-Yok. (C’est-à-dire: Rien de nouveau), répondit le vieux en regardant de ses yeux rouges, éteints, non le visage de Hadji Mourad, mais sa poitrine. Je vis habituellement dans le rucher. Mais aujourd’hui, je suis venu prendre des nouvelles de mon fils. Il sait.»

Hadji Mourad comprit que le vieux ne voulait pas dire ce qu’il savait et que lui avait besoin de savoir, aussi lui fit-il un léger signe de tête et ne le questionna pas davantage.

«Il n’y a aucune bonne nouvelle, reprit le vieillard en grommelant. Comme d’habitude: le lièvre se demande toujours comment chasser les aigles. Et ceux-ci les capturent toujours. La semaine dernière, ces chiens de Russes – que le diable les emporte! – ont incendié le foin chez les habitants de Miguitsk.»

Le muride de Hadji Mourad entra sans bruit et s’avança à grandes et solides enjambées sur le sol d’argile. Comme l’avait fait son maître, il ôta son manteau, son fusil et son sabre pour les suspendre au clou, et ne garda que son poignard et son pistolet.

«Qui est-ce? Demanda le vieillard à Hadji Mourad en désignant le nouveau venu.

— Mon muride. Il se nomme Eldar, répondit Hadji Mourad.

— Bon», dit le vieux, et il indiqua à Eldar une place sur le tapis, près de Hadji Mourad.

Eldar s’assit, les jambes croisées, et fixa silencieusement de ses beaux yeux de brebis le visage du vieillard qui se remit à parler. Il raconta comment son fils avait capturé, la semaine passée, deux soldats: il en avait tué un et envoyé l’autre à Schamyl.

Hadji Mourad ne lui prêtait qu’une oreille distraite et se tournait vers la porte pour entendre les bruits qui provenaient du dehors. Sous l’auvent, devant la cabane, des pas se firent entendre; la porte grinça, et le maître du logis entra. Il s’appelait Sado. C’était un homme d’une quarantaine d’années; il avait une petite barbiche, le nez long, les yeux aussi noirs, bien que moins brillants, que ceux de son fils, le garçon de quinze ans qui courait derrière lui et pénétra dans la cabane à la suite de son père pour aller s’asseoir près de la porte. Le chef de famille ôta ses socques sur le seuil, et rejeta sur sa nuque son vieux bonnet usé, découvrant ainsi une tête à la chevelure noire, qui n’avait pas été rasée depuis longtemps. Il s’accroupit ensuite en face de Hadji Mourad.

Ainsi que le vieux, il ferma les yeux, leva les mains, les paumes en dehors, les passa sur son visage, et commença alors seulement à parler. Il rappela l’ordre de Schamyl de se saisir à tout prix de Hadji Mourad, mort ou vif: ses émissaires n’étaient partis que la veille, mais le peuple avait peur de désobéir à Schamyl et il fallait donc être très prudent.

«Chez moi, assura Sado, personne de mon vivant ne touchera à mon kounak. Mais dehors, qu’arrivera-t-il? Il faut y songer sérieusement.»

Hadji Mourad écoutait attentivement et acquiesçait de la tête. Quand Sado eut terminé, il prit la parole: «Bon. Il faut envoyer aujourd’hui un homme porter une lettre aux Russes. Mon muride peut y aller mais il lui faut un guide.

— J’enverrai mon frère Bata, dit Sado. Appelle Bata», ordonna-t-il à son fils.

Le jeune garçon bondit sur ses jambes agiles comme sur un ressort et, balançant vivement ses bras, sortit de la cabane. Dix minutes après il était de retour avec un Tchetchenz au visage tanné par le soleil, musculeux et court sur jambes. Il était vêtu d’une tcherkeska jaune aux manches effrangées, déchirée de tous côtés et d’un pantalon noir tombant bas.

Hadji Mourad salua le nouveau venu, et sans paroles inutiles, lui exposa aussitôt sa requête: «Te sens-tu capable de conduire mon muride chez les Russes?

— Parfaitement, répondit gaiement Bata. Aucun Tchetchenz ne peut rivaliser avec moi. Un autre se chargera de cette responsabilité, promettra tout et ne fera rien. Mais avec moi ce sera fait.

— Bien, fit Hadji Mourad. Pour ta peine, tu recevras trois…»

Et il lui montra trois doigts. Bata hocha la tête pour indiquer qu’il avait compris mais ajouta aussitôt que ce n’était pas la récompense qui l’attirait, qu’il était prêt à servir Hadji Mourad uniquement pour l’honneur.

«Tous, dans les montagnes, savent comment Hadji Mourad a tué ces cochons de Russes!

— Allons, allons, fit Hadji Mourad. La corde est bonne quand elle est longue, et le discours quand il est bref!

— Eh bien, je me tairai, dit Bata.

— À l’endroit où l’Argouna tourne en face du précipice, là-bas, dans la forêt, il y a une clairière où se trouvent deux meules. Tu connais?

— Oui, je vois.

— Là-bas, trois de mes amis m’attendent, à cheval, dit Hadji Mourad.

— Aya! Fit Bata en hochant la tête.

— Tu demanderas Khan-Magom. Lui, il sait ce qu’il faut faire et dire. Il faudra le conduire au chef russe, au prince Vorontzoff. T’en sens-tu capable?

— Oui, je le pourrai.

— Le conduire et le ramener?

— Oui.

— Alors tu le conduiras, puis tu retourneras dans la forêt. J’y serai.

— Tout sera fait selon ta volonté», dit Bata. Il se leva, croisa les bras sur sa poitrine, s’inclina et sortit.

«Il faut aussi envoyer un homme à Tchekhi, dit Hadji Mourad au maître du logis, quand Bata fut sorti. Voici ce qu’il faudra faire», enchaîna-t-il en saisissant un bouton de sa tcherkeska; mais aussitôt il baissa la main et se tut, car il venait d’apercevoir deux femmes entrer dans la cabane. L’une était la femme de Sado, cette même femme maigre d’un certain âge qui avait posé les coussins. L’autre était une toute jeune fillette en pantalons rouges et bechmet vert, une sorte de plastron fait de pièces d’argent lui couvrait toute la poitrine. À l’extrémité de sa courte natte noire, épaisse et serrée, qui tombait entre ses épaules sur son dos maigre, était attaché un rouble en argent. Les mêmes yeux que son père et son frère, noirs comme des cassis, éclairaient gaiement son jeune visage qu’elle essayait de rendre sérieux. Elle ne regarda pas les visiteurs, mais on voyait que leur présence l’intimidait.

La femme de Sado portait une table basse et ronde, sur laquelle se trouvaient du thé, des crêpes au beurre, du fromage, du pain coupé en tranches minces, et du miel. La fillette portait une cuvette, une cruche et des serviettes. Tout le temps que les femmes, en faisant tintinnabuler leurs piécettes, circulèrent à pas feutrés dans leurs souples pantoufles rouges sans semelle de cuir, pour placer devant les hôtes ce qu’elles avaient apporté, Sado et Hadji Mourad demeurèrent silencieux. Eldar, ses yeux de brebis baissés sur ses jambes croisées, resta immobile comme une statue tant que les femmes se trouvèrent dans la cabane, et il ne respira à l’aise qu’après qu’eut disparu derrière la porte le bruit léger de leurs pas.

Hadji Mourad tira une cartouche de la cartouchière de sa tcherkeska et saisit dans la gaine restée vide un billet qui s’y trouvait.

«Donne cela à mon fils, dit-il en montrant le billet.

— Où faudra-t-il apporter la réponse? Demanda Sado.

— Chez toi, et tu me la feras parvenir.

— Ce sera fait», dit Sado en glissant le billet dans une des gaines à cartouches de sa propre tcherkeska. Ensuite il prit la cruche et avança la cuvette vers Hadji Mourad. Celui-ci releva les manches de son bechmet au-dessus du poignet musclé de ses mains blanches et les plaça sous le jet d’eau froide et claire que Sado lui versa de la cruche; puis il les essuya avec une serviette propre et rêche, et s’approcha des mets. Eldar fit de même. Pendant que ses hôtes mangeaient, Sado, assis en face d’eux, les remercia de leur visite. Le garçon, toujours assis près de la porte, contemplait Hadji Mourad de ses yeux noirs et brillants en souriant, comme pour confirmer les paroles de son père.

Hadji Mourad n’avait rien mangé depuis plus d’un jour; cependant il ne prit qu’un peu de pain et de fromage, et tira un petit couteau de dessous son poignard pour le plonger dans le miel qu’il étendit sur son pain.

«Notre miel est très bon, et cette année il y en a beaucoup, dit le vieux, visiblement content que Hadji Mourad en ait pris.

— Merci», dit Hadji Mourad, et il s’éloigna des mets. Eldar aurait bien mangé davantage, mais, comme son chef, il s’éloigna de la table, puis lui présenta la cuvette et la cruche.

Sado savait qu’en les recevant il risquait sa vie, car depuis la querelle survenue entre Schamyl et Hadji Mourad, il était interdit à tout habitant de Tchetchnia, sous menace de mort, de l’héberger. Il savait que les gens de l’aoul pouvaient d’un moment à l’autre apprendre la présence de Hadji Mourad dans sa maison et exiger qu’il le livrât. Non seulement cela ne troublait pas Sado, mais il s’en réjouissait. Pour lui c’était un devoir de défendre son hôte, même si cela devait lui coûter la vie. Et il était fier de lui, parce qu’il agissait selon sa conscience.

«Tant que tu es dans ma maison et que ma tête reste sur mes épaules, personne ne te fera du mal», répéta-t-il à Hadji Mourad.

Ce dernier leva sur lui ses yeux brillants et, s’étant assuré qu’il disait vrai, déclara solennellement: «Que la joie et la vie te soient accordés!»

Sado, sans mot dire, croisa ses mains sur sa poitrine en signe de reconnaissance pour cette bonne parole.

Après avoir fermé les volets de la cabane et préparé des branches pour le feu, le maître des lieux, d’humeur particulièrement gaie et animée, quitta la partie de sa demeure réservée aux hôtes pour se rendre dans celle où vivait sa famille. Les femmes ne dormaient pas encore et parlaient des hôtes dangereux qui passaient la nuit chez eux.

II

Table des matières

Cette même nuit, trois soldats accompagnés d’un sous-officier quittaient la forteresse d’avant-garde, Vozdvijenskaia, sise à quinze verstes de l’aoul où Hadji Mourad passait la nuit, derrière les portes de Chahguirinsk. Les soldats étaient en pelisse courte de peau de mouton et bonnets de fourrure, leurs manteaux roulés en travers des épaules, et ils étaient chaussés de bottes montant au-dessus du genou, comme les portaient alors les soldats du Caucase.

Le fusil à l’épaule, ils marchèrent d’abord sur la route; au bout de cinq cents pas environ ils la quittèrent pour bifurquer sur leur droite. Ils avancèrent encore d’une vingtaine de pas, écrasant sous leurs bottes des feuilles sèches, puis s’arrêtèrent près d’un platane brisé dont on apercevait le tronc noir dans l’obscurité. C’était là, près de ce platane, qu’on envoyait ordinairement le guet. Les étoiles brillantes qui semblaient courir au-dessus de la cime des arbres pendant que les soldats marchaient dans la forêt, paraissaient maintenant immobiles entre les branches nues.

«Sacrebleu!» lança rageusement le sous-officier Panoff en ôtant de son épaule son long fusil armé de la baïonnette pour le poser dans un cliquetis contre le tronc de l’arbre. Les trois soldats firent de même.

«Ça y est! Je l’ai perdue! Grommela avec humeur Panoff. Je l’ai oubliée, ou perdue en route.

— Qu’est-ce que tu cherches? Demanda l’un des soldats d’un ton joyeux.

— J’ai perdu ma pipe, le diable sait où!

— Et le tuyau, tu l’as? Demanda la voix enjouée.

— Le tuyau? Le voilà.

— Alors enfonce-le dans la terre.

— Mais non! On ne va pas faire ça.

— Nous allons arranger cela en un tour de main.»

Il était normalement interdit au guet de fumer, mais celui-là n’était pas très rigoureux: c’était plutôt une garde d’avant-poste envoyée là afin que les montagnards ne pussent, comme ils l’avaient fait autrefois, avancer un canon et tirer sur la forteresse; aussi Panoff ne trouvait-il pas nécessaire de se priver du plaisir de fumer, et finit par acquiescer à la proposition joyeuse du soldat.

Celui-ci sortit de sa poche un couteau et se mit à creuser dans le sol un petit trou dont il tassa soigneusement toutes les irrégularités; puis il mit du tabac dans le trou, y ajusta le tuyau, et la pipe se trouva prête. Le briquet brilla, éclairant un instant le visage musclé du soldat couché sur le ventre. Un sifflement se fit entendre dans le tuyau et Panoff sentit l’odeur agréable du tabac.

«Ça y est? Fit-il, tandis que l’autre se relevait.

— Sans doute.

— Quel gaillard tu es, Avdéieff! Un inventeur, ma foi! Eh bien, à mon tour!»

Avdéieff s’écarta pour laisser la place à Panoff, et souffla la fumée. Panoff se coucha sur le ventre et, après avoir essuyé le tuyau avec sa manche, se mit à fumer. Quand il eut fini, la conversation s’engagea entre les soldats.

«On dit que notre capitaine a de nouveau piqué dans la caisse, commença l’un des soldats d’une voix traînante. Il a perdu au jeu.

— Il rendra, dit Panoff.

— Sans doute. C’est un brave officier, confirma Avdéieff.

— Bon, bon, grommela celui qui avait entamé la conversation. Mais selon moi, il faut que la compagnie lui en touche un mot. S’il a pris de l’argent, il faut qu’il dise combien et quand il le rendra.

— La compagnie prendra bien une décision, rétorqua Panoff.

— Ce qui est certain, c’est que la compagnie réagira, confirma Avdéieff.

— Il faut acheter de l’avoine, de nouvelles bottes pour le printemps; on a besoin d’argent, et comme il l’a pris…, insista le mécontent.

— La compagnie décidera, répéta Panoff. Ce n’est pas la première fois; il a pris et rendra.»

À cette époque, au Caucase, chaque compagnie confiait la gestion de ses affaires à ses élus. Elle recevait de l’argent du trésor, six roubles cinquante kopecks par homme, mais se nourrissait elle-même, plantait des choux, fauchait le foin, avait ses chariots et était fière de ses chevaux gras et bien nourris. Quant à l’argent de la compagnie, il se trouvait dans une caisse dont le commandant avait la clef – et il arrivait souvent que celui-ci fît des emprunts à la caisse. C’était précisément ce qui venait de se produire et qui faisait l’objet de la discussion.

Le soldat mécontent, Nikitine, voulait qu’on exigeât des comptes du capitaine, mais Panoff et Avdéieff ne jugeaient pas la chose nécessaire.

Après Panoff, ce fut au tour de Nikitine de fumer. Il mit sous lui son manteau et s’assit, adossé à l’arbre. Les soldats redevinrent silencieux. On n’entendait que le frôlement du vent, très haut au-dessus des têtes, sur la cime des arbres. Tout à coup, à travers ce doux bruissement, retentirent les hurlements, les cris, les pleurs, le rire du chacal.

«Ah! Le maudit! Comme il hurle! Dit Avdéieff.

— Il se moque de toi, à cause de ta gueule de travers», lança d’une voix aiguë de Petit-Russien le quatrième soldat.

De nouveau tout redevint calme; seul le vent agitait les branches des arbres, découvrant et masquant les étoiles.

«Dis donc, Antonitch, demanda soudain à Panoff le joyeux Avdéieff, est-ce qu’il t’arrive de t’ennuyer?

— Qu’est-ce que c’est que l’ennui? Répondit nonchalamment Panoff.

— Moi, il m’arrive de m’ennuyer tellement, tellement, qu’il me semble que je ne saurais même pas que faire de ma personne…

— Ah bon? Fit Panoff.

— L’argent que j’ai autrefois dépensé à boire, c’était à cause de l’ennui. Ça me saisit, ça me saisit, et je ne pense alors qu’à me soûler…

— Mais il arrive qu’après, ce soit encore pire.

— Oui, ça arrive, mais que peut-on y faire?

— Mais pourquoi t’ennuies-tu ainsi?

— Je crois que j’ai le mal du pays…

— Vraiment! La vie était-elle à ce point agréable chez toi?

— On n’était pas riches, mais on était à l’aise. C’était une bonne vie.»

Et Avdéieff se mit à raconter ce qu’il avait déjà raconté plusieurs fois au même Panoff: «Je me suis engagé de plein gré, à la place de mon frère. Il avait cinq enfants, tandis que moi je venais de me marier. C’est ma mère qui m’a supplié… Je me suis dit: au fond, qu’est-ce que ça peut me faire; et puis, ils me regretteront peut-être… Je suis allé trouver notre maître. C’est un bon maître… Et il m’a dit: Tu es un brave garçon, va! Et voilà, c’est comme ça que je me suis engagé pour mon frère.

— Félicitations! Fit Panoff.

— Oui, mais le croirais-tu, Antonitch, maintenant je m’ennuie. Et tout ça parce que je me suis engagé à la place de mon frère. Lui, maintenant, il vit comme un roi, et moi, voilà où j’en suis, je m’énerve. Et plus j’y songe, plus ça me tourmente. Évidemment c’est déjà un péché…»

Avdéieff se tut.

«Veux-tu encore fumer? Demanda-t-il.

— Je veux bien. Arrange-moi ça.»

Mais les soldats n’eurent pas le loisir de fumer. Pendant qu’Avdéieff se levait pour aller préparer de nouveau la pipe, on entendit, au milieu du bruit du vent, des pas sur la route.

Panoff saisit son fusil et poussa du pied Nikitine. Nikitine se leva et ramassa son manteau. Le troisième, Bondarenko, bondit également sur ses pieds: «Ah, mes amis, je faisais pourtant un si beau rêve!»

Avdéieff lui fit signe de se taire et les soldats dressèrent l’oreille. Des pas sourds, d’hommes non chaussés de bottes, s’approchaient. On entendit de plus en plus distinctement dans l’obscurité, le craquement des feuilles et des branches sèches, puis l’écho d’une conversation en cette langue particulière, gutturale, des Tchetchenz. Les soldats pouvaient maintenant distinguer entre les arbres deux ombres qui se déplaçaient. L’une d’elles était ramassée, l’autre plus allongée. Quand les ombres furent tout près des soldats, Panoff mit son fusil en joue, et ses deux camarades bondirent sur la route.

«Qui va là? Cria Panoff.

— Un Tchetchenz pacifique», déclara le plus petit. C’était Bata. «Fusil yok! Sabre yok! Dit-il en montrant ses mains vides. Il me faut arriver au prince!»

L’autre, de plus haute taille, restait près de son compagnon sans mot dire. Lui non plus n’avait pas d’armes.

«C’est un émissaire envoyé au colonel, expliqua Panoff à ses camarades.

— Prince Vorontzoff… Grand besoin de lui… Affaire importante…

— Bon, bon, on va t’y conduire», dit Panoff. Puis il s’adressa à Avdéieff: «Toi et Bondarenko, conduisez-les, et quand vous les aurez remis au planton de service, revenez ici. Mais prends garde, ajouta-t-il, ordonne-leur de marcher devant vous.

— Et ça, c’est quoi? Rétorqua Avdéieff, en faisant semblant de les embrocher avec la baïonnette ajustée au canon de son fusil. Je pique une fois et après je tire.

— Ça ne sert à rien si tu les transperces, observa Bondarenko.

— Allons, en route!»

Quand s’éteignit le bruit des pas des deux soldats qui accompagnaient les émissaires, Panoff et Nikitine regagnèrent leur poste.

«Le diable les emporte de s’amener en pleine nuit! Grommela Nikitine.

— Probablement une affaire urgente, dit Panoff. L’air est devenu frais», ajouta-t-il; il déplia son manteau pour s’en couvrir et alla s’asseoir contre un arbre.

Avdéieff et Bondarenko revinrent deux heures plus tard.

«Alors, tu les as remis au colonel? Demanda Panoff.

— Oui. On ne dormait pas encore là-bas; nous les avons amenés directement chez lui. De braves garçons, mais quelle drôle d’allure, continua Avdéieff. Qu’est-ce qu’on a bavardé avec eux!

— Toi, tu es un sacré bavard, dit Nikitine d’un ton bourru.

— Vraiment, ils ressemblent tout à fait à des Russes. L’un est marié. De braves garçons…

— Oui, braves! Lança Nikitine. Qu’ils te rencontrent seul, et ils te feront la peau!

— Le soleil ne va pas tarder à se lever, intervint Panoff.

— Oui, les étoiles commencent à s’éteindre», renchérit Avdéieff en s’installant.

Et de nouveau le silence se fit.

III

Table des matières

Les fenêtres de la caserne et des petites cabanes des soldats étaient noires depuis longtemps, mais celles d’une des plus importantes maisons de la forteresse étaient encore éclairées. Cette maison était occupée par le commandant du régiment de Kouransk, le prince Simon Mikhaïlovitch Vorontzoff, aide de camp de l’empereur, fils du général commandant en chef. Vorontzoff habitait là avec sa femme, Marie Vassilievna, célèbre beauté de Pétersbourg. Ils vivaient au sein de cette petite forteresse du Caucase dans un tel luxe que cela surprenait tous les habitants du pays. Vorontzoff, et surtout sa femme, avaient pourtant l’impression de mener ici une vie plus que modeste, faite même de privations.

À minuit, dans un grand salon au parquet recouvert de tapis, dont les lourdes portes étaient closes, les maîtres de maison et leurs hôtes se tenaient assis devant une table à jeu éclairée par quatre bougies, et jouaient aux cartes.

Le colonel Vorontzoff était blond et avait un visage allongé; il portait les aiguillettes et le grade d’aide de camp de l’empereur. Son partenaire de jeu était un licencié de l’université de Pétersbourg, que la princesse Vorontzoff avait fait venir récemment pour être le précepteur de son fils né d’un premier mariage, un morne garçonnet à la lourde chevelure. En face d’eux étaient assis deux officiers: le premier, Poltoradski, au large visage rouge, qui appartenait à la garde, avait été nommé commandant d’une compagnie; l’autre était l’aide de camp du colonel; il se tenait très droit et son joli visage gardait une expression très froide.

La princesse Marie Vassilievna, quant à elle, était une femme élancée, avec de grands yeux, des sourcils noirs; une vraie beauté. Elle était assise si près de Poltoradski que sa crinoline touchait le pied de ce dernier et elle pouvait même regarder son jeu. Ses paroles, ses regards, son sourire, les mouvements de son corps et les parfums qui s’exhalaient de sa personne faisaient tout oublier à Poltoradski, excepté la réalité de sa présence; et il faisait faute sur faute, ce qui irritait de plus en plus son partenaire.

«Oh non! Ce n’est pas vrai! Il a encore laissé passer l’as!» lâcha tout à coup l’aide de camp suite à une nouvelle faute de Poltoradski.

Celui-ci, comme s’il venait de s’éveiller et ne comprenait pas ce qui se passait, leva ses bons yeux noirs, largement écartés, sur l’aide de camp mécontent.

«Eh bien, pardonnez-lui, intervint Marie Vassilievna en souriant. Vous voyez, je vous l’avais bien dit, lança-t-elle à Poltoradski.

— Vous m’aviez dit juste le contraire, remarqua celui-ci avec un léger sourire.

— En êtes-vous bien sûr?» fit-elle et elle lui sourit à son tour.

Ce sourire en retour émut et réjouit Poltoradski à un point tel qu’il en devint tout rouge. Saisissant les cartes, il se mit alors à les battre.

«Ce n’est pas à toi de donner», dit sévèrement l’aide de camp, qui prit les cartes de sa main blanche ornée de bagues, pour se mettre à les distribuer, comme s’il avait hâte de s’en débarrasser au plus vite.

Le valet de chambre du prince entra dans le salon et annonça que le soldat de service demandait le prince.

«Excusez-moi, messieurs, fit le prince, dans un russe teinté d’accent anglais. Marie, voulez-vous prendre ma place?

— Vous permettez? Demanda la princesse, se redressant de toute sa haute taille en faisant froufrouter sa robe de soie et arborant son sourire lumineux de femme heureuse.

— Je permets toujours tout», dit l’aide de camp, enchanté d’avoir pour adversaire la princesse qui n’avait aucune idée du jeu. Poltoradski, quant à lui, ne put qu’écarter les bras en souriant.

Le rob touchait à sa fin quand le prince revint au salon. Il paraissait particulièrement excité. «Devinez ce que je vous propose!

— Quoi donc?

— Buvons le champagne.

— Pour ces choses-là, je suis toujours prêt, dit Poltoradski.

— Mais, c’est une très bonne idée, renchérit l’aide de camp.

— Vassili, vous pouvez servir, ordonna le prince.

— Pour quelle raison vous a-t-on appelé? Demanda Marie Vassilievna.

— C’était le planton de service, et un autre homme.

— Qui? Pourquoi? Insista vivement Marie Vassilievna.

— Je ne puis le dire, répondit Vorontzoff en haussant les épaules.

— Vous ne pouvez pas le dire! Répéta Marie Vassilievna. Nous verrons bien.»

On apporta le champagne. Chacun des hôtes en but une coupe. Puis ayant terminé le jeu et fait les comptes, ils commencèrent à prendre congé.

«C’est votre compagnie qui part demain en forêt? Demanda le prince à Poltoradski.

— Oui, c’est la mienne. Pourquoi?

— Nous nous reverrons demain, fit le prince, un sourire imperceptible aux lèvres.

— J’en suis très heureux», dit Poltoradski, sans très bien comprendre ce que lui voulait Vorontzoff, soucieux seulement de la façon dont, tout à l’heure, il serrerait la main de Marie Vassilievna.

Marie Vassilievna, comme toujours, secoua avec force la main de Poltoradski et, après lui avoir rappelé encore une fois la faute qu’il avait faite en jouant carreau, elle le gratifia d’un sourire – un sourire que Poltoradski jugea charmant, tendre et significatif.

Ce dernier rentra chez lui dans cet état d’enthousiasme que seuls peuvent comprendre les hommes qui ont grandi, été élevés dans le monde, et qui, après des mois d’une vie militaire et solitaire rencontrent à nouveau une femme de leur ancien milieu, et qui plus est, une femme comme la princesse Vorontzoff!

Arrivé devant la petite maison qu’il partageait avec un camarade, il voulut pousser la porte d’entrée, mais elle était fermée. Il frappa; personne n’ouvrit.

Irrité, il se mit à cogner du sabre et du pied dans la porte close. Des pas se firent entendre, et Vavilo, le domestique serf de Poltoradski, tira le verrou.

«Pourquoi as-tu fermé à clé? Imbécile!

— Mais, est-il possible, Alexis Vladimirovitch…

— Tu es encore ivre. Je te montrerai, moi, si c’est possible!»

Poltoradski voulut frapper Vavilo mais se ravisa. «Que le diable t’emporte! Allume la chandelle.

— Tout de suite.»

Vavilo était ivre en effet. Il était allé à la fête d’un gardien de l’arsenal. Rentré à la maison, il s’était mis à réfléchir à sa vie et à la comparer à celle d’Ivan Matveievitch, le gardien de l’arsenal.

Ivan Matveievitch avait des revenus, était marié et dans un an prendrait sa retraite. Vavilo, lui, alors qu’il n’était encore qu’un enfant, avait été engagé pour le service des maîtres, et aujourd’hui il avait déjà plus de quarante ans, n’était pas marié et menait une vie de caserne avec son maître désordonné. Celui-ci était bon, ne le battait pas trop, mais quelle sorte de vie était-ce? Il lui avait bien promis de l’affranchir à son retour du Caucase. «Mais où irais-je avec ma liberté? Avait songé Vavilo. C’est une vie de chien!» Et une telle envie de dormir l’avait submergé, qu’il avait d’abord poussé le verrou par crainte des voleurs, puis il s’était endormi.

Poltoradski entra dans la chambre qu’il partageait avec son camarade Tikhonoff.

«Alors! Tu as perdu? Lui demanda Tikhonoff qui s’éveilla.

— Non. J’ai gagné dix-sept roubles, et nous avons bu une bouteille de Cliquot.

— Et, bien sûr, tu as dévoré des yeux Marie Vassilievna?

— Oui, j’ai regardé Marie Vassilievna, confirma l’intéressé.

— Il va falloir bientôt se lever, dit Tikhonoff. Notre compagnie sort à six heures.

— Vavilo! Cria Poltoradski, n’oublie pas de m’éveiller à cinq heures!

— Mais vous me battez!

— Je te dis de me réveiller! Tu m’entends?

— À vos ordres.»

Vavilo sortit, emportant les bottes et les effets de son maître, et Poltoradski se mit au lit; le sourire aux lèvres, il alluma une cigarette et éteignit la chandelle. Dans l’obscurité il voyait devant lui le visage rayonnant de Marie Vassilievna.

Chez les Vorontzoff on ne se coucha pas tout de suite. Après le départ des hôtes, Marie Vassilievna s’approcha de son mari et se planta devant lui pour lui demander d’un ton sévère: «Eh bien, allez-vous à présent me dire ce qui se passe?

— Mais, ma chère…

— Pas de “ma chère”! C’est un émissaire, n’est-ce pas?

— Je ne puis même pas vous le dire à vous.

— Vous ne pouvez pas? Alors, c’est moi qui vais vous le dire!

— Vous?

— C’est Hadji Mourad, n’est-ce pas?» fit la princesse; elle savait que, depuis quelques jours, il était question de pourparlers avec Hadji Mourad, et elle supposait que c’était celui-là même qui était venu chez son mari.

Vorontzoff ne put le nier, mais il ôta à sa femme toute illusion en lui apprenant que ce n’était pas Hadji Mourad en personne qui était venu, mais un simple émissaire l’informant que Hadji Mourad voulait le rencontrer demain, à l’endroit où l’on avait décidé de faire une coupe dans la forêt.

Vu la monotonie de la vie dans la forteresse, le jeune couple Vorontzoff se réjouit fort de l’événement. Ils discutèrent du plaisir que causerait à leur père cette nouvelle, puis allèrent se coucher; il était trois heures du matin.

IV

Table des matières

Après les trois nuits sans sommeil qu’il avait passées à fuir les murides que Schamyl avait lancés contre lui, Hadji Mourad s’endormit dès que Sado eut quitté la cabane, après lui avoir souhaité une bonne nuit. Il dormait tout habillé, appuyé sur son bras, le coude enfoncé dans le moelleux coussin rouge que le maître du logis lui avait apporté. Non loin de lui, près du mur, dormait Eldar. Il était couché sur le dos, ses jeunes membres vigoureux largement écartés, de sorte que sa poitrine bombée, recouverte de sa tcherkeska blanche à rayures noires, était surélevée par rapport à sa tête fraîchement rasée, bleuissante, qui retombait de l’oreiller. Sa lèvre supérieure, courte comme chez les enfants et surmontée d’un léger duvet, s’abaissait et se relevait de sorte qu’il paraissait boire. Comme Hadji Mourad, il dormait tout habillé, le pistolet et le poignard à la ceinture. Dans l’âtre, des branches achevaient de brûler et la veilleuse projetait seulement une faible lueur.

Au milieu de la nuit, la porte de la cabane réservée aux hôtes grinça; Hadji Mourad se redressa aussitôt et se saisit de son pistolet. C’était Sado qui entrait dans la chambre, à pas feutrés.

«Qu’y a-t-il? Demanda Hadji Mourad, tout à fait réveillé.

— Il faut réfléchir, répondit Sado, en s’asseyant devant Hadji Mourad. Une femme, du haut du toit, t’a vu arriver. Elle l’a raconté à son mari et maintenant tout l’aoul est au courant. Tout à l’heure une voisine a accouru chez ma femme pour lui dire que les vieillards s’étaient réunis dans la mosquée et voulaient t’arrêter.

— Il faut partir, fit Hadji Mourad.

— Les chevaux sont prêts, dit Sado, et il sortit rapidement de la cabane.

— Eldar», chuchota Hadji Mourad.

Eldar, entendant son nom, et surtout la voix de son chef, bondit sur ses fortes jambes tout en remettant son bonnet.

Hadji Mourad prit ses armes et son manteau; Eldar en fit autant; et tous deux en silence sortirent de la cabane sous l’auvent. Le garçon aux yeux noirs amena les chevaux. Au bruit des sabots sur les pavés de la rue, une tête apparut à la porte d’une cabane voisine; un homme courait en direction de la mosquée en faisant résonner ses socques.

Il n’y avait pas de lune. Les étoiles, seules, brillaient sur le ciel noir; dans l’obscurité se profilaient les toits des cabanes de l’aoul que dominait la mosquée avec son minaret. De là-haut venait un bruit de voix.

Hadji Mourad empoigna son fusil, mit le pied à l’étrier gauche et, sans un bruit, enfourcha en un clin d’œil le haut coussin de la selle.

«Dieu vous récompense!» dit-il au maître du logis, tout en cherchant machinalement l’autre étrier du pied droit; puis avec sa cravache il effleura le garçon qui tenait le cheval pour lui indiquer de s’écarter. Le garçon recula, et le cheval, comme s’il savait de lui-même ce qu’il avait à faire, sortit rapidement de la ruelle sur la rue principale. Eldar allait au pas derrière lui. Sado, vêtu d’une pelisse, les suivait en courant d’un côté à l’autre de la rue étroite, en agitant vivement les bras. Tout à coup surgit sur la route une ombre qui se mouvait, puis une autre.

«Arrêtez! Qui va là? Arrêtez!» cria une voix, et quelques hommes leur barrèrent la route. Au lieu d’obéir, Hadji Mourad tira son pistolet de sa ceinture, accéléra sa course et dirigea son cheval droit sur les hommes qui se dressaient sur son chemin. Ils s’écartèrent et Hadji Mourad, sans même se retourner, dévala au grand galop la route. Eldar le suivait à la même allure. Deux coups de fusil retentirent derrière eux et deux balles leur sifflèrent aux oreilles, mais ne les atteignirent ni l’un ni l’autre. Hadji Mourad, toujours au triple galop, finit au bout de trois cents pas par arrêter son cheval un peu essoufflé et tendit l’oreille. Devant lui, d’en bas, montait le bruit du torrent. Derrière, dans l’aoul, les coqs s’interpellaient, et à travers ces bruits on entendait le piétinement de chevaux qui s’approchaient et un bruit de voix. Hadji Mourad repartit au trot. Les cavaliers qui galopaient à ses trousses ne tardèrent pas à le rejoindre. Ils étaient une vingtaine. C’étaient les habitants de l’aoul qui avaient résolu d’arrêter Hadji Mourad, ou, tout au moins, histoire de pouvoir se justifier devant Schamyl, de feindre l’intention de l’arrêter. Quand ils furent suffisamment proches pour être visibles dans l’obscurité, Hadji Mourad s’arrêta, abandonna les rênes et, d’un geste qui lui était familier, déboucla de la main gauche l’étui de son fusil, et de la droite le sortit. Eldar fit la même chose.

«Que vous faut-il? Cria Hadji Mourad. Vous voulez me prendre? Eh bien, allez-y!» et il les mit en joue.

Les habitants de l’aoul s’immobilisèrent. Hadji Mourad, le fusil à la main, entreprit de descendre le ravin. Les cavaliers le suivirent à distance. Quand Hadji Mourad eut franchi le ravin, ses poursuivants lui crièrent d’écouter ce qu’ils voulaient lui dire. En guise de réponse, Hadji Mourad tira un coup de fusil et lança son cheval au galop. Quand il arrêta sa course, ni les hommes à ses trousses ni les coqs ne se faisaient plus entendre; seul le murmure de l’eau montait plus distinctement des profondeurs des arbres et, de temps en temps, les ululements des hiboux. La lisière noire de la forêt où l’attendaient ses murides était toute proche.

Arrivé à la forêt, Hadji Mourad arrêta son cheval et, après avoir repris haleine, il siffla, puis prêta l’oreille.

Une minute après, le même sifflement lui répondit dans les bois. Hadji Mourad quitta la route et s’engagea sous les arbres. Quand il eut fait une centaine de pas, il aperçut un feu à travers les troncs, les ombres des hommes assis autour, et un cheval sellé et entravé, que les flammes éclairaient à mi-hauteur. Quatre hommes se trouvaient près du feu. L’un d’eux se leva rapidement et s’approcha de Hadji Mourad pour saisir sa bride et son étrier. C’était le frère d’armes de Hadji Mourad, qui lui servait d’intendant.

«Éteins le feu», dit Hadji Mourad, en descendant de cheval.

Les hommes se mirent à écarter les bûches et à piétiner les branches enflammées.

«Est-ce que Bata est venu ici? Demanda Hadji Mourad en s’approchant d’un manteau étalé au sol.

— Il est venu, mais il y a déjà longtemps qu’il est reparti avec Khan-Magom.

— Par où sont-ils partis?

— Par là, répondit Khanefi, en indiquant la route opposée à celle par laquelle était arrivé Hadji Mourad.

— Bon», fit Hadji Mourad et, se délestant de son fusil, il se mit à le charger.

«Il faut être sur ses gardes. On me poursuit», ajouta-t-il à l’adresse de l’homme qui éteignait le feu. C’était un Tchetchenz, Gamzalo.

Gamzalo s’approcha du manteau pour prendre le fusil posé dessus et, sans mot dire, se rendit à l’extrémité de la clairière, là où Hadji Mourad avait débouché. Eldar, qui venait de descendre de cheval, attrapa les rênes de sa monture et de celle de Hadji Mourad et, en tirant haut les têtes des deux chevaux, les attacha à des arbres; puis, comme Gamzalo, il prit son fusil et alla se poster à l’autre extrémité de la clairière.

Le feu était éteint et la forêt ne semblait plus aussi noire, bien que les étoiles n’éclairassent que faiblement dans le ciel.

Observant les étoiles qui déjà avaient parcouru la moitié du ciel, Hadji Mourad estima que minuit était passé depuis longtemps et qu’il était temps de dire la prière de la nuit. Il prit son manteau et se dirigea vers l’eau. Il ôta ses chaussures, fit ses ablutions, pieds nus sur le manteau, et s’assit ensuite sur ses talons, puis, se bouchant les oreilles et fermant les yeux, il prononça, en se tournant vers l’Orient, sa prière habituelle. Quand il en eut terminé, il rejoignit ses compagnons, s’assit sur son manteau, le coude appuyé sur ses genoux et la tête baissée, et se mit à songer. Hadji Mourad avait foi en son étoile. Chaque fois qu’il entreprenait quelque chose, il était d’avance fermement convaincu du succès et tout lui souriait. Il en avait été ainsi, à de rares exceptions près, pendant toute sa tumultueuse vie militaire. Il espérait qu’il en serait encore de même. Il imaginait comment, avec l’armée que lui donnerait Vorontzoff, il ferait campagne contre Schamyl, le capturerait, puis se vengerait; il pensait à la récompense que le tsar russe lui donnerait, et comment, alors, il serait de nouveau à la tête, non seulement de l’Arabie, mais aussi de toute la Tchetchnia qui se soumettrait à lui.

Il s’endormit au milieu de ces pensées.

En rêve, il se voyait, avec ses soldats chantant et criant: «Hadji Mourad, en avant!» s’élancer contre Schamyl, s’emparer de lui et de ses femmes, dont on entendrait les pleurs et les sanglots.

Il s’éveilla. La chanson «Laillakha», les cris «Hadji Mourad, en avant!» et les pleurs des femmes de Schamyl, tout cela n’était en réalité que les cris, les pleurs et les rires des chacals, qui l’avaient réveillé.

Hadji Mourad leva la tête et regarda le ciel déjà clair, entre les arbres, du côté de l’orient, et il demanda au muride qui était assis non loin de lui où était Khan-Magom. Ayant appris qu’il n’était pas encore de retour, Hadji Mourad de nouveau inclina la tête et s’endormit.

La voix joyeuse de Khan-Magom revenant de sa mission avec Bata l’éveilla. Khan-Magom s’assit aussitôt à côté de Hadji Mourad, et entreprit de lui raconter comment les soldats les avaient abordés puis accompagnés auprès du prince lui-même; il avait parlé au prince qui s’était réjoui de la nouvelle, et ce dernier avait promis de l’attendre ce matin à l’endroit où les Russes abattent la forêt, derrière Mitchine, dans la clairière de Chalinsk. Bata interrompait le récit de son compagnon pour y ajouter de nouveaux détails.

Hadji Mourad voulut savoir ce qu’avait exactement répondu Vorontzoff à sa proposition de se rallier aux Russes. Khan-Magom et Bata répétèrent d’une seule voix que le prince avait promis de recevoir Hadji Mourad comme son hôte et de faire en sorte que tout se passe très bien. Hadji Mourad s’informa encore de la route à prendre, et Khan-Magom lui ayant affirmé qu’il connaissait bien le chemin et le conduirait directement là-bas, il prit de l’argent, donna à Bata les trois roubles convenus puis ordonna aux siens de sortir du bissac ses armes incrustées d’or ainsi que son bonnet à turban et de les nettoyer, afin qu’il puisse se présenter aux Russes en belle tenue.

Pendant qu’on nettoyait les armes, les selles, les harnais et les chevaux, les étoiles s’étaient éteintes; il faisait maintenant tout à fait clair, et un vent léger, précédant l’aube, soufflait.

V

Table des matières

Le matin de bonne heure, avant le jour, deux compagnies munies de haches sortirent sous le commandement de Poltoradski, pour se rendre à dix verstes au-delà des portes de Chahguirinsk. Là, une compagnie de fusiliers se dispersa et, dès que le jour commença à poindre, les soldats se mirent à couper les arbres. Vers huit heures, le brouillard commença à se lever, se confondant avec la fumée odorante des branches humides qui sifflaient et craquaient dans les feux. Les bûcherons, qui auparavant ne se voyaient pas à cinq pas mais entendaient seulement les coups de hache, purent enfin distinguer les feux et la route qui traversait la forêt jonchée d’arbres coupés. Le soleil apparaissait de temps à autre dans le brouillard comme une tache claire. Dans la clairière, à l’écart de la route, Poltoradski, assis sur un tambour, était en compagnie de son officier subalterne, Tikhonoff, de deux officiers de la 3e compagnie et d’un ancien officier de la garde, dégradé pour duel, un camarade de promotion de Poltoradski, le baron Frézé. Le sol près des tambours était jonché de papiers gras, de mégots et de bouteilles vides. Les officiers avaient bu de l’eau-de-vie, mangé, et maintenant ils s’attaquaient aux bouteilles de porter. Le tambour débouchait la troisième.

Poltoradski, bien qu’il eut peu dormi, était dans cet état particulier d’énergie morale, de franche gaieté insouciante, dans lequel il se trouvait toujours parmi ses soldats et ses camarades, quand il pouvait y avoir du danger. Une conversation animée s’était engagée entre les officiers à propos de la dernière nouvelle: la mort du général Slieptzoff. Aucun d’eux ne considérait cette mort comme le moment le plus important de son existence – sa fin et le retour à l’origine. Ils n’y voyaient que la bravoure d’un officier qui avait affronté courageusement les montagnards, l’épée à la main, et les avait massacrés farouchement.

Tous, surtout les officiers qui avaient déjà reçu le baptême du feu, savaient que dans cette guerre du Caucase, comme dans n’importe quelle guerre du reste, le corps à corps, l’épée à la main, n’est jamais tel qu’on l’imagine et le décrit – et que si une telle rencontre se produit seuls les fuyards sont massacrés. Mais les officiers l’imaginaient ainsi et cela leur donnait cet orgueil satisfait et cette gaieté qu’ils affichaient là, assis sur les tambours, les uns prenant des attitudes martiales, les autres, au contraire, affichant des poses plus modestes. Et ils fumaient, buvaient, plaisantaient, narguant la mort qui pouvait, d’un moment à l’autre, frapper l’un d’eux, ainsi qu’elle l’avait fait avec Slieptzoff. Comme pour confirmer leur attente, au beau milieu de leurs conversations, le claquement d’un coup de fusil retentit soudain du côté gauche de la route, et une balle siffla dans le brouillard pour ricocher contre un arbre. Quelques coups de fusil répondirent aux coups ennemis.

«Ah! Ah! Cria d’une voix joyeuse Poltoradski. Cela se passe chez les fusiliers. Eh bien, mon cher Kostia, lança-t-il à Frézé, c’est ta chance. Retourne dans ta compagnie, nous allons livrer une superbe bataille! Ça va être tout un spectacle.»

Le baron dégradé bondit sur ses jambes et se dirigea à pas rapides du côté de la fumée, où se trouvait sa compagnie. On amena à Poltoradski son petit cheval bai de Kabardine et, rassemblant ses hommes, il les conduisit dans la direction de la fusillade.

La troupe se tenait à la lisière de la forêt, au bord du ravin nu. Le vent soufflait dans les arbres, et la vue sur la descente du ravin et l’autre côté était dégagée. Quand Poltoradski arriva près des soldats, le soleil commençait à percer le brouillard, et sur l’autre bord du ravin, dans la nouvelle forêt qui commençait là-bas, on apercevait, à une centaine de sagènes, quelques cavaliers. C’étaient les Tchetchenz qui avaient poursuivi Hadji Mourad et voulaient assister à son arrivée chez les Russes. L’un d’eux fit feu, quelques soldats ripostèrent. Puis les Tchetchenz s’éloignèrent et la fusillade cessa. Mais quand Poltoradski arriva avec sa compagnie et ordonna de tirer, aussitôt, sur toute la ligne du front l’on entendit le crépitement ininterrompu des fusils, accompagné de la fumée de la poudre qui se dispersait avec légèreté. Les soldats, heureux de cette distraction, rechargeaient rapidement leurs armes et tiraient balle sur balle. Les Tchetchenz sentirent la provocation, et irrités, ils bondirent l’un après l’autre, pour à leur tour faire feu sur les soldats. L’un d’entre eux fut blessé. C’était ce même Avdéieff qui avait été envoyé au guet. Quand ses camarades s’approchèrent de lui, il était couché sur le ventre, tenant à deux mains sa blessure et, se balançant d’un mouvement régulier, il gémissait doucement.

«Je commençais juste à charger mon fusil, j’ai entendu claquer quelque chose, clac…, disait le soldat qui était dans le rang à côté d’Avdéieff. Je l’ai regardé et il a laissé tomber son fusil…»

Avdéieff appartenait à la compagnie de Poltoradski. Ayant remarqué le groupe qui s’était formé autour du blessé, Poltoradski s’en approcha.

«Eh bien! Camarade! Tu as reçu le baptême du feu? Dit-il. Où as-tu mal?»

Avdéieff ne répondit pas.

«Je commençais juste à charger mon fusil… J’ai entendu claquer quelque chose… clac… J’ai regardé dans sa direction, il a laissé tomber son fusil…, répéta le soldat.

— Ta, ta…, claqua de la langue Poltoradski. Eh quoi, Avdéieff, ça te fait mal?

— Pas vraiment, mais ça m’empêche de marcher. Je prendrais bien du vin, Votre Seigneurie.»

On apporta l’alcool baptisé vin que buvaient les soldats au Caucase, et Panoff, en fronçant les sourcils d’un air grave, en donna une tasse à Avdéieff. Le blessé commença à boire, mais aussitôt repoussa la tasse.

«Je n’ai pas le cœur à boire. Bois-le, toi.»

Panoff vida la tasse.

De nouveau Avdéieff essaya de se soulever mais il retomba à terre. On déplia un manteau pour l’y installer.

«Votre Seigneurie, voici le colonel! Annonça un caporal qui s’avançait vers Poltoradski.

— Bon. Toi, veille sur lui», dit Poltoradski et, faisant siffler sa cravache, il partit au grand trot à la rencontre de Vorontzoff.

Vorontzoff, qui montait un trotteur anglais, un pur-sang à la robe rousse, était accompagné d’un aide de camp, d’un cosaque et d’un Tchetchenz interprète.

«Que se passe-t-il ici? Demanda-t-il à Poltoradski.

— Eh bien voilà: une bande de Tchetchenz s’est avancée et a attaqué le cordon, lui répondit Poltoradski.

— Bon, bon. C’est vous qui avez commencé tout cela?

— Non, seigneur, ce n’est pas moi, expliqua Poltoradski en souriant. Ce sont eux qui nous ont provoqués.

— J’ai entendu dire qu’un soldat était blessé?

— Oui; et c’est dommage; un brave soldat.

— Gravement?

— Ça en a l’air; dans le ventre.

— Et savez-vous où je me rends? Demanda Vorontzoff.

— Non, je l’ignore.

— Vous ne devinez pas? Hadji Mourad vient ici; nous devons nous rencontrer, dans un instant.

— Pas possible!

— Hier, l’émissaire est retourné le prévenir, dit Vorontzoff, s’efforçant de retenir un sourire de joie. Il sera bientôt au fond de la forêt, à m’attendre dans la clairière. Placez vos hommes jusque là-bas, et ensuite venez me rejoindre.

— À vos ordres», dit Poltoradski en portant la main à son bonnet.

Il rejoignit sa compagnie, conduisit lui-même le cordon sur la droite, et ordonna à un sergent-major de mener celui de gauche.

Pendant ce temps les soldats transportaient Avdéieff blessé à la forteresse.

Poltoradski était en route pour rejoindre Vorontzoff quand il aperçut, derrière lui, des cavaliers qui se dirigeaient de son côté. Il s’arrêta pour les attendre.

En tête s’avançait, monté sur un cheval à crinière blanche, un homme à l’air imposant en tcherkeska blanche, le turban surmontant le bonnet, et dont les armes étaient incrustées d’or. Cet homme était Hadji Mourad. Il s’approcha de Poltoradski et lui dit quelques mots en tatar. Poltoradski leva les sourcils, fit un geste de la main indiquant qu’il ne comprenait rien, et sourit. Hadji Mourad lui retourna un sourire qui frappa Poltoradski par sa bonté et sa naïveté enfantine. Poltoradski ne s’était pas représenté ainsi ce terrible montagnard. Il s’attendait à voir un homme morne, sec, lointain, et il avait devant lui un homme très simple, qui lui adressait un sourire si bon qu’il semblait être un ami de longue date. La seule chose extraordinaire chez lui, c’étaient ses yeux, très largement écartés, qui scrutaient attentivement, profondément, ceux des autres.

La suite de Hadji Mourad se composait de quatre hommes. D’abord ce Khan-Magom qui, la nuit dernière, était venu trouver Vorontzoff; c’était un homme au visage cramoisi, rond, avec des yeux noirs brillants, sans paupières, affichant une expression pleine de joie de vivre. Ensuite venait un homme trapu et poilu, dont les sourcils se rejoignaient; c’était un Abaze, nommé Khanefi, qui portait toutes les affaires de Hadji Mourad. Le cheval qu’il conduisait était chargé de sacs bien remplis. Mais c’était surtout les deux autres hommes de sa suite que l’on remarquait: l’un était jeune, avait la taille fine comme celle d’une femme, de larges épaules, une barbiche blonde, naissante, et des yeux de brebis. Ce beau garçon, c’était Eldar. L’autre, borgne, sans cils ni sourcils, la barbe rousse bien taillée, le visage balafré, était Gamzalo le Tchetchenz.

Poltoradski montra du doigt Vorontzoff qui débouchait sur la route. Hadji Mourad se dirigea vers lui en posant sa main droite sur sa poitrine, puis prononça quelques mots en tatar et s’arrêta.

Le Tchetchenz interprète traduisit ses paroles: «Je me rends à la volonté du tsar russe. Je veux le servir. Je le désirais depuis longtemps, mais Schamyl m’en empêchait.»

Vorontzoff tendit à Hadji Mourad sa main gantée. Hadji Mourad contempla cette main, eut une minute d’hésitation, mais la serra ensuite avec force et prononça encore quelques paroles, en regardant tantôt l’interprète, tantôt Vorontzoff.

«Il dit qu’il n’a accepté d’aller chez personne d’autre que chez toi, parce que tu es le fils du Sardar. Il a un grand respect pour toi.»

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Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
27 şubat 2026
Hacim:
180 s.
ISBN:
4064066442842
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
İndirme biçimi:

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