Kitabı oku: «Nouvelles anciennes»
Louis Dépret
Nouvelles anciennes

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066326531
Table des matières
MARIANNE ET SON PÈRE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
LE ROMAN D’HERMINIE
I.
II.
III.
IV.
JANE
I
II
III.
IV
V
VI
GIULIA
Les trois cents francs de M. Sixtain
I.
II
III
IV
V
Un Monsieur comme tout le monde
LE PONEY DU DIABLE
LES TROIS LAMPES
I
II
III
LE MONTREUR DE BÊTES
L’OUBLIÉ
UNE DAME QUI NE REVIENT PAS
L’ÉTYMOLOGISTE
LA DAME DU «17»
AUTRE CHOSE
LA CHAMBRE DE MONSIEUR
LUCIE D’HORNEZ
II
III.
IV
V
VI
VII
VIII
IX
UN BEAU LUNDI
I
II
III
IV.
V
La Galerie Vandemissel.
Le Vieillard qui chantait
UNE DAME PATRONNESSE
I
II
LA FOLIE HEUREUSE
LA VRAIE FANNY LEAR
La dernière Consultation
I
II
A quoi tiennent les larmes
AUDITION MUSICALE
L’Ami du Mari de Géraldine
LE TÉLÉGRAMME
UNE FEMME ET DEUX AMIS
1
II
III
IV
V
VI.
LE CHAPEAU ENVOLÉ
L’OMNIBUS DU MAINE
PORTRAIT DE SOUVENIR
I
Les Amis qu’on n’a jamais vus
DANS UN CAB
Un Jaloux et une Coquette
GENEVIÈVE BLANCHART.
LE MARI DE CLAIRE
Louise à M. Roland, médecin à Rambouillet.
Lettre d’un prétendant évincé à un de ses amis
Louise à M. Roland.
Madame Dernos à madame Constantin.
Claire à Louise Roland.
De Belmont au peintre Polet.
Madame Constantin à madame Dernos.
Jacques Polet à Henri de Belmont.
De Belmont à Jacques Polet.
Claire à Louise.
Louise à Claire.
Jacques Polet à Henri de Belmont.
Madame Dernos à M. de Bona-Croce.
De Belmont à Jacques Polet.
Jacques Polet à de Belmont.
De Belmont à Jacques Polet.
Jacques Polet à de Belmont.
Claire à Louise
Louise à Claire.
Jacques Polet à de Belmont, à Paris.
De Belmont à madame Dernos.
Madame Constantin à madame Dernos.
De Belmont à Claire.
Jacques Polet à son ami Derbois, docteur aliéniste à Gand.
Le docteur Derbois à Jacques Polet.
Claire à Louise.
Louise à Claire
De Belmont à madame Dernos.
Madame Dernos à de Belmont.
De Belmont à Claire.
Madame Dernos à de Belmont.
De Belmont à Madame Dernos.
Claire à Louise.
Madame Dernos à de Belmont.
Madame Dernos à Jacques Polet.
Jacques Polet à madame Dernos.
Claire à de Belmont.
Madame Limric à Louise.
Louise à madame Limric.
Madame Constantin à madame Dernos.
M. de Bona-Croce à madame Dernos.
Madame Constantin à de Belmont.
De Belmont à Jacques Polet.
Jacques Polet à Henri de Belmont.
Madame Limric à son mari.
Henri de Belmont à Jacques Polet.
Jacques Polet au docteur Derbois..
L’ORNIÈRE
I
II
III
IV.
V
VI
VII
VIII
UNE FÊTE D’AMOUR
LA TROMPEUSE TROMPÉE
HISTOIRE D’UN ROMAN.
I
II
III
IV.
MADAME HERBERT
II
III
IV
V
L’HONNEUR DE GABRIELLE
I
II
III
IV
V
VI
VII
MARIANNE ET SON PÈRE
Table des matières
I
Table des matières
UN BEAU DIMANCHE.
Ce jour-là, j’étais subjectif, comme disent les scholars. Je subissais une de ces tristesses intimement harmonieuses, qui se partagent ma vie avec les illusions de la lecture et les troubles de la sensibilité.
C’était un beau dimanche. Or, le dimanche, à Paris, à Londres, aux champs ou à la mer, est mon jour de mélancolie. Cette mélancolie, où les circonstances extérieures n’entrent pour rien, exécute simplement l’arrêt du mystérieux destin qui me l’impose. Ainsi, je devinerais à certain état de mon âme qu’il est dimanche, sans avoir besoin de dénombrer les jours précédents. Alors, les conditions ordinaires de la vie S’altèrent pour moi. Je ne souffre pas précisément de la tête ni du cœur, mais le sens de l’activité m’abandonne, et, faible et vain, je me replie.
Est-ce une religion involontaire qui courbe tout mon être vers ce recueillement? Je le voudrais, Seigneur! Je sais seulement que dès mon premier âge il en fut ainsi. Peut-être encore les habitudes d’isolement et d’ennui que j’ai contractées durant soixante dimanches successifs passés dans la brumeuse Angleterre, sont-elles l’origine de cette désolation périodique.
Donc, le dimanche venu, je me lève tôt ou tard... il n’importe;. j’ouvre sans intérêt le premier livre qui me tombe sous la main; je me penche hors de la croisée, je regarde les Auvergnats jouer au piquet sur le seuil de la maison d’en face... mais mon cœur n’est point là. Il est tout avec vous, chères ombres nu passé ! Je me dis: O ciel! pourquoi ce qui est cesse-t-il d’être?
En vraie jeune veuve de Paris, vous avez tout de suite décidé que le dimanche m’est pénible parce qu’on y voit les rues encombrées de petits marchands inconnus, s’amusant à croire qu’ils prennent l’air. Je n’aimai jamais, il est vrai, d’être poussé par la foule; mais j’aimais encore moins de tomber dans votre cottage de Louveciennes, au milieu de vos oncles et de vos frères qui vous tutoyaient, vous embrassaient à l’arrivée et au départ, et me forçaient de vous dire toujours: madame.
Cependant, jusque-là, mon chagrin des plus noirs dimanches n’avait pas approché le désespoir.
Mais, le dimanche 27 juillet de l’année 1861, j’eus de bonnes raisons pour être tout à fait morose. Dans la soiree du samedi, nous nous étions dit un éternel adieu à la suite d’une querelle très offensante à propos de fleurs, et pour m’achever, vous avez fait l’éloge de ce monsieur Chambrun, que je méprise, et qui ose s’attacher à vous. L’aurore suivante éclaira l’agitation la plus cruelle où j’eusse jamais été plongé après une dure insomnie.
A midi, on me remit une lettre d’écriture inconnue et timbrée de Lille. Je lus:
Pont-de-Canteleu, (par Esquermes) 25 juillet 1861.
«Mon cher Évariste,
» Il y a longtemps que j’ai un très vif désir de vous
» revoir. Aux approches de l’été, ne songez-vous pas à
» vous rafraîchir un peu le sang loin des restaurants
» incendiaires et du macadam?...»
Il y avait quatre pages de ce style correct, mais privé d’originalité. Le tout était signé : Paul Tingry.
Tingry est le nom de famille de ma mère, dont Paul était le demi-frère, étant né d’un premier mariage de mon aïeul maternel, lequel fut un vert galant, mais sans oncques frauder l’Eglise. D’après mes plus lointains souvenirs, Paul Tingry avait à Lille un renom d’excentricité. Il montait à cheval, faisait des armes, jouait du trombone, et collectionnait de vieux saladiers. Je quittai Lille trop jeune pour en savoir davantage, et depuis lors, j’avais oublié Tingry. Sa lettre, en le ressuscitant pour moi, mentionnait que si on obligeait Paul à passer à Paris le mois de juillet, ce serait pour lui une sentence de mort. Enfin ce doux homme me priait avec d’affectueuses instances de devenir son hôte pour le reste de la belle saison. Il y avait plus de trois ans, Marie, que je n’avais erré le matin sous les arbres. En outre, Tingry, mon demi-oncle (c’est son vrai titre), suscitait pour me déterminer des tentations empruntées à l’archéologie, au prestige du sol natal et au respect des aïeux.
Il m’annonçait que l’agrandissement de Lille tendait à être un fait accompli, très intéressant pour un enfant de l’endroit (je cite). Déjà les remparts, jadis attenant aux portes de Béthune et de la Barre, avaient été rejoindre ceux de Thèbes et d’Illion, et la région située autour de l’ancien Calvaire n’était plus reconnaissable.
Je résolus de partir pour Lille le lendemain. Chère Marie, notre brouille en fut la cause. Un mois auparavant, l’offre d’un trône n’eut pas su me tenter d’abandonner pour deux jours seulement la rue de Laval. Pour combien de temps ai-je dit adieu à ce cher entresol?
Le salon donnait sur un jardin. De cette étroite maison, vous avez su faire une chapelle par votre sagesse, et un nid par votre amitié !
Ah! les ineffables jours!
J’aurais beau vouloir m’en défendre (or, jamais je ne le voudrai), je vous verrai toute ma vie assise solitaire devant votre table à ouvrage. Un livre est ouvert sous vos yeux; tandis que vous lisez en m’attendant, l’eau bouillonnante chantonne au coin du feu, les deux tasses japonaises sont encore vides. Huit heures sonnent, j’arrive. Ai-je été une seule fois en retard d’une seule minute? Mes poches débordent de journaux et de manuscrits... On vous lira tout, puisque vous le demandez. Et quand, à dix heures, vous me montriez du doigt la pendule, j’étais si triste! Salut à vous, âme raisonnable et charmante!
La dernière fois que je vous vis, je pris par les boulevards pour retourner chez moi, et ce soir-là, Paris, malgré ses cafés rayonnants et la cohue des passages, me causa la même mélancolique impression que les rues de Bruges.
Et puis, je découvris que c’est attendrissant d’empiler ses livres, ses habits, ses lettres, de fermer les tiroirs, de dire qu’on s’en va...
II
Table des matières
LA GARE DU NORD.
Le lendemain au matin, j’étais transporté avant dix heures dans la gare du Nord. Il ne me serait pas malaisé d’écrire vingt pages émues sur l’aspect d’un embarcadère. J’ai vu presque toute l’Europe, et cependant un déplacement de quinze lieues trouve encore moyen de mouiller mon œil. Ah! c’est que nous sommes tous des hommes pareils les uns aux autres, malgré l’orgueil, et tous également tristes, malgré le rire.
On dit que le lierre meurt où il s’attache; c’est là seulement que moi je puis vivre.
Un départ, quand on aime, m’a toujours paru un insensé défi jeté au risque des séparations éternelles.
J’étais en avance d’une heure, et j’allai prendre patience dans un café voisin. En peu d’instants, mon attention fut captivée par le son d’une voix connue, et dont, malgré sa tendance à être confidentielle, toutes les paroles arrivèrent jusqu’à moi.
Il s’agit de ce Chambrun, votre indigne poursuivant.
C’est moins la jalousie qui me le fait traiter avec cette horreur qu’un impérieux pressentiment dont la voix me dit: cet homme est injuste et vil, l’honneur et l’amour lui sont étrangers.
Pourtant sa rencontre ne me fut pas cette fois désagréable, elle me mit au fait d’une excellente nouvelle: Chambrun va quitter Paris.
Je me sers à faux du mot rencontre. Grâce à l’architecture tourmentée du café, Chambrun, bien qu’il fût très près de moi, ne me voyait pas, alors que je ne perdais, moi, ni un mot, ni un geste de lui.
. Chambrun était très rouge, et s’entretenait à mi-voix, ainsi que j’ai dit, mais de l’air le plus animé, avec un bizarre monsieur, qui me parut avoir toute la mine d’un tomme d’affaires de la dernière catégorie. Devant eux bâillait un portefeuille surchargé dé papiers. Ils débattaient les préliminaires de certaine spéculation, dont la mise à flots était retardée par le besoin d’un supplément de lest métallique.
— C’est convenu, vous partirez jeudi au plus tard, disait à Chambrun l’espèce de procureur. N’importe, c’est singulier qu’un homme, s’avouant incapable de ramasser cent livres dans tout Paris où il demeure depuis seize ans, ait seulement à monter en chemin de fer pour trouver cinquante mille francs. Je ne croyais plus guère à la province, mais si vous dites vrai, ma foi me revient sous forme d’idolâtrie. Voyons, mon cher Chambrun, cédez-moi un quart du secret.
— Laissez-moi tranquille! répliqua l’autre avec une feinte brusquerie.
La cloche du départ m’appela hors du café.
Comme je me félicitais d’être seul dans le compartiment, une demi-seconde avant le dernier coup de sifflet, mon domaine fut envahi par un long monsieur maigre, essoufflé, ruisselant, et traînant après soi six enfants et leur gouvernante. Cela formait un total de huit personnes qui, grâce à ma situation de premier occupant, dépassait d’une unité le chiffre statutaire. Je triomphais, lorsque cette odieuse gouvernante donna satisfaction au règlement, en prenant l’un des enfants sur ses genoux.
Ma résignation n’empêcha pas cette femme de m’examiner, durant tout le voyage, avec sévérité. Non contente de me voir renoncer à fumer et à lire, elle m’en voulait aussi de mes regards distraits. Il aurait fallu que je prisse un onctueux intérêt aux évolutions du Benjamin de cette tribu. La gouvernante était une petite intrigante, de quarante-sept ans peut-être, ses boucles grisâtres, son nez pointu, ses yeux d’un noir brillant m’étaient personnellement hostiles. Elle affectait de vénérer le grand monsieur maigre et essoufflé ; mais au fond, je suis sûr qu’elle le trouvait un peu trop économe. Elle lui répétait sans cesse:
— Ah monsieur! prenez donc garde de vous refroidir, quel malheur si vous vous enrhumiez!
Elle accablait les enfants de demandes et de conseils fades:
— Aimez-vous bien votre papa? Je crois bien que vous l’aimez... autrement c’est à moi que vous auriez affaire, il est si bon! jamais vous ne vaudrez autant que lui.
Le Benjamin, celui que la vilaine flatteuse tenait sur ses genoux, dans sa précoce loyauté protestait par de petits coups de pied contre ce parti-pris d’adulation.
Il faisait une chaleur assommante. Les enfants eurent soif, on les fit boire tous à un gobelet de cuir verni; puis ils s’endormirent. O! Fortunatos!
Il n’est pas besoin de vous raconter notre itinéraire. Vous connaissez par cœur Chantilly, nous avons acheté ensemble des poteries de Creil; Clermont doit vous être indifférent; mais je vous recommande Amiens où Vert-Vert naquit, où Desgrieux aima. La cathédrale d’Amiens est d’un grand gothique; quant à la promenade vantée de la Hotoie, elle abuse de ce mérite que la géométrie bien appliquée rend sensible aux personnes rangées. A sept heures du soir nous arrivâmes à Lille. Je trouvai à la sortie de la gare un paysan en blouse, qui dit en s’adressant à notre groupe:
— Ous’qu’est Monsieur Évariste, un de Paris?
— C’est moi; vous êtes envoyé par M. Paul Tingry?
— Alors, c’est-y bien vous? ajouta l’homme hésitant.
— N’en doutez pas.
— Alors, j’ai venu tout droit, bien que le Pont-de-Vauban soit au réparge... nous attendons tous ici depuis une heure.
A ce nous et à ce tous, je comptai sur une députation bienveillante, mais je découvris aussitôt que le fondé de pouvoirs de Tingry embrassait dans ce pluriel ses harnais, sa bête, son fouet, sa carriole et lui-même.
Il chargea mon bagage et nous partîmes.
Alors, Marie, chère Marie, je me repentis avec une indicible amertume d’avoir quitté vous et Paris! Je me trouvai tout seul sur la terre. Une voix me dit que j’étais pardonné, et que ce grand amour dont vous me remplissez débordait enfin de moi, jusque dans votre cœur. Et puis, je n’ai jamais beaucoup aime la campagne pour elle-même. Mon penchant naturel à me croire abandonné devient facilement, hors des villes, une tristesse noire. Je n’apprécie vraiment la campagne que dans les circonstances suivantes: La terre est toute blanche, et le bleu firmament semble au-dessus d’elle une bannière sur le front d’une jeune reine; — il est bon alors de quitter la ville vers neuf heures du soir, assis dans une vieille berline, comme je ne le fis jamais avec vous Marie, et comme en des jours presque heureux je le fis quelquefois le long des routes séculaires, qui conduisent au royal château de Windsor; tandis que dans la plaine infinie brûlaient les feux étranges d’un camp de gypsies, et que par-delà les arbres et les collines rayonnait le fanal de la Tour-Ronde!
Mais au lieu de cela, tout moulu par huit heures d’incarcération dans cette boîte qu’on appelle wagon, tout gonflé, tout engourdi de ce spleen produit par le long voisinage des imbéciles, se rendre dans un cabriolet au cuir cassé, vers quelque philosophe convalescent qui a soupé deux heures avant votre arrivée d’une tasse de lait... La chute est grande!... Pourtant tel allait sans doute être mon partage. Je voyais d’ici toute la maison en l’air, rien que pour me cuire une omelette.
III
Table des matières
PAUL TINGRY.
L’émissaire de Paul Tingry et moi nous traversâmes la grande place où s’élève la colonne commémorative du siège de 1792; la rue Esquermoise, la rue de la Barre; puis nous entrâmes dans le faubourg du même nom, très familier à ma jeunesse. Le paysan restait muet; son cheval trottait allègrement, mais il ne descendait pas du conducteur vers la bête cette sollicitude qui rend intéressant le spectacle des cochers de vocation; le mien ne l’était que par accident.
Vingt minutes plus tard je vis le Pont-de-Canteleu, jeté sur la Deûle; avant le pont s’ouvre une longue avenue. En la désignant, le paysan me dit:
— C’est la Joliette, là.
Tel est le nom de la résidence de Paul Tingry, vaste et silencieuse maison où j’avais moi-même, dans ma plus tendre enfance, passé une saison entière. Pour pénétrer dans l’avenue, le paysan opéra un demi-cercle non moins large que s’il se fut agi de faire le tour d’un manège; et, à ce moment, averti par un bruit soudain, je vis surgir et briller entre notre équipage et les premiers arbres, quelque chose qui rassemblait à une jeune demoiselle emportée au galop d’un double poney, dans une élégante chaise d’osier. Je ne rêvais pas, car le paysan murmura:
— C’est Marianne. Elle n’en fait jamais d’autres. On lui pardonne tout, vu que la moitié du pays sera à elle... et ça n’a pas dix-huit ans. C’est bête, la loi.
Dans les environs de Lille, on est sommaire sur la question des titres. Néanmoins, une jeune personne qui possède en perspective la moitié du Pont-de-Canteleu ne ne doit pas s’appeler Marianne tout court. Je compléterai mes notions sur ce sujet en temps propice.
L’avenue de la Joliette est princièrement longue, et toute bordée d’une double rangée de vieux ormes et de haies touffues. Par une originalité du fondateur, elle s’achève à l’entrée du petit bois, et non au perron du château, qu’on n’aperçoit pas dès l’entrée, et qui est situé à la gauche du visiteur. A droite, le petit bois se continue jusqu’aux rives de la Deûle. La séparation est indiquée seulement par une muraille à hauteur d’homme. La Joliette et moi, nous n’étions pas des étrangers l’un pour l’autre, je le sentis à l’émotion dont sa vue me remplit. Malgré sa simplicité presque sordide et. son manque absolu de caractère monumental, cette vieille demeure imposait. Elle avait l’influence auguste des maisons séculaires, cette maison jaune à deux étages. En la voyant, il me sembla que «mon esquif retournait faire scale au port dont suis issu,» comme dit Rabelais. Elle était adossée à un fond semi-circulaire de hauts arbres, dont les faîtes se penchaient sur le toit comme des saules pleureurs sur un tombeau. Les tourelles qui manquaient au château se retrouvaient, ornant une métairie voisine et de construction récente.
Comme j’escaladais le perron, la porte principale s’ouvrit, et je fus reçu dans les termes suivants par un homme âgé de cinquante ans environ:
— Soyez le bienvenu, monsieur Évariste, car il n’y a pas moyen de s’y tromper, c’est bien vous. M. Paul Tingry ne saurait venir vous rejoindre tout de suite, mais dans cinq minutes, il sera trop heureux...
Et ce laconique personnage, après m’avoir introduit dans un petit salon tout enveloppé des brumes du crépuscule, disparut comme s’il venait de jouer son rôle dans une féerie.
Malgré l’obscurité croissante, je cherchai à me reconnaître. L’art était représenté dans ce petit salon par deux poudreux portraits à l’huile de respectables gentlemen, couverts d’hermine, en leur qualité de conseillers à la Cour de Douai. Je savais cela; un troisième portrait de plus fraîche date, et qui ne devait pas remonter à plus d’une vingtaine d’années, m’émut par son expression de morbide pâleur et de native mélancolie. C’était celui d’une jeune femme qui n’avait sans doute point dépassé, au temps où on la peignit, l’âge actuel de ce doux tableau. Enfin, sur la cheminée, un portrait-carte en photographie, entouré d’un petit cadre en chêne sculpté, représentait en simple robe d’été, une demoiselle de seize ans, dont la ressemblance et l’air de famille avec la jeune dame maladive du portrait à l’huile, sautaient aux yeux. Déjà,, je prenais un vif intérêt à cette modeste galerie, quand j’entendis un pas léger derrière moi, et les paroles suivantes:
— Bonsoir, Évariste!
Et, me retournant, je me vis, à ma grande surprise, invité à tomber dans les bras de l’honnête homme qui, cinq minutes auparavant, s’était fait passer pour l’ambassadeur de Paul Tingry, et qui n’était autre que ce célibataire estimable en personne.
— Vous ne m’aviez donc pas reconnu? fit-il, avec un drôle de petit rire.
— Vraiment non, mon cher oncle.
Si c’est en se présentant de la sorte à ses visiteurs que Tingry avait conquis le renom d’original, cela peint un climat et une époque. Mon hôte ajouta:
— Je ne mange pas le soir, mais on va vous servir à souper ici; dans trois minutes vos côtelettes seront prètes. Nous avons encore à votre disposition du jambon, des œufs, de la salade, de la bière de Lille si vous l’aimez, et du Corton 1842, que je me fais un vrai plaisir de vous offrir, parce qu’il est bon. Votre respectable père, mon excellent ami, un fin connaisseur, aimait beaucoup ce Corton-là.
Je serrai tendrement la main de Tingry. C’est une des fêtes, ou plutôt une des consolations de ce monde, d’entendre évoquer à certaines heures la mémoire d’un bon père, par un vieil ami. La mort est impuissante contre ces lumineux réveils du nom de l’homme de bien.
Alors, grâce à l’introduction nécessaire d’une lampe, il me tut donné d’examiner à l’aise Paul Tingry. Il était maigre, et de taille élancée. Et, bizarrerie presque phénoménale, ses courts favoris étaient verts comme la mousse au pied des arbres. Je lui demandai s’il se portait bien.
— Assez bien, répondit-il tout doucement, j’aurais tort de me plaindre.
— Vous vivez seul ici, mon oncle?
A cette question bien naturelle, je vis Tingry me regarder d’un air peiné.
— Mon Dieu, cher Évariste, quel volcan que votre esprit! on n’a pas le temps de répondre à une question, que vous en avez déjà posé trois autres, (mon oncle était donc porté à l’exagération). Croyez-moi, il n’est pas sain d’entretenir le cerveau dans cette fièvre; je sais bien que la carrière que vous avez embrassée...
Tingry accentua sa réticence de façon à laisser supposer, ou que la littérature conduisait fatalement à tous les délires, ou bien encore que les gens qui s’y adonnent étant fous de naissance, il était superflu de craindre qu’ils le devinssent.
— Quant aux membres de votre famille, vous ferez connaissance avec eux en dînant chez mon ami Réniez.
Ne soyez pas trop surprise, Marie, de l’air sérieux avec lequel Tingry parlait de me présenter le lendemain à ma propre famille, ni de ma gravité en l’écoutant. Songez que j’ai vécu à Lille seulement jusqu’à l’âge de huit ans, jours heureux où l’on m’envoyait au lit à sept heures du soir, quand les visites commençaient. J’en souffrais quelquefois, mais je préférais pourtant de beaucoup cet exil aux veilles plus longues où j’étais condamné à monter sur la table et à réciter par cœur le Lapin et la Sarcelle à ma grand’tante Elmire, qui était sourde; il y avait là illogisme flagrant.
Ma mère se plaignait souvent que la moindre conversation fût tout à fait impossible avec ma tante Elmire, tant celle-ci avait l’oreille dure, et cependant, elle ne manquait jamais de me faire lui réciter le Lapin et la Sarcelle. A huit ans, je fus interné au Collége-Royal de Lille, qui venait d’ouvrir ses portes (1845). A dix-sept, je fus envoyé en Allemagne, et c’est dans ce temps-là que je perdis la meilleure chose de cette vie: un père et une mère. L’un ne survécut pas douze mois à l’autre. Ils me laissaient une petite fortune dont j’employai une partie à visiter presque toute l’Europe, et en dernier lieu je m’étais fixé à Paris. Voilà pourquoi je ne connais pas Lille, tout y étant né, et comment la plupart de mes cousins me sont étrangers.
Et cependant (oh! indestructible pouvoir du sentiment de l’origine!) je connaissais, je me rappelais les effluves d’air tiède qui m’arrivaient, grâce à la fenêtre entr’ouverte, tamisées par l’immobile branchage des arbres assoupis. Avez-vous jamais saisi jusqu’à quel point l’odorat est suggestif du souvenir? Il est, chez moi, ragent le plus fréquent et le plus infaillible de l’évocation des choses passées. Pour en citer un exemple, je ne traversai jamais les magasins d’une grande librairie classique de Paris, sans que l’odeur particulière du papier affecté aux grammaires et aux dictionnaires, ne me reportât vers le temps du collège, vers les bancs de bois, les petits voisins d’étude, et les lauriers en papier vert.
Tingry et moi nous nous taisions depuis quelques minutes, moi je songeais assez tranquillement, et lui avait l’air en proie à un trouble croissant. Puis je le vis pâlir, son front se couvrit de sueur, et ce dernier symptôme (autre étrangeté !) eut l’air de lui rendre un peu de calme. Il entrouvrit la porte avec des précautions infinies, et murmura;
— Zoé, la flanelle est-elle chauffée?
— Oui, monsieur.
Et Paul Tingry me laissa. Douze minutes après il reparut et me tint ce langage:
— Ami Évariste, le corps humain est une merveilleuse machine, mais de toutes les machines imaginables, c’est la plus sujette aux détériorations et aux accidents. Les excès volontaires, l’imprévoyance de la jeunesse, contribuent les premiers à affaiblir nos ressources vitales et à diminuer nos jours, sans parler des circonstances extérieures et tout à fait insoumises à la volonté humaine. Le corps humain, neveu Evariste, est donc entouré d’ennemis, et chaque seconde qu’il vit, est, à notre insu même, furieusement disputée à mille causes de mort. Selon les naturalistes «il est limité par une enveloppe résistante, plus ou moins douée dans ses diverses parties de sensibilité et de locomotion,» c’est la peau. Son travail joue dans la santé un rôle essentiel, et il n’est pas permis de douter que la plupart de nos maladies aient, pour origine, l’engorgement des pores, et...
— D’après ce que j’entends, votre unique ambition est de suer... et je vous vois d’ici bien heureux quand viennent les feux d’août.
— Erreur, mon ami, je réprouve ces moyens violents. Il s’agit chez moi, d’un système voulu, raisonné, et surtout constamment pratiqué, sans soubresaut et sans interruption, à la minute juste.
Tandis que je regardais Tingry avec étonnement, il se fit une rumeur derrière la porte d’entrée, qui s’ouvrit tout d’un coup et livra passage, d’abord à une séduisante évaporée, qui ne fit qu’un saut jusqu’au fauteuil de Tingry, et après avoir offert sont front printanier aux chastes lèvres de cet homme faible, me dit:
— Bonsoir!
Je la reconnus tout de suite pour l’original de la photographie dont j’ai déjà parlé, et, de plus, pour la gentille amazone qui nous avait coupé si magnifiquement à l’entrée de l’avenue: Marianne, en un mot.
La personne qui l’accompagnait n’avait son portrait nulle part. C’était la ménagère de Tingry. Elle jugea à propos de s’annoncer ainsi: «J’apporte le souper.» Elle l’apportait en effet; mais par pièces et par morceaux. D’abord la salière, puis une assiette, puis deux verres, un grand et un petit, qu’on alla chercher dans deux armoires. Tingry avait l’air extrêmement gêné de l’embarras que je donnais à sa servante, et, du geste, du regard et de la voix, il encourageait celle-ci à la résignation:
— Encore un verre, Zoé, un petit verre pour le Schiedam, et ce sera tout... non, deux petits verres, pour vous trinquer avec Monsieur,
— Tout ça, c’est pour faire croire... répondit cette douce personne, vous savez bien que je ne bois jamais d’esprit.
Zoé était d’une bonne humeur relative, et cela parut charmer la belle Marianne, qui lui dit:
— C’est bien ça, gronde mon parrain, vieille grognon... je t’aime bien.
Zoé avait une figure plus que sévère et presque méchante... mais cette même figure trouva une expression de douceur délicieuse quand elle s’éclaira d’un sourire en l’honneur et à l’adresse de la jeune fille.
— Mon parrain, poursuivit Marianne, je suis venue de la part de mon oncle Carlos, vous rappeler que nous dînons demain à trois heures, et que nous vous attendons tous. Maintenant, bonsoir tout le monde.
Après son départ, j’interrogeai Tingry. Mon oncle se borna obstinément à me répondre.
— C’est une brave enfant, elle adore Zoé.
Puis il reprit, du ton qu’il eût mis à me communiquer une nouvelle importante, oubliée parmi cent autres, dans l’effarement d’une si rare.entrevue:
— A propos, j’espère bien vous voir demain matin.
Cela me renversa. Il y avait de quoi, jugez-en: être invité par le demi-frère de votre mère à passer un mois chez lui, et l’entendre le soir même de votre arrivée exprimer l’espoir qu’il vous verra le lendemain matin. Un pareil espoir va de soi. Il sonne chaque jour, pour toute maison digne de ce nom, une heure sacrée à laquelle tous les hôtes de cette maison se rassemblent, sans qu’aucun d’eux ait songé la veille à en exprimer le lointain désir: c’est l’heure auguste du déjeuner. Tingry poursuivit:
— Voyez-vous, Évariste, je me couche tous les soirs à neuf heures et demie, comme M. de Chateaubriand, qu n’y manqua jamais, pas même le soir de la première représentation de Moïse; cela me permet d’être sur pied le matin avant cinq heures.
C’est inexplicable, cette ordinaire prétention des gens qui ne font absolument rien, de vouloir devancer l’aurore, pour gagner du temps.
— Et c’est tous les jours de même, oncle Paul?
— Tous les jours depuis quinze ans: alors je bois une tasse de lait chaud. Zoé aime mieux le café, elle ne serait capable de rien, si elle n’avait pas pris en se levant sa tasse de café. Mais du moment qu’elle a pris sa...
Tingry eût la parole brusquement coupée par la violente sortie de Zoé, qui fit claquer la porte en se retirant. Elle avait certainement dû prendre sa tasse de café en se levant pour être capable de déployer le soir tant de vigueur.
— Alors, continua mon oncle, je lis le journal que je reçois en co-abonnement avec mon vieil ami Réniez, le plus proche parent de Marianne...
— C’est donc une orpheline?
— Et, poursuivit l’inexorable Tingry, j’attrape comme cela onze heures.
Je croyais rêver en entendant ces paisibles discours, et toutefois, j’éprouvais le sérieux plaisir du voyageur qui s’instruit, en fin de compte. Il me semblait qu’on m’initiait à des mystères ignorés de tout le reste de la France, à des usages de l’autre monde, et je ne me disais pas que, pour ma part, aux yeux de cet homme que je trouvais surprenant, si ma vie et mon hygiène lui étaient révélées, je passerais indubitablement pour un fou sans excuse. C’est possible; mais, du moins, dans les anciens bons jours de ma vie, il y avait eu des joies indéniables, d’ardents compagnons, de joyeux verres, de célestes petits coups frappés à ma porte par des nuits désespérées, et quelques essors vers la sublime vérité !
Bref, mon souper terminé, je ne savais rien sur la jolie visiteuse du soir. Dix heures et demie sonnèrent; Tingry regarda la pendule d’un air qui voulait dire:
— Passe pour cette fois; bon repos, neveu Évariste.
Et cet homme prudent alla se coucher.
IV
Table des matières
FAITS DIVERS
La chambre où me guida Zoé était un vaste salon avec alcôve, situé au fond d’un corridor presque interminable. Son mobilier, d’un facile inventaire, comprenait: un lit contemporain du maréchal de Biron, et où l’on arrivait comme au faîte d’un arbre, en grimpant; quatre fauteuils, douze chaises, un grand canapé en velours d’Utrecht jaune, sur lesquels on était assis plus durement que sur le chêne nu. L’ancien velours a de ces mystères. J’approchai mon flambeau des immenses glaces qui remplissaient les panneaux; elles étaient traversées d’exquises moulures dignes d’un Grinling Gibbons, mais la corolle des roses était noire d’une ancienne poussière. J’ouvris ma fenêtre, d’où l’on pouvait voir couler sans murmure la triste Deûle, continuellement sillonnée de ces lents et vastes bateaux chargés de bois, de charbon, de pavés, de blé, et qui sont le cauchemar des voituriers pressés. Moi, j’ai un attrait pour ces grossières machines. Des familles entières passent leur morne et laborieuse existence dans ces obscures prisons, où la vie de foyer se trahit seulement par une mince fumée bleuâtre, échappée d’une petite cheminée en bois blanc. L’homme, la femme et les enfants naissent et meurent là-dedans. Ce n’est pas en vertu de mon penchant à la rêverie que ce spectacle m’attire: d’intimes affinités en sont la cause. Mon aieul et mon bisaïeul, fils du Nord, possédaient plusieurs de ces lourds bateaux et les pilotaient eux-mêmes.
Mon père, en son extrême jeunesse, avait aussi vécu dans les bateaux domestiques, et il ne pouvait se défendre d’une vive émotion quand il se reportait vers ces jours lents et modestes.
Je vous ai souvent parlé de mon père, Marie; l’ai-je toujours fait avec la vénération et l’attendrissement que la mémoire de ce juste entretient chez moi?
Avant de vous résumer ses extraordinaires mérites, il faut vous dire que je chéris et que j’élève par-dessus tout, l’idée de paternité. Rien ne me pénètre plus doucement l’âme, que la vue réelle, ou même la représentation fictive, au théâtre ou dans les livres, d’une grande amitié entre un père et un fils. Je ne sais rien de meilleur à opposer aux faiblesses et aux calamités de la vie; et si cette noble union était bien comprise, si tous les devoirs en étaient suivis, si le charme en était goûté, il me semble que la société des hommes serait délivrée d’un grand nombre de ses maux. Mon père était un homme simple, dans ce sens qu’il avait sur les choses essentielles des principes invariables, auxquels il soumettait ses moindres actes. Cette extrême rigueur de logique s’alliait chez lui à la sensibilité la plus vraie. Quand nous perdîmes mon frère, il sanglota à fendre l’âme. Mais, pour ce qui le concernait, je le vis traverser les Révolutions, les grandes crises commerciales, et presque toucher du doigt la mort, en deux maladies terribles où toute sa connaissance lui restait, sans que son équanimité en fut altérée. Tendre pour sa femme et ses enfants (nous étions deux alors), hospitalier envers les voisins et les étrangers, je ne le vis jamais chercher la plus petite fête hors de sa maison et sans nous. Respectueux à l’extrême de tout ce qui touchait à la liberté d’autrui, également modeste à l’extrême, il mourut très aimé et très regretté de tout le monde, et loué comme un brave homme, mais je ne crois pas que tout le monde découvrit et apprécia les qualités considérables de cette âme, ennemie du bruit. Il était spécialement un homme de commerce; à cet égard nos tendances et nos aptitudes étaient absolument contraires. Mon père avait dû nourrir le rêve de me léguer sa maison. Aussitôt qu’il commença à pressentir que ce rêve était en péril d’en rester toujours un, il ne me tint point rigueur, et me dit seulement: tu est libre. Alors, j’aurais voulu me jeter à son cou, et m’écrier: «Pardonne-moi, je ne fais pas ce que je veux, je suis le moins libre de tous les hommes. Je suis plein de troubles, que nulle paix humaine ne saurait endormir. J’aime une femme et une gloire, comme il n’en est pas... mon malheur et mon bonheur font couche commune dans cette inquiétude, et j’espère en souffrant!»
J’ai bien fait de ne lui rien dire; d’ailleurs il n’était pas l’homme des épanchements. Bien qu’il vécût sans cesse avec les chiffres, c’était un contemplateur à sa manière, il aimait les longues promenades dans les champs, ou sur le bord de l’eau, au bruit des cloches du village. Son courage et sa loyauté furent toujours l’abri de mon âme, à ces heures de crise où l’adolescent ne croit plus aux hommes, et incline à les mal juger. Mais de tant de vertus, celles dont le souvenir prend la voix la plus harmonieuse et la plus tendre pour mon cœur prosterné devant cette ombre, c’était son respect pour les humbles, sa charité pour les pauvres, et son sens si pur de la justice. Économe et conservateur par nature, il ne faisait personnellement pas le moindre cas de l’argent, et il savait allier un complet désintéressement à l’ordre le plus sévère; il n’attachait pas une grande importance aux choses de pur ornement, et il y avait toujours une certaine austérité dans sa mise. Il tâchait alors de me former aux mêmes leçons, sans jamais me sermonner, moi petit collégien taché d’encre, et dont la naïveté était proverbiale par toute la place aux Bleuets: c’est là qu’était situé notre collège.
Ah! que ces temps sont loin par la distance d’idées et de chagrins parcourus, et qu’ils sont près de l’espace!
Douze ans, peut-être!
En évoquant ces chères images d’autrefois, mes regards se perdaient dans la campagne environnante, qui, d’ailleurs, n’est pas belle, et sans le mugissement d’un bœuf dans l’étable et une vague odeur d’herbe, on se pourrait croire en plein centre industriel, à cause de la poussière du charbon et de la fumée des usines. Mon cigare achevé, j’allai m’étendre entre deux grands draps blancs, d’où s’éleva quand j’y entrai un mince nuage de poussière. Évidemment, mon oncle ne pratiquait pas souvent l’hospitalité nocturne.
Au moment où j’allais m’assoupir, un aboiement féroce et subit comme un coup de tonnerre, me fit bondir dans mon lit. Puis un silence profond suivit cette désagréable alerte, je me croyais quitte, quand un autre aboiement, mais lointain et résigné cette fois, vint fournir la réplique au premier, qui semblait n’attendre que cela pour s’adonner à une tempête, à une orgie de hurlements comme jamais je n’en entendis. Dans les rares intervalles, où le violent paraissait tendre à s’apaiser, l’autre, du ton des fiévreux et des couards, semblait lui dire:
— N’avez-vous pas peur de crier aussi fort, dites?
— Peur!... moi, avoir peur!.. Peur de quoi, hé ? Allons, écoute si j’ai peur... j’en ai jusqu’à demain.
Je renonce à décrire le reste, ce fut une furie tellement assourdissante, que j’allais descendre, armé d’une des douze chaises en velours d’Utrecht, pour essayer d’en assommer ce terrible chien, quand son timide interlocuteur, comme persuadé, lui gémit de loin:
— Là, fou que vous êtes... on sait bien que vous n’avez jamais eu peur de votre vie; maintenant dormons.
Puis ils s’endormirent, ou firent semblant. Pour moi, j’eus d’assez beaux rêves. Je me promenais avec Marianne, dans le jardin de son oncle Réniez que je n’avais jamais vu, au bout d’une allée fleurie, où nous cheminions sans nous parler, se trouvait la gare du Nord, où vous m’attendiez, chère Marie, puis j’étais accosté en ces termes par un effroyable dogue: «Essaye de me frapper avec ta chaise?»
Quand je m’éveillai, le soleil inondait de lumière la chambre antique dont à Paris j’eusse fait un musée vanté, rien qu’avec les moulures dont j’ai parlé. On frappait à ma porte; c’était Zoé, qui me demandait sévèrement par le trou de la serrure, si je voulais encore des côtelettes et des œufs pour déjeuner.
— Ma brave fille, je ne veux rien qu’un supplément d’eau fraîche, et daignez vous hâter, s’il vous plaît, car je dois aller à Lille tout de suite.
Zoé revint bientôt, exécutant mes ordres. J’étais cette fois en situation de la recevoir; ses premières paroles furent:
— Je ne comprends pas, qu’on ait oublié de mettre assez d’eau sur la table de monsieur.
— La faute est réparée, dame Zoé, lui répondis-je, admirant à part moi les ressources du style impersonnel, qui permettait à cette illettrée de dédoubler son individu.
Je crus (et je fus bien inspiré) lui adresser une gracieuseté directe, en renouant ainsi l’entretien:
— Vous avez ici un bon chien, une bête vigilante.
— Ah! pour un bon chien, dit-elle avec émotion, c’est la meilleure tête du Pont-de-Canteleu; de sa niche à ma chambre il devine quand j’ai mal aux dents...
— Pardon, Zoé, mais ne vous semble-t-il pas que toutes ces brillantes qualités sont un peu ternies par son amour du bruit, et n’y aurait-t-il pas moyen de le faire taire, au moins à la nuit?
— C’est cela, pour qu’il ne bronche pas quand il viendra des voleurs! fit-elle, avec la dédaigneuse exaltation de la logique triomphante.
— Mais, s’il aboie régulièrement toutes les nuits, comment saurez-vous jamais distinguer si c’est après les voleurs, ou seulement à la lune?
— On voit bien que monsieur n’est point du pays; nous autres, nous savons ça. Monsieur me permet-il de lui demander s’il a bien dormi?
— Oui, bonne Zoé ; j’ai parfaitement dormi, j’ai même un peu rêvé de mademoiselle Marianne.
A ce nom, elle me regarda fixement, sans insolence et sans rigueur, mais avec une certaine autorité passagère, puis elle reprit:
— Ah! vous avez si bien dormi? Ce que c’est que de ne pas savoir! Hé bien, Monsieur, reprit-elle, vous pouvez vous vanter d’avoir couché dans la chambre des Chauffeurs; c’est même ici que ces canailles-là ont brûlé Julie Desmadril, une tante à moi, et...
— Ils l’ont mangée?...
— Les Chauffeurs se contentaient de brûler les dames, rétorqua Zoé, qui n’avait probablement pas encore pris sa tasse de café, car elle n’eut pas la force de rire de mon ignorance; et, croireriez-vous que c’était pour qu’on leur-z-y dise où était l’argent, poursuivit-elle, en se familiarisant, dans les souvenirs de l’épouvante, jusqu’à substituer, aux formules d’apparat, dont elle m’avait jusqu’alors gratifié, son idiôme ordinaire. Alors les j’étions et les ils escaladions, fleurirent en toute liberté sur ses lèvres; mais tout ça n’a duré qu’un temps, conclut-elle, et si on ne me demandait aujourd’hui où est caché l’argent, c’est moi qui leur rirais au nez.
Et, sur cet indirect avertissement, Zoé me laissa.
Une demi-heure après, je descendis le large escalier dont la rampe en fer, si délicatement fouillée dans sa solidité victorieuse de deux siècles, se fût facilement troquée à Paris contre des billets de banque.
Arrivée au bas, j’ouvris une porte au lieu de l’autre, et, je me trouvai dans le premier de deux vastes salons, où cinq cents personnes eussent circulé à l’aise, et dont les volets, fermés depuis vingt ans peut-être, auraient entretenu précieusement la plus noire obscurité, sans un petit trou rond, percé en haut de l’un d’eux, et qui permettait à un rayon de traverser ces ténèbres de sa diagonale lumineuse. Les chaises, les canapés et les raides fauteuils, étaient recouverts de housses en toile grise. En des temps moins sombres, la beauté de vingt jeunes filles, l’amour de vingt jeunes hommes, tout l’espoir, la richesse et l’honneur d’un grave et doux pays, avaient éclaté, sans doute, sous les rosaces vermoulues de ces plafonds, où maintenant l’araignée construisait sa toile, linceul des maisons mortes.
Il y avait là encombrement de vieux portraits, d’antiques tapis, d’épées, de cannes et de perruques. Je soulevai une enveloppe de grosse toile grise, et je demeurai à la fois émerveillé et navré, devant un riche service du Japon dont quelques pièces importantes n’existaient plus qu’à l’état de débris. Je passai ensuite à un chiffonnier en marqueterie, où il y avait pour plus de cinq mille francs en point d’Angleterre roussi et dédaigné. Tingry était, dans ce moment même, enfoui sous une demi-douzaine de couvertures. C’était sa gymnastique matinale. Zoé futchargée par moi de lui apprendre que je serais de retour à l’heure du dîner de M. Réniez.
Puis je me mis en route assez gaiement pour Lille, et je fis, un peu avant midi, mon entrée au café de l’Europe, situé à l’angle de la Grand’Place, et surtout fréquenté par des officiers. La respectable dame du comptoir, dont je saluai le bonnet plus fleuri de roses que les jardinets de Bougival, parut frappée au cœur à mon aspect, et quitta sur-le-champ son trône.
— Juste ciel! c’est M. Évariste; mais vous n’avez pas changé du tout, mon petit ami, depuis tantôt vingt ans.
Je ne m’étais pas encore envisagé moi-même de ce point de vue phénoménal.
— Je suis madame Louise, vous ne me reconnaissez pas? Votre papa m’aurait bien reconnue, lui. Quand il vous amenait ici, vous n’étiez pas plus haut que ça, et poli et obéissant comme une image. Tenez, c’est à cette table là-bas, continua Mme Louise, que vous avez attrapé dans l’œil la queue de billard du capitaine Florimond, un beau guerrier. Il est mort d’avoir tant bu, qu’il n’a pas tout payé.
Mme Louise, en veine d’expansion, se fit servir son café au lait près de moi.
— Et, vous revoilà donc parmi nous, pour longtemps?
— Non, madame Louise, je suis seulement de passage ici, comme un prestidigitateur ou un ténor.
— Descendu chez votre oncle Léonard, je suppose?
— J’ai donc un oncle Léonard?
— Je veux dire un grand-oncle, il a épousé la sœur du père de votre père. Vous êtes nombreux chez vous, surtout du côté des Delannoy.
Par parenthèse, Mme Louise me révéla que j’étais à sept ans le petit bonhomme le plus aimable du département. Il paraît qu’une de mes manies d’alors (manie servile!) consistait à disputer aux garçons l’honneur de faire flamber le punch des officiers.
— A propos, avez-vous été voir le comte de Paris? interrompit cette verbeuse personne.
Ce comte de Paris-là n’a point l’honneur d’appartenir à la branche cadette de la maison de Bourbon. En 1848, nous avions, au collège, donné ce surnom à l’un de nos jeunes condisciples, possesseur d’un petit cheval. Tous les soirs, à la sortie, les demi-pensionnaires et les domestiques, dont le règlement exigeait que chacun d’eux fût accompagné à domicile, formaient une escorte princière au petit cavalier. Vers la fin de février, le peuple se rassembla sur la Grand’Place, en groupes murmurants, parmi lesquels se répandit le bruit que le fils aîné de madame la duchesse d’Orléans venait d’arriver à Lille. Il était environ huit heures du soir. Au moment même où ce simple bruit menaçait de devenir une rumeur, notre ami à cheval et son cortège, débouchaient d’une rue voisine, et un factieux s’écria: «Le voilà, bien sûr!» L’affaire n’eut pas de suites. Puis, MmeLouise me parla avec émotion de mon père, qui avait toujours été pour elle d’une courtoisie amicale, et lui offrait, chaque soir, une prise de tabac avant de se retirer.
— Mais tout cela ne nous dit pas chez qui vous êtes logé, monsieur Evariste?
— Je ne crois pas que vous connaissiez la personne, elle mène une vie très retirée; c’est M. Paul Tingry.
— Vous me faites rire! moi ne pas connaître Paul Tingry! mais, je le connaissais, que votre papa et votre maman s’appelaient encore Monsieur et Mademoiselle. Comme vous dites, il mène une drôle de vie. Et dire que ça pend au cou de tous les vieux garçons. Si les maris ne sont pas exempts des misères de la terre (Mme Louise souligna ce dernier trait d’un clin d’œil grivois), du moins ils sont malheureux comme tout le monde. Mais ces célibataires vous ont une manière à eux de finir!... les nobles comme les autres. Exemple: le comte de Saint-Pierre, qu’il n’y a pas un roi pour avoir l’air plus comme il faut, il ne serait jamais passé devant le bureau (on ne dit plus: comptoir) sans dire: «Bonjour, madame Louise, comment va votre santé ?» N’importe, il ne doit pas faire gai pour un jeune homme, chez Paul Tingry, quoiqu’il y ait eu un temps où lui et son ami Réniez étaient les deux plus grands fashionnables de la ville.
— Vous qui savez tout, lui dis-je, qu’est-ce que Mlle Marianne (j’ignore son autre nom), qui demeure, je crois, tout près de chez mon oncle?
— Ah? vous l’avez déjà vue... et vous y pensez? ça impressionne toujours un jeune homme, la vue d’une belle demoiselle, qui héritera d’un beau château, du mobilier et de l’argenterie, hé !...
— Je vous atteste, madame Louise, que cette face de la question me laisse on ne peut plus insensible.
La bavarde hésitait.
— J’ai tort sans doute, lui dis-je perfidement, de vous parler de choses et de personnes que vous ne connaissez pas?
Elle bondit.
— Mais, mon pauvre jeune Monsieur, fit-elle non sans ironie, je pourrais vous en parler jusqu’à demain de votre belle Mlle Marianne, rien qu’à vous dire toutes sortes de choses qui ne me regardent pas, et qui sont cependant prouvées; par exemple, pourquoi il n’est pas question de mariage, bien qu’elle soit jolie et riche! pourquoi il y a ici et aux environs deux cents jeunes gens qui demanderaient volontiers sa main, et qui ne la demanderont jamais!
Comme je me repentis alors d’avoir pris Mme Louise par son faible! Songez, Marie, qu’elle était mariée au beau-frère d’une personne qui avait été sous-maîtresse d’écriture dans la pension où Marianne avait été élevée; aussi, Mme Louise possédait sur les premières années de cette jeune fille une surabondance d’anecdotes stupides, dont elle se soulagea dans mon sein, et j’y gagnai cette lourde migraine que donne le dégorgement des cheminées des steamers, une demi-heure avant le départ, et qui plus encore que le nitre de l’atmosphère marine, courbe les têtes vers les abîmes de l’Océan.
Heureusement, elle me quitta pour aller au devant d’un nouvel arrivant. C’était un jeune homme d’une figure extrêmement agréable, qui demanda si M... un tel était venu, et ajouta avec un accent étranger: dites-lui que je dîne au Pont-de-Canteleu, chez M. Réniez. — Je levai la tête à ce nom, et Mme Louise répondit au jeune homme:
— Tiens, vous y rencontrerez sans doute Monsieur (c’était moi), qui est le neveu de Paul Tingry.
Le jeune homme vint me serrer la main.
— Je regrette, ajouta-t-il, que M. Paul Tingry ne soit pas ici pour nous présenter l’un à l’autre; mais si nous devons dîner ensemble, vous verrez tantôt que j’ai l’honneur d’être de ses amis.
Ce jeune homme était Autrichien.
Il me proposa de faire à pied, avec lui, le trajet de la Grand’Place au château de M. Réniez. J’y accédai de grand cœur. Je lui dis sincèrement le plus grand bien des rives du Danube jusqu’à Pesth, à quoi il riposta par un vif éloge de Paris, et même de Lille, et il termina ainsi: «Vous avez raison, c’est beau, la patrie!... la patrie!!»
Il disait vrai. La patrie!!! Certes nos voisins, nos contemporains, et les habitants de la ville où nous sommes nés, sont loin de s’entendre tous pour nous vouloir du bien. Sans même sortir de la maison paternelle, la vie n’abdique pas sa mission d’être amère à de certaines heures pour tous les hommes: les maladies, les injustices, les répugnances, les deuils de l’âme, et la mort enfin, nous y atteignent sûrement... Hé bien! malgré tout cela, et quoi qu’on dise, il fait partie de l’honneur, de la vertu, et des meilleurs privilèges du cœur, cet amour qui nous anime pour le coin de l’univers où notre mère nous enfanta; amour qui survit à tous les autres, lorsque prévoyant l’insensibilité prochaine de la mort, nous ordonnons qu’on nous fasse reposer près des nôtres, dans leur tombe pourtant sourde et muette. En route, mon compagnon m’annonça qu’il était né dans un village près de Salzbourg, berceau de Mozart; que, son père s’étant ruiné, il avait fallu vendre le manoir natal aux cinquante chambres; elles n’étaient pas toutes meublées, jugea-t-il à propos de me faire observer avec la séduisante bonhomie de certaines gens de son pays. L’acquéreur était un riche Belge, qui avait longtemps fait le commerce à Lille, où la suite de ses affaires avait été reprise par un parent. C’est chez ce parent que le Belge offrit au jeune homme de le placer.
Tous les Autrichiens ont un filet de sang commercial dans les veines, et celui-ci, qui avait d’abord été accueilli par pure bienveillance dans la maison de Lille, n’avait pas tardé à y être regardé comme un précieux auxiliaire. Ce ne fut pas lui qui me dit cela; il ne sortit pas, durant notre entretien, des régions voilées, où habitent à la fois le regret et l’espérance d’ineffables amours.
Je ne me sentais pas à côté de tout le monde, en cheminant près de lui. Ce doux jeune homme ne me parla point de femme ni de conquêtes; mais qu’un délicieux rêve enchantât cette paisible mélancolie, cela était certain pour moi.
Schœffer (c’était son nom) comptait de nombreux amis parmi les jeunes gens de Lille; en outre, il était secrétaire d’une société musicale qui devait donner, ce soir même, une séance extraordinaire, avec le concours de Bottesini, le contre-bassiste. M. Réniez, notre amphitryon, et Mlle Marianne, avaient promis d’y assister. Il restait encore un billet que je m’empressai d’accepter. Arrivés à destination, Marianne nous accueillit avec un grand air de plaisir. Elle dit au jeune Autrichien:
— Vous êtes exact aujourd’hui; c’est bien!
Moi, je résolus d’attendre un peu avant de dire comme elle: C’est bien... Et l’on vint nous annoncer que nous étions servis.
Dans le petit désordre de notre entrée et de la prise de possession des sièges par chaque convive, on négligea de me présenter à M. Réniez, et je n’aurais pas facilement distingué l’oncle de Marianne si, à une certaine télégraphie de l’avant-bras, opérée du fond de la salle par un gentleman grêle, absolument bâti sur le modèle de M. Tingry, je ne m’étais cru autorisé à conclure à une démonstration de bienvenue de la part du chef de la maison.
Aussitôt j’allai vers lui, il m’épargna la moitié du chemin, m’embrassa sur les deux joues, et m’assigna une place non loin de lui. Marianne avait pour voisin un grand garçon de vingt-huit ans à peu près, qui me cria, à travers la table: «Bonjour, cher!» gracieuse avance à laquelle je répondis par un sourire très vague, n’en reconnaissant pas l’auteur. M. Réniez surprit mon hésitation: — C’est M. Vandemissel, me dit-il; n’avez-vous pas été autrefois en classe ensemble? — C’était possible, mais à cette école-là, M. Vandemissel n’avait pas appris la simplicité. Il apportait, jusque dans l’acte si ordinaire de passer un plat à sa voisine, des grâces stupides, où perçait une telle conscience de son indubitable supériorité, que je protestai par des regards étonnés, et en faisant semblant de ne jamais l’entendre, lorsqu’il m’interrogeait. Tout son être exprimait l’avarice, la fausseté et la jalousie. Je devinai tout de suite, dans la société, les gens de fortune médiocre, rien qu’à l’air impertinent dont il les regardait en face. Non moins aisément je devinai encore, qu’au mérite accidentel d’être jolie, Marianne (on ne l’appelait jamais autrement), joignait le mérite durable d’être une riche héritière, à en juger par les attentions que lui prodiguait Vandemissel, et ses efforts pour l’intéresser. Marianne ne tourna pas une seule fois les yeux de son côté, et je ne sais rien de misérable comme les stratagèmes employés par ce fat, pour convaincre l’assistance qu’il était engagé, avec sa voisine, dans un entretien d’où celle-ci aurait grand’peine à rapporter un cœur indépendant. Il s’avisa d’être drôle et moqueur. Je vis naître l’explosion. Marianne ne se contenant plus, dit d’abord froidement au domestique: «Thomas, servez le café au kiosque;» puis, en se levant, elle ajouta avec un cruel sang froid, regardant son voisin pour la première fois: «Monsieur, si je n’ai pas entendu le quart des Jolies choses que vous m’avez dites, je suis bien excusable, car elles vous ont toujours fait tant rire le premier, qu’on ne pouvait vous comprendre.»
A ces mots, les uns éclatèrent de gaieté (je fus de leur nombre), les autres demeurèrent étonnés et anéantis (M. Vandemissel brilla au premier rang de ceux-là), et Marianne sortit de la salle, en jetant un rapide regard de triomphe vers mon compagnon de route, qui, à ce que je craignis d’abord, n’en vit rien. Je me trompais, ses yeux brillèrent, et soudain, il rougit de ce que j’eusse tout vu. Puis, nous nous dirigeâmes vers le kiosque. Dans les allées du jardin, M. Réniez passa son bras sous le mien.
— Marianne s’habille pour le concert, me dit-il. Hé bien! vous ne me parlez pas de M. Vandemissel; ne vous fait-il pas l’effet d’un bon enfant?
— Je le connais fort peu.
— Je croyais que vous aviez étudié ensemble, et je n’aurais pas été fâché de connaître les impressions d’un ancien camarade; je vous dirai le reste en confidence. Il s’agit de ma nièce et pupille. La famille et la position du jeune homme sont des plus convenables...
— Il ne sera jamais votre neveu.
— Vous moquez-vous de moi? s’écria l’oncle de Marianne, ou bien vous aurait-on dit?...
— On ne m’a rien dit. J’ai seulement vu de mes yeux que votre nièce trouve, non sans raison, M. Vandemissel absurde; qu’elle ne pourra jamais le souffrir...
— Ce n’est que cela?
— Cela est tout.
— Voyons, mon cher Évariste, avouez que vous ne vous entendez pas beaucoup à ces matières, vous autres jeunes viveurs de Paris. Rappelez-vous donc qu’il n’en est pas d’une femme qu’on garde toute sa vie, comme d’une fleurette de passage.
— Et n’est-ce pas justement une raison pour attacher mille fois plus de prix à la sympathie, à l’estime mutuelle, et à cet ensemble de mêmes manières de voir?
— Bah! vous traitez tout cela à la façon des romans, j’ai eu tort de m’adresser à vous, hé ?
— Oui, monsieur, vous avez eu tort.
Il s’apprêtait à me laisser, mais la chère cause de Marianne échauffait mon zèle, je retins M. Réniez.
— A votre tour, voyons, monsieur, pourquoi vous presser? Votre nièce est jeune; vu sa beauté, son mérite et sa fortune, il me semble que rien ne vous serait plus aisé que de remplacer avantageusement M. Vandemissel.
— Il vous semble, il vous semble! m’objecta-t-il avec une nuance d’irritabilité. Si Marianne avait connu et aimé quelqu’un avant cette demande, il est clair que je ne serais pas aussi décidé ; mais il n’en est rien; à sa pension, elle n’avait pas d’amies qui eussent des frères; en outre, elle ne sort jamais d’ici; je ne reçois en fait d’hommes libres que M. Schœffar; dès lors, vous comprenez...
— Me voici, mon oncle, toute prête, dit en débouchant vers nous, au détour d’une allée, la gentille Marianne, qui, tandis que M. Réniez nous précédait de quelques pas, me glissa furtivement à l’oreille: Je vous aime bien, vous!
Puis elle alla, en compagnie de son oncle, dire adieu à leurs invités, dont les uns s’apprêtaient à regagner leur domicile, et les autres à se rendre au concert; c’est à ce moment que M. Vandemissel m’accosta:
— On élève très-mal les filles aujourd’hui, dit-il, mais elles se corrigent en voyant le monde. Je ferai ouvrir à mademoiselle Marianne les portes des meilleurs salons de Lille. Malgré tout ce qu’on a pu dire, on tient à moi ici.
— Qu’est-ce donc qu’on a pu dire? je ne sais rien.
— Ah! dit-il en se mordant les lèvres de dépit, je n’ai pas achevé... malgré tout ce qu’on a pu dire de sa froideur envers moi.
Je ne vous ai point parlé de Paul Tingry, quoiqu’il fût du dîner, où je constatai, non sans plaisir, que deux mots d’entretien avec tous les plats sans exception n’étaient pas incompatibles avec les pratiques de son hygiène dépurative. Il rentra chez lui, comme Marianne, Schœffer, Réniez et moi, nous nous rendions à Lille, dans la voiture de notre hôte.
V
Table des matières
L’ARCHET DE BOTTESINI.
Entre les villes renommées par leur goût musical, Lille mérite d’être citée au premier rang. On y compterait par dizaines les associations lyriques. Celle dont Schœffer avait été nommé secrétaire, à cause de son talent sur la flûte, était principalement composée de fils de marchands et de jeunes commis négociants; le président, le vice-président et le trésorier étaient des hommes plus ou moins forts sur le violon, la clarinette et le hautbois. Cette séance extraordinaire se donnait dans les salons de l’Académie de musique, place du Concert. Je vous décrirais volontiers cette étrange place du Concert, à Lille; elle est l’endroit le plus paisible du monde entier. Quand nous entrâmes, Schœffer se rendit tout de suite à son devoir, et le président vint offrir son bras à Marianne, avec un salut qui l’eût fait nommer maréchal-de-camp, ou membre de l’Académie française au temps de Louis-le-Bien-Aimé.
Bottesini, qui a su donner une âme prompte et tendre à la lourde contrebasse, était l’attraction de la soirée; il n’avait pas touché depuis cinq minutes, avec son archet, les cordes de l’instrument, qu’il était le maître de tous ceux qui étaient venus là pour le juger.
Marianne était assise entre son oncle et une vieille dame en chapeau vert, et plusieurs fois elle m’envoya de sa place un sourire... Et moi, dont le cœur était à cent lieues de là, je me serais battu pour cet ange. Cependant, Bottesini débuta par les variations sur le Carnaval de Venise, où son succès fut immense, bien que tout le monde sût le morceau par cœur. Il se tira avec le même bonheur de la Casta Diva de Bellini, et du Trouvère. Il y avait dans cette salle un grand nombre de jeunes filles de l’âge de Marianne, que la musique n’attendrissait pas et ne charmait guère; par contre, le même souci se lisait facilement sur le front de toutes: «Est-ce aujourd’hui qu’il se trouvera, cet élu, cet homme de goût et de résolution, qui me donnera son nom avec un cachemire de cinq mille francs, et une parure en diamants?» Cette originale de Marianne ne paraissait émue qu’en regardant Schœffer, parce qu’elle aimait son désintéressement, sa dignité, ses grands yeux bleus, et d’ailleurs se moquait bien des hommes et ne songeait pas au mariage. Celle-là était vraiment une nature simple entre toutes, et je n’ai jamais rencontré un autre visage où se reflétassent, avec une aussi exacte fidélité, tous les mouvements de l’âme.
D’abord je l’avais vue dominée par une sorte de surprise, que j’attribuai à la prestigieuse habileté de l’artiste. Quand l’archet attaquait ces notes graves et tourmentées destinées à peindre la profondeur de l’âme, l’ambition du cœur, l’ardeur de l’amour et les grondements de la jalousie, le front de Marianne se plissait et sa face devenait toute blanche. Puis, lorsque l’harmonie du chant semblait, contente et libre, dire nos humaines aspirations vers un doux repos à l’ombre des forêts, ou sous la limpidité des étoiles, l’âme de Marianne fleurissait, comme une rose sous les caresses de l’aube. Mais, quand venait le tour de ces phrases musicales moins flatteuses pour le sentiment, mais très agréables à l’esprit des connaisseurs, soit en vertu de leur sévère correction, soit à cause de la difficulté vaincue, Marianne, qui n’était nullement connaisseuse, semblait, par sa pose allanguie et résignée, transportée au milieu des rigueurs de la réalité quotidienne, et, dans son essor vers les régions de l’espérance, clouée au sol par je ne sais quel secret vulgaire. Schœffer se tenait debout non loin d’elle, et à la faveur de la musique leurs deux amours discrets se livrèrent l’un à l’autre avec la pudeur de l’extase et l’orgueil de l’idéal.
La fête terminée, comme tout le monde se levait, Marianne et Schœffer furent inévitablement rapprochés par un serrement de mains, que j’avais prévu, qui était le premier, que personne ne vit, qui aurait eu lieu quand tout le monde l’aurait vu. Puis, Réniez, sa nièce et moi nous regagnâmes la voiture. Chemin faisant, Réniez me dit: Tingry est couché maintenant, Zoé veille très bien jusqu’à minuit en tricotant. Venez souper avec nous.
Ce fut entendu, et Marianne battit des mains de joie, comme en perspective d’une petite fête. Nous arrivâmes chez Réniez, vers dix heures. Marianne déclara que, ce soir, elle boirait du vin comme les autres:
— C’est drôle, nous dit-elle, que je ne puisse plus le souffrir; quand j’avais sept ans, j’en buvais, et de la bière aussi, dans de grands verres, et ça ne me faisait rien.
— Qu’est-ce que tu nous chantes là ? dit le chétif M. Réniez, essayant d’attacher sur cette héroïne un regard de dompteur.
Elle répondit par une moue qui lui était familière, et le souper commença. La sympathie et la jeune amitié ont leurs douces ivresses, qui, sans rappeler en rien les vertigineux oublis de l’amour, tiennent nos âmes gaiement flottantes dans une atmosphère de bien-être et de bienveillance, pour laquelle il semble qu’un Dieu clément les a créées.
M. Réniez se montra fort aimable convive; Marianne fut gracieuse, attentive, vraiment jeune fille, dans toute la poésie et toute toute la bonté du mot. Ce fut une rare fête, où tous les trois, malgré les différences d’âge, de sexe et de manière de vivre, nous savourâmes la joie d’exister, sans allusion au passé, sans appel à l’avenir.
Vers minuit, j’étais rendu chez Tingry. La vaillante Zoé, assise dans sa cuisine, tricotait à la lueur d’une petite lampe de cuivre, une paire de bas noirs. Comme je m’excusais d’être un peu la cause de sa veillée, elle me répondit, avec ce qui était sa douceur à elle, qu’il ne fallait pas dire cela, attendu qu’elle n’avait même pas encore fini. Sur cet aveu, je sollicitai l’autorisation, aussitôt accordée, de fumer un cigare dans son domaine. Désormais, nous étions deux amis, et nous causâmes comme tels. Zoé avait dû être, vingt ans plus tôt, une fille superbe. Elle était grande, vigoureusement construite. Ses yeux, d’un noir éclatant, jetaient encore de vives lueurs du fond de leur sévère orbite, creusée par un vieillissement précoce. Elle avait les cheveux également noirs, et son nez d’un irréprochable dessin, était émacié, ainsi que le reste de la figure, d’une façon qui trahissait moins l’œuvre du temps, que celle de quelque altération organique.
Après s’être enquise du menu du dîner, elle me demanda si je m’étais bien amusé et si Marianne avait été gentille.
— Elle a été parfaite, Zoé. Mais, dites-moi, on m’a tout l’air de vouloir la marier malgré elle, votre bien-aimée?
— C’est ça qui serait dommage, monsieur. Mais les Vandemissel, c’est riche et bien posé à Lille, et puis, Marianne ne peut pas rester fille toute sa vie, et les hommes entièrement bons, il n’y en a que dans les contes.
Pour s’assurer de l’heure, Zoé tira de sa ceinture une grosse montre en argent escortée d’un médaillon en or qui renfermait une mèche de cheveux pareils à ceux de Marianne.
— Ils viennent de sa mère, me dit-elle.
— Je suis sûr, Zoé, que vous ne les donneriez pas pour un empire?
Les grands cœurs se peignent d’un mot. A ma question, une autre personne, plus instruite, plus spirituelle, mais moins pure de vulgarité, eut sans doute répondu:
— Il n’y a pas de danger qu’on m’offre jamais un empire pour une mèche de cheveux!
Zoé me répondit:
— Un empire, monsieur, ne pourrait pas m’en rendre d’aussi beaux et d’aussi chers.
Zoé, votre foi vive a raison! il n’est pas d’empire qui vaille un témoignage, un souvenir d’amour. Zoé, le monde présent a perdu le secret des nobles liens où s’embrassent les coeurs. Ce n’est plus qu’en lisant les contes, comme vous dites, que nos yeux se mouillent au récit d’une héroïque tendresse. Zoé, quand vous irez à la messe, priez Dieu pour qu’il n’envoie pas sur la terre cet hiver éternel, dont l’égoïsme est la glace! Toute glace tourne en boue.
VI
Table des matières
LE PÈRE DE MARIANNE
Le lendemain, Zoé m’annonça que Paul Tingry était à Lille, chez son avoué, où il faisait une station hebdomadaire, mais qu’il serait de retour pour le dîner, à deux heures.
Je passai cette matinée à écrire et à lire. Mon oncle revint très exactement; contre son ordinaire, il avait l’air sombre et préoccupé. Comme il essayait de tout pour le dissimuler, j’affectai de n’y pas prendre garde. Vers sept heures, il me proposa d’aller avec lui souhaiter le bonsoir à Réniez et à Marianne. La journée avait été brumeuse, et malgré l’heure peu avancée, il faisait déjà à peu près noir, quand nous entrâmes chez Réniez.
Marianne était occupée à lui jouer au piano le céleste motif du troisième acte des Huguenots:
Ah! l’ingrat, d’une offense mortelle!...
Je surpris un signe furtif de Tingry à Réniez, lequel signe équivalait pour moi à ceci: «J’ai à te dire deux mots, qui ne te feront pas rire.»
Le motif achevé, Réniez nous dit:
— Marianne et Évariste, nous ne vous retenons pas, chers enfants.
L’interpellation était nette. Marianne alla chercher sa pelisse et son chapeau, et accepta mon bras. L’avenue de la maison de Réniez, moins étendue que celle de Tingry et située de l’autre côté du Pont-de-Canteleu, coupe de grandes prairies où paissent en famille les belles génisses de Flandre, et de jeunes chevaux. Marianne et moi nous cheminions doucement, je lui dis:
— Qu’est-ce donc que cela?
— Voyons! répondit-elle.
Et nous vîmes tournoyer et bondir à quinze pas de nous, de grandes ombres macabres qui faisaient mine de vouloir nous engloutir dans l’orage de leur course, et apparaissaient et disparaissaient avec la furie des vents armés en guerre. Ce n’étaient que des poulains ivres de liberté.
Marianne connaît familièrement ces bêtes, et leur donne souvent de sa main de grosses miches de pain de seigle; mais ce soir, elle en eut comme peur, et son bras serra le mien. Dieu a donné aux petits et aux enfants l’instinct de leur sécurité. Ils savent mieux que les sages qui ont vieilli dans l’étude du danger, où ils peuvent appuyer leur bras et reposer leur tête.
— Ecoutez, fit Marianne, je vous ai dit hier que je vous aimais bien; c’est parce que vous n’avez pas l’air de trouver tout mal, ni de rire et d’être étonné de tout. Ah! quel malheur que vous ne soyez pas mon frère ou mon cousin, je pourrais alors vous dire ma peine.
Ah! qu’il y avait d’honnêteté, de bravoure, de charme et de tendrese dans les paroles de cette vierge!
— Mais, poursuivit-elle, est-ce que les frères écoutent jamais leurs sœurs? Ils ont bien autres affaires en tète: leurs chevaux, leurs amis, et nous pouvons nous désoler en attendant.
Celle qui me parlait n’avait pas dix-huit ans. Elle était vraiment une aurore avec sa fraîcheur et sa tristesse, car toute aurore est mélancolique, et semble avoir la conscience de sa fugitivité.
— Je pleure souvent toute seule, reprit Marianne, et cependant mon oncle et le vôtre ne me refusent rien et font tout ce qu’ils peuvent pour m’égayer; mais allez donc rire de bonnes vieilles plaisanteries, lorsque vous êtes en train de chercher dans les nuages l’ombre de je ne sais quoi!
Ce je ne sais quoi n’était pas alors bien loin de nous. Je venais, moi, de le reconnaître, ou plutôt de le deviner, dans la silhouette encore indistincte d’un jeune promeneur qui nous offrit bientôt la démarche et la figure de Schœffer. Il parut sincèrement étonné de nous voir. Il était venu faire un pélerinage au pays de la bien-aimée.
Marianne lui tendit la main sans hésitation et sans rougeur. Il vint cheminer à mon côté, par un excès de délicatesse qui eut aussitôt sa récompense, car Marianne, le traitant en intime, reprit la conversation avec un redoublement de franchise:
— Je n’épouserai jamais M. Vandemissel, vous m’entendez tous deux, attendu que je ne l’aimerai jamais; c’est parce que je dois hériter, dit-on, d’une grande propriété, qui touche aux siennes, près de Temple mars, qu’il se montre si empressé. Moi j’aimerais mieux tout donner aux pauvres que d’être sa femme.
— Et s’il arrive, Marianne, qu’un autre vous demande?
— Mais, monsieur Évariste, je suis encore une petite fille. Il est vrai que je ne suis pas comme les autres; aussi je n’ai pas été élevée non plus comme elles...
— Cependant, Marianne, vous êtes allée en pension et vous en êtes sortie à l’âge ordinaire?
— Ah! ne me parlez jamais de ce temps-là, fit-elle. Je périssais d’ennui, et j’enviais le sort des enfants morts au berceau. Si je ne craignais pas d’être prise pour une folle, ou ce qui est pis, pour une personne qui vise à l’originalité, je vous dirais que mes souvenirs remontent jusqu’au jour même de ma naissance, qui eut lieu à Paris, dans une chambre de la rue Montorgueil. Je fus reçue, à mon entrée sur la terre, dans les bras de Zoé. Aussi je l’aime, et quand j’ai le cœur gros, et que je trouve que le monde va mal, cette paysanne, qui ne saura jamais lire et qui n’est pas ma mère, me comprend aussi bien que ma mère l’eut fait. Pauvre mère! j’avais à peine un an lorsqu’elle mourut, et cependant je saurais faire son portrait. Je l’essayai une fois au crayon. Zoé a éclaté en larmes en le voyant, et m’a dit: bien sûr, Marianne, le Seigneur te l’a montrée dans un rêve.
Schœffer était vivement ému.
Notre attention fut alors attirée par le passage, sur cette route solitaire, d’une voiture de place qui ne se rendait pas bien loin, car, dix minutes plus tard, comme nous revenions sur nos pas, nous l’aperçumes de nouveau reprenant cette fois la route de Lille.
Schœffer nous accompagna jusqu’à l’entrée de l’avenue de Tingry. Alors nous vîmes sortir d’entre les premiers arbres, comme s’il y était resté caché jusqu’alors, et venir délibérément à nous, un personnage bien décidé à nous accoster. A cette vue, Schœffer attendit, et moi je fus glacé par une froide stupeur en reconnaissant Chambrun, Chambrun votre indigne adorateur et l’objet de mon amère jalousie, Chambrun que je croyais à l’autre bout du monde.
Marianne ne comprenait rien aux allures de cet étranger, ni à mon embarras trop visible. A deux pas de nous, Chambrun tira son chapeau et entama ainsi la conversation:
— J’espère que je ne vous dérange pas!
Tout mon sang bouillonna; mais, je réussis à me contenir suffisamment pour lui répondre:
— Cela dépend de la façon dont vous l’entendez; si vous vous abstenez de nous parler et de vous approcher de nous, vous ne nous dérangez pas.
Schœffer alla se placer de l’autre côté de Marianne, que ma réponse avait fait rire.
Alors, Chambrun vint la regarder en face et lui dit:
— Comment, jeune fille, cela vous paraît donc sujet de rire qu’on maltraite votre père?
Marianne ouvrit de très grands yeux et tomba presque dans mes bras en soupirant:
— Mais, je ne l’ai jamais vu!
Chambrun me toucha la main. Je m’attendais mille fois plutôt à l’offre d’un duel à mort, qu’à l’incroyable sommation de ce drôle:
— Messieurs, vous êtes témoins de l’émotion extraordinaire que ma vue a produite sur cette enfant, émotion où nul ne pourrait méconnaître la voix du sang.
L’œil bleu du jeune Autrichien eut un éclair effrayant, lorsqu’il se chargea de répondre pour moi:
— Taisez-vous, ou j’arrache une branche à cet arbre pour vous en casser la tête.
— Je ne vous connais guère, monsieur, et je me moque de vos menaces, risposta Chambrun, qui jugea à propos de reculer néanmoins de plusieurs pas (car ces blonds rêveurs ont le don de faire peur quand la colère les prend); je n’ai pas quitté d’importantes affaires et fait soixante lieues pour me disputer avec vous!... Ainsi, veuillez rester tranquille. S’il résulte de tout ceci un esclandre, ce n’est pas moi qui l’aurais voulu. Et d’ailleurs, qui a le droit de m’empêcher de revoir ma fille?
Son discours fut soudain interrompu par un murmure étranglé qui sortit de sa gorge, tenaillée entre dix doigts de fer.
Zoé réussissait assez bien l’ironie amère, à en juger par le peu de mots dont elle accompagna sa violente et soudaine irruption parmi nous:
— Je ne veux pas vous faire du mal, monsieur, mais vous avez de l’audace si vous osez tourmenter cette enfant devant moi.
— Vous êtes une femme, heureusement, dit Chambrun; mais, bien que vous m’ayez toujours détesté, oserez-vous dire que je ne suis pas le père de cette jeune fille?
Zoé, sans lui répondre, vint prendre dans ses bras la faible et pâle Marianne.
— N’aie pas peur, mon doux ange, puisque, si je le lui défends, il n’osera pas te regarder.
— Pardon, Zoé, dit Schœffer, tandis que Marianne se raminait lentement; ce que cet homme a dit, est-il vrai?
— Hé, de quoi nous inquiéterions-nous, si ce n’était pas vrai, répondit la brusque paysanne?
— C’est vrai? répéta machinalement l’inconsciente Marianne.
Comme nous nous préparions à rentrer chez Tingry, l’état de Marianne ne permettant pas qu’on se rendit immédiatement chez son oncle, Schœffer se retira. Chambrun me prit à part:
— Vous me jugez trop mal, M. Evariste; si je n’ai pas été le modèle des fils et des maris, s’ensuit-il que vous ayez le droit de me refuser jusqu’aux moindres égards, dus à tout étranger? j’en suis un pour vous. Je ne réclame rien d’une amitié qui n’a pas lieu d’exister jamais entre nous, mais, à un jeune homme dont je pourrais être le père, je reproche amèrement de m’avoir parlé comme vous venez de le faire devant ma fille.
— Ensuite, monsieur?
— J’ai mes motifs pour ne pas chercher à vous suivre dans cette maison, dont, armé d’une autorité sanctionnée par toutes les lois, je pourrais, ce soir même, interdire l’entrée à Marianne pour l’emmener avec moi partout où il me plairait. Tel n’est pas mon projet.
— Je sais que votre projet n’a rien de sanguinaire, et que ce n’est pas un impétueux éveil du sentiment paternel qui vous amène ce soir.
— Que voulez-vous dire?
— Vous me comprenez bien. D’ailleurs, nous sommes destinés à nous revoir, et nous achèverons cet entretien en un moment et dans un endroit plus propices.
— A vos ordres. Je suis descendu 92, rue des Fossés-Neufs; je vais vous y attendre avec impatience, et ce sera, sans doute, notre première et dernière entrevue, car je puis à peu près vous promettre, termina-t-il avec un accent très significatif pour moi seul, que nous ne nous verrons plus à Paris.
Ce qui peut-être m’eût fait plaisir en d’autres temps, me laissa entièrement insensible, à présent que le meilleur de ma sollicitude appartenait à Marianne. Quand Chambrun me quitta, Zoé et son précieux fardeau entraient dans le petit salon, où j’avais été reçu le soir de mon arrivée.
Réniez et Tingry parurent alors. Marianne, à demi-couchée dans un fauteuil, avait rouvert ses grands yeux, et paraissait livrée non à un rêve indolent, mais au calcul précis et à l’enchaînement de tous les incidents de sa vie passée, et de la rencontre de ce soir. Nous étions quatre debout autour d’elle, elle nous examina lentement l’un après l’autre, mais sans affectation et sans douloureuse fixité. C’est à moi qu’elle s’adressa d’abord:
— Je suis bien fâchée, Évariste, me dit-elle, de la manière dont notre promenade a été interrompue. Et vous, mes bons amis, sans qui je ne serais rien, et déjà morte sans doute, que me conseillez-vous?
Personne ne répondit, car personne ne se trompa à l’accent dont Marianne prononça ces paroles. L’enfant n’était pas de celles dont la conscience hésite, son parti était irrévocablement pris; c’était donc de sa part simple formalité de déférence. Zoé, qui était sujette à des exaltations soudaines, éclata la première.
— Marianne, il ne faut plus penser à tout cela; si vous étiez plus âgée, mademoiselle, vous sauriez que le monde est plein de ces intrigants, qui lorsqu’une jeune personne a la réputation d’avoir des terres et de l’argent placé, sortent, on ne sait d’où, pour venir leur dire: «je suis votre père ou votre oncle!»
Puis Zoé s’embourbant jusque par-dessus la tête, trouva cette péroraison imprévue:
— Je ne dis pas cela pour vous, monsieur Reniez, puisqu’il est connu que vous renoncez à garder deux chevaux, afin que Marianne soit plus riche dans l’avenir.
Alors Marianne fondit en larmes, et fit le geste de se mettre à genoux devant Réniez, qui la pressa sur son cœur:
— Cher oncle bien-aimé, lui dit-elle, le sacrifice de ma vie ne payerait pas celui que vous m’avez fait de la vôtre, et je ne pourrais jamais vous dire ce que je sens pour vous; mon plus grand bonheur eut été de vous obéir toujours et en tout; mais, si celui qui vient de partir seul, par cette nuit sombre, est mon père... c’est à lui que j’appartiens. Oh! que je vous remercie de ne pas dire non! et comme vous êtes bien sûr aussi que le cœur de Marianne est plein de vous!
— Alors, tu... vous n’êtes pas contente de moi, interrompit Zoé.
— Tais-toi! lui dit Marianne, en courant l’embrasser, et viens coucher auprès de mon lit cette nuit. Mon parrain ne t’en empêchera pas; c’est toi qui me diras tout.
Marianne, chaudement enveloppée, partit avec sa fidèle amie, après avoir reçu, en gage d’inaltérable affection, notre baiser à tous trois. Elle me traita comme un frère, et je jurai d’en être un pour elle.
VII
Table des matières
TROP SE TAIRE NUIT.
Réniez, Tingry et moi, nous prîmes chacun un siège, autour de la cheminée, et ce fut Réniez qui rompit le premier notre grave silence:
— Pauvre Charlotte! Ah! Tingry, si tu avais parlé, qu’un seul mot nous eût épargné de chagrins!
— Il y a quinze ans qu’elle est morte, s’écria Tingry à travers d’émouvants sanglots, et je l’aime autant ce soir, que le soir du bal qui eut lieu chez toi, à sa sortie de pension! Et quand tu t’es privé pour moi de son portrait, savais-tu que pendant quinze ans, mes yeux n’auraient pas quitté ce portrait?
— Vous venez de l’entendre, me dit Réniez, Charlotte était ma sœur; Tingry l’aimait, et fit son malheur, pour ne l’avoir pas dit. Mon père était triste, et presque toujours malade. Sans doute, il nous chérissait du meilleur de son cœur, ma mère, Charlotte et moi; mais de ces trois affections, la plus profonde, la plus délicate, la plus discrètement fière, est celle qu’il portait à ma sœur. Il aurait voulu à la fois, et ne jamais s’en séparer, et la marier au jeune homme le plus accompli de l’univers. Charlotte allait avoir dix-neuf ans, j’étais son aîné de cinq ans. Tingry, qui était de mon âge, n’avait jamais cessé d’être traité par ma sœur avec une douce cordialité ; votre oncle ne crut jamais y voir qu’une bienveillance semi-fraternelle, tandis que Charlotte était pleine du tranquille espoir qu’elle deviendrait la femme de Tingry. Elle nous le dit un soir, que chacun de nous tenait une de ses mains, deux jours avant le dernier adieu. Lorsqu’elle n’avait encore que dix-neuf ans, Tingry et moi nous étions déjà de vieux amis, et quand nous entendions parler d’amitiés inconstantes, d’égoïsme et de fausseté, c’est une langue que nous ne comprenions point, n’est-il pas vrai?
— C’est vrai, répondit Tingry.
— Alors, mon cher Évariste, votre oncle partit pour l’Orient, où il pensait ne rester que six mois, et où il fut retenu deux ans. Cela vous permet déjà de deviner le reste, et nous épargnera un long récit. Bien que la santé de mon père allât toujours en déclinant, et que ma mère eût horreur de tout ce qui l’éloignait de sa maison, on les vit tous deux sacrifier leurs goûts, et renverser leurs habitudes, pour conduire Charlotte au bal; ma sœur ne manquait jamais d’y rencontrer, assidu auprès d’elle, un jeune homme qui n’était pas de Lille, mais dont le nom et la famille nous étaient honorablement connus: M. Chambrun, fils d’un magistrat de Douai. Personnellement, il me déplaisait; mais il faut dire que tout autre m’eût sans doute également déplu, car je ne pouvais me fier à l’inconnu, et c’est dans Tingry seul que j’avais rencontré la bonté, la franchise et le véritable amour. Je ne dis pas que M. Chambrun soit un méchant homme, je l’ai trop peu vu pour affirmer aussi nettement son indignité ; mais sa fausse élégance, sa fausse bonne humeur, son instinct trivial, sa vie relâchée, me faisaient trembler à la pensée que les plus vives espérances d’une jeune fille, et tout l’avenir d’une femme pussent être livrés aux mains de cet homme. Le danger que je redoutais prit une forme précise. Chambrun, après avoir fait présenter sa demande à nos parents par un homme vénérable, dont la grande réputation d’honneur éclaira de son auréole les côtés obscurs de son protégé, Chambrun parut vouloir s’amender et entrer dans la vie laborieuse et régulière. Mais cela était loin de me suffire: sous la peau du prétendu converti, je voyais poindre le dissipateur-né, incapable d’attachement, autant que de bon ordre, et je suppliai mon père et ma mère d’attendre.
— Attendre quoi? me fut-il répondu.
— Et le sais-je moi? Charlotte ne sera pas en peine de trouver mieux, avec ses qualités personnelles, votre nom, et la dot que vous lui destinez.
— Bref, monsieur Réniez, interrompis-je à mon tour, tout ce que je vous ai dit tantôt au sujet de M. Vandemissel et de Marianne.
Réniez n’hésita guère à me répondre:
— Ce n’est pas tout à fait la même chose, comme vous l’allez voir. Mon père me dit: M. Chambrun me paraît devoir convenir à ta sœur sous les rapports essentiels; il ne serait donc pas, à mon avis, d’une extrême sagesse de l’ajourner ou de le refuser, sous prétexte qu’on cherche une perfection qui n’a pas disparu de la terre pour se retrouver dans le cœur des jeunes hommes à marier. Et, si j’avais encore, mon cher fils, assez de foi en l’humanité, pour chercher ce phénix, avec l’espoir de le rencontrer, voici qui m’interdirait les longues recherches, acheva mon père, en mettant la main sur son cœur, oppressé par un commencement de suffocation auquel il était sujet. Il est un seul homme, ajouta-t-il avec beaucoup de peine, auquel j’eusse donné Charlotte avec une confiance et un repos absolus, c’est Paul Tingry; il est doux, courageux. et honnête, mais il mourra garçon, et ce n’est pas notre rôle de vouloir l’en empêcher.
Tout cela était irréfutable, et en outre l’ébruitement de la démarche tentée par Chambrun, et de ses chances de succès, arrêta ceux qui auraient pu être dans les mêmes intentions vis-à-vis de Charlotte. Quant à moi, j’étais accablé de mélancolie et de pressentiments mauvais. Tingry était alors dans la Haute-Egypte; mais où lui écrire? D’ailleurs je n’aurais su comment le faire, sans trahir un vœu que la plus vulgaire délicatesse m’obligeait de tenir secret. Il est vrai que j’eus doublement à me repentir de cette excessive retenue, lorsque, le mariage accompli, je reçus de Tingry une lettre terrible. Il avait failli mourir, il est de ceux qui n’aiment qu’une femme dans toute leur vie.
Tingry parle très peu, comme vous savez, et plaise au ciel que vous ignoriez toujours combien sont rigoureuses les tristesses qui saignent sans relâche au fond des cœurs silencieux! Au retour de Tingry, c’est-à-dire moins de deux ans après le mariage de Charlotte, mon père était mort, ma mère allait mourir, Marianne venait de naître. Quant à Chambrun, il s’en était allé on ne sait où, après avoir, en moins de deux ans, dissipé tout l’avoir de la communauté, et risqué l’honneur de son nom et la dignité de son ménage, dans une vie molle, livrée aux fréquentations douteuses, et par suite à d’obscures entreprises. Je ne crois pas qu’il maltraita jamais sa femme, autrement que par les conséquences fatales de son triste caractère. Il était même obsédé par le sentiment de son indignité envers elle; il lui avouait qu’il ne fallait pas compter sur lui, et que les tentations du désœuvrement et de la mauvaise compagnie le vaincraient toujours. Après de longues hésitations, il recula tout-à-fait devant la terrible et sainte responsabilité que lui réservaient les événements. Charlotte allait être mère. Huit jours avant la naissance de Marianne, comme la détresse menaçait d’envahir le logis, Chambrun, avec ce misérable accent d’expiation que savent prendre les lâches coupables aux approches d’une crise, annonça à sa femme qu’il allait s’embarquer pour Melbourne, où il projetait de s’associer au travail des squatters Australiens. Charlotte avait l’âme grande; elle a légué à sa fille ce noble instinct du sacrifice de notre tranquillité au respect du devoir. Elle rappela à son mari que jamais une plainte n’était sortie de sa bouche, et elle le pria avec larmes de rester. Le malheureux partit. Ma sœur demeura trois jours sans nouvelles de lui, trois jours, où elle fit de Dieu seul le confident de son martyre. Puis, nous reçûmes d’elle une lettre simple et douce, comme un testament du cœur, où elle me priait de venir à Paris, et d’emmener avec moi Zoé. Ce fut Zoé qui reçut Marianne à son entrée dans la vie. Notre présence eut sur l’état de la jeune mère une heureuse influence qui lui permit après ses relevailles, de nous accompagner à Lille. Elle s’installa avec son enfant, dans la maison où vous avez dîné hier. Elle fit deux parts de son cœur: l’une rayonna dans l’amour de sa fille, l’autre se fondit dans l’espoir du ciel. Quand Tingry devint notre voisin, elle le revit avec une sublime joie, où sa douce jeunesse se montra vénérable. Elle savait que Tingry n’avait aimé qu’elle, et qu’il mourrait sans jamais lever les yeux sur une autre femme. Tandis qu’au sein de notre profonde retraite, nous tremblions tous sur l’incertitude d’une telle destinée, sur les menaces que chaque jour tenait en réserve contre la frêle sécurité de Charlotte, cette adorable sainte recueillie dans la paix, priait seulement pour que la volonté d’en haut fût faite, et pour que cette volonté rendît Marianne heureuse. Cela dura deux ans; et puis, un beau soir d’avril, que les petits oiseaux chantaient à sa fenêtre, et qu’une brise parfumée, accompagnant ces chants, embellissait le crépuscule de toutes les promesses de l’aurore, Charlotte enveloppée de langueur et d’harmonie, ferma les yeux et ne les rouvrit plus. Bien qu’elle eût les yeux clos; et presque déjà morte, nous vîmes son cœur monter vers ses lèvres colorées d’un soudain et fugitif éclat. Marianne sommeillait dans son petit berceau, où Tingry l’alla prendre; il posa la figure de l’enfant endormi sur les lèvres de la mère mourante, et, grâce à Tingry, le dernier soupir de Charlotte fut un baiser pour sa fille.
Depuis, continua Réniez, Marianne ne nous à pas quittés, hormi pendant les courtes années qu’elle passa au Sacré-Cœur de Lille, où son humeur triste et sa faible santé ne permirent pas qu’elle suivît régulièrement le cours de ses études. Elle les acheva parmi nous. Tingry et moi nous eûmes fort à faire, pour ne pas perdre la tête au milieu des questions dont elle nous poursuivait sans relâche, touchant son père et sa mère, et pourquoi tout le monde semblait lui faire un mystère de quelque chose. Mes dispositions étaient prises pour assurer l’avenir de Marianne. Toutefois, il restait un point noir à l’horizon. Chambrun, sur la résidence duquel nos longues et indirectes recherches n’amenèrent pas le moindre éclaircissement, Chambrun reparaissant avait le droit, sur la simple constatation de son identité, de nous ravir Marianne, et de l’emmener avec lui. Douze années de silence avaient presque anéanti nos terreurs. Elles se réveillèrent, il y a deux ans, dans les circonstances suivantes: J’avais proposé à Marianne le voyage des bords de la Loire, qui lui fut très agréable. Nous nous arrêtâmes à Tours. Un soir, que nous rentrions à notre hôtel, le concierge m’informa que dans l’après-midi, un étranger, refusant de déclarer son nom, avait demandé si parmi les voyageurs il ne se trouvait pas un monsieur Réniez, de Lille, et sa nièce. Sur la réponse affirmative du garçon, l’inconnu était remonté dans une voiture qui l’attendait à la porte. Le lendemain, je ramenai Marianne à Lille. Depuis lors, nous n’avions plus entendu parler de Chambrun, lorsque ce matin, Tingry, malgré le changement produit par les années, le reconnut en ville et pressentit un désastre. Vous avez vu le reste.
— Je puis, si vous le désirez, dis-je alors, vous fournir d’authentiques renseignements sur l’existence actuelle de M. Chambrun. A ma connaissance, il réside à Paris depuis quelques années; je l’ai rencontré dans différents milieux, où il s’est fait présenter à moi en qualité de compatriote; dans mes présomptions, l’homme moral n’a pas beaucoup changé ; cependant je ne me rappelle pas avoir entendu émettre de sérieux griefs contre lui; le bruit public lui attribue une part dans diverses affaires. En outre, je réserve cette bonne assurance pour la fin, il ne songe pas du tout à vous enlever Marianne, mais seulement vingt ou trente ou quarante mille francs dont il a besoin pour participer avec quelque gloire aux travaux des Squatters... Parisiens.
— Oh! Evariste, s’écria Tingry, si ce pouvait n’être que cela, et même le double, je connaîtrais enfin une joie parfaite, à la certitude que Marianne ne nous quittera jamais.
— Je le jure! murmura une voix sourde, qui s’éteignit aussitôt dans un silence que notre stupéfaction prolongea.
— C’est lui, dit enfin Réniez, c’est Chambrun!
A cet instant, le bruit de la chute d’un corps dans les feuilles des arbustes qui bordaieut la croisée entrouverte, et d’où était partie cette voix, nous décida tous trois d’un même mouvement à pratiquer une reconnaissance. Chambrun avait disparu.
VIII
Table des matières
MARIE A EVARISTE.
Mon doux ami, ne me faites pas dire que j’ai eu tort dans notre petite querelle, car je serais bien capable de cette humilité, tellement je suis triste de ne plus vous voir jamais, et d’être toute seule par un si beau temps. Je vous prie donc, Évariste, de m’écrire une petite lettre d’excuses, que je recevrai demain matin, et d’arriver vous-même dans l’après-midi. Vous avez disparu d’une façon si extraordinaire, que je n’aurais pas su où vous écrire (et peut-être nous serions morts l’un pour l’autre) sans la visite récente d’un personnage que je n’aurais pas reconnu, tant il est différent de lui-même, et qui est venu m’annoncer, comme un immense événement, qu’il avait embrassé sa fille, et qu’il voulait que sa fille épousât Schœffer. Je vous parle de M. Chambrun, aux discours duquel je n’ai pas compris grand chose, sinon, que du trône de la reine de ses pensées, je suis descendu au rôle moins éclatant de confidente de son bonheur. Il paraît que depuis que sa fille doit épouser Schœffer, M. Chambrun fait le plus grand cas de vous. Mais revenez donc, mon cher Évariste, après avoir écrit la petite lettre, revenez, revenez! Il y aujourd’hui deux ans tout juste que nous nous sommes rencontrés pour la première fois, à la soirée de madame Dervieux. J’étais une jeune femme alors, assez gaie, disait-on, et pas trop laide, puisque, pendant deux ans, vous lui avez dit trois millions de fois qu’elle était la plus belle femme du monde pour vous. En pareil cas, un homme ne doit jamais raisonner contre une femme, et surtout ne jamais rougir de reconnaître ses torts devant celle qu’il aime. J’ai visité hier, rue de l’Arcade, un très agréable appartement, dont je vous donnerai le détail, après le reçu de la petite lettre d’excuses. J’en ai déjà fait la distribution à part moi: votre bibliothèque sera près de mon salon. Est-il bien prudent à une femme de prendre pour mari un si furieux ami des livres? Cela m’est égal; quand vous lisiez le soir, près de moi, et que je continuais à vous parler, cela vous faisait sourire. J’aime votre sourire, Evariste; sans lui je ne consentirais pas à vivre près de vous. Un mot encore sur M. Chambrun: sa visite, extrêmement courte, s’est terminée sur l’annonce qu’il n’était que de passage à Paris, et qu’il allait retourner à Lille, pour assister à l’éternel mariage de sa fille avec Schœffer.
Tout cela m’a un peu impatientée, parce que je pensais à vous, et que votre absence m’avait rendue de fort mauvaise humeur. Malgré toutes vos protestations, je doute que ce soit vous qui aimiez le plus; citez-moi une seule occasion où je vous aie contrarié pour le plaisir d’être en différend avec vous. Ce n’est pas ma faute si je ne suis jamais de votre avis; vous êtes si distrait quand je parle, que vous ne me comprenez pas toujours exactement, et alors c’est entre nous des explications à n’en plus finir... Cela a été bien délicat à vous de partir ainsi!. et si j’en avais usé de même, et qu’à votre retour on vous eût dit: «Madame est à la campagne et n’a pas laissé son adresse?» Là-dessus, je vous exhorte à bien vous recueillir, pour être sûr que vous êtes capable de passer tous vos jours auprès de moi, sans trop me tourmenter. J’ai fait de sérieuses réflexions, mon cher Évariste, et je ne donnerai ma main qu’à celui dont je serai sûre d’être bien aimée. Cela est une demande; répondez, et surtout revenez.
Évariste à Marie.
Je vous aime trop, et je serai de retour à Paris demain soir. J’ai eu quelque peine à décider Paul Tingry à un départ aussi précipité ; mais enfin il m’accompagnera; son désir de vous voir est grand. Il vous admirera, et je suis sûr que vous l’estimerez beaucoup.
Obéissant à votre ordre, je vous demande pardon... d’avoir pu croire que vous étiez bonne. N’importe, je suis tout à vous, et pour la vie. J’ai même peur, Marie, de l’ardeur inouïe avec laquelle tout moi se réfugie en vous. Ah! ma belle chérie, quelle fête!
Je vous écris de la salle à manger de mon oncle, et je suis interrompu par l’arrivée de Marianne et de Schœffer. Marie, gardez-vous de rire, ou de perdre patience, quand on devrait vous répéter cent fois tout de suite, qu’ils seront unis. Chambrun ne peut rien contre eux, et tout le monde est disposé à tout faire pour lui, si le nouvel homme, que ses discours et ses regards promettent, n’est pas le fragile masque de l’ancien. Mais ne faisons pas des succès à venir une condition de notre joie présente. Je veux jouir, sans mélange de crainte, de l’espoir de vous revoir demain, pour ne vous plus quitter, je veux jouir de ce pur soleil, et du spectacle délicieux de Marianne et de son mari. Tous deux ils sont jeunes et sincères, et le mensonge ignore la route de leurs lèvres.
Vous les verrez, Marie, et je crois qu’ils vous deviendront chers. Je crois, surtout, que vous ferez une très vive et très heureuse impression sur l’esprit de Marianne, à laquelle je parle de vous tout en vous écrivant.
A demain, et à toujours!
Il est midi; Dieu lui-même paraît sourire à la terre, dans la lumière clémente de l’astre qui a réjoui tous les hommes depuis la naissance du premier; il est midi, c’est l’heure du meilleur rêve et de la meilleure prière. Le concert des oiseaux, le murmure de la brise, le chant de la sève dans les grands arbres, et l’espoir infini du cœur humain, se fondent dans une même voix, et cette voix, au lendemain des jours sombres, redira encore à ceux qui viendront après nous:
«C’est bien fait d’aimer!»
LE ROMAN D’HERMINIE
Table des matières
ou comment on devient greffier.
I.
Table des matières
Un greffier mélancolique avec lequel, dans des jours plus tranquilles, j’ai fait souvent ma partie de dominos sous les voûtes du paisible Café Minerve, m’adrese de Langres une lettre ainsi conçue:
«Monsieur,
» Je l’ai brûlé... j’ai eu ce courage; mais, qui me donnera celui de ne point pleurer? J’ai réalisé tout ce qu’on pouvait attendre de la fermeté d’un greffier... Monsieur, je ne suis qu’un homme après tout. Sous le fonctionnaire impassible... cet homme souffre... Je l’ai brûlé.
— Qu’a-t-il brûlé ? direz-vous.
Et moi je vous réponds:
C’était un joli manuscrit, sur papier à lettres vergé, satiné, avec mes initiales, gravées au timbre sec sous une couronne de vicomte. C’était un joli manuscrit, car j’ai une belle main, et j’excellais, jadis, aux joûtes vertueuses des pleins et des déliés.
La couverture de ce joli manuscrit était bleue, et le titre en était noir.
Herminie ou le Vœu sinistre, tel était ce titre.
Une année venait de se passer entièrement dans la société d’Herminie, créature impalpable, qui avait reçu le jour dans mon imagination, et me comblait en retour de faveurs idéales. J’avais alors vingt ans.
Mon manuscrit achevé, j’adressai une lettre attendrissante à M. Cousin, membre de l’Académie française, homme sévère, mais juste, que je ne connaissais pas le moins du monde.
Dans cette lettre, je commençais par demander à M. Cousin un peu d’amitié ; puis, je lui exposais mes idées sur l’art, sur le beau, sur la femme, et enfin, je le priais de m’envoyer par retour du courrier, une demi-douzaine de conseils paternels.
Je me rappelle textuellement mon post-scriptum:
— Cher maître, donnerai-je Herminie à la Revue des Deux-Mondes, ou la publierai-je immédiatement en librairie?
La question était vive et épineuse à la fois. M. Cousin n’osant se charger du soin de la résoudre, ne me répondit pas.
Cependant, tout le monde, à Langres, me méprisait ouvertement. J’en étais fier... Moi aussi, j’étais donc un martyr de la grande cause, un lutteur, un pionnier, un méconnu. Il n’aurait rien manqué à mon bonheur, si mon flanc avait bien voulu saigner un peu. De quel prix n’eussé-je point payé un petit vautour d’occasion, qui aurait fait semblant de me ronger le foie... devant le monde!
II.
Table des matières
Sur ces entrefaites, débarqua à Langres un charmant jeune homme brun, très bien mis, chargé de moissonner des souscripteurs à l’Adamastor, revue nouvelle des arts, des sciences, des lettres et de la corseterie.
Langres me l’adressa d’une commune voix. L’Adamastor coûte 60 francs par an; j’hésistais, mais le jeune homme brun me dit:
— Monsieur, l’Adamastor est une tribune ouverte à toutes les voix éloquentes, et le directeur compte beaucoup sur la vôtre... autrement dit, si vous disposez présentement de quelque manuscrit, ne vous gênez pas.
J’invitai le délégué de l’Adamastor à un déjeûner, qui me coûta le prix d’un abonnement de six mois, et acheva de me déshonorer chez mes concitoyens. Mais, au gloria, je lus Herminie au jeune homme brun.
Il pleura, le beau, le tendre, le noble jeune homme brun, et quand j’eus fini, il trouva seulement un mot à me dire: mais que ce mot était juste, vrai, profond, marqué au coin de l’à-propos et de la conviction. Il dit seulement: «C’est beau!»
Par le courrier suivant, j’adressai au directeur de l’Adamastor mon manuscrit, plus soixante francs en un bon de poste, et l’assurance de ma considération distinguée.
A quinze jours de là, je reçus le premier numéro de mon abonnement.
L’Adamastor était d’un format extrêmement vaste, le facteur vexé m’en fit l’observation en ces termes un peu libres:
— Ce n’est pas la poste, ce sont les messageries qui devraient se charger de ça.
— Que voulez-vous que j’y fasse?
— Dame! vous devriez en écrire à ceux de Paris, au directeur.
— Je ne le connais pas.
— Alors, c’est bien différent; je croyais que vous étiez de la bande...
Oh! Homère! oh! Alexandre Dumas! il était donc écrit que vos sectateurs et ceux de Mandrin porteraient le même nom chez la postérité !
III.
Table des matières
Je restai deux mois (deux siècles!) sans nouvelles d’Herminie, et je pris le parti d’écrire au directeur. Il me répondit qu’il avait besoin de causer avec moi, avant de prendre une détermination sur ce sujet. Deux jours après, à neuf heures du matin, le fiacre qui me transportait moi et mes bagages depuis la gare de l’Est, s’arrêtait devant les bureaux de l’Adamastor.
Je trouvai porte de bois, et laissai deux cartes cornées à l’adresse du directeur.
C’est l’usage à Langres, de laisser deux cartes dans les maisons où l’on fait visite. Cette prodigalité signifie à la fois, un certain détachement des biens du siècle, et le désir de faire convenablemeut les choses.
Je ne quittai point mon hôtel de la journée, attendant toujours, mais en vain, le directeur. Le lendemain, je retournai chez lui, et fus reçu dans une antichambre malpropre, par un borgne, qui avait mal aux dents. Le borgne ne me rendit pas mon salut, et m’annonça que le directeur n’était parfois visible que de trois à cinq heures.
A trois heures j’étais à mon poste. Le directeur, absorbé dans l’élaboration du prochain numéro, me remit au samedi suivant. Le borgne me transmit les ordres de son maître dans ces termes:
«Samedi, vous êtes certain de trouver M. le directeur, s’il pleut.»
Le samedi venu, il ne plut pas; mais l’atmosphère était lourde, le ciel gris, cela me suffisait. Je fus reçu.
Le sultan m’avertit, sur un ton de complaisance marquée, qu’il n’avait que trois minutes à me donner, qu’il était assassiné d’affaires... il fumait sa pipe et lisait le Figaro.
— Monsieur, lui dis-je, je viens au sujet d’Herminie...
— Herminie, qu’est-ce que c’est que ça?... Ah! très bien, je me rappelle... J’ai énormément d’observations à vous adresser là-dessus. Le temps me fait défaut aujourd’hui; mais je me réserve de vous écrire prochainement. Votre serviteur.
De retour à Langres, je racontai d’un air dégagé, que j’avais mes entrées au Gymnase, et que Montigny (si j’avais dit M. Montigny, personne ne m’aurait cru) me demandait trois actes.
IV.
Table des matières
A mes pressantes lettres, le directeur ne se lassa point de répondre que ces choses-là se traitent mieux verbalement, et qu’à mon prochain voyage à Paris, nous nous entendrions. C’était l’époque des renouvellements, je me réabonnai. Je dus attendre quatre mois avant de revoir le borgne. Il daigna me reconnaître, et fut moins sévère; s’il avait seulement souri, je l’invitais à dîner! La première fois, je manquai le directeur d’une minute.
Je me fis une molle habitude d’aller deux fois par jour au bureau de l’Adamastor, m’entendre dire par le borgne: «Vous n’avez pas de chance.»
Enfin, un rendez-vous fut pris entre cet invisible et moi, pour un certain lundi, jour que j’avais fixé pour mon départ.
Au dernier moment, l’entrevue fut décommandée, et remplacée par l’avis suivant:
«Cabinet du directeur.»
«Herminie ne nous déplaît pas, seulement, il faudrait corriger le titre et le ton trop personnel de l’ouvrage.»
Autrement dit changer l’enseigne et le mobilier de la maison.
Le directeur n’ayant pas mon manuscrit par devers lui (c’est son mot), j’attendis quatre mois dans ma ville natale le résultat de ses fouilles.
En octobre, on m’envoya Herminie, que j’allai moi-même restituer à l’Adamastor dans le courant de mars, moins sentimentale et réduite de moitié.
Tant de persévérance me valut la promesse écrite, que, moyennant plusieurs autres coupures jugées utiles, Herminie prendrait son rang.
J’abrège, monsieur; j’allai encore sept fois à Paris (songez, que je n’ai jamais vu les Invalides, ni l’Opéra) pour assister chaque fois à une nouvelle mutilation d’Herminie, accompagnée de ces mots du directeur:
— Hé ! hé ! cela commence à prendre une tournure!...
Bourreau!
A mon douzième voyage, les ratures directoriales n’avaient épargné que mon nom, quand la Revue cessa de paraître; j’avais perdu quatre ans, et deux mille écus à ce jeu fantastique... Voilà comment on devient greffier.
C’était un joli manuscrit, je l’ai brûlé.
Agréez, monsieur, etc.
A. R.
JANE
Table des matières
I
Table des matières
Jane! ce n’est point ta faute, belle miss, si je n’ai pas été un libérateur de peuples!
Jane! Vous ne trouverez pas ce nom dans les mémoires politiques du temps. Ce nom existe à l’état de phare, seulement dans une volumineuse série de lettres, que j’adressais quotidiennement, dans ce temps-là, à un ami mort l’automne dernier. Sa veuve a eu la pensée de me les restituer. C’était un rajeunissement imprévu, la plus curieuse et la meilleure année de ma vie, qu’on me rendait là pour quelques heures.
Je relus une à une, avant de les brûler, ces pages de mince papier qui durent plus longtemps que nous.
A chaque ligne: Jane!
II
Table des matières
J’avais dix-sept ans et quelques mois; je venais d’achever ma philosophie; c’est alors que mon oncle et tuteur Adalbert m’envoya chez un de ses amis, le docteur Williams, sur le point le plus verdoyant, parmi les plus beaux châteaux et les plus vieux arbres de la vieille Angleterre. Si je ne précise pas davantage, c’est à cause des susceptibilités vraiment inimaginables de plusieurs notables du pays.
Quel changement à vue!
La veille au soir, je recevais, en pleine France, les sages avis de mon oncle Adalbert; et le matin suivant, après une nuit fantastique et terrible, passée sur la mer que j’affrontais pour la première fois dans les pires conditions au temps funeste des équinoxes, je voyais se dessiner dans les premiers feux de l’aurore les fameuses côtes blanches.
Alors un flot d’espérance et de bonheur rompit les digues qui l’enchaînaient au sein de Dieu, et fondit dedans moi.
Alors toutes les évocations de l’histoire, tous les fantômes de la légende, tous les frémissements de l’inconnu m’assaillirent ensemble.
Pendant un an, je vécus de lyrisme, de courses folles à cheval, et de thé mélangé. Petit poney! gai compagnon prêté par l’amitié ; seul confident sous ce beau ciel, en ces fraîches aurores, de mes ambitions joyeuses, de mes poëmes indicibles: où es-tu, petit cheval? Où êtes-vous, jeunesse, audace espérance! je croyais alors que je vivrais toujours, l’âme vibrant sans cesse au vent d’une incomparable forêt, où j’allai tous les jours avec Lamartine, Hugo, Musset, Byron... et une fois avec Jane!!
III.
Table des matières
C’était une fillette de dix-sept ans... mince et frêle... la tête noyée dans une mer de cheveux châtains. Son regard fixe et réfléchi, l’invariable nuance de son teint annonçaient une âme plus rigide que tendre. Elle avait un frère, clerc chez un avoué du district et ne rêvant que d’aller s’amuser à Londres (l’ingénu!)
On m’avait présenté chez sa mère, riche bourgeoise, et travaillée de cette ardeur de propagandisme qui est au fond de toute Anglaise. Celle-ci en avait surtout contre les Mormons, qui venaient de bouleverser la ville, en disant en public un bien énorme de la polygamie.
La mère de Jane ne m’honora que d’une attention relative. Elle ne me trouvait point assez grand, et ne pensait-pas bien de mon nez. Mais c’était une femme pratique, et elle venait de découvrir un procédé pour se perfectionner dans le français, sans qu’il lui en coûtât rien que d’ouvrir la bouche et les oreilles. On confectionnait à merveille dans cette maison une certaine espèce de rôties... et je me rejetais volontiers sur cet intermède.
A notre seconde entrevue. Jane, en me versant du thé, me prit directement à partie, et m’interpella sur la Hongrie, qu’elle prononçait Onn’guéré..
Le lendemain, je trouvai la jeune fille seule au logis. Sa grâce un peu sauvage, mais nouvelle pour mes yeux, avait d’un seul geste saisi mon cœur. J’allai vers elle, débordant de strophes, de soupirs, de passion première et de serments.
Elle tenait à la main un numéro du Times.
— Connaissez-vous Louis Kossuth? me dit-elle.
— Sans doute. Pourquoi pas? de nom du moins.
L’étrange question!
— C’est bien! nous verrons. Attendez un peu. Je vais savoir si vous faites quelques progrès dans notre langue.
Elle m’avança le Times, et m’invita à lui lire tout haut une correspondance de Pesth.
Je lus assez bien, j’imagine, puisque Jane ne me reprit point. Quand j’eus fini, il lui échappa cette exclamation.
— Oh! dear!
Ce qui littéralement signifie: oh cher!
La joue en feu, la voix étranglée, je la contemplai, ne demandant qu’à perdre la tête ou à me mettre à genoux, au choix de la partie intéressée.
Plus tard, je sus que: Oh dear! lancé par l’auditoire au milieu d’une lecture, ne signifie plus: Oh cher! mais quelque chose d’analogue à notre: Tiens! tiens!
IV
Table des matières
Cependant mes relations d’intimité avec Jane augmentèrent en raison des progrès de son apostolat. Attendu que je devenais froid au seul nom de la Hongrie, il était clair que j’appartenais à Jane. Et elle?... Non, elle n’avait pas encore jeté sur un autre homme ce regard profond, aurore boréale d’un amour vierge et vertueux. Elle m’aimait, cela s’entend... et nous avions beau ne nous plonger dans les demi-mots, les entrevues secrètes et les soupirs d’intelligence, qu’au nom des nationalités, nous sentions tous deux que nos dix-huit ans n’allaient bientôt plus s’insurger seulement contre les grands Etats dominateurs des petits... L’explosion était inévitable.
Dans l’intervalle, comme il ne fallait pas perdre de vue l’histoire qui avait les yeux sur nous, je crus devoir à notre cause un premier holocauste. La victime fut mon oncle Adalbert. J’écrivis à cet excellent homme que, malgré toutes les bontés dont je lui étais redevable, il n’occupait plus dans mon cœur que la seconde place, la première appartenant de droit à celui qui avait arraché à son lâche sommeil mon âme engourdie, et l’avait animée de pitié et d’amour pour les faibles opprimés... c’est-à-dire à l’immortel Kossuth.
A ce manifeste loyal, mais incongru et inutile, mon oncle fit une réponse qu’on devrait non pas lire, mais chanter au son des flûtes d’Arcadie: «Mon neveu, ton cœur est son maître... mais il est des choses (et l’amitié est de ce nombre) qui ont besoin de la consécration du temps.»
V
Table des matières
Je sentais qu’entre Jane et moi il allait y avoir un lien. Nos serrements de main avaient toujours des pressions à l’Harmodius, des temps d’arrêt à l’Aristogiton.
Nous étions au commencement de mai.
Les sources gazouillaient dans les fentes rocheuses du grand bois; les petits oiseaux s’ébattaient sur les branches qui avaient vu rêver Shakespeare.
Toute la nature chantait la fête de la jeunesse, et le renouveau tressaillait même aux cœurs de quatre-vingts ans.
Le matin, j’avais (rare audace!) donné un baiser à Jane sur le front, et au lieu de s’indigner, elle m’avait dit:
Ce soir, à six heures, dans le grand parc.
Nous voilà donc, au milieu de la forêt sublime, le bras de Jane sous le mien... O souvenir! Elle ne se détournait pas... Les daims intrigués nous contemplaient d’un œil bête et encourageant. Jane, pensive, semblait attendre un hymne.
— O lumière! lui dis-je, parfum et harmonie!...
Elle se détacha vivement de moi, et un regard froid, pénétrant et résolu comme une pointe d’acier accompagna ces paroles.
— Il faut, Raymond, partir ce soir.
Non, non, non... de l’amour, infiniment d’amour... mais sans crime, ou tout au moins sans délit.
— Incomparable-Jane, n’ignorez pas plus longtemps que je suis en tout à la tête de onze francs...
— C’est plus qu’il ne faut pour vous aller à Londres, lui parler, le voir, nous mettre à ses ordres!
Le voir, qui donc? Question superflue! Je sentais bien qu’il ne s’agissait pas du forgeron de Gretna-Green, mais de Notre père et nourricier moral, de Kossuth, parbleu!
Oh! mon premier rendez-vous!... D’ailleurs, les sources continuèrent à gazouiller, les feuilles à bruire, les petits oiseaux à voleter d’une branche à l’autre... mais les cerfs impatientés s’en allèrent dormir chez eux. Pour moi, cette austère conclusion d’un programme si tendre m’avait étourdi. D’ailleurs, je promis de partir; et en effet, non pas ce soir même, mais le lendemain, j’allai à Londres.
Il demeurait alors dans le voisinage de Regent’s-Parck. La seule vue de sa porte me glaça. Comment m’y prendre pour lui offrir nos deux têtes et mes onze francs? J’entrai cependant; mais quelle ivresse d’entendre dire qu’il était sorti!
Tranquillisé sur ce point, je me promenai une demi-heure dans sa rue. Puis j’allai, dans un cabinet de lecture, écrire à son adresse une lettre dont nulle épithète ne saurait donner une idée... et je retournai là d’où j’étais venu.
Le célèbre patriote daigna répondre à cette lettre quelques lignes fort sensées qui n’empêchèrent pas Jane de me mépriser par la suite.. Je ne l’avais pas vu, donc elle s’était trompée sur mon compte... donc j’étais un traître.
VI
Table des matières
Elle rêvait d’aller elle-même auprès du grand Hongrois, quand on la maria, elle la fière et chaste Jane, à un riche marchand de comestibles de Bond-Street. Moi-même, je regagnai la France. Je suis resté une nature très sensible, et l’ange du célibat ne gémit pas encore sur ma désertion. Il y a dix ans de cela, dix mille siècles!
GIULIA
Table des matières
L’action se passe en 1854. Un épicier de la rue de Paris, à Lille, affichait inutilement à louer, depuis six mois, un bel appartement meublé, au second étage, lorsqu’un jour les locataires souhaités lui apparurent sous la forme d’un ménage italien. Ne croyez pas que cet épicier fût, dans son espèce, un original, capable d’être séduit par l’accent étranger, par la grande image de Rome, par le doux nom de Florence, par le prestige de Raphaël... croyez moins encore qu’il fût un épicier avancé, ayant flairé avec émotion autour de ses nouveaux co-habitants l’odeur du patriotisme exilé. Ce n’était qu’un homme juste. On venait de lui payer, en bon argent, deux mois d’avance, et il avait la loyauté de reconnaître que, dès lors, il ne lui restait plus rien à dire. La famille italienne se composait de trois personnes: un homme de grande taille, au visage noble, à la barbe abondante et noire, aux cheveux noirs aussi, lissés, lustrés et se bouclant sur le cou, d’environ quarante-cinq ans; sa femme, paraissant un peu plus âgée, qui à peine entrée dans l’appartement se coucha, et qu’on ne vit jamais; puis leur fille. Celle-ci pouvait avoir seize ans, elle était complètement belle, d’une beauté un peu théâtrale peut-être, et elle fredonnait toute la journée, d’un air distrait et rêveur, les ariettes sautillantes et les mélodies passionnées du pays des grands poètes, des grands amants, des grands musiciens et des grands peintres. Le chef de la famille se faisait appeler Tomasso, et nourrissait son monde avec le produit de poteries artistiques fabriquées par ses mains, telles que baguiers, vide-poches, coupes, porte-montres. Heureusement cette nourriture coûtait peu, car l’industrie de Tomasso n’attire guère la foule des acheteurs, surtout dans une ville comme Lille, où l’on n’aurait pu dire pourquoi il avait songé à venir s’établir. On savait en tout de lui qu’il avait précédemment résidé à Londres. Tomasso emportait en tous lieux avec lui une provision d’objets d’art consistant en quelques toiles italiennes et hollandaises d’une réelle valeur, quoique signées de noms secondaires, en émaux, en camées et en faïences, dont il ne se séparait jamais, soit qu’il y attachât une valeur d’affection et de souvenir, soit qu’on ne lui en eût jamais offert le bon prix.
Toutefois, comme il y a dans Lille un assez grand nombre d’amateurs et de connaisseurs de peinture et de curiosités, qui trouvent avec peine l’emploi raisonnable d’une moitié de leur journée, on vint régulièrement visiter, dans l’après-midi, le petit musée de Tomasso; mais sa fille ne se montrait jamais à ces heures-là, et même elle se privait de fredonner lorsqu’il y avait du monde. Tomasso pouvait donc croire que c’était uniquement lui, son jugement artistique, son esprit un peu gouailleur, mais vif, imprévu et gai, qui attiraient tant de personnes recommandables. Il suivait avec intérêt les ventes publiques: on le consultait, il jouait un rôle, et le soir, après un semblant de dîner composé d’un potage au riz et de café noir, il disait à Giulia de chanter, l’écoutait avec recueillement, et finissait par l’accompagner.
Cependant la maladie de la mère, taciturne personne que Tomasso n’approchait jamais sans de religieux égards, prit tout à coup un caractère de telle gravité, que l’Italien dût faire éveiller en pleine nuit le vicaire de Saint-Sauveur. A neuf heures du matin, l’étrangère expirait tranquillement. Le surcroît de frais occasionné par ce malheur vint compliquer fort mal à propos la gêne déjà produite au sein de la famille par un ralentissement survenu dans la vente des baguiers et porte-montres, et Tomasso se vit réduit à trouver, dans un bref délai, le moyen de conjurer la pauvreté absolue. Giulia le prévint qu’elle était disposée à tout, à le suivre pieds nus jusqu’à Marseille, plutôt que de laisser vendre un seul des objets dont elle s’était vue entourée depuis son enfance. Tomasso se le tint pour dit, et fut intérieurement débarrassé d’une grande crainte et d’un vif souci; car, s’il chérissait sa fille, il aimait ses vieilles assiettes. Un de ses visiteurs habituels, homme de tact, pénétra un jour le secret du dénuement de Tomasso. Heureusement, cet amateur appartenait à une famille de riches industriels, et il parvint aisément à obtenir pour son protégé un emploi de commis chez un filateur de coton, à raison de 150 francs par mois.
Cette modique somme, une fois assurée, parut une fortune en bien fonds à Tomasso, qui buvait et mangeait pour vingt sous par jour. Son premier argent servit à offrir à Giulia des pantoufles éclatantes. La jeune fille pleura beaucoup le premier matin où son père se rendit à son bureau, comme pleure une mère le jour de l’entrée de son fils au collège. C’était la première fois que son père et elle allaient être séparés pour plus de deux heures; mais il n’était pas permis d’hésiter. Le filateur chez qui travaillait Tomasso était un gros homme aux manières courtoises et assez bienveillant, dans ce qu’il nommait avec une malicieuse logique les limites de son droit, c’est-à-dire ne réclamant l’enthousiasme de personne et demandant seulement qu’on lui en donnaît pour son argent.
Tomasso devait se trouver à la fabrique tous les matins à huit heures et demie. De midi à une heure il était libre, puis cessait encore de l’être jusqu’à six heures. Dans les filatures, la besogne bureaucratique se borne à peu de chose et n’embrasse qu’une tenue de livre fort restreinte. Le patron, homme du même âge que Tomasso, était resté veuf de bonne heure avec un fils qui achevait en ce moment ses études au collége de Douai, et qui désolait involontairement son père par des tendances les plus excentriques. Il était blond, audacieux, sensible, d’une figure charmante... Mais quelle cervelle! D’abord, il ne prenait pas le moindre intérêt au progrès des arts mécaques, bien qu’il fût dans les sciences, et il s’étonnait ingénument que trois cents ouvriers se montrassent si dociles à l’ordre d’un seul chef. Il avait, par là, réussi à se faire interdire l’entrée des ateliers, où sa calotte rouge, ses attitudes oratoires et ses demi-mots ironiques faisaient un déplorable effet au point de vue du décorum. Si on avait l’imprudence de le laisser seul au bureau deux minutes, il signait des permissions de sortie à qui prenait la peine d’en désirer. Le patriote Tomasso flaira un élu, un saint sous la tunique du lycéen, et il vit avec une joie secrète ses sympathies devinées et recherchées par le fils du millionnaire.
C’était là un prosélytisme qu’il devait à la sainte cause, il le comprit, et l’entreprit.
Pendant les grandes vacances que le jeune Louis ne souhaitait que pour avoir le droit de porter à son aise, et sans crainte de le voir confisquer, ce fameux béret rouge qui est d’ailleurs une coiffure gênante, il venait fumer des cigares au bureau, à l’heure pleine de sécurité où le service de la Banque retenait son père. Alors il prêtait une oreille ravie aux discours de l’Italien.
Louis était instinctivement passionné pour la musique et les tableaux, et faisait de médiocres vers que Tomasso trouvait admirables. De là à une fraternelle amitié, à une absolue confiance, il n’y avait plus même le pas classique.
Cependant le père de Louis, homme étonnamment calme, se plaisait à ne voir dans les inoffensives bizarreries de son fils que l’expansion nécessaire de la fougue ordinaire à la seizième année, et il se disait que la première étreinte avec la réalité du monde aurait bientôt remis toutes choses en leur place. Par exemple, il ne voyait pas d’un œil favorable naître quelque intimité entre Louis et Tomasso, et à ce sujet il avait fait au jeune homme de demi-recommandations: «Tomasso était sans doute un très brave homme, mais une tête un peu chaude qu’il fallait se garder d’enflammer davantage; en outre, il n’était pas d’un bon exemple de donner aux employés le spectacle de l’infraction à la discipline en allant causer avec eux à l’heure de la besogne.» Louis souleva cette honnête et ingénieuse objection, que Tomasso lui montrait l’italien pour rien, et cet argument eut un succès de deux jours auprès du millionnaire. De deux jours seulement, car le surlendemain, le père de Louis, traversant le vestibule qui conduisait au bureau, et entendant son fils s’efforcer de convaincre Tomasso qu’on ne dit pas tout zouste, mais tout juste, découvrit que c’était Louis qui, avec la générosité propre à sa grande patrie, commettait lui-même le bienfait qu’il déclarait recevoir. Cette fois, il ne dit rien, et eut raison, car l’admonition serait tombée on ne peut plus mal. Tomasso venait d’inviter Louis à prendre le café dans son musée le dimanche suivant. Justement, le patron et son fils devaient dîner ce jour-là chez de vieux amis de la famille, où le brusque départ de Louis, après le dernier plat, ne causerait pas un vide regretté ; car dans ces sortes de réunions, si Louis ne s’échauffait pas, il se montrait d’une maussaderie offensante pour les gens de la maison, et s’il s’échauffait, il lançait sur la religion de l’égalité des tirades absurdes.
Toutefois, par un tacite accord, les deux amis résolurent de ne rien dire au père de Louis de la visite projetée par ce dernier aux dieux lares de Tomasso. Pourquoi ce mystère? Uniquement pour que le patron, bonhomme au fond, mais dévoré de préjugés, n’aille pas se mettre en tête qu’ils complotent contre le gouvernement de la France. Qu’aurait dit l’honnête filateur, en entendant Louis et Tomasso se tutoyer comme deux vieux frères d’armes? C’était, de la part de l’un, pur enthousiasme de nature libre, vive et jeune, de la part de l’autre, candeur de vieil enfant et sympathie d’artiste. La veille de ce fameux dimanche, Louis interpella ainsi Tomasso:
— Tu ne m’as jamais dit si tu avais des enfants?
— Je n’en ai qu’un, répondit l’Italien, une fillette qui tient la maison. Et il en resta là.
Depuis la mort de sa mère, Giulia avait, en effet, pris les rênes du ménage, mais son administration lui donnait peu de souci. Moyennant six francs par mois, qu’elle partageait avec ses maîtres, la servante de l’épicier faisait les chambres, époussetait les meubles, mais sous aucun prétexte ne devait toucher aux objets d’art, dont Giulia avait soin. Giulia était à peu près du même âge que Louis, et offrait, dans sa poésie fascinante, le type adorable de ces beautés italiennes, type qu’on se représente volontiers, fait d’une âme passionnée et d’une voix tour à tour profonde et légère, et qui, sur la toile immortelle où de divins artistes ont prodigué les flamboiements de la couleur et les splendeurs de la chair, persistent à vivre surtout par le regard, et réalisent cette antithèse: les éclairs de la langueur. Quant à la coquetterie, cette seconde beauté de la Française, Giulia était absolument une étrangère parmi nous. Elle dédaignait ses beaux cheveux, et chaque matin, elle en tordait sans fierté, et pour ainsi dire avec ennui, les tresses trop lourdes pour ses doigts; puis elle plongeait dans des brodequins en velours noir, deux fois trop larges, ses pieds mignons et sculptés. Elle n’était pas non plus gourmande, ni d’humeur capricieuse. Elle buvait l’eau avec délices, mangeait fort peu et songeait beaucoup.
Elle n’avait jamais vu de près un autre visage d’homme que celui de son père, qu’elle aimait de tout son cœur, et qu’elle eût été heureuse de servir toujours. Leurs entretiens roulaient uniquement sur la mère disparue, sur les choses d’autrefois, sur leurs aventures à Londres, et sur un jeune garçon de Milan, qu’ils avaient connu avant leur départ pour l’Angleterre, à la suite des événements qui motivèrent l’exil plus ou moins volontaire de Tomasso. Giulia n’était alors qu’une enfant. Ainsi que tous les êtres dont l’œil est très docile à l’empire des suggestions extérieures, et qui se recueillent ensuite dans la rêverie, Giulia ne lisait guère et n’avait pas besoin de lire. D’ailleurs, sur la planche négligée qui représentait la bibliothèque chez Tomasso, il ne se trouvait, en fait de livres, que des choses peu propres à donner l’amour de la lecture à une jeune fille: des pamphlets politiques, un manuel de l’émailleur, etc... L’innocence de cœur et d’esprit de Tomasso ne le cédait en rien à celle de sa fille. Indifférent aux paroles, il entendait celle-ci soupirer des invocations, dans leur langue maternelle, à l’amant adoré, imploré, sans lequel il n’y aurait pas de romances. Jamais il ne lui était venu à l’esprit que les mots sont les pères des idées quelquefois, et quelquefois produisent de terribles enfants. Dans la simple et généreuse intention de faire une politesse à Tomasso, qui allait se mettre en quatre pour lui offrir de bon café, Louis apportait un cadeau à sa fillette, comme il disait.
Après beaucoup d’hésitations, il s’était arrêté au choix d’un album. La fille de Tomasso devait dessiner ou ne manquerait pas de dessiner un jour. Lorsque Louis se présenta, son album soigneusement enveloppé sous le bras, il fut introduit par Tomasso dans la galerie où se trouvaient étalés, étiquetés, les tableaux et les faïences. Tomasso était justement occupé à nettoyer avec précaution un émail représentant une petite fille de huit ans. C’était le portrait de Giulia à cet âge, fait par un habile compatriote de l’exilé. Louis dit: Maintenant je voudrais bien voir l’enfant elle-même.
— Tout à l’heure, répondit négligemment l’artiste.
Puis il apporta le tabac et les pipes. Un cigare en un pareil lieu, en un pareil moment, eut détruit le prestige et fait choir Louis des hauteurs du rêve dans le sentier du faux dandysme.
Puis, l’Italien alla frapper de petits coups à certaine porte du musée à laquelle Louis, occupé à examiner les toiles, tournait le dos en ce moment.
Ce signal mystérieux était un appel au café, qui parut bientôt, apporté sur une large assiette par la belle Giulia. Louis, absorbé dans son examen, ne la vit pas entrer, et entendit à peine un furtif: Bonjour, monsieur! prononcé par une voix singulièrement douce. Il se retourna brusquement, mais trop tard pour apercevoir autre chose que le dernier pli d’une robe, dans l’ouverture de la porte. Il se confondit en excuses auxquelles l’impassible Tomasso répondit flegmatiquement: «Cela ne fait rien;» de cet air qui témoigne que l’idée de la femme n’a pas animé l’existence d’un homme, et que dans sa fille, si belle et si séduisante qu’elle soit, il ne comprend pas qu’on puisse voir autre chose qu’un enfant. Il était sûr que Louis jugeait les choses de la même manière, autrement lui Tomasso n’eût pas aimé d’instinct ce jeune homme. — Mais les italiens, me direz-vous, ces fils d’un sol embrasé... L’amour est l’unique affaire de toute leur vie, ils naissent avec le mot: A more, sur les lèvres, tout le monde sait cela... Venise, le Vésuve!... Votre Tomasso est en bois, il ne vit pas, si en mettant en présence un jeune homme blond et une jeune signora brune, il n’a pas prévu les suites certaines d’une telle entrevue; à moins toutefois que votre Tomasso, père vertueux, mais artificieux, n’ait son projet? — Ma foi, je le donne tel que je l’ai connu, fort sensible à l’amitié, l’ayant sans doute été aussi à l’amour, puisque jadis il avait enlevé sa femme au despotisme de ses frères et tuteurs... Mais je crois que si on lui eût demandé son opinion sur l’amour, il eût répondu très sincèrement qu’il faut des paroles à la musique. En politique, Tomasso appartenait à cette école primitive, chère aux collégiens, qui veut tout détruire, douanes et temples gothiques, se moque des institutions, de l’industrie, de la dette publique, du budget, ou plutôt ignore tout cela, et inscrit sur sa bannière: «Luttons, soyons hommes, soyons forts,» sans jamais s’expliquer. Les hommes de cette école sont les plus aimables du monde, quand ils ne se recrutent pas d’ambitieux déguisés, et de fruits secs aigris.
Si Tomasso n’offrit pas alors à son hôte de faire rentrer Giulia, il en fut retenu par un scrupule, non de père jaloux de sa dignité, mais de maître de maison qui craint d’importuner son visiteur. Cependant Louis avait fait un grand effort de courage pour oser dire à Tomasso que, croyant rencontrer une toute jeune fille au lieu d’une demoiselle, il lui avait apporté un album pour y dessiner. L’Italien répondit à cet aveu par un sourire ambigu, tendit la main pour recevoir l’album, le déposa sur une table, hésita quelques instants, parut songer à autre chose, puis rappela Giulia.
La jeune fille entra de nouveau; son père, en lui remettant l’album, lui dit quelques mots en italien; elle se retourna vers Louis et lui adressa tous ses remerciements avec un sourire délicieux de gaucherie et de timidité. Tomasso ne la présenta pas à son hôte, et cette enfantine majesté, relevée par une indicible grâce, alla s’asseoir dans un coin... puis la conversation fut reprise entre les deux hommes sur le même ton que la veille, mais avec un degré en moins d’abandon. Il semblait qu’un ordonnateur mystérieux avait posé pour condition à la présence de la jolie fille qu’on ne s’occuperait pas d’elle, qu’on aurait l’air d’ignorer entièrement qu’elle fût là. Une seule fois pourtant, Louis, avec l’irréprimable galanterie que tout Français porte en lui, et jugeant que mieux vaut tard que jamais, demanda si l’odeur du tabac n’était pas désagréable à mademoiselle; question qui prit mademoiselle au dépourvu et inspira à Tomasso un furtif geste d’impatience. De temps en temps, Giulia fixait sur le rhétoricien son regard doux et profond, lorsqu’elle était sûre qu’il ne la voyait pas ou qu’elle le croyait absorbé dans l’examen de quelque toile, orgueil de Tomasso. Assurément, il y avait, grâce à l’attitude d’ailleurs parfaitement courtoise de Tomasso, un peu de gêne dans l’air, mais cela n’enlevait rien au parfait contentement de Louis, désormais au comble de ses vœux et assis entre le patriotisme et la beauté.
Giulia, peu portée à l’analyse, mais chez qui l’habitude du silence et de la rêverie aidait merveilleusement le sens de l’observation, Giulia devinait aisément que son père éprouvait un vague ennui. En famille, cette situation d’esprit est très contagieuse, et bientôt la fille partagea le malaise du père. Cependant Louis était tout rayonnant. L’enthousiasme est une fleur étrange, qui croît toute seule, sous la chaleur d’un soleil invisible. Louis avait maintenant l’âme remplie par l’épanouissement embaumé de cette fleur miraculeuse. Quand, ravi, charmé, heureux, il adressait une question à Giulia pour s’assurer des progrès qu’elle avait faits dans la langue française (l’entretien ayant pris cette direction), et qu’elle lui répondait tout de travers, il s’extasiait sur la mutuelle entente, vraiment bien grande, qu’il avait plu au ciel de semer entre eux deux.
Quelle gloire, quelle innocence! Que ne suis-je encore assez simple de cœur pour vous chanter, fraîcheur pénétrante dé l’aurore, naissance de l’amour dans un sein fait pour lui, jeunesse, jeunesse!
Lorsque Louis se retira enfin, Tomasso se sentit délivré d’un poids. Giulia, à bout de contrainte, avait franchement envie de pleurer; quant au jeune Français, si on l’eût interrogé sur l’accueil qu’il avait reçu dans le musée de l’artiste, il n’eût pas tari en éloges sur la cordialité de Tomasso, et sur la grâce incomparable de la jeune signora.
Le lendemain, lorsque les deux amis se retrouvèrent ensemble au bureau, à l’heure accoutumée, Tomasso parut si fort vouloir éviter de faire la moindre allusion à leur rencontre de la veille, que décidément Louis ne put s’y méprendre, et en fut choqué et attristé. Il en garda même jusqu’à la fin du jour une mélancolie telle (vous savez, cette mélancolie des lendemains de bal), que son père, habitué à des allures plus bruyantes de la part de ce fils qu’il chérissait tendrement, malgré la différence absolue de leurs caractères, nota le changement et questionna Louis. L’enfant était la sincérité même, mais il savait bien qu’il n’aurait pas été compris, et, en outre, il lui aurait été difficile d’expliquer nettement son état moral. Le jour suivant, après une nouvelle tentative de libre expansion, il fut impossible à Louis de ne pas voir que Tomasso était d’une réserve et même d’une froideur qui s’affirmèrent chaque jour davantage, et l’approche du retour de Louis à son collège ne changea rien à cet ordre de choses. Bien entendu, il n’était nullement question d’aller faire ses adieux à Giulia, comme il en avait caressé le rêve.
Toutefois, dans la poignée de main qu’ils échangèrent, Louis sentit trembler la main de Tomasso; il ne se trompait pas: il y avait des larmes dans les yeux de l’italien. Le chemin de fer n’attend pas; ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, et Louis partit. Il avait à peine repris depuis huit jours le cours de ses études (en huit jours, mille destins s’accomplissent), lorsqu’il reçut de son père une lettre où le filateur s’excusait sur un surcroît de travail de ne lui avoir pas écrit plus tôt. Il avait à dresser un nouveau commis, attendu que Tomasso, rappelé par une dépêche dans sa patrie, venait de s’embarquer pour l’Italie.
Ce que le filateur n’avouait pas dans sa lettre, c’est la satisfaction qu’il éprouvait, au fond, de se voir débarrassé, tout naturellement, sans secousse, d’un homme dont les longs cheveux, la longue barbe et les yeux trop brillants lui déplaisaient personnellement, et ne cadraient pas avec les habitudes de la maison. Louis ne prit pas la chose de même, et cette nouvelle lui porta un coup des plus sensibles. Eh quoi! l’avoir à peine entrevue, assez toutefois pour l’aimer de toute son âme et saluer en elle le meilleur de la vie, ordonner en soi-même l’emploi de tous ses jours selon la fantaisie d’une chaste et jeune enchanteresse, et soudain apprendre qu’on l’a perdue à jamais, qu’elle n’est ni votre sœur, ni votre fiancée, enfin, qu’elle va subir sans vous les injures du hasard, et les violences de la destinée! Dans l’émotion de ses regrets, il n’avait garde d’oublier ce loyal et candide Tomasso, sobre, désintéressé, composant son bonheur d’un rayon et d’une mélodie, et resté enfant quoique père. Louis ne pouvait séparer Tomasso de Giulia; dans son romanesque attendrissement, il eut alors tout donné pour les suivre et vivre avec eux. Pourtant, il chérissait son père, dont il se savait aimé, qui était un modèle de probité et de délicatesse, et qui, en dehors de leurs petites altercations, avait toujours mis au service des goûts du jeune garçon, les facilités que donne la fortune. Pour Louis, la poésie n’était point là, elle fuyait l’abondance, le repos, pour dorer de son reflet la pauvreté errante de Tomasso content de peu, de Giulia la divine, au front pâle, à la charmante sauvagerie. Le soir, dans son lit, sentant son cœur s’agrandir au de là des proportions humaines, puis déborder en chères larmes, il adressait à la vierge disparue de sublimes invocations.
Il aurait voulu mettre dans la confidence de son poëme, de son aventure, son voisin de classes et ami Herbert; mais celui-ci, malgré ses dix-sept ans, était déjà un viveur, qui répondit par de quasi-grossièretés au récit immatériel des aspirations de Louis; ce dernier ne renouvela plus la tentative. Le travail et le temps eurent heureusement sur notre jeune amoureux leur action ordinaire: c’était sa dernière année de collège, il se préparait au baccalauréat ès-sciences, et comme c’était une détermination récente, il n’avait pas trop de six mois d’un labeur assidu, pour être en mesure d’affronter, avec chance de succès, cette dernière épreuve scolaire.
La trigonométrie n’est pas aussi hostile qu’on le croit généralement aux rêveries sentimentales, car dans les intervalles de loisir qu’il s’accordait forcément, Louis voyait passer et repasser devant ses yeux fatigués de losanges et d’hypoténuses, comme une fée, comme une princesse, Giulia si loin, hélas! mais toujours présente à son cœur. Le baccalauréat est probablement, dans l’idée de ses honorables fondateurs, une institution destinée à modérer, à contenir, chaque année, dans chaque collége de France, une vingtaine de jeunes cerveaux, qui sans ce frein tutélaire, éclateraient à l’enthousiasme de la délivrance prochaine. Louis sortit vainqueur de la lice redoutée, et en l’honneur de Giulia, il n’escorta pas son triomphe des liesses usitées; il regagna tranquillement la maison paternelle. Le filateur, curieux de pénétrer la cause mystérieuse d’un si grand changement, se demandait ce qu’était devenu son volcan.
Le père de Louis était jeune encore, la vie d’affaires était la seule dont il put vivre, et il rêvait de la mener aussi longtemps que possible. D’autre part, il n’avait jamais beaucoup compté sur la coopération de son fils dans la direction de son usine. Aussi ne fut-il guère déçu, en recevant un jour de Louis la réponse qu’on va lire, à une question relative au choix d’une carrière:
— Je veux entrer à St-Cyr, dit franchement Louis, j’en ai le temps... Cela t’étonne, père, que je songe à faire de ton fils un soldat, cela t’étonnera encore plus, quand je t’aurai dit que ce n’est aucunement l’ambition de devenir maréchal de France qui dicte mon choix, mais tout simplement l’ambition d’être maître absolu de ma pensée, en ayant une profession et un passé d’études qui me mettent à l’abri du reproche de paresse, d’égoïsme et d’inutilité. Un officier ne vit pas seul, et trouve la solitude quand il lui plaît. Il voit de grandes choses humaines, et a le temps de regarder le ciel. Il peut écrire, et c’est aussi mon rêve. L’action et la pensée sont à ses ordres.
La thèse est plus ou moins discutable; le filateur se garda bien de la discuter. En 1856, Louis fut reçu à Saint-Cyr, où une discipline méthodique, la nécessité du travail, et l’habitude de la méditation, aidèrent, avec de délicieux souvenirs, à entretenir chez lui cette fleur d’innocence qui est la grâce même de la fougue juvénile.
Cependant, il ne vivait pas en ermite, il passait ses jours de congé dans les allées méconnues de Rambouillet, à Versailles, dont la royale mélancolie parlait un haut langage à son esprit dédaigneux de toute vulgarité, et plus souvent encore au Louvre, où frémit sur des toiles immortelles, dans des portraits qu’on n’oublie pas, l’âme des peintres Italiens. Giulia, toujours Giulia! Louis était encore, avec un peu de barbe soyeuse sur les lèvres, le blond adolescent de rhétorique, vif mais pur, songeur mais ardent. En vain elle était blonde sur la toile, la femme que semblait adorer Louis, il la voyait avec des cheveux noirs; en vain elle étalait le luxe incomparable d’un velours rouge digne d’habiller la reine de l’Orient, elle portait une robe noire d’étoffe légère, et sans doute usée. Giulia, Giulia! rose à peine respirée! fuite irréparable du temps! trahison de l’éloignement! Cette phase d’idéalité, pour avoir une influence excellente sur la jeunesse d’un homme, l’expose à des périls d’une sorte particulière, que vient heureusement conjurer une grande secousse extérieure, un grand mouvement unanime parmi ceux qui nous entourent. Louis, à force de se replier sans trêve sur lui-même, de vivre exclusivement avec une image, de demander l’espérance à l’éternité, allait être précipité dans la vallée sinistre des terreurs religieuses, quand une aventure, aujourd’hui historique, vint le rendre à la vie agissante et l’animer d’une fièvre nouvelle.
En 1859, on afficha sur tous les murs de Paris, le prochain départ de nos troupes pour les plaines de la Lombardie.
Louis venait d’être nommé lieutenant dans un régiment désigné pour partir. Notre dessein n’est aucunement de suivre pas à pas la marche victorieuse de notre armée dans la campagne italienne, d’abord, parce que ce ne fut pas une marche, mais un vol; ensuite, parce que nos lecteurs n’ont rien à apprendre de nous; enfin, parce qu’un seul homme, parmi ces milliers d’hommes, appartient à notre récit. A son entrée dans Milan, le régiment de Louis fut accueilli avec un enthousiasme délirant, par un peuple ivre de joie. Louis avait rencontré, parmi quelques-uns de ses égaux en grade, de sympathiques et joyeux compagnons, avec lesquels il s’était lié d’amitié, et dans les intervalles du service, nos jeunes gens ne se quittaient pas. Ils déjeunaient gaiement au café, et allaient visiter ensuite les musées et les églises de la ville. Ils se trouvaient ainsi un jour, cinq ou six jeunes frères d’armes, cinq ou six officiers, en train de parcourir avec admiration l’intérieur de la célèbre cathédrale de Milan, dont on a pu voir, à la dernière exposition de Londres (1862), une réduction curieuse. Ils tournaient à demi le dos aux chapelles latérales, lorsqu’après un quart d’heure environ de contemplation, un des officiers, parlant d’ailleurs assez haut pour être entendu par tout le groupe, dit, en s’adressant directement à Louis: «Mon cher, je ne vous savais pas être un fascinateur à première vue; depuis vingt minutes, il y a dans cette chapelle, derrière nous, une superbe signora, qui après s’être retournée une première fois au bruit que nous avons fait en entrant, ne vous a pas depuis quitté des yeux, et vous examine avec une obstination bien flatteuse ou bien menaçante.»
Louis crut sur-le-champ à une de ces inoffensives mystifications dont on est prodigue entre jeunes hommes du même métier, et auxquelles l’exposaient particulièrement son air de réserve, et son éloignement reconnu de toute folie avec une si belle figure d’amoureux aimé. Toutefois, pressé de se rendre à l’évidence, il dirigea ses yeux dans le sens qu’on lui indiquait, et vit se détourner, comme reculant devant la honte d’être surprise en flagrant délit d’indiscrétion, une femme dont la tournure et la vivacité trahissaient la jeunesse: de la tête aux pieds, l’inconnue était habillée en noir. Moitié riant, moitié sérieux, Louis dit aux autres:
— Pourquoi toujours la même plaisanterie?
— Je te jure, dit un autre officier, qu’Alfred n’a pas été seul à remarquer la sollicitude dont cette jeune dame a paru remplie à ta vue, et, je dépose dans le même sens.
— S’il en est ainsi, je vous crois, et vous voilà obligés de me croire aussi lorsque je vous affirmerai que cette gracieuse dévote se trompe fort, si elle s’imagine me reconnaître, attendu que je n’ai jamais parlé à une femme de ce pays.
Puis, Louis se remit en marche, malgré les sollicitations de ses amis, désireux soit d’assister au dénoûment de l’aventure, soit d’en exploiter la suite à leur profit, s’il le fallait. A trente pas de la chapelle, Louis s’arrêta tout d’un coup, se frappa le front et s’écria:
— Mes amis, en vous disant que je n’avais jamais parlé à une Italienne, en faisant presque un faux serment, je reniais tout le charme de mon passé. La vérité est, au contraire, que j’ai vécu une partie de ma jeunesse dans le voisinage de la plus belle des Italiennes. Elle se nommait Giulia; son père, Tomasso, était commis chez le mien. Je l’ai vue une seule fois, et je puis dire qu’elle a possédé mon âme pendant cinq ans, que sans elle, je n’aurais sans doute pas l’honneur d’être votre collègue. Tout cela est donc écrit là-haut! Elle avait une délicieuse figure de vierge, le teint très pâle, de grands yeux brillants d’une flamme surnaturelle, et les plus beaux cheveux du monde.
— Que tu as dû faire de mauvais vers sur tant de beauté, mon cher Louis!
— N’importe! le signalement est exact, interrompit le premier qui avait découvert la préoccupation inspirée par la présence de Louis à la belle inconnue. Il n’y a plus à revenir là-dessus; tu es certainement le camarade d’enfance de la signora agenouillée. Une telle situation confère de grands droits, et vu sa façon de te regarder, je gage que notre charmante alliée en juge de même. Revenons donc sur nos pas.
Louis, ne trouvant pas d’objection raisonnable à cette offre, ne résista point à ses amis, et, deux minutes plus tard, ils se trouvaient devant la chapelle; mais la place occupée naguère par la jeune dame vêtue de noir était vide, et il ne restait plus autour de l’autel que deux ou trois mendiantes cassées par l’âge et absorbées dans un apparent recueillement.
— C’est bien fait, dit le lieutenant Alfred. Louis, votre conduite, en cette occasion, n’a pas été digne de la France. Messieurs, ai-je dit vrai? Ne pas sentir qu’une femme jeune, jolie et pieuse vous regarde, c’est là une grande faute; mais se retourner trop tard pour en acquérir la certitude, revenir sur ses pas et ne plus rien trouver, voilà une série d’actes qui sentent leur décadence.
— Ce qui est digne de la France, c’est d’insulter aux vaincus, n’est-ce pas, mon cher Alfred? répondit Louis, paraissant gai à la riposte, mais, dans le fond, très vexé. Je vois marmotter dans ce recoin gothique trois bouches qui doivent répondre au moins à cent questions, et de toutes sortes, pour l’équivalent, dans leur monnaie nationale, de notre pièce de cinq francs.
Sur ces mots, Louis accosta l’une des vieilles: — Connaissez-vous la jeune femme vêtue de noir qui priait tout à l’heure ici même; ne pourriez-vous me dire où elle demeure?
Dans le trouble qui l’agitait, Louis ne pressentit pas la perturbation qu’il devait causer parmi les pauvresses, en s’adressant à elles en français, dont elles ne comprenaient pas le moindre mot. Il répéta sa question en italien élémentaire, appris dans les manuels, et aboutit seulement à faire se quereller entre elles les trois vieilles femmes.
Ensuite Louis s’avisant d’un moyen plus simple, appuya la main sur une chaise qu’il supposa être celle abandonnée récemment par Giulia, et se borna à dire: La signora? d’un air interrogatif. Une des vieilles femmes répondit aussitôt par un signe d’intelligence, et marchant devant Louis, le pria de la suivre.
Cette petite scène avait légèrement impatienté notre héros, qui, en passant, précédé de son étrange guide, devant ses camarades, dont l’air intrigué garantissait la bonne foi, eut le tort de s’exprimer ainsi: si vous vous êtes moqués de moi, je le saurai dans une demi-heure.
— J’atteste de nouveau, reprit l’un d’eux, qu’il n’y a pas l’ombre de plaisanterie ni de mépris dans nos affirmations de tantôt. Une jeune dame qui était là tout à l’heure, qui n’y est plus maintenant, et répondant, si ma mémoire est fidèle, au signalement donné par toi-même, t’a honoré pendant dix minutes environ de l’attention la plus marquée; je le jure.
Louis sortit de la cathédrale. Après une marche d’un quart d’heure, à travers nombre de petites rues, son cicérone, s’arrêtant devant une maison d’aspect élégant et révélant un intérieur comfortable, lui fit signe de la main: C’est là. On touchait à la porte, après avoir monté trois marches. Dans le moment présent, nulle autre inquiétude que celle de ne pas rencontrer l’objet de sa recherche ne possédait Louis; quant à l’accueil réservé au Français pour peu que cette maison fût réellement habitée par Tomasso ou par quelqu’un des siens, cet accueil serait au moins fraternel. La personne qui vint ouvrir était un petit homme gras, à barbe noire, au front dégarni, et au total, d’une physionomie fort peu romanesque dans sa robe de chambre. Sous ses épais sourcils pétillait un regard rapide, furtif, perçant, empreint d’astuce et de sensualité. Il entendait un peu le français.
Plusieurs suppositions pouvaient, avec un égal degré de vraisemblance, s’offrir à l’esprit de Louis: la première, la plus obvious (comme disent les Anglais), c’est que la fille de Tomasso était mariée, et que dans la personne assez grotesque du petit homme, il contemplait pour la première fois le maître de tant de charmes. Avant de s’arrêter à cette douloureuse conclusion, il fallait être sûr que c’était bien Giulia elle-même qu’il venait de retrouver, et dès lors tout se trouvait remis en question.
Pendant que Louis hésitait encore, le regard gênant de l’Italien, dont la main ne quittait pas la porte, l’interrogeait ironiquement:
— Avez-vous affaire avec moi, monsieur l’officier? cela m’étonnerait.
D’un geste brusque, il congédia la vieille femme au bavardage intéressé de laquelle il n’avait pas prêté la moindre attention, et sans fermer la porte, il désigna à Louis le couloir, comme le seul endroit où il lui plût d’accorder une audience, qu’il souhaitait courte, au plus inattendu des visiteurs.
Louis se fit plus poli encore que de coutume et, avec toutes sortes de protestations du vif regret qu’il éprouvait de déranger de ses affaires un si respectable signore, il raconta tout entière à ce dernier l’histoire de Tomasso, de feue sa femme, et de Giulia sa fille, d’après les documents qu’il possédait. Il insista beaucoup sur Tomasso, afin d’arriver plus naturellement à Giulia, qu’il croyait avoir reconnue une heure auparavant, et dont l’habit de deuil lui avait inspiré de grandes alarmes concernant son père.
Cet exposé, si sommaire que son auteur eût voulu le rendre, prit beaucoup de temps à Louis; mais il fut récompensé de sa patience et de ses circonlocutions, en devinant, avec des sentiments très flatteurs, qu’il était compris mot à mot, malgré l’irritation nerveuse que l’Italien cherchait à dissimuler sous une affectation d’impassibilité, par où les gens du Midi l’emportent encore sur ceux du Nord.
— Monsieur, répondit l’Italien, qui réussissait moins, lorsqu’il parlait, à cacher son dépit, je regrette de ne pouvoir vous être d’aucun service. Votre Tomasso m’est totalement inconnu. J’ai pris beaucoup d’intérêt à votre petite historiette intitulée: Giulia, mais cette Giulia m’est également étrangère.
Au bout du couloir où causaient les deux hommes, il y avait un escalier. Cet escalier conduisait à des chambres dont on avait sans doute négligé de fermer les portes, car dans ce moment même, Louis entendit aussi distinctement que possible, éclater une fusée de notes brillantes; cet incident le cloua sur place d’admiration et de stupeur. L’Italien montra franchement la sensation désagréable que lui causa cette voix divine. Louis, rendu à lui-même, non-seulement venait de reconnaître, bien que ne lui ayant entendu prononcer que deux ou trois mots auparavant, la voix de Giulia; mais dans ce chant inespéré, énergique et doux, il entendait un appel: «J’ai voulu, bravant toute mesure, et au mépris de mon repos, te faire savoir que je te vois. Il n’y avait pas d’autre moyen, et peut-être m’en coûtera t-il cher de l’avoir employé ; n’importe, sache que j’existe, et pour le moment n’enflamme pas contre toi l’homme à qui tu parles, ne lui résiste pas... nous nous reverrons.»
Voilà tout ce qu’il y a dans une simple roulade pour qui sait l’y découvrir. Malgré l’appel à la prudence, et malgré ses propres efforts, Louis ne put s’empêcher de dire à l’Italien avec les yeux, bien entendu: vous mentez. Ce à quoi l’Italien répondit avec la langue:
— Monsieur, mon temps ne m’appartient pas, souffrez que notre conversation en reste là...
Se fùt-il appelé Don Giovanni, Louis ne pouvait plus que battre en retraite, c’est ce qu’il fit, mais il lui restait à affronter de la part de ses camarades, un minutieux interrogatoire. Il crut s’en bien tirer en affectant vis-à-vis d’eux un air mystérieux, destiné leur insinuer que le résultat de son expédition n’offrait rien de plaisant.
Le lendemain, vers midi, Louis fut, à sa grande surprise, mandé chez son colonel, qui lui dit avec beaucoup de sévérité :
— Monsieur, je vous tiens pour un brave officier, cela est certain, mais cela aussi ne constitue point, parmi ceux que j’ai l’honneur décommander, une exception suffisante pour vous soustraire à mon mécontentement, si ce que je viens d’apprendre se renouvelle.
— Daignez vous expliquer, mon colonel; je vous jure que je n’ai pas l’honneur de vous comprendre.
— Cette feinte, lieutenant, ne sied ni à votre caractère ni à votre rang. Qu’un simple soldat, qu’un novice dans nos rangs ait l’air de n’avoir ni la conscience, ni le souvenir de sa faute, afin d’éviter la salle de police, ça se voit...
— Colonel, je n’ai jamais fui devant les suites de mes actes... parlez.
— N’avez-vous pas, hier même, été l’instrument d’une mystification, sans grand sel, je l’avoue, tranchons le mot, d’une vraie farce de collégiens.... pratiquée sur un honorable habitant de cette ville? On s’en est plaint justement à l’autorité supérieure, et je me compromettrais en n’agissant pas de manière à prévenir le retour de semblables faits; pour aujourd’hui, je me borne à l’expression d’un blâme absolu.
L’entretien engagé dans ces termes, la fierté de Louis lui interdit d’exposer les raisons qui justifiaient sa démarche, et il quitta son supérieur, non sans maugréer à part lui contre les lois militaires, qui exposent leur homme, si distingué qu’il soit, au châtiment des écoliers, là où le dernier bourgeois ne relève que de sa fantaisie. Cependant, malgré sa vive sensibilité, Louis n’était pas porté au découragement et en rentrant chez lui, il se disait: «Allons, à tout prendre, je n’ai pas encore payé trop cher la certitude que cet affreux homme connaît Giulia.»
Il employa une heure à écrire à son père, avec lequel il entretenait la correspondance la plus affectueuse, et qui était fier de lui. Le Français est toujours prêt à dire que s’il n’était pas filateur il serait volontiers Alexandre. Le père de Louis lisait à son cercle, et même à la Bourse, les lettres du lieutenant, et remportait au nom de l’absent, un premier prix de style.
Dans la soirée, Louis reparut, de l’air le plus gai, parmi ses frères d’armes qui ayant tous fait une expérience plus ou moins approfondie des choses de l’amour, et sachant qu’elles se composent essentiellement de brusques passages de la tristesse la plus sombre à la gaieté la plus folle, décrétèrent que Louis avait trouvé son idéal, et qu’il fallait les laisser tous deux en paix. «S’il ne fait pas de nous ses confidents, aujourd’hui même, pensèrent-ils à l’unanimité, l’indiscrétion n’y perdra rien, et son silence actuel n’est qu’une halte trompeuse, qui prépare de la besogne à nos oreilles.»
Toutefois Alfred, par pure amitié, avisa Louis de se méfier des maris jaloux, et sur ce conseil marqué au coin d’une vaste généralité, ils laissèrent Louis en pleine possession de son roman. Pour une âme chaste, vive et tendre, c’en était là un tout fait, bien préférable à ceux qu’on lit, et ayant la saveur d’un fruit délicieux aspiré sur le sol natal, auprès de la sève même de l’arbre nourricier.
Louis aimait parce qu’il aimait; sans nul doute, les circonstances particulières au sein desquelles s’était produit cet amour, devaient exercer leur influence sur sa marche et son dénouement, mais qui ne sera tenté de plaindre, d’envier et d’admirer ce jeune homme bouillant et rêveur, prêt à mourir pour un salut à la femme, dans la personne séduisante d’une signora jeune et mystérieuse, aux beaux yeux éloquents et profonds, entrevue pour la première fois à l’âge où l’amour s’annonce par de si délicieux troubles, et rêvée à l’entrée de la jeunesse, au seuil de la vie libre; miraculeusement retrouvée dans sa patrie au lendemain d’une victoire libératrice, et toujours revêtue des prestiges excitants de l’inconnu, du malheur peut-être!
Cependant le colonel n’était pas un homme dont on pût méconnaître impunément les ordres, et Louis avait trop besoin de l’entière indépendance de son action, pour la compromettre par un inutile coup de tête. Aussi malgré son impatience, il fut deux jours sans chercher à retrouver la rue et la maison du rancunier petit Italien, qui savait s’y prendre d’une manière si habile pour montrer aux officiers français qu’ils n’avaient pas fait sa conquête du premier coup. Ce qui compliquait la situation morale et matérielle de Louis, c’est qu’il était loin de posséder dans la tête le plan de la ville... et pourtant, comment revoir cette Giulia si ardemment attendue, sans se hasarder dans le voisinage de la maison où elle demeurait? Le dilemme était aigu. En y réfléchissant davantage, Louis qualifia d’excellente l’inspiration qui l’avait poussé à ne pas dire un seul mot au colonel, qui offrît son aventure à ce dernier sous un autre jour que celui de la plaisanterie. En attendant, il fallait se faire des amis dans la ville, sans prêter aux remarques, compter sur l’imprévu, sans négliger l’emploi actif et assidu des moyens proclamés bons par le témoignage des siècles; espérer en la Providence, sans négliger le secours des humains... rester chez soi, et aller partout flairant le bon moment, le bon endroit... Enfin, tout ce qui constitue la tactique du siège amoureux, déjà difficile, lorsqu’on a la citadelle sous les yeux; hérissé d’assauts inutiles, d’escalades dans le vide, de retraites parfois irréparables, lorsque ladite citadelle flotte dans la brume. Cependant, les amis de Louis menaient galante et joyeuse existence à Milan, et s’ils avaient vis-à vis de leur camarade l’infériorité résultant du manque d’une passion sincère, discrète, pleine de souvenirs, de difficultés et de périls, ils n’en avaient pas du tout l’air inconsolable, et remplaçaient volontiers les Madones par les Madeleines. Louis, au contraire, avait beau s’en défendre, depuis trois jours, il paraissait triste, et il l’était, je crois. C’est un vieux préjugé d’affirmer que le premier amour est gai; il est vrai, au contraire, que chez les âmes impétueuses, passionnées, mais contenues et studieuses, nourries de la religion du serment, du dévotieux respect de la promesse faite, du nom engagé, l’envahissement du premier amour fait pénétrer avec lui je ne sais quel souffle pénible, qui d’ailleurs n’attiédit pas sa flamme, et que je ne saurais nommer plus brièvement que par ces deux mots: la fascination du remords. Les roués traitent cela de duperie; ils prétendent que tout en ayant pour but le plaisir ou le bonheur, selon les dialectes, l’amour est essentiellement un duel entre la femme et l’homme, armés chacun d’armes différentes, et que dans ce duel chacun, tour à tour, attaque et se défend pour son propre compte, emporte une haute idée de son adversaire lorsqu’il est vaincu par lui, et le dédaigne dans le cas contraire. Je sais que l’événement semble quelquefois appuyer cette vulgaire philosophie, qui n’était point celle de Louis, autrement je n’aurais pas écrit cette histoire en son honneur.
Un heureux incident vint bientôt rendre à Louis la liberté d’esprit dont il avait besoin pour agir efficacement. A un dîner d’officiers auquel était présent le colonel, celui-ci s’adressa à notre héros, non-seulement sans la moindre marque de ressentiment, mais même avec une faveur notable. Donc, il avait tout à fait oublié l’aventure de l’Italien, et la preuve c’est qu’il plaisanta fort agréablement quelques jeunes lieutenants sur leurs affaires d’amour. Louis se dit: «Le moment est venu, récapitulons nos chances; de la liste des endroits où j’ai quelque espoir fondé de retrouver Giulia, je puis et je dois supprimer la cathédrale, où il n’est pas probable que son énigmatique geôlier la laisse retourner, après ma naïve confession. Les habits de deuil de Giulia détruisent l’éventualité du théâtre et des promenades publiques, il ne me reste donc qu’à établir un poste d’observation dans sa rue, à sa porte; mais comment retrouver cette rue, dont j’ai été assez fou pour négliger de prendre le nom?...» C’est ainsi qu’il se parlait, en revenant de ce joyeux dîner. Comme il regagnait son logis, on lui mit dans la main une lettre, dont l’aspect lui causa une profonde émotion. L’écriture trahissait la main d’une femme. Dans ce moment, il n’est rien que Louis eût préféré au bonheur de lire tout de suite cette lettre, pas même peut-être la vue de celle qu’au trouble de son cœur il devinait l’avoir écrite. Ici le raisonnement appuyait le pressentiment. L’auteur de cette lettre devait être, soit Giulia, soit la jeune dame en noir, soit l’invisible possesseur de la voix délicieuse qui avait naguère éclaté comme un chant de victoire dans l’escalier de l’Italien. D’ailleurs, la première lettre d’amour, nous vint-elle de l’inconnu, ne se laisse pas méconnaître un seul instant.
Dans la situation où se trouvait Louis, il n’est pas étonnant que la simple vue d’une lettre l’eût ému à ce point. Rien que pour la faire parvenir à son adresse, ne fallait-il pas que l’auteur de cette lettre eût épié les démarches de Louis. Et, comble de joie et terme de toutes les curiosités longtemps enflammées! elle allait se dévoiler enfin à l’esprit jaloux de la connaître, cette adorable Giulia, cette beauté sans égale, cette chanteuse sans pareille!
Rentré dans sa chambre, Louis déchira l’enveloppe et lut:
«Monsieur,
«Si je ne me suis pas trompée en croyant, l’autre jour, reconnaître en vous M. Louis V..., de Lille, sachez que j’ai pris un vif intérêt à cette découverte, attendu que M. Louis V... était de la part de mon père l’objet d’une estime et d’une affection rares. J’ai le malheur d’être orpheline depuis deux ans déjà. La veille de sa mort, mon pauvre père, Tomasso, me parlait encore de Lille et de M. Louis V... S’il vous était agréable, monsieur, de causer avec moi de ces choses aimées, veuillez vous trouver après-demain, à une heure, seul, dans le voisinage de l’endroit où nous étions ensemble la dernière fois, mais alors sans pouvoir nous parler. Je serai heureuse si ces lignes vous trouvent heureux.
«GIULIA.»
Par un prodige de bonne volonté de la part du dieu des amants, cette lettre était exactement telle que pouvait le désirer un amoureux aussi délicatement susceptible que Louis. D’abord elle était une excellente introduction: elle épargnait à Louis le ridicule et le danger d’une entrée banale; c’est une grande force, en amour, de n’avoir pas à s’annoncer, d’être dispensé de dire: Comment vous portez-vous?... d’être autorisé tout de suite à poursuivre la conversation, sans avoir à l’entamer.
Louis demanda aux gens ne la maison qui avait apporté la lettre; il lui fut répondu: «Un jeune garçon.» Puis il alla dans un café jouer aux dominos avec ses amis d’un air si tranquille, que ces derniers, se retrouvant ensemble, adoptèrent à l’unanimité la conclusion suivante: «Allons, il n’y a rien du tout; il n’a pas été fâché de nous y prendre tous en jouant le discret; mais le moyen est use.»
Dans le même temps, Louis se livrait à des réflexions d’un autre ordre:
«Chère Giulia... Je vais la voir!... De quoi est-il donc mort, ce pauvre Tomasso? Il était jeune encore, vraiment. Il m’aimait bien, celui-là. La veille même de son dernier jour il parlait de moi à elle, à Giulia. Relisons... «Après-demain, près de l’endroit où nous étions si voisins la dernière fois...» C’est très clair. Mais pourquoi ne me parle-t-elle point de précautions à prendre, et surtout pourquoi oublie-t-elle de me dire le nom de la rue? Je devrai arpenter toute la ville, et semer du grain le long du pavé avant de retrouver cette maudite rue. Et son gardien... (à quel titre d’abord est-il gardien)... la laisse donc libre à certaines heures, pour qu’elle ose m’inviter à aller, si franchement, en plein jour, à sa rencontre? Il y a quelques obscurités dans cette lettre; mais ce ne saurait être la faute de Giulia, adorable créature.
Au jour fixé, à onze heures, libre de tout service, Louis entreprit son voyage à la recherche de la fameuse rue, et, sans trop savoir comment, il s’y trouva tout rendu à onze heures et demie, longtemps, beaucoup trop longtemps avant l’heure du rendez-vous; il tressaillit des pieds à la tête en reconnaissant la maison, et puis, il eut une minute de désenchantement, en examinant à froid la situation.
Sans les termes nets et précis de la lettre de Giulia, sans l’instinctive et inébranlable conviction de Louis que le caractère de cette jeune fille était le moins fait du monde pour plaisanter sur un pareil sujet, notre héros aurait cru à une mystification, ou du moins à une de ces épreuves dont vivaient les dames d’autrefois. La rue était étroite, claire, blanche, et bordée, de chaque côté, de maisons exactement pareilles les unes aux autres, et toutes fermées, comme si chacune d’elles eut contenu un petit Italien gras, au front déprimé, au regard perçant. Enfin, cette rue, quasi déserte, n’offrait à personne, surtout à un observateur en costume militaire, la possibilité d’y stationner, sans devenir suspect au premier habitant à qui il prendrait fantaisie de regarder par la fenêtre. A quoi songeait Giulia, en donnant rendez-vous à Louis dans un lieu si défavorable, au centre même des obstacles? Louis, tout pénétré de respect pour le mystère, jeta de loin sur les jalousies baissées de la maison de l’Italien cet ineffable regard de tout amant qui, à cinq cents lieues du pays natal, contemple en réalité et croyant encore rêver, la maison où habite l’être unique!
Dans cet instant, il n’y eut plus pour Louis ni colonel, ni tuteur, ni porte close, il y eut l’amour inspire, impérieux, puissant comme le génie, et auquel ne ressemble pas plus ce qui constitue le plaisir et la recherche d’un certain nombre d’hommes, qu’un crieur public ne ressemble à Démosthène, à Mirabeau, qu’un faiseur de couplets ne ressemble à lord Byron. «Dans cet instant, se dit Louis, à travers la jalousie, elle me regarde peut-être.»
Garde toujours, bel amoureux, cette fièvre divine, et ne demande rien d’autre au ciel! Si tues sage, ne demande pas qu’elle se lève, cette jalousie, qu’elle s’ouvre, cette. porte. Bénis Dieu de t’avoir fait connaître, ne fût-ce qu’un jour, l’incomparable émoi qui possède aujourd’hui ton cœur, car il n’a pas de meilleur présent pour les purs humains. Si tu prétends à davantage, si tu veux épuiser la coupe, au lieu de savourer seulement son parfum, tu vas bientôt te trouver découragé et plein de doute devant une coupe terne et vide. Tu Le sens fort, triomphant, l’orgueil de cette intérieure victoire t’étonne et te charme... Que ton rêve soit toujours un rêve!
Louis eut payé cher alors le droit de s’asseoir à l’une de ces cent fenêtres inutiles, derrière lesquelles ne semblait passe mouvoir la vie, et d’où il eut pu inspecter à son aise toute l’étendue de la rue, sans l’ennui d’un rôle monotone et le danger d’une surveillance presque impossible. Heureusement, sa faction ne dura guère.
Parvenu au dernier tiers de sa promenade, notre héros entendit le bruit d’une porte qu’on ouvre et qu’on referme aussitôt. Il tourna à demi la tête, et ne conserva plus aucun doute, en voyant sortir de la maison bien connue, une dame à la tournure jeune, et toute vêtue de noir. Elle prit la direction opposée à celle où cheminait Louis au moment de cette découverte; sa démarche remplaçait par je ne sais quelle majesté la grâce des femmes parisiennes. Louis, qui la suivait de très loin et mesurait son pas sur le sien, s’étonnait de sa lenteur, s’en irritait presque. D’ailleurs la prétendue Giulia ne trahissait point, même par un de ces imperceptibles mouvements classés et étiquetés dans la cervelle des hommes dits à bonnes fortunes, qu’elle eût la conscience d’être suivie. Louis se disait: «Allons, il parait qu’elle n’a pas peur de se compromettre; tant mieux!»
Croyant seconder les intentions de Giulia, il ralentit encore son pas; mais à ce jeu, il ne tarda guère à la perdre du vue, quand elle eut dépassé l’angle de la rue où ils étaient deux jusque-là, et où il se retrouva seul. Soudain, il précipita sa marche, et atteignit le maudit angle, à temps pour apercevoir la jeune dame vêtue de noir, déjà parvenue à l’extrémité de l’autre rue, continuer désormais sa promenade au bras d’un petit homme gros et vif, sorti on ne sait d’où, d’une ruelle latérale sans aucun doute, qui gesticulait en marchant, et avait l’air d’emmener sa compagne où il lui plaisait, sans que nul eût rien à dire. Louis attéré ne chercha pas à en savoir davantage, et tout rêveur, alla droit devant lui. Il se retrouva bientôt en face de la cathédrale; sans but, invité par la songerie, il y entra; il lui plut de revoir la place où Giulia et lui avaient été si prés l’un de l’autre six jours auparavant. 11 n’eut pas de peine à reconnaître la chapelle où ses amis l’avaient vue agenouillée et curieuse; la chapelle était vide. Il prit une chaise au hasard, s’y accouda, et se livra à de magiques évocations. «Si près et si loin, se disait-il, la sentir et ne point la voir, l’entendre et ne pouvoir répondre à son appel!» Alors, il ne sut si c’était la continuation de son extase, mais le frôlement d’une robe arriva jusqu’à lui, et en ouvrant les yeux il vit s’avancer une forme charmante voilée de noir, qu’il n’osa pas reconnaître tout de suite, bien que la voix de son cœur, de sa mémoire, de son admiration lui criât: Voici Giulia! Elle s’avançait toujours.
Il n’y avait qu’eux deux dans l’immense temple. Entre les piliers gothiques se jouait un rayon.
Giulia se mit à prier.
Le visage de Louis offrait les teintes du marbre blanc, son cœur battait à se rompre, mais il ne souffrait pas. Il se sentait transporté bien haut, par dessus les mondes où règnent l’injure, la sottise et la misère, dans ces régions inénarrables où triomphe l’amour.
Giulia ayant prié, s’assit et eut l’air d’attendre.
— Je vous ai cherchée longtemps, mademoiselle, lui dit enfin Louis, et ce n’est pas ma faute si vous ne m’avez pas revu plus tôt, après cette lettre qui m’a rendu si joyeux, mais n’eût-il pas été coupable à moi d’abréger une seule des lenteurs que semblait commander votre intérêt?
— Je n’étais pas moi-même bien sûre que ce fût vous, répondit avec une grande sérénité la belle Giulia (car c’était elle), et cette incertitude me troublait. J’étais si heureuse, à la pensée de pouvoir parler de mon père à quelqu’un qui l’avait connu et aimé !
— Je l’ai pleuré. Lorsqu’on m’eut dit que vous étiez tout habillée de noir, je pressentis le malheur qui vous avait frappée, et je vous remercie de vouloir bien me mettre de moitié dans votre deuil et vos souvenirs.
— Mon père m’a chargée de vous offrir, en mémoire de lui, un objet à mon choix dans cette petite collection qu’il m’a laissée et que vous êtes venu visiter un jour.
— Un jour que je n’oublierai jamais, Giulia.
L’italienne eut un charmant sourire, se leva et dit:
— Sortons... en prenant cette porte, nous trouverons une rue où nous pourrons causer plus convenablement qu’ici.
Puis elle se signa dévotement, après avoir indiqué à Louis la porte, par où celui-ci sortit le premier. Elle le suivit aussitôt.
— Aviez-vous pensé, dit Louis, dont les lèvres tremblaient, que ce jour était une date importante dans ma vie?
— Vous parlez trop vite pour moi, dit Giulia avec une politesse de reine.
On a remarqué anciennement déjà, que c’est un privilège spécial aux filles d’Italie, de ne point tirer leur air de grandeur d’une naissance illustre, ni d’un rang élevé, mais simplement de la nature qui leur donne à toutes cette majesté inconsciente.
— Je vais répéter, dit Louis.
— Non pas, fit vivement l’Italienne, dont le pâle visage se colora soudain.
— Il serait fou d’espérer que vous ayez jamais pensé à moi, signora; vous m’avez à peine vu durant cette courte visite chez votre père, et il y a cinq ans de cela. A nos âges, Giulia, cinq ans c’est un abîme jeté entre deux espaces tout différents de la même vie. D’enfant je suis devenu un homme...
— Brave et bon, je le sais.
— Et de petite fille vous êtes devenue une femme, et la plus belle que j’aie vue.
Giulia abaissa aussitôt sur sa figure un voile épais et reprit:
— Je mentirais si je disais que je vous ai à peine vu chez mon père; un peu de curiosité est naturel chez une petite fille, et j’étais d’ailleurs bien excusable en vous regardant, vous le premier étranger que j’eusse vu à la maison, où il venait cependant beaucoup de visiteurs, mais non à titre d’ami... comme vous, ce jour-là. Cette exception occupa mon esprit d’enfant... et après cinq ans, en croyant vous reconnaître, il m’a été doux de compter, dans la douleur, sur votre sympathie.
— Elle est toute à vous, Giulia! mon âme vous comprend et vous appartient depuis ce beau jour dont le souvenir est mêlé de si amers regrets. Le voisinage d’un temple ne se sentira point profané par des paroles dignes d’être dites devant l’autel. Ecoutez-moi, Giulia, je crois fermement que nous ne naissons pas pour la première fois le jour où notre mère nous met au monde; je crois que la meilleure part de nous est éternelle, celle avec laquelle il me semble que je vous ai toujours aimée. J’ai vu, spectateur froid, les richesses et le génie de la plus belle des trois grandes villes du monde; j’ai été mêlé, acteur docile, à des événements que l’histoire conserve. La grande fièvre de la guerre une fois calmée, me laissait en proie à un noir accablement, et je me disais: «N’est-ce que cela?» Mais lorsqu’on m’eût dit que vous étiez ici, j’ai senti mon cœur bondir d’un vol impétueux. Q’importe la façon dont je vous le dirai, puisque je vous aime! Je n’aurai jamais le nom des grands poètes de votre patrie, mais que ce qu’ils ont écrit de meilleur sur l’amour, me semble incomplet, inutile, indigne de leur gloire, auprès du sentiment qui m’anime pour vous et devant vous, Giulia!...
Cela fut dit d’un ton bas, ému, douloureux.
Louis était assez grand, blond, hardi, frémissant, et paraissait plus jeune encore que son âge. La tenue de campagne lui seyait à merveille; sans parler des beautés de son cœur, on pouvait l’aimer tout d’un coup.
— Oh! monsieur, dit Giulia, ce n’est pas moi à qui vous parlez ainsi, ou tout au moins c’est une épreuve de votre part, et vous ne pouvez croire que je me sois rendue vers vous avec la pensée d’entendre un tel langage!
— Giulia, bien loin que je puisse jamais séparer mon respect de mon amour, apprenez que l’un est nécessaire à l’autre, que celui-ci ne serait pas sans celui-là.
— Je n’ai à relever rien d’inconvenant dans vos paroles; je leur reproche seulement de nous avoir fait perdre de vue l’objet principal de notre réunion, qui était de nous entretenir de Tomasso, mon père, et de ses derniers jours. Que de fois il m’a dit: «Ah! du moins si je savais où est maintenant M. Louis, je lui écrivais tout de suite, pour lui apprendre que ce n’est pas de ma faute si je me suis abstenu d’aller lui dire adieu à son collège; mon prochain départ me laissait à peine le temps d’achever des préparatifs indispensables.
Un regret, une larme, un soupir de l’amitié absente ou morte, a sur l’âme la plus passionnée, la plus orageuse, des droits vainqueurs. Louis sentit des pleurs monter à ses yeux.
— J’ai éprouvé aussi vivement que Tomasso, chère Giulia, la douleur de cette brusque séparation. Quelle a été votre vie depuis qu’il n’est plus? Je crains que sa mort ne vous ait laissée seule dans le monde.
— Dans sa jeunesse, mon père, qui était originaire des environs de cette ville, était sinon très riche, du moins, maître d’une fortune suffisante pour vivre. Il épousa ma mère, un peu plus âgée que lui, malgré l’opposition ardente de deux familles. Vous savez déjà que dix années de notre exil s’écoulèrent à Londres; mon père s’en est amèrement repenti depuis, à cause du soupçon qui lui est venu que le climat de l’Angleterre avait dû abréger la vie de sa femme. Pour ce qui est de lui-même, il était tellement insouciant des choses matérielles, tellement heureux de ses rêves, qu’il ne chercha pas à triompher de ses épreuves autrement que par l’indifférence. Sur la nouvelle un peu prématurée que son ancienne aisance allait lui être rendue au sein du pays natal, il se hâta de m’emmener ici, vous vous rappelez quand et comment. Notre bonheur promis dépendait de la décision des tribunaux, il en dépend encore...
— Mais vous, Giulia?
— Vous savez à présent toute notre histoire, répondit la jeune fille, sur le front de laquelle la fin de ce récit avait répandu une teinte sombre. J’avais à m’acquitter envers vous d’un message sacré, j’ai rempli ce devoir; vous recevrez bientôt par mes soins le petit souvenir que l’intention de mon père vous destinait. Maintenant, quittons-nous. Jurez-moi de ne pas me suivre, de ne plus vous occuper de moi.
— Ainsi, s’écria Louis hors de lui, je ne vivais que par l’espoir de cette heure, et vous l’abrégez à dessein. Vous qui n’ignorez pas qu’un mot peut me tuer, vous dites froidement ce mot: adieu! Je suis incapable de m’y résigner.
— Vous autres Français, dit Giulia, simulant avec beaucoup d’effort un calme empire sur elle-même, vous vous croyez toujours à Paris, toujours vous croyez avoir affaire à ce que vous nommez la coquette, c’est-à-dire, si je ne me trompe, une femme qui joue avec le cœur d’un homme, se plaît à le voir s’élever très haut dans l’air, puis retomber en mille morceaux sur le sol; une femme qui transforme toute conversation d’amour en une joute sans noblesse, où la victoire revient non pas au plus ému, mais au plus habile.
— Parlons franc. Si vous refusez de me dire le capricieux obstacle qui, après nous avoir permis de nous réunir une fois, nous séparerait maintenant pour toujours, je croirai que vous ne faites que suivre votre antipathie, et que ma vue vous déplaît.
Giulia répondit avec la simplicité d’un enfant:
— Ne le croyez pas, votre vue ne saurait me déplaire.
— Alors ce n’est pas sérieusement que vous m’avez dit: «Adieu, partez!» Car, ou bien vous n’êtes pas votre maîtresse... mais je ne veux pas m’arrêter à cette épouvantable idée... ou bien vous êtes libre de m’aimer....
Giulia répondit seulement à cette exclamation, par un soupir qui donna une grâce souveraine au rapide soulèvement de ces formes splendides, dont le type à la fois humain et céleste, a immortalisé de si beaux peintres.
— Je ne vous comprends pas, Louis, lui dit-elle avec naïveté. Sans doute mon cœur est libre, et j’espère qu’il le sera toujours. Cher, pourquoi me demandez-vous de vous aimer, puisque vous avez vu que je vous regarde comme mon ami, et qu’il m’est presque impossible de jamais penser à mon père, sans penser à vous en même temps?
Elle ne lui disait plus: monsieur, elle venait même de l’appeler: cher. Ce mot banal à de divines éloquences, lorsqu’il sort de certaines lèvres. La première lettre de femme vraiment aimée, où notre nom est précédé de ce mot: cher, est une date dans notre vie. Louis aimait non comme au théâtre, ni comme dans les livres, mais comme de loin en loin, aime un héros d’amour, cette rare espèce d’hommes qui sont, peut-être même avant les penseurs, les maîtres du monde moral.
Donc, de loin en loin il surgit un homme qui montre, jeune encore, pour les objets de l’ambition commune, un dégoût profond; un homme que les gens de Bourse trouvent absurde, mais dont le front a des lueurs étranges, la pensée de magiques abîmes, et dont le cœur est un monde frémissant de terreur ou d’enthousiasme pour un mot, pour un sourire. Enfant, prédestiné à un rôle inaperçu mais sublime, il est ardent, rêveur, il préfère les livres à la foule, mais il préfère sa pensée à tous les livres. Devant la réalité matérielle la plus vantée, il est toujours assailli d’un étonnement peu flatteur pour elle: il a vu mieux que tout cela, sans faire un pas. Pour lui nul poète n’a parlé de l’amour aussi bien qu’il l’éprouve.
A vingt ans, il lui semble, ainsi qu’au grand Pascal, avoir épuisé le fleuve des connaissances humaines, et il aspire à se perdre en Dieu, représenté par l’infini de l’amour. Ses amis, qui rêvent à devenir banquiers, procureurs, préfets, l’accusent, les uns d’avoir gâté sa vie, les autres d’être un sournois ambitieux. Il voudrait ravir à l’étoile et à la femme leur transparent, mais insaisissable secret. Il ne fuit pas ses anciens compagnons, il ne les trouve plus, et ceux-ci le taxent d’égoïsme, et de pis encore peut-être. Le gain ou la perte d’une mine d’or le trouverait insensible, mais un cri du cœur humain le transporte; un seul mot lui fait franchir les lourds remparts dans lesquels nous renferment l’intérêt, l’avarice, la peur... et qui prétend qu’un tel homme trahit le culte de l’humanité et manque de respect envers le monde, a menti.
Soudain, un joyeux éclair traversa l’esprit de Louis.
— Alors, chère Giulia, si je vous ai bien comprise, dit-il, vous n’êtes pas la femme de ce... vous êtes libre, en un mot, et les seules entraves qui s’opposent à notre réunion, viennent toutes du fait de votre cœur, qui n’y est pas encore préparé, mais dont le temps peut vaincre l’irrésolution?
— Je vous ai prié de vous taire désormais et de me laisser.
Louis obéit... mais ce n’était plus cette fois le timide amoureux d’hier, content d’un souffle, c’était un homme qui voulait savoir, un homme jaloux, et dont le pas avait acquis cette certitude que donne la pleine connaissance de la route où il s’engage. N’ayant pu rien apprendre de la bouche de Giulia, il voulut s’instruire par lui-même, et alla reprendre son poste non loin de la maison de l’Italien. Il y resta jusqu’à une heure très avancée de la soirée, mais sans profit. Il vit s’allumer et s’éteindre les lampes derrière toutes les fenêtres, et, à bout de patience, il reprit la route de son logement, tellement absorbé en de confuses pensées, qu’il resta sourd au bruit d’un pas qui suivait avec précision la trace du sien. Aussi, quoique brave, ne put-il se défendre d’un geste de frayeur, en sentant soudain une main se poser sur son épaule. En tournant la tête, il reconnut le petit Italien, dont les yeux moqueurs brillaient dans cette obscurité.
— Monsieur, dit ce dernier, je ne viens pas à vous en ennemi; donc, pas de défiance. Depuis trois heures, vous vous tenez là, debout sur le pavé ; nos soirées sont fraîches, et vous avez bien gagné l’hospitalité d’un salon chaudement éclairé, et d’un verre de vin au coin du feu; tout cela est à votre service.
— Que voulez-vous de moi?
— Comment! vous avez tout fait dans le but d’entrevoir seulement Giulia... Je vous offre maintenant de la venir voir honorablement, mais à votre aise, de lui causer une agréable surprise, et vous reculez.
— Trêve d’astuce! La première fois que je prononçai ce nom devant vous, vous n’avez pu cacher votre colère, vous avez juré que vous ne connaissiez pas Giulia, et vous voulez que votre proposition de ce soir ne me paraisse pas la dernière des moqueries?
— C’est que l’aspect des choses a bien changé pour moi depuis notre première rencontre. J’ai questionné Giulia, et ses réponses m’ont satisfait. Puisque vous savez qu’elle n’est pas libre...
— Elle est mariée?
— Pas tout à fait, monsieur.
— Lâche!
— Je me moque de vos insultes.
— Qu’est-elle donc? Qu’êtes-vous, enfin?
— Je ne suis pas comme vous, un brillant officier, mais un simple adorateur de la musique, professeur, pour mon plaisir bien entendu, de chant, de contrepoint, et compositeur moi-même. D’honnêtes revenus me permettent de consacrer mes soins et mon expérience aux sujets qui m’en paraissent dignes. Je connaissais Tomasso avant que vous fussiez né, mais notre amitié date seulement de son dernier séjour en Italie. Je découvris dans Giulia une voix si merveilleuse, et un si rare instinct musical, que ne pas en favoriser la culture m’eût paru une véritable ingratitude envers le ciel, auteur de si beaux dons, et une noire trahison envers celle à qui ils promettaient la richesse et la gloire. J’ai fait mes preuves, monsieur; c’est à moi que le baryton Pasellini et la célèbre Léonora, de votre Théâtre-Italien, doivent en partie leurs succès. Ils ne le nient pas. J’ai de chacun d’eux vingt lettres qui en témoignent. Tomasso, avant de mourir, me confia sa fille, qui n’avait d’autre toit que le mien...
— Et l’infâme a abusé de ce religieux dépôt!
— Monsieur, l’on a très vilaine grâce, je vous jure, à répondre à de bonnes raisons par des grossièretés. Il vous eût paru plus noble de livrer Giulia aux hasards de la solitude, aux gouffres de la pauvreté ! Heureusement, sa tendre reconnaissance me dédommage des mauvaises paroles. Je n’ai point forcé son inclination. Elle reste chez moi de son plein gré ; et c’est d’un commun accord qu’il a été décidé qu’elle deviendrait ma femme aussitôt que, son éducation musicale terminée, un bel engagement à Vienne, à Londres ou à Paris, sera venu couronner mes soins.
— Est-ce vous injurier, monsieur, que de vous dire qu’entre toutes les spéculations viles dont j’aie ouï parler, celle-ci me semble mériter le prix?
— Monsieur!... Vous m’échauffez bien malgré moi. Pourquoi donc ne me serait-il pas permis, autant qu’à vous, d’être sensible aux charmes de Giulia, et, en outre, de tenir à mon bien? Je suis trop bon, en somme, de chercher à vous persuader. Depuis deux ans, Giulia et moi nous ne nous sommes pas quittés, et vous l’avez vue un quart d’heure en passant. Elle m’aime beaucoup, elle me l’a dit cent fois, et nous vivions très heureux ensemble, lorsque votre vue, ayant réveillé en elle des souvenirs anciens, il lui a manqué de pouvoir causer avec vous de son père Tomasso. Ah! si ce dernier revenait au monde, je vous prie de croire que, malgré son estime pour vous, entre vous et moi il n’hésiterait guère.
— Assez, monsieur, reprit Louis, affectant un grand calme. Je vous dis adieu; ne craignez pas de me revoir de nouveau à cette place, et ne parlez jamais de moi à votre Giulia que j’aurai oubliée dans cinq minutes.
La vanterie française cherchait en vain à traverser de notes piquantes le tremblement de sa voix. Louis avait à peine laissé l’Italien qu’il fondit en larmes, et que, rentré chez lui, il s’abandonna à la plus cuisante douleur, celle de pleurer un vivant mort. Je ne sais quel rapport l’Italien fit à Giulia; mais en même temps que Louis pleurait, la jeune fille terrifiait par la violence de son désespoir le maître de chant, et son beau corps, soulevé par des sanglots, se tordait sur un fauteuil dans les angoisses d’un mal inconnu. Elle répétait: «Heureusement, je vais mourir, je ne chanterai jamais dans un théâtre!» Le lendemain, une fièvre intense la saisit, et l’accablement la retint plusieurs jours au lit. L’Italien n’osait plus lui parler. Mais il ne croyait pas payer trop cher le bonheur d’avoir cessé d’être jaloux, d’autant plus qu’il venait d’apprendre le prochain départ du régiment de Louis. Aussi, comme il allait et venait!
En effet, le jour du départ était fixé. La veille de ce jour fameux, Louis, si résolu qu’il fût à ne jamais revoir Giulia, à ne plus prononcer son nom, ne se sentit point le courage de quitter à jamais sans un adieu la rue droite, silencieuse et solitaire, mais peuplée un jour pour lui des visions du plus bal amour. Ce projet lui vint d’en haut sur les ailes d’une pitié attendrie et d’un pardon qui ne pouvait pas être l’oubli; un bon soleil éclairait ce miséricordieux pèlerinage.
Ce matin-là, Giulia, se sentant moins faible, avait quitté son lit et approché son fauteuil de la croisée ouverte. Elle regardait tour à tour le ciel et le pavé, et aspirait la chaleur de ce généreux soleil.
Sa blancheur, encore accrue par de profondes souffrances qui attiraient le sang au cœur, ennoblissait sa beauté de tout le prestige du paradis conquis par la mort.
Elle était toute seule dans la maison; l’Italien était allé dans un couvent des faubourgs lui chercher une garde pour la nuit.
Son adorable figure, auréolée d’un doux rayon, fut la première, la seule que vit Louis. Elle l’avait également vu tout de suite. Elle se pencha pour le saluer... il pleura... en relevant la tête il ne vit plus rien. Il pensa avec angoisse que, vu son état de faiblesse, elle venait sans doute de perdre connaissance.
Divine clémence! la porte mal fermée ne résista pas au premier choc. Louis, poussé par d’instinctives alarmes, gagna, en moins d’une seconde, un salon au premier. étage; il y trouva Giulia renversée sur un fauteuil, non évanouie, mais inexprimablement blanche.
Il s’agenouilla auprès d’elle.
— Je vous attendais, lui dit-elle, soyez sûr que je vous attendais. Nous ne pouvions pas nous dire adieu pour toujours sans que je vous eusse remis moi-même le modeste présent de mon père. Je vous ai dit que j’avais le choix. J’ai choisi ce petit portrait émaillé, fait d’après moi, quand j’avais sept ans. Et... et... moi aussi, je vous aime, ajouta-t-elle plus bas, tandis que ses dernières larmes coulaient le long de ses joues. Louis n’apparteait plus à cette terre.
— Avant de partir, ne me donnerez-vous pas un baiser sur le front et sur les yeux?
Le jeune homme, sans cesser d’etrê à genoux, mit. comme on le lui demandait, sur ce front doux et pâle, un long baiser.
Et Giulia lui répétant: «A vous, chère âme!» s’affaiblit et mourut, tandis que Louis la croyait seulement recueillie.
Fou de terreur en reconnaissant la vérité, il se dressa... il crut à un odieux cauchemar. La porte s’ouvrit, l’Italien parut suivi de la garde-malade.
— Comment, déjà morte! lit-il en s’adressant à Louis d’un air d’intelligence, et comme s’il venait seulement de le quitter. Je n’ai pas de chance!... Ne vous a-t-elle rien dit pour moi?..
La garde-malade dut trouver plus que bizarre cet officier français qui ne répondait pas aux questions de son hôte et s’enfuyait sans que l’on cherchât à le retenir.
Louis regagna machinalement son quartier... il était foudroyé, anéanti, muet. Un de ses amis lui dit:
— Ah ça, tu reviens donc de chez les morts?
— C’est vrai, répondit-il simplement.
A la meurtrière journée de Solférino, il reçut au cœur une balle autrichienne qui échancra en passant le portrait en émail d’une petite fille de sept ans.
J’ai vu l’an dernier ce portrait dans la collection du vénérable M. L. C., rue Notre-Dame-de-Grâce.
Les trois cents francs de M. Sixtain
Table des matières
I.
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Vers deux heures — n’importe la saison — il tombe quelquefois sur Paris un air gris, un vent humide qui tue la joie promise par un beau midi. Sur la foi de cette promesse, on s’était mis en route, le pied léger, pour aller revoir à la pointe de l’île Saint-Louis, par exemple, ce qui nous reste du Paris d’il y a cent ans.
On peut apporter une sympathique faiblesse à ce pèlerinage sans nourrir ombre d’hostilité contre les chemins de fer et la photographie; m’accordez-vous cela? Je le demande timidement, car nous sommes d’un temps où l’on ne saurait se plaire à suivre un jeune rayon sur un vieux mur sans être soupçonné de trahir son époque, ni s’attendrir aux pierres du passé sans être accusé de refuser la sienne au monument de l’avenir.
Il faut donc remettre à meilleur jour cette excursion, pure fantaisie au reste, et sans caractère obligatoire.
Quoique l’on fût parti pour le loisir, c’est souvent au retour de ces expéditions différées que, rentré chez soi, on travaille le mieux. Je ne le dis pas pour moi, car dans ces occasions-là , voici comme d’ordinaire l’aventure s’achève: Quand j’ai projeté d’aller rêver entre Notre-Dame et l’hôtel Lambert, et qu’il survient un gros nuage, en réintégrant mon domicile, j’annonce à la taciturne vieille femme qui prétend épousseter ma table d’écriture qu’elle ait à me tenir tout de même pour sorti, et à ne recevoir personne.
Deux bûches sont allumées dans une petite chambre meublée seulement de livres, d’un tableau de fleurs et d’un portrait, le portrait de celle qui a peint les fleurs, et qui mourut elle-même dans la rose de son âge.
Alors je vais prendre dans un tiroir secret un large carton d’écolier, où sont pressés mille, dix mille feuillets de papier de plusieurs formats, lettres, documents d’affaires, notes de voyages, billets de mort, réflexions politiques, manuscrits commencés, impressions fugitives d’incidents oubliés, toute la cendre de ma jeunesse qui flamba si ardente, sous l’inclémence de cieux moroses!
Je plonge les mains dans cette cendre, et je la regarde filer à travers mes doigts, et l’heure s’envole en larmes rentrées, en frémissements... et mon cœur se soulève gonflé de ce sanglot que chaque homme croit seul connaître, et où tiennent toutes nos félicités et tous nos regrets de leur fuite magique!
II
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De ces ébauches de peinture, de ces romans indiqués, de ces morcelets d’histoire individuelle, plusieurs m’ont encore fait sourire. Commençons par ceux-là.
Je tombe sur cette note:
«Reçu de mon oncle Sixtain, dans une occasion où il y allait de J’honneur et de la vie, la somme de trois cents francs, que je m’engage, également sur l’honneur, à lui remettre dans un an, soit le 1er octobre 1857.
«1er octobre 1856.»
Quel désespoir, Dieu juste! que de pleurs et de promesses pour ces trois cents francs!
Si j’avais dit quinze louis, l’oncle Sixtain m’eut envoyé promener, et par reconnaissance envers son ombre, je maintiens la vieille rédaction.
Lorsque, mes classes finies, on m’envoya à Deutz, chez M. Hirsh, pour y faire l’apprentissage de fabricant, mon père, le propre frère de l’oncle Sixtain, m’avait très significativement invité à ne pas faire de dépenses au-delà de ma pension mensuelle... «le meilleur, le seul moyen de ne pas gaspiller ton argent, avait-il ajouté, c’est de travailler ferme et... tu m’entends.»
Tristes effets d’une explication incomplète! Je crus bravement que les parties d’équitation, en compagnie d’amazones, n’étaient pas comprises dans ce programme de méfiance. Chaque jour, avec une dame, cousine ou nièce de M. et Mme Hirsh, et habitant chez eux depuis six mois, nous galopions hors la ville, sur des chevaux de louage!
Je raffolais de cette Gretchen (seconde manière); ce n’étaient que bouquets, rêveries.
J’avais dix-huit ans; je subvenais à cette poésie par l’emprunt hebdomadaire et régularisé de six thalers, à M. Hirsh, qui s’exécutait sans la moindre hésitation, sûr d’être remboursé avant mon départ. Voici quel était mon calcul:
Mon père m’avait promis un voyage en Allemagne. Je m’y préparais par une fabuleuse consommation de guides et d’histoires, qui devaient me permettre de brûler le pays, et de répondre à toutes les questions des curieux.
Je devais trois cents francs à mon hôte. Le jour même où lui et moi nous tombâmes d’accord sur ce total (car mon départ approchait), une lettre de ma sœur vint me notifier les faits suivants: mes parents se mouraient d’impatience de me revoir; mon tour d’Allemagne était indéfiniment ajourné ; d’ailleurs, je devais, me disait-on, en avoir assez du pays; on m’invitait à prier M. Hirsh d’accueillir les remerciements sincères de ma famille, et à regagner la France par l’un des premiers trains du jour suivant.
Ma sœur ajoutait en post-scriptum: «Fâcheuse nouvelle! L’oncle Sixtain, malgré son âge et ses grands enfants, vient d’épouser cette petite fermière,.. (Quelle fermière? Je pensais bien à cela). Lui qui n’a jamais seulement fait voyager d’Armentières à Calais sa première femme, si bonne et si distinguée, emmène cette paysanne sur les bords du Rhin. Ils sont, je n’en doute pas, à Cologne au moment où je t’écris. Papa lui ayant battu froid à cause de ce mariage, je ne sais si mon oncle Sixtain ira te voir. Il faut véritablement qu’on l’ait ensorcelé, car si on ne peut pas dire qu’il est avare, du moins tout le monde sait comme il tient à l’argent.»
III
Table des matières
Oh! Providence! au moment où la honte, la fureur, la détresse m’envahissaient, l’oncle Sixtain se remariait tout exprès pour passer la frontière à mon service; mais où, et comment le trouver?
Je n’eus pas du moins, les angoisses de l’attente; en allant en ville, vers trois heures, je tombai sur un couple en arrêt devant la cathédrale. Mon oncle, qui n’est point poète, examinait cela avec des sensations d’entrepreneur; mâ tante, la paysanne rose et rebondie, paraissait avoir mal dormi.
Il aimait le changement, mon oncle Sixtain; de sa défunte première à sa vivante seconde, il y avait toute la distance de Memling à Jordaens. Du reste, on ne l’avait pas gâté de félicitations sur ce nouvel hymen, mon pauvre oncle; je devinai cela à mille riens. Exemple: Après que je l’eus embrassé de tout mon cœur (je l’avais toujours aimé), il me dit:
— Voici ta tante.
J’allai aussitôt faire claquer deux robustes baisers sur les joues de cette églogue, en murmurant un peu tardivement:
— Vous permettez, ma tante?
L’oncle Sixtain, d’un air de contentement très vif, dit en nous regardant:
— Gaillard! Bon garçon!
J’étais sauvé.
Pas encore.
Ma tante, fort indifférente à la cathédrale, et ne pouvant d’autre part, elle me l’apprit ensuite, lever les yeux au plafond sans attrapper la migraine, était au contraire toute captivée par les nombreux magasins d’eau de cologne, qui font une ceinture au célèbre dôme, et partagent sa renommée. Bientôt elle n’y put tenir, et lâchant le bras de l’oncle Sixtain, elle lui dit:
— Mon ami, pendant que tu causes avec le neveu, je vais acheter une petite bouteille.
Ce mot glaça mon oncle qui, la voyant partir, murmura avec l’accent de la première ou de la millième désillusion:
— Les femmes! toutes ne rêvent qu’à gaspiller l’argent.
Si l’autel n’était point paré, la victime était prête, je l’étourdis d’un seul coup:
— Mon oncle Sixtain, j’allais vous écrire. Vous n’ignorez pas que je porte votre nom. Il s’agit pour moi de l’honneur de ce nom et de la vie. Prêtez-moi de l’argent, et dans un an, foi d’honnête homme, vous serez payé.
— De l’argent? Quel argent, garçon, me dit l’oncle Sixtain avec calme, mais les lèvres blanches, quel argent?
— Mon oncle, trois cents francs tout de suite, et silence de tombe! J’ai dit l’honneur et la vie.
— Ah! garçon, ce n’est pas bien.
— Mais vous ignorez encore...
— Je dis ce n’est pas bien d’avoir manqué de confiance.
— Vous voyez, au contraire, cher oncle, que je vous comble de ma confiance, et même je ne demande pas mieux que de vous en accabler. Le temps presse, mon oncle, trois cents francs, il me les faut, ou bien...
Le voisinage du fleuve prêtait sans doute à cette objurgation un pathétique irrésistible pour mon oncle, car il me dit:
— Je ne les porte pas sur moi. Viens à mon hôtel. Ah! garçon, ce n’est pas bien, tu sais comme ton père et moi nous sommes liés. Je ne lui ai jamais rien caché ; et puis, j’ai des enfants. N’importe, viens dîner avec nous dans une heure, à l’hôtel. Je trouverai bien moyen de te glisser la chose. Nous boirons tout de même une bonne bouteille. Tu dis dans un an, n’est-ce pas?
Hélas! ce ne fut pas dans un an; pauvre bon oncle Sixtain!
Il se ravisa; l’hôtel étant à deux pas de nous, il alla prier sa femme de l’attendre deux minutes chez le marchand d’eau de cologne; j’étais censé le conduire à un certain débit de cigares. Il monta en soufflant, étant naturellement court et oppressé, les deux étages qui conduisaient à sa chambre à coucher, me remit la chose (comme il disait) en pièces d’or, dans un rouleau de papier, et répondit d’une voix un peu altérée à mes fiévreuses protestations:
— Dans un an, c’est convenu. Va, garçon.
Pauvre bon oncle, je ne lui avais fait aucun mal, et pourtant il m’attendrissait. Je rentrai m’habiller pour le dîner. Je payai M. Hirsh, j’avais le vertige: l’honneur était sauf.
C’était pour une dame que je m’étais induit en dépenses extraordinaires. Sans doute mon oncle l’avait deviné et compris, et j’avais eu le bonheur de le saisir dans un moment où il devait être exceptionnellement sympathique aux douces faiblesses, aux extravagances causées par deux beaux yeux. Avant d’aller rejoindre mes hôtes, j’écrivis le reçu qui figure en tête de cette histoire, et pour la seconde fois de la journée, mais plus gaiement que la première, je fis le trajet de Deutz à Cologne, et en somme notre dîner fut aimable. Ma petite grosse tante lui n’usait pas de café, prit un canard dans ma tasse, et e trouvai (puisque après tout, selon le dicton de notre pays, on se marie pour soi), que mon oncle avait eu raison de consulter et de suivre son penchant.
IV
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Le lendemain, je regagnai la France, vieilli de six mois par les agitations diverses de cette journée.
Au retour, je trouvai mon père plus enraciné que devant dans son programme restrictif à mon endroit sur le chapitre de l’argent.
Toutefois, je le savais homme de parole, et il me restait dû le montant d’un voyage en Allemagne.
Je n’eus même pas à soulever la plus petite réclamation. Le lendemain de mon arrivée, comme nous achevions de prendre ensemble le café au lait du matin, avant d’aller au bureau, mon père m’apprit que le voyage ou son équivalent serait avantageusement remplacé par le don qu’il me faisait d’un cheval.
Du reste, je ne fus pas appelé à me prononcer dans la délicate affaire du choix de l’animal. Mon père se défiait des intermédiaires en vue, et il entama à ce sujet, dans l’ombre la plus épaisse, avec un marchand de paille et d’avoine de la banlieue, des négociations qui aboutirent à l’achat d’un quadrupède bâti pour n’être pas déplacé au siège de Troie. Je n’étais pas fier, et je le montais avec un plaisir franc sur lequel n’avaient aucune prise les scrupules de la vanité et du dandysme. Quand mon bucéphale stoppait dans les rues de L..., cela produisait à trois rues à la ronde un grondement et un bruit de fer qui résonnaient jusque dans les chambres, au troisième étage des maisons. Je vous conterai un de ces jours l’histoire de Garot.
Toutefois, ce plaisir si franc recevait plusieurs fois la semaine d’assez vifs assauts, non pas de l’extérieur, mais du dedans, et ce sont les plus cruels.
Les mois s’écoulaient, et non-seulement je ne possédais pas le premier sol des trois cents francs que l’année finie, je m’étais engagé sur l’honneur à rendre à l’oncle Sixtain, mais j’avais encore aggravé ma situation de quelques petites dettes chez le libraire qui m’envoyait les nouveautés de Paris, et chez la gantière à laquelle je rendais compte des romans.
D’autres sujets de sollicitude plus sensibles à mon cœur vinrent bientôt m’assaillir. Je notai qu’avec sa charpente d’Hercule, mon oncle Sixtain jaunissait, qu’il était triste, qu’il témoignait moins d’empressement et de tendresse envers sa jeune femme. Je crus d’abord à une simple peine morale, et qu’il regrettait de s’être mis en délicatesse avec son frère et tout le reste de sa famille, sauf moi, en épousant contre le gré général, une femme qu’on jugeait, à tort, peu digne de sa devancière.
Mais bientôt il me fut donné de voir que cette anxiété morale, si elle existait, se compliquait de grandes souffrances physiques, que l’oncle Sixtain était menacé dans un organe important, que sa respiration était une torture.
Mon père, qui n’allait plus voir son aîné, tout en ayant gardé pour lui un fond d’affection très sincère, était satisfait de mes assiduités chez ce parent dont il était séparé lui-même par des difficultés et des convenances sociales; ma mère et ses sœurs (je ne les blâme ni ne les excuse), ayant beaucoup chéri et estimé la première femme de Sixtain, s’étaient refusées à voir la seconde, dont le consentement à un mariage si disproportionné, leur semblait trop visiblement marqué au point de la raison d’argent.
Dans cet état de choses, mon père, qui avait toujours attaché un haut prix aux relations de famille, me voyait avec plaisir sauver le principe en jouant le rôle de trait d’union.
Un jour que j’avais trouvé l’oncle Sixtain plus oppressé que de coutume, je crus devoir en avertir son frère qui me dit:
— C’est bien, demain matin nous irons ensemble voir ton oncle.
Ce jour-là, justement, par suite d’une très mauvaise nuit, Sixtain tenait la chambre. Les deux frères, en se revoyant, tombèrent dans les bras l’un de l’autre avant d’échanger un seul mot. Mon père pouvait à peine retenir son attendrissement à la vue des ravages que quatre mois de séparation lui rendaient plus sensibles dans la physionomie de son frère. Il y avait entre eux, malgré l’âge, une fraîche fleur d’alliance, produite non-seulement par la communauté de leurs berceaux, mais par les mille engagements soutenus côte à côte durant trente ans dans la bataille de la vie.
Pendant que je sentais deux larmes m’obscurcir ce touchant tableau, Sixtain fixa sur mon père le regard de ceux qui n’en ont plus pour longtemps à voir le soleil, et lui dit:
— Frédéric, je n’ai jamais rien eu de secret pour toi...
Il me regardait aussi en parlant de la sorte, et ce peu de mots me causa un malaise extraordinaire. L’image inopportune des trois cents francs vint se mêler à cette scène de désolation désintéressée.
Mais mon oncle n’ajouta pas une syllabe; après un nouvel accès de suffocation auquel nous assistâmes malgré nous, afin de lui donner du courage, il retomba dans son accablement.
En route, je fis observer à mon père à quel point la petite fermière, contre laquelle toutes les dames de notre famille avaient tant de préventions, se montrait épouse attentive et dévouée; et mon père, qui était un homme juste, en convint volontiers, et opina que dans une circonstance aussi grave, il n’était pas question de songer à de petites querelles.
En effet, toute notre maison alla le lendemain rendre visite à l’oncle Sixtain, et même cette démarche parut avoir une influence favorable sur son état général, qui s’améliora, mais sans laisser beaucoup d’espoir. Bientôt le mal reparut avec une double gravité. J’allais voir sans cesse mon oncle, et parfois je réussissais à l’égayer et à le faire rire; il ne s’occupait plus des affaires de sa maison que par les grands côtés financiers; c’est encore lui qui dirigeait son portefeuille; cela n’est pas une figure. Ce grand portefeuille à douze compartiments ne le quittait pas, et il prenait plaisir à le parcourir, malgré ses souffrances, comme d’autres à feuilleter un livre favori. Il avait pourtant la conscience de son état. Un jour qu’il vérifiait devant moi les séries d’échéances de l’année, arrivé au mois d’octobre je le vis s’arrêter avec un mélancolique sourire devant un chiffon de papier qui, je n’en pouvais douter, n’était autre chose que mon reçu de Cologne. Pendant ce temps-là, je regardais d’un autre côté, l’esprit en proie à un grand embarras.
Bientôt mon oncle perdit patience devant l’obstination du mal.
Je lui répétais sous les formes les plus variées:
— Allons! ça va de mieux en mieux, mon oncle; dans huit jours, vous serez redevenu le brave des braves.
— Mon neveu, répondit-il stoïquement, dans huit jours, le brave des braves aura été rejoindre le maréchal Ney. Du reste, à ta place, j’en ai dit autant à tous les malades de mes amis qui ne devaient point passer la semaine. Merci de l’intention, et parlons d’autre chose.
V
Table des matières
Ne point passer la semaine! grand Dieu! il n’était pas question pour nous d’un danger aussi imminent. J’en avais du moins la chère confiance. Une après-midi, j’assistai à la visite du médecin. Pendant qu’il écrivait son ordonnance, mon oncle, silencieux, regardait le foyer; les flammes de la bûche faisaient miroiter le fermoir d’acier poli du portefeuille. En sortant, le docteur me fit un signe que je compris. Un quart d’heure après, je me retirai moi-même, et je trouvai le médecin qui m’attendait.
— Monsieur, me dit-il, il m’a semblé que je devais m’adresser d’abord à vous, pour préparer votre famille à la séparation imminente que je prévois.
J’étais atterré et de la funèbre communication et du sang-froid lugubre avec lequel elle m’était faite. J’ai pu jusqu‘aujourd’hui, par certaines facultés de critique et d’artiste, me mettre, pour employer une locution vulgaire, dans la peau d’un grand nombre de personnages, penser, agir et parler pour eux, mais ce don m’a toujours été refusé en ce qui regarde les médecins. La lutte mystérieuse et obstinée d’un homme avec l’inconnu, au chevet d’un autre homme, et l’impassibilité avec laquelle cet homme salue sa défaite, sont pour moi des mystères. Il est vrai qu’il serait injuste et stupide de vouloir qu’une seule poitrine enserrât toutes les douleurs de l’humanité. J’eus seulement la force de répondre:
— Dites-moi, je vous prie, ce qu’il faut entendre par séparation imminente.
— D’ici à demain, il peut survenir une dernière crise, à laquelle je suis malheureusement certain que votre oncle ne saurait résister.
Ma première pensée (on n’est pas le maître de ces soulèvements intérieurs), fut pour ma dette non acquittée, et pour la reconnaissance manuscrite qui attendait dans le portefeuille de l’oncle Sixtain.
J’allai aussitôt chez un négociant de la ville, encore garçon et homme de plaisir, qui m’avait plusieurs fois marqué de l’amitié, et ne devait pas hésiter à me rendre, à la première réquisition, le petit service demandé. Je ne fus pas trompé dans mon espoir, et au premier mot que je lui touchai de l’objet de ma visite, il s’empressa de me satisfaire, à mille lieues d’ailleurs de soupçonner la vérité. Comme il me tenait pour extraordinairement vertueux, il crut non pas à une perte de jeu, mais à un acte de bienfaisance qui réclamait le mystère. Je retournai cette après-midi même chez mon oncle Sixtain, qui avait reçu dans l’intervalle la visite du prêtre. Ma tante, exténuée par des veilles sans nombre, dormait dans la chambre voisine; une vieille fille, au service de la famille depuis un demi-siècle, tenait compagnie au mourant. Mon oncle ne me reconnut pas tout d’abord; mais quand j’eus prononcé quelques mots, il me dit:
— C’est toi, petit?
— Oui, cher oncle, c’est moi, et si vous avez deux minutes à me donner, je voudrais bien, ayant justement la somme sur moi, terminer notre affaire...
Et comme je ne pouvais m’empêcher de ressentir et même de laisser paraître un certain tremblement, pour me donner une contenance, je jouai avec les trois chiffons de cent francs.
Une inexprimable émotion se peignit sur la figure de mon oncle déjà marquée du sceau fatal. Cela me déchirait... Je voyais, quoique je n’eusse pas l’habitude de semblables spectacles, que tout était dit, qu’il n’y avait plus d’espoir, que ce front et ce visage, où depuis mon enfance j’avais mis tant de baisers, étaient envahis par la mort.
Un sanglot que j’arrêtai au passage, faillit m’étrangler. Heureusement, je parvins à ne pas rendre témoin de ma douleur celui qui en était l’objet, mais c’est tout ce que je pus faire.
Mon oncle alla droit, sans se tromper, à ma quittance, la tira de son portefeuille, y mit en place mes trois billets de banque, et me dit tout simplement:
— C’est bien... garçon.
Puis il ferma à clef le portefeuille, renversa la tête sur l’oreiller qu’on avait ajouté à son fauteuil. Je crus qu’il allait sommeiller un peu, et je m’avançai pour l’embrasser avant de me retirer. Je vis alors qu’il était mort, et je pleurai amèrement, car je venais de perdre un de ceux qui m’aimaient.
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