Kitabı oku: «Les Cosaques (La guerre et l'amour au Caucase): L'expérience de Tolstoï dans le Caucase»
Léon Tolstoï
Les Cosaques (La guerre et l'amour au Caucase)
L’expérience de Tolstoï dans le Caucase
e-artnow, 2021
EAN 4064066446505
Note éditoriale: Cet eBook suit le texte original.
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII
XXIX
XXX
XXXI
XXXII
XXXIII
XXXIV
XXXV
XXXVI
XXXVII
XXXVIII
XXXIX
XL
XLI
XLII
I
Table des matières
Le calme régnait dans les rues de Moscou ; on n’entendait qu’à de rares intervalles un grincement de roues sur la neige. Plus de lumière aux fenêtres, les réverbères même étaient éteints. Le son des cloches commençait à vibrer sur la ville endormie et annonçait l’approche du matin. Les rues étaient désertes : ici on apercevait un cocher de fiacre qui sommeillait dans l’attente d’un passant attardé ; là une vieille femme s’acheminait vers l’église, où les cierges allumés jetaient une lueur vacillante sur les châssis dorés des images. La population ouvrière s’éveillait petit à petit, recommençant son rude labeur après le repos d’une longue nuit d’hiver.
Mais la jeunesse oisive n’avait pas encore achevé sa soirée.
À une des fenêtres de l’hôtel Chevalier on voyait à travers les fentes du volet fermé la lumière interdite par la loi. Une voiture, des traîneaux, des fiacres et une troïka de poste stationnaient à la porte de l’hôtel. Le portier, enveloppé dans sa pelisse, se serrait à l’angle de la maison.
« Que restent-ils là à baguenauder toute la nuit ? se demandait un garçon d’hôtel, le visage pâle et tiré, assis dans l’autre chambre. C’est toujours ma chance quand je suis de service. »
On entendait les voix de trois jeunes gens qui soupaient dans la chambre voisine. Ils étaient autour d’une table où se voyaient les restes du souper. L’un, petit, maigre, propret et très laid, regardait d’un air de bonté le voyageur prêt à partir. Le second, un grand jeune homme, était couché sur un divan près de la table, couverte de bouteilles vides. Le troisième, en pelisse courte, marchait par la chambre, et s’arrêtait de temps à autre pour prendre et écraser des amandes, de ses mains fortes et épaisses, mais soignées. Il souriait sans cesse, ses yeux brillaient, ses joues étaient enflammées. Il parlait avec feu, gesticulait beaucoup, cherchait les paroles qui lui manquaient souvent pour exprimer sa pensée et ce qui lui pesait sur le cœur.
« Je puis tout dire en ce moment, dit-il. Je ne cherche pas à me justifier, mais je voudrais que tu me comprennes comme je me comprends moi-même, et non comme la foule envisage l’affaire. Tu dis que j’ai tort envers elle, ajouta-t-il en se tournant vers celui qui le regardait avec bonté.
— Oui, tu as tort, dit le petit laid, et son visage exprima encore plus de douceur et de lassitude.
— Je sais ce qui te porte à le penser, reprit le partant. À ton avis, être aimé suffit et vaut mieux que d’aimer soi-même.
— Oui, chère âme, c’est plus que suffisant, dit le petit homme, ouvrant et fermant les yeux.
— Mais pourquoi ne pas aimer soi-même ? disait le partant après un moment de réflexion et regardant son ami avec une certaine pitié. Pourquoi ne pas aimer soi-même ? C’est un véritable malheur de se savoir aimé et de se sentir coupable parce qu’on ne peut partager l’amour qu’on inspire. Ah ! grand Dieu ! »
Il fit un geste de désespoir.
« Si encore tout se faisait en connaissance de cause, mais non ! Tout se fait inconsciemment, en dehors de notre volonté. J’ai l’air d’avoir surpris, volé cette affection : tu es de cet avis, ne cherche pas à le nier ! Pourtant, veux-tu le croire ? de toutes les sottises que j’ai faites (et j’en ai passablement à me reprocher !), c’est la seule dont je ne me repente pas. Ni avant, ni après. Je ne lui ai menti, ni à elle, ni à ma conscience. J’étais persuadé que je l’aimais ; puis j’ai vu que je me trompais, que c’était un mensonge involontaire, que ce n’était pas de l’amour. Je me suis arrêté, mais son amour à elle allait en grandissant. Suis-je donc coupable de ne pouvoir aimer ? que devais-je faire ?
— Il n’y a plus à en parler, tout est fini maintenant, dit son ami, allumant un cigare pour dissiper sa somnolence. Je te dirai une seule chose, c’est que tu n’as pas encore aimé, et tu ne sais même pas ce que c’est que l’amour. »
Le partant voulut répondre, saisit sa tête de ses deux mains, mais les paroles lui firent défaut.
« Jamais aimé !… Au fond, c’est vrai ! je n’ai jamais aimé, mais j’ai un violent désir de connaître l’amour ; pourtant existe-t-il comme je le comprends ? Le dernier mot n’a pas été dit. Mais pourquoi en parler ? J’ai gâté mon existence, et tout est fini, tu as raison. Je m’en vais recommencer une nouvelle vie.
— Que tu gâteras de nouveau », dit le jeune homme couché sur le divan.
Le partant ne l’entendit pas.
« Je suis peiné de partir, dit-il, et j’en suis heureux en même temps. Pourquoi j’en suis peiné, je ne sais. »
Le partant continuait à parler de lui-même, sans s’apercevoir que ce sujet de conversation intéressait médiocrement ses compagnons. Jamais l’homme n’est aussi égoïste que lorsqu’il se laisse aller à l’exaltation du moment ; il lui paraît que rien n’est aussi intéressant que lui.
« Dmitri Andréitch ! le yamchtchik ne consent plus à attendre, dit en entrant un jeune valet en pelisse de voyage et en cache-nez de laine. Ses chevaux attendent depuis minuit, et il est quatre heures. »
Dmitri Andréitch jeta les yeux sur Vania et crut voir dans son costume de voyage, ses bottes de feutre et son visage endormi l’appel à une nouvelle existence, existence de privation, de labeur et d’activité.
« Il est réellement temps, dit-il ; adieu, mes amis ! »
Il boutonna sa pelisse. Ses amis lui conseillèrent d’envoyer un pourboire au cocher de poste et de le faire encore attendre, mais il refusa, mit son bonnet fourré et s’arrêta au milieu de la chambre. Ses amis prirent congé de lui et l’embrassèrent une, deux, trois fois. Le partant s’approcha de la table, vida un verre de vin, et, prenant la main du petit laid, il rougit.
« Dis-moi encore…, je puis, je dois te parler franchement, parce que j’ai beaucoup d’amitié pour toi… Dis-moi donc…, l’as-tu aimée ? je l’ai toujours soupçonné,… dis,… oui ?
— Oui, répondit le petit jeune homme, souriant doucement.
— Alors peut-être…
— Je vous prie, messieurs, j’ai l’ordre d’éteindre les bougies, dit le garçon d’hôtel, qui ne pouvait s’expliquer pourquoi ces jeunes gens répétaient toujours la même chose. — À qui remettrai-je la note ? est-ce à vous, monsieur ? fit-il en se tournant vers le grand jeune homme, sachant d’avance à qui s’adresser.
— À moi, dit-il. Combien à payer ?
— Vingt-six roubles. »
Le grand jeune homme réfléchit un moment, mais ne répondit rien et mit la note dans sa poche. Les deux autres continuaient à causer.
« Adieu donc ! tu es un bien brave garçon ! » dit le petit maigre au doux sourire.
Les yeux des deux jeunes gens étaient humides. Ils descendirent sur le perron. Le partant se tourna en rougissant vers le grand jeune homme.
« À propos, dit-il, tu feras, n’est-ce pas ? mes comptes avec Chevalier, et tu me les enverras ?
— Oui, oui », répondit l’autre en mettant ses gants, et il ajouta d’une manière tout à fait inattendue : « Comme je t’envie de partir !
— Eh bien ! partons, dit le voyageur, s’enveloppant dans sa pelisse et faisant place dans le traîneau à celui qui l’enviait. Sa voix tremblait.
— Adieu, Mitia ! dit son ami, que Dieu t’accorde… » Il s’arrêta — lui-même ne lui désirait pas autre chose que de partir au plus vite.
Ils se turent un moment, puis quelqu’un cria : « Adieu ! » un autre : « Partez ! » et le yamchtchik fouetta ses chevaux.
« Elisar ! ma voiture ! cria un de ceux qui restaient. Les cochers agitèrent les rênes, les roues de la voiture grincèrent sur la neige.
— Quel excellent garçon que cet Olénine ! dit l’un des jeunes gens, mais quelle idée d’aller au Caucase, et d’y aller comme porte-enseigne ! Je n’y serais allé pour aucun prix. Dînes-tu au club, demain ?
— Certainement. »
Et les jeunes gens se séparèrent.
Le voyageur avait chaud, il s’assit au fond du traîneau et déboutonna sa pelisse. Les trois chevaux au poil hérissé l’emportèrent de rue en rue, dans l’obscurité, passant devant des maisons qu’il n’avait jamais vues. Olénine se dit que les partants seuls passent par de pareilles rues. Tout était sombre, silencieux et lugubre autour de lui, et son âme débordait de souvenirs, d’affections et de regrets.
II
Table des matières
« Quels braves cœurs ! que je les aime ! » répétait-il, et ses larmes étaient prêtes à couler. Mais pourquoi ? et qui étaient ceux qu’il aimait ? Il n’aurait pas su le dire. Il regardait machinalement la maison devant laquelle il passait et s’étonnait qu’elle fût si mal construite ; ou bien il se demandait pourquoi Vania et le yamchtchik, qui lui étaient complètement étrangers, étaient pourtant si près de lui et obligés de l’accompagner et de subir les secousses imprimées par les chevaux de volée, qui tiraient brusquement les traits raidis par le froid. Puis il répétait encore : « Qu’ils sont bons ! Que je les aime ! » Une fois même, il dit : « C’est admirable ! » et, se ravisant, il se demanda s’il n’était pas gris. Il avait, à la vérité, pris deux bouteilles de vin, mais le vin seul ne le grisait pas ; il pensait aux paroles affectueuses, si bien senties, qui lui avaient été dites au moment du départ, aux serrements de mains, aux regards, au silence même et au son de voix de celui qui avait dit : « Adieu, Mitia ! » Il se rappelait ses propres aveux, et tout avait pour lui un sens mystérieux et touchant. Au moment de son départ, parents et amis, étrangers peu sympathiques, tous avaient l’air de s’être donné le mot pour lui témoigner un vif intérêt et lui pardonner ses torts, comme à la veille de la communion ou de la mort.
« Il se peut que je ne revienne plus », pensait-il, et il lui parut qu’excepté ses amis il aimait et regrettait encore quelqu’un, et une émotion profonde s’empara de lui.
Ce n’était pourtant pas son affection pour ses camarades qui amollissait son âme au point de lui arracher des paroles incohérentes, ni l’amour pour une femme — il n’avait jamais aimé ; — non, c’était l’amour de lui-même amour chaud, complet, rempli d’attente et de force ; amour de tout ce qu’il croyait beau et bon en lui, et qui le faisait pleurer et murmurer tout bas des paroles sans suite.
Olénine n’avait jamais achevé de cours à aucun collège, il n’avait servi nulle part, il était inscrit au bureau d’un ministère quelconque et comptait au service ; il avait dépensé une grande partie de sa fortune, et à vingt-quatre ans il ne s’était encore décidé pour aucune carrière et ne s’était occupé de rien ; il était ce qu’on appelait alors à Moscou « un jeune homme de la société ». À dix-huit ans, Olénine était déjà aussi libre de ses actions que l’étaient en Russie, il y a vingt ans, les jeunes gens de famille riches, restés orphelins en bas âge. Il n’avait ni frein ni entrave morale, et pouvait penser et agir comme bon lui semblait. N’ayant ni famille, ni patrie, ni foi, il ne croyait à rien et ne se soumettait à aucune autorité. Il n’était pourtant ni philosophe, ni ennuyeux, ni ennuyé, et cédait facilement à toute espèce d’entraînement. Il avait décidé que l’amour n’est qu’un vain mot, et pourtant il tressaillait à la vue d’une jeune et belle femme.
Il prétendait mépriser le rang et la position des hommes haut placés, et pourtant il éprouvait une certaine satisfaction quand le prince Serge l’approchait au milieu d’un bal et lui adressait une parole amicale. Mais il ne cédait à un entraînement qu’autant qu’il ne s’en rendait pas esclave. Dès qu’il pressentait une difficulté, une lutte, la lutte mesquine avec l’existence, il s’empressait d’éloigner l’entrave et de recouvrer sa liberté. C’est ainsi qu’il commença la vie sociale, le service de l’État, les occupations agraires, la musique, à laquelle il s’était un moment voué, et l’amour des femmes qu’il désavouait. Il se demandait comment utiliser les forces de la jeunesse, qui ne se donne qu’une fois : fallait-il les consacrer aux arts, à la science, ou aux femmes ? Non pas les forces de l’intelligence, du cœur, de l’éducation morale, mais ce puissant élan que la jeunesse seule peut donner à l’homme et qui le rend maître de l’univers par la pensée. Il y a des hommes qui ignorent cette force irrésistible : ceux-là, dès l’entrée de la vie, mettent un licou et le gardent jusqu’à la fin de leurs jours, travaillant honnêtement et placidement toute leur existence. Mais Olénine sentait en lui ce Dieu tout-puissant, qui concentre toutes nos facultés en un seul désir, celui de vouloir et d’agir, de se jeter tête baissée dans un abîme, sans trop savoir pourquoi. Il était heureux et fier de cette force inconsciente, de cet élan vers l’inconnu. Il n’avait jusqu’à ce moment aimé que lui-même, il se croyait capable de belles actions et n’avait pas eu le temps de se désillusionner. Tout en s’avouant ses fautes, il se persuadait qu’elles n’étaient que l’effet du hasard, qu’il n’avait pas voulu mal agir, et qu’il allait commencer une nouvelle existence, où il n’y aurait ni faute ni repentir et où il trouverait à coup sûr le bonheur.
Quand on part pour un lointain voyage, on garde, les premières heures, le souvenir vivant des lieux qu’on a quittés ; puis on se réveille avec de nouvelles impressions, on ne songe plus qu’au but du voyage et l’on commence à bâtir de nouveaux châteaux en Espagne. C’est ce qui arriva à Olénine : après avoir quitté la ville, il jeta les yeux sur les plaines de neige, se réjouit d’être seul au milieu des champs, s’enveloppa dans sa pelisse et se mit à sommeiller. Les adieux à ses amis l’avaient énervé ; il songea aux dernières heures passées à Moscou, et les images du passé se dressèrent en foule devant lui, ramenant mille souvenirs confus auxquels il aurait voulu échapper.
Il faisait jour quand Olénine arriva au troisième relais ; il aida Vania à transporter le portemanteau et les malles dans un autre traîneau de poste, et s’y plaça au milieu de ses effets, content de savoir où chaque chose se trouvait, son argent, son passeport et la quittance de la chaussée ; ce sentiment de satisfaction et le long trajet en perspective lui mirent le cœur à l’aise, et son voyage lui apparut comme une véritable partie de plaisir.
Il passa une partie de la journée à calculer la distance qui lui restait à parcourir jusqu’au prochain relais, jusqu’à la ville prochaine, jusqu’au dîner, au thé du soir, jusqu’à Stavropol, et le chemin qu’il avait déjà fait. Il n’oubliait pas non plus ses dettes et calculait combien il en pouvait acquitter, combien d’argent il lui resterait en sus, et quelle part de ses revenus il pouvait dépenser par mois. Après avoir pris son thé, le soir, il se dit qu’il lui restait jusqu’à Stavropol les sept onzièmes de la route à faire, qu’il devait économiser strictement pendant sept mois pour payer toutes ses dettes, et qu’elles lui prendraient la huitième partie de sa fortune. Après cela, il se calma, s’enfonça dans son traîneau et commença à sommeiller.
La voix de Vania et un moment d’arrêt interrompirent son sommeil ; à demi endormi il changea de traîneau et continua sa course.
Le lendemain c’était de nouveau les relais, le thé, la croupe des chevaux trottant rapidement, de courtes conversations avec Vania, les mêmes rêves indécis et le profond sommeil de la jeunesse pendant la nuit.
III
Table des matières
Arrivé sur le Territoire des Cosaques du Don, il changea son traîneau pour une charrette ; passé Stavropol, l’air devint si tiède qu’Olénine se débarrassa de sa pelisse. On était en plein printemps, printemps inattendu qui ravit le jeune homme. Il ne voyageait plus de nuit, on ne lui permettait pas de quitter la stanitsa le soir, — il y avait du danger. Vania en fut alarmé et tenait son fusil chargé. Olénine se sentait de plus en plus heureux. À un des relais le chef lui paria d’un meurtre affreux commis depuis peu. On apercevait des gens armés sur la route. « Voilà où commence la nouvelle ère ! » se dit Olénine, et il attendait avec impatience les montagnes aux cimes de neige, dont on lui avait tant parlé. Un soir, le yamchtchik lui indiqua du bout de son fouet la chaîne qui s’estompait au-dessus des nuages. Olénine y porta avidement ses regards — mais les montagnes s’effaçaient dans la vapeur des nuées. — Olénine aperçut quelque chose de vague, de gris, de moutonné, rien de beau. Il se dit avec dépit que montagnes et nuages avaient le même aspect, et que leur prétendue beauté n’était qu’une déception, comme la musique de Bach et l’amour, et il cessa d’y rêver.
Le lendemain, la fraîcheur de l’air le réveilla avec l’aube ; il jeta un regard indifférent à droite. La matinée était belle et sereine ; il aperçut tout à coup (il lui parut que c’était à vingt pas) des masses énormes d’une blancheur éclatante se dessiner en légers contours et en lignes capricieuses sur un ciel lointain. Quand il comprit combien ces hauteurs imposantes étaient loin de lui, il sentit leur incomparable beauté, fut saisi d’une terreur secrète et se crut le jouet d’un rêve. Il se secoua pour s’assurer qu’il était bien réveillé. Oui, les montagnes étaient là, bien réellement devant lui.
« Qu’est-ce ?… que vois-je ? s’écria-t-il.
— Mais ce sont les montagnes, répondit d’un ton indifférent le yamchtchik.
— Je les admire depuis longtemps, dit Vania ; est-ce beau ? Personne chez nous n’y croirait. »
La chaîne paraissait fuir à l’horizon devant l’allure rapide de la troïka, et ses cimes neigeuses se coloraient d’une teinte rose sous les premiers rayons du soleil.
Olénine fut d’abord frappé de stupeur, puis ravi ; à mesure qu’il admirait tantôt l’un, tantôt l’autre de ces sommets éblouissants, il voyait toute la chaîne se dérouler du fond des steppes et fuir devant lui. Il se pénétrait peu à peu de sa beauté et finit par la sentir profondément. Depuis ce moment tout ce qu’il vit, tout ce qu’il pensait, se ressentit du cachet majestueux des montagnes. Les souvenirs du passé, ses fautes, son repentir, ses folles illusions, tout s’effaça.
« C’est maintenant que tu commences à vivre ! » lui murmura à l’oreille une voix mystérieuse. Le Térek qui serpentait au loin, les stanitsas, les Cosaques, tout prit un aspect solennel à ses yeux. Il regardait le ciel et rêvait aux montagnes, regardait Vania et ne songeait qu’aux montagnes, toujours aux montagnes. Deux Cosaques parurent à cheval, leur fusil par-dessus l’épaule ; la fumée bleue de deux habitations tcherkesses s’élevait au delà du Térek ; le soleil levant éclairait les roseaux qui bordent le fleuve ; une arba[1] quittait la stanitsa ; des femmes paraissaient sur le bord du chemin, des femmes jeunes et belles ; des alrikes[2] couraient dans les steppes, — Olénine ne les craignait pas — il était jeune, vigoureux, bien armé, et il rêvait aux montagnes, toujours aux montagnes !
1. Chariot rustique des peuples nomades.
2. Circassiens hostiles à la Russie.
IV
Table des matières
La contrée du Térek, où sont disposés les bourgs des Cosaques de Grebenskoy, porte sur toute son étendue de quatre-vingts verstes le même caractère. Le Térek, qui sépare les Cosaques des montagnards tcherkesses, roule des eaux troubles et rapides, mais son courant est déjà plus calme et son lit plus large à cet endroit. Ses eaux amoncellent sans cesse un sable gris sur la rive droite, plate et couverte de roseaux, tandis qu’elles creusent la rive gauche, escarpée et couverte de chênes séculaires et de tchinaras[1]. À droite sont les habitations tcherkesses des tribus amies, mais pourtant pas entièrement pacifiques ; sur la rive gauche sont les habitations des Cosaques, situées à une demi-verste de l’eau, sur une étendue de sept à huit verstes. Jadis ces stanitsas étaient au bord même du Térek ; mais le fleuve, déviant chaque année au nord des montagnes, a miné la rive, et l’on ne voit plus maintenant des anciennes habitations que des jardins abandonnés et des arbres fruitiers enlacés de mûriers et de pampres sauvages. Personne n’y habite, et l’on n’y rencontre que les traces des cerfs, des loups, des lièvres et des faisans.
La route d’une stanitsa à l’autre est percée dans la forêt ; elle a la longueur d’une portée de canon. Des cordons se trouvent le long du chemin, de distance en distance ; des sentinelles montent la garde sur des échauguettes entre les cordons. Une étroite langue de terre, fertile et boisée, d’un kilomètre à peu près de longueur, forme la propriété des Cosaques. Au nord commencent les terres sablonneuses des Nogaïs, qui se perdent dans les steppes des Tourkmènes d’Astrakhan et des Kirghiz-Kaïssak. Au sud du Térek est la grande Tchetchnia, la chaîne de Katchkalassow, les montagnes Noires, et plus loin la chaîne de neige, qu’on aperçoit à l’horizon, mais où personne n’a encore osé pénétrer. La langue de terre fertile couverte d’une riche végétation est habitée depuis un temps immémorial par une race guerrière, riche et belle : ce sont des schismatiques russes qui s’appellent Cosaques de Grebenskoy[2].
Il y a des siècles que ces schismatiques ont fui la Russie et sont venus s’établir sur le Térek, parmi les habitants de la grande Tchetchnia, au pied de la première chaîne. Ils s’allièrent aux Tchétchènes, s’approprièrent leurs us et coutumes, tout en conservant pures et intactes leur ancienne religion et leur langue maternelle. Une légende, conservée jusqu’à présent parmi les Cosaques, dit que le tsar Jean le Terrible vint un jour en personne sur le Térek, et somma les anciens des Cosaques de paraître devant lui : il leur fit don de la terre qui est de ce côté du fleuve et les engagea à vivre en paix avec les Russes, leur promettant, en revanche, liberté entière de conscience et d’action. Jusqu’à ce moment les Cosaques se regardent comme parents des Tchétchènes. L’amour de la liberté, de la guerre, de la rapine, est le trait qui les caractérise. La puissance de la Russie ne s’y fait sentir que par les troupes qui y cantonnent en passant, par quelque gêne qu’on impose à leurs élections et par la défense d’avoir des cloches à leur chapelle schismatique. Le Cosaque a, au fond, moins de haine pour le djighite[3] qui a tué son frère, que pour le soldat russe qui loge chez lui pour défendre sa stanitsa, mais qui famé dans sa cabane[4]. Il estime son ennemi le montagnard, et méprise le soldat, qu’il regarde comme un intrus. Le paysan russe est pour le Cosaque un être grossier et sauvage ; il croit le voir dans les marchands ambulants et les Petits-Russiens qui pénètrent parfois dans la stanitsa et auxquels les Cosaques donnent un nom méprisant. La suprême élégance du Cosaque consiste à imiter le costume tcherkesse. C’est chez les Circassiens qu’ils se procurent les plus belles armes, qu’ils volent leurs meilleurs chevaux. Les jeunes Cosaques se font fort de parler le tatare[5], et le parlent entre eux quand ils sont en veine de s’amuser. Malgré cela cette petite tribu chrétienne, jetée dans un coin isolé de l’univers, entourée de musulmans à demi sauvages, cette petite tribu conserve le sentiment de sa dignité, n’estime que le Cosaque et méprise tout le reste de l’humanité.
Le Cosaque passe son temps au cordon, ou bien en expédition militaire, à la chasse ou à la pêche. Il ne travaille presque jamais à la maison ; s’il y est, c’est par exception » et alors il s’amuse, c’est-à-dire il boit. Le Cosaque fabrique lui-même son vin, et l’ivrognerie chez lui n’est pas un vice, mais un usage, qu’il doit observer strictement. La femme est pour lui la source du bien-être ; une jeune fille peut être oisive et s’amuser, mais la femme mariée doit travailler toute sa vie jusqu’à la vieillesse la plus avancée, et être soumise et laborieuse comme la femme d’Orient. Sous ce régime sévère, la femme cosaque se développe singulièrement, au physique comme au moral, et, quoique résignée en apparence, elle n’en acquiert pas moins plus d’autorité réelle dans le foyer domestique que les femmes de l’Occident. Éloignée de la vie sociale, condamnée à de rudes travaux, c’est pourtant elle qui règne dans sa cabane. Le Cosaque croirait déroger en causant familièrement avec sa femme ou en ayant quelques égards pour elle en présence d’étrangers ; mais dans le tête-à-tête il reconnaît sa suprématie et sait que c’est elle qui, par son activité, apporte l’abondance dans le ménage. Le Cosaque trouve humiliant de travailler, et laisse tout l’ouvrage à son ouvrier, le Nogaïs, et à sa femme esclave, mais il s’avoue, bien que vaguement, que c’est à elle qu’il doit son bienêtre et l’aisance, et qu’il est en son pouvoir de l’en priver. La femme cosaque, sans cesse courbée sous le poids du gros ouvrage et de soucis continuels, acquiert une force physique extraordinaire, beaucoup de bon sens, surtout d’indépendance et de fermeté de caractère. Elle est plus forte, plus intelligente, plus belle que les hommes de sa race. Sa beauté offre un mélange frappant du pur type tcherkesse avec celui de nos femmes du Nord. Elle porte le costume tcherkesse, qui consiste en une chemise tatare, un bechmet[6], des souliers tatares, mais elle attache le mouchoir sur sa tête à la russe. L’élégance recherchée dans sa toilette et l’exquise propreté dans sa cabane sont chez elle une habitude et une nécessité de l’existence. Les femmes, et surtout les jeunes filles, jouissent d’une grande liberté dans leurs rapports avec les hommes. La stanitsa Novomlinska forme le centre de la tribu cosaque de Grebenskoy. C’est là que se sont le mieux conservées les mœurs des anciens Cosaques, et les femmes y ont une grande réputation de beauté.
Comme moyens d’existence, la tribu a des vignobles, des vergers, des champs de melons d’eau, de courges, de millet, de maïs, puis la pêche, la chasse et les dépouilles de l’ennemi. La stanitsa Novomlinskaïa est séparée du Térek par une épaisse forêt de trois verstes de long. D’un côté du chemin, qui mène à la stanitsa, est le fleuve, de l’autre les vignobles, les jardins fruitiers, et au delà les sables mouvants des steppes des Nogaïs. La stanitsa est entourée d’un fossé planté de pruniers. On y entre par une haute porte cochère en pierre surmontée d’un toit en jonc ; d’un côté vous voyez sur un affût en bois un vieux canon, ancien trophée de guerre, rouillé depuis un siècle. Un Cosaque armé y monte ou n’y monte pas la garde, à volonté, et rend aussi, selon sa fantaisie, les honneurs militaires à l’officier qui passe. Une petite planche fixée sous la porte vous donne l’indication suivante : 266 maisons ; — population : 897 hommes, 1013 femmes.
Les cabanes sont toutes bâties sur des poteaux, à un mètre de terre ; les toits sont fort élevés et soigneusement recouverts de joncs. Toutes sont plus ou moins bien construites, propres, soignées, avec des perrons en guise de balcons ; elles ne sont pas accolées l’une à l’autre, mais pittoresquement groupées et formant des rues assez spacieuses. La plupart de ces cabanes sont à larges fenêtres et entourées de potagers, d’arbres de toute espèce, d’acacias aux fleurs odorantes et au tendre feuillage, et à côté le tournesol étale insolemment ses grosses fleurs jaunes — le pampre et les liserons y grimpent partout. La place publique au centre du village s’orne de trois boutiques, où l’on vend des cotonnades, des graines de tournesol, des pains d’épice et autres friandises. La maison du colonel s’élève au-dessus d’un grand mur et d’une rangée de vieux arbres. Elle est plus grande et plus spacieuse que les antres, et ses fenêtres s’ouvrent à deux battants. En été, pendant les jours de la semaine, on voit peu de monde dans les rues ; les Cosaques font le service au cordon ou sont en campagne ; les vieillards sont à la pêche, à la chasse ou aident les femmes à travailler dans les jardins. Les enfants et les impotents sont seuls à la maison.
1. Platanes d’Orient.
2. De grebène, qui veut dire « cime de montagne ».
3. Tcherkesse.
4. Fumer le tabac est strictement défendu aux schismatiques, qui le regardent comme un péché.
5. Langue nationale des Tcherkesses et des Tchétchènes.
6. Jaquette brodée.
V
Table des matières
C’était une de ces soirées comme il y en a seulement au Caucase. Le soleil se cachait derrière la chaîne, mais il faisait encore clair. Le blanc mat des montagnes tranchait sur les brillantes rougeurs du couchant. L’air était vif, calme et sonore. Les montagnes jetaient leur ombre allongée à une distance énorme. Au delà du fleuve, sur le chemin, dans les steppes, tout était calme et désert ; c’est à peine si de loin en loin on apercevait un Cosaque revenant du cordon, quelque Tchétchène quittant l’aoul[1] et on se demandait avec inquiétude si ce n’était pas un ennemi ; on se rapprochait des habitations ; les oiseaux et les bêtes seuls erraient sans crainte dans cette solitude. Les femmes, occupées à rattacher les ceps de vigne, se hâtent de rentrer avant la nuit ; les jardins deviennent déserts, la stanitsa s’anime, les habitants y rentrent de tous côtés, les uns à pied, les autres à cheval ou dans des arbas. Les jeunes filles courent, de longues branches à la main, à la rencontre du troupeau, qui avance dans un tourbillon de poussière et de moucherons. Les vaches grasses et les bufflonnes se dispersent dans les rues, suivies des femmes vêtues de bechmets bigarrés. Les joyeux propos, les éclats de rire se mêlent au mugissement du bétail. Un Cosaque à cheval, revenant du cordon, frappe à une croisée sans quitter sa monture ; une charmante tête de femme paraît à la fenêtre et l’on entend de douces paroles murmurées à voix basse. Un ouvrier nogaï, qui vient d’apporter sur son arba des roseaux du désert, dételle ses bœufs dans la cour de l’essaoul[2] et cause en tatare avec son chef. Au milieu de la rue est depuis nombre d’années une grande mare que les passants tâchent d’éviter en se serrant contre les haies ; une jeune femme y passe pieds nus, retroussant ses jupes et courbée sous un fagot de bois ; un Cosaque, revenant de la chasse, lui crie en riant : « Lève donc plus haut encore, éhontée ! » Et il la vise de sa carabine ; elle baisse rapidement sa robe et laisse tomber le fagot. Un vieux Cosaque, revenant de la pêche, porte des poissons encore frétillants dans un filet, et grimpe, pour abréger la route, par-dessus la haie déjà entamée de son voisin et se déchire aux épines. Une vieille femme passe en traînant une branche sèche ; des coups de hache retentissent ; des enfants crient en lançant leurs balles ; des femmes grimpent par-dessus les haies vives ; la fumée s’élève de toutes les cheminées, partout on prépare le repas qui précède la nuit.
Oulita, femme de khorounji[3] (qui est aussi maître d’école), est comme les autres au seuil de sa cabane, attendant le bétail, que sa fille Marianka est allée chercher. Elle n’a pas le temps d’ouvrir la claie, qu’une énorme bufflonne, poursuivie par les moucherons des steppes, s’y précipite en mugissant et enfonce la porte ; elle est suivie par des vaches dont les grands yeux se tournent familièrement vers leur maîtresse. La belle Marianka les suit, ferme la claie, jette sa branche, et court, de toute la vitesse de ses pieds légers, faire rentrer le reste du bétail. « Déchausse-toi, fille du diable ! lui crie sa mère, tu abîmes tes souliers ! » Sans s’offenser de cette apostrophe, et la prenant pour une caresse, Marianka continue gaiement sa besogne. Sur sa tête est posé un mouchoir, qui couvre en partie son visage ; elle est vêtue d’une chemise rose et d’un bechmet bleu. Elle disparaît sous l’auvent de la basse-cour et on l’entend cajoler d’une voix caressante la bufflonne, qu’elle va traire. « Reste donc en place, ma mignonne ! Allons donc ! » Plus tard la vieille femme et la jeune fille rentrent dans l’izbouchka[4], portant le lait qu’elles viennent de traire. La fumée du cornouiller s’élève bientôt au-dessus de la cheminée en terre glaise, le lait va être caillé ; la jeune fille entretient le feu pendant que la vieille retourne sur le seuil de la porte. La nuit est tombée ; on sent dans l’air l’odeur des légumes, du bétail et le parfum odorant du cornouiller. Les filles cosaques traversent la rue en courant, tenant dans leurs mains des chiffons allumés. Partout le mugissement du bétail dans les cours se môle aux voix des femmes et des enfants. Rarement une voix masculine se fait entendre pendant la semaine.
Une grande et robuste femme, sur le retour, traverse la rue et vient demander du feu à Oulita.
« Eh bien ! babouchka[5], avez-vous déjà achevé la besogne ? demande-t-elle.
— La fille chauffe le poêle, répond Oulita ; qu’y a-t-il à ton service ? te faut-il du feu ? »
Les femmes entrent dans la cabane ; les mains dures et calleuses d’Oulita, peu habituées à manier de menus objets, ouvrent gauchement une boîte d’allumettes, luxe rare chez les Cosaques. La nouvelle venue s’assied sur le seuil avec l’intention évidente de causer.
« Ton maître est-il à l’école ? dit-elle.
— Oui, la mère, toujours avec ses écoliers, mais il vient de nous écrire qu’il passera les fêtes à la maison.
— Quel homme instruit que ton mari !
— Oui, certes !
— Quant à mon Loukachka, il est au cordon, on ne lui permet pas de rentrer. »
La femme du khorounji ne l’ignorait pas, mais la nouvelle venue avait envie de parier de son fils, qui venait d’entrer au service, et qu’elle voulait marier avec Marianka.
« Reste-t-il au cordon ?
— Il y est, la mère. Il n’est pas rentré depuis la fête dernière. Je lui ai envoyé des chemises par Fomouchkine, qui m’a rapporté que ses chefs l’aimaient. Il dit encore qu’on est sur la piste des Abreks, et que Lucas a l’air content et heureux.
— Eh bien ! que Dieu en soit loué ! répondit Oulita, ton fils est un véritable ourvane[6]. »
On avait surnommé ainsi Lucas pour avoir sauvé un petit garçon qui se noyait.
« Dieu merci ! oui, c’est un bon fils, un brave garçon, dit sa mère ; si je parvenais à le marier, je mourrais tranquille.
— Qu’à cela ne tienne ; il y a bien des jeunes filles à la stanitsa, dit la rusée vieille en fermant la boîte aux allumettes.
— Il y en a ; certes assez, dit la mère de Lucas, branlant la tête, mais on chercherait loin la pareille à ta Marianouchka. »
Oulita devinait la pensée secrète de sa compagne, et Loukachka lui paraissait un parti convenable, mais elle cachait son jeu, parce qu’elle était riche et femme d’officier, tandis que Loukachka était orphelin et simple Cosaque. Elle n’avait pas non plus envie de se séparer sitôt de sa fille, et en troisième lieu les bienséances exigeaient qu’elle agît ainsi.
« Certainement, quand Marianka sera d’âge, elle ne sera pas plus mal qu’une autre, dit-elle d’un air réservé.
— Après la vendange je t’enverrai mes compères[7], dit la mère de Lucas, je viendrai moi-même te saluer et faire ma demande à Ilia Vassilitch.
— Pourquoi Ilia ? dit la vieille avec hauteur, c’est à moi qu’il faut s’adresser, mais tout a son temps. »
La mère de Loukachka comprit qu’elle ne devait pas en dire davantage, elle alluma son chiffon et se leva.
« Ne m’en veux pas, la mère, fit-elle, et n’oublie pas ce que je viens de dire. Je m’en vais chauffer mon poêle. »
En repassant la rue, elle rencontra Marianka, qui la salua.
« Belle comme une reine et bonne ouvrière, pensa la mère de Loukachka. Quand elle sera d’âge !… C’est maintenant qu’il faut la marier et la marier à Loukachka. »
Oulita resta encore longtemps plongée dans de pénibles réflexions, assise sur le seuil de sa porte, jusqu’à ce que la voix de sa fille l’eut rappelée.
1. Village tcherkesse.
2. Officier supérieur, chef de centaine.
3. Premier grade d’officier.
4. Petite cabane.
5. Terme familier pour grand’mère.
6. Ourvane, du mot ourvate, « arracher » : il avait arraché un enfant à la mort.
7. C’est ainsi qu’on nomme dans le peuple les gens chargés d’une demande en mariage.
VI
Table des matières
Les hommes de la stanitsa passent leur vie en expéditions militaires ou au cordon, comme les Cosaques nomment le rayon où ils font sentinelle. Loukachka, dont les deux femmes avaient parlé, était ce même soir à Nijni-Prototsk, montant la garde au haut d’une échauguette, sur le bord du Térek. Appuyé sur la balustrade, il regardait au loin en clignant des yeux, ou bien les baissait vers ses camarades postés sous l’échauguette, et échangeait à de rares intervalles quelques mots avec eux. Le soleil descendait vers les cimes neigeuses des montagnes, au pied desquelles ondulaient des nuages moutonnés, qui devenaient de plus en plus sombres. Une agréable fraîcheur émanait de la forêt, mais il faisait encore très chaud près de l’échauguette. Les causeries des Cosaques s’entendaient de loin dans l’air transparent et sonore du soir. Les eaux troubles et rapides du Térek roulaient plus distinctement leurs masses brunes entre les rives immobiles ; l’eau baissait, et l’on apercevait çà et là le sable des bas-fonds. De l’autre côté du fleuve, juste vis-à-vis du cordon, tout était désert ; les joncs et les roseaux seuls couvraient la plaine lointaine jusqu’au pied des montagnes. À droite on apercevait les maisons en terre glaise, les toits plats et les cheminées à entonnoir d’un village tchetchène. Du haut de l’échauguette le jeune Cosaque suivait de ses yeux perçants les mouvements des femmes tchetchènes avec leurs robes rouges et bleues.
Les Cosaques s’attendaient d’heure en heure à une attaque des Abreks[1], qui choisissent pour leur invasion le mois de mai, quand l’eau est si basse qu’on peut traverser à gué le Térek et que la feuillée du bois est si touffue qu’on y passe avec peine. Les Cosaques avaient reçu depuis peu une circulaire du colonel, qui leur enjoignait d’être sur le qui-vive, vu que ses espions avaient apporté la nouvelle que huit Tchetchènes se préparaient à passer le Térek. Pourtant on ne remarquait aucun préparatif extraordinaire au cordon : les Cosaques étaient désarmés, ils avaient dessellé leurs chevaux, et restaient à pécher à la ligne, à chasser et à boire. Seul le Cosaque de garde était armé, et son cheval sellé broutait à la lisière du bois. L’ouriadnik[2], grand, maigre, au dos démesurément large, et aux mains démesurément petites, était assis, l’uniforme déboutonné et les yeux fermés, sur le remblai de la cabane ; il avait la tête appuyée sur ses mains et l’air profondément ennuyé. Un vieux Cosaque à large barbe noire grisonnante, n’ayant pour tout vêtement qu’une chemise serrée à la taille par un ceinturon en cuir, était couché sur le rivage, suivant nonchalamment du regard les eaux troubles et uniformes du tournant du Térek. D’autres, accablés par la chaleur, à demi nus, lavaient leur linge ; les autres tressaient des bridons, ou bien, couchés sur le sable brûlant, chantonnaient à demi-voix. L’un d’eux, au visage maigre et pâle, était étendu ivre mort près de la cabane, dont l’ombre l’avait deux heures plus tôt préservé des rayons du soleil, qui, en ce moment, donnait en plein sur son visage.
Loukachka montait la garde sur l’échauguette : c’était un grand et beau garçon de vingt ans ; ses formes anguleuses, comme celles d’un très jeune homme, accusaient une grande force physique et morale. Bien que depuis peu au service, on voyait, à l’expression de son visage et au calme de son maintien, qu’il s’était déjà approprié la tenue fière d’un guerrier et qu’il était pénétré de sa dignité de Cosaque et d’homme d’armes. Son large caftan était un peu usé, son bonnet à poil rejeté sur la nuque, à la tchetchène. Son costume n’était pas riche, mais il le portait avec élégance, élégance qui consiste à imiter le Tchétchène. Un véritable djighite doit avoir de belles armes ; quant à son uniforme, il peut être usé et porté avec négligence. Un caftan déchiré joint à de belles armes donne au Cosaque un certain cachet que n’acquiert pas qui veut, et que Loukachka possédait au suprême degré : tout montagnard reconnaissait en lui le véritable djighite. Ses mains, rejetées en arrière, étaient croisées sur son bonnet à poil ; il clignait des yeux en regardant l’aoul lointain. Ses traits n’étaient pas réguliers, mais il frappait à première vue par sa vigoureuse structure, son air intelligent, ses sourcils noirs, et l’on s’écriait involontairement : Quel beau garçon !
« Que de femmes, que de femmes dans l’aoul ! » dit-il d’un ton bref et montrant ses dents, d’une blancheur éblouissante.
Nazarka, qui était couché sous l’échauguette, leva précipitamment la tête :
« Elles vont sans doute à la fontaine, dit-il.
— Quelle peur on leur ferait par un coup de fusil ! dit Loukachka en souriant, cela ferait une fameuse panique !
— Ton fusil ne portera pas si loin.
— Ha ! ha ! il portera plus loin encore. Attends seulement leur fête, j’irai prendre de la bière avec leur Ghirey-Khan », répondit Lucas, chassant avec impatience les moucherons qui l’importunaient.
Un léger bruissement dans les taillis attira l’attention des Cosaques. Un chien de chasse bigarré, agitant violemment sa queue, accourait vers le cordon. Lucas reconnut la bête de son voisin Jérochka, et le vieux chasseur lui-même parut un moment plus tard.
Diadia[3] Jérochka était un vieux Cosaque d’une taille athlétique, à l’épaisse barbe blanche ; ses épaules et sa large poitrine étaient si bien proportionnées que, en le voyant venir du fond du bois, on n’était pas frappé d’abord de sa stature gigantesque. Il était vêtu d’un caftan déguenillé et retroussé ; ses pieds étaient enveloppés de morceaux d’étoffe de laine recouverts de peau de daim et attachés par des ficelles ; sa tête était coiffée d’un petit bonnet à poil hérissé. Il portait sur une de ses épaules une kabilka, arme dont on se sert pour prendre les faisans, et un sac où étaient un épervier et un poulet pour servir d’appât. Par-dessus l’autre épaule pendait un chat sauvage qu’il venait de tuer ; il avait à la ceinture encore un sac avec des balles, de la poudre et du pain ; une crinière pour se défendre contre les moucherons, un grand poignard à étui échiqueté et barbouillé de sang, et deux faisans tués. Il s’arrêta devant le cordon.
« Holà ! Liane », cria-t-il à son chien d’une voix de stentor, qui retentit dans le bois, et à laquelle l’écho répondit au loin.
Il rejeta sur l’épaule son grand fusil à piston et souleva son bonnet.
« Bonjour, bonnes gens ! dit-il de la même voix vigoureuse et rude, sans aucun effort, mais comme s’il voulait se faire entendre de quelqu’un de l’autre côté de la rivière.
— Bonjour, bonjour, diadia ! s’écrièrent de tous côtés les voix joyeuses des jeunes Cosaques.
— Qu’avez-vous vu ? dites ! cria Jérochka, essuyant d’un pan de son caftan la sueur de son visage enflammé.
— Écoute, diadia, quelque épervier est blotti dans cette tchinara !… Hier soir il tournoyait sans cesse au-dessus de l’arbre, dit Nazarka, faisant signe de l’œil à ses camarades.
— Tu mens ! dit le vieux avec défiance.
— Vrai ! tu n’as qu’à faire le guet », dit Nazarka en riant.
Les Cosaques éclatèrent de rire.
Le malin Nazarka n’avait vu aucun épervier, mais les jeunes gens avaient l’habitude de taquiner Jérocbka chaque fois qu’il venait au cordon.
« Tu n’as que des sottises à dire ! dit Lucas à Nazarka, qui se tut à l’instant.
— Eh bien ! j’attendrai ici, dit Jérochka à la grande joie des Cosaques. N’avez-vous pas vu de sangliers ?
— Où les voir ? dit l’ouriadnik, enchanté de l’occasion de causer, et se grattant le dos des deux mains ; nous avons les Abreks à guetter et non les sangliers. N’as-tu rien entendu, hein ? ajouta-t-il en clignant des yeux et en montrant ses dents blanches.
— À propos des Abreks ? demanda le vieux, non, rien. Avez-vous de l’eau-de-vie ? donnez-m’en un petit verre, bonnes gens ! Je suis très fatigué. Donne-m’en une goutte, dit-il à l’ouriadnik, et je t’apporterai sous peu de la chair de sanglier ; vrai, je t’en apporterai.
— Vas-tu rester ici ? demanda l’ouriadnik, faisant semblant d’ignorer la demande du vieux.
— Je passerai la nuit ici, répondit Jérochka ; il se peut que pour la grande fête j’abatte du gibier, et tu en auras ta part, vrai comme Dieu existe. »
— Holà ! diadia ! » cria d’en haut Loukachka d’une voix perçante pour attirer l’attention des causeurs.
Les Cosaques se tournèrent vers lui. « Remonte le torrent, tu y trouveras tout un troupeau : je te jure que je ne mens pas ! un des nôtres a tué un sanglier l’autre jour, je te le jure ! ajouta-t-il d’un ton sérieux et convaincant.
— Ha ! Loukachka, l’ourvane est ici ! s’écria le vieux chasseur, levant les yeux vers l’échauguette ; où le sanglier a-t-il été tué ?
— Suis-je si mignon que tu ne m’aies pas aperçu ? dit Lucas. Le sanglier était près du fossé ; mon fusil était dans une housse, c’est Hiouchka qui l’a tué. Je te montrerai l’endroit, vieux, c’est près d’ici ; je connais toutes les menées de la bête. Diadia Mosséi ! s’adressa-t-il d’un ton d’autorité à l’ouriadnik, il est temps de relever la sentinelle. » Et, sans attendre l’ordre du chef, il prit son fusil et descendit.
« Descends » dit l’ouriadnik, jetant les yeux autour de lui ; est-ce ton tour, Gourko ?… va ! C’est un fin matois, ton Loukachka ! ajouta-t-il en s’adressant au vieux chasseur ; comme toi, il ne reste jamais en place ; il a tué une bête ces jours-ci. »
1. Tchétchènes hostiles aux Cosaques.
2. Soldat-chef.
3. Oncle, terme familier.
VII
Table des matières
Le soleil était couché, et les ombres de la nuit descendaient rapidement sur la forêt. Les Cosaques avaient terminé leur service au cordon et se réunissaient pour souper dans l’izba. Le vieux chasseur restait seul sous la tchinara, attendant l’oiseau de proie et tiraillant la ficelle attachée à la patte de l’épervier. Loukachka préparait lentement des lacs pour les faisans et chantait une chanson après l’autre. Malgré sa haute taille et ses grandes mains tout menu ouvrage lui était familier.
« Holà ! Loukachka ! cria la voix perçante de Nazarka du fond du taillis, les Cosaques vont souper. »
Il parut sur le sentier, se frayant un chemin à travers les ronces et portant sous le bras un faisan vivant.
« Oh ! fit Lucas, d’où as-tu ce beau coq ? c’est probablement le mien. »
Nazarka était du même âge que Lucas et était entré au service au printemps, en même temps que lui. Ils étaient voisins et camarades. Nazarka était petit, laid, maigre ; sa voix clapissante faisait tinter les oreilles. Lucas était assis sur l’herbe, à la tatare, et veillait à ses filets.
« Je ne sais, c’est peut-être le tien.
— Tu l’auras pris dans le trou près de la vieille tchinara ; certes, c’est le mien, je l’ai posé près des lacs. »
Loukachka se leva, examina le faisan et passa la main sur la tête bigarrée du coq, qui roulait des yeux épouvantés.
« Nous en ferons un pilau ; tords-lui le cou et plume-le.
— Est-ce que nous allons le manger, ou bien le donneras-tu à l’ouriadnik ?
— Inutile ! il en a assez.
— Mais je n’aime pas à tuer ces bêtes, dit Nazarka.
— Je m’en charge. Et Lucas tira un petit couteau de dessous son poignard et en griffa la gorge du faisan ; l’oiseau tressaillit, mais n’eut pas le temps d’étendre ses ailes, que sa tête ensanglantée pendait déjà de côté.
— Voilà ! » dit Lucas jetant l’oiseau sur l’herbe.
Nazarka frissonna.
« Sais-tu, dit-il en relevant le faisan, que ce grand diable (il voulait dire l’ouriadnik) nous envoie de nouveau au secret[1] ? C’est le tour de Thomouchkine, et il l’a envoyé chercher de l’eau-de-vie. C’est sur nous qu’il pèse de tout son poids. Que de nuits nous avons déjà fait le service !
Lucas s’acheminait en sifflant vers le cordon.
« Prends la ficelle ! » criait-il à Nazarka, qui se soumettait à toutes ses volontés.
« Je le lui dirai ce soir, continua-t-il, vrai, je le lui dirai. Refusons net, nous sommes abîmés de fatigue, dis-le-lui, je t’en prie, il aura égard à toi. Cela n’a pas de nom, je t’assure.
— Il y a bien de quoi parler ! dit Lucas pensant à autre chose ; cette misère ! passe encore si on nous chassait de la stanitsa, on s’y amuse ; mais rester au cordon ou aller au secret, n’est-ce pas égal ?
— Quand iras-tu à la stanitsa ?
— Pour la fête.
— On dit que ta Dounaïka passe son temps avec Thomouchkine, dit Nazarka, changeant tout à coup de conversation.
— Eh ! qu’elle aille au diable ! dit Lucas montrant les dents sans sourire ; est-ce que je n’en trouverai pas d’autre ?
— Gourko raconte qu’il est venu chez elle, le mari était absent, et Thomouchkine était là, attablé, vis-à-vis d’un gâteau. Gourko est resté un moment, puis il est sorti et s’est arrêté sous la fenêtre, il l’entend qui dit : « Ce diable n’est plus là, que ne manges-tu pas, chéri ? Passe la nuit avec moi ». Et Gourko de leur crier de dessous la fenêtre : Bravo !
— Tu mens !
— Vrai ! comme Dieu existe ! »
Lucas se tut un moment, puis dit : « Eh bien ! si elle en a trouvé un autre, que le diable l’emporte ! peu m’en chaut. Il y a bien d’autres filles.
— Quel satané gaillard tu es ! dit Nazarka. Tu aurais dû essayer de Marianka, la fille du khorounji ! N’a-t-elle pas d’amant ? »
Lucas fronça les sourcils.
« Pourquoi Marianka ?… elle ne vaut pas mieux qu’une autre.
— Oui-da ! essaye !
— Voilà une idée ! on dirait qu’il y a peu de filles à la stanitsa. »
Lucas se remit à siffler et avançait vers le cordon, arrachant les feuilles des branches sur son passage. Il s’arrêta devant un mince arbrisseau droit et dénudé, tira son couteau et le coupa.
« Cela me fera une fameuse baguette pour mon fusil », dit-il, en fendant l’air de la tige coupée.
Les Cosaques soupaient assis à terre dans le vestibule de la cabane, autour d’une table basse tatare. Ils se demandaient qui irait cette nuit au secret.
« Qui donc est de service aujourd’hui ? cria l’un d’eux à l’ouriadnik, par la porte entre-bâillée.
— Le tour de qui est-ce ? répondit l’ouriadnik de l’autre chambre ; Bourlak y a été ; Thomouchkine de même, ajouta-t-il d’une voix incertaine. Lucas n’ira-t-il pas avec Nazarka ? Puis Ergouchow, qui, j’espère, a assez cuvé son vin.
— Il paraît que toi, tu n’es pas bien réveillé ! » dit Nazarka à voix basse.
Les Cosaques se mirent à rire.
Ërgouchow était le Cosaque enivré qui dormait à la porte de l’izba ; il venait de s’éveiller et entrait en se frottant les yeux.
Loukachka se leva et examina son fusil.
« Soupez et partez vite », dit l’ouriadnik ; et, sans attendre l’assentiment des Cosaques, il ferma brusquement la porte, comptant peu sur la soumission de ses subalternes.
« Si je n’avais pas d’ordre précis, je n’aurais envoyé personne, mais le centenier peut survenir, et puis on dit que huit Abreks ont passé l’eau.
— Eh bien ? il faut partir, dit Ërgouchow, il n’y a pas de temps à perdre ; le service l’exige, partons ! »
Lucas tenait de ses deux mains un morceau de faisan et regardait tantôt Nazarka, tantôt le chef, riant sous cape de ce qui se passait. Les Cosaques se préparaient à partir, quand Jérochka, après avoir vainement épié jusqu’à la nuit une proie imaginaire sur la tchinara, entra dans le vestibule obscur. Sa grosse voix de basse vibra comme une cloche et couvrit les autres voix.
« Enfants, dit-il, je vais avec vous : vous ferez la chasse aux Abreks, et moi aux sangliers. »
1. Monter la garde de nuit à un endroit secret pour épier l’ennemi.
VIII
Table des matières
Il faisait tout à fait sombre quand le vieux Jérochka et les trois Cosaques de service, enveloppés dans leurs bourkas[1] et leurs fusils sur l’épaule, longèrent le Térek pour se rendre au « secret ». Nazarka essaya de refuser de les suivre, mais Lucas l’apostropha si violemment qu’il n’osa pas regimber. Ils firent quelques pas en silence, entrèrent dans un sentier à peine visible parmi les roseaux et s’approchèrent du Térek. Une grosse poutre noire, rejetée par l’eau, était sur le rivage, et les roseaux étaient fraîchement froissés tout autour.
« Est-ce ici ? demanda Nazarka.
— Et où donc, si ce n’est ici ? répondit Lucas. Assieds-toi là, je reviens à l’instant.
— C’est le meilleur point possible, dit Ergouchow ; on ne peut nous voir, et nous voyons tout : restons ici. »
Il se blottit derrière la poutre avec Nazarka ; Lucas et Jérochka allèrent plus loin.
« C’est près d’ici, disait Lucas, marchant légèrement et sans bruit devant le vieux homme ; je t’indiquerai où les bêtes ont passé, moi seul le sais.
— Tu es un brave ourvane, répondit le vieux à voix basse, montre-moi l’endroit. »
Après avoir fait quelques pas, Lucas s’arrêta devant une mare et siffla.
« Vois-tu, dit-il à voix basse, c’est ici qu’ils viennent s’abreuver. » Et il montrait les traces récentes du sanglier.
« Que le Christ te sauve, dit le vieux ; ils viendront ici ; je reste ; et toi, va-t’en. »
Lucas serra sa bourka autour de son corps, et revint sur ses pas, le long de la rive, jetant de rapides regards tantôt vers les roseaux, tantôt vers le Térek, qui grondait sourdement dans ses bords. « Ils nous guettent aussi, se dit-il en pensant aux Abreks ; l’un d’eux se glisse peut-être ici pour nous surprendre. »
Un craquement subit dans les roseaux et un clapotement de l’eau le firent tressaillir ; il saisit sa carabine. La forme noire d’un sanglier, se détachant de la surface miroitante du fleuve, disparaissait dans les roseaux. Lucas visa, mais la bête s’enfuit avant qu’il eût eu le temps de lâcher la détente. Lucas fit un geste de dépit et continua son chemin. En approchant du secret, il siffla ; un sifflet pareil lui répondit, il avança vers ses camarades.
Nazarka dormait enveloppé dans sa bourka ; Ergouchow était assis sur ses pieds repliés ; il fit place à Lucas.
« Il fait bon veiller ici, dit Ergouchow, l’endroit est excellent. As-tu reconduit le vieux ?
— Je l’ai reconduit, répondit Lucas, étendant à terre sa bourka. Quel beau sanglier j’ai fait lever, près de l’eau ! L’as-tu entendu ?
— Oui, dit Ergouchow, j’ai entendu le craquement des joncs et je me suis dit que tu faisais lever une bête. »
Ergouchow s’enveloppa de sa bourka.
« Je m’en vais faire un petit somme, réveille-moi au second chant du coq ; le service l’exige ; puis tu dormiras et je veillerai.
— Merci, je n’ai nullement sommeil », répondit Lucas. La nuit était calme, tiède et sombre. De rares étoiles brillaient d’un côté de l’horizon ; la plus grande partie du ciel était couverte d’un gros nuage noir, qui, se fondant au loin avec les montagnes, avançait lentement et envahissait la partie étoilée du ciel. Le Cosaque avait en face de lui le Térek, par derrière et de côté, un rempart de joncs. De temps en temps, et sans cause apparente, les roseaux commençaient à s*agiter et à se frôler. Vus d’en bas, ces roseaux se détachaient comme une masse d’arbres sur le fond clair du ciel. En face, le fleuve grondait. La masse brune et luisante de l’eau se ridait uniformément autour des bancs de sable et du rivage. Plus loin, l’eau, les rives et le nuage noir se confondaient en d’opaques ténèbres. Des ombres flottantes couraient sur l’eau, et l’œil exercé du Cosaque y reconnaissait des branches sèches arrachées au rivage. De rares éclairs, se reflétant dans l’eau comme dans une glace sombre, dessinaient momentanément la rive opposée.
Le murmure des roseaux, le ronflement des Cosaques, le bourdonnement des insectes, le courant du fleuve, tous les bruits monotones de la nuit étaient troublés de temps à autre par une détonation lointaine, la chute d’un morceau de gravier détaché du rivage, le clapotement d’un grand poisson se jouant dans l’eau ou le craquement d’une bête fauve dans les taillis. Un oiseau de nuit, frappant en cadence ses ailes, volait le long du rivage ; arrivé au-dessus des Cosaques, il tourna vers la forêt, où l’on entendit encore longtemps le froissement de ses plumes dans les branches de la vieille tchinara. À chaque bruit inattendu, le jeune Cosaque prêtait avidement l’oreille, clignait des yeux, et tâtait lentement la détente de son fusil.
La nuit avançait. Le nuage noir courait vers l’Occident ; les déchirures de ses flancs laissaient apercevoir le ciel étoilé et le croissant doré de la lune, éclairant les montagnes de sa pâle lueur. L’air fraîchissait vivement. Nazarka se réveilla, causa un moment et se rendormit. Lucas s’ennuyait de son inaction ; il se leva, tira son couteau et se mit à ratisser la baguette de son fusil. Ses pensées se portèrent vers les Tchétchènes, qui vivent dans les montagnes et, bravant les Cosaques, passent le fleuve. Et s’ils allaient le traverser à un autre endroit ? Lucas tendait le cou, scrutait du regard le fleuve, mais n’apercevait rien, excepté la rive opposée faiblement éclairée par le croissant. Il cessa de songer aux Tchétchènes et attendait impatiemment le moment de réveiller ses camarades et de retourner à la stanitsa.
Dounka, sa douchinka[2], comme les Cosaques appellent leur maîtresse, lui, revint à la mémoire ; il songeait à elle avec dépit. L’approche de l’aube se faisait sentir : un brouillard argenté s’élevait du fond de l’eau ; des aiglons commençaient à siffler d’une voix stridente et à battre des ailes. Le premier chant du coq se fit entendre au loin dans la stanitsa, un second plus prolongé lui répondit, puis d’autres encore.
Il est temps de les réveiller, pensa Lucas, qui sentait ses yeux s’appesantir. Il se tourna vers ses compagnons, tâchant de deviner quelles jambes appartenaient à tel individu, lorsque le léger clapotement d’une vague le frappa ; il jeta les yeux vers les montagnes, qui s’estompaient à l’horizon sous le croissant renversé de la lune, vers le bord opposé du Térek et les branches flottantes… Il lui parut que le rivage se mouvait et que le fleuve était immobile ; mais ce ne fut qu’une illusion d’un instant. Il regarda fixement l’eau, et un tronc noir, surmonté d’une longue branche, le frappa particulièrement. Ce tronc flottait d’une manière étrange, sans tournoyer au milieu du fleuve ; il lui parut même qu’il allait contre le courant et coupait le Térek dans ses bas-fonds. Lucas, le cou tendu, les yeux fixés, le suivait ardemment du regard. Le tronc aborda à l’un des bancs de sable ; cela parut suspect à Lucas ; il lui sembla même qu’une main paraissait derrière le tronc. « Ha ! fit-il en saisissant son fusil Je tuerai à moi seul un Abrek ! »
Il plaça rapidement le support, y appuya le fusil, l’arma en retenant sa respiration et, ne perdant pas de vue l’ennemi, il le visa. « Je l’aurai ! » pensait-il. Cependant son cœur battait si violemment qu*il attendit un instant et prêta l’oreille. Le tronc fit un bruyant plongeon, puis recommença à flotter lentement, fendant l’eau dans la direction de notre rive.
Si j’allais le manquer ? pensait le Cosaque. La lueur incertaine de la lune éclaira faiblement un Tatare près du tronc. Lucas visa la tête : elle paraissait tout près, au bout du canon du fusil ; il leva un peu les yeux. « C’est un Abrek ! » se dit-il avec joie, et, se jetant brusquement à genoux, il mit en joue, visa de nouveau, et, cédant machinalement à une habitude d’enfance, il murmura : « Au nom du Père, du Fils… » et lâcha la détente. Le coup de feu éclaira momentanément l’eau, les roseaux, se répercuta sur le fleuve et alla se perdre au loin en un sourd grondement. Le tronc et la branche ne fendaient plus le fleuve, mais tournoyaient emportés par le courant.
« Arrête ! s’écria Ergouchow se dressant de derrière la poutre et cherchant son fusil.
— Tais-toi, mille diables ! murmura Lucas d’une voix étouffée et les dents serrées ; ce sont les Abreks !
— Loukachka ! qui as-tu tué ? » demandait Nazarka.
Mais le Cosaque se taisait et rechargeait son fusil, en suivant des yeux le tronc que le courant emportait : un banc de sable l’arrêta, et une masse noire s’éleva en chancelant au-dessus de l’eau.
— Qu’as-tu tué ? dis donc ! répétaient les Cosaques.
— Les Abreks ! ce sont les Abreks ! répondait Lucas.
— Tu radotes ! ton fusil aura éclaté.
— J’ai tué un Abrek ! s’écria Lucas d’une voix entrecoupée, et sautant sur ses jambes : il nageait là, vois-tu !… près du bas-fond, et je l’ai tué !…
— Tu radotes ! répétait Ergouchow en se frottant les yeux.
— Vois plutôt ! » s’écria Lucas ; et, le saisissant par les épaules, il le fit replier sur lui-même avec une telle force qu’Ergouchow poussa un gémissement. Il suivit des yeux l’indication de Lucas, aperçut le corps et changea subitement de ton.
« Hai ! ha ! il y en aura encore, dit-il à voix basse et armant son fusil ; celui-là était l’éclaireur, les autres suivent, crois-moi ! »
Loukachka décrocha sa ceinture et jeta à terre son caftan.
« Que fais-tu, imbécile ? cria Ergouchow, tu cours à une mort certaine ! S’il est tué, il ne t’échappera pas. Donne un peu de poudre, Nasar ! cours au cordon, mais ne suis pas le rivage, on te tuerait.
— Tu crois que j’irai seul ? merci ! vas-y toi-même ! » dit Nazarka avec humeur.
Lucas s’était déshabillé et allait vers l’eau.
« Inutile, lui criait Ergouchow, vois, il ne bouge pas. Attends qu’on accoure du cordon, il va faire clair. Va donc, Nazarka ; fi donc ! quel poltron ! Ne crains rien, te dis-je.
— Lucas ! hé, Lucas ! disait Nazarka, dis donc comment tu l’as tué ? »
Lucas s’était ravisé.
« Allez tous deux au cordon, dit-il, je resterai ici. Dites aux Cosaques d’accourir ; si les autres ont passé, il faut les prendre tous.
— Il ne faut pas qu’ils nous échappent », dit Ergouchow en se levant.
Ergouchow et Nazarka se signèrent et coururent vers le cordon, évitant le rivage et se frayant un chemin à travers les épines et les ronces.
« Prends garde, Lucas ! cria encore Ergouchow, si tu remues, c’en est fait de toi !
— Va-t’en ! je sais ce que j’ai à faire », répondit Lucas, et, après avoir examiné son fusil, il s’accroupit derrière la poutre.
Resté seul, il ne quittait pas des yeux le banc de sable et prêtait l’oreille, dans l’attente des Cosaques. Mais il y avait loin jusqu’au cordon, et il était torturé d’impatience ; il tremblait de manquer les Abreks, qui devaient, selon lui, suivre de près celui qu’il avait tué ; il craignait de perdre celui qu’il avait tué ; il craignait de perdre cette proie comme le sanglier qui lui était échappé la veille. Il jetait les yeux autour de lui, prêt à tirer si l’ennemi paraissait. Il ne lui venait même pas à l’esprit qu’il pouvait être tué lui-même.
1. Manteau de fourrure sans manches qui se porte le poil en dehors.
2. Petite âme.
IX
Table des matières
Il commençait à faire jour. On voyait distinctement le cadavre du Tchétchène ballotté sur les bas-fonds. Des pas se firent tout à coup entendre non loin du Cosaque, — les têtes des roseaux s’inclinèrent. Lucas arma et murmura : « Au nom du Père, du Fils… » Au cliquetis du fusil, les pas s’arrêtèrent
« Holà ! les Cosaques ! n’allez pas tuer le diadia ! dit d’une voix calme et basse Jérochka, écartant les roseaux et approchant de Lucas.
— Vrai Dieu ! j’ai failli tirer » s’écria Lucas.
— Et qu’as-tu tué ? demanda le vieux. Sa voix puissante résonna sur le fleuve et dans le bois et dissipa subitement le silence mystérieux de la nuit qui entourait le jeune Cosaque. Le jour parut plus clair.
— Tu n’as rien vu, toi, dit Lucas en désarmant son fusil avec calme ; et moi, j’ai tué une bête fauve. »
Le vieux avait déjà porté ses regards vers les bas-fonds, et ne quittait pas des yeux la forme humaine qui faisait rider la surface de l’eau.
« Il nageait avec la branche attachée à son dos ; je l’ai aperçu de loin… Vois ! pantalon bleu… — fusil, à ce qu’il paraît… Le vois-tu ?
— Comment ne pas le voir ? dit le vieux d*un ton irrité, et son visage prit une expression solennelle et sévère. C’était un djighite ! ajouta-t-il avec compassion.
— J’étais accroupi là, continua Lucas, lorsque je vois flotter quelque chose de noir sur l’autre bord. Chose étrange ! une branche, une énorme branche, flottait sur l’eau, mais le courant ne la portait pas, elle coupait le fleuve dans sa largeur. Voilà qu’une tête paraît par-dessus la branche ; je ne la distingue pas bien de derrière les roseaux, je me soulève… le coquin l’entend, aborde à un bas-fond et se glisse sur le sable. Attrape ! pensais-je, tu ne m’échapperas pas !… Il reparut en rampant… (quelque chose me gêne dans le gosier…). J’arme et je reste immobile… Il recommence à nager,… la lune donne en plein sur lui et je vois clairement son dos… « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ! » Le coup part… je le vois se débattre à travers la fumée… Il pousse un gémissement — ou bien, ai-je cru entendre… Dieu soit loué ! pensai-je, je l’ai tué ! Il essaye de se soulever, les forces lui manquent, il tressaille et tombe raide… J’ai tout vu distinctement ; il doit être mort. Les Cosaques ont couru au cordon ; pourvu que les autres ne nous échappent pas !
— C’est ainsi que tu l’as surpris,… il est loin maintenant… » Et le vieux branlait tristement la tête.
Les cris bruyants des Cosaques se firent entendre ; ils accouraient, les uns à cheval, les autres à pied.
« Apportez-vous la nacelle ? leur cria Lucas.
— Bravo, Loukachka ! s’écria un des Cosaques, amène-le vers le rivage ! »
Loukachka, sans attendre davantage, se déshabilla sans quitter des yeux sa proie.
« Attends donc, Nazarka, avec la nacelle ! criait Touriadnik.
— Imbécile ! prends ton poignard ! il respire peut-être encore ! criait un autre Cosaque.
— Bêtise ! » répondait Lucas, ôtant son haut-de-chausses. Il se signa et s’élança dans l’eau, la faisant rejaillir de tons côtés ; il plongea, reparut à la surface et nagea vers les bas-fonds, fendant le Térek de ses bras blancs et vigoureux. Les Cosaques restés sur la rive parlaient à haute voix. Trois hommes à cheval étaient allés faire la ronde. Nazarka traînant la nacelle parut au détour du chemin. Lucas se dressa sur le banc de sable et secoua le cadavre. « Il est bien mort ! » cria-t-il d’une voix perçante.
La balle avait frappé à la tête le Tchétchène. Il était vêtu d’un haut-de-chausses bleu foncé, d’une chemise et d’un caftan ; il portait un fusil et un poignard attachés sur son dos, et, par-dessus, cette énorme branche qui avait commencé par induire en erreur Lucas.
« Voilà comme on pêche les carpes ! dit un des Cosaques groupés autour du cadavre, qu’on avait tiré de l’eau et étendu sur l’herbe.
— Qu’il est jaune ! disait quelqu’un.
— Où les nôtres sont-ils allés chercher les Abreks ? dirait un autre ; ils sont probablement de l’autre côté de l’eau ; si celui-ci n’était pas l’éclaireur, pourquoi se serait-il hasardé seul ?
— C’est le plus entreprenant, un véritable djighite ! dit ironiquement Lucas, étanchant l’eau des habits du Tchétchène et frissonnant sans cesse ; sa barbe est peinte et taillée.
— Écoute, Loukachka, dit l’ouriadnik, qui tenait dans ses mains les armes du défunt, prends le caftan et le poignard et laisse-moi le fusil, je t’en donnerai trois pièces de monnaie. Le plomb y est, ajouta-t-il en soufflant dans le canon du fusil, je le garderai comme souvenir. »
Lucas ne répondit rien ; il était vexé de l’avidité du chef, mais il savait devoir lui céder. Il fronça le sourcil et jeta à terre le caftan du Tchétchène.
« Si ce diable avait du moins un habit convenable, dit-il ; mais non, une véritable guenille.
— Elle te servira pour aller couper du bois, dit un Cosaque.
— Mosé ! je m’en vais à la maison, dit Lucas à l’ouriadnik, oubliant son dépit et voulant tirer parti du cadeau qu’il lui faisait.
— C’est bon, va ! Enfants, traînez le corps vers le cordon, dit l’ouriadnik sans cesser d’examiner le fusil, et faites une hutte de branchages pour le garantir de la chaleur ; on viendra peut-être le racheter.
— Il ne fait pas si chaud, observa quelqu’un.
— Non, mais les chacals peuvent le déchirer, répliqua l’un des Cosaques.
— Nous posterons une garde ; on viendra le racheter, et il ne serait pas bon qu’on le trouvât déchiré par les chacals.
— Eh bien ! Lucas, fais comme tu l’entends, mais donne un seau d’eau-de-vie aux camarades, dit l’ouriadnik.
— Certainement ! certainement ! crièrent à l’unisson les Cosaques ; vois quelle chance Dieu te donne : pour ton premier coup tu abats un Abrek !
— Achète le poignard et le caftan, répondit Lucas ; donne-m’en bon prix, et que Dieu te bénisse ! Je vends aussi le haut-de-chausses, je n’y entrerais pas ; ce diable était maigre comme une allumette. »
Un des Cosaques acheta le caftan pour une pièce d’argent ; un autre promit deux seaux d’eau-de-vie pour le poignard.
« Buvez, mes amis, dit Lucas, je vous donne un seau d’eau-de-vie ; je l’apporterai de la stanitsa.
— Et le pantalon ? le donneras-tu aux filles pour qu’elles s’en fassent des mouchoirs ? » dit Nazarka.
Les Cosaques éclatèrent de rire.
« Assez de rires, dit l’ouriadnik, traînez plus loin le corps ; pourquoi l’avez-vous laissé si près de l’izba ?
— À quoi bayez-vous ? cria impérieusement Lucas aux Cosaques, qui hésitaient à tirer le cadavre ; traînez-le par ici ! » Tous obéirent comme si Lucas était le chef. Au bout de quelques pas ils s’arrêtèrent et lâchèrent les jambes du cadavre, qui tombèrent raides et inertes sur le gazon. Nazarka s’approcha et souleva la tête du mort pour voir ses traits et la trace sanglante qu’il avait à la tempe. « Il l’a marqué au front, dit-il, il ne se perdra pas, les siens le reconnaîtront. »
Personne ne répondit : l’ange du silence touchait de son aile tous les Cosaques.
Le soleil était levé, et ses rayons se jouaient dans la rosée ; le Térek grondait en roulant ses eaux à travers la forêt ; les faisans saluaient de leurs cris le réveil de la nature. Les Cosaques entouraient le cadavre, recouvert seulement du haut-de-chausses imbibé d’eau et serré à la taille par une ceinture. C’était un homme beau et bien fait ; ses mains musculeuses pendaient, raidies, le long des flancs ; son front hâlé tranchait vivement avec la blancheur bleuâtre de sa tête rasée ; le sang s’était figé près de la blessure ; les yeux ternes et vitreux étaient ouverts et semblaient regarder au loin ; les lèvres, minces et tendres, semblaient sourire avec bonhomie et finesse sous la moustache rousse ; les doigts crispés étaient couverts de poils aux jointures, et les ongles teints en rouge.
Lucas ne s’était pas encore habillé, son cou était très rouge, ses yeux brillaient plus que d’ordinaire, un mouvement nerveux agitait ses larges pommettes, une vapeur presque imperceptible s’élevait de son corps jeune et robuste, frissonnant à l’air froid du matin.
« C’était un homme ! murmura Lucas, admirant malgré lui la beauté du cadavre.
— Oui-da ! observa un des Cosaques, s’il pouvait te saisir maintenant, il ne te lâcherait pas. »
L’ange du silence s’était envolé. Les Cosaques se remirent en mouvement, et les gais propos recommencèrent. Deux d’entre eux allèrent tailler des branches pour la hutte, d’autres retournèrent au cordon. Lucas et Nazarka coururent se préparer au départ pour la stanitsa.
Une demi-heure plus tard, tous deux traversaient en courant les épais taillis qui séparent le Térek de la stanitsa, et ils ne cessaient de parler entre eux.
« Ne lui dis pas que c’est moi qui t’envoie, disait Lucas d’un ton bref ; sache seulement si le mari est à la maison.
— Et moi, j’irai chez Jamka ; ferons-nous bombance ce soir ? demanda Nazarka, toujours prêt à obéir.
— Certainement ! aujourd’hui ou jamais ! » répondit Lucas.
Arrivés à la stanitsa, les deux Cosaques se rafraîchirent d’un verre d’eau-de-vie, et se jetèrent à terre pour dormir jusqu’au soir.
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.