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Kitabı oku: «Mémoires de Constant, premier valet de chambre de l'empereur, sur la vie privée de Napoléon, sa famille et sa cour», sayfa 78

Yazı tipi:

À cette époque, M. le duc de Rovigo venait très-fréquemment, ou pour mieux dire tous les jours chez l'empereur. Sa Majesté l'aimait beaucoup, et cela seul suffirait pour prouver qu'elle ne craignait pas d'entendre la vérité; car depuis qu'il était ministre, M. le duc de Rovigo ne la lui épargnait pas, ce que je puis affirmer, en ayant été témoin plusieurs fois. Dans Paris, il n'y avait pourtant qu'un cri contre ce ministre. Cependant je puis citer un fait que M. le duc de Rovigo n'a pas rapporté dans ses mémoires, et dont je garantis l'authenticité. On verra par cette anecdote si le ministre de la police cherchait ou non à augmenter le nombre des personnes qui se compromettaient chaque jour par leurs bavardages contre l'empereur.

Parmi les employés du trésor se trouvait un ancien receveur des finances, qui depuis vingt ans vivait modeste et content d'un emploi assez modique. C'était d'ailleurs un homme très-enthousiaste et de beaucoup d'esprit. Sa passion pour l'empereur tenait du délire, et il n'en parlait jamais qu'avec une sorte d'idolâtrie. Cet employé avait l'habitude de passer ses soirées dans un cercle qui se réunissait rue Vivienne. Les habitués du lieu, où naturellement la police devait avoir plus d'un œil ouvert, ne partageaient pas tous les opinions de la personne dont je parle. On commençait à juger les actes du gouvernement assez haut; les opposans laissaient éclater leur mécontentement, et le fidèle adorateur de Sa Majesté devenait d'autant plus prodigue d'exclamations admiratives que ses antagonistes se montraient eux-mêmes prodigues de reproches. M. le duc de Rovigo fut informé de ces discussions, qui devenaient chaque jour plus vives et plus animées. Un beau jour, notre honnête employé trouve, en rentrant chez lui, une lettre timbrée du ministère de la police générale. Il n'en peut croire ses yeux. Lui, homme bon, simple, modeste, vivant en dehors de toutes les grandeurs, dévoué au gouvernement, que peut lui vouloir le ministre de la police générale? Il ouvre la lettre: le ministre le mande pour le lendemain matin dans son cabinet. Il s'y rend, comme on peut le croire, avec toute la ponctualité imaginable; et alors un dialogue à peu près semblable à ce qui suit s'engage entre ces messieurs: «Il paraît, monsieur, lui dit M. le duc de Rovigo, que vous aimez beaucoup l'empereur?—Si je l'aime?… Je donnerais mon sang, ma vie!....—Vous l'admirez beaucoup?—Si je l'admire?..... Jamais l'empereur n'a été si grand! Jamais sa gloire!…—C'est fort bien, monsieur, et voilà des sentimens qui vous font honneur, des sentimens que je partage avec vous; mais je vous engage à les garder pour vous; car, j'en aurais sans doute bien du regret, mais vous me mettriez dans la nécessité de vous faire arrêter.—Moi! monseigneur?… Me faire arrêter?…—Eh! mais.... sans doute.—Comment?…—Ne voyez-vous pas que vous irritez des opinions qui resteraient cachées sans votre enthousiasme, et qu'enfin vous forcez en quelque sorte à se compromettre beaucoup de bonnes gens qui nous reviendront quand ils verront mieux les choses? Allez, monsieur, continuons à aimer, à servir, à admirer l'empereur; mais dans un moment comme celui-ci ne proclamons pas si haut de bons sentimens, dans la crainte de rendre coupables des hommes qui ne sont qu'égarés.» L'employé du trésor sortit alors de chez le ministre, après l'avoir remercié de ses conseils et lui avoir promis de se taire. Je n'oserais toutefois garantir qu'il lui ait scrupuleusement tenu parole; mais, ce que je puis affirmer de nouveau, c'est que ce que l'on vient de lire est de toute vérité; et je suis sûr que si ce passage de mes mémoires tombe sous les yeux de M. le duc de Rovigo, il lui rappellera un fait qu'il a peut-être oublié, mais dont il reconnaîtra toute l'exactitude.

Cependant la commission, composée, ainsi que je l'ai dit, de cinq sénateurs et de cinq membres du corps-législatif, se livrait assidûment à l'examen dont elle était chargée. Chacun de ces deux grands corps de l'état présenta à Sa Majesté une adresse séparée. Le sénat avait entendu le rapport que lui fit M. de Fontanes, et son adresse ne contint rien qui pût choquer l'empereur; elle était, au contraire, conçue dans les termes les plus mesurés. On y demandait bien la paix, mais une paix que Sa Majesté obtiendrait par un effort digne d'elle et des Français. «Que votre main tant de fois victorieuse, y était-il dit, laisse échapper ses armes après avoir assuré le repos du monde.» On y remarqua encore le passage suivant: «Non, l'ennemi ne déchirera pas cette belle et noble France, qui, depuis quatorze cents ans, se soutient avec gloire au milieu de tant de fortunes diverses, et qui, pour l'intérêt même des peuples voisins, sait toujours mettre un poids considérable dans la balance de l'Europe. Nous en avons pour gages votre héroïque constance et l'honneur national.» Puis cet autre: «La fortune ne manque pas long-temps aux nations qui ne se manquent pas à elles-mêmes.»

Ce langage tout français, et que commandaient au moins les circonstances, plut à l'empereur; et on peut en juger par la réponse qu'il fit, le 29 décembre, à la députation du sénat, présidée par le prince archi-chancelier de l'empire:

«Sénateurs, dit Sa Majesté, je suis sensible aux sentimens que vous m'exprimez. Vous avez vu, par les pièces que je vous ai fait communiquer, ce que je fais pour la paix. Les sacrifices que comportent les bases préliminaires que m'ont proposées les ennemis, je les ai acceptées; je les ferai sans regrets: ma vie n'a qu'un but, le bonheur des Français.

»Cependant le Béarn, l'Alsace, la Franche-Comté, le Brabant, sont entamés. Les cris de cette partie de ma famille me déchirent l'âme. J'appelle les Français au secours des Français! J'appelle les Français de Paris, de la Bretagne, de la Normandie, de la Champagne, de la Bourgogne et des autres départemens, au secours de leurs frères! Les abandonnerons-nous dans le malheur? Paix et délivrance de notre territoire doit être notre cri de ralliement. À l'aspect de tout ce peuple en armes, l'étranger fuira ou signera la paix sur les bases qu'il a lui-même proposées. Il n'est plus question de recouvrer les conquêtes que nous avions faites.»

Il faut avoir été en position de connaître le caractère de l'empereur pour concevoir combien ces derniers mots durent lui coûter à prononcer; mais il résultera aussi de la connaissance de son caractère la certitude qu'il lui en aurait moins coûté de faire ce qu'il promettait que de le dire. Il semblerait même que cela fut compris dans Paris; car le jour où le Moniteur publia la réponse de Sa Majesté au sénat, les rentes remontèrent de plus de deux francs, ce que l'empereur ne manqua pas de remarquer avec satisfaction, car on sait que le cours des rentes était pour lui le véritable thermomètre de l'opinion publique.

Quant à la conduite du corps-législatif, je l'ai entendue juger par un homme d'un vrai mérite et toujours imbu d'idées républicaines. Il dit un jour devant moi ces paroles qui m'ont frappé: «Le corps législatif fit alors ce qu'il aurait dû faire toujours, excepté dans cette circonstance.» Au langage du rapporteur de la commission, il fut trop facile de voir que l'orateur croyait aux mensongères promesses de la déclaration de Francfort. Selon lui, ou, pour mieux dire, selon la commission dont il n'était, après tout, que l'organe, l'intention des étrangers n'était point d'humilier la France; ils voulaient seulement nous renfermer dans nos limites et réprimer l'élan d'une activité ambitieuse, si fatale depuis vingt ans à tous les peuples de l'Europe. «Les propositions des puissances coalisées, disait la commission, nous paraissent honorables pour la nation, puisqu'elles prouvent que l'étranger nous craint et nous respecte.» Enfin l'orateur, poursuivant sa lecture et étant parvenu à un passage où il faisait allusion à l'empire des lis, ajouta en propres termes que le Rhin, les Alpes, les Pyrénées et les deux mers renfermaient un vaste territoire dont plusieurs provinces n'avaient pas appartenu à l'ancienne France, et que cependant la couronne royale de France était brillante de gloire et de majesté entre tous les diadèmes.

À ces mots, M. le duc de Massa interrompit l'orateur, s'écriant: «Ce que vous dites là est inconstitutionnel.» À quoi l'orateur répliqua vivement: «Je ne vois d'inconstitutionnel ici que votre présence.» Puis il continua la lecture de son rapport. L'empereur était chaque soir informé de ce qui s'était passé dans la séance du corps-législatif, et je me rappelle que le soir du jour où le rapport fut lu, il avait quelque chose de soucieux. Avant de se coucher, il se promena quelque temps dans sa chambre avec une émotion marquée, comme quelqu'un qui cherche à prendre une résolution. Enfin il se décida à ne point laisser passer l'adresse du corps-législatif, qui lui avait été communiquée, conformément à l'usage. Le temps pressait; le lendemain il eût été trop tard; l'adresse eût circulé dans tout Paris, où les esprits étaient déjà assez vivement agités. L'ordre fut donc donné au ministre de la police générale de faire saisir l'épreuve du rapport et celle de l'adresse chez l'imprimeur, et de briser les planches déjà composées. De plus, l'ordre fut donné aussi de faire fermer les portes du corps-législatif, ce qui fut exécuté, et ainsi la législature se trouva ajournée.

J'ai entendu vivement regretter alors par un grand nombre de personnes que Sa Majesté ait adopté ces mesures, et surtout qu'après les avoir prises, elle ne s'en soit pas tenue là. On disait que puisque le corps-législatif était dissous violemment, il valait mieux, quoi qu'il dût en arriver, convoquer une autre chambre, mais que l'empereur ne reçût pas les membres de celle qu'on renvoyait. Sa Majesté pensa autrement, et donna aux députés une audience de congé; ils vinrent aux Tuileries; et là, son trop juste mécontentement s'exhala en ces termes:

«J'ai supprimé votre adresse; elle était incendiaire. Les onze douzièmes du corps-législatif sont composés de bons citoyens: je les connais; je saurai avoir des égards pour eux; mais un autre douzième renferme des factieux, des gens dévoués à l'Angleterre. Votre commission et son rapporteur, M. Lainé, sont de ce nombre; il correspond avec le prince régent par l'intermédiaire de l'avocat Desèze; je le sais, j'en ai la preuve; les quatre autres sont des factieux..... S'il y a quelques abus, est-ce le moment de me venir faire des remontrances, quand deux cent mille Cosaques franchissent nos frontières? Est-ce le moment de venir disputer sur les libertés et les sûretés individuelles, quand il s'agit de sauver la liberté politique et l'indépendance nationale? Il faut résister à l'ennemi; il faut suivre l'exemple de l'Alsace, des Vosges et de la Franche-Comté, qui veulent marcher contre lui, et s'adressent à moi pour avoir des armes....... Vous cherchez, dans votre adresse, à séparer le souverain de la nation.... C'est moi qui représente ici le peuple, car il m'a donné quatre millions de suffrages. Si je voulais vous croire, je céderais à l'ennemi plus qu'il ne vous demande… Vous aurez la paix dans trois mois, ou je périrai..... Votre adresse était indigne de moi et du corps-législatif.»

Quoiqu'il fût défendu aux journaux de reproduire les détails de cette scène, le bruit s'en répandit dans Paris avec la rapidité de l'éclair. On rapporta, on commenta les paroles de l'empereur; et bientôt les députés congédiés allèrent les faire retentir dans les départemens. Je me rappelle avoir vu dès le lendemain le prince archi-chancelier venir chez Sa Majesté et demander à lui parler: c'était en faveur de M. Desèze, dont il fut alors le protecteur. Malgré les paroles menaçantes de Sa Majesté, il la trouva disposée à ne faire prendre aucune mesure de rigueur; car déjà sa colère était tombée, ainsi que cela arrivait toujours à l'empereur quand il n'avait pu contenir un mouvement de vivacité. Quoi qu'il en soit, la funeste mésintelligence provoquée par la commission du corps-législatif entre ce corps et l'empereur produisit de toutes manières l'effet le plus fâcheux; et il est facile de concevoir combien durent s'en réjouir les ennemis, qui ne manquèrent pas d'en être promptement informés par les nombreux agens qu'ils avaient en France. Ce fut sous ces tristes auspices que finit l'année 1813. On verra dans la suite quelles en furent les conséquences, et enfin l'histoire jusqu'ici ignorée de la chambre de l'empereur à Fontainebleau, c'est-à-dire du temps le plus douloureux de ma vie.

CHAPITRE XXI

Commissaires envoyés dans les départemens.—Les ennemis sur le sol de la France.—Français dans les rangs ennemis.—Le plus grand crime aux yeux de l'empereur.—Ancien projet de Sa Majesté, relativement à Ferdinand VII.—Souhaits et demandes du prince d'Espagne.—Projet de mariage.—Le prince d'Espagne un embarras de plus.—Mesures prises par l'empereur.—Reddition de Dantzig et convention violée.—Reddition de Torgaw.—Fâcheuses nouvelles du Midi.—Instructions au duc de Vicence.—M. le baron Capelle et commission d'enquête.—Coïncidence remarquable de deux événemens.—Mise en activité de la garde nationale de Paris.—L'empereur commandant en chef.—Composition de l'état-major général.—Le maréchal Moncey.—Désir de l'empereur d'amalgamer toutes les classes de la société.—Le plus beau titre aux yeux de l'empereur.—Zèle de M. de Chabrol et amitié de l'empereur.—Un maître des requêtes et deux auditeurs.—Détails ignorés.—M. Allent et M. de Sainte-Croix.—La jambe de bois.—Empressement des citoyens et manque d'armes.—Invalides redemandant du service.

Afin de paralyser le mauvais effet que pourraient produire dans les provinces les rapports des membres du corps législatif et les correspondances des alarmistes, Sa Majesté nomma parmi les membres du sénat conservateur un certain nombre de commissaires qu'il chargea de visiter les départemens et d'y remonter l'esprit public. C'était sûrement une mesure salutaire, et que les circonstances commandaient impérieusement, car le découragement commençait à se faire sentir dans les masses de la population, et l'on sait combien, en pareil cas, la présence des autorités supérieures rend de confiance à ceux qui ne sont que timides. Cependant les ennemis avançaient sur plusieurs points; déjà ils avaient foulé le sol de la vieille France. Quand de semblables nouvelles arrivaient à l'empereur, elles l'affligeaient profondément, mais sans l'abattre; quelquefois pourtant il faisait éclater son indignation, mais c'était surtout quand il voyait par les rapports que des émigrés français se trouvaient dans les rangs ennemis. Il les flétrissait du nom de traîtres, d'infâmes, de misérables indignes de pitié. Je me rappelle qu'à l'occasion de la prise d'Huningue il flétrit de la sorte un M. de Montjoie, qui servait dans l'armée bavaroise, après avoir pris un nom allemand que j'ai oublié. L'empereur ajoutait cependant: «Au moins celui-là a-t-il eu la pudeur de ne pas garder son nom français!» En général, facile à ramener sur presque tous les points, l'empereur était impitoyable pour tous ceux qui portaient les armes contre leur patrie; et combien de fois ne lui ai-je pas entendu dire qu'il n'y avait pas de plus grand crime à ses yeux!

Pour ne pas ajouter à la complication de tant d'intérêts qui se croisaient et se compliquaient chaque jour davantage, déjà l'empereur avait pensé à renvoyer Ferdinand VII en Espagne, j'ai même, la certitude que Sa Majesté lui fit faire quelques ouvertures à ce sujet pendant son dernier séjour à Paris, mais ce fut le prince espagnol qui ne voulut pas, ne cessant au contraire de demander à l'empereur son appui. Il souhaitait par-dessus tout devenir l'allié de Sa Majesté, aussi tout le monde sait-il que dans ses lettres à Sa Majesté il le pressait sans cesse de lui donner une femme de sa main. L'empereur avait pensé sérieusement à lui faire épouser la fille aînée du roi Joseph, ce qui semblait un moyen conciliatoire entre les droits du prince Joseph et ceux de Ferdinand VII. Le roi Joseph ne demandait pas mieux que de se prêter à cet arrangement, et à la manière dont il avait joui de sa royauté depuis le commencement de son règne, il est permis de penser que Sa Majesté ne devait pas y tenir beaucoup. Le prince Ferdinand avait acquiescé à cette alliance, qui paraissait lui convenir beaucoup; mais tout à la fin de 1813, il demanda du temps, et la suite des événemens mit cette affaire au nombre de celles qui n'existèrent qu'en projet. Le prince Ferdinand quitta enfin Valençay, mais plus tard que l'empereur ne l'avait autorisé à le faire, car depuis assez long-temps sa présence n'était qu'un embarras de plus. Au reste, l'empereur n'eut point à se plaindre de sa conduite envers lui jusqu'après les événemens de Fontainebleau.

Quoi qu'il en soit, dans la situation des affaires, ce qui concernait le prince d'Espagne n'était qu'une chose accidentelle non plus que le séjour du pape à Fontainebleau; le grand point, l'objet qui prédominait tout, était la défense du sol de la France que les premiers jours de janvier virent envahir sur plusieurs points. Là était la grande pensée de Sa Majesté que cela n'empêchait pas cependant d'entrer comme de coutume dans tous les détails de son administration, et l'on verra bientôt quelles mesures il prit pour le rétablissement de la garde nationale à Paris. J'ai eu sur cet objet des documens certains et des détails peu connus, par une personne qu'il ne m'est pas permis de nommer, mais que sa position a mis à même de voir tous les rouages de sa formation. Tous ces travaux exigèrent encore pendant près d'un mois la présence de Sa Majesté à Paris; elle y resta donc jusqu'au 25 de janvier; mais que de funestes nouvelles lui parvinrent durant ces vingt-cinq jours!

D'abord l'empereur apprit que les Russes, aussi peu scrupuleux que les Autrichiens à observer les conditions ordinairement sacrées d'une capitulation, venaient de fouler aux pieds les stipulations de celle de Dantzig. Au nom de l'empereur Alexandre le prince de Wurtemberg, qui commandait le siége, avait reconnu et garanti au général Rapp et aux troupes placées sous son commandement le droit de retourner en France; ces stipulations ne furent pas plus respectées que ne l'avaient été, quelques mois auparavant, celles convenues avec le maréchal Saint-Cyr, par le prince de Schartzemberg; ainsi la garnison de Dantzig fut faite prisonnière de guerre avec autant de mauvaise foi que l'avait été la garnison de Dresde. Cette nouvelle, arrivée presque en même temps que celle de la reddition de Torgaw, affligea d'autant plus Sa Majesté qu'elle concourait à lui prouver que les puissances ennemies ne voulaient traiter de la paix que pour la forme, avec la résolution de reculer toujours devant une conclusion définitive.

À la même époque les nouvelles de Lyon n'étaient nullement rassurantes; le commandement en avait été confié au maréchal Augereau, et on l'accusa d'avoir manqué d'énergie pour prévenir ou arrêter l'invasion du raidi de la France. Au surplus, je ne m'arrête point ici à cette circonstance, me proposant, dans le chapitre suivant, de recueillir ceux de mes souvenirs qui se rapportent le plus au commencement de la campagne de France et à quelques circonstances qui l'ont précédée. Je me borne donc en ce moment à rappeler, autant que ma mémoire peut me le permettre, ce qui se rapporte aux derniers jours que l'empereur passa à Paris.

Dès le 4 de janvier Sa Majesté, bien que sans espoir, comme je l'ai dit tout à l'heure, d'amener les étrangers à conclure enfin une paix dont tout le monde avait si grand besoin, donna au duc de Vicence ses instructions et l'envoya au quartier général des alliés; mais il dut attendre long-temps ses passe-ports. En même temps des ordres spéciaux étaient envoyés aux préfets des départemens dont le territoire était envahi, pour la conduite qu'ils devaient tenir dans des circonstances aussi difficiles. Jugeant en même temps qu'il était indispensable de faire un exemple pour rehausser le courage des timides, l'empereur ordonna la création d'une commission d'enquête chargée d'examiner la conduite de M. le baron Capelle, préfet du département du Léman, lors de l'entrée des ennemis à Genève; enfin un décret mobilisa cent vingt bataillons de gardes nationales de l'empire, et régla la levée en masse des départemens de l'est en état de porter les armes. Mesures excellentes sans doute, mais vaines précautions! la destinée était plus forte que le génie d'un grand homme.

Cependant le 8 de janvier parut le décret qui mettait en activité trente mille hommes de la garde nationale de Paris, le jour même où, par un rapprochement funeste et singulier, le roi de Naples signait un traité d'alliance avec la Grande-Bretagne. L'empereur se réserva le commandement en chef de la garde nationale parisienne, et détermina la composition de l'état major de la manière suivante: Un major-général commandant en second; quatre aides-majors-généraux, quatre adjudans-commandans et huit capitaines-adjoints. On forma une légion par arrondissement, et chaque légion fut divisée en quatre bataillons subdivisés en cinq compagnies. Ensuite l'empereur nomma ainsi qu'il suit aux grades supérieurs.

major-général commandant en second:

Le maréchal de Moncey, duc de Conegliano.

aides-majors-généraux:

Le général de division comte Hullin; le comte Bertrand, grand maréchal du palais; le comte de Montesquiou, grand chambellan; le comte de Montmorency, chambellan de l'empereur.

adjudans-commandans:

Le baron Laborde, adjudant-commandant de la place de Paris; le comte Albert de Brancas, chambellan de l'empereur; le comte Germain, chambellan de l'empereur; M. Tourton.

capitaines-adjoints:

Le comte Lariboissière; le chevalier Adolphe de Maussion; MM. Jules de Montbreton, fils de l'écuyer de la princesse Borghèse; Colin fils, jeune; Lecordier fils; Lemoine fils; Cardon fils; Mallet fils.

chefs des douze légions:

Première légion, le comte de Gontaut père; deuxième légion, le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angély; troisième légion, le baron Hottinguer, banquier; quatrième légion, le comte Jaubert, gouverneur de la banque de France; cinquième légion, M. Dauberjon de Murinais; sixième légion, M. de Fraguier; septième légion, M. Lepileur de Brevannes; huitième légion, M. Richard Lenoir; neuvième légion, M. Devins de Gaville; dixième légion, le duc de Cadore; onzième légion, le comte de Choiseul-Praslin, chambellan de l'empereur; douzième légion, M. Salleron.

D'après les noms que l'on vient de lire, on peut juger du tact incroyable avec lequel Sa Majesté savait choisir, dans l'élite des diverses classes de la société, les personnes les plus recommandables et les plus influentes par leur position. À côté des noms grandis sous les yeux de l'empereur et en le secondant dans ses glorieux travaux, on voyait ceux dont l'illustration était plus ancienne et rappelait de nobles souvenirs, et enfin les principaux chefs de l'industrie de la capitale. Ces sortes d'amalgames plaisaient beaucoup à Sa Majesté; il faut même qu'elle y ait attaché un grand intérêt politique, car cette idée la préoccupait au point que je l'entendis dire bien souvent: «Je veux confondre toutes les classes, toutes les époques, toutes les gloires; je veux qu'aucun titre ne soit plus glorieux que le titre de Français.» Pourquoi le sort a-t-il voulu que l'empereur n'ait pas eu le temps d'accomplir ses immenses projets, dont il parlait si souvent, pour la gloire et le bonheur de la France?

L'état-major de la garde nationale et les chefs des douze légions nommés, l'empereur laissa la nomination des autres officiers, aussi bien que la formation des légions, dans les attributions de M. de Chabrol, préfet de la Seine. Ce digne magistrat, que l'empereur aimait beaucoup, déploya en cette circonstance le plus grand zèle et la plus grande activité, et en peu de temps la garde nationale présenta un aspect imposant. On s'armait, on s'équipait, on se faisait habiller à l'envi; et cet empressement, pour ainsi dire général, fut dans ces derniers temps une des consolations qui touchèrent le plus vivement le cœur de l'empereur: il y voyait une preuve de l'attachement des Parisiens à sa personne et un motif de sécurité pour la tranquillité de la capitale pendant sa prochaine absence. Quoi qu'il en soit, les bureaux de la garde nationale furent bientôt formés et établis dans l'hôtel que le maréchal Moncey habitait, rue du Faubourg-Saint-Honoré, près de la place Beauveau. Un maître des requêtes et deux auditeurs au conseil-d'état y furent attachés; et le maître des requêtes, officier supérieur du génie, M. le chevalier Allent devint bientôt l'âme de toute l'administration de la garde nationale, aucun autre n'étant plus capable que lui de donner une vive impulsion à une organisation qui exigeait une extrême promptitude. La personne de qui je tiens quelques-uns de ces renseignemens, que j'entremêle avec mes souvenirs personnels, m'a assuré que, par la suite, c'est-à-dire après notre départ pour Châlons-sur-Marne, M. Allent devint encore plus influent dans la garde nationale, dont il fut le véritable chef. Effectivement lorsque le roi Joseph eut reçu le titre de lieutenant-général de l'empereur, que lui conféra Sa Majesté pour le temps de son absence, M. Allent se trouva attaché d'une part à l'état-major du roi Joseph, comme officier du génie, et d'une autre part au major-général commandant en second, en sa qualité de maître des requêtes; d'où il advint qu'il fut l'intermédiaire et le conseiller de tous les rapports qui devaient nécessairement s'établir entre le lieutenant-général de l'empereur et le maréchal Moncey. Il en résulta le plus grand bien à cause de la rapidité des décisions. Ce bon et brave maréchal! il signait en toutes lettres: Le maréchal duc de Conegliano, et il écrivait si doucement que M. Allent avait pour ainsi dire le temps d'écrire la correspondance pendant que le maréchal la signait.

Nulles, à peu de chose près, furent les fonctions des deux auditeurs au conseil-d'état: mais ce n'étaient pas des hommes nuls comme, a-t-on prétendu, il s'en était bien glissé quelques-uns dans le conseil, depuis qu'il fallait, pour première condition, prouver un revenu de six mille francs au moins. C'étaient MM. Ducancel, le doyen des auditeurs, et M. Robert de Sainte-Croix. Un obus avait brisé une jambe à ce dernier, au retour de Moscou; et ce brave jeune homme, capitaine de cavalerie, était revenu à cheval sur un canon depuis les bords de la Bérésina jusqu'à Wilna. Ayant peu de forces physiques, mais doué d'une âme ferme, M. Robert de Sainte-Croix avait dû à son courage moral de ne pas succomber; après avoir subi l'amputation de sa jambe il avait quitté l'épée pour la plume, et c'est ainsi qu'il était devenu auditeur au conseil-d'état78.

Huit jours après la mise en activité de la garde nationale de la ville de Paris, les chefs des douze légions et l'état-major général furent admis à prêter serment de fidélité entre les mains de l'empereur. Tout s'organisait déjà dans les légions; mais le manque d'armes se faisait sentir: beaucoup de citoyens ne pouvaient se procurer que des lances, et ceux qui ne pouvaient obtenir des fusils ou s'en procurer, se trouvaient par là refroidis dans leur empressement à se faire habiller. Cependant cette garde citoyenne ne tarda pas à réunir le nombre voulu de trente mille hommes; peu à peu elle occupa les différens postes de la capitale; et tandis que des pères de famille, des citoyens adonnés à des travaux domestiques, s'enrégimentaient sans difficulté, on vit ceux qui avaient déjà payé leur dette à la patrie sur les champs de bataille demander à la servir encore, à lui prodiguer le reste de leur sang: des invalides enfin sollicitèrent de reprendre du service; quelques centaines de ces braves oublièrent leurs souffrances, et, couverts de nobles cicatrices, allèrent de nouveau affronter l'ennemi. Hélas! bien peu de ceux qui sortirent alors de l'hôtel des Invalides furent assez heureux pour y rentrer.

Cependant le moment du départ de l'empereur approchait. Mais avant de s'éloigner il fit de touchans adieux à la garde nationale, comme on le verra dans le chapitre suivant, et confia la régence à l'impératrice, ainsi qu'il la lui avait déjà confiée pendant la campagne de Dresde. Hélas! cette fois il ne fallait pas faire une longue route pour que Sa Majesté fût à la tête de ses armées.

FIN DU TOME CINQUIÈME
78.M. Robert de Sainte-Croix, dont le père, ancien ambassadeur de France à Constantinople, était alors préfet de Valence, avait eu deux frères tués tous deux, l'un capitaine de vaisseau et l'autre, le général Charles de Sainte-Croix, frappé à mort en Espagne. Leur mère, mademoiselle Talon, par conséquent tante de madame du Cayla, ancienne dame d'honneur de la femme de Louis XVIII, présenta son fils à ce monarque en 1814. Le roi lui ayant demandé des nouvelles de sa famille, «Sire, répondit M. Robert de Sainte-Croix, de trois frères que nous étions, voilà la seule jambe qui reste.»
  (Note de l'Éditeur.)
Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 haziran 2018
Hacim:
1701 s. 3 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain