Kitabı oku: «François-Joseph Navez : sa vie, ses oeuvres et sa correspondance»
Louis Alvin
François-Joseph Navez : sa vie, ses oeuvres et sa correspondance

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066306823
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
I. FIN DU SÉJOUR A PARIS.
II. ÉPISODE LITTÉRAIRE.
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
I. INGRES.
II. LÉOPOLD ROBERT.
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
APPENDICE.
I
II
III
IV
V

I
Table des matières
ANNÉES D’ENFANCE.
«Connaître, et bien connaître un homme de plus, surtout si cet homme est un individu marquant et célèbre, c’est une grande chose et qui ne saurait être à dédaigner.» Cette pensée de Sainte-Beuve me semble ici à sa place: de même que le corps humain est le plus profitable modèle que l’artiste puisse se proposer, le cœur de l’homme offre la mine la plus riche à l’étude du moraliste; nous allons donc interroger des témoins fidèles et étudier une existence de quatre-vingts ans. Grâce au soin que l’homme dont ce livre doit retracer la vie avait pris de conserver toutes ses correspondances, sa famille a pu me confier des documents si nombreux que les moindres détails de cette longue carrière s’en trouvent pleinement éclairés: mettre en lumière ces détails, n’est-ce pas le plus digne hommage qui puisse être rendu à la mémoire de François-Joseph Navez?
Honoré pendant près de quarante ans de l’amitié de l’éminent artiste, je me serais exposé à encourir le reproche de partialité si j’avais puisé en moi seul les souvenirs qui doivent servir d’éléments à cette biographie; mon appréciation du mérite des travaux du maître eût d’ailleurs été de peu de poids. Aidé des ressources que m’offrent les nombreuses correspondances qu’il n’a cessé d’entretenir, je puis le montrer à ceux qui n’ont point vécu avec lui, le rappeler à ceux qui l’ont connu, tout en laissant à de plus compétents que moi le soin de le juger. Je veux me donner pour collaborateurs les témoins les mieux informés; je n’ai qu’à puiser dans quelques milliers de lettres échelonnées entre les années 1803 et 1866, j’en userai largement. Pour apprécier le peintre, j’aurai la plume de David, d’Ingres, de Léopold Robert, de Schnetz, de Granet et de bien d’autres illustres; pour juger l’enseignement du maître habile, je me donnerai comme auxiliaires les élèves qui ont profité de ses leçons. Il me plaît de m’effacer devant de telles autorités, et je me résigne sans regret au rôle de compilateur, trop heureux de pouvoir disposer d’aussi précieux documents.
J’ai l’espoir que, par ce moyen, mon livre reflétera la physionomie des différentes époques, des situations diversement marquées qui se sont succédé dans cette période embrassant les deux tiers de notre siècle.
Il est en effet indispensable de bien connaître le caractère de ces temps: les bouleversements politiques réagissent toujours sur la marche et le développement des arts, et cette période ayant été singulièrement féconde en révolutions, il faut savoir tenir compte, à ceux qui ont vécu dans ce milieu troublé, des difficultés qu’ils ont rencontrées. Cela est nécessaire si l’on veut juger équitablement l’ensemble de la carrière de Navez. Il faut connaître par ses détails l’éducation artistique qu’il a reçue et ne pas perdre de vue les circonstances qui ont accompagné ses études. Il faut se rappeler que, pendant l’espace de temps qu’embrassera cette notice, notre pays a subi trois révolutions qui ont profondément modifié les conditions d’existence des Belges en général et des artistes en particulier.
Absorbée d’abord dans un grand État qui cherchait à lui ôter ce qui pouvait lui rester de son caractère individuel, mariée ensuite à un autre plus petit, mais qui ne lui rendait qu’une demi-nationalité, la Belgique a enfin recouvré son autonomie tout entière et, avec l’indépendance, la responsabilité de ses nouvelles destinées.
Pour nos enfants, qui ont le bonheur de respirer, depuis leur naissance, l’air sain et fortifiant de la liberté, qui se sentent chez eux, dont l’action n’est entravée par aucune volonté extérieure, il leur est facile de se soustraire à ce que l’influence des idées étrangères pourrait avoir de pernicieux; il leur est facile enfin d’être entièrement belges; il est juste pourtant qu’ils se souviennent qu’il n’en a pas été absolument de même pour leurs pères.
François-Joseph Navez est né à Charleroi, le 19 novembre 1787. Il était le quatrième et le dernier enfant de Thomas Navez, rentier, échevin de la ville. Une lettre que sa femme lui écrit, en 1794, nous le montre en prison à Châlons: le magistrat municipal avait été emmené en otage, lors de la prise de Charleroi par les armées de la république française.
Quelques-unes de ses lettres précieusement conservées nous le font connaître pour un homme religieux, austère dans ses mœurs, éclairé et même assez lettré pour le temps et la localité où il vivait. Un vieux registre nous renseigne sur ses goûts et ses occupations: on y trouve, auprès du catalogue des œillets et des tulipes qu’il cultive dans son jardin, des extraits des poëtes et des philosophes contemporains, des citations d’auteurs latins et des chansons de table qui égayaient alors les festins.
Bien qu’il eût été heureux de voir son fils embrasser la carrière des emplois publics, il ne contraria point la vocation qui se manifesta de bonne heure chez l’enfant. Je trouve, à ce propos, une note autographe que Navez a dû écrire dans les dernières années de sa vie, lorsqu’il était déjà presque aveugle, ce qui se voit à la manière dont les caractères sont tracés. On y lit:
Dès ma jeunesse, je griffonnais des dessins. Lorsque, couché dans mon petit lit-berceau, à côté de ma mère, celle-ci, pour m’endormir, me donnait du papier et un crayon, je m’amusais à dessiner.
Au siége de Charleroi, 1794, juillet, nous nous étions réfugiés chez M. Clays, où nous habitions les caves bien éclairées. Lorsque la ville fut rendue aux Français, M. Ledieu, l’ingénieur de la ville, me donna pour m’amuser des petits dessins que je copiais.
En 1797 ou 1798, M. Aubry, receveur des domaines, qui logeait chez nous, fit un voyage à Paris, et me rapporta un cahier de têtes gravées, d’après lequel je dessinais, et qui est encore dans mon portefeuille.
Les moyens d’instruction n’étaient pas communs à cette époque dans les petites villes de la Belgique: Navez profita de ceux, fort resteints, que présentait Charleroi, et son éducation littéraire en souffrit quelque peu.
II
Table des matières
ÉTUDES EN BELGIQUE.
Le jeune homme étant arrivé à l’âge de quinze ans, le moment était venu de lui choisir un état et de compléter son instruction.
Il y avait alors à Bruxelles un peintre en renom, natif de Charleroi, et qui était le conseiller naturel auquel un habitant de la petite ville pouvait s’adresser en pareilles circonstances. C’est ce que fit le père de Navez; il écrivit à M. François la lettre que voici:
Quoique je n’aie pas le bonheur de vous être connu, cependant je prends la confiance de vous requérir d’un grand service, qui sera de vouloir m’éclairer sur la conduite que je dois tenir à l’égard de mon fils, âgé de quinze ans, qui, dès sa plus tendre jeunesse, a eu un goût et des disposisions marqués pour la peinture, sans avoir jusqu’à présent eu aucun maître. Dans l’incertitude où je suis, veuillez m’éclairer et dire à ma fille, qui aura l’honneur de vous remettre cette lettre, si je dois le laisser suivre son goût et si, par cet art, en s’y attachant, il peut espérer de se créer un état dans lequel il pourra vivre, ou si je dois lui faire commencer ses études.
Cet avenir m’effraie, étant déjà d’un grand âge. Veuillez me servir de boussole et me marquer si l’académie de peinture subsiste toujours chez vous, et s’il y a un pensionnat particulier pour les jeunes sujets qui s’attachent à cet art, et quel en est le prix et les conditions. Je sais qu’il y a un lycée; mais, outre que le prix de la pension est excessif, il est supérieur à mes revenus. Daignez, je vous prie, tracer à ma fille la conduite que je dois tenir. Elle est chargée de ma part de vous témoigner ma vive reconnaissance, etc.
Le jeune Navez vint donc à Bruxelles; le 5 septembre 1803, il commença à dessiner sous M. Isidore François (frère de Joseph François et père de Célestin).
Il est admis à l’académie le Ier octobre suivant et, dès le mois de mars, il adresse à son père ses premiers dessins, qui font l’admiration des parents et amis. Voici l’accusé de réception de ce premier envoi.
Mon cher fils, j’ai reçu les seize pièces que vous m’avez envoyées en très-bon état. Elles m’ont fait beaucoup de plaisir et ont plu à tout le monde qui les a vues, surtout à M. Chapel. Héloïse, Antigone et celle de l’estampe sont supérieurement bien faites. On est ici enchanté de vos progrès et on vous en fait bien des compliments. Continuez à vous bien appliquer et surtout n’oubliez pas de remercier Dieu tous les jours des grâces qu’il vous fait. 4 mars 1804.)
Bientôt après, l’heureux père répond à une lettre de son fils.
On ne peut ressentir plus de joie et de satisfaction que je n’en ai ressenti à la réception de votre dernière lettre, qui m’a annoncé que vous étiez premier à la bosse. Jugez combien elles furent grandes par la tendresse et l’amitié que je vous porte. J’espère que, continuant votre goût et votre application, vous serez un jour un grand peintre. (16 novembre 1804.)
Les progrès continuent, témoin ce passage de la dernière lettre que Navez reçut de son père.
Je ne puis vous exprimer la joie que j’ai ressentie à la réception de votre lettre, qui m’apprenait que vous aviez été premier dans la composition de trois têtes et que vous remporteriez le premier prix à l’académie cette année.
... Vous me marquez que vous enseignez quelques jeunes gens. Je n’approuve nullement cela, car vous risquez de vous négliger et de déplaire à M. François, qui certainement verra cela de très-mauvais œil. Il ne faut pas, pour un vil intérêt, oublier ses sentiments.
P. S. — J’ai toute la peine du monde pour vous écrire. Je suis indisposé. Tout le monde ici vous embrasse et vous félicite sur vos heureux succès. (13 mars 1805.)
Navez a profité de cette dernière leçon paternelle: dans tout le cours de sa longue carrière, il a toujours mis le sentiment et le progrès dans l’art au-dessus de l’intérêt matériel, ne sacrifiant à ce dernier que dans la juste proportion des besoins impérieux de l’existence.
L’artiste, qui aimait à se rappeler tous les détails de sa jeunesse, a consigné lui-même, en tête de la liste de ses œuvres, les renseignements les plus précis sur son premier séjour à Bruxelles.
Mon père me mit ici en pension chez madame la veuve Van Boeckstael, qui habitait alors rue des Petits-Carmes: l’on a abattu sa maison pour agrandir l’hôtel d’Arenberg. C’est chez cette dame Van Boeckstael, née Van der Borg, que M. Gendebien, intendant du duc d’Arenberg, a habité pendant 30 à 40 ans.
Toujours précis, Navez ajoute les noms de toutes les autres personnes distinguées qu’il sait avoir habité chez cette même veuve; ce sont MM. de Saint-Genois, le bibliophile, auteur d’un ouvrage sur la noblesse de la Belgique; Sylvain Van de Weyer et Eug. Defacqz, aujourd’hui premier président de la cour de cassation.
Les cours de l’académie le tiennent jusqu’en 1808. Il passe successivement par toutes les classes. Il obtient, en 1805, le premier prix de dessin de la tète d’après la bosse. En 1806, un voyage à Charleroi, nécessité par la mort de son père, arrivée le 6 février, l’empêche d’achever les épreuves du concours de la classe de la figure antique. En 1807, le quatrième prix de dessin d’après nature lui est décerné. C’est alors qu’il commence à peindre, sous la direction de Joseph François et, l’année suivante, il remporte le premier prix de dessin d’après nature à l’académie; ce qui est le couronnement de ses premières études. Continuant, pendant trois années encore, à travailler sous la direction de son maître, il fait des copies au musée d’après les tableaux de Rubens, de Van Dyck, de Crayer et de Philippe de Champagne.
Dès lors, il commence à peindre quelques portraits.
Avant de quitter Charleroi, c’est-à-dire avant d’avoir reçu les leçons d’aucun maître, l’enfant avait fait le portrait de son père en buste, grand comme nature. Ce portrait existe encore et mérite d’être conservé.
Il a cependant fallu six années pour faire l’éducation de cet enfant si bien doué, et elle réclamait un complément qui devait la prolonger pendant dix ans encore. Les esprits peu sérieux se récrieront à une aussi longue suite d’années employées à former un peintre, surtout aujourd’hui que les moyens expéditifs d’enseignement sont si prônés et accueillis avec tant de faveur. Mais pour celui qui se donne la peine de réfléchir, cette durée des études n’a rien d’exagéré. Combien faut-il d’années pour faire un avocat, un médecin, un ingénieur? Comptez depuis le commencement, de l’école primaire au dernier examen, et joignez-y le stage.
III
Table des matières
PREMIERS SUCCÈS.
Tout en continuant à fréquenter l’atelier de M. François, Navez commence, dès l’année 1810, à travailler pour lui-même. Il est compté pour quelque chose, il entre dans la grande confraternité des artistes. Ayant remporté le premier prix dans la classe supérieure de l’académie, il ne pouvait plus prendre part aux concours de cette institution; mais il continua d’aller dessiner le soir, d’après nature, dans un autre local.
En 1810, s’établissait, à Bruxelles, une société d’artistes et d’amateurs, dont le prospectus, que Navez nous a conservé en original, s’exprimait en ces termes; je copie textuellement:
De tous les arts d’imitation, la peinture et la sculpture sont ceux qui ont le plus besoin d’une continuation d’études non interrompues, et d’être constamment nourris par les beautés que présente la nature. L’artiste fait et vérifie ses ouvrages, le disciple apprend à les placer dans les siens, et l’amateur à distinguer les uns des autres. Pour parvenir à ce but, on propose une association d’artistes et d’amateurs qui se réuniront dans un local convenable, à l’effet d’y dessiner et peindre pendant l’été, d’après nature.
Chaque associé, ainsi que les membres honoraires qui voudront bien concourir aux progrès des arts par leurs moyens pécuniaires, s’engageront à une contribution mensuelle, à fixer à la première réunion des signataires, et qui n’excédera pas un quart d’écu par mois.
Le règlement sera rédigé et approuvé unanimement.
Sont de cette société : MM. A.-C. Lens, N. Spaak, C.-P. Verhulst, F. Faber, G. Demarck, A.-L. Dargent, J.-G. Thirion, L. Desprets, Jos François, A. Flament, A. Cardon, C.-F. Coene, A. Brice, J. Woordecker, G.-L. Godecharle, A. Plateau, C.-F.-J. Stevens, L. Huygens, Jean de Landtsheer, J. Puttemans, P. Levae, J. Larroze, Alex. Boëns, P Le Roy, G.-H. Bosschaert, D. Pletinckx, A. De Hemptinne, M.-J. Jacops, J. Haseleer, A.-F. Heyvaert, J.-F. Thys, Lepez, M.-J. Mahy, De Burtin et F.-J. Navez. (Signatures autographes.)
La pièce originale se trouve dans les papiers délaissés par Navez. On lit, au dos, une note au crayon de la main de l’artiste.
Société d’artistes: papier intéressant à conserver, 1810. Navez a été nommé secrétaire. La réunion a eu lieu au Grand Café, rue des Éperonniers.
Le compte des recettes et dépenses de l’association, pour l’année 1810, est joint à ce document. On y voit que la société a fonctionné pendant les mois d’été (avril, mai, juin, juillet et août), c’est-à-dire pendant le temps que les classes de l’académie étaient fermées.
Malgré la domination étrangère, on le voit, l’ancien esprit d’association n’avait point disparu des provinces belgiques. Des amateurs avaient aussi formé à Anvers, à Bruxelles et à Gand, des sociétés pour encourager les beaux-arts et suppléer à l’action gouvernementale dont l’impulsion ne parvenait que difficilement à se faire sentir jusqu’au fond des départements.
M. le duc d’Ursel était le président de la société des Beaux-arts de Bruxelles, dont les ressources se composaient presque exclusivement des cotisations volontaires des membres. D’après le livre des souscriptions que Navez a pu compulser et dont il a eu soin d’extraire quelques notes, le revenu de l’institution s’élève, à la date de 1815, à un peu plus de quatre mille francs. La souscription ordinaire était de 20 francs par an. Le président avait souscrit pour 200, quelques-uns pour 100, d’autres pour 40 francs. Le secrétaire de la société était M. Picard . La première exposition organisée par ses soins eut lieu en 1811. Elle avait été précédée d’un concours, comme cela se pratiqua encore pendant longtemps.
Notre jeune peintre y remporta le premier prix de composition, pour un dessin représentant Junius Brutus jurant, sur le corps de Lucrèce, de chasser les Tarquins de Rome. Ce dessin doit encore être au musée, à ce que dit une note de la main de l’auteur. Un diplôme en parchemin constate ce succès. A ce même concours, il obtenait le quatrième prix de peinture d’histoire: le sujet était Agar chassée par Abraham. Navez a donné ce tableau à M. Messemaekers, à Bruxelles.
L’année suivante, eurent lieu le concours et l’exposition organisés par la société de Gand. Notre jeune peintre y remporta le premier prix de peinture. Le sujet était Virgile lisant le VIe livre de l’Enéide à Auguste, en présence d’Octavie, mère de Marcellus, et de Julie, veuve du jeune prince romain.
Ce fut l’occasion d’une manifestation dont le journal du département rend compte en ces termes:
Nous avons dit, dans le temps, que M. Navez, de Charleroi, élève de M. François, de Bruxelles, avait remporté le grand prix de peinture à la dernière exposition de la ville de Gand. Nous apprenons aujourd’hui que ce jeune artiste, s’étant rendu dernièrement à Charleroi, a été reçu par ses compatriotes avec le plus vif enthousiasme. Une partie des habitants de cette ville, informée de son arrivée, s’est portée à la rencontre du lauréat pour le féliciter de son triomphe. Des fêtes vraiment patriotiques ont eu lieu à cette occasion; enfin, les citoyens de Charleroi ont montré combien ils sont amis des beaux-arts, qui font la gloire des empires qui les cultivent et les encouragent. (L’Oracle, 3 novembre 1812.)
Ces succès remportés coup sur coup devaient fixer l’attention sur un jeune homme qui débutait aussi brillamment. La société des Beaux-arts le prit sous son patronage et décida qu’elle lui faciliterait les moyens d’aller se perfectionner à Paris, le centre de l’empire, le foyer de toutes les lumières dont la province ne pouvait recevoir que des rayons palis. Par résolution du 23 avril 1813, ladite société nomma Navez son pensionnaire à Paris pour y continuer ses études.
On lit à la date du 1er mai, dans l’Oracle, journal du département de la Dyle, l’entrefilet suivant:
La société des Beaux-arts de Bruxelles, voulant, dès sa naissance, encourager les talents par tous les moyens qui sont en son pouvoir, vient d’accorder à M. Navez, élève de l’académie de dessin de cette ville, et quia remporté le premier prix de peinture d’histoire à la dernière exposition à Gand, une pension qui le met à même d’aller étudier à Paris les secrets de son art. C’est au milieu de tous les chefs-d’œuvre qui enrichissent la capitale de l’empire, et sous les yeux des habiles maîtres qui cultivent les arts avec de si brillants succès, que les jeunes artistes vont désormais se perfectionner.
Une note, accompagnant la liste générale des ouvrages du peintre, nous apprend que, du 1er juillet 1806 au 17 juin 1813, époque à laquelle il quitta Binche, où il s’était arrêté pour y peindre des portraits en partant pour Paris, son travail lui avait rapporté 3,044 francs. Le patrimoine de la famille avait dû être partagé : Navez était à l’abri du besoin, mais non assez riche pour se passer des ressources que lui procurait son art. Il était obligé de mettre beaucoup d’ordre dans ses affaires, et l’on a déjà pu voir qu’il ne laissait rien à désirer sous ce rapport.
IV
Table des matières
SÉJOUR A PARIS.
En arrivant à Paris, Navez n’était pas décidé sur le choix du maître dont il fréquenterait l’atelier. Il commença par peindre au musée, et c’est un tableau de Rubens, le portrait de Sneyders et de sa femme, qu’il choisit pour cette étude: cette copie est aujourd’hui chez M. de Hemptinne, à Molenbeek-Saint-Jean. Il eut pour correspondants, à cette époque, quelques amis de Charleroi, son maitre M. François, le secrétaire de la société des Beaux-arts, l’architecte Louyet, le peintre Stevens et M. Bosschaert .
Par lettre du 7 juillet 1813, M. Picard avait notifié à Navez la décision de la commission de la société. La pension, qui devait être de 1,200 francs, avait, après de longs débats, été réduite à 1,000 francs, payable à Paris, de trois en trois mois et par anticipation, à dater du 1er juin.
Le 8 juillet 1813, la pièce officielle ci-après était signée par le vice-président de la commission directrice de la société pour l’Encouragement des beaux-arts.
Le recteur de l’Académie, membre de la Légion d’honneur et vice-président de la commission;
A Monsieur Navez, peintre, pensionnaire de la société, rue Saint-Jacques, n° 75, à Paris.
Bruxelles, le 8 juillet 1813.
Monsieur,
Je vous informe que la commission a résolu, dans sa séance du 6 du courant, de vous faire une pension de mille francs par an, payable jusqu’à révocation, de trois en trois mois, et par anticipation, à prendre cours le 1er juin dernier.
Le trésorier de la société est chargé des dispositions nécessaires pour que vous puissiez toucher cette pension à Paris, sur le pied ci-dessus, et vous indiquera le banquier où vous pourrez vous adresser.
La commission espère, monsieur, que vos progrès seront assez rapides pour en faire bientôt jouir la société et que vous saurez prouver, par les divers morceaux que vous enverrez au salon de 1815, que ses sacrifices ont été bien placés.
Recevez, monsieur, l’assurance de ma parfaite considération.
CH. VAN HULTHEM.
Il est assez curieux de voir de quelle sollicitude l’association bruxelloise entoure son pensionnaire à Paris. Elle procure au jeune homme les meilleures recommandations, lui fournit toutes les indications qu’il peut désirer sur la conduite qu’il aura à tenir, les démarches qu’il devra faire. La correspondance de M. Picard est, sous ce rapport, d’un intérêt assez grand pour que je lui emprunte de nombreuses citations.
Je vous adresse, mon cher ami, toutes vos pièces authentiques. J’espère que les écus n’éprouveront dans leur rentrée aucun obstacle, et je crois que, si nous avons la paix, vous pouvez compter sur trois ans de pension, ce qui peut-être ne serait pas le cas dans une autre hypothèse.
Vous ferez bien d’exécuter, l’année prochaine, une grande composition historique pour la société, en l’envoyant en 1815. assez tôt pour que nous puissions la faire encadrer avant l’exposition. Le port serait, comme de raison, à nos frais. Un tel cadeau intéresse toujours les souscripteurs et la commission en faveur de l’artiste. Tâchez aussi de prendre le sujet dans l’histoire de notre pays; par exemple, Geneviève de Brabant ou tout autre du même genre. Si vous le désirez, je vous en enverrai plusieurs à choisir.
Stevens vous fait ses compliments et n’oublie pas que vous devez lui faire son portrait. Vous verrez, par le programme ci-joint, qu’il a remporté les prix.
Nous avons à Paris différents personnages chez qui vous ferez bien de vous présenter avec votre patente, pour réclamer leur protection au besoin, tels que:
M. le comte Lambrechts, sénateur, souscripteur de notre société ;
M. Olbrecht, membre du corps législatif, élu par Bruxelles; il vous recevra très-bien, j’en suis sûr.
Et encore ceux-ci, lorsqu’ils viendront à Paris:
M. le duc d’Arenberg, sénateur et membre de notre société ;
M. le comte de Lannoy, sénateur et membre de notre société.
N’oubliez pas non plus M. Denon, quoiqu’il ne soit pas Belge: il est directeur du Musée impérial.
Parmi les artistes de ce pays à voir pour vous faire des connaissances, il y a:
Les deux MM. Van Spaendonck;
Les deux MM. Redouté, de Saint-Hubert;
M. Van Brée et M. Berré, d’Anvers tous deux.
Vous avez aussi M. Claessens, graveur d’Anvers, M. Picot, qui vient de remporter le prix, M. Gassies, qui l’a remporté il y a deux ans. N’oubliez pas que les bonnes connaissances amènent quelquefois des protecteurs précieux et que dans Paris on en a aussi besoin qu’ailleurs (Bruxelles, 12 juillet 1813.)
Navez se décida pour l’atelier de David, et il entra le 9 août chez le grand artiste.
Il avait écrit à son maître une lettre par laquelle il lui faisait connaître les motifs qui avaient décidé sa détermination, et M. François lui avait répondu:
Vous avez bien fait de vous décider pour l’école de David. Profitez, pendant que vous y serez, de ses conseils ainsi que de tous les moyens d’avancement dont jouissent ses élèves. L’exercice de peindre d’après le modèle (il est ici question du modèle vivant) peut vous être très-avantageux: cela vous apprendra à manier la brosse et les couleurs. Mais quant au coloris, je n’en ai jamais rencontré dans un homme qui la plupart du temps est grelottant de froid, et dont la peau n’a jamais été exposée aux impressions de l’air. Imitez-le cependant, parce que la nature, quoique souvent imparfaite, a toujours quelque chose à vous apprendre et que l’on chercherait vainement dans son imagination. Vous trouverez ensuite, en étudiant les travaux des grands maîtres, la manière de mettre en œuvre vos études particulières qui sont les matériaux avec lesquels vous bâtirez. Je conçois, mon ami, que vous devez avoir quelque crainte de la lutte pour le grand prix de peinture, cela demande en effet de très-grands efforts de tout genre; mais que cela ne vous décourage pas; au contraire, travaillez toujours comme si vous étiez décidé à concourir . (20 octobre 1813.)
La résolution qu’il avait prise d’entrer à l’atelier de David reçut également l’approbation du peintre C.-F.-J. Stevens, non toutefois sans quelque réserve.
J’ai reçu votre lettre du 21 juillet; j’y vois avec plaisir votre enthousiasme pour l’école flamande: ne la perdez jamais de vue pour le coloris. Votre projet d’aller chez David pour le dessin me paraît bon; mais auparavant, consultez bien vos amis: il y en a qui prétendent que Guérin ou Vincent sont préférables pour l’attention qu’ils ont pour leurs élèves. Enfin, mon cher, travaillez bien, mais pas avec trop de feu: chi va piano va lontano, dit l’Italien; avec les dispositions que vous avez, vous devez aller loin; vous êtes en bon chemin, tenez-vous-y; ne vous laissez pas égarer par de soi-disant amis qui, par envie ou jalousie, voudraient vous détourner. Je parle par expérience, vous le savez. Je suis fâché que vous n’ayez pas concouru pour Anvers, vous deviez l’emporter; vous auriez triomphé avec peu de gloire, à la vérité, car le concours a été faible: quatre tableaux médiocres, des fantasmagories, des friperies, etc. Les paysages valaient beaucoup mieux: c’est Van Regemorter qui l’a emporté, ainsi que le prix de genre. Coene avait concouru, mais on n’a pas admis son tableau; c’était un sujet tiré d’un conte de Lafontaine, l’Hermite. Sa devise était: Tout homme est homme et les moines surtout. Le fanatique Anversois a été scandalisé et a rejeté le tableau. Fayens a le prix de sculpture; par conséquent, Huygens a eu le sort de Pletinckx à Bruxelles. Van Brée a mis un grandissime tableau au jour; c’est une belle composition et d’une exécution plus belle que de coutume. L’exposition n’était pas nombreuse, mais assez brillante:Ommeganck, le jeune Van Brée, Van Assche, Cels se sont distingués. Il vous reste, mon cher, une besogne plus forte et une entreprise plus grande: vous devez remporter le grand prix à Paris, et je ne doute pas que cela ne soit un jour. Pour lors, vous irez voir un pays qui vous inspirera, et où vous trouverez plus de facilité pour vos études: ce sont les désirs de tous vos amis. (Bruxelles, le 28 août 1813.)
M. Bosschaert avait déjà insisté auprès du pensionnaire sur la question du coloris et cherché à le mettre en garde contre les séductions des écoles étrangères.
Il lui écrivait vers la même époque:
Quel immense champ d’instruction, mon cher Navez, que ce musée de Paris, pour un artiste comme vous, plein de zèle et d’activité ! L’imagination s’enflamme à la vue de tant de richesses. Je ne doute pas que vous n’ayez déjà fait le choix de l’école qui aura offert le plus de charmes à vos dispositions. Comme je présume par votre lettre que cette école sera celle de Rubens, ne vous laissez pas séduire par les artistes qui chercheraient à vous dégoûter de marcher sur les traces de ce grand homme. La fougue de son génie lui a fait faire des écarts, mais il les a effacés par tant de beautés que la mémoire de Rubens triomphera toujours. Ce n’est pas à un servile imitateur que ce discours s’adresse, c’est à vous, mon cher Navez, à un jeune artiste qui à l’amour de l’art unit le jugement nécessaire aux progrès de sa profession.
Nous avons vu plus haut que Navez se disposait à affronter les chances du concours; mais à peine depuis quelques jours au milieu des élèves de David, il crut reconnaître à ses nouveaux camarades des talents supérieurs aux siens: il en éprouva un certain découragement dont il fit part à un ami de sa famille, M. Huart, de Charleroi. La franchise et le bon sens des conseils que cet excellent homme donne au jeune artiste leur méritent une mention.
Savez vous, mon cher Navez, que votre extrême modestie vous nuira beaucoup! Comment se fait-il que vous ne sachiez pas vous apprécier? Vous trouvez à l’atelier des anciens plus forts que vous: cela ne doit point vous étonner ni vous décourager. Avez-vous oublié qu’en arrivant à Bruxelles, vous avez aussi trouvé des camarades plus forts que vous et que vous les avez tous surpassés? Et vous osez me dire que vous ne savez rien.... Parce que vous ne voyez pas les progrès que vous faites, il vous paraît que votre vie ne suffira pas pour atteindre le but que vos premiers succès vous ont fait entrevoir. Détrompez-vous: il en est de votre art comme de la musique. Dans cette étude, on avance comme par bonds; il y a certaines périodes pendant lesquelles on reste dans l’inertie, puis tout à coup on fait un grand pas en avant, puis après un nouveau sommeil vient un nouveau progrès. Vous sommeillez, mon cher Navez, et je vous attends au réveil. Ce sommeil cependant n’est pas léthargique, pendant que vous vous croyez endormi, il se forme une masse de connaissances dans votre cerveau, et vous ne les pourrez employer que lorsque l’ensemble en sera bien coordonné, et qu’il n’y manquera aucune partie; alors seulement vous enfanterez et vous pourrez être content de vos productions. Mais pas de découragement, la lâcheté est sa compagne; c’est par de grands efforts et par une volonté constante que vous atteindrez le but désiré. Croyez-en un ami qui vous a prédit tout ce qui vous arrive; il vous a classé au rang que vous devez tenir et que vous tiendrez . (Charleroi, le 26 octobre 1813.)
V
Table des matières
BOULEVERSEMENT POLITIQUE.
L’horizon politique devenait de plus en plus sombre; mais le jeune artiste, tout entier à ses études, ne se préoccupait guère des événements extérieurs, dont la presse, soumise au régime impérial, ne révélait au public que ce qui ne pouvait pas nuire au gouvernement. Cependant, les lettres qu’il recevait du pays commencèrent bientôt à lui inspirer de l’inquiétude. Le secrétaire de la société des Beaux-arts lui écrit, le 26 janvier 1814:
Je suis chargé de vous faire connaître que les directions nécessaires ont été données au trésorier de la société, afin qu’au 1er mars prochain il vous fasse payer par son banquier à Paris le trimestre de votre pension échéant au 1er juin suivant. Il doit en même temps informer ce banquier que les trimestres subséquents ne pourront être payés que sur les nouvelles instructions qu’il recevra, et que nous provoquerons autant que les circonstances le permettront . Si donc ces directions n’étaient pas arrivées à Paris avant le 1er juin, pour ce qui doit se payer alors, le parti le plus prudent pour vous serait de revenir dans vos foyers.
Enfin, une lettre du 14 juillet vint faire connaître à Navez que, par suite des événements, la pension dont il jouissait était supprimée.
La séparation de la Belgique d’avec la France venait de s’accomplir. Redevenu belge, le jeune peintre devait renoncer à l’espoir d’être admis avec les Français au grand concours du prix de Rome. Heureusement, il n’était point sans ressources, et il put poursuivre ses études sous la direction de son maître, que le gouvernement de la première Restauration avait laissé tranquillement en France. De son côté, la société des beaux-arts de Bruxelles n’abandonna pas entièrement son pensionnaire .
Par lettre du 21 février 1815, M. Picard lui fait connaître que la commission des beaux-arts, dont M. le duc d’Ursel est toujours le président, a décidé qu’en attendant que la question de la pension soit résolue, une somme de 400 francs sera payée au pensionnaire belge, à Paris.
Cette même lettre charge Navez d’une commission qui donne sur la situation des arts à Bruxelles, au moment de la chute de l’empire, quelques renseignements qu’il est intéressant de signaler.
Nous n’avons point, à Bruxelles, de graveur de médailles; faites-moi donc le plaisir de vous rendre à l’hôtel des monnaies, chez M. Chalton, rue Guénégaud, n° 8, pour vous informer si nous ne pourrions pas en obtenir, sans buste; d’un côté avec le champ libre ou entouré d’une couronne de laurier, et de l’autre côté, quelques emblèmes des arts, en bosse. Quant au buste, celui du roi ne peut pas plus convenir ici que celui de Napoléon, surtout dans les circonstances actuelles. On a également écarté l’effigie du Poussin. Je ne connais pas de médaille au buste de Rubens, la seule dans ce genre qu’on pourrait admettre .
Vous êtes trop intéressé au succès d’une société momentanément paralysée, mais à qui nous allons rendre la vie, pour ne pas donner à cette affaire les soins les plus prompts.
M. François ne perd pas non plus de vue son élève; il le tient au courant de ce qui se passe à Bruxelles, et Navez, de son côté, donne à son ancien maître des nouvelles des arts à Paris. Le vieux praticien écrit au jeune homme en janvier 1815.
Je vous remercie de l’attention que vous avez eue de m’envoyer le catalogue, ainsi que vos observations sur l’exposition. La disette de grands tableaux historiques ne me surprend pas: le bouleversement politique que nous avons éprouvé doit avoir étourdi la tête aux artistes comme à bien d’autres; mais cela se remettra petit à petit. Ce qui me surprend davantage, c’est que Gérard aille exposer un portrait du roi, que vous me dites n’être point réussi. En revanche, voyez bien ceux de Gros, que vous trouvez admirables; profitez de cette leçon pour nous envoyer, à notre exposition prochaine, quelque chose de votre ouvrage qui puisse nous donner une idée de ces chefs-d’œuvre. Cela me fera grand plaisir, ainsi qu’à tous vos amis.
Van Brée vient de placer à notre musée le portrait du prince d’Orange, dont on n’est pas fort content.
Notre académie, que l’on vient de renouveler, tant pour le local que pour les professeurs, va seulement s’ouvrir le 16 de ce mois. L’on a daigné me nommer avec Godecharle, de Landtsheer et Verhulst, et au lieu de monter, comme de votre temps, nous serons au rez-de-chaussée. (Les classes alors se tenaient dans l’hôtel de ville.)
Bruxelles devient une ville riche en artistes. Odevaere et Lefevre, à la cour, travaillent à force; Cels se prépare aussi à devenir notre cohabitant. Il a déjà annoncé qu’il allait nous faire une exposition publique de ses tableaux, dont on payera l’entrée. Voilà tout en nouvelles des arts; quant au reste, nous avons beaucoup d’Anglais des deux sexes; mais, à l’exception d’Autissier, notre peintre en miniature et, de quelques maîtres de dessin, le reste des artistes ne s’aperçoit pas trop de leur goût pour les tableaux.
Des événements, de plus en plus graves, se sont accomplis: Waterloo, en mettant un terme à l’aventure des Cent jours, a affermi le nouveau royaume des Pays-Bas. Guillaume Ier, jaloux de maintenir et de développer toutes les institutions libérales, a couvert de sa protection la société des beaux-arts et, nonobstant le grand cataclysme de juin, l’été de 1815 a vu une exposition s’ouvrir à Bruxelles. M. Picard en donne des nouvelles à Navez dans une lettre du 29 août.
Notre dernier Salon, moins riche que les précédents, a été plus heureux. Il a valu à nos artistes une récolte de plus de 20,000 francs. Le roi, le duc d’Ursel, maire de Bruxelles, des Anglais et d’autres particuliers ont acheté. Il est peu d’artistes qui n’aient vendu ou reçu des commandes. Ceux de Bruxelles ont rivalisé de zèle pour orner le Salon. En revanche, il y avait peu de chose d’Anvers, encore moins de Gand et, vous excepté, rien de Paris.
Les tableaux du Salon qui ont passé à la cour sont de Lens, de François, de Van Assche, de De Roi, de Cels, de Despretz, de Coene, de Faber, de Van Regemorter fils, de Thys fils, un plan de Louyet, un dessin de madame Ridderbosche, etc. En outre, Odevaere a fait, pour le roi, un tableau d’histoire; Paelinck, les portraits en pied du roi et de la reine, par ordre de S. M. Ils sont beaux tous les deux. Godecharle vient de faire le buste du roi; Autissier a fait trois fois ce même buste en miniature; Verhulst a fait le même pour un seigneur anglais. Enfin, tous nos artistes sont tellement satisfaits qu’ils sollicitent la continuation du Salon tous les deux ans. Vous savez que la prochaine exposition ne devait avoir lieu qu’en 1818.
...Je serais charmé que les tableaux et les autres objets d’art volés à la Belgique lui fussent restitués; replacés, autant que possible, dans les sanctuaires, pour lesquels ils ont été peints, l’esprit du peintre y brillera davantage, parce qu’ils y trouveront le jour que l’artiste a voulu qu’ils aient et qui ne peut pas toujours être calculé dans un musée .
Navez, comme on le voit par la lettre précédente, n’avait pas manqué au rendez-vous; il avait envoyé son contingent à la première exposition ouverte, à Bruxelles, après la constitution du royaume des Pays-Bas.
Son ami, l’architecte Louyet, lui en parle dans une lettre du 8 mai 1815.
Quant à ce que vous faites en votre art, je ne m’en informe pas: j’ai la réponse sous les yeux. Courage, mon cher Navez, je vous le dis avec la franchise que vous me connaissez, vous avez fait des progrès étonnants, et en continuant de cette manière, vous pouvez devenir un des premiers peintres que la Belgique ait produits. Le morceau que j’ai le plus admiré, c’est le Saint Jean-Baptiste, qui est dessiné avec la correction italienne; la tête est d’une sublime expression. Quoi qu’on en dise, je ne crois pas que vous l’ayez faite d’après nature: je n’ai jamais connu à Paris de modèle qui approchât de cette correction et de cette belle nature. Cependant, il faut vous dire que les demi-amateurs, qui sont des êtres très-dangereux pour les arts, parlent un peu, très-peu, contre votre coloris. Ils disent que, pour cet accessoire, vous avez abandonné la bannière flamande. Il est évident que ces messieurs n’aiment pas le coloris plein de vigueur de l’école italienne, le coloris tel que nous le présente la nature, la belle nature. Il fallait des hommes comme les Rubens, les Van Dyck, pour se permettre d’embellir la nature quant au coloris. D’ailleurs, il n’y a qu’une marche à suivre dans la nature, et quand on colorie comme vous, on fait bien; car on fait comme on voit. L’effet de votre Saint Jean est tellement magique qu’il semble sortir du cadre. Je ne parlerai pas de vos autres tableaux, qui sont également beaux. Tous nos bons artistes vous rendent parfaitement justice, tels que les Odevaere, les Paelinck et notre camarade Gassies, qui a passé trois jours à Bruxelles; celui-là est vraiment enchanté.
Quant à moi, mon cher ami, voilà quatre mois que je suis revenu; j’ai reçu des compliments, de belles promesses, de l’eau bénite de cour, et je suis toujours à rien. J ai fait, pour l’exposition, un projet de palais pour le roi, que les artistes trouvent très-bien; mais jusqu’à cette heure, je n’ai rien fait que pour la gloire, c’est-à-dire de la fumée.
Le concours d’histoire est on ne peut plus mauvais cette année. Il y a quatre concurrents; le moins mauvais vient, dit Gassies, de votre école. Je ne suis pas fâché que vous n’ayez pas concouru: vous méritez d’autres concurrents. Le concours du paysage est ce qu’il a y de mieux.
Ces progrès constatés à l’exposition de Bruxelles devaient stimuler le zèle de la société des beaux-arts. Elle charge son secrétaire d’écrire ce qui suit, dès le mois d’octobre:
Je crois, mon cher Navez, que vous ne serez pas fâché d’apprendre que le trésorier vient d’être chargé de vous faire payer 400 francs, au 1er décembre, et autant au 1er mars prochain. Ces deux sommes complètent vos trois années de pension. Dans l’intervalle, je m’occuperai des moyens de vous faire étudier une couple d’années à Rome. Je suis déjà d’accord sur ce point avec M. le duc d’Ursel; mais il convient que je sache: 1° si vous êtes disposé à faire, l’année prochaine, un semblable voyage, et 2° si, vos études achevées, vous vous fixeriez à Bruxelles pour concourir, avec Paelinck, Odevaere et Cels, qui y sont déjà établis, à donner un nouveau lustre à la peinture dans nos contrées. Je me baserai sur votre réponse pour agir en conséquence, bien persuadé que vous ne voudriez pas en imposer ni à la société, ni à un homme qui n’a d’autre intérêt que votre bonheur et le rétablissement des arts dans sa patrie. Il va sans dire que les frais de voyage et de retour vous seraient payés et que la pension même pourrait être majorée.
Je vous ai déjà mandé qu’on avait été content de vos progrès. Je suis impatient de voir votre tableau d’Agar, qui en fera juger encore mieux. Je le ferai exposer au profit des pauvres vieillards pendant une quinzaine de jours. (Bruxelles, le 8 octobre 1815.)
Le passage suivant d’une lettre du même secrétaire montre que le jeune artiste ne se croyait pas encore assez fort en ce moment pour faire avec fruit le voyage d’Italie.
J’ai communiqué au président votre intention de continuer encore, pendant un an et demi ou deux ans, vos études à Paris. Cette affaire sera soumise à l’une des premières séances que nous aurons après le nouvel an. (10 décembre 1815.)
M. Picard n’avait pas négligé de faire miroiter devant les yeux du jeune homme le prisme de l’intérêt et de la gloire; il lui avait écrit:
Paelinck et Odevaere font ici fortune, ainsi que Coene, à Londres; la reine est connaisseuse: dépêchez-vous donc à devenir maître. Godecharle se remet fort bien en santé et en affaires. Je brûle de voir votre tableau d’Agar. De Cauwer, de Gand, sort de chez moi, ainsi que Van Assche; ils ont applaudi à votre portrait; le premier l’a trouvé très-bien tapé. Vous savez que Ferdinand Delvaux est mort en route à son retour de Rome . Dites-moi si M. David est revenu à son atelier; s’il n’y a pas de sa part esprit de retour, passez chez Vincent ou Girodet. Vous ne m’aviez pas dit que Noël, de Dinant, avait étudié chez Swebach: il a pris là un nouveau genre et a infiniment gagné. Van Assche vient de terminer un superbe paysage. Paelinck commence un grand tableau de la bataille de Waterloo; le moment choisi est celui où le prince héréditaire d’Orange est blessé. (10 décembre 1815.)
VI
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LE PEINTRE DAVID.
Nous avons été témoins d’une réaction violente contre l’école de David, école que les novateurs qualifiaient de classique en opposition avec le romantisme, qui prenait naissance au moment où la Restauration ramenait en France la liberté avec la royauté de droit divin. Retour ordinaire des choses d’ici-bas: celui qui, dès 1789, s’était séparé de l’ancienne académie de peinture, dont il répudiait les traditions et l’influence, était devenu, bien malgré lui, le représentant des principes académiques; lui qui avait appuyé à la Convention (novembre 1792) une pétition des artistes libres demandant la suppression des académies, devait être présenté, quelques années plus tard, pour un despote exerçant sur l’art une impitoyable tyrannie. Ce reproche était-il mérité ? Ecoutons à ce propos son historien, M. Delécluze, qui, ayant été son élève, pouvait apprécier ses leçons.
De tous les griefs imputés à David par l’école romantique, le plus étrange et le moins fondé est sans doute l’influence tyrannique reprochée à ce chef d’école. Si l’autorité qu’a pu prendre un artiste sur l’esprit de ses contemporains par des études et des travaux où il a montré la puissance d’un talent qui s’est transformé complétement quatre ou cinq fois; si la soumission volontaire à des doctrines consacrées dans l’antiquité, renouvelées en 1772 et mises en pratique jusqu’en 1825, peuvent être considérées, l’une comme une tyrannie de la part du maître, et l’autre comme une lâche complaisance de la part de quinze ou seize cents artistes qui se sont fait un honneur de les suivre, certes David a gouverné l’art tyranniquement pendant l’espace de près de quarante ans, comme cela était arrivé, près de trois siècles auparavant, à Michel-Ange.
Ce n’est donc pas chose commune qu’une idée, un système, une doctrine dont les résultats ont été : un maître d’une grande habileté, sept ou huit élèves qui se sont distingués par une manière qui leur est propre et dans des genres souvent opposés, et enfin une école qui, pendant quarante ans, a donné une forte impulsion à tous les arts et même à l’industrie. (Page 380.)
Il suffit de rappeler les noms des principaux élèves de David pour démontrer que l’influence du maître n’allait pas jusqu’à détruire l’originalité de ceux qui recevaient ses leçons. Qu’ont, en effet, de commun Gros, Ingres, Schnetz, Léopold Robert, si ce n’est quelques principes généraux qui sont l’esthétique du bon sens applicable à toutes les écoles?
David était peu théoricien; il émettait rarement des doctrines à priori; dans les conseils qu’il donnait à ses disciples, il était homme pratique avant tout. L’idée pour lui était peu de chose tant qu’elle n’était point réalisée. S’adressant à un de ses élèves, il s’exprimait ainsi:
«Il faut que je vous dise, mon cher Etienne, le secret de notre métier. Pour un peintre, une idée n’est qu’une intention, un projet vague, tant que, au moyen d’une exécution sévère et savante, l’artiste n’a pu lui donner un corps et la rendre à la fois compréhensible et sensible. Il y a des gens qui ont des idées on ne peut plus heureuses; mais il leur est impossible de les rendre: c’est évidemment comme s’ils n’en avaient pas.»
Il recommandait une grande simplicité dans la composition, malgré la tendance à l’exagération qui se manifestait aussi de son temps; car on y aimait déjà les coups de théâtre, et l’on risquait, comme aujourd’hui, de n’être ni compris ni goûté, quand on ne peignait pas les passions et quand on ne poussait pas l’expression en peinture jusqu’à la grimace ...
Ses principes esthétiques ne pouvaient donc être pernicieux aux élèves, de quelque pays qu’ils vinssent. En était-il de même à l’égard des procédés qu’employait le maître et que ses élèves étaient naturellement amenés à préférer? Et, sous ce rapport, le jeune Belge placé sous sa direction ne courait-il point quelque risque de s’éloigner encore plus de la tradition flamande (il faudrait peut-être dire anversoise) que ne l’avaient fait A. Lenz et le premier maître de Navez, M. François?
Appréciant le coloris de Léopold Robert, élève de la même école, M. Feuillet de Conches s’exprime en ces termes:
Il ne possédait point cette entente de la distribution de la lumière et de l’ombre qu’inventèrent le Giorgion, Léonard et le Corrége, que pratiqua et dont se joua souvent Rubens, que Rembrandt porta au plus haut degré de l’art immortel et divin.
Il eut l’inspiration, il eut la puissance d’expression et de dessin, il eut le caractère, le sentiment du beau dans le simple; il fut un grand artiste; mais, moins préoccupé des conditions matérielles de son art que des parties intellectuelles, il fut malhabile à dégrader les plans, à tirer parti d’une figure dans l’ombre, à sacrifier l’accessoire au principal. (Pages 281-282.)
Quels étaient donc les procédés de peinture qu’enseignait David? M. Delécluze les définit ainsi:
Depuis l’exécution du tableau des Sabines surtout, David avait pratiqué et enseigné l’art de peindre eu procédant par l’emploi des teintes faites d’après nature, et qu’il fallait appliquer l’une après l’autre en s’efforçant de les fondre, non pas avec le pinceau, mais en les juxtaposant avec assez de justesse pour qu’elles se succédassent sans blesser l’œil en exprimant la différence des tons et la dégradation de la lumière. Ce procédé, l’un de ceux qui demandent le plus d’attention et de talent, et qui a été mis en pratique par Raphaël dans la Transfiguration, ainsi que par Paul Veronèse et Poussin dans leurs plus beaux ouvrages, est celui que David s’efforça de remettre en vigueur.
Prudhon peignait tout différemment. En commençant un tableau, il lui donnait l’aspect d’une grisaille, et ce n’était que successivement et peu à peu qu’il coloriait les différents objets compris dans son tableau jusqu’au moment où, satisfait de l’intention qu’il avait prêtée à ses personnages, il leur donnait toute la vivacité requise par de nombreux glacis posés les uns sur les autres. Plusieurs compositions laissées par le peintre à l’état d’ébauche fournissent l’occasion de suivre les progrès successifs de ce procédé. (Pages 305-306.)
Si le procédé dont faisait usage David a des inconvénients résultant des difficultés mêmes qu’il présente, il a aussi un grand avantage, celui d’obliger le peintre qui l’emploie à s’attacher à rendre le modelé, et c’est avec raison que le même M. Delécluze a dit:
Depuis les trois grands maîtres italiens, David est certainement celui qui a exprimé la forme, qui a dessiné et modelé, pour parler le langage technique, avec le plus d’élévation. (Page 410.)
Les vrais connaisseurs ne refuseront point leurs éloges à Navez, sous* ce même rapport; il a poussé très-loin cette partie de son art, dont plusieurs de ses ouvrages présentent des exemples qui approchent de la perfection.
Ce que David inspirait surtout à ses élèves, c’est la persistance dans les efforts afin de faire toujours de mieux en mieux. Il leur disait sans cesse que «l’homme n’arrive jamais à la perfection et qu’il doit toujours s’efforcer de parvenir à un degré supérieur à celui qu’il a atteint.»
Depuis 1788, époque de la mort de Drouais, le premier élève célèbre de David, jusqu’en 1854 , M. Schnetz étant directeur de l’école de France, à Rome, et M. Ingres exerçant son art à Paris, ainsi que son habile élève, M. Flandrin, il s’est écoulé soixante-cinq années pendant lesquelles les grands principes de l’école de David ont été observés sans interruption, malgré les nombreuses attaques dont ils ont été l’objet et à travers les variations presque annuelles du goût en France. (Page 401.)
Un caractère particulier de son enseignement — et qui le distingue de l’école académique qui avait précédé immédiatement la sienne, autant que de l’école réaliste d’aujourd’hui,—c’est la recommandation qu’il ne cesse de faire à ses élèves de prendre la nature pour modèle; mais en choisissant ce qui est réellement beau. Pour lui aussi, le beau, c’est le vrai, mais c’en est la splendeur.
Quant à une théorie proprement dite, David n’en eut pas; car on ne peut donner ce nom aux systèmes purement imaginaires sur l’art qui lui furent soufflés et qu’il débita emphatiquement à la tribune de la Convention. On ne saurait trop le redire, David était un homme d’instinct, toujours entraîné par les idées qui le dominaient successivement; et dans le cas où l’on voudrait faire de lui un homme à système, il faudrait dire qu’il a adopté et suivi quatre théories, ou plutôt quatre manières, principalement caractérisées par les Horaces. le Marat, les Sabines et le Couronnement de Napoléon. (Pages 401-402.)
Si l’on se pose cette question: l’influence qu’a exercée David sur l’école belge doit-elle être regrettée? je pense qu’il faut, avant de résoudre, examiner attentivement les noms des élèves qui ont puisé à la source de son enseignement. M. Delécluze, dans la liste générale des disciples du maître, cite seulement huit Belges, dont un sculpteur, Ruxthiel, de Liège; les peintres sont:Grégorius, de Bruxelles, qui a été directeur de l’académie de Bruges, Madou , Moll, Navez, Odevaere, Paelinck et Stapleaux. Parmi ses élèves français, il en est encore un, Hennequin, qui fut le maître de Gallait. On ne dira pas certainement que tous les hommes plus ou moins distingués qui figurent sur cette liste et qui ont subi, à des degrés différents, l’influence de l’enseignement de David, ont été jetés dans le même moule; qu’ils ont servilement suivi la même voie.
VII
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I. FIN DU SÉJOUR A PARIS.
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La première restauration avait laissé David à son atelier et à ses nombreux élèves; mais, après Waterloo, la réaction royaliste s’était accentuée et la position des conventionnels était devenue périlleuse. Une loi du 12 janvier 1816 prononça l’exil contre tous ceux qui avaient voté la mort de Louis XVI. David, qui avait reçu du roi de Prusse les offres les plus brillantes. préfera à Berlin la ville de Bruxelles, où il acheva sa carrière.
Navez l’y suivit. Les progrès qu’il avait faits sous la direction de l’illustre maître sont constatés par un certificat portant la date de 1815, à la fin des cent-jours, au moment où le jeune Belge, voyant l’empire s’écrouler, songeait à rentrer dans sa patrie, qui échappait à la domination étrangère. Les termes de cette pièce sont si honorables; elle émane d’ailleurs d’une autorité tellement respectable, au point de vue de l’art, que je crois devoir la reproduire en entier:
C’est avec un extrême plaisir que je m’empresse de rendre la justice qui est due à M. Navez, mon élève: il n’est pas croyable les progrès qu’il a faits sous moi depuis une année qu’il reçoit mes leçons. C’est une justice aussi que je me plais à rendre à ceux de sa nation sur les heureuses dispositions en général qu’ils apportent pour cette partie des beaux-arts: ils sont tous coloristes, mais malheureusement ils sont retardés dans leur course par le manque de fortune, c’est ce qui arrive à M. Navez! S’il peut trouver des moyens qui le retirent de cette position, je ne crains pas d’affirmer qu’il est destiné par la nature à augmenter la liste des grands peintres qui ont illustré la Flandre.
Le chev. DAVID,
Membre de l’Institut de France, des Académies de Rome. de Vicence, de Florence, et off. de la Légion d’honneur.
Dans les notes qu’il nous a laissées, Navez résume ainsi les résultats matériels de son séjour à Paris: «Du 19 juin 1813 au 19 janvier 1816, j’ai terminé plusieurs copies aux musées. J’ai fait plus de 150 études peintes. Pendant cette période, j’ai gagné 1,183 fr. J’ai fait deux portraits en pied, quinze portraits en buste et quatre tableaux d’histoire.»
II. ÉPISODE LITTÉRAIRE.
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Au séjour de Navez à Paris, se rattache un fait littéraire qui n’est pas sans intérêt. Un des amis du jeune peintre lui écrit pour lui demander un service; cet ami est M. J.-J. Coomans qui cultive, à Gand, non sans succès, la muse française; il n’y a pas lieu de s’en trop étonner: c’était vers le temps que Philippe Lesbroussart produisait son poeme les Belges. Le correspondant de Navez a en portefeuille une tragédie: c’était la mode alors et elle n’a duré que trop; tout écolier, en sortant de rhétorique, avait au moins une tragédie à placer et elles n’étaient pas toujours d’une facile défaite; on n’avait pas encore imaginé d’obliger le théâtre de la Monnaie à représenter des pièces du cru. Force était donc de s’adresser à Paris. Or, voici le raisonnement que se fit notre auteur et qu’il exposa tout au long dans une lettre au peintre son ami: «Si je vais à Paris me présenter aux sociétaires du Théâtre-Français, ma tragédie à la main, annonçant que j’arrive de Gand, en Flandre, je serai bien certainement évincé : quel Parisien pourrait supposer qu’un Belge, un demi-sauvage, suivant la galante expression d’un J. Janin du temps, est en état de produire une œuvre littéraire supportable? Il faut donc que je m’entoure de mystère: mon ami, le jeune peintre, ira porter la pièce à la Comédie-française et dira que l’auteur veut garder l’anonyme.» Ce poëte était un homme de précaution; il inventa une petite fable qui avait pour but, sinon de duper son compatriote, du moins de s’assurer, pour un temps, de l’entière discrétion de celui-ci. Il lui conta donc que la tragédie était l’œuvre d’un de ses voisins, et les lettres du tragédien, d’abord anonymes, confirment le dire du correspondant ostensible. Je dois ajouter que cette petite supercherie ne m’est pas complétement démontrée; elle me parait probable, tout en me laissant quelque doute. En effet, il se pourrait que réellement M. Coomans ne fût pas l’auteur de la tragédie et que ce fût l’œuvre, par exemple, de M. Lespirt, poëte aussi, et dont l’ami de Navez devenait le gendre dans le même temps.
Ce qui me confirme pourtant dans le soupçon énoncé plus haut, c’est que ce même M. J.-J. Coomans, ayant publié, en 1837, une tragédie de Don Carlos, qu’il avait vainement essayé de faire représenter sur le théâtre de Bruxelles en 1833, explique, dans sa préface, les causes qui ont mis obstacle à l’apparition, sur la scène, de son ouvrage, accepté cependant par le comité de lecture. Une phrase de cette préface nous apprend que l’auteur avait la tragédie, depuis plus de seize ans,en portefeuille.
Mais ici se présente une nouvelle difficulté qui complique l’affaire. Dans le cours de la correspondance que j’ai sous les yeux, l’auteur d’abord anonyme d’Alcméon (c’est le titre de la tragédie qui nous occupe) se fait connaître, signe ses lettres du nom d’Alexandre et donne même son adresse, rue de l’Hôpital, n° 571. Il est vrai que c’est aussi l’adresse à laquelle M. J.-J. Coomans se fait envoyer ses lettres. Ajoutons que l’auteur d’Alcméon annonce qu’il a en portefeuille une seconde tragédie et que, si la première est acceptée et réussit, il enverra aussi celle-là à Paris.
Les événements politiques sont venus se mettre à la traverse des négociations que Navez avait entamées avec le Théâtre-Français et notamment avec le célèbre Talma. Or, dans la préface de Don Carlos, M. Coomans insinue, en 1837, qu’il y a déjà seize ans, son ouvrage a subi le jugement du comité de lecture du Théâtre-Français. Peut-on conclure de ces faits que l’auteur d’Alcméon et celui de Don Carlos ne sont qu’une seule et même personne? C’est une question dont je laisse la solution aux érudits qui s’occupent de l’histoire de notre littérature nationale.
M. J.-J. Coomans est un poëte qui mérite qu’on ne l’oublie pas absolument: le plus grand défaut de son Don Carlos, c’est d’avoir été publié seize ans trop tard. Il n’est pas d’ailleurs le seul poëte dramatique belge qui doive être rangé dans la catégorie des attardés: c’est un compagnon d’infortune dont on ne saurait être qu’honoré.
VIII
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UNE HALTE A BRUXELLES.
Au nombre des personnes qui, en 1810, fondaient à Bruxelles une société d’artistes en vue d’offrir, à ceux qui ne pouvaient plus fréquenter l’Académie, le moyen de continuer à dessiner d’après le modèle vivant, on trouve le nom de M.Auguste De Hemptinne. L’amitié de cet homme, aussi recommandable par les qualités du cœur que par la distinction de l’esprit, a tenu dans l’existence de Navez une place si considérable que je ne puis négliger de dire ce qu’il était. Je me bornerai toutefois à de très-sommaires indications, renvoyant le lecteur qui voudrait être plus amplement renseigné à l’excellente notice biographique que M. J.-S. Stas a consacrée, dans l’Annuaire de l’Académie royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de 1857, au savant qui avait été son bienfaiteur et son ami.
De Hemptinne (Auguste-Donat) est né à Jauche (Brabant), le 15 avril 1781. Pharmacien depuis le 23 juillet 1806, il devint membre du jury médical du département de la Dyle dès l’année suivante; il fit partie du conseil communal de Bruxelles dès 1840; fut professeur et l’un des fondateurs de l’université libre; membre de l’Académie de Belgique, élu en 1834; de l’Académie de médecine depuis sa fondation. Il avait épousé, en 1812, Marie-Antoinette De Lathuy, de Gembloux. Ce savant respectable est décédé à Bruxelles, le 5 janvier 1854.
Les premières relations entre les deux amis datent peut-être des années de l’enfance du peintre, ce qui explique la grande intimité des deux familles; en 1808 et 1809, Navez avait déjà dessiné, à Jauche, les portraits de tous les membres de la famille De Hemptinne.
C’est dans la maison de cet ami qu’il prit logement en 1816, en revenant à Bruxelles. Une des sœurs de Navez, Jeannette, qui ne s’est point mariée; une sœur de madame De Hemptinne, mademoiselle Flore De Lathuy, que le peintre épousa en 1825; une petite fille, Julie, le premier enfant du jeune ménage, animaient l’intérieur dans lequel l’élève de David passa les vingt mois qui s’écoulèrent entre son retour de Paris et son départ pour l’Italie. Orphelin de père et de mère, Navez retrouvait dans cette maison une famille dont l’affection ne lui a pas fait défaut un seul jour de sa longue carrière.
M. De Hemptinne fut pour lui un frère longtemps avant qu’une alliance, projetée dès 1816, lui donnât réellement ce titre. Plus jeune de six ans, Navez l’aime et le respecte; en lui écrivant, il l’appelle mon maître. Il trouvait, en effet, en lui, conseils et assistance au besoin. M. De Hemptinne était son correspondant à Bruxelles pour toutes ses affaires: placement de tableaux, avances d’argent, enfin pour toutes les communications que, de Rome, il envoyait dans son pays.
Pendant cette halte en Belgique, tout en continuant à recevoir les leçons de David, il peignit trois tableaux d’histoire: Abel en prière, Sainte Véronique, et un petit tableau pour le duc d’Ursel; il n’en a pas indiqué le sujet.
Il fit en outre dix-sept portraits, ce qui lui rapporta 4,242 francs. Au nombre des portraits se trouve celui de David, qu’il reproduisit trois fois: l’un fut donné à son maître; M. De Hemptinne reçut le second, et Navez conserva toujours le troisième dans son atelier, où il se trouve encore. Il appartient maintenant à M. J. Portaels.
Parmi les camarades qu’il avait connus à Paris, et dont il retrouva quelques-uns à Rome, Navez s’était lié d’amitié avec un jeune peintre, M. Poisson, élève de David, qui n’a jamais beaucoup marqué dans son art, mais dont les qualités le faisaient aimer de tous. C’est lui qui tenait Navez au courant de ce qui se passait dans l’école depuis l’exil du maître. Le jeune Belge, de son côté, donnait aux fidèles de Paris des nouvelles de l’illustre proscrit.
Les élèves du premier peintre de S. M. l’empereur se trouvaient alors dans un grand désarroi. D’abord, le local où ils travaillaient leur fut retiré pour être donné à un artiste bien pensant, ami de la légitimité. Mais, grâce aux démarches de M. Gros auprès du ministère, ceux qui étaient restés fidèles quand même reçurent l’autorisation de s’établir dans l’atelier autrefois occupé par Vincent. Pendant les pourparlers que cette installation exigea, ils se réfugièrent dans celui d’un de leurs camarades, Dupavillon. Les détails que Poisson donne à cet égard, à la date du 1er avril 1816, seront ici à leur place en compagnie de ceux que j’emprunterai au livre si complet de M. Delécluze, sur l’illustre chef de l’école française:
Comme il a fallu rendre aujourd’hui notre atelier, nous sommes réunis dans celui de Dupavillon pour continuer un noyau qui puisse, s’il est possible, pousser et refleurir de nouveau. Quant aux élèves, ils y mettent la plus mauvaise grâce possible (j’en excepte quelques-uns): c’est à qui ne viendra pas et, malgré toutes les prières que je leur fais de rester réunis, quoique je leur répète que plus nous serons, plus M. Gros sera encouragé dans les démarches qu’il est obligé de faire, j’ai bien de la peine à en conserver douze. Ce ne peut pas être la question d’argent qui les retient, puisque M. Gros, qui est très-exact à venir, nous corrige pour rien. Lorsque je suis allé chez lui pour parler de ses intérêts, il m’a dit que ce n’était pas le moment, que plus tard lorsque nous aurions un local, qu’enfin nous avions tout le temps de parler de ces choses-là.
Déjà, dès lors, les amis de David, et le peintre lui-même, nourrissaient l’espoir de voir bientôt finir l’exil auquel la loi du 12 janvier avait condamné le régicide. Poisson en parle, dans la même lettre, en ces termes:
Je croyais avoir des nouvelles plus certaines à te donner sur le rappel de M. David, on en parle beaucoup dans les bureaux. M. Gros m’a dit qu’il avait parlé à plusieurs personnes pour cela, qu’il en avait sondé d’autres et que toutes se réunissaient à dire qu’il fallait attendre encore un peu pour laisser plus d’étendue à la loi, que le gouvernement satisfait le rappellera, qu’il avait l’œil sur lui et qu’il ne laisserait pas en pays étranger un talent si précieux, qu’on ne négligera rien pour cela.
Si David n’a pas été rappelé, il n’en faut peut-être pas blâmer uniquement le gouvernement de la Restauration. M. Delécluze a suffisamment démontré que les principes politiques n’auraient pas été un obstacle, du côté du peintre du moins, à sa réconciliation avec la royauté légitime.
En jetant un coup-d’œil, dit cet écrivain, sur les variations de David, si rigide républicain en théorie, et toujours allant au-devant du pouvoir, quelque absolu qu’il fût, il semble que cet homme ait rassemblé en lui toutes les oppositions d’idées qui caractérisent les Français, républicains d’opinion et monarchiques par les mœurs, comme les a si spirituellement définis Chateaubriand. (Page 233.)
Pendant la première année de la Restauration, David, peu satisfait, comme tous les hommes de son parti qui espéraient mourir tranquilles sous le gouvernement de Napoléon, n’eut cependant pas à se plaindre des princes de la maison de Bourbon ni de leurs ministres. Il vécut retiré chez lui, évitant de se présenter dans les lieux publics et s’occupant à faire plusieurs portraits de personnes de sa famille, entre autres celui de sa femme, etc. (Page 354.)
M. Delécluze a signalé la conduite courageuse de M. Gros; elle est digne de tous les éloges.
Quelques-uns de ses élèves se montrèrent plus assidus que jamais auprès de lui pendant ces tristes jours. Mais Gros fut celui de tous qui obéit le mieux en cette occasion à la générosité de son cœur. Sans faire la moindre attention aux fâcheux résultats que sa conduite pourrait avoir pour lui, homme célèbre, peintre habile, qui ne renonçait point à participer aux travaux que pourrait lui confier le gouvernement des Bourbons, Gros, tout occupé de l’abandon de son maître, inquiet sur son avenir, ne cessait d’aller le soutenir de sa courageuse amitié. (Page 358.)
Il revient sur ce sujet un peu plus loin:
Enfin, Gros, son élève, qui eut pour lui la tendresse d’un fils, employa tout ce que son talent et son âme généreuse pouvaient lui donner d’énergie, de patience et de crédit pour obtenir la grâce de son maître, mais inutilement. On ignore les conditions précises imposées à David par le gouvernement des Bourbons pour se racheter de l’exil; mais tout indique qu’elles furent telles, que l’artiste eut raison de ne pas les accepter. (Page 374.)
Je rencontre, dans les correspondances, une explication assez plausible des motifs qui ont prolongé l’exil de David. C’est à propos de l’exposition de Paris de 1819. Il avait été question d’y faire figurer des ouvrages du maître absent. Voici les détails que reçoit, de son ami Beauvoir, Navez qui se trouvait à Rome en ce moment:
M. David se porte parfaitement bien, ainsi que sa femme. M. de Forbin avait dit à M. Gros que s’il voulait y faire mettre les tableaux de M. David, il bousculerait, pour lui, toute l’exposition, lui donnerait la place d’honneur et que, lorsque le roi, dans son fauteuil, se ferait rouler dans les galeries, il le ferait arrêter en face et profiterait du moment, lui, M. de Forbin, pour parler en faveur du peintre. M. Gros, tout content, était allé trouver l’homme d’affaires de M. David; il venait précisément de recevoir une lettre qu’il fit lire à M. Gros; elle n’avait pas le sens commun. Il eût voulu, par exemple, que M. de Forbin lui eût écrit pour lui demander de faire exposer ses tableaux. Il prétend qu’il ne veut et ne peut rentrer en France sans avoir le titre de premier peintre du roi. Cela n’est-il pas le comble de la déraison?
Je crois, pour ma part, que David se trouvait fort bien à Bruxelles, entouré de respect et de considération, vivant sous un régime beaucoup plus libéral que celui qu’il aurait retrouvé en France. Il ne serait pas d’ailleurs le seul proscrit français qui se serait accommodé d’un exil en Belgique. M. Delécluze paraît être de cet avis quand il dit:
Contre l’ordinaire, la vie de David a mieux fini qu’elle n’avait commencé, et l’on serait tenté de croire que la peine de l’exil, si terrible ordinairement pour les hommes, devait donner à celui-ci un calme d’esprit, une justesse de jugement, une fermeté de résolution qu’il n’avait jamais montrés auparavant. (Page 371.)
A Bruxelles, la plupart des élèves belges, MM. Odevaere, Navez, Paelinck, Moll et Stapleaux, entre autres, n’ont pas manqué un seul instant, par leurs efforts particuliers ou réunis, de rendre les dernières années de leur maître aussi douces, aussi belles qu’il était possible qu’elles le fussent. (Page 363.)
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