Kitabı oku: «Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour», sayfa 74
Le dernier courrier arrivé de Paris à Dresde, et dont les dépêches furent lues, comme je l'ai dit, à l'empereur, était porteur de plusieurs lettres pour moi, tant de ma famille que de deux ou trois de mes amis; et tous ceux qui, dans quelque grade ou dans quelque emploi que ce soit, ont suivi Sa Majesté dans ses campagnes, savent combien étaient précieuses les nouvelles que l'on recevait des siens. On m'y parlait, je me rappelle, d'un procès fameux, débattu alors devant la cour d'assises entre le banquier Michel et Reynier. Cette affaire scandaleuse faisait tant de bruit dans la capitale, qu'elle partageait presque avec les nouvelles de l'armée l'intérêt et l'attention du public. On me parlait aussi du voyage que l'impératrice était sur le point de faire à Cherbourg, pour assister à la rupture des digues et à l'envahissement du port par les eaux de la mer. Ce voyage, comme on peut bien le penser, avait été conseillé par l'empereur, qui cherchait toutes les occasions de mettre l'impératrice en évidence et de lui faire faire des actes de souveraineté comme régente de l'empire. Elle convoquait et présidait le conseil des ministres, et j'ai vu plus d'une fois l'empereur se féliciter, depuis la déclaration de guerre de l'Autriche, de ce que sa Louise, comme il l'appelait, était tout entière aux intérêts de la France, et n'avait plus d'Autrichien que sa naissance; aussi lui laissait-il la satisfaction de faire publier elle-même et en son nom toutes les nouvelles officielles de l'armée; on ne rédigeait plus de bulletins; les nouvelles lui étaient transmises toutes rédigées; et nul doute que ce ne fût de la part de Sa Majesté une attention pour rendre l'impératrice régente plus populaire, en la prenant pour l'intermédiaire des communications du gouvernement au public. Au surplus, il est de toute vérité que nous, qui étions sur les lieux, si nous étions immédiatement instruits du gain d'une bataille ou d'un échec malheureux, nous ne connaissions bien souvent l'ensemble des opérations des différens corps manœuvrant sur une ligne immense que par les journaux de Paris; on peut donc se figurer combien nous étions tous avides de les lire.
CHAPITRE XV
Prodiges de valeur du roi de Naples.—Sa beauté sur un champ de bataille.—Effet produit par sa présence.—Son portrait.—Le cheval du roi de Naples.—Éloges donnés au roi de Naples par l'empereur.—Prudence progressive de quelques généraux.—L'empereur sur le champ de bataille de Dresde.—Humanité envers les blessés et secours aux pauvres paysans.—Personnage important blessé à l'état-major ennemi.—Détails donnés à l'empereur par un paysan.—Le prince de Schwartzenberg cru mort.—Paroles de Sa Majesté.—Fatalisme et souvenir du bal de Paris.—L'empereur détrompé.—Inscription sur le collier d'un chien envoyé au prince de Neufchâtel.—J'appartiens au général Moreau.—Mort de Moreau.—Détails sur ses derniers momens donnés par son valet de chambre.—Le boulet rendu.—Résolution reprise de marcher sur Berlin.—Fatale nouvelle et catastrophe du général Vandamme.—Beau mot de l'empereur.—Résignation pénible de Sa Majesté.—Départ définitif de Dresde.—Le maréchal Saint-Cyr.—Le roi de Saxe et sa famille accompagnant l'empereur.—Exhortation aux troupes saxonnes.—Enthousiasme et trahison.—Le château de Düben.—Projets de l'empereur connus de l'armée.—Les temps bien changés.—Mécontentement des généraux hautement exprimé.—Défection des Bavarois et surcroît de découragement.—Tristesse du séjour de Düben.—Deux jours de solitude et d'indécision.—Oisiveté apathique de l'empereur.—L'empereur cédant aux généraux.—Départ pour Leipzig.—Joie générale dans l'état-major.—Le maréchal Augereau seul de l'avis de l'empereur.—Espérances de l'empereur déçues.—Résolution des alliés de ne combattre qu'où n'est pas l'empereur.—Court séjour à Leipzig.—Proclamations du prince royal de Suède aux Saxons.—M. Moldrecht et clémence de l'empereur.—M. Leborgne d'Ideville.—Leipzig centre de la guerre.—Trois ennemis contre un Français.—Deux cent mille coups de canon en cinq jours.—Munitions épuisées.—La retraite ordonnée.—L'empereur et le prince Poniatowski.—Indignation du roi de Saxe contre ses troupes et consolations données par l'empereur.—Danger imminent de Sa Majesté.—Derniers et touchans adieux des deux souverains.
Pendant la seconde journée de la bataille de Dresde, celle à la suite de laquelle l'empereur éprouva l'accès de fièvre dont j'ai parlé dans le chapitre précédent, le roi de Naples, ou plutôt le maréchal Murat avait fait des prodiges de valeur. On a beaucoup parlé de ce prince vraiment extraordinaire; mais ceux-là seulement qui l'ont vu personnellement peuvent s'en faire une idée exacte, encore ne le connaissent-ils qu'imparfaitement s'ils ne l'ont pas vu sur un champ de bataille. Il était là comme ces grands acteurs qui produisent une illusion complète au milieu des prestiges de la scène, et chez lesquels on ne retrouve pas le héros quand on les rencontre dans la vie privée. Lorsqu'à Paris j'assistais à une représentation de la Mort d'Hector de Luce de Lancival, je n'entendais jamais réciter les vers où l'auteur peint l'effet produit sur l'armée troyenne par l'apparition d'Achille sans penser au prince Murat, et l'on peut dire sans exagération que sa présence produisait le même effet, aussitôt qu'il se montrait au devant des lignes autrichiennes. Étant naturellement d'une taille presque gigantesque, qui aurait suffi pour le faire remarquer, il cherchait en outre tous les moyens possibles d'attirer sur lui les regards, comme s'il eût voulu éblouir ceux qui auraient eu l'intention de le frapper. Sa figure régulière et fortement caractérisée, ses beaux yeux bleus roulant dans leur orbite, d'énormes favoris, et ses cheveux noirs retombant en longues boucles sur le collet d'un kurtka à manches étroites, étonnaient d'abord; ajoutez à cela le costume le plus riche et le plus élégant que jamais on se soit avisé de porter même au théâtre: un habit polonais, brodé de la manière la plus brillante, et serré d'une ceinture dorée à laquelle pendait le fourreau d'un sabre léger, à lame droite et pointue seulement, sans tranchant et sans garde; un pantalon large, amaranthe, brodé en or sur les coutures, et des bottines de nankin; un grand chapeau brodé en or, à franges de plumes blanches, et surmonté de quatre grandes plumes d'autruche, au milieu desquelles s'élevait une magnifique aigrette de héron. Enfin, le cheval du roi, toujours choisi parmi les plus forts et les plus grands que l'on pût trouver, était couvert d'une housse traînante bleu de ciel, magnifiquement brodée, et maintenue par une selle de forme hongroise ou turque, d'un travail précieux, et qu'accompagnaient une bride et des étriers dont la richesse ne le cédait en rien au reste de l'équipement. Toutes ces choses réunies faisaient du roi de Naples un être à part, objet de terreur et d'admiration. Mais ce qui, pour ainsi dire, l'idéalisait, c'était une bravoure vraiment chevaleresque et souvent poussée jusqu'à la témérité, comme si le danger n'eût pas dû exister pour lui. Au surplus, cette témérité était loin de déplaire à l'empereur; sans peut-être en approuver toujours l'emploi, Sa Majesté négligeait rarement d'en faire l'éloge, lorsque surtout elle croyait nécessaire de l'opposer à la prudence progressive de quelques-uns de ses anciens compagnons d'armes.
Dans la journée du 28, l'empereur visita le champ de bataille, qui présentait le spectacle le plus affreux; il donna des ordres pour qu'on adoucît autant qu'il serait possible les souffrances des blessés, et celles des habitans, des paysans dont on avait ravagé, pillé, brûlé les champs et les maisons, puis il se porta sur des hauteurs d'où ses regards pouvaient suivre la marche de retraite de l'ennemi. Presque tout le service l'avait suivi dans cette excursion. On lui amena un paysan de Nothlitz, petit village où l'empereur Alexandre et le roi de Prusse avaient eu leur quartier-général les deux jours précédens. Ce paysan, interrogé par le duc de Vicence, dit qu'il avait vu amener à Nothlitz un grand personnage blessé la veille au milieu de l'état-major des alliés; il était à cheval à côté de l'empereur de Russie au moment où il avait reçu le coup, et l'empereur de Russie paraissait prendre à son sort le plus vif intérêt. On l'avait porté au quartier-général de Nothlitz, sur des piques de cosaques mises en travers; on n'avait trouvé pour le couvrir qu'un manteau traversé par la pluie. Arrivé à Nothlitz, le chirurgien de l'empereur Alexandre était venu lui faire l'amputation, et l'avait fait transporter sur une chaise longue à Dippodiswalde, escorté par plusieurs détachemens autrichiens, prussiens et russes.
En apprenant ces détails, l'empereur se persuada qu'il s'agissait du prince de Schwartzenberg: «C'était un brave homme, dit-il, et je le regrette…» Puis après une pause silencieuse: «C'est donc lui, reprit Sa Majesté, qui purge la fatalité! J'ai toujours eu sur le cœur l'événement du bal, comme un présage sinistre.... Il est bien évident, maintenant, que c'est à lui que le présage s'adressait.»
Cependant, tandis que l'empereur se livrait de la sorte à ses conjectures, et rappelait ses anciens pressentimens, on interrogea des prisonniers qui furent amenés devant Sa Majesté, et elle apprit par leurs rapports que le prince de Schwartzenberg n'avait point été blessé, qu'il se portait bien, et que c'était lui qui dirigeait la retraite de la grande armée autrichienne. Quel était donc le personnage important frappé par un boulet français? Les conjectures recommençaient sur ce point, quand le prince de Neufchâtel reçut de la part du roi de Saxe un collier détaché du cou d'un chien égaré, que l'on avait trouvé à Nothlitz; sur le collier étaient écrits ces mots: J'appartiens au général Moreau. Ce n'était encore qu'un indice, mais bientôt arrivèrent de nombreux renseignemens qui tous confirmèrent les soupçons qu'il avait fait naître.
Ainsi, Moreau reçut la mort la première fois qu'il porta les armes contre sa patrie, lui qui avait si souvent affronté impunément les boulets ennemis. L'histoire l'a jugé sans retour; cependant, malgré l'inimitié qui les divisait depuis long-temps, je puis assurer que l'empereur n'apprit pas sans émotion la mort du général Moreau, tout indigné qu'il était de penser qu'un général français aussi célèbre eût pu s'armer contre la France et arborer la cocarde russe.
Cette mort inopinée produisit beaucoup d'effet dans les deux camps. Nos soldats y voyaient une juste punition du ciel, et un présage favorable à l'empereur. Quoi qu'il en soit, voici quelques détails qui vinrent peu de temps après à ma connaissance, tels qu'ils ont été racontés par le valet de chambre du général Moreau.
Les trois souverains de Russie, d'Autriche et de Prusse avaient assisté le 27 à la bataille sur la hauteur de Nothlitz, d'où ils s'étaient retirés aussitôt qu'ils eurent vus que la bataille était perdue pour eux. Ce même jour, le général Moreau a été blessé par un boulet de canon, auprès des retranchemens établis devant Dresde. Vers quatre heures de l'après-midi, on le transporta à Nothlitz, dans la maison de campagne d'un négociant nommé Salir, chez lequel les empereurs de Russie et d'Autriche avaient établi leur quartier-général. On fit au général l'amputation des deux jambes au-dessous du genou. Après l'amputation, il demanda quelque chose à manger et une tasse de thé: on lui présenta trois œufs sur le plat et du thé, mais il ne prit que le thé. Vers sept heures, on le plaça sur un brancard, et on le transporta le soir même à Passendorf. Des soldats russes le portaient. Il passa la nuit dans la maison de campagne de M. Tritschier, grand-maître des forêts. Là, il ne prit qu'une nouvelle tasse de thé, et se plaignait beaucoup des souffrances qu'il éprouvait. Le lendemain, 28 août, à quatre heures du matin, il fut transporté, toujours par des soldats russes, de Passendorf à Dippodiswalde, où il prit un peu de pain blanc et un verre de limonade chez un boulanger nommé Watz. Une heure après, on le conduisit plus près des frontières de la Bohême. Des soldats russes le portaient dans une caisse de carrosse séparée du train. Dans ce trajet, il ne cessait de pousser des cris que lui arrachait la vivacité de ses douleurs.
Tels sont les détails que j'appris alors sur la catastrophe de Moreau, et l'on sait assez que ce général ne survécut pas long-temps à sa blessure. Le boulet qui lui avait brisé les deux jambes emporta un bras au prince Ipsilanti, alors aide-de-camp de l'empereur Alexandre; de sorte que, si le mal que l'on fait pouvait réparer le mal que l'on éprouve, on pourrait dire que le coup de canon qui nous enleva le général Kirschner et le maréchal Duroc fut ce jour-là renvoyé à l'ennemi; mais, hélas! ce sont de tristes consolations que celles que l'on tire des représailles.
On a vu par ce qui précède, et surtout par le gain qui paraissait décisif de la bataille de Dresde, que depuis la reprise des hostilités, partout où nos troupes avaient été soutenues par la présence toute-puissante de l'empereur, elles n'avaient remporté que des avantages; mais, malheureusement, il n'en fut pas de même sur quelques points éloignés de la ligne d'opérations. Cependant, voyant les alliés en déroute devant l'armée qu'elle commandait en personne, sûre, d'ailleurs, que le général Vandamme aurait conservé la position qu'elle lui avait fait indiquer par le général Haxo, Sa Majesté revint à sa première idée de marcher sur Berlin; déjà même elle ordonnait des dispositions en conséquence, quand la fatale nouvelle arriva que Vandamme, victime de sa témérité, avait disparu du champ de bataille, et que ses dix mille hommes, enveloppés de toutes parts et accablés par le nombre, avaient été taillés en pièces. On crut Vandamme mort, et ce ne fut que par des nouvelles postérieures que l'on sut qu'il avait été fait prisonnier avec une partie de ses troupes. On apprit aussi que Vandamme, emporté par son intrépidité naturelle, n'ayant pu résister au désir d'attaquer un ennemi qu'il voyait à sa portée, avait quitté ses défilés pour combattre. Il avait vaincu d'abord, mais quand, après la victoire, il avait voulu reprendre sa position, il la trouva occupée par les Prussiens, qui s'en étaient emparés. Alors il se livra tout entier au désespoir, mais ce fut inutilement, et le général Kleist, fier de ce beau trophée, le conduisait en triomphe à Prague. Ce fut en parlant de l'audacieuse tentative de Vandamme que l'empereur se servit de cette expression, que l'on a si justement admirée: «À un ennemi qui fuit, il faut faire un pont d'or, ou opposer un mur d'acier.»
L'empereur entendit avec son calme accoutumé le détail des pertes qu'il venait d'éprouver. Cependant ses paroles exprimèrent à plusieurs reprises l'étonnement que lui causait la déplorable témérité de Vandamme; il ne pouvait revenir de ce que ce général expérimenté s'était laissé entraîner hors de sa position. Mais le mal était fait, et, en pareil cas, l'empereur ne se perdait jamais en vaines récriminations. «Allons, dit-il en s'adressant à M. le duc de Bassano, vous venez d'entendre… Voilà la guerre! bien haut le matin et bien bas le soir.»
Après divers ordres donnés à l'armée et à ses chefs, l'empereur quitta Dresde le 3 de septembre au soir, pour essayer de regagner ce qu'avait perdu l'audacieuse imprudence du général Vandamme. Mais cet échec, le premier que nous eussions éprouvé depuis la reprise des hostilités, devint comme le signal de la longue série de revers qui nous attendait. On aurait dit que la victoire, faisant en notre faveur un dernier effort à Dresde, s'était enfin lassée; le reste de la campagne ne fut qu'une suite de désastres, aggravés par des trahisons de tous genres, et qui se terminèrent par l'horrible catastrophe de Leipzig. Déjà, avant de quitter Dresde, on avait appris la désertion à l'ennemi d'un régiment westphalien, avec armes et bagages.
L'empereur laissa dans Dresde le maréchal Saint-Cyr avec trente mille hommes, et l'ordre d'y tenir jusqu'à la dernière extrémité; l'empereur voulait conserver cette capitale à tout prix. Le mois de septembre se passa en marches et en contre-marches autour de cette ville, sans événemens d'une importance décisive: hélas! l'empereur ne devait plus revoir la garnison de Dresde. Les circonstances, devenues plus difficiles, commandaient impérieusement à Sa Majesté d'opposer un prompt obstacle aux progrès des alliés. Le roi de Saxe, rare modèle de fidélité parmi les rois, voulut accompagner l'empereur; il monta en voiture avec la reine et la princesse Augusta, sous l'escorte du grand quartier-général. Deux jours après son départ, eut lieu à Eilenbourg, sur les bords de la Mulda, la jonction des troupes saxonnes avec l'armée française. L'empereur exhorta ces alliés, qu'il devait croire fidèles, à soutenir l'indépendance de leur patrie. Il leur montra la Prusse menaçant la Saxe et convoitant ses plus belles provinces; leur rappela les proclamations de leur souverain, son digne et fidèle allié; puis, enfin, leur parlant au nom de l'honneur militaire, il les somma en terminant de le prendre toujours pour guide et de se montrer les dignes émules des soldats de la grande armée, avec lesquels ils faisaient cause commune et auprès desquels ils allaient combattre. Les paroles de l'empereur furent traduites et répétées aux Saxons par M. le duc de Vicence. Ce langage, dans la bouche de celui qu'ils regardaient comme l'ami de leur souverain, comme le sauveur de leur capitale, parut produire sur eux une profonde impression. On se mit donc en marche avec confiance, loin de prévoir la défection prochaine de ces mêmes hommes, qui tant de fois avaient salué l'empereur de leurs cris d'enthousiasme en jurant de combattre jusqu'à la mort plutôt que de l'abandonner jamais.
Le projet de Sa Majesté était alors de tomber sur Blücher et sur le prince royal de Suède, dont l'armée française n'était séparée que par une rivière. Nous quittâmes donc Eilenbourg, l'empereur laissant dans cette résidence le roi de Saxe et sa famille, M. le duc de Bassano, le grand parc d'artillerie, tous les équipages, et nous nous dirigeâmes sur Düben. Blücher et Bernadotte s'étaient retirés laissant Berlin à découvert. Alors les plans de l'empereur furent connus: on sut que c'était sur Berlin et non sur Leipzig qu'il se dirigeait, et que Düben n'était qu'un lieu de jonction, d'où les divers corps qui s'y trouvaient réunis devaient marcher ensemble sur la capitale de la Prusse, dont l'empereur s'était déjà emparé deux fois.
Le temps était malheureusement passé où la seule indication des intentions de l'empereur était regardée comme un signal de victoire; les chefs de l'armée, jusqu'alors soumis, commençaient à réfléchir et se permettaient même de désapprouver des projets dont l'exécution les effrayait. Quand on connut dans l'armée l'intention de l'empereur, de marcher sur Berlin, ce fut le signal d'un mécontentement presque général; les généraux qui avaient échappé aux désastres de Moscou et aux dangers de la double campagne d'Allemagne étaient fatigués, et peut-être pressés de jouir de leur fortune et de goûter enfin du repos dans le sein de leur famille. Quelques-uns allaient jusqu'à accuser l'empereur de vouloir traîner la guerre en longueur: «N'en a-t-on pas assez tué? disaient-ils, faut-il donc que nous y restions tous?» Et ces plaintes ne se bornaient pas à des confidences secrètes, on les proférait publiquement, souvent même assez haut pour qu'elles vinssent jusqu'aux oreilles de l'empereur; mais, en pareil cas, Sa Majesté savait ne pas entendre.
Ce fut au milieu de cette disposition douteuse d'un nombre considérable des chefs de l'armée que l'on apprit la défection de la Bavière. Cette défection ajouta une nouvelle force aux inquiétudes et aux mécontentemens nés de la résolution de l'empereur; on vit alors ce que l'on n'avait pas encore vu, son état major en corps se réunir, le supplier d'abandonner ses plans sur Berlin et de marcher sur Leipzig. Je vis combien l'âme de l'empereur souffrit de la nécessité d'écouter de pareilles remontrances.
Malgré les formes respectueuses dont elles étaient enveloppées, deux jours entiers Sa Majesté resta indécise; et que ces quarante-huit heures furent longues! Jamais bivouac ni cabane abandonnée ne fut plus triste que le triste château de Düben. Dans cette lamentable résidence, je vis pour la première fois l'empereur complétement désœuvré; l'indécision à laquelle il était en proie le tenait tellement absorbé, qu'il aurait été impossible de le reconnaître. Qui le croirait? à cette activité qui le poussait, qui, pour ainsi dire, le dévorait sans cesse, avait succédé une nonchalance apparente, dont on ne peut se faire une idée. Je le vis, pendant presque toute une journée, couché sur un canapé, ayant devant lui une table couverte de cartes et de papiers qu'il ne regardait pas, sans autre occupation pendant des heures entières que de tracer lentement de grosses lettres sur des feuilles de papier blanc. C'est qu'alors sa pensée flottait entre sa propre volonté et les supplications de ses généraux. Après deux jours de la plus douloureuse anxiété, il céda, et dès lors tout fut perdu. Plût à Dieu qu'il n'eût point écouté leurs plaintes, et que cette fois encore il eût obéi au pressentiment qui le dominait! et combien de fois répéta-t-il avec douleur, en pensant à la concession qu'il fit alors: «J'aurais évité bien des désastres en suivant toujours ma première impulsion. Je n'ai failli qu'en cédant à celles d'autrui.»
L'ordre du départ fut donné. Alors, comme si l'armée eût été plus fière d'avoir triomphé de la volonté de son empereur que de battre l'ennemi sous l'empire de ses hautes prévisions, on se livra aux accès d'une joie presque immodérée. Tous les visages étaient rayonnans: «Nous allons, répétait-on de toutes parts, nous allons revoir la France, embrasser nos enfans, nos parens, nos amis!» L'empereur, et seul avec lui le maréchal Augereau, ne partageait pas l'allégresse générale. M. le duc de Castiglione venait d'arriver au quartier-général, après avoir vengé en partie sur l'armée de Bohême la défaite de Vandamme; il était frappé comme l'empereur de noirs pressentimens sur les suites de ce mouvement rétrograde, il savait que les défections allaient échelonner sur la route des ennemis, d'autant plus dangereux que la veille encore ils étaient nos alliés et connaissaient nos positions. Quant à Sa Majesté, elle céda avec la conviction du mal qui en résulterait, et je l'entendis terminer un entretien de plus d'une heure qu'elle venait d'avoir avec le maréchal par ces mots, qu'elle prononça comme une sentence de malheur: «Ils l'ont voulu!…»
L'empereur, en se dirigeant sur Düben, était à la tête d'une force que l'on pouvait évaluer à cent vingt-cinq mille hommes; il avait pris cette direction dans l'espoir de trouver encore Blücher sur la Mulda; mais le général prussien avait repassé cette rivière, ce qui contribua beaucoup à accréditer un bruit qui s'était répandu depuis quelque temps: on disait que dans un conseil des souverains alliés, tenu précédemment à Prague, et auquel avaient assisté Moreau et le prince royal de Suède, il avait été convenu que l'on éviterait autant que possible l'engagement d'une bataille, partout où l'empereur commanderait son armée en personne, et que les opérations seraient seulement dirigées contre les corps commandés par ses lieutenans. Il était impossible, sans doute, de rendre un hommage plus éclatant à la supériorité du génie de l'empereur; mais c'était en même temps l'enchaîner dans sa gloire, et paralyser son action ordinairement toute-puissance.
Quoi qu'il en soit, le mauvais génie de la France l'ayant emporté sur le bon génie de l'empereur, nous prîmes la route de Leipzig, et nous y arrivâmes le 15 d'octobre de grand matin. En ce moment le roi de Naples était aux prises avec le prince de Schwartzenberg, et Sa Majesté ayant entendu le bruit du canon, ne fit que traverser la ville et alla visiter la plaine où l'action paraissait vivement engagée. À son retour, il reçut la famille royale de Saxe, qui était venue le rejoindre.
Pendant son court séjour à Leipzig, l'empereur fit un acte de clémence que l'on jugera sans doute bien méritoire, si l'on veut se reporter à la gravité des circonstances où nous nous trouvions. Un négociant de cette ville, nommé Moldrecht, fut accusé et convaincu d'avoir distribué parmi les habitans, et jusque dans l'armée, plusieurs milliers d'exemplaires d'une proclamation dans laquelle le prince royal de Suède invitait les Saxons à déserter la cause de l'empereur. Traduit devant un conseil de guerre, M. Moldrecht ne put se justifier; et comment l'aurait-il fait, puisqu'on avait trouvé chez lui plusieurs paquets de la fatale proclamation? Il fut condamné à mort. Sa famille tout éplorée fut se jeter aux pieds du roi de Saxe; mais les faits étaient si évidens et d'une nature telle que toute excuse était impossible, et le fidèle roi n'osa se livrer à l'indulgence pour un crime commis encore plus envers son allié qu'envers lui-même. Une seule ressource restait à cette malheureuse famille, c'était de s'adresser à l'empereur; mais il était difficile d'arriver jusqu'à lui. M. Leborgne d'Ideville, secrétaire interprète, voulut bien se charger de déposer une note sur le bureau de l'empereur. Sa Majesté l'ayant lue, ordonna un sursis, ce qui équivalait à une grâce plénière. Les événemens suivirent leur cours, et M. Moldrecht fut sauvé.
Leipzig, à cette époque, était le centre d'un cercle où l'on se battait sur plusieurs points, et presque sans interruption. Les combats continuèrent pendant les journées du 16 et du 17; et, le 18, Sa Majesté, mal récompensée de sa clémence envers M. Moldrecht, recueillit les tristes fruits de la proclamation répandue par les soins de ce négociant. Ce jour-là, l'armée saxonne déserta notre cause, et alla se rendre à Bernadotte. Il ne restait plus à l'empereur que cent dix mille hommes, en ayant contre lui trois cent trente mille, de sorte que, si, lors de la reprise des hostilités, nous étions déjà seulement un contre deux, nous n'étions plus alors qu'un contre trois. La journée du 18 fut, comme l'on sait, le jour fatal. Le soir, l'empereur assis sur un pliant de maroquin rouge au milieu des feux du bivouac, dictait au prince de Neufchâtel des ordres pour la nuit, quand deux commandans d'artillerie se présentèrent à Sa Majesté, et lui rendirent compte de l'état d'épuisement ou se trouvaient les munitions. Depuis cinq jours on avait tiré plus de deux cent mille coups de canon; les réserves étaient épuisées, et l'on pouvait à peine réunir de quoi nourrir encore le feu pendant deux heures. Les dépôts les plus voisins étaient Magdebourg et Erfurt, d'où il était impossible de tirer des secours assez prompts; ainsi, il n'y avait plus d'autre parti à tenter que la retraite.
La retraite fut donc ordonnée, et commença le lendemain, 19, après une bataille dans laquelle trois cent mille hommes se livrèrent à une lutte à mort, dans un espace tellement resserré qu'il n'avait pas plus de sept à huit lieues de circuit. Avant de quitter Dresde, l'empereur chargea le prince Poniatowski, qui venait de gagner le bâton de maréchal de France, de la défense d'un des faubourgs. «Vous défendrez le faubourg du midi, lui avait dit Sa Majesté.—Sire, répondit le prince, j'ai bien peu de monde.—Eh bien! vous vous défendrez avec ce que vous avez.—Ah! sire, nous tiendrons. Nous sommes tous prêts à périr pour Votre Majesté.» L'empereur, ému de ces paroles, tendit les bras au prince, qui s'y précipita les larmes aux yeux. C'était une scène d'adieux; car cet entretien du prince avec l'empereur fut le dernier, et bientôt le neveu du dernier roi de Pologne, comme on le verra dans peu, trouva une mort glorieuse autant que déplorable dans les flots de l'Elster.
À neuf heures du matin, l'empereur alla prendre congé de la famille royale de Saxe. L'entrevue fut courte, mais bien affectueuse et bien douloureuse de part et d'autre. Le roi manifesta l'indignation la plus profonde de la conduite de ses troupes: «Jamais je n'aurais pu le penser, disait-il; je croyais mes Saxons meilleurs; ils ne sont que des lâches.» Sa douleur était telle que l'empereur, malgré le mal immense que lui avait fait la désertion des Saxons pendant la bataille, cherchait à consoler cet excellent prince.
Comme Sa Majesté le pressait de quitter Leipzig, pour ne point demeurer exposé aux dangers d'une capitulation devenue indispensable: «Non, répondit ce prince vénérable: vous avez assez fait, et maintenant c'est pousser la générosité trop loin que de risquer votre personne pour rester quelques instans de plus à nous consoler.» Tandis que le roi de Saxe s'exprimait ainsi, on entendit la détonation d'une forte fusillade; alors la reine et la princesse Augusta joignirent leurs instances à celles du monarque. Dans l'excès de leur frayeur, elles voyaient déjà l'empereur pris et égorgé par les Prussiens. Des officiers étant survenus, ceux-ci annoncèrent que le prince royal de Suède avait forcé l'entrée d'un des faubourgs; que le général Beningsen, le général Blücher et le prince de Schwartzenberg entraient de tous côtés dans la ville, et que nos troupes étaient réduites à se défendre de maison en maison. Le péril auquel l'empereur était exposé était imminent; il n'y avait plus une seule minute à perdre, il consentit donc enfin à se retirer; et le roi de Saxe l'ayant reconduit jusqu'au bas de l'escalier du palais, là ils s'embrassèrent pour la dernière fois.
