Kitabı oku: «Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour», sayfa 76
»Pour ne point effaroucher la susceptibilité présumée de l'officier, on résolut d'organiser une partie de chasse, dans laquelle on se dirigerait vers les lieux qu'il avait l'habitude de choisir pour ses promenades solitaires. Ce plan fut adopté et suivi, de sorte que la rencontre souhaitée eut lieu et parut toute fortuite. L'officier n'hésita point à se lier de conversation avec les chasseurs, dont quelques-uns lui étaient connus, et après plusieurs détours on amena la conversation sur les carbonari, ces nouveaux adeptes d'une sainte liberté. Ce mot magique de liberté n'avoit cessé de vivre au fond du cœur de l'officier; aussi, produisit-il sur lui tout l'effet que l'on en pouvait espérer; il réveilla les souvenirs enthousiastes de sa jeunesse et le fit frémir d'une joie depuis long-temps inaccoutumée. Lors donc qu'on en vint à lui proposer d'augmenter le nombre des frères dont il se trouvait entouré, ceux-ci n'éprouvèrent aucune difficulté. L'officier fut reçu; on lui fit connaître les signes sacramentels, les mots de reconnaissance; on reçut son serment; il s'engagea à être toujours et à toute heure à la disposition de ses frères, et à périr plutôt que de jamais trahir leur secret: Dès lors, il fut affilié et continua à vivre comme par le passé, attendant à tout moment une convocation.
»Le caractère aventureux des habitans du Tyrol vénitien offre de grandes différences avec le caractère des habitans de l'Italie, mais il lui ressemble par une méfiance naturelle qui leur est commune, et chez eux du soupçon à la vengeance la pente est rapide. À peine l'officier français fut-il admis au nombre des carbonari, qu'il s'en trouva parmi eux qui blâmèrent cette affiliation, et la regardèrent comme dangereuse; il y en eut même qui allèrent jusqu'à dire que la qualité de Français aurait dû être un motif suffisant de réprobation, et que, d'ailleurs, dans un moment où la police employait des hommes habiles à prendre tous les masques, il fallait que la fermeté et la constance du nouvel élu fussent soumises à d'autres épreuves que les simples formalités auxquelles on s'était borné. Les parrains de l'officier, ceux qui l'avaient pour ainsi dire convoité pour frère, ne firent point d'objection, étant sûrs de la bonté de leur choix.
»Les choses en étaient là, quand la nouvelle des désastres de l'armée française à Leipzig parvint dans les provinces voisines de l'Adriatique, et redoubla le zèle des carbonari. Trois mois environ s'étaient écoulés depuis la réception de l'officier français, sans que celui-ci eût reçu aucun avis de ses frères, et il pensait que les travaux du carbonarisme se bornaient à bien peu de chose. Alors, il reçoit un jour une lettre mystérieuse dans laquelle on lui enjoint de se rendre la nuit suivante, armé d'une épée, dans un bois qui lui était indiqué, de s'y trouver à minuit précis, et d'y attendre jusqu'à ce que l'on vînt le chercher. Exact au rendez-vous, l'officier s'y rendit à l'heure prescrite, et y resta jusqu'au jour sans avoir vu paraître personne; alors, il retourna chez lui pensant qu'on avait seulement voulu le soumettre à une épreuve de patience. Son opinion à cet égard fut presque changée en conviction lorsque, quelques jours après, une nouvelle lettre lui ayant prescrit de se rendre de la même manière au même endroit, il y eut passé encore la nuit à attendre vainement.
»Il n'en fut plus de même lors d'un troisième et semblable rendez-vous. L'officier français s'y rendit encore avec la même ponctualité, sans que sa patience se trouvât lassée. Il attendait depuis plusieurs heures quand tout à coup, au lieu de voir venir ses frères, il entend le cliquetis d'épées froissées les unes contre les autres. Entraîné par un premier mouvement, il s'élance du côté d'où vient le bruit, et le bruit semble reculer à mesure qu'il s'en approche. Il arrive cependant au lieu où un crime affreux venait d'être commis: il voit un homme baigné dans son sang, que deux assassins venaient de frapper. Prompt comme l'éclair, il s'élance l'épée à la main sur les deux meurtriers; mais ils ont disparu dans l'épaisseur du bois, et il se disposait à prodiguer des secours à leur victime, lorsque quatre gendarmes arrivent sur le lieu de la scène. L'officier se trouvait alors seul, l'épée nue, auprès de l'homme assassiné; celui-ci, qui respirait encore, fait un dernier effort pour parler, et expire en désignant son défenseur comme étant son meurtrier. Alors les gendarmes l'arrêtent; deux enlèvent le cadavre, et les deux autres attachent les bras de l'officier avec des cordes, et le conduisent dans un village situé à une lieue, où ils arrivent à la pointe du jour. Là il est conduit devant le magistrat, interrogé, et écroué dans la prison du lieu.
»Qu'on se figure la situation de l'officier; sans amis dans le pays, n'osant se recommander de son propre gouvernement auquel ses opinions connues l'auraient rendu suspect, accusé d'un crime horrible, voyant toutes les preuves contre lui, et surtout invinciblement accablé par les dernières paroles de la victime mourante! Comme tous les hommes d'un caractère ferme et résolu, il envisagea sa position sans se plaindre, vit qu'elle était sans remède, et se résigna à son sort.
»Cependant on avait nommé une commission spéciale, pour conserver au moins le simulacre de la justice. Amené devant la commission, il ne put que répéter ce qu'il avait dit devant le magistrat qui l'avait interrogé le premier; c'est-à-dire, raconter les faits tels qu'ils s'étaient passés, protester de son innocence, et reconnaître en même temps que toutes apparences étaient contre lui. Que pouvait-il répondre quand on lui demandait pourquoi, pour quel motif il s'était trouvé seul, pendant la nuit et armé d'une épée dans l'épaisseur d'un bois? Ici son serment de carbonari enchaînait ses paroles, et ses hésitations devenaient autant de preuves. Que répondre encore à la déposition des gendarmes qui l'avaient arrêté en flagrant d'élit. Il fut donc, d'une voix unanime, condamné à mort, et reconduit dans sa prison, où il dut rester jusqu'au moment fixé pour l'exécution du jugement.
»D'abord, on lui envoya un prêtre: l'officier le reçut avec les plus grands égards, mais s'abstint de recourir à son ministère; ensuite, il fut importuné de la visite d'une confrérie de pénitens. Enfin, les exécuteurs vinrent le chercher pour le conduire au lieu du supplice. Comme il s'y rendait, accompagné de plusieurs gendarmes, et d'une longue et double haie de pénitens, le cortége funèbre fut interrompu par l'arrivée inopinée du colonel de la gendarmerie, que le hasard amenait sur le lieu de la scène. Cet officier supérieur portait le nom du colonel Boizard, nom connu dans toute la haute Italie, et redouté de tous les malfaiteurs. Le colonel ordonna un sursis pour interroger lui-même le condamné, et se faire rendre compte des circonstances du crime et du jugement. Lorsqu'il fut seul avec l'officier: «Vous le voyez, lui dit-il, tout est contre vous, et rien ne peut vous soustraire à la mort qui vous attend; cependant je puis vous sauver, mais à une seule condition: je sais que vous êtes affilié à la secte des carbonari; faites-moi connaître vos complices dans ces ténébreuses machinations, et votre vie est à ce prix.—Jamais.—Considérez cependant.....—Jamais, vous dis-je; qu'on me mène au supplice.
»Il fallut donc s'acheminer de nouveau vers la place où l'instrument du supplice était dressé. L'exécuteur était à son poste. L'officier monte d'un pas ferme la fatale échelle. Le colonel Boizard s'y élance après lui, le supplie encore de sauver sa vie aux conditions dont il lui a parlé: «Non! non! jamais…» Alors la scène change, le colonel, l'exécuteur, les gendarmes, le prêtre, les pénitens, les spectateurs, tous s'empressent autour de l'officier; chacun veut le presser dans ses bras; enfin on le reconduit en triomphe à sa demeure. Tout ce qui s'était passé n'était en effet qu'une réception; les assassins de la forêt et leur victime avaient, aussi bien que les juges et le prétendu colonel Boizard, joué leur rôle, et les carbonari les plus soupçonneux surent jusqu'à quel point leur nouvel affilié poussait l'héroïsme de la constance et la religion du serment.»
Tel est à peu près le récit que j'ai entendu faire, comme je l'ai dit, avec le plus vif intérêt; et j'ai cru qu'il me serait permis d'en retracer ici le souvenir, sans me dissimuler toutefois combien il doit perdre à être écrit. Faut-il y ajouter toute confiance? C'est ce que je n'oserais décider; mais ce que je puis certifier, c'est que le narrateur le donnait comme vrai, et assurait même que l'on en trouverait les détails aux archives de Milan, attendu que cette réception extraordinaire avait été, dans le temps, l'objet d'un rapport circonstancié adressé au vice-roi, pour lequel la destinée avait déjà prononcé qu'il ne reverrait plus l'empereur.
CHAPITRE XVIII
Confusion et tumulte à Mayence.—Décrets de Mayence.—Convocation du Corps-Législatif.—Ingratitude du général de Wrede.—Désastres de sa famille.—Emploi du temps de l'empereur, et redoublement d'activité.—Les travaux de Paris.—Troupes équipées comme par enchantement.—Anxiété des Parisiens.—Première anticipation sur la conscription.—Mauvaises nouvelles de l'armée.—Évacuation de la Hollande et retour de l'archi-trésorier.—Capitulation de Dresde.—Traité violé et indignation de l'empereur.—Mouvement de vivacité.—Confiance dont m'honorait Sa Majesté.—Mort de M. le comte de Narbonne.—Sa première destination.—Comment il fut aide-de-camp de l'empereur.—Vaine ambition de plusieurs princes.—Le prince Léopold de Saxe-Cobourg.—Jalousie causée par la faveur de M. de Narbonne.—Les noms oubliés.—Opinion de l'empereur sur M. de Narbonne.—Mot caractéristique.—Le général Bertrand, grand maréchal du palais.—Le maréchal Suchet, colonel-général de la garde.—Changement dans la haute administration de l'empire.—Droit déféré à l'empereur de nommer le président du corps législatif.—M. de Molé et le plus jeune des ministres de l'empire.—Détails sur les excursions de l'empereur dans Paris.—Sa Majesté me reconnaît dans la foule.—Gaîté de l'empereur.—L'empereur se montrant plus souvent en public.—Leurs Majestés à l'Opéra, et le ballet de Nina.—Vive satisfaction causée à l'empereur par les acclamations populaires.—L'empereur et l'impératrice aux Italiens; représentation extraordinaire et madame Grassini.—Visite de l'empereur à l'établissement de Saint-Denis.—Les pages, et gaîté de l'empereur.—Réflexion sérieuse.
Je me suis un peu éloigné dans le chapitre précédent de mes souvenirs de Paris, depuis notre retour d'Allemagne, après la bataille de Leipzig et le court séjour de l'empereur à Mayence. Je ne puis aujourd'hui encore tracer le nom de cette dernière ville, sans me rappeler le spectacle de tumulte et de confusion qu'elle offrait après la glorieuse trouée de Hanau, où furent si vigoureusement battus les Bavarois, la première fois que dans une affaire sérieuse, ils se présentèrent comme ennemis à ceux dans les rangs desquels ils avaient précédemment combattu. Ce fut, si je ne me trompe, à cette dernière affaire que le général Bavarois de Wrede et sa famille même furent immédiatement victimes de leur trahison. Le général, que l'empereur avait comblé de bontés, fut blessé mortellement; tous les parens qu'il avait dans l'armée bavaroise furent tués, et son gendre le prince d'Oettingen éprouva le même sort. C'était un de ces événemens qui ne manquaient guère de frapper l'esprit de Sa Majesté, parce qu'ils rentraient dans ses idées de fatalité. Ce fut également de Mayence que l'empereur rendit le décret de convocation du Corps-Législatif pour le 2 décembre; mais, comme on le verra, l'ouverture en fut retardée, et plut à Dieu que la réunion en eût été indéfiniment ajournée; car alors Sa Majesté n'aurait pas éprouvé les tribulations que lui causèrent plus tard les symptômes d'opposition qui se manifestèrent pour la première fois, et d'une manière au moins intempestive.
Une des choses qui m'étonnaient le plus, et qui m'étonne encore bien plus aujourd'hui quand j'y pense, c'est l'inconcevable activité de l'empereur: bien loin de diminuer, elle semblait prendre chaque jour une nouvelle extension, comme si l'exercice même de ses forces les avait doublées. À l'époque dont je parle, je ne saurais donner une idée de la manière dont le temps de Sa Majesté était rempli. Depuis, d'ailleurs, qu'il avait revu l'impératrice et son fils, l'empereur avait repris sa sérénité: alors je ne surpris même que très-rarement en lui de ces signes extérieurs d'abattement qu'il n'avait pas toujours dissimulés dans son intérieur, après notre retour de Moscou. Il s'occupa plus ostensiblement encore que de coutume des nombreux travaux qu'il faisait exécuter dans Paris. C'était une utile distraction à ses grandes pensées de guerre et aux nouvelles affligeantes qui lui arrivaient de l'armée. Presque chaque jour des troupes équipées comme par enchantement étaient passées en revue par Sa Majesté, et dirigées immédiatement sur le Rhin, dont la ligne était presque entièrement menacée; le danger, auquel nous ne songions guère, dut paraître alors imminent aux habitans de la capitale, qui n'étaient pas tous entraînés comme nous par l'espèce de charme que l'empereur répandait sur tous ceux qui avaient l'honneur d'approcher son auguste personne. En effet, on vit alors pour la première fois demander au sénat un contingent d'hommes par anticipation sur l'année suivante, et d'ailleurs chaque jour apportait des nouvelles fâcheuses. Nous vîmes ainsi revenir dans le courant de l'automne le prince archi-trésorier, forcé de quitter la Hollande après l'évacuation de ce royaume par nos troupes, tandis que M. le maréchal Gouvion Saint-Cyr était contraint de signer à Dresde une capitulation pour lui et les trente mille hommes qu'il avait conservés dans cette place.
La capitulation de M. le maréchal Saint-Cyr ne tiendra sûrement jamais une place honorable dans l'histoire du cabinet de Vienne. Il ne m'appartient pas de juger ces combinaisons de la politique; mais je ne puis oublier l'indignation que tout le monde manifesta au palais, quand on apprit que cette capitulation avait été outrageusement violée par ceux qui étaient devenus les plus forts. Il était dit dans la capitulation que le maréchal reviendrait en France avec les troupes sous ses ordres; qu'il amènerait avec lui une partie de son artillerie; que ces troupes pourraient être échangées contre un pareil nombre de troupes des puissances alliées; que les malades français restés à Dresde seraient dirigés sur la France à mesure de leur guérison, et qu'enfin le maréchal se mettrait en mouvement le 16 de novembre. Rien de tout cela n'eut lieu. Qu'on juge donc de l'indignation que dut éprouver l'empereur, déjà si profondément affligé de la capitulation de Dresde, quand il apprit qu'au mépris des conventions stipulées, ses troupes étaient faites prisonnières par le prince de Schwartzenberg. Je me rappelle qu'un jour M. le prince de Neufchâtel étant dans le cabinet de Sa Majesté, où je me trouvais en ce moment, l'empereur lui dit avec un peu d'emportement: «Vous me parlez de la paix!.. Eh f.....! comment voulez-vous que je croie à la bonne foi de ces gens-là?… Voyez ce qui arrive à Dresde!… Non! vous dis-je, ils ne veulent pas traiter; ils ne veulent que gagner du temps. C'est à nous de n'en pas perdre.» Le prince ne répondit rien, ou du moins je n'entendis pas sa réponse, car je sortis alors du cabinet où j'avais fini d'exécuter l'ordre qui m'y avait appelé. Au surplus, je puis ajouter comme nouvelle preuve de la confiance dont Sa Majesté daignait m'honorer, que jamais quand j'entrais elle ne s'interrompait de ce qu'elle disait, quelle qu'en fût l'importance, et j'ose affirmer que si ma mémoire était meilleure, ces souvenirs seraient beaucoup plus riches qu'ils ne le sont.
Puisque j'ai parlé des mauvaises nouvelles qui assaillirent l'empereur presque coup sur coup pendant les derniers mois de 1813, il en est une que je ne saurais omettre, tant Sa Majesté en fut péniblement affectée: je veux parler de la mort de M. le comte Louis de Narbonne. De toutes les personnes qui n'avaient pas commencé leur carrière sous les yeux de l'empereur, M. de Narbonne était peut-être celle qu'il affectionnait le plus; et il faut convenir qu'il était impossible de joindre à un mérite réel des manières plus séduisantes. L'empereur le regardait comme le plus propre à amener à bien une négociation; aussi disait-il un jour de lui: «Narbonne est né ambassadeur.» On savait dans le palais pourquoi l'empereur l'avait nommé son aide-de-camp à l'époque où l'on forma la maison de l'impératrice Marie-Louise. D'abord, l'intention de l'empereur avait été de le nommer chevalier d'honneur de la nouvelle impératrice; mais une intrigue savamment ourdie amena celle-ci à le refuser, et ce fut en quelque sorte comme en dédommagement qu'il reçut la qualité d'aide-de-camp de Sa Majesté. Or, il n'y en avait point alors en France à laquelle on attachât un plus haut prix. Bien des princes étrangers, des princes souverains même, sollicitèrent en vain cette haute faveur, et parmi ceux-ci je puis citer le prince Léopold de Saxe-Cobourg, marié à la princesse Charlotte d'Angleterre, et qui refuse d'être roi de la Grèce, après n'avoir pu obtenir d'être aide-de-camp de l'empereur.
Je n'oserais pas dire, en consultant bien ma mémoire, que personne à la cour ne fût jaloux de voir M. de Narbonne aide-de-camp de l'empereur; mais j'ai oublié les noms. Quoi qu'il en soit, il devint bientôt en faveur, et chaque jour l'empereur apprécia de plus en plus ses qualités et ses services. Je me rappelle à cette occasion avoir entendu dire à Sa Majesté, et je crois que ce fut à Dresde, qu'elle n'avait jamais bien connu le cabinet de Vienne avant que le nez fin de Narbonne, ce sont ses expressions, ait été flairer ses vieux diplomates. Après le simulacre de négociations dont j'ai parlé précédemment, et qui remplit la durée de l'armistice de 1813 à Dresde, M. de Narbonne était demeuré en Allemagne, où l'empereur lui avait confié le gouvernement de Torgau. Ce fut là qu'il mourut, le 17 de novembre, à la suite d'une chute de cheval, malgré les soins habiles que lui prodigua M. le baron Desgenettes. Depuis la mort du maréchal Duroc et celle du prince Poniatowski, je ne me rappelle pas avoir vu l'empereur témoigner plus de regrets que dans cette circonstance.
Cependant, à peu près au moment où il perdit M. de Narbonne, mais avant d'avoir appris sa mort, l'empereur avait pourvu au remplacement auprès de sa personne de l'homme qu'il avait le plus aimé, sans excepter le général Desaix. Il venait d'appeler M. le général Bertrand aux hautes fonctions de grand maréchal du palais, et ce choix fut généralement approuvé de toutes les personnes qui avaient l'honneur de connaître M. le comte Bertrand. Mais que pourrais-je avoir à dire ici d'un homme dont l'histoire ne séparera plus le nom du nom de l'empereur? La même époque avait vu tomber M. le duc d'Istrie, l'un des quatre colonels-généraux de la garde, et le maréchal Duroc; la même nomination réunit les noms de leurs successeurs; et M. le maréchal Suchet fut ainsi nommé en même temps que M. le général Bertrand, et remplaça M. le maréchal Bessières comme colonel-général dans la garde.
En même temps Sa Majesté fit plusieurs autres changemens dans le personnel de la haute administration de l'empire. Un sénatus-consulte ayant déféré à l'empereur le droit de nommer à son choix le président du corps législatif, Sa Majesté destina cette présidence à M. le duc de Massa, qui fut remplacé dans ses fonctions de grand-juge par M. le comte Molé, le plus jeune des ministres qu'ait eus l'empereur. M. le duc de Bassano reprit le ministère de la secrétairerie d'état, et M. le duc de Vicence reçut le porte-feuille des relations extérieures.
J'ai dit que pendant l'automne de 1813 Sa Majesté alla plusieurs fois visiter les travaux publics. Elle allait ordinairement à pied et presque seule voir ceux des Tuileries et du Louvre; ensuite elle montait à cheval, accompagnée d'un ou de deux de ses officiers tout au plus, et de M. Fontaine, pour examiner ceux qui étaient plus éloignés. Un jour, c'était presque à la fin de novembre, ayant profité de l'absence de Sa Majesté pour faire quelques courses au faubourg Saint-Germain, je me trouvai inopinément sur son passage au moment où, se rendant au Luxembourg, elle arriva à l'entrée de la rue de Tournon, et je ne saurais dire avec quelle vive satisfaction j'entendais les cris de vive l'empereur! retentir à son approche. Je me trouvai poussé par les flots de la foule tout près du cheval de l'empereur; pourtant je ne me figurais pas que l'empereur m'eût reconnu. À son retour, j'eus la preuve du contraire: Sa Majesté m'avait vu; et comme je l'aidais à changer de vêtemens: «Eh bien! M. le drôle, me dit gaîment l'empereur, ah! ah! que faisiez-vous au faubourg Saint-Germain? Je vois ce que c'est!… Voilà qui est bien!… Vous allez m'espionner quand je sors.» Et beaucoup d'autres allocutions du même genre, car ce jour-là l'empereur était très-gai; d'où j'augurai qu'il avait été satisfait de sa visite.
Quand, à cette époque, l'empereur éprouvait quelques soucis, je crus remarquer que pour les dissiper il se plaisait à se montrer en public, plus fréquemment peut-être que pendant ses autres séjours à Paris, mais toujours sans affectation. Il alla même plusieurs fois au spectacle; et grâce aux obligeantes bontés de M. le comte de Rémusat, je me trouvais très-fréquemment à ces réunions, qui alors encore avaient toujours l'appareil d'une fête. Certes, lorsque le jour de la première représentation du ballet de Nina, à l'Opéra, Leurs Majestés entrèrent dans leur loge, il aurait été difficile de supposer que l'empereur comptait déjà des ennemis parmi ses sujets. Il est vrai que les mères et les femmes en deuil n'étaient pas là; mais ce que je puis assurer, c'est que jamais je n'avais vu plus d'enthousiasme. L'empereur en jouissait alors du fond de son cœur, plus peut-être qu'après ses victoires. L'idée d'être aimé des Français faisait sur lui l'impression la plus vive. Le soir, il en parlait; il daignait m'en parler, oserai-je le dire, comme un enfant qui s'enorgueillit de la récompense qu'il vient de recevoir. Alors, dans sa simplicité d'homme privé, il répétait souvent: «Ma femme! ma bonne Louise! elle a dû être bien contente!» La vérité est que le désir de voir l'empereur au spectacle était tel à Paris, que, comme il se plaçait toujours dans la loge de côté donnant sur l'avant-scène, chaque fois que l'on y pressentait sa présence, les loges situées de l'autre côté de la salle étaient louées avec un incroyable empressement; on préférait même les loges les plus élevées aux premières loges de la partie de la salle d'où on le voyait plus difficilement. Il n'est personne qui, ayant habité alors Paris, ne puisse reconnaître l'exactitude de ces souvenirs.
Quelque temps après la première représentation du ballet de Nina, l'empereur assista à un autre spectacle où je me trouvai aussi. Comme précédemment, l'impératrice y accompagna Sa Majesté; et je ne pouvais m'empêcher, pendant la représentation, de penser que l'empereur éprouvait peut-être quelques souvenirs capables de le distraire de l'harmonie de la musique. C'était au Théâtre-Italien, placé alors à l'Odéon. On donnait la Cléopâtre de Nazzolini, et la représentation était du nombre de celles que l'on nomme extraordinaires, puisqu'elle avait lieu au bénéfice de madame Grassini. Depuis fort peu de temps seulement cette cantatrice, célèbre à plus d'un titre, s'était montrée pour la première fois en public sur un théâtre à Paris; je crois même que ce jour-là elle n'y paraissait que pour la troisième ou la quatrième fois, et je dois dire, pour être exact, qu'elle ne produisit pas sur le public parisien tout l'effet que l'on attendait de son immense réputation. Il y avait long-temps que l'empereur ne la recevait plus particulièrement. Cependant jusque-là les sons de sa voix et de celle de Crescentini avaient été réservés aux oreilles privilégiées des spectateurs de Saint-Cloud ou du théâtre des Tuileries. En cette occasion l'empereur se montra très-généreux pour la bénéficiaire; mais il n'en résulta aucune entrevue; car, comme l'aurait dit un poëte du temps, la Cléopâtre de Paris n'avait pas affaire à un nouvel Antoine.
Ainsi, comme on le voit, l'empereur dérobait aux immenses affaires qui l'occupaient quelques soirées, moins pour jouir du spectacle que pour se montrer en public. Tous les établissemens utiles étaient l'objet de ses soins; et il ne s'en rapportait pas seulement aux renseignemens des hommes le plus justement investis de sa confiance, il voyait tout par lui-même. Parmi les établissemens spécialement protégés par Sa Majesté, il en était un qu'elle affectionnait particulièrement. Je ne crois pas que dans aucun des intervalles d'une guerre à l'autre l'empereur soit venu à Paris sans faire une visite à l'établissement des demoiselles de la Légion-d'Honneur, dont madame Campan avait la direction, d'abord à Écouen, et ensuite à Saint-Denis. L'empereur y alla donc au mois de novembre, et je me rappelle à cette occasion une anecdote que j'entendis raconter à Sa Majesté, et qui la divertit beaucoup. Toutefois je ne pourrais assurer si cette anecdote se rapporte à la visite de 1813 ou à une visite antérieure.
D'abord il faut que l'on sache que, conformément aux statuts de la maison des demoiselles de la Légion-d'Honneur, aucun homme, à l'exception de l'empereur, n'était admis dans l'intérieur de l'établissement; mais comme l'empereur y allait toujours avec quelque apparat, bien que sans être attendu, sa suite faisait en quelque sorte partie de lui-même, et y entrait avec lui. Outre ses officiers, deux pages ordinairement l'accompagnaient. Or, il advint que le soir, en revenant de Saint-Denis, l'empereur me dit en riant, en entrant dans sa chambre, où je l'attendais pour le déshabiller: «Eh bien! voilà mes pages qui veulent ressembler aux anciens pages. Les petits drôles!… Savez-vous ce qu'ils font?… Quand je vais à Saint-Denis, ils se disputent à qui sera de service!… Ah! ah!…» L'empereur, en parlant, riait et se frottait les mains; puis, après avoir répété plusieurs fois sur le même ton: «Les petits drôles!» il ajouta, par suite d'une de ces réflexions bizarres qui lui venaient quelquefois: «Moi, Constant, j'aurais été un très mauvais page; je n'aurais jamais eu une pareille idée. Au surplus, ce sont de bons jeunes gens; il en est déjà sorti de bons officiers. Cela fera un jour des mariages.» Il était rare, en effet, qu'une chose frivole en apparence n'amenât de la part de l'empereur une conclusion sérieuse. Moi-même, actuellement, sauf quelques souvenirs du passé, il ne me restera plus que des choses sérieuses et souvent bien tristes à raconter; car nous voilà parvenu au point où tout prit une tournure grave et se revêtit de couleurs souvent bien sombres.
