Kitabı oku: «Le pendu de la Forêt-Noire»

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Léopold Stapleaux

Le pendu de la Forêt-Noire


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066327545

Table des matières

COCOTTES ET COCODETTES

II LA CAGNOTTE

III ROBERT D’ORCHAMPS

IV LE REMORDS DU MARI

SUR LE TURF

V MAXIMUM ROI DU TRENTE ET QUARANTE

VII APRÈS LE COMBAT

VIII LE GLAIVE A BADE

IX JUSTICE!

X PRÉPARATIFS

XI BREBIS GALEUSE

XII A LA CAMPAGNE

XIII LE PLAN DE M e ALLAIN

XIV A QUELQUE CHOSE MALHEUR EST BON

XV LA FORTUNE DE BOULINGRIN

XVI L’ENQUÊTE

XVII AU PRINTEMPS

XVIII LE BAL

XIX LA BAGUE D’ANTONINE

LES COMPAGNONS DU GLAIVE

COCOTTES ET COCODETTES

Table des matières

Bade était Bade.

Tous ceux qui l’ont visité à certaine époque comprendront ce que l’auteur veut dire.

Donc, Bade était Bade.

De plus, on avait atteint le plus beau moment de la saison.

Dès le matin un grand mouvement avait eu lieu dans les rues, relativement tranquilles d’ordinaire.

Les passants étaient nombreux, stationnant devant les principaux hôtels, ainsi qu’aux coins des carrefours.

Un soleil radieux égayait leur flânerie.

Les équipages de toutes sortes: landaus, victorias, chars-à-bancs, fiacres, coupés, chaises de poste, etc., etc., qui remplissaient les rues la justifiaient.

Tous les Badois étaient endimanchés pour la circonstance; tous les étrangers–et les hôtels regorgeaient de voyageurs,–avaient quitté leur logis pour rejoindre ou quérir un véhicule.

De vieux carrosses antédiluviens d’aspect avaient été brossés dès la veille, et leurs roues ankylosées gémissaient en tournant sur leur moyeu.

Des chevaux moribonds avaient été réconfortés, pour quelques heures, par de nombreux picotins d’avoine, afin de pouvoir fournir un dernier service avant d’être conduits chez l’équarrisseur.

Disons, sans plus tarder, le motif de tous ces préparatifs et de ce mouvement.

C’était le deuxième jour des courses d’Iffezheim, alors le plus aristocratique et le plus élégant hippodrome du monde entier.

Iffezheim, terrain neutre et d’une originalité grande par la promiscuité singulière qu’il établissait entre le vrai monde ett le demi.

Le pesage de Longchamps nous en a parfois offert autant à certaines époques, où les mesures restrictives qui le régissent aujourd’hui n’avaient pas encore été prises; mais Longchamps était trop près du faubourg Saint-Germain et du quartier Bréda pour que le rapprochement que nous signalons y ait jamais existé aussi complet qu’à Iffezheim, situé entre Oss et Bade, et offrant aux jockeys et aux sportmen un terrain des plus favorables aux grandes luttes hippiques.

Iffezheim était le rendez-vous des cocottes les plus célèbres et des cocodettes les plus élégantes et les plus réputées.

Nous ne referons pas ici l’historique des mœurs que d’aucuns ont dénommées: la corruption impériale, mais nous tracerons le plus rapidement possible certains, courants dont notre génération a subi les effets indéniables, sans se rendre bien compte peut-être de leurs véritables causes.

Après le coup d’État, au bien-être très suffisant qui s’était généralement répandu pendant les dernières années du règne de Louis-Philippe, succéda une période de prospérité fiévreuse, qui jeta dans la foule, heureux et satisfaits, un tas de gens qui, la veille, étaient plus que besogneux.

Il ressortit de cet état de choses une ardeur de satisfaction sans bornes, un culte du plaisir effréné, une envie folle de tâter de toutesles jouissanceshumaines, une inextinguible soif d’ivresses.

Le superflu devint le nécessaire, et un monde nouveau se fit place dans l’ancien.

La concurrence s’établit entre le vrai monde et le demi.

On vit trôner ce dernier aux meilleures places de nos théâtres et dans les plus élégantes voitures du Bois.

Les plus luxueuses et les plus excentriques drôlesses devinrent célèbres.

Quelques-unes cumulèrent les fonctions de fille de plaisir avec celles de mauvaise actrice, et l’on applaudit l’une parce qu’on avait aimé l’autre, ou on l’aima d’abord pour aller l’applaudir après, débitant des chansons ineptes grossièrement exprimées, faussement chantées qu’on s’empressa d’apprendre par cœur.

La Dame aux camélias–qu’avait précédée la Vie de Bohème–marqua le commencement du règne des filles.

Elles s’appelaient à cette époque: les lorettes.

La littérature consacra leur puissance.

Toto et Tata triomphèrent.

L’éclat du succès immense du beau drame de Dumas fils eut pour résultat que toute fille de portier rêva de devenir une Marguerite Gauthier et qu’il n’y eut pas un jeune homme de vingt ans qui ne caressât, comme la plus douce chimère, d’être Armand Duval un jour ou l’autre.

Jules Janin écrivit même dans je ne sais plus quelle préface:

«–Que faisait la France en18552? dira-t-on.

«–Elle pleurait sur les malheurs de la Dame aux camélias!»

Le drame de Dumas fils était fort bien fait; en outre sa forme était des plus attrayantes; il initiait aux mystères de l’existence des filles entretenues, c’est vrai; mais avec un tact si parfait que les plus choquants détails, sauvés par un esprit charmant et une incomparable légèreté de touche, furent admis, si révoltants qu’ils fussent, comme les choses les plus naturelles; en outre, il montrait un père venant supplier une fille de lui rendre son fils:

La famille luttant contre le concubinage!

Celui-ci reconnu, idéalisé, ayant pour loi suprême l’amour et, par conséquent, offrant à toute la jeunesse un irrésistible attrait.

Puis, pouvait-on en vouloir longtemps à cette pauvre Marguerite, ange déchu qui mourrait à la chute des feuilles comme la jeune malade de Mille-voye?

C’était impossible.

Les Marguerite Gauthier devinrent à la mode.

Toutes voulurent avoir un duc qui les couvrît d’or, un comte qui les menât souper et un Armand qui s’enfuit vivre avec elles à la campagne.

Si la famille d’Armand s’en mêlait un jour, eh bien! Marguerite discuterait avec le père Duval et traiterait la question de puissance à puissance.

Et si cet excellent père Duval ne pouvait donner à la rupture demandée d’aussi mauvaises raisons que celles qu’il invoque dans la comédie, on l’enverrait à la balançoire.

En attendant, on buvait du vinaigre pour maigrir et avoir le teint de l’emploi.

On apprenait à tousser angéliquement, afin de fendre le cœur des fils de famille.

Une bronchite était un vrai trésor.

Pendant plusieurs années, celles qui eurent leur petite bronchite purent étaler un luxe princier.

Tandis que se formait le demi-monde, qui devenait une classe dans l’État, les spéculations heureuses remplissaient les poches des besogneux de la veille.

L’argent s’acquérait si facilement que ceux qui opéraient sa moisson quotidienne le jetèrent au vent de tous leurs caprices aussi facilement qu’ils le ramassaient dans la corbeille des agents de change ou la cohue de la coulisse.

L’établissement et la reconnaissance publique du demi-monde d’un côté, l’abondance de l’argent de l’autre, furent les causes principales de la lutte véritable qui s’établit entre les femmes honnêtes et les drôlesses.

De leur côté, les grandes dames qui, par leur position de fortune, pouvaient, beaucoup plus que les bourgeoises, prendre part à tous les plaisirs de la capitale, se trouvèrent coudoyant presque chaque jour les filles de plaisir célèbres.

Celles-ci, afin d’entretenir l’enthousiasme de leurs galants, dépensaient des sommes folles pour leur toilette.

Ecrasées d’abord par ce luxe, que défrayait, la plupart du temps, une véritable commandite d’adorateurs, les femmes du monde augmentèrent leur budget dans des proportions considérables et finirent par adopter des mœurs si luxueuses et tellement analogues à celles que suivaient les courtisanes, qu’à moins de connaître son tout-Paris sur le bout du doigt, on pouvait prendre aisément les unes pour les autres; aussi rien n’était plus difficile que de savoir si l’on avait affaire à une drôlesse ou à une femme du monde.

Et l’on chanta dans la Vie parisienne:

–L’une est une femme à la mode

Assez commode,

Qui ne compte plus ses amants;

L’autre, ah! l’autre est une comtesse,

Et sa noblesse

Remonte à deux ou trois cents ans.

Examinez bien leur toilette,

Et puis après, voyons, parlez,

Dites quelle est la cocodette

Et quelle est la cocotte, allez!

Devenir l’amant de telle ou telle fille en renom du monde interlope, était un idéal pour certains jeunes gens égarés; triompher des exigences vénales des Aspasies idiotes, qui traînaient partout leur bêtise et leur impudence, était pour eux une suprême victoire.

Et le terrain le plus curieux pour l’observateur, fut, nous le répétons, l’enceinte du pesage des courses de Longchamps.

Là vraiment la fusion des deux castes était flagrante, ayant pour trait d’union ces petits messieurs.

On quittait Gredinette pour aller saluer la duchesse et on abandonnait celle-ci pour s’accouder devant la table où paradait Tata.

Les femmes honnêtes, les autres, celles qui étaient connues pour leurs vertus et celles qui l’étaient pour leurs vices, les cocodettes, les courtisanes du monde et celles du ruisseau, toutes les catégories enfin, venaient étaler là les inventions les plus nouvelles de Worth ou de quelque autre couturier fameux.

Disons un mot de ce personnage tout moderne, résultat d’un perfectionnement, d’un raffinement inouï, qui fit naître le couturier au détriment de la couturière.

Il semble d’abord qu’il y ait une anomalie complète dans l’adoption des hommes chargés de la toilette des femmes, et cependant, en y réfléchissant bien, on doit conclure qu’en somme, rien n’est plus logique dans l’état des choses que nous signalons.

Il est évident que, plus les mœurs sont relâchées, et plus les fonctions de la toilette, et surtout de la toilette féminine, changent de but.

Les femmes, à certains moments, ne-s’habillent plus pour se vêtir, mais pour plaire.

La coquetterie devint une véritable provocation dont la puissance résume tout le bon goût des accoutrements.

Données par les courtisanes, qui mettaient un art véritable à faire ressortir tous leurs avantages, les modes ne devaien plus être des combinaisons flatteuses et savante résultant des qualités spéciales du physique, des grâces et des charmes de celles qui les portaient, mais de véritables plans de campagne, ne reculant devant rien pour s’assurer une conquête, ayant la couturière pour chef de corps et l’émailleuse pour avant-garde.

Or, à cè point de vue, qui pouvait mieux combiner les effets à réaliser comme les moyens de les atteindre, si ce n’était une classe d’individus pris dans le sexe même qu’on voulait séduire, épater, enivrerr?

De là le couturier.

Ah! disons-le, c’est un grand personnage et son règne n’est pas près de finir.

Il peut tout, ce potentat des destinées de nos élé-, gantes.

Il pouvait tout, surtout, car les abus que nous signalons se sont un peu calmés, heureusement pour tout le monde.

Mais il fut un temps où l’imagination du couturier se montra d’une fécondité vraiment bien étonnante.

Pour certains bals masqués officiels, il trouvait des choses absolument insensées dont le décolleté téméraire faisait la quaiité principale.

On y voyait des cocodettes déguisées en neige, en rayon d’espoir, en rayon d’amour; le mot n’y faisait rien; le prix du costume et son écourté, toutt!

Et la chronique galante dans ses racontars du high-life s’extasiait devant les splendeurs des bras de Mme la comtesse, la finesse des attaches de Mme la marquise, la gorge d’albâtre de la petite baronne et vantait les faux mollets de Mme la duchesse, qui, effrontément, s’était laissé fagoter en chaste Diane.

Mais nous voilà bien loin de Bade, et il est plus que temps d’arrêter ce tableau des choses d’hier dont l’exposé, quoique sommaire, nous a entrainés beaucoup plus que nous ne lé pensions.

Heureusement que des toilettes dont nous venons de parler à l’hippodrome de Lonchamps il n’y a qu’un pas, et que de ce dernier à la plaine d’Iffezheim il n’y a qu’une nuit en chemin de fer et deux heures en voiture.

Nous ne décrirons ni le voyage de Bade à Iffezheim qu’avaient accompli, chacun d’après l’allure que lui permettaient son poids et ses chevaux, les nombreux véhicules dont s’étaient servis les Badois et les étrangers.

Nous ne parlerons ni des premières courses, ni de leurs vainqueurs, mais nous signalerons la présence à Iffezheim de plusieurs personnages, dont le lecteur ne doit pas avoir perdu le souvenir.

Au milieu de parieurs groupés autour de la tribune du milieu, se trouvait le duc d’Ambre.

Très entouré, très fêté, le duc, dans une toilette de circonstance, le carnet dans la main gauche, le porte-crayon d’or dans la droite, tenait tête à tout le monde, notant les engagements acceptés.

–Je donne Champion à quatre!

–Je le prends à cinq!

–Cent louis contre Champion à cinq!

–Tenus.

–Qui veut Trilby à égalité?

–A deux! Mademoiselle de Longchamps.

–Une poule, messieurs?

–Je donne Monseigneur!

Tels étaient les cris qui dominaient le brouhaha général, partant du groupe des parieurs qui occupait les abords de la tribune du milieu.

A l’ombre de celle située du côté opposé à l’entrée de l’hippodrome, s’étaient installées les pécheresses.

Au premier rang d’entre elles se faisait remarquer Madeleine de Berny, ou pour lui donner son nom de guerre, la Cagnotte, la maîtresse du duc d’Ambre, le septuagénaire le plus à la mode du continent.

Madeleine, malgré les huit lustres qu’accusait exactement son visage, possédait une taille élégante, souple, pleine de promesses.

Sa physionomie mélancolique avait grand air. C’était une de ces figures pâles et régulièrement graves qui font rêver, et son regard, tantôt voilé, tantôt ardent, filtrait, partant de deux grandes prunelles sombres, au travers de ses longs cils, ce qui ajoutait encore aux attraits de son visage qu’entourait une chevelure opulente qui avait emprunté ses tons vermeils à cette teinture dont font usage les dames du Lac, que l’on connait généralement sous le nom d’eau d’or.

Madeleine était une déclassée; elle avait été femme du monde.

L’histoire du passé de la Cagnotte étant le prologue indispensable des événements qui vont suivre, nous sommes forcés de la reproduire ici en renvoyant au chapitre v de ce volume intitulé: Sur le Turf, ceux qui la connaissent déjà.


II
LA CAGNOTTE

Table des matières

Élevée en province par un cousin éloigné, qui tout à coup, à la mort de la mère de la future Mme de Berny qu’elle laissait orpheline, s’était trouvé à la tête d’une tutelle embarrassante, Madeleine de Martignac, à l’âge de vingt-deux ans, avait rencontré un officier de marine nommé Robert d’Orchamps, qui s’était follement épris d’elle et avait tout aussitôt demandé sa main, alors que sans dot elle commençait à redouter quelque peu de mourir vieille fille.

Robert était un galant homme dans toute l’acception du mot.

Il possédait trente mille livres de rente.

Sa demande fut accueillie avec joie, et Madeleine, qui ignorait encore les vices latents que renfermait son âme, s’était donnée à lui sincère et reconnaissante, goûtant pleinement de cet idéal du bonheur terrestre qu’on appelle un mariage d’amour.

Un beau matin commence parfois un jour d’orage

Après un an d’une parfaite félicité, un soir d’automne, d’Orchamps, en rentrant vers cinq heures chez lui, dit à Madeleine:

–Ma chère mignonne, j’ai une bonne nouvelle à t’annoncer: Paul de Brives est de retour depuis hier.

–J’en suis enchantée pour toi, mon ami.

–Dès demain, je te le présenterai. Tu verras qu’en te faisant maintes fois son éloge, je suis resté bien au-dessous de la vérité.

Robert avait alors trente ans.

C’était un homme robuste, aux larges épaules, aux bras vigoureux, qui adorait la chasse, l’équitation et tous les exercices du corps.

Dès son mariage, il avait donné sa démission afin de se consacrer désormais exclusivement à sa femme.

Plusieurs raisons avaient déterminé l’officier à prendre ce parti.

D’Orchamps ne pouvait, pendant ses longs voyages, imposer au tuteur de Madeleine son chaperonnage, et, en outre, il se sentait trop profondément épris d’elle pour qu’une séparation ne lui parût point un intolérable supplice.

Son amour était fait d’admiration et d’estime.

Robert avait en Madeleine une confiance absolue, et cependant, sans qu’il pût se douter que jamais ce sentiment serait justement éveillé en lui par les fâcheux événements que lui réservait l’avenir, il se sentait dans l’âme le germe d’une instinctive jalousie implacable et sans bornes.

Courir les mers dans des conditions semblables lui avait semblé impossible, et sans regret il avait brisé sa carrière, heureux même de faire ce sacrifice à sa chère idole.

Robert possédait une nature très complète et, par conséquent, accessible aux sentiments les plus divers.

Son âme était un clavier sonore que l’affection, l’amour, la haine et la jalousie pouvaient faire résonner tour à tour.

Ordinairement doux, bienveillant et affectueux, il était capable de violence et ne devait reculer devant rien pour tirer vengeance de quiconque tenterait, n’importe comment, de troubler sa vie.

L’horreur de la banalité l’avait rendu avare d’affection, et ce Paul de Brives, dont il avait joyeusement annoncé à Madeleine le retour en France, était son seul ami.

Celui-ci avait vingt-quatre ans et était officier de marine comme l’avait été d’Orchamps.

Fils d’un contre-amiral, mort glorieusement à bord de son navire, et à qui Robert devait beaucoup, Paul, alors âgé de vingt ans, avait été très recommandé par son père mourant au futur mari de Madeleine.

Pendant trois ans, Paul et Robert ne s’étaient pas quittés.

La nature ardente de Paul plaisait à d’Orchamps et, après Madeleine, de Brives était l’être que Robert chérissait le plus au monde.

Quelques mois avant le mariage de d’Orchamps avec Mlle de Martignac, Paul était parti pour une expédition lointaine; il ne connaissait Madeleine que par les lettres de son ami, et Dieu sait sous quel jour idéal Robert l’avait dépeinte à son intime.

Il en avait fait presque une divinité.

Il l’aimait tant!

Le lendemain du jour où d’Orchamps avait annoncé l’arrivée de Paul à Madeleine, il le lui présenta.

De Brives, physiquement, ne ressemblait en rien à Robert.

Il était de taille moyenne et de complexion délicate.

Une chevelure blond cendré estompait légèrement son front rêveur, et son sourire possédait une expression de douce joie et d’extrême franchise.

Sous ces dehors légèrement efféminés se cachaient un cœur bouillant d’une bravouve éprouvée, et une âme ardente capable de renfermer une passion folle.

–Voici mon meilleur ami, presque mon frère, M. Paul de Brives, le plus brave officier de la marine française, dit d’Orchamps à Madeleine.

–Soyez le bienvenu, monsieur; il y a si longtemps que mon mari me fait quotidiennement de vous un si pompeux éloge que je vous avoue que je brûlais du plus vif désir de vous connaître, dit-elle au jeune marin.

De Brives rougit légèrement.

–Robert est trop indulgent pour moi, madame, répliqua-t-il, et je ne sais comment je pourrai soutenir vis-à-vis de vous la réputation qu’il m’a faite si partialement.

–Cher Paul, fit à son tour d’Orchamps, je ne suis pas en peine de vous.

Un dîner à trois suivit cette entrevue, et lorsque Robert, resté seul avec Madeleine, lui demanda:

–Eh bien, n’est-ce pas que mon ami Paul est charmant?

–Ma foi, répondit-elle, je t’avouerai franchement que M. de Brives me parait en effet un jeune homme possédant de grandes qualités, mais que jusqu’ici mon admiration pour lui est fort éloignée encore de ton enthousiasme.

Robert fit légèrement la moue, mais au fond et sans qu’il s’en rendit bien compte lui-même, ces paroles l’enchantèrent.

Tout amant est exclusif.

Depuis le paradis terrestre, où la première femme trompa le premier homme pour ce visqueux et répugnant animal qui se nomme serpent, il est un drame éternel qui, des millions de fois raconté déjà, peut l’être encore, car c’est le plus ordinaire, mais aussi le plus poignant de tous.

Ce drame navrant ou ridicule n’a besoin que de trois personnages: le mari, la femme et l’amant.

C’est le drame éternel, et le penseur doit se demander pourquoi Dieu, qui nous donna la jalousie, ce poison de l’amour, n’inculqua pas à toutes les femmes la constance, cette vertu de la passion.

Insoluble problème que la découverte de l’absolu elle-même ne résoudrait probablement pas.

Nous l’avons dit, Robert et Paul s’adoraient.

Deux mois se passèrent sans que rien vint modifier leur situation.

Madeleine était froidement affectueuse pour de Brives, celui-ci amicalement respectueux envers elle.

Robert, entre l’amour et l’amitié, matérialisait le plus rare et le plus adorable des idéals.

C’était l’été, ils allaient se promener le soir ensemble, causant de tout, en gens qui, le cœur ouvert, laissent leurs lèvres exprimer leurs plus secrètes pensées.

Paul et Robert conservèrent longtemps ce laisser-aller de la franchise complète, mais petit à petit Madeleine devint songeuse.

D’Orchamps ne le remarqua pas.

Un soir, de Brives annonça à ses amis qu’il les quitterait sans doute six semaines après pour se rendre au nouveau poste qui venait de lui être assigné.

Robert éclata en regrets les plus vifs et les plus sincères.

Madeleine resta silencieuse, mais elle regarda longtemps de Brives à la dérobée et un feu singulier brilla dans ses yeux.

D’Orchamps finit pas s’étonner du mutisme de sa femme.

–Tu ne dis plus rien, mignonne?

–Je vous écoute.

–Tu n’es point aussi silencieuse d’ordinaire.

–C’est vous, au contraire, qui l’êtes davantage. Nous ne pouvons parler tous à la fois, mon ami.

–Es-tu souffrante?

–Je suis un peu nerveuse; il y a de l’orage dans l’air.

Et Madeleine, dardant ses grands yeux noirs vers une déchirure du ciel, au fond de laquelle un soleil d’août étendait sa pourpre litière, fit refléter dans leur prunelle son ardente couleur.

–Rentrons, alors.

Ils regagnèrent par Meudon la villa que d’Orchamps habitait entre Sèvres et Bellevue.

Comme ils traversaient l’avenue Mélanie un orage éclata.

Un bruit sourd, immédiatement suivi d’un terrible éclair, se fit entendre, et la pluie, en larges gouttes, se mit à tomber, crépitant sur les feuilles et rebondissant sur le pavé.

Madeleine poussa un cri et se précipita vers d’Orchamps, dans les bras duquel elle chercha à enfouir sa tête comme une colombe effarouchée.

–Peureuse, dit-il; allons, du calme.

–Ne craignez rien, madame, ajouta de Brives, le danger est passé; nous avons vu l’éclair.

–C’est plus fort que moi, dit Madeleine, qui profita de l’incident pour donner un libre cours à l’émotion qu’elle éprouvait.

Son cœur battait avec violence, des larmes mouillaient ses yeux, d’Orchamps les essuya avec son mouchoir.

–Pauvre mignonne! Allons, allons, rassure-toi.

–Je n’ai plus peur, dit-elle.

–Mettons-nous à l’abri, reprit Robert.

Tous trois se réfugièrent sous un grand chêne.; mais bientôt son épais feuillage ne put même plus les garantir contre l’averse, et l’eau tomba sur eux.

Madeleine portait un grand chapeau de paille.

Au plus fort de la pluie, d’un geste brusque elle l’ôta, et malgré les insistances de Robert, qui voulut le lui faire remettre aussitôt, elle releva la tête pour l’exposer tout entière à l’averse en disant:

–Non! non! laisse-moi; cela me fait du bien.

D’Orchamps prit alors le parti de regagner sa demeure. Arrivé sur le seuil de sa villa, il engagea de Brives à entrer un instant.

–Merci, répondit Paul, je suis trempé jusqu’aux os, je cours me changer.

–Attends au moins que la pluie ait cessé.

–A quoi bon? Sèvres n’est pas loin. A ce soir.

D’Orchamps lui serra la main sans insister davantage.

–A ce soir, répéta Madeleine.

Et, s’emparant à son tour de la main que leur tendait Paul, elle la serra sans doute plus que de coutume, cette main; car, après avoir fait quelques pas malgré la pluie qui tombait toujours par torrents, de Brives s’arrêta pendant un moment, sans savoir pourquoi ni comment, troublé, indécis, tremblant presque, et ce ne fut qu’après un effort qu’il put reprendre son chemin.

Vous est-il arrivé parfois de vous arrêter songeur devant un plâtre ou un marbre représentant une main de femme et de vous poser ces questions:

–A qui fut-elle? Où est-elle? Quelles destinées a-t-elle tenues dans ses cinq doigts? Quels frémissements a-t-elle fait naître par son contact?

La main d’une femme, n’est-ce pas elle tout entière, et ne dit-on pas à la mère de celle qu’on adore et dont .on veut faire la compagne de toute sa vie:

–Donnez-moi la main de votre fille, madame.

Que se passa-t-il dans l’âme de Madeleine, le soir dont vous venons de parler?

Quel trouble nouveau, inconnu, envahit le cœur de Paul après que la main patricienne de Mme d’Orchamps eut serré la sienne?

C’est ce que ni elle ni lui n’eussent pu dire.

De même que la circulation du sang, les sensations s’opèrent en nous sans que notre volonté y soit pour rien, et leur action est indéfinissable.

De Brives ne reparut pas le soir.

Madeleine ne sembla pas le remarquer, et elle se montra plus affectueuse que jamais avec Robert.

Paul appela vainement le sommeil.

Il ne s’endormit qu’au jour, et pour la première fois se trouva bien seul dans la vie.

Un mois s’écoula.

Au bout de ce temps, Robert fit une chute de cheval, et se foula le pied.

L’accident n’avait aucune gravité, mais nécessitait un repos absolu de quelques semaines.

Madeleine fut admirable de dévouement.

Paul de Brives prit place avec elle au chevet du blessé.

Entre la pensée d’une faute et son accomplissement, lorsque ceux qui doivent la commettre ne sont pas encore les fidèles du mal, il existe une époque de transition ou plutôt de lutte intime et secrète que la psychologie la plus savante ne peut complètement définir.

Madeleine aimait Robert, ou du moins, sentant qu’elle avait besoin de se bien persuader qu’elle avait pour lui un amour immense, elle se répétait sans cesse qu’elle l’adorait à la folie.

Ainsi qu’un photographe place devant son objectif celui dont il veut reproduire les traits, elle plaçait l’image de son mari dans son souvenir, et les yeux fermés, murmurait:

–Je l’aime! oh! oui! le l’aime! je n’aime que lui.

Mais soudain l’ombre évoquée devenait diffuse, et quand la lumière se faisait de nouveau, au corps robuste un corps grêle avait succédé, une tête blonde avait pris la place de la tête brune, et ce n’était plus Robert, mais Paul qu’elle voyait apparaître.

Alors les idées mauvaises traversaient son esprit, et elle souriait bizarrement en aspirant à longs traits le parfum qui montait des champs au coteau sur lequel était située la villa qu’elle habitait.

C’était un trouble étrange, une soif singulière.

Madeleine désirait.

Quoi?

Qui pourrait le dire?

Un soir, las d’un repos forcé, Robert s’endormit.

Madeleine et Paul étaient près de lui.

Au dehors, une brise embaumée agitait doucement les feuilles des clématites abritées dans des caisses de bois peint en vert, posées sur les croisées de la chambre.

De la place qu’occupait de Brives on pouvait apercevoir, lumineuse dans les ténèbres qui cerclaient l’horizon et qu’éclairaient en haut les reflets d’un soleil couchant, une sorte de plaque d’acier sur laquelle retombaient sonores les gouttes d’eau d’un jet occupant le centre du petit lac, qui, dans la pénombre, offrait cet aspect bizarre.

Dans une échancrure du ciel, faite par le caprice des vents, la lune, se détachant jaune et placide sur le sombre azur de la nuit, poursuivait lentement son chemin céleste.

Madeleine et Paul gardaient le silence.

–Il dort, murmura Mme d’Orchamps après avoir jeté sur Robert un regard investigateur.

–Je le crois, répondit de Brives également à voix basse.

La chambre dans laquelle ils se trouvaient n’était éclairée que par une veilleuse.

L’huile manqua.

La mèche calcinée fit entendre son dernier hoquet.

Une odeur fétide empoisonna l’air pendant quelques secondes; et l’obscurité se fit.

Soit par sollicitude, soit pour s’assurer si Robert dormait vraiment, Madeleine posa doucement la main sur la poitrine de son mari, et, dans le même but sans doute, celle de Paul vint la rejoindre.

Alors ces deux mains s’effleurèrent dans l’ombre et tressaillirent, puis ouvrirent les doigts pour se les refermer les uns sur les autres dans une étroite et enivrante étreinte.

Il y avait longtemps que Paul, malgré tous les efforts qu’il avait faits pour n’y plus penser, songeait au bras auquel appartenait cette main qui brûlait dans la sienne, et non-seulement à ce bras, mais au corps entier dont cette main et ce bras, merveilles déjà pourtant, n’étaient encore que les moindres perfections.

L’amour, comme l’ivresse, a son moment fatal où, plus fort que la raison, seul il gouverne, seul il guide!

Fou de passion, Paul s’abandonna, en se sentant dominé par cette femme pâle, aux chastes regards, qui s’appelait Madeleine, il voulut parler.

Elle le devina, et, de son autre main, brûlante aussi comme celle que Paul étreignait dans la sienne, elle lui ferma la bouche.

Aussitôt les lèvres du jeune homme se collèrent sur les doigts de Madeleine.

Eût-elle été de fer rougi à blanc, sa bouche n’eût point pu quitter cette main adorée au parfum subtil et enivrant.

Épuisée par l’émotion, Madeleine poussa un soupir.

Sa tête se posa languissamment sur l’épaule du jeune officier, et il sembla à ce dernier que tout son être venait d’être plongé dans un bain de volupté.

Dès ce moment, il résolut de ne plus partir.

Le lendemain, pourtant, sa résolution lui parut monstrueuse.

Il aimait, il adorait Madeleine; il n’en pouvait douter, car seule elle occupait son cœur et sa pensée, et, quoi qu’il fit pour l’en bannir, elle semblait y régner davantage encore, plus absolue et plus puissante; et Madeleine était la femme de Robert, son meilleur et son plus intime ami, presque son frère.

–Oh! je la fuirai, se disait-il, et au moment de s’éloigner, une force invincible le faisait s’en retourner à la villa, et dès qu’il revoyait Madeleine et qu’elle le couvait de son regard, il oubliait sa noble et loyale résolution.

Il finit par chercher à s’excuser lui-même.

Quel tort faisait-il à d’Orchamps en aimant sa femme?

Cet amour ne serait-il pas toujours platonique?

Si même, par impossible, Madeleine tentait, à un moment donné, qu’il n’en fût pas toujours ainsi, ne se sentait-il pas assez de force et de courage pour ne point trahir Robert?

Pouvait-il, en tout cas, quitter ce dernier avant qu’il fût rétabli?

Sa fuite inexplicable ne donnerait-elle pas à d’Orchamps de vagues soupçons qui pourraient rompre entre Madeleine et lui la bonne harmonie?

Il se dit tout cela et bien des choses encore, et finalement resta, en demandant au ministre une prolongation de congé qui lui fut malheureusement accordée.

La guérison de Robert fut assez prompte.

Huit jours après que Paul avait saisi, sur le lit du blessé, la main de Madeleine, d’Orchamps était debout.

Un matin, une dépêche télégraphique arriva. Le cousin de Mme d’Orchamps était mort à Orléans, d’indigestion, en véritable égoïste.

–Nous partirons demain, dit aussitôt Robert à Madeleine, afin d’aller rendre à ton parent les derniers devoirs.

–Bien, mon ami, répondit-elle.

Paul de Brives, qui se trouvait là au moment où d’Orchamps communiquait cette résolution à sa femme, pâlit horriblement; mais un regard de Madeleine rasséréna aussitôt son visage. Ce regard lui disait clairement:

–Rassurez-vous, il partira seul.

Malgré cette muette promesse, de Brives passa une nuit d’anxiété inexprimable.

Robert devait partir le lendemain.

Madeleine le suivrait-elle?

Oh! certes, il ne doutait point qu’elle ne fit le nécessaire pour ne point accompagner son mari, mais réussirait-elle?

Trouverait-elle un prétexte pour demeurer?

Robert l’aimait trop pour ne point exiger qu’elle l’accompagnât.

Que se passait-il entre lui et Madeleine?

Avait-elle déjà réussi?

Robert résistait-il encore?

Qu’arriverait-il au dernier moment?

Ces diverses questions, insolubles alors pour lui, de Brives se les posait, et tout en désirant que rien ne vint contrecarrer les projets de Madeleine, ce n’était point sans une terreur étrange qu’il se voyait seul avec elle, lorsque Robert serait loin.

Lorsque Paul revit le lendemain Madeleine, Robert, une petite valise à la main, se disposait à se rendre, sans elle, à la gare pour prendre le train de Paris.

–Êtes-vous content? demandèrent les yeux de Madeleine à Paul.

Il baissa les siens.

La joie qu’il éprouva le rendait honteux de lui-même; il n’osait la montrer.

Madeleine et lui accompagnèrent d’Orchamps jusqu’à l’embarcadère.

Pendant qu’ils marchaient pour s’y rendre, Paul se creusait vainement l’esprit pour deviner par quel habile stratagème Madeleine avait pu déterminer Robert à partir sans elle.

Rien n’avait été si simple cependant: une migraine habilement invoquée, jointe à l’absence d’habits de deuil convenables pour se présenter dans une ville de province, à la maison du défunt, sans éviter la médisance, avait suffi.

L’instant du départ arriva; d’Orchamps embrassa sa femme.

–A bientôt! lui dit-il.

Puis s’adressant à de Brives:

–Je te la confie! ajouta-t-il en lui serrant la main. Dieu! que tu as froid!

–Ce n’est rien, va, va, tu n’as que le temps.

Robert prit place dans un compartiment.

Le train partit.

D’Orchamps se pencha à la portière et jusqu’à la courbe qui le déroba aux regards de sa femme et de son ami, tendre et confiant, il agita naïvement son mouchoir.

Madeleine répondit de même à ce dernier adieu.

Paul resta immobile jusqu’au moment où le train ayant complètement disparu, ne sachant plus quelle contenance garder pour cacher à Mme d’Orchamps l’émotion à laquelle il était en proie, il se mit à marcher.

–Eh bien, où allez-vous donc? lui dit-elle.

De Brives s’arrêta.

–Donnez-moi votre bras.

Il obéit.

Madeleine prit le bras que Paul lui tendait, et s’appuyant sur lui, sans faire aucune remarque sur le tremblement qui agitait l’officier, elle lui dit:

–Vous voyez que je suis restée.

De Brives garda le silence, et sans échanger un seul mot, ils regagnèrent lentement et silencieusement la villa.

Pendant plusieurs heures, une visible contrainte régna entre eux; leur causerie fut d’une banalité extrême.

De Brives parlait de Robert.

Malgré lui, il en parlait mal.

Madeleine faisait tous ses efforts pour lui faire abandonner ce thème; enfin Paul lui demanda:

–Pourquoi n’êtes-vous point partie?

–Ingrat! lui répondit-elle, comme si pour rester elle avait dû accomplir un sacrifice énorme.

Suprême science des coquettes qui consiste à toujours faire croire qu’elles ont remué des mondes, alors que, pour satisfaire leurs propres caprices, elles n’ont usé que des procédés les plus vulgaires, et, disons-le à la grande humiliation de la partie masculine de l’humanité, les plus sûrs de tous par leur vulgarité même.

Un regard profond de Madeleine avait accompagné ses dernières paroles; subjugué, vaincu par la passion, Paul s’écria:

–Tu m’aimes donc?

Madeleine ne répondit pas, mais dardant sur lui ses yeux avec encore plus de persistance, elle lui brûla l’âme par le feu de ses regards, et dans un de ces sourires, que certaines femmes possèdent seules, elle lui fit entrevoir un ciel d’ivresses inconnues et de voluptés folles.

Ève présentant la pomme à Adam devait sourire ainsi.

Paul oublia d’Orchamps.

–C’est la fatalité! se dit-il en se jetant aux genoux de Madeleine:–Désire, commande, ordonne, je suis ton esclave. Veux-tu ma vie? elle t’appartient!

Elle pencha sa tête vers lui et effleura son front de ses lèvres, laissant les boucles de sa chevelure d’ébène caresser le visage de l’officier.

A leur contact, il tressaillit, se releva, enlaça la taille de la jeune femme, et, la pressant contre sa poitrine avec une sorte de fureur, il murmura à son oreille dans un souffle brûlant:

–Je t’adore, Madeleine, je t’adore!

Mais presque aussitôt, comme si une ombre se fût soudainement dressée entre elle et lui, ses bras abandonnèrent la taille souple qu’il tenait étroitement et, jetant sur Mme d’Orchamps un regard terrifié, il s’enfuit tout à coup en s’écriant:

–Non, non, je serais un misérable!

La surprise laissa la jeune femme muette et immobile; puis, au bout d’un instant, elle secoua sa belle tête pâle, et s’étant approchée d’une glace, elle la questionna du regard en se souriant à elle-même comme elle avait souri à Paul quelques instants auparavant.

Après quelques secondes de cet examen intime, son visage n’exprima plus que la satisfaction du triomphe, et ces mots s’échappèrent de ses lèvres: •–Il reviendra.

Lorsque dix heures sonnèrent ce soir-là à l’église de Meudon, la lune projeta, sur une des allées de la villa d’Orchamps, l’ombre d’un homme qui, après s’en être approché mystérieusement, franchit la haie en tâchant de faire le moins de bruit possible.

La villa était un de ces chalets suisses qui peuplent maintenant en si grand nombre les environs de Paris.

Il se composait de deux étages, surmontant un rez-de-chaussée qui contenait le salon, la salle à manger et le boudoir de Mme d’Orchamps.

Au premier se trouvait la chambre de Robert et celle de Madeleine, reliées entre elles par une bibliothèque où l’ancien marin se retirait pour fumer et qu’il avait ornée de râteliers portant ses armes de chasse.

Un escalier qui s’apercevait du dehors à travers la ligne verticale de la troisième croisée de tous les étages partant du rez-de-chaussée, montait jusqu’au second, qu’habitaient les domestiques, Pierre et Ursule.

Pierre avait précédé son maître à Paris le matin même.

Ursule et Madeleine étaient donc seules à la villa.

A l’heure dont nous parlons, sauf la chambre de Madeleine, qui était éclairée, aucune lumière ne brillait plus dans la villa.

Les croisées de l’appartement de Mme d’Orchamps étaient ouvertes.

L’homme s’avança lentement à travers les massifs sous l’une d’elles.

La voix de Madeleine se fit entendre.

–Je n’ai plus besoin de vous, bonsoir, Ursule, dit-elle.

La porte se referma.

L’escalier s’éclaira pendant quelques secondes pour rentrer dans l’obscurité complète, au moment où le bruit d’une seconde porte, plus éloignée que la première, qu’on fermait aussi, se fit entendre.

La lumière de la chambre de Madeleine, dans laquelle le regard de celui qui suivait anxieusement tous ces détails, ne pouvait pénétrer, les stores peints des croisées étant baissés, sembla s’éloigner.

Paul de Brives, car, ainsi qu’on le devine déjà sans doute, ce visiteur nocturne n’était autre que lui, connaissant les dispositions des appartements, comprit que Mme d’Orchamps venait de déposer sa lampe dans un petit boudoir attenant à sa chambre à coucher.

Une vague crainte s’empara de nouveau de lui, et il allait reprendre le chemin qu’il venait de suivre, lorsque la silhouette de la jeune femme se dessina sur l’un des stores comme une ombre chinoise; puis ce store se leva et elle parut tout de blanc vêtue, aux rayons argentés d’une lune splendide, qui fit rayonner son apparition dans l’embrasure presque complètement obscure de la croisée, comme nous voyons dans les théâtres de féeries celle du génie bienfaisant briller aux rayons de la lumière électrique.

Paul fut ébloui.

Il fit un pas, et pour attirer sur lui les regards de Madeleine, qu’elle promenait rêveuse dans le ciel argenté, il cassa une branche de rosier que le soleil avait desséchée.

A ce bruit sec, la jeune femme pencha la tête et aperçut de Brives.

Celui-ci lui adressa un geste suppliant.

Elle y répondit en mettant un doigt sur ses lèvres, puis elle disparut.

La lumière s’éteignit.

Quelques secondes après, la porte principale, à laquelle conduisaient les marches du perron, qu’abritait une marquise, s’ouvrit lentement.

Paul s’élança.

–Pardon, oh! pardon, c’est moi, dit-il.

–Enfant! murmura Madeleine, et la porte se referma sur Paul et sur elle.

III
ROBERT D’ORCHAMPS

Table des matières

Lorsque le lendemain, Paul de Brives se rendit à la villa, Madeleine lui tendit une lettre.

Le jeune officier la prit, mais il tressaillit aussitôt en reconnaissant l’écriture de Robert, et voici ce qu’il lut:

«Chère femme,

«Maudit voyage, je suis encore ici pour huit grands jours au moins. Ah! que ne m’as-tu accompagné? Sans ta douce présence, je ne vis pas. Sais-tu bien, mignonne, que depuis que tu m’appartiens, c’est la première fois que nous nous quittons? L’as-tu pensé? Oui, n’est-ce pas? Quand on aime autant que moi, il est impossible de n’être pas largement payé de retour. Merci d’avance pour ton regret.

«L’enterrement de ton tuteur aura lieu demain, mais l’ouverture de son testament et la levée des scellés ne pourront être opérées que dans quelques jours.

«Juge de ma mauvaise humeur: le notaire vient de me déclarer que ma présence est indispensable à l’accomplissement de ces formalités. Heureusement que Paul est près de toi, Paul, mon meilleur, mon plus sincère ami, Paul qui, après toi, est l’être que je chéris le plus au monde...»

De Brives s’arrêta; le papier s’échappa de sa main, et une vive rougeur envahit son visage.

–Qu’as-tu? lui demanda Madeleine. Tu n’as donc pas lu? Il ne revient que dans huit jours.

Et elle lui sauta au cou.

Paul se laissa embrasser, mais il lui sembla que les lèvres de la jeune femme lui brûlaient le visage comme un fer rouge, tandis que Madeleine ne paraissait éprouver aucune autre émotion que celle du plaisir que lui inspirait la prolongation de l’absence de Robert.

Sa sérénité parut inexplicable à de Brives.

N’avait-elle donc aucun remords? ou était-elle assez forte pour les vaincre?

Il ne savait que penser, car, malgré sa passion qu’il sentait décuplée depuis la veille, il n’avait pu un seul instant, dès qu’il avait quitté Madeleine, chasser de son esprit le souvenir de d’Orchamps.

Il resta muet, immobile sous l’empire d’un malaise visible.

–Qu’as-tu? lui dit Madeleine.

–Vous me le demandez?

–N’en ai-je pas le droit?

Cette réponse redoubla l’étonnement pénible du jeune homme.

Quelle était donc cette femme qui, pour l’interroger, se faisait forte ainsi du crime qu’ils avaient commis?

Il la regarda et resta confondu.

Le visage de Madeleine n’exprimait que la sollicitude la plus douce, jointe à la satisfaction la plus complète; sa pâleur ordinaire était plus grande que de coutume et faisait ressortir davantage l’éclat de ses grands yeux, qui brillaient tout chargés de langueur, à travers ses cils, comme des diamants noirs sous des franges de velours.

–Cette lettre n’est-elle pas la plus sanglante ironie que nous puisse adresser celui que nous avons trahi? dit-il.

Les pensées qui faisaient Paul s’exprimer ainsi étaient si loin de l’esprit de Madeleine qu’elle recula d’un pas.

–Est-ce que je vous parle de lui, moi? reprit-elle.

–Pourquoi m’avez-vous montré cette lettre? lui demanda Paul,

–Je vous l’ai montrée, parce qu’elle nous assure quelques jours de bonheur.

Puis, avant que de Brives eût répondu:

–Tu ne m’aimes donc pas? ajouta-t-elle.

–Moi, répondit-il, mais si je ne t’adorais pas de toutes les forces de mon être, je me serais tué cette nuit, après t’avoir quittée. C’est dans la grandeur seule de ma passion pour toi que je puise l’audace de vivre après la lâcheté que j’ai commise.

–Eh1ne suis-je pas aussi coupable que toi?

–Non! oh non! répondit naïvement Paul. C’est moi qui t’ai entraînée, séduite, perdue; c’est moi seul qui suis un misérable.

Il se cacha la figure dans les mains.

Madeleine jeta sur lui un regard singulier auquel le sourire légèrement railleur qui se dessina sur ses lèvres donna une expression triomphante.

–Je suis aussi coupable que toi, te dis-je, répéta-t-elle, ou plutôt, nous ne le sommes ni l’un ni l’autre. Est-ce ma faute si je t’ai aimé? Est-ce la tienne si tu m’adores?

–Si je trompe Robert assez adroitement pour qu’il ne s’en doute point, je ne puis tromper ma conscience. La passion t’égare, j’en suis fier et je le déplore. Nous avons mal fait tous deux, ne continuons pas à suivre cette voie fatale.

A ces mots, Madeleine feignit d’éprouver une indignation qu’elle était loin de ressentir, car elle ne pouvait douter de la réalité des remords de son amant.

–Et pour quelle femme m’avez-vous donc prise? s’écria-t-elle. Oh! honte et malheur sur moi! A peine suis-je à lui qu’il veut rompre. Peut-on humilier davantage celle qui s’est abandonnée, ayant foi dans des serments d’amourr!

–Oh! Madeleine, interrompit Paul en protestant.

–Taisez-vous, poursuivit-elle, ce sont les remords qui vous font agir, me dites-vous, tandis que, pour vous calmer, j’étouffe les miens, afin que tout ce qui vous vienne de moi ne soit que joie et bonheur. Mais de cette suprême délicatesse vous ne tenez aucun compte. Que vous importe? Votre but est atteint; maintenant que je vous ai tout donné et satisfait, vous ne cherchez plus qu’à fuir, sous l’ingénieux prétexte que la loyauté nous défend de créer un lendemain au jour qui devrait nous lier à jamais l’un à l’autre.

–Mon Dieu! pouvez-vous penser cela?

–Tenez, vous voulez me traiter comme une courtisane!

C’en était trop! Paul tomba à genoux.

–Je t’aime et te vénère, dit-il. Si tu étais libre,

Madeleine, demain tu serais ma femme, entends-tu bien, ma femme, c’est-à-dire la compagne de toute ma vie, la mère de mes enfants, la gardienne de mon honneur.

Elle le releva doucement en l’enveloppant tout entier dans le plus charmant des regards.

–Bien vrai? dit-elle.

–Sur mon salut éternel, je te le jure.

–Ainsi, tu ne me méprises pas?

Toi! toi! répéta-t-il, comme si ce que supposait, ou plutôt feignait de supposer Madeleine, était une impossibilité.

–Et tu sais bien que je ne me serais jamais donnée à un autre qu’à toi.

Tout cela fut dit avec un attendrissement doux et pénétrant qui allait droit au cœur de Paul; bien habile eût été celui qui, dans un pareil moment, eût pu se méfier de Madeleine, et Paul était un novice.

–J’en suis sûr, répondit-il avec conviction.

–Merci, reprit-elle, je vais tout te dire. Tu es et tu fus mon premier amour. Au moment où Robert m’épousa, j’ignorais tout dans la vie. L’idée du mariage n’éveillait en moi qu’un vague pressentiment d’une chose nécessaire à la femme, lui assurant une position en lui faisant atteindre un but caressé dès l’adolescence. On ne nous élève pas de même que les hommes, nous autres, pauvres jeunes filles. A peine ne sommes-nous plus des enfants, qu’on nous dépeint le célibat éternel comme un enfer terrestre. C’est à qui se mariera le plus vite. Et comme on a bien soin de ne nous dire du mariage que juste ce qu’il faut pour que nous soyons complètement ignorantes de ses obligations essentielles, nous épousons le premier homme qui demande notre main, s’il ne nous déplaît pas trop; puis, plus tard, mais trop tard, la femme comprend, et elle se dit qu’il est un autre idéal que cette vulgaire association d’un homme ayant quelques biens avec une jeune fille élevée convenablement qui saura surveiller sa maison et en faire les honneurs, et un jour celui qu’elle attend parait. C’est ainsi que tu es venu, et pourquoi? parce qu’il fallait que tu vinsses; parce que la destinée n’avait placé Robert entre nous que comme un trait d’union; parce que nous étions faits l’un pour l’autre, et que nos âmes jumelles s’attendaient mutuellement sans même avoir conscience de leur isolement relatif, et que dès qu’elles se comprirent, elles ne formèrent plus qu’un tout qui devait exister, parce que la fatalité, la Providence même en avaient décidé ainsi.

Madeleine avait prononcé cette thèse fataliste et immorale avec une chaleur qui grisa Paul; en vain son esprit droit lui cria que rien n’était plus faux que ces théories.

Vaincu par un ascendant énorme, il oublia son crime, ou plutôt, trouvant dans l’amour de Madeleine un dérivatif indispensable, il rechercha l’ivresse qui seule pouvait rendre un peu de calme à son âme endolorie.

Trois jours se passèrent pour les coupables dans une fièvre où le monde entier fut oublié par eux; ils ne pensaient plus à Robert; Madeleine, d’ailleurs, l’avait complètement oublié à partir du moment où le mouchoir blanc qu’agitait d’Orchamps pour lui adresser un dernier adieu avait disparu; dès cet instant, elle avait décidé qu’elle serait à Paul.

Si vicieuse que soit la nature d’une femme comme Madeleine, si déterminée qu’elle puisse être à faire le mal, avant de commettre une première faute il y a des hésitations qui troublent son cœur et lui font redouter l’avenir.

Madeleine, après s’être donnée à Paul, se dit que le lendemain serait peut-être terrible pour elle; néanmoins elle s’endormit toute frémissante encore.

Lorsque Ursule pénétra dans la chambre de sa maîtresse le lendemain, Mme d’Orchamps dormait encore.

Sa belle chevelure ruisselait en boucles éparses, dont les tons noir-bleu tranchaient sur la blancheur des oreillers garnis de dentelles; sa chemise entr’ouverte laissait à nu une gorge admirable, taillée par le mystérieux ciseau du sculpteur divin qui crée les Vénus.

Rien de plus paisible et de plus adorable que l’expression de sa figure, à laquelle ses lèvres entrouvertes prêtaient une expression de sérénité complète.

A la voix d’U rsule, Madeleine s’éveilla; le soleil dorait la campagnne; à la nuit sereine avait succédé un jour radieux; les oiseaux chantaient, la brise apportait du dehors le parfum des fleurs du jardin, l’ombre était fortement dessinée et le ciel, en tons vermeils et azurés, s’apercevait splendide à travers le feuillage; tout était joie et bonheur.

Madeleine éprouva immédiatement l’influence du milieu charmant où elle se trouvait; elle se rappela, resta songeuse pendant quelques instants et ne se sentant point trembler, se prit à sourire en se disant:

–J’ai un amant!

Et dès qu’Ursule, après l’avoir aidée à passer un élégant peignoir et à relever en une opulente torsade sa chevelure, se fut retirée, elle se mit devant son armoire à glace, et s’étant adressé un regard investigateur, elle répéta avec une joie étrange, presque sauvage même, ces mots terribles:

–J’ai un amant!

Une heure après, la lettre de Robert était arrivée; en reconnaissant l’écriture de son mari, Madeleine avait tressailli; mais en apprenant que d’Orchamps resterait plus longtemps à Orléans qu’elle ne l’espérait d’abord, sa joie chassa ses craintes.

La scène qui précède avait été le résultat de la disposition d’esprit de la jeune femme; dès lors, et voyant jusqu’à quel point Paul se laissait guider par elle, suivant ses impulsions et acceptant toutes ses paroles avec une crédulité sans bornes, elle se sentit tout à coup un pouvoir qu’elle n’avait jamais soupçonné posséder jusque-là.

Les instincts de la courtisane se révélaient en elle, sans les définir, car elle ne prévoyait nullement l’avenir; pendant ces trois jours, elle se complut à mettre en œuvre toutes les ressources que son imagination lui fournit pour exercer sur de Brives une sorte de fascination, et elle atteignit si bien son but que Paul, dans une sorte de folie, sans force et sans volonté, au lieu de déplorer encore son crime, en savoura toutes les délices avec une âpreté sans égale.

Vers une heure du matin, la nuit du troisième jour, une voiture de remise s’arrêta sur la route de Meudon, au pied de l’étroit sentier qui menait à la villa de d’Orchamps.

Un voyageur tenant une petite valise à la main en descendit; c’était Robert.

Il gravit d’un pas allègre le sentier, ouvrit la grille et entra dans la villa.

L’ennui l’avait pris à Orléans.

Le notaire du défunt l’avait menacé de devoir passer dans le Loiret une dizaine de jours encore.

Cette perspective avait déterminé d’Orchamps à venir chercher Madeleine, dont la présence lui paraissait indispensable, tellement il se sentait triste et chagrin loin d’elle.

Arrivé à la porte de la chambre de sa femme, il la trouva fermée.

Il l’appela.

–Madeleine!

Elle ne répondit pas.

–Madeleine! c’est moi, moi, Robert; ouvre, ma mignonne, reprit-il en cognant du doigt.

Nulle réponse; seulement une sorte de chuchotement inexplicable.

–Madeleine! fit-il d’une voix plus forte. Ursule, Madeleine, ouvrez-moi.

Il lui sembla alors entendre des pas étouffés et le bruit d’une croisée qui s’ouvre.

Nous avons déjà dit que la chambre de Madeleine était reliée à celle de Robert par une bibliothèque où se trouvaient ses fusils de chasse.

En ce moment, il se rappela que l’un d’eux était chargé.

Il le saisit, ouvrit la croisée et sonda du regard les allées du jardin.

Il ne vit rien, mais il entendit un pas hâté qui foulait les chemins empierrés, puis, quelques secondes après, une ombre se dressa tout à coup près de la haie, à l’extrémité du jardin.

Un homme fuyait.

D’Orchamps fit feu, et ayant brisé d’un coup de pied le pêne de la serrure de la chambre de Madeleine, il s’élança dans cette chambre ou régnait une obscurité complète, en s’écriant ivre de colère:

–Misérable! tu vas mourir.

–Ah! Robert, c’est toi? répondit Madeleine d’une voix altérée; tu m’as fait peur.

–Infâme, tu me trompais!

–Es-tu fou? Je dormais. C’est toi, toi, mon Robert. Quel bonheur!

Robert s’élança à la croisée; le jardin était désert, la nuit sombre, mais calme; l’ombre avait disparu, d’Orchamps douta.

–Pourquoi cette croisée est-elle ouverte?

–Nous ne la fermons pas toujours lorsqu’il fait très chaud, tu le sais.

–Il y avait quelqu’un ici.

–Mais non.

–Tu mens.

–Je te le répète, je dormais.

–Un homme a sauté dans le jardin; c’est sur lui que j’ai tiré.

–Si c’est vrai, tu m’as peut-être sauvé la vie, reprit-elle avec une rare présence d’esprit, car ce ne pouvait être qu’un voleur.

Jamais d’Orchamps n’avait douté une seconde de la vertu de Madeleine; la jalousie le mordait au cœur pour la première fois; les dernières paroles de Madeleine le calmèrent un peu: nous sommes si prompts à admettre ce que nous souhaitons! néanmoins Robert n’était qu’à demi convaincu; lorsqu’il eut allumé de la lumière, il s’approcha de Madeleine, elle était fort pâle, mais souriait.

–Vilain jaloux! lui dit-elle.

D’Orchamps l’enveloppa d’un regard terrible; le sourire resta sur les lèvres de Madeleine.

–Oh! mon Dieu, mon Dieu! fit Robert en se laissant tomber sur un siège.

Tout à coup son regard prit une fixité effrayante; Madeleine qui le suivait se mit à trembler; un objet venait d’être aperçu par d’Orchamps, c’était une montre qui se trouvait sur une table; Robert se leva, saisit la montre et poussa un cri terrible.

–Paul!

Et armant son fusil, il l’épaula et fit feu sur la coupable.

Une faible détonation seule retentit, le second canon, quoique armé d’une capsule, n’était pas chargé.

–Je suis innocente! s’écria Madeleine folle de terreur.

Elle était lâche.

–Tu vas mourir, répondit-il; et il s’élança dans la bibliothèque pour y prendre un poignard.

Mais lorsqu’il revint, la chambre de Madeleine était vide.

Elle avait fui par son boudoir pour se réfugier chez Ursule. Robert crut qu’elle avait gagné le jardin, il descendit et se mit à fouiller les allées; une pluie d’orage se mit à tomber en larges gouttes; l’eau du ciel, en inondant sa tête, calma la fureur de d’Orchamps; il s’arrêta haletant, épuisé et s’écria:

–Non! ce n’est pas elle la plus coupable, donc ce n’est pas elle qui doit mourir, mais lui.

Le lendemain, vers six heures, sept hommes suivaient la route de Villebon.

Rien de plus charmant que ce chemin connu par tous les touristes des environs de Paris; il coupe la forêt de Meudon et mène droit à un restaurant très fréquenté pendant la belle saison.

Généralement, lorsque des promeneurs s’engagent dans cette route, c’est qu’il s’agit de quelque joyeuse partie qu’un gai et cordial repas doit terminer; aussi l’allure de ceux qu’on rencontre généralement, se dirigeant vers l’ermitage de Villebon, est-elle allègre.

Celle des sept hommes n’était point ainsi.

Arrivés, du reste, à un sentier qui formait un angle droit avec la route, ils s’y engagèrent.

Ils marchaient en deux groupes.

Trois d’entre eux formaient le premier, quatre le second; tous se taisaient, et une sorte de gravité morne était répandue sur leurs physionomies.

Un des hommes de chacun des groupes portait, cachée sous leur pardessus, une boite à pistolets.

Un duel allait avoir lieu; mais, à la gravité de la physionomie de tous ceux qui allaient y prendre part, les conditions de ce duel devaient être terribles; on a deviné sans doute que les combattants n’étaient autres que Robert d’Orchamps et Paul de Brives.

Faisons un pas en arrière afin de révéler les circonstances de la provocation et la façon dont les belligérants avaient amené leurs témoins à accepter les règles meurtrières qui devaient présider le combat.

Chacun des adversaires ayant deux pistolets à lui appartenant devait être placé à vingt pas.

Il pourrait faire cinq pas en avant.

Le tir aurait lieu à volonté après un signal convenu.

Quatre coups de feu seraient échangés à dix pas.

On rechargerait les armes au besoin.

Après avoir vainement cherché Madeleine dans les allées du jardin et ayant résolu enfin de lui faire grâce de la vie, d’Orchamps, par la pluie battante, avait gagné Sèvres, sans trop savoir où le menaient ses pas; ses membres agissaient, mais Robert ne se sentait pas vivre; un abîme s’était tout à coup ouvert sous lui et il était tombé; la douleur, la surprise, la colère et surtout la perte de son bonheur avaient produit en lui un trouble inexprimable et si grand qu’il n’avait été que le précurseur d’une prostration de toutes ses facultés.

L’homme qui vient de recevoir un coup de massue n’éprouve pas autre chose.

Quoi! Madeleine, sa femme, son trésor, l’être qu’il vénérait comme une idole et chérissait en tendre amant, cette femme adorée pour qui, selon lui, le mal ne pouvait exister, cette créature chérie à qui il croyait autant de vertu que de beauté, cet ange de sa vie, n’était qu’une infâme, une misérable adultère!

Il l’avait quittée pendant trois jours, trois jours seulement, et il n’en avait pas fallu davantage pour qu’elle trahît ses sentiments et le déshonorât!

Ce n’était pas possible, il ne le croyait pas encore, et pourtant, le bijou accusateur, cette montre, il la tenait dans sa main, elle ne mentait pas, marquant de ses aiguilles arrêtées par un des railleurs caprices du hasard, l’heure maudite de la trahison; et avec qui l’avait-elle lâchement trompé? Avec Paul de Brives, son ami le plus cher, presque son frère.

–Oh! les infâmes, les infâmes! s’écria d’Orchamps. Chez moi, pendant mon absence, alors que, confiant et calme, je m’étais éloigné, sûr de l’amour et de l’amitié, sans avoir même le soupçon de leur odieuse complicité.

Puis, suivant un autre ordre d’idéess:

–C’est lui qui est cause de tout. Je croyais le connaître, je ne le connaissais pas. Je le croyais loyal et sincère, il est fourbe et hypocrite; il s’est introduit chez moi comme un malfaiteur et m’a volé ma femme. Malheur sur moi et malheur sur lui! il aura surpris la crédule créature; il m’aura calomnié; il aura usé de tous les stratagèmes pour l’obtenir. Les femmes sont confiantes et faibles; ce n’est souvent que lorsqu’il est trop tard qu’elles comprennent la grandeur du danger. Madeleine était honnête, elle l’est peut-être encore, malgré son crime! Il l’aura menacée, grisée d’amour; il lui aura versé quelque philtre étrange. Elle m’aimait, elle doit m’aimer encore.

Toutes ces pensées, qui démontraient bien le bouleversement de son esprit, vinrent à la fois à Robert jusqu’au moment où, succombant à l’immense douleur qu’il ressentait, il fondit en larmes.

C’était la première fois que d’Orchamps pleurait depuis qu’il avait perdu sa mère; terribles sont les larmes qu’un homme de l’énergie de Robert ne peut retenir après un malheur aussi grand que celui qui venait de le frapper au cœur; car douloureuses, amères et brûlantes, ces larmes s’échappent d’une source presque tarie et qui ne s’est ravivée que parce que toutes les fibres se sont tordues comme broyées dans un étau.

La pluie tombait toujours; l’eau ruisselait sur son visage, se mêlant à ses pleurs.

Ce fut après avoir cédé à cet accès de désespoir qu’il sentit tout à coup ses facultés l’abandonner, et qu’il marcha devant lui comme un cheval aveugle; une heure après, ne sachant pas où il avait passé, il se trouva dans la grande rue de Sèvres, en face d’une auberge où il était entré quelquefois pour lire les journaux dans le café qui existait au rez-de-chaussée.

Il ne voulait point retourner à la villa.

L’eau avait trempé ses vêtements et le froid le gagnait. Il frappa à la porte.

Tout le monde dormait.

Il s’adossa alors contre cette porte et heurta violemment du talon.

Le chien de garde hurla dans la cour.

Quand les chiens hurlent, c’est le drame.

Une fenêtre s’ouvrit, et l’hôtelier, en bonnet de coton, après avoir lancé un formidable juron, demanda:

–Que voulez-vous?

–Une chambre.

L’hôtelier ne reconnut pas Robert.

–Passez votre chemin, vagabond, lui répondit-il.

–Je suis M. Robert d’Orchamps qui habite Meudon. Ouvrez-moi, je vous prie, ne me reconnaissez-vous pas?

–Un instant, monsieur, c’est différent.

Quelques minutes après, la porte de la rue s’ouvrit.

–Comment, c’est vous, monsieur Robert? s’écria l’hôtelier. Mon Dieu! dans quel état!

–Je me suis absenté, on n’attendait pas mon retour; ma femme est à Paris, impossible de rentrer chez moi; elle a emporté les clefs, je n’ai pas trouvé de voiture. Vite une chambre.

–Tout de suite. Comment! vous n’avez pas de chapeau?

–Il faisait si noir dans l’avenue que j’ai heurté un arbre, mon chapeau est tombé, je n’ai pu le retrouver. Marchons, je grelotte.

–Suivez-moi.

Un quart d’heure après, Robert, revêtu d’habits appartenant à l’hôtelier, était assis devant un grand feu, dans la chambre que son hôte lui avait donnée.

Là, plus maître de lui, il ébaucha le plan qu’il aurait à suivre.

De Brives avait occupé une si haute place dans son estime qu’il ne lui fit pas l’injure de douter un seul instant de sa bravoure.

S’il eût pu croire que Paul par la fuite se fût soustrait à sa vengeance, il eût couru chez lui et lui eût planté dans le cœur, sans lui adresser un seul mot, le poignard dont il était armé.

Donc, il se dit qu’un duel aurait lieu entre eux dès le lendemain, duel terrible, dont il se voyait d’avance vainqueur, se confiant à la divine justice, et il médita les conditions du combat; seulement, il se promit, afin de sauvegarder son honneur et la réputation de Madeleine, de ne point révéler à ses témoins la véritable cause de la rencontre.

Dès que le jour parut et qu’il put, un des garçons s’étant levé, demander du papier et de l’encre, il écrivit la. lettre suivante:

«Voici votre montre. Inutile de vous dire où je l’ai trouvée. Vous me devez une réparation. Soyez à onze heures à Paris, au café Anglais, dans la grande salle, avec deux de vos amis qui pourront vous servir de témoins. Ne leur dites rien d’avance. Je saurai vous provoquer sans compromettre celle que je ne veux pas nommer, et faire accepter, par ceux qui nous seconderont, les conditions d’un combat que je prétends régler moi-même.

«Si vous n’êtes pas le dernier des misérables, vous serez exact.

«ROBERT D’ORCHAMPS.»

Joignant la montre à cette lettre, il les envoya, à six heures du matin, chez de Brives.

Paul n’avait point fermé l’œil de la nuit.

Après avoir essuyé le feu du coup de fusil dirigé sur lui par Robert, il était rentré chez lui en proie à une émotion bien compréhensible, en mesurant pour la première fois toute la grandeur de l’irréparable trahison qu’il avait commise.

Que n’eût-il donné en ce moment pour que ces trois jours si remplis d’ivresse n’eussent jamais existé pour lui!

Il se sentait d’ailleurs résolu à tout, prêt à payer largement son crime; mais ce qui le préoccupait le plus, c’était le sort de Madeleine et le chagrin de Robert.

Que s’était-il passé après sa fuite?

D’Orchamps l’avait-il reconnu?

Madeleine, malgré ce coup de feu qui avait démontré à de Brives que sa présence avait été découverte par Robert, n’avait-elle point réussi à donner le change à son mari?

Paul, repentant, se jurait à lui-même de renoncer à tout jamais à Madeleine et de partir le plus tôt possible pour ne plus revenir en France; la lettre de Robert et l’envoi de la montre lui enlevèrent tout espoir.

–J’y serai, répondit-il, j’y serai et je suis de l’avis de M. d’Orchamps.

Le porteur rapporta cette réponse au mari de Madeleine.

–C’est bien, fit-il, puis il quitta l’auberge, désespéré toujours, mais calme et presque heureux par cette idée:–le soleil ne se couchera pas sans que je me sois fait justice.

A la pluie torrentielle de la nuit, un jour radieux avait succédé.

Robert jeta sur tout ce qui l’entourait un regard long, et un sourire railleur plissa ses lèvres. Il reprit le chemin de la villa.

Si sûr qu’il fût de sortir vainqueur de son duel avec Paul, il n’avait pas complètement repoussé la possibilité du contraire, et il ne voulait pas mourir sans revoir une dernière fois Madeleine.

–Je veux encore me trouver près d’elle pendant quelques instants, s’était-il dit. Ce serait lâche, si je n’allais point courir un danger réel; mais qui sait, je puis être tué dans ce duel et il faut au moins que j’obtienne d’elle, soit même en la menaçant de la déshériter et de faire publier après ma mort sa lâche trahison, le serment que, quoi qu’il arrive, elle ne reverra jamais son complice. Allons!

La douleur et la jalousie égaraient ainsi sa raison.

Lui qui, pour rien au monde, n’eût voulu que son déshonneur fût connu, il songeait, s’il mourait, à lui donner le plus grand retentissement; la haine ou le chagrin peuvent seuls égarer à ce point un esprit droit.

D’Orchamps comptait sans la lâcheté de Madeleine, car elle avait fui avec Ursule dès le point du jour, et s’était réfugiée à Paris dans un hôtel, sous un nom supposé.

Lorsque Robert rentra dans la villa, elle était vide, une lettre cachetée à son adresse était placée en évidence sur le socle de la pendule du salon.

«Je crains votre courroux, Robert. J’ai peur de votre justice, écrivait Madeleine. J’étais folle. Dieu m’a abandonnée. Je vous aime toujours, je vous le jure. Soyez clément. Je vous ferai bientôt connaître le lieu de mon refuge.»

Pas un mot sur Paul, pas une crainte sur les conséquences que pouvait avoir pour lui ou pour son mari la situation qu’elle leur avait faite à tous deux.

–Je savais bien qu’elle m’aimait, se dit d’Orchamps. Ce misérable est donc le démon!

Il partit pour Clamart et alla trouver un des amis de sa famille qui avait été le témoin de son mariage et qui dirigeait, dans cette localité, une maison d’aliénés dont il était le propriétaire; c’était le docteur Blanchard, aliéniste de premier ordre et en même temps chirurgien très distingué; le docteur Blanchard était une des sommités de la science; dès que Robert se fut fait annoncer, le docteur le reçut.

–Lisez, lui dit d’Orchamps sans préambule et en lui tendant la lettre de Madeleine.

–Que signifie? demanda Blanchard, après avoir pris connaissance de ce que contenait le papier.

,–Mon vieil ami, reprit Robert, cela signifie que ma femme a un amant, que je me bats avec cet amant aujourd’hui et que je vous prie de vouloir bien m’assister sur le terrain.

–Qu’entends-je; mon cher Robert, ne vous trompez-vous pas?

–Hélas, non.

–Souvent les apparences accusent les plus innocentes.

–Elle avoue, vous le voyez, donc elle n’est pas innocente.

–Mon Dieu! fit Blanchard atterré, car il connaissait trop Robert pour ne pas comprendre la grandeur du coup qui venait de le frapper.

–C’est à confondre, n’est-ce pas? reprit ce dernier.

–Et comment avez-vous découvert?

–Mon Dieu, comme on découvre toujours ces choses-là. J’étais absent, je suis revenu avant l’heure convenue, une croisée s’est ouverte au milieu de la nuit, un homme a fui oubliant sa montre. J’ai voulu tuer ma femme, elle s’est sauvée, que sais-je? Ne me demandez plus rien et suivez-moi.

Blanchard aimait beaucoup Robert, il ne se fit pas prier.

Une heure après, ils étaient à Paris.

D’Orchamps avait de nombreux amis.

Dès qu’il fut arrivé il en choisit deux dont l’énergie et l’amour du point d’honneur lui étaient depuis longtemps connus.

L’un était un capitaine de frégate qui, à la suite d’une blessure grave, avait été mis en disponibilité; l’autre, un peintre, très fort tireur, qui avait servi vingt fois de témoin dans les rencontres.

Il est inutile de relater ce que d’Orchamps leur dit pour les amener au café Anglais.

On le comprendra suffisamment par la façon dont il s’y prit pour provoquer de Brives.

Lorsque, accompagné du capitaine et du peintre, Robert pénétra dans la salle du restaurant, Paul s’y trouvait déjà, attablé avec deux jeunes gens de son âge.

Tous deux appartenaient, comme de Brives, à la marine française et étaient étroitement liés d’amitié avec lui.

Paul, sans les prévenir de rien, les avait tout bonnement invités à déjeuner, mais il savait qu’il pouvait compter sur eux d’une manière absolue.

–Tiens, d’Orchamps! fit un des convives de Paul, envoyant entrer le mari de Madeleine.

Robert, d’un air grave, s’avança vers la table et s’adressant aux jeunes officiers après avoir salué tout le monde, excepté de Brives:

–Messieurs, leur dit-il, que diriez-vous d’un ami en qui vous auriez une confiance telle que, partant pour un voyage de quelques jours, vous le chargeriez de distraire votre femme, jeune et belle, et de la protéger au besoin comme vous le feriez vous-même; que diriez-vous si cet ami, aussitôt votre départ, tentait de la séduire en usant de violences telles, que la pauvre créature eût été forcée, pour sauver son honneur, de fuir sa maison? Ne serait-il pas, ce traître, le dernier des misérables?

–Oui, certes, répondirent les invités de l’amant de Madeleine.

–Eh bien, ce faux ami, cet infâme, c’est monsieur! et d’Orchamps, faisant un pas en avant, désigna de Brives du geste.

Paul se leva.

–Vous en avez menti, s’écria-t-il en levant la main comme pour souffleter Robert; mais celui-ci arrêta son bras, que Paul, du reste, n’osait se presser d’abattre.

–Fort bien, dit d’Orchamps, je me considère comme souffleté, et, par conséquent, j’entends régler moi-même les conditions du combat, à moins que monsieur... . (et d’un geste dédaigneux, il désigna de Brives) ne soit trop lâche pour m’accorder la juste réparation que j’exige.

–Je-suis à vos ordres, dit Paul, et quelles que soient vos conditions, je les accepte.

–Je descends sur le boulevard; vous êtes quatre. Ces messieurs connaissent mes intentions, reprit Robert en désignant ses témoins; tout peut être réglé séance tenante.

Et, après avoir désigné le capitaine et le peintre, qu’il avait convertis à ses idées meurtrières, en leur dépeignant le crime de Paul comme un véritable viol heureusement avorté, il alla rejoindre le docteur Blanchard, qui l’attendait au café Riche.

–Eh bien? lui demanda ce dernier.

–Il a loyalement agi, dit d’Orchamps: après avoir subi mon insulte, il a feint de vouloir me souffleter pour me permettre de tout exiger.

Le reste du temps s’était écoulé en pourparlers et en diverses démarches, et enfin, les adversaires, accompagnés de leurs témoins et du docteur Blanchard, étaientarrivés àl’endroit où nous les avons abandonnés.

Le capitaine de frégate mesura vingt pas et en marqua les limites en jetant deux cannes sur le terrain; puis, partant de l’endroit mesuré, il compta encore cinq pas de chaque côté, et en indiqua l’extrémité en plantant dans la terre deux branches cassées.

Pendant ce temps, un des témoins de Paul jeta un louis en l’air, afin de déterminer les places des deux combattants; à Paul échut la moins favorable.

Ilalla s’y mettre près d’une des cannes.

D’Orchamps gagna l’autre.

Tous deux avaient un pistolet tout armé dans chaque main.

–Apprêtez-vous, messieurs, dit le capitaine de frégate, et il frappa trois coups.

A ce signal, sans bouger de place, Paul leva son pistolet et cassa une branche élevée d’un chêne qui se trouvait à quelques pas de lui.

–Je vous jure, monsieur, que je ne vous ferai pas grâce, lui dit Robert d’une voix grave, tout en se couvrant de son arme et en demeurant immobile.

De Brives fit cinq pas, et prenant son second pistolet, le leva, et ayant fait feu de nouveau, brisa une autre branche du même arbre, plus élevée encore que la première.

D’Orchamps fit alors cinq pas à son tour.

Il ne fut plus bientôt qu’à dix pas de Paul.

Celui-ci avait jeté ses pistolets et faisait face à son adversaire.

L’émotion des témoins était indescriptible.

–Garez-vous, cria l’un d’eux à de Brives.

Au même instant, Robert fit feu et Paul tomba sur un genou.

–Robert, dit-il, je vous demande pardon, mais j’ai mérité la mort, tirez.

Pendant une seconde, d’Orchamps crut qu’il n’en aurait point le courage, et à la vue de Paul blessé, la compassion allait entrer dans son âme, lorsque, par un hasard singulier, il vit briller en pleine poitrine de son adversaire un point vermeil.

C’était l’anneau de la montre du blessé que sa chute avait fait sortir de sa poche.

D’Orchamps vit rouge et visa au cœur.

Tout cela ne dura qu’un éclair.

Les témoins voulurent s’élancer; mais avant qu’ils aient pu arrêter le bras de Robert, son second coup partit, et de Brives tomba foudroyé, la face contre la terre.

Les assistants poussèrent un cri. Blanchard s’approcha de Paul.

Il le retourna après s’être agenouillé, et ayant mis la main sur la poitrine du blessé:

–Il est mort! dit-il d’une voix grave.

Et il ajouta tout bas:

–Oh! les femmes!

IV
LE REMORDS DU MARI

Table des matières

Le lendemain de ce duel terrible, Madeleine s’armant de courage, envoya à son mari l’adresse de l’hôtel où elle était allée chercher un refuge.

Aussitôt d’Orchamps lui ordonna de revenir immédiatement à Meudon.

Elle obéit.

Au moment où elle rentra.dans la villa, Robert venait, pour la centième fois depuis la veille, d’analyser sa conduite, en demandant à sa conscience s’il n’avait pas outrepassé ses droits.

Pour lui, Paul seul avait entraîné Madeleine.

Sa déloyauté avait fait deux malheureux, et sa mort n’était que justice.

Quant à sa femme, Robert était résolu à se séparer d’elle, en se félicitant de l’avoir épargnée pendant cette nuit terrible où la révélation de son infortune l’avait frappé si inopinément.

–Je ne puis plus l’aimer, je ne l’aime plus! s’était-il dit. Nous nous séparerons sans éclat.

Madeleine ignorait le duel.

Elle n’avait pas osé écrire à Paul et ne se doutait nullement des terribles événements qui avaient eu lieu la veille.

Le rappel de Robert ne fut regardé par elle que comme une occasion de pouvoir peut-être reconquérir, sinon son estime, du moins une partie de son amour, et de spéculer sur la passion qu’elle lui avait toujours inspirée pour qu’il la gardât près de lui.

Tout en elle indiquait un abattement rempli de soumission et de regrets; sa mise simple seyait à l’expression douce et navrée de son visage, le léger désordre de sa chevelure ajoutait encore à l’aspect résigné de toute sa personne, et son visage, dont la pâleur accusait l’insomnie, semblait avoir été longuement mouillé de larmes.

Elle arriva sans trembler, sûre d’avance que d’Orchamps ne se livrerait à aucune brutalité.

Elle était, du reste, résolue à tout, même à faire retomber le poids entier de sa faute sur de Brives si son propre salut exigeait qu’elle le calomniât.

Lorsqu’elle entra, elle releva le voile épais qui cachait ses traits, et jetant sur Robert un regard plein de prière, elle lui dit de la plus douce voix qu’elle put prendre:

–Vous m’avez rappelée, Robert, me voici!

Elle comptait énormément sur la première sensation qu’elle produirait, et, d’après elle, son attitude désolée devait plaider fort éloquemment sa cause; d’Orchamps resta froid, il se dit qu’elle avait appris la mort de de Brives, et que son désespoir était une nouvelle injure; aussi répliqua-t-il d’une voix brusque:

–Je ne vous ai pas rappelée, madame. Il me fallait avec vous un dernier entretien, voilà pourquoi vous êtes ici.

Elle baissa la tête et garda le silence.

–Comprenez-vous? reprit-il.

–Je vous écoute.

–Madame, poursuivit Robert, j’avais deux biens en ce monde qui m’étaient aussi chers que la vie, votre amour et mon honneur. Or, vous m’avez trompé, broyant mon cœur et déshonorant mon nom.

Elle fit un geste de dénégation.

–Ne niez pas, ne mentez plus, c’est tout ce que je vous demande. Votre lâche et perfide trahison a failli vous coûter la vie. Je remercie Dieu de n’avoir point permis que le crime que je méditais pût s’accomplir. Sans doute, en vous soustrayant à ma vengeance, a-t-il voulu vous laisser le temps nécessaire pour que le repentir touche un jour votre cœur.

Madeleine était assise, pâle et tremblante; à ces derniers mots, elle se laissa glisser sur les genoux, et levant sur Robert ses yeux noyés de pleurs:

–Oh! je me repens, Robert, dit-elle avec un sanglot.

Sa vue fit mal à d’Orchamps.

–Relevez-vous, reprit-il. Et, comme, tout en pleurant, elle refusait du geste:

–Mais relevez-vous donc! répéta-t-il d’une voix impérieuse.

Elle eut peur et obéit. Robert se mit à marcher pendant quelques instants.

Il avait peine à rassembler ses idées.

–Où en étais-je? dit-il. Oui, voilà ce que je voulais dire. N’attendez pas de moi un pardon impossible. Si le ciel clément, touché par vos remords, vous absout jamais, ne comptez point que je l’imite. Je vous avais tout donné: mon nom, ma fortune; j’avais mis en vous tout mon espoir, vous étiez pour moi l’amante vénérée et l’épouse chérie, tout cela, vous l’avez oublié! Vous êtes donc une infâme!

–J’ai été folle. Je ne comprends pas encore comment j’ai pu agir comme je l’ai fait.

–Folle de Paul, oh! je le sais, et vous l’avez bien prouvé.

–Je vous jure que je ne l’aime pas, s’écria-t-elle avec un accent de conviction digne d’une comédienne consommée. Ah! malheureuses que nous sommes, poursuivit-elle avec des gestes de désespoir, car elle avait vu qu’à ces dernières paroles le visage de d’Orchamps avait perdu un peu de sa dureté, malheureuses! on nous assiège, on nous presse: prières, menaces, serments, plaintes, douces paroles, tout est employé, mis en œuvrre; on endort notre conscience, on touche notre cœur, on grise nos sens, et tout cela pour nous jeter dans l’abîme sans fond, sans espoir, immense, éternel, où nous n’inspirons plus que la colère et le mépris!

Ce discours, prononcé avec une ardeur persuasive, répondait parfaitement aux dernières illusions de d’Orchamps.

–Je sais que votre complice est un misérable, dit-il.

–Sur mon salut éternel, je ne l’aimais pas, reprit-elle, en voyant qu’elle regagnait du terrain.

Robert sentit les dangers qu’avait pour lui la tourture que l’entretien avait pris.

–Je ne vous ai pas fait venir pour savoir si vous aimiez ou non cet homme, reprit-il; peu m’importe, du reste, je vous ai à jamais séparés.

Madeleine ne comprit pas.

–Il l’aura fait partir, se dit-elle.

–Si, du reste, vous ne l’avez pas aimé, continua d’Orchamps, quelle excuse invoquez-vous donc? Brisons là, madame. Je vous disais tout à l’heure que vous m’aviez déshonoré. Heureusement tout le monde l’ignore, et je veux que nul jamais ne s’en doute.

–Oh! merci, lança Madeleine.

–Ne me remerciez pas; ce n’est point par pitié pour vous que je veux cela, mais par respect de moi-même. Lorsqu’un homme a fait pour une femme ce que j’ai fait pour vous, lorsqu’il lui a procuré le bien-être et lui a donné un nom sans tache, lorsqu’il a rempli scrupuleusement ses devoirs d’époux, lui faisant dans sa vie et son cœur une place si grande qu’elle excluait toute autre affection que la sienne, tout autre soin que celui de la rendre heureuse et de lui plaire; si l’ingrate créature, oubliant tout cela, le trompe, il doit avoir la pudeur de ne point avouer ouvertement qu’il est trompé. Pour ma part, j’aime mieux faire envie que pitié; mais, sachez-le bien, je ne saurais assez vous le répéter: à dater d’aujourd’hui, vous n’êtes plus qu’une étrangère pour moi.

–Mon Dieu! interrompit-elle, vous me haïssez donc bien?

–Non! je ne vous hais point. Ma colère s’est éteinte, ma haine est assouvie, mais je ne vous aime plus et je vous plains.

–Alors, ayez pitié de moi. Tenez, Robert, j’ai été bien coupable; ah! Dieu, si l’on pouvait racheter son passé, je le ferais au prix de ma beauté, de ma vie même. Dieu pardonne au coupable. Faites comme lui, gardez-moi près de vous, je serai votre servante, votre esclave. Non, non, laissez-moi parler. Vous me verriez si prévenante, si résignée, que vous oublieriez tout.

–De grâce, madame, ne continuez pas. Ma résolution est prise, vous dis-je; cette résolution est irrévocable. Je vais partir. J’irai en Normandie me retirer dans la petite propriété qui me vient de ma mère. Là, je me ferai oublier. Vous direz que des intérêts graves, entamés par moi jadis pendant que j’étais marin, ont nécessité impérieusement ma présence là-bas. Le temps calmera la curiosité publique, et dans quelques années, vous croyant abandonnée par moi, on vous plaindra, et, dans ces sympathies qui, sachez-le bien, ne s’éveilleront pour vous que si par une conduite exemplaire vous savez conserver l’estime de tous, vous puiserez la suprême consolation nécessaire à votre isolement.

–Quel avenir! Oh! quel avenir!

–C’est vous qui vous l’aurez fait.

–Mais vous, vous qui n’êtes pas coupable; toi, le meilleur des hommes, hasarda-t-elle en faisant un pas vers lui.

–Ne vous inquiétez pas de moi; je suis touché là, et il se frappa le cœur.

Le moment était décisif, Madeleine tomba à genoux.

–Au nom de l’amour que tu as eu pour moi, au nom de l’affection que je te porte, en souvenir des jours de bonheur que nous avons passés ensemble, au nom de ta mère qui m’aimait, pauvre, sainte et digne femme, au nom de Dieu qui t’approuvera, pardonne-moi, Robert!

–Je vous ai dit ce que j’avais à vous dire, madame, reprit d’Orchamps. Relevez-vous et recevez mes adieux.

–Robert!

–Adieu, madame, adieu pour jamais!

–Je t’en conjure!

Et elle se releva pour barrer le passage à son mari, qui se dirigeait vers la porte.

–Non, tu ne sortiras pas.

–Ne me forcez point à employer la violence, madame, et faites-moi place.

–Tu ne franchiras cette porte qu’après m’avoir brisée, s’écria-t-elle.

Sans répondre, Robert ouvrit une fenêtre; rien ne lui était plus aisé que de la franchir pour gagner le jardin, puisque cette scène se passait dans le petit salon du rez-de-chaussée de la villa.

Madeleine devina son intention.

–Par pitié, s’écria-t-elle, ne partez pas encore, il y va de votre honneur.

A ce mot, d’Orchamps s’arrêta.

–Je comprends que vous vouliez m’abandonner, mais avez-vous bien réfléchi aux conséquences que cet abandon pourrait avoir pour moi? Dans l’horrible isolement que vous voulez m’imposer, les pensées mauvaises peuvent m’assaillir de nouveau, je puis prendre une résolution désespérée et aller réclamer de celui qui m’a perdue l’appui que vous me refusez.

Le regard de Robert se chargea de colère.

–Oh! quant à cela, je t’en défie, s’écria-t-il.

–Et pourquoi, ne pouvant plus être épouse, ne vivrais-je pas avec mon amant?

–Parce que je l’ai tué, répliqua d’Orchamps.

–Ah! fit Madeleine avec un cri terrible, et elle tomba évanouie sur le parquet, tandis que Robert franchissait d’un bond la croisée et traversait le jardin, afin de quitter la villa pour ne jamais plus y revenir.

L’évanouissement de Madeleine fut de courte durée.

L’effroi plus que la douleur en avait été la cause.

Depuis l’instant où Robert l’avait surprise avec Paul de Brives, une révélation singulière s’était faite en elle.

S’interrogeant consciencieusement pour la première fois, elle avait dû s’avouer qu’elle n’avait même pas pour excuse, vis-à-vis d’elle-même, d’avoir été entraînée au mal par une de ces violentes passions, torrents de lave ardente qui renversent tous les préjugés, brisent tous les obstacles et se précipitent fatalement, sans quel’on puisse leur opposer la moindre résistance.

Certes elle avait éprouvé pour Paul un sentiment nouveau qu’elle avait pris pour cet amour immense dont sont avides les âmes ardentes; mais elle n’avait point tardé à se dire que, malgré les transports de son amant et la joie qu’ils lui procuraient, il devait y avoir, pour les cœurs réellement épris, des joies plus vives, des transports plus enivrants encore.

Il est ainsi des femmes terribles dont l’âme affamée reste toujours inassouvie et cherche perpétuellement l’aliment vainement rêvé.

Madeleine, espérant le pardon de Robert, avait songé sans grand regret à renoncer à jamais à Paul.

Lorsque d’Orchamps lui annonça la mort de son amant, elle ne ressentit qu’une commotion qui eût été la même si, au lieu de de Brives, il se fût agi d’un ami.

Elle chercha à dominer son émotion et se dit que Robert avait menti: que Paul n’était pas mort et que son mari n’avait cherché à le lui faire croire que pour favoriser quelque plan mystérieux dont le but était de les séparer à jamais.

Néanmoins, un doute persistant assombrissait ses pensées, et elle quitta à son tour la villa pour se diriger vers Sèvres.

Chez Paul, pensait-elle, elle aurait de ses nouvelles, et, d’ailleurs, puisque d’Orchamps lui échappait, elle voulait ne pas perdre l’appui que de Brives ne pouvait point lui refuser.

Pénible et irréfragable loi de l’adultère, qui change en chaînes de fer les chaines de fleurs de l’arbre du fruit défendu!

En face de d’Orchamps, Madeleine avait renié Paul.

Elle marchait maintenant en se disant qu’en face de Paul, elle renierait d’Orchamps.

Sûre d’ailleurs de l’amour de son amant, elle se sentait renaître, et envisageait sans frémir sa future situation de concubine.

–Je perdrai mes relations, mais Paul m’en créera d’autres. Robert a menti, il ne s’est pas battu avec lui. Un duel eût rendu public ce qu’il appelle son déshonneur, et nous n’aurons plus rien à craindre de lui, si ce n’est la provocation d’une séparation judiciaire qui n’atteindrait que moi et consoliderait encore notre liaison. Robert reprendra sa fortune. Celle de Paul, si elle n’est point aussi grande aujourd’hui que celle de Robert, sera un jour beaucoup plus considérable, et, d’ailleurs, mon tuteur a dû me laisser de quoi vivre. Allons, tout n’est pas désespéré, marchons.

En raisonnant ainsi, elle arriva devant la demeure de son amant.

Pour se rapprocher de d’Orchamps, Paul avait loué, dans une des rues adjacentes à la route de Versailles, un appartement meublé dont les croisées donnaient sur celle-ci.

Lorsque Madeleine arriva devant la maison, elle trouva ces croisées fermées.

–Que veut dire cela? se demanda-t-elle. Aurait-il quitté Sèvres?

Elle fit le tour de la demeure de Paul et y entra.

De Brives, un soir qu’il se promenait avec elle et Robert, la leur avait montrée, mais Madeleine n’avait jamais été chez lui.

–M. de Brives? demanda-t-elle au concierge.

Voyant une femme vêtue en noir, celui-ci la prit pour une parente.

–Au premier à droite, madame, répondit-il à Madeleine, en lui montrant un escalier dans la cour.

–Merci, dit-elle, et elle monta.

L’appartement de Paul se composait de deux pièces, un salon et une chambre à coucher.

Une petite antichambre les précédait.

Lorsque les trois portes étaient ouvertes, le regard pouvait pénétrer jusqu’au fond de l’appartement où se trouvait le lit.

La porte de l’antichambre n’était pas fermée.

Madeleine la franchit; son cœur battait violemment; une inexplicable et invincible émotion s’était emparée d’elle; des voix se firent entendre dans le salon; un homme et une femme causaient; Madeleine écouta; il lui sembla reconnaître la voix de Paul.

Tout à coup un sanglot retentit, et celui qui parlait paraissait prendre à tâche de consoler la personne qui pleurait.

–Il me trompe! se dit Madeleine, et elle ouvrit brusquement la porte du salon, sur le seuil de laquelle, à la vue du navrant spectacle qui s’offrit à ses yeux, elle resta immobile en poussant un cri terrible.

–Ah!

L’homme qui se trouvait là était un des deux jeunes officiers qui avaient servi de témoins à Paul dans son fatal duel.

La femme qui pleurait était la mère de l’amant de Madeleine, une sainte et vénérable femme à cheveux blancs, dont le visage pâle apparaissait, dans le voile de deuil qui l’entourait, empreint d’une expression navrée qui faisait peine à voir.

Au fond, sur le lit, un corps était étendu sous un drap mortuaire.

Le jeune officier, en voyant Madeleine, comprit immédiatement qu’elle ne pouvait être que celle pour laquelle Paul avait dû se battre; car, malgré la fable inventée par d’Orchamps afin de sauver son honneur, il n’avait, ainsi que l’autre témoin du mort, fini par admettre les conditions terribles du duel imposées par l’adversaire de de Brives, qu’après que l’insistance de ce dernier pour les y contraindre leur eut fait soupçonner la vérité entière et par conséquent admettre un de ces motifs de combat d’une gravité telle qu’un honnête homme ne peut le faire oublier qu’en se soumettant à toutes les exigences de son adversaire.

L’officier, par un sentiment de pudeur que tout le monde comprendra, arrêta Madeleine du geste, et, désignant Mme de Brives, il dit:

–Sa mère!

–Mon Dieu! s’écria Madeleine, c’est donc vrai?

–Oui, c’est vrai, répéta Mme de Brives en sanglotant et en s’avançant vers Madeleine, mon Paul est mort, et c’est vous qui l’avez tué. Je le comprends et je vous maudis, madame!

Madeleine chancela, ses yeux se troublèrent, elle voulut parler, mais elle ne put y parvenir; alors, faisant un suprême effort, elle se courba sous le geste terrible dont Mme de Brives avait accompagné sa malédiction et en se traînant regagna l’escalier, qu’elle descendit sans le savoir, ivre de honte et de remords.

D’Orchamps, après avoir prié son ami Blanchard, qui, seul, à ce qu’il croyait, connaissait toute la vérité, d’être désormais entre sa femme et lui l’intermédiaire chargé de régler les questions d’intérêt, partit le soir même pour la Normandie.

Il possédait, à trois lieues de Pont-de-l’Arche, une petite propriété où il s’installa avec ses fusils et ses chiens, ainsi qu’il en avait annoncé le projet à Madeleine.

Les jours s’écoulèrent.

L’isolement de Robert ne fit qu’augmenter son chagrin.

L’idée que son bonheur, souillé de honte et de sang, était à jamais perdu, le rendit taciturne et sombre à ce point que des pensées de suicide lui vinrent à la longue.

Heureusement ses croyances religieuses arrêtèrent son bras, et au bout de quelques mois, il finit par tolérer, sans trop de peine, sa nouvelle existence.

Deux images qui revenaient sans cesse dans son souvenir lui causaient cependant une perpétuelle irritation qu’il ne pouvait vaincre, il s’épuisait en efforts superflus afin de les chasser de sa pensée.

L’une était celle de Madeleine, l’autre celle de Paul.

Robert la revoyait souriante ainsi qu’il l’avait vue dans cette nuit fatale où ses illusions les plus chères s’étaient brusquement écroulées, écrasant à la fois son seul amour et sa plus vive, sa plus sincère amitié.

Il la revoyait aussi à genoux, les mains jointes, les yeux noyés de pleurs, lui demandant grâce en lui jurant qu’elle n’avait pas aimé de Brives.

Ces visions le troublaient. Il comprenait combien elles étaient malsaines pour son calme, dangereuses et perfides pour son repos, car il trouvait la vie insupportable, regrettait le passé, et, vaincu par la passion persistante, s’écriait en rougissant:

–Lâche que je suis! je l’aime toujours!

Lorsqu’au lieu de l’image de Madeleine, c’était celle de Paul qui apparaissait, si sanglante et si terrible qu’elle fût pour lui, sa vue n’inspirait à Robert qu’un redoublement de haine.

–Serpent! se disait-il, j’ai bien fait de t’écraser, j’ai fait justice!

La seule personne avec laquelle il fût en correspondance était Blanchard.

Madeleine s’était réfugiée chez le docteur; certes, c’était un homme d’expérience; mais Madeleine sut agir avec tant de tact et de finesse qu’elle le persuada de son complet repentir et s’en fit un allié.

Blanchard se hasarda de plaider sa cause devant Robert.

D’Orchamps lui répondit immédiatement qu’il le conjurait de ne jamais plus revenir sur ce sujet, qu’il serait inflexible et que, d’ailleurs, si sa femme se conduisait bien et s’était volontairement condamnée à une vie très retirée, elle n’avait fait que son devoir et ce que la raison lui dictait de faire.

Un incident vint tout changer.

Un jour, une lettre de Madeleine arriva.

Robert, qui l’avait ouverte sans méfiance, l’adresse ayant été écrite par Blanchard, frémit en reconnaissant l’écriture de sa femme.

Madeleine allait être mère, et voici en quels termes elle l’apprenait à Robert:

«Mon juge,

«Si vous ne voulez plus de moi qui pleure chaque jour, et payerais volontiers de ma vie votre pardon, par grâce ne repoussez pas l’enfant que je vais vous donner. Il est vôtre. C’est Dieu qui, dans sa miséricorde infinie, m’envoie ce petit ange; mais comme Dieu peut me rappeler à lui en me faisant mère, je ne veux point que le sang de mes veines et la chair de votre corps portent le poids de mon crime.

«MADELEINE.»

Il y avait six mois à peine que Paul de Brives était revenu en France.

Huit jours après avoir subi cette lettre, d’Orchamps en reçut une autre de Blanchard, fort éloquente par son laconisme même.

«Tu es père, la mère et l’enfant se portent bien.»

D’Orchamps ne répondit pas et, pendant un mois, ne sachant quel parti prendre, il garda un silence obstiné.

Un soir, l’enfant,–une fille–lui fut apportée par une paysanne. D’Orchamps s’appelait Robert-Antoine.

«Je l’ai nommée Antonine, écrivait Madeleine à Robert; par pitié, embrassez-la.»

Il y a des voix secrètes.

Celle du sang plaida si éloquemment la cause du petit être rose et frêle que la bonne grosse fille présentait en riant à Robert, qu’il le prit dans ses bras et le couvrit de larmes et de baisers.

Blanchard entra chez Robert en cet instant, et lui dit qu’il venait chercher l’enfant de la part de Madeleine qui la nourrissait en ajoutant, en outre, que d’Orchamps, selon lui, n’avait pas le droit de priver sa mère des caresses de la mignonne créature, à moins qu’un tribunal n’eût prononcé.

Un procès était la publication du déshonneur de Robert.

Plus que jamais il était certain que, dans son malheur passé, Paul de Brives avait plutôt surpris Madeleine qu’il ne l’avait obtenue.

Il prit une résolution grave.

«Venez, je n’ai pas le droit de vous séparer de votre fille, écrivit-il à la future Cagnotte; désormais vous serez ma sœur.»

Une heure après la coupable était près de lui; dès cet instant commença pour d’Orchamps un de ces supplices ignorés dont toute la cruauté ne peut être comprise que par ceux que les hasards malheureux de la vie ont mis dans une situation analogue à celle où se trouvait ce mari miséricordieux.

Madeleine se mit moralement à genoux devant lui, et se montra si bonne, si prévenante, qu’elle lui apparut sous un jour tout à fait nouveau qui lui donnait un charme irrésistible.

Parfois, vers le soir, assise dans le jardin, à l’ombre de la paisible maison qu’ils habitaient, la fausse repentie dévoilait sa gorge d’albâtre où l’enfant ne tardait pas à incruster ses lèvres, formant avec elle le plus charmant et le plus poétique tableau que pût offrir la nature dans ce qu’elle a de plus grand.

D’Orchamps, à quelques pas de sa femme et de son enfant, les contemplait en silence, et son cœur tendre bondissait dans sa poitrine comme s’il allait la briser.

Si quelque passant les avait surpris tous trois ainsi, le père, Madeleine et la petite Antonine, il n’eût pu s’empêcher de dire:

–Voilà trois êtres pour qui le vrai bonheur ne peut plus avoir de mystère. Cependant un abîme que Robert considérait comme infranchissable, et pourtant qu’il eût donné tout au monde pour combler, séparait cet homme de cette femme, et leur existence n’était plus reliée que par le trait d’union représenté par le petit ange.

Parfois, n’y tenant plus, d’Orchamps rentrait brusquement dans la maison et allait s’enfoncer la tête dans son oreiller, afin que le bruit de ses sanglots n’arrivât pas jusqu’à Madeleine; mais celle-ci comprenait pourquoi Robert s’en était allé, et son éternel sourire éclairait son visage pâle.

Souvent d’Orchamps, pour se donner une contenance et chasser les idées dangereuses qui lui venaient en foule à l’esprit lorsqu’il sentait ainsi déborder son cœur, lisait un peu; les lignes suivantes tombèrent sous ses yeux...

«J’en conviens, ma tante, ma cousine est jolie, très jolie même; mais le serait-elle moins dans une maison modeste, au bas d’une colline de l’un de ces pays privilégiés où le printemps est presque éternel? Tenez, je l’y vois sur le seuil, abritée par un toit de chaume; un peignoir simple entoure sa taille élégante: elle n’a pour coiffure qu’un chapeau de paille duquel s’échappe, en flots d’ébène, sa chevelure soyeuse et parfumée. Assise sur un banc rustique, respirant l’air frais du matin, souriant au soleil qui dore tout ce qui l’entoure, elle berce d’une douce chanson un petit être qui déjà lui ressemble, comme s’il voulait se presser d’être beau comme elle.

«Plus de diamants, de dentelles, de fêtes bruyantes, mais la simplicité touchante, la chanson du cœur et, pour collier, au cou, deux bras d’enfant. Ah! elle est plus que reine ainsi, plus que femme, elle est mère et ne peut inspirer que le plus sincère, le plus loyal, le plus complet amour qu’un homme puisse ressentir.»

D’Orchamps ne put lire davantage; étouffé par les sanglots, il jeta loin de lui le roman qui contenait ce passage; car ce livre lui redisait ce qu’il s’était dit cent fois déjà en contemplant à la dérobée Madeleine et Antonine.

L’adultère leva les yeux sur lui; Robert comprit qu’elle devinait son émotion, et il fut embarrassé comme si des deux, le coupable eût été lui.

Cet embarras n’échappa point à Madeleine.

Son visage exprima la contrition; mais pas un mot, pas une question ne sortit de ses lèvres.

Lorsque d’Orchamps fut monté chez lui, elle ramassa le volume.

Robert ne redescendit pas au salon ce soir-là; vers dix heures Madeleine monta et, pour la première fois depuis son retour, osa franchir la porte de la chambre de son mari.

Étendu sur une chaise longue, le visage pâle et les yeux fermés, faiblement éclairé par une lampe dont un abat-jour vert tamisait la clarté, d’Orchamps semblait dormir.

Madeleine s’avança doucement sur la pointe du pied; mais avant qu’elle fût près de Robert, celui-ci se leva brusquement et d’une voix émue:

–Va-t’en, lui dit-il.

–Robert, pardon, je croyais...

Il ne la laissa pas achever.

–Mais va-t’en donc! s’écria-t-il avec désespoir; je ne suis pas un lâche.

Et du geste il lui montra la porte.

Elle baissa la tête et sortit accablée; une crise était imminente; Madeleine ne négligea rien pour qu’elle eût lieu le plus tôt possible et qu’elle en sortit victorieuse.

Cette victoire opiniâtrément poursuivie par elle était le pardon complet de Robert.

Déjà, par la régularité de sa vie, son amour pour sa fille, les tendres soins dont elle l’entourait ainsi que son mari, elle avait jeté dans l’âme de ce dernier un trouble brûlant qui forçait d’Orchamps à se livrer contre lui-même au plus pénible des combats.

Jamais Madeleine ne lui avait semblé plus touchante, plus belle et plus digne d’amour, et pourtant il se jurait de n’être plus un époux pour elle.

Mais quel est l’homme assez fort pour tenir un pareil serment lorsqu’une femme jeune et belle met tout en œuvre pour qu’il y manque?

La maternité avait prêté aux charmes de Madeleine un attrait nouveau; comme ces arbres qui, après avoir donné des fruits, semblent puiser dans leur production même des ressources plus grandes, dont l’effet est de rendre leur feuillage plus luxuriant, ses couleurs plus attrayantes et plus vives, Mme d’Orchamps avait subi matériellement une transformation tout à son avantage, et sa beauté avait atteint son apogée.

Une sorte de gravité recueillie était d’ordinaire répandue sur ses traits, et l’éclat de ses regards étincelait dans une langueur douce dont le charme était inexprimable.

Elle acquit bientôt, par ce pouvoir étrange que ne possèdent que ces femmes créées pour faire de nous d’éternels esclaves soumis, le tact suprême d’être constamment lascive, tout en restant strictement chaste.

Elle semblait ignorer sa puissance, et, sans sortir d’une réserve habilement étudiée, agissait de telle sorte que la tentation qu’elle exerçait sur Robert était sans trêve ni merci.

Se souvenant des procédés dont elle avait usé avec Paul, elle en faisait usage de nouveau.

D’Orchamps, qui découvrait en elle une femme inconnue, luttait en désespéré, miné par les désirs les plus ardents, les tortures les plus épouvantables, et tout cela sans qu’un mot provocant s’échappât des lèvres de Madeleine, sans qu’une plainte sortît des lèvres de Robert.

Du passé, il n’en était jamais question, et l’entente la plus complète semblait régner entre les deux époux.

Un soir, une forte brise les força à quitter le jardin plus tôt que de coutume.

Robert attendait deux voisins qui lui avaient promis de venir faire avec lui une partie de whist.

Ils ne vinrent pas.

Madeleine se mit au piano et chanta.

Cela lui arrivait rarement, et jamais les airs qu’elle disait au temps où Paul venait les voir à Meudon, n’étaient redits par elle.

Elle ne voulait pas que Robert pût se souvenir; aussi ne lui chantait-elle que des airs nouveaux.

Ce soir-là, elle commit une légère infraction à cette règle; mais la romance qu’elle choisit était celle que préférait d’Orchamps à l’époque où il n’était encore que son fiancé.

Robert lisait le journal en ce moment; il feignait d’abord ne pas entendre, et pourtant la voix de Madeleine, douce et tendre, et qu’elle s’efforçait de rendre langoureusement passionnée, faisait vibrer tout son être; tout à coup elle s’interrompit.

–Je ne vous gêne pas? lui demanda-t-elle.

–Non, du tout, répondit-il.

Elle recommença, puis, presque sans transition, entama l’adagio célèbre du duo de la Favorite:

Fernand, imite la clémence

Du ciel à qui tu t’es lié,

Tu vois mes pleurs et ma souffrance...

Et sur ce dernier vers elle s’interrompit brusquement de nouveau.

Robert la regarda et la vit essuyer furtivement une larme.

Il eût tout donné pour boire cette larme, et, sentant qu’un cri compromettant allait s’échapper de sa poitrine, il prétexta une indisposition pour se retirer.

Lorsqu’il fut seul, une fièvre véritable s’empara de lui.

Il se dit que cette existence était intolérable, que ses forces étaient à bout, qu’il adorait encore Madeleine de toute son âme, et que s’il ne la fuyait pas, il oublierait bientôt qu’entre elle et lui, l’adultère avait creusé un abîme.

Il lui fallait donc fuir, mais que ne souffrirait-il pas loin d’elle, loin d’Antonine, de sa fille qu’il adorait, et sur le front de laquelle il pouvait encore retrouver, chaque jour, la trace des baisers de Madeleine.

Cet affreux avenir le jeta dans un désespoir profond, immense, qui dura plusieurs heures.

Il pleurait comme un enfant!

Tout à coup la porte de sa chambre s’ouvrit au large et Madeleine, toute de blanc vêtue, les cheveux relevés, l’œil en feu, adorablement belle, parut.

–Vous, s’écria Robert, vous encore! que venez-vous faire ici?

–Ah! ne me chassez plus, je vous en conjure. Ce que je viens faire, mon ami? je vous ai entendu pleurer et je viens chercher ma part de votre chagrin, souffrir avec vous si vous êtes inconsolable, vous consoler si la tendresse d’une femme est assez puissante pour tarir vos pleurs.

–Vous devez bien rire de moi, n’est-ce pas, madame reprit Robert en s’essuyant le visage avec son mouchoir.

–Moi, rire de vous, Robert, le plus loyal et le plus noble des hommes! Tenez, est-ce ainsi qu’on parle aux gens dont on rit?

Et elle se jeta à genoux.

Son peignoir s’entr’ouvrit.

Haletante et les mains unies dans une attitude d’un charme enivrant elle personnifiait la volupté.

–Relevez-vous, je vous en prie. Vous ne pouvez rien à mon chagrin, dit-il en frémissant.

–Je n’ai jamais aimé que toi, murmura-t-elle.

–Ah! fit Robert fou de désirs, et unissant ses lèvres à celles de l’adultère, il lui pardonna.

Dès lors Madeleine reconquit tout son empire, et bientôt, comme jadis, d’Orchamps se complut à satisfaire tous ses désirs.

Ils revinrent à Paris et reprirent leur existence d’autrefois.

Madeleine fut d’abord sincère, l’amour et le pardon de Robert la touchaient; un an s’écoula et pendant cette année, pas une pensée mauvaise ne traversa l’esprit de la future Cagnotte; mais il est certaines natures pour qui le bien est une sorte d’atmosphère pesante dans laquelle elles ne peuvent longtemps vivre; foncièrement vicieuses, les joies pures, les enivrements sacrés ne leur offrent qu’un attrait passager.

Le tuteur de Madeleine lui avait laissé cent mille francs: lorsqu’elle était chez Blanchard, d’Orchamps avait accompli les formalités nécessaires pour que sa femme pût disposer entièrement de cette somme à sa convenance.

Après lui avoir pardonné, il n’avait pas songé à modifier cet état des choses.

Il ne-pensait qu’à rendre Madeleine heureuse et à créer à Antonine un avenir brillant.

Afin de réaliser ce dernier but, il se lança dans des spéculations que le plus brillant succès signala; cela créa à d’Orchamps des relations et des obligations nouvelles; souvent il était contraint, s’il conduisait sa femme au théâtre, de l’y laisser seule dans sa loge pendant une heure ou deux.

Madeleine ne lui en faisait du reste aucun reproche; ne fallait-il pas qu’il veillât sur sa fortune, vit les personnes qui pouvaient l’aider à l’accroître, recherchât les occasions de le faire?

Ils s’abonnèrent à l’Opéra-Comique, Madeleine l’avait voulu; un soir, d’Orchamps rentra dans sa loge vers onze heures et la trouva vide.

–Ma femme est partie? demanda-t-il à l’ouvreuse.

–Oui, monsieur, il y a fort longtemps.

Robert courut chez lui.

–Madame est-elle rentrée? demanda-t-il au concierge.

–Oui, monsieur...

D’Orchamps n’en écouta pas davantage, il monta à son appartement et entra.

Une obscurité complète y régnait.

Robert traversa l’antichambre, la salle à manger et le salon dont les portes étaient ouvertes, en appelant:

–Madeleine! Madeleine!

Sans recevoir aucune réponse, il pénétra ainsi jusque dans la chambre de sa femme, et, redoutant quelque malheur, alluma de la lumière.

Tout aussitôt il remarqua qu’un grand désordre régnait dans cette pièce; les meubles avaient été dérangés, leurs tiroirs étaient vides, les armoires d’un cabinet dans lequel Angélique, la femme de chambre de Mme d’Orchamps, rangeait les vêtements de sa maîtresse, étaient complètement vides aussi.

–Nous sommes volés! Pourvu que les malfaiteurs aient épargné les jours de Madeleine et d’Antonine, se dit Robert.

Et en proie à une terreur indescriptible, il entra chez sa fille; éclairée par la douce lueur d’une veilleuse, sa chère Antonine dormait paisiblement dans son petit lit; ni Angélique, ni Jean Lenoir, le valet de chambre de d’Orchamps, n’étaient auprès d’elle.

Robert les sonna vainement, et après avoir parcouru de nouveau l’appartement sans rien découvrir, finalement il appela le concierge.

–Pourquoi m’avez-vous dit que ma femme était rentrée? lui demanda-t-il.

–Monsieur n’a pas entendu la fin de ma réponse, car, sans cela, il saurait qu’après être rentrée, madame est partie.

–Partie! répéta d’Orchamps, dont le pressentiment de la terrible réalité s’emparait.

–Oui, monsieur, avec ses malles.

–Quand cela?

–A neuf heures.

Robert fit un suprême effort pour que sa colère et son désespoir n’éclatassent point devant cet homme.

–C’est bien, dit-il, allez.

Puis, rouvrant la porte, que le concierge venait de refermer sur lui en se retirant:

–Où est Jean, où est Angélique? Le savez-vous.

–Oui, monsieur.

–Allez les chercher, je vous prie.

–Ceci m’est impossible, monsieur, car je sais bien qu’ils sont allés au spectacle, où madame les avait envoyés, mais j’ignore complètement à quel théâtre ils se sont rendus.

Robert ne se retint plus; il commençait à comprendre.

Madeleine avait fui!

Cette conviction détermina d’abord chez lui un abattement complet, auquel une colère effrayante succéda bientôt, puis il pleura.

Cette femme avait donc été créée pour le faire souffrir; c’était donc une créature perdue, plus que cela même, une mauvaise mère; son pardon à lui, pardon suprême de l’époux offensé qui a daigné retirer la coupable de l’abîme en lui rendant son amour, n’avait donc pas moralisé cette nature pervertie.

–Mais qui donc me l’a prise encore? s’écria-t-il. Oh! cet homme, je le tuerai comme l’autre, comme ce misérable Paul. Et, afin de découvrir quelque trace de l’intrigue nouvelle, nouée par Madeleine et qu’il n’apprenait que par son irrémédiable dénouement, il se mit à fouiller les moindres recoins des meubles dont se servait sa femme pour y serrer ses papiers; il ne trouva rien que des choses insignifiantes; pas un écrit compromettant, pas un indice, et il allait renoncer à poursuivre sa perquisition lorsque tout à coup une lettre dont l’écriture lui était bien connue, tomba sous ses yeux: cette écriture était celle de de Brives, qui avait fait parvenir à Madeleine, par les soins de l’un de ses témoins, une dernière missive au moment du combat.

Madeleine n’avait reçu cette lettre que deux jours après la mort de son amant.

Voici ce que lut d’Orchamps:

«Madeleine,

«Je vais mourir. Dans deux heures je me bats avec Robert, et un secret pressentiment me dit qu’il me tuera. Il fera justice, car j’ai été traître et lâche, et le sacrifice de ma vie ne pourra même pas, selon moi, racheter la faute que j’ai commise en oubliant son amitié et en me laissant séduire par vous; mais je ne veux pas mourir sans faire peser tout le poids de notre crime sur celui de nous deux qui fut le plus coupable. C’est vous qui me tuez, et, tout décidé à mourir que 5. je suis, je neveux pas que vous puissiez croire que j’ai quitté ce monde en l’ignorant.

«Que n’avez-vous pas fait pour m’inspirer pour vous la folle et coupable passion que j’ai ressentie? Que n’avez-vous tenté pour que je divinsse le complice de notre odieux adultère? Ah! sirène dangereuse et perfide, j’aurais dû fuir vos regards et mettre entre nous un monde, afin que vos baisers ne pussent m’atteindre; je serais resté honnête homme! Tâchez, vous, de redevenir honnête femme, et si vous rencontrez encore sur votre chemin un être naïf et bon, épargnez-le en souvenir de moi, que vous avez perdu, que vous allez tuer.

«Adieu!

«PAUL.»

L’effet que produisit la lecture de cette lettre sur Robert est indescriptible; il la relut dix fois avant de bien la comprendre.

Quelle créature avait-il donc choisie pour en faire la compagne de sa vie? elle ne s’était pas rendue, elle s’était offerte, usant de toutes les séductions dont d’Orchamps ne connaissait que trop le puissant empire, et, pour cette femme perverse, dégradée, sans foi, sans honneur, pour cette fange vivante, il avait versé le sang!

–C’est elle que j’aurais dû punir, je suis un assassin! s’écria-t-il. Pour cette misérable, cette brebis galeuse, j’ai tué le plus loyal et le plus honnête homme que j’aie jamais rencontré ici-bas. 0Paul, mon pauvre et cher Paul, pardonne-moi!

La rentrée de Jean Lenoir et d’Angélique interrompit Robert.

D’Orchamps connaissait Lenoir depuis longtemps et il le considérait comme un parfait honnête homme, quoique Jean eût subi une peine grave pour rébellion envers un chef.

Jean Lenoir était matelot; depuis que Robert était entré dans la marine, il ne l’avait pas quitté jusqu’au jour où il avait osé porter la main sur un officier du bord.

Pourquoi Jean s’était-il livré à cette violence?

C’était un mystère; l’officier, du reste, n’était sympathique à personne, et, quelques années après, avait péri au port de Toulon, dans un accident qui resta toujours inexplicable.

Quelques jours après, Jean Lenoir, qui depuis quelque temps avait recouvré la liberté, était venu prier Robert de le prendre à son service.

D’Orchamps venait de quitter la Normandie pour revenir se fixer de nouveau avec Madeleine à Paris.

La jeunesse d’Antonine réclamait des soins dévoués.

Lenoir répondit d’Angélique comme de lui-même, à son ancien officier.

Robert les prit tous deux, et Madeleine approuva son choix.

–Pourquoi n’es-tu pas venu à moi plus tôt? avait dit Robert à Jean en le revoyant.

–J’avais un devoir à accomplir, avait-il répondu; maintenant, mon officier, j’arrive, parce que je puis être à vous, tout à vous, rien qu’à vous!

Il résultait de leurs relations passées qu’une sorte d’intimité relative régnait entre d’Orchamps et so domestique, qui apportait dans son service cette régularité méthodique qu’inculque la discipline et cette familiarité respectueuse dont usent les matelots envers les chefs vers lesquels ils se sentent entraînés par une sympathie complète et un respect rempli de dévouement.

Jean avait pour Madeleine tous les égards qu’un bon serviteur doit avoir pour sa maîtresse; mais, au fond, il ne l’aimait pas.

–Elle fait virer de bord mon lieutenant comme une voile tendue, cette femme-là, se disait-il.

Et, selon lui, d’Orchamps n’était pas fait pour subir les volontés des autres, mais bien pour leur imposer les siennes.

–Ah! te voilà, enfin, s’écria Robert dès qu’il l’aperçut. D’où viens-tu?

–Du théâtre du Cirque, mon lieutenant.–Jean adorait les pièces militaires.–Mme Madeleine nous a offert le spectacle.

–Et vous laissez ma fille seule! poursuivit Robert d’un ton courroucé, en s’adressant à Angélique.

–Madame m’avait promis de se charger de veiller sur elle, monsieur, répondit la brave femme en tremblant.

–C’est bien, fit d’Orchamps, qui comprenait enfin que Madeleine n’avait rien négligé pour assurer sa fuite, mais avec qui avait-elle fui? Robert l’apprit bientôt par l’entrefilet suivant qui parut le surlendemain dans un des petits journaux de théâtre:

«Une modification importante vient d’avoir lieu à l’Opéra-Comique dans la distribution du nouvel opéra de M. Auber.

«Le rôle du marquis, que devait créer le ténor Valbranche, sera créé par M.X., pour qui, du reste, il avait été écrit.

«Une aventure romanesque est la cause de la détermination prise par la direction, qui se méfiera à l’avenir des abonnées trop sensibles.»

Cinq ans auparavant, un mélomane, passant dans une cour du faubourg Saint-Antoine, avait entendu chanter un ouvrier tonnelier qui battait la mesure en s’accompagnant de grands coups de marteau; il avait une voix superbe, mais inculte; néanmoins le mélomane écouta; la curiosité succéda chez lui à l’étonnement, et il alla trouver le jeune tonnelier.

Petite fleur des bois

Toujours, toujours cachée,

Longtemps je t’ai cherchée

Par les prés, par les bois...

chantait celui-ci.

–Pardon, mon ami, lui dit le mélomane.

Pour te dire une fois...

–Mon ami.

–Hein, quoi!

–Vous avez une bien jolie voix; êtes-vous musicien, savez-vous vos notes?

–Mes notes, qu’est-ce que c’est que ça? est-ce qu’on a besoin de savoir des notes pour chanter? En voilà une bonne farce! Allez, allez, mon bon bourgeois, c’est pas pour rien que les camarades m’appellent Alphonse le Rossignol.

–Que gagnez-vous? poursuivit le mélomane sans se décourager; car le jeune ouvrier, malgré ses allures communes, avait une figure avenante, et était un jeune gars solide et bien découplé.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
331 s. 2 illüstrasyon
ISBN:
4064066327545
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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