Kitabı oku: «L' Abbaye de Filly et quelques seigneurs du voisinage»
Louis-Étienne Piccard
L' Abbaye de Filly et quelques seigneurs du voisinage

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066305161
Table des matières
AVANT-PROPOS
CHAPITRE 1 er
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
Boson, prieur. (1224) .
Guillaume I er , abbé. — (1233-1251) .
Henry. — (1260) .
Guillaume 11. — (1261-1268) .
CHAPITRE IV.
Pierre (1268-1278) .
Guichard Jean 1280-1282...
Guillaume III, Malassena dit Martin (1289-1302) .
Amédée de Ravorée. (1308-1317) .
CHAPITRE V.
Jean. (1321-1330) .
Aymon de Balleyson. (1332-1336) .
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
Jacques de Villier (1376-1387) .
Guillaume de Lugrin (1391-1411) .
Humbert Chariery ou de Charrières (1411-1426) .
François Ducrest (1425-1433) .
CHAPITRE VIII.
Pierre Robini, évêque d’Hippone (1434) .
Louis, évêque de Viseu (Portugal) (1442-1449) .
Henri d’Alibertis (1452-1460) .
CHAPITRE IX.
Jean de Compey (1463-1469) .
Jean Michiele alias de Septisono (1469-1496) .
Amblard Goyet (1500-1517) .
Pierre Goyet (1517-1530) .
Claude Louis Alardet (1535-1564) .
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
DOCUMENTS
ADDITIONS & CORRECTIONS

Imprimatur
Annecii die 12 maii 1893.
F. GAVARD, vic.-gen.
AVANT-PROPOS
Table des matières
L’étranger qui traverse de Thonon à Douvaine la ravissante plaine du bas Chablais, contemple à sa droite le château de Marclaz, Anthy et les bords enchanteurs du Léman; à sa gauche, la colline classique des Allinges et le village de ce nom, Margencel, le coteau de Ballaison ou de Boisy et enfin Sciez avec son clocher antique.
Plus bas, du côté du lac, apparaissent à demi cachés dans les arbres un castel au profil grave et à l’architecture lourde et sévère du douzième siècle, puis, à deux pas, aux abords de la baie d’Excenevex, un hameau charmant; c’est le château de Coudrée et la bourgade de Filly.
La campagne abaisse insensiblement ses replis de gazon arrosés par les eaux du Foron, du Nant et du Vion, jusqu’à la limite d’un bois de chênes. Près de là, un pan de mur, un puits, un amas de pierres rappellent seuls qu’en ce lieu s’élevait autrefois l’abbaye de Filly, et que, sous ces décombres, dorment plusieurs générations de religieux et de nobles seigneurs du voisinage.
La tradition parle des rivalités du manoir et du monastère dont l’un succomba, grâce à l’invasion protestante de 1536, sous la puissante étreinte de l’autre, et l’histoire en raconte long à ce sujet. A cette dernière date, les Bernois chassèrent les religieux, le célèbre réformé François d’Allinges acquit la plus grande partie de leurs biens, et, sous l’action des hommes et du temps, les bâtiments peu à peu s’écroulèrent, et finirent par disparaître.
Les parchemins qui contenaient l’histoire de l’abbaye furent dispersés aux quatre vents. La Société d’histoire et d’archéologie de Genève en a retrouvé une dizaine qu’elle a publiés dans ses Mémoires; l’abbé Gonthier vient d’en imprimer six dans le Bulletin de la Société Florimontane en les faisant précéder d’une notice historique; M. Glover annonce de son côté la prochaine apparition de titres intéressant Filly.
Nous allons, nous aussi, faciliter la tâche des futurs historiens du couvent en publiant aujourd’hui un certain nombre de documents et de renseignements inédits. Ils ont été recueillis, soit aux archives de Turin et de Genève, soit aux archives départementales des deux Savoie. M. le comte A. de Foras, le savant auteur de l’Armorial et Nobiliaire de Savoie, non content de m’ouvrir ses riches archives, a bien voulu me donner l’analyse d’un certain nombre de chartes, ainsi que la copie de précieux documents transcrits, sous sa dictée, pendant mon séjour dans la ville de Thonon. Le savant professeur, M. François Rabut, m’a transmis quarante et une chartes tirées des archives de Turin.
J’aime à les remercier publiquement, ainsi que M. Jules Vuy, vice-président de l’Institut Genevois, les chanoines Ducis, Mercier et Chevalier, secrétaire de l’Académie Salésienne, l’abbé Gonthier, possesseur d’une copie de l’Inventaire de l’abbaye d’Aulps qu’il m’a communiquée, l’abbé Chavaz, du clergé catholique de Genève, M. le Conseiller Mugnier, l’infatigable président de la Société Savoisienne d’histoire et d’archéologie, M. Norbert Mudry, secrétaire de l’Académie Chablaisienne, etc.
Ce travail, malgré ses imperfections, ne laissera pas, nous l’espérons du moins, que de jeter un jour utile sur les annales religieuses du Chablais.
L.-E. PICCARD.
CHAPITRE 1er
Table des matières
(1026-1138)
Coup d’œil rétrospectif, l’an 1000 et le monastère d’Agaune; Lombards, Sarrazins. — Burchard et le diacre Tibold vers 1026. — La mense de Filiez au fisc de Sciez. — Les Chartes d’Allinges et la concession. — La cella et les chanoines réguliers de St Augustin.
Les riantes plaines du bas Chablais étaient-elles habitées bien longtemps avant que les chanoines réguliers de St Augustin ne vinssent en prendre possession?
Evidemment. — Les Allobroges et les Romains ont laissé sur nos rivages des traces indéniables de leur puissance disparue. Et, avant eux, qui habita notre pays? Des Grecs, des Celtes, des Ibères!!!
Sur ces époques reculées, où manquent les documents, la science ne peut procéder qu’à tâtons, et se borne bien souvent à des conjectures. Volontiers, dirons-nous avec Tacite, au sujet de certains points controversés, et d’une solution malaisée: Quœ neque confirmare argumentis neque refellere in animo est, ex ingenio suo quisque demat nel addat fidem .
Il est admis que les Romains colonisèrent nos contrées. Deux inscriptions de pierres milliaires découvertes à Messery et à Crevy-Veigy, le votif de Douvaine à Jupiter et à Mars, les inscriptions, monnaies, débris de tout genre de Bons, de Ripailles, de Nernier, de Massongy et de Thonon, prouvent que les Maîtres du monde avaient su apprécier nos sites enchanteurs où le luxe de la ville s’unit à tous les charmes de la campagne .
Mais tel n’est pas l’objet de nos modestes études, notre but étant de rechercher d’abord l’origine de l’abbaye de Filly, et ensuite de mettre au jour quelques documents de son histoire.
L’abbé Grobel croit qu’elle prit naissance au milieu des terreurs du Xme siècle. Son autorité est bien légère, mais, il se fait ici l’écho de Besson, le plus sérieux de nos historiens nationaux.
«A cette époque, dit-il, plusieurs avaient cru voir dans Mahomet, l’antéchrist prédit dans l’Apocalypse. Les longues et effroyables dévastations des Sarrazins qui voulaient à tout prix faire triompher le croissant sur la croix, l’oubli de tous les principes chrétiens et le droit de la force, substitué partout à celui de la justice, avaient confirmé cette croyance en la rendant vraisemblable. C’est pourquoi l’on pensait assez communément que la fin du monde était venue et que l’an 1000 était l’année fatale dont parle saint Jean dans ses prédictions.»
Les princes, les seigneurs, les religieux élevèrent des églises et des monastères, pour obtenir de Dieu le pardon de leurs fautes et la victoire sur les barbares.
«Les rois du second royaume de Bourgogne eurent une prédilection spéciale pour l’abbaye de Saint-Maurice, et Rodolphe 1er alla s’y faire couronner en 888. Il ne faut donc pas s’étonner si ces souverains voulurent lui donner une nouvelle extension en confiant à ces religieux la nouvelle abbaye de Notre-Dame de Filly »
Le célèbre monastère de St-Maurice d’Agaune peut, en effet, revendiquer en quelque sorte des droits de paternité sur celui de Filly; car c’est par une concession spéciale, faite à l’un de ces chanoines, que ce second établissement a été vraisemblablement créé.
Environ cinquante-trois ans après le massacre des martyrs thébéens, soit vers l’an 355, St-Théodore, premier évêque du Valais, construisit à Agaune une église pour retirer et vénérer les précieux restes de ces saints légionnaires. A côté de l’édifice religieux, s’élevait un monastère, qui suivait une règle particulière appelée règle de Tarnade, et qui fut brûlé et détruit en 408 par les Vandales. Le pieux roi saint Sigismond reconstruisit église et monastère entre les années 517 et 522 et affecta à l’entretien des cinq cents religieux d’Agaune des territoires considérables de différents pays du voisinage, parmi lesquels, selon toute probabilité, ceux de Filly, Excenevex, Coudrée, Massongy, Bons, Machilly. En 574 les Lombards envahirent le Valais et dispersèrent ces pieux cénobites; mais l’orage passa et les moines rentrèrent dans leur monastère. Plus tard, Arnaud, bâtard de Louis le débonnaire, l’eut en commende, quoique laïc, et y introduisit le désordre. En 939 les Sarrazins pénétrèrent en Valais, occupèrent le Grand-Saint-Bernard et incendièrent le couvent de St-Maurice. Aussi, quand Ulrich, évêque d’Augsbourg, se présenta peu après à St-Maurice pour emporter quelques reliques des martyrs thébéens, il ne trouva dans le monastère dévasté qu’un habitant: le gardien de ces vénérables ruines . Enfin, pendant tout le dixième siècle, les Hongrois parcoururent encore notre pays détruisant tout ce qui était resté debout.
C’est, croyons-nous, au milieu de ces désastres qu’un chanoine de St-Maurice partit d’Agaune pour fonder le monastère de Filly. Mais, donnons la parole aux documents qui sont les organes les plus autorisés de l’histoire.
C’est vers l’an 1026, d’après les auteurs du Régeste Genevois, que Burchard, archevêque de Lyon et abbé de St-Maurice d’Agaune, avec le concours de Burchard, évêque d’Aoste et prévôt du même monastère, font, du consentement du roi Rodolphe et de sa femme Ermengarde, des concessions de terre au diacre Tibold, chanoine de Saint-Maurice, ainsi qu’à ses trois fils Durandus, Hermannus et Stevilius. Au nombre des biens cédés, figure au comté de Genevois une mense, au fisc dit de Sciez, au village appelé Filiez; tous les autres sont dans le vieux Chablais, in capite lacensi; on y remarque Evionnaz, Ollon, Saillon, Mont-Salvan, etc . Tibold, pour témoigner sa reconnaissance, fit don à l’abbaye d’un manuscrit contenant les Actes des Saints.
Deux prélats du nom de Burchard cumulèrent successivement la double qualité d’archevêque de Lyon et d’abbé de Saint-Maurice.
Celui qui était frère de Rodolphe III fut archevêque de Lyon depuis 979, et mourut, le 12 juin 1031, d’après les auteurs de la Gallia Christiana , ou le 30 août de la même année, suivant un acte rapporté par Scheidius .
Un autre Burchard, que nous voyons figurer comme évêque d’Aoste dans la charte ci-dessus, lui succéda comme archevêque de Lyon et abbé de Saint-Maurice. Il vécut jusqu’en 1046, en conservant, au moins nominalement, ces deux qualifications .
Cette concession est faite du consentement du roi de Bourgogne, Rodolphe III, frère de Burchard, et de sa femme, la reine Ermengarde, qui paraît encore toute effrayée de la pensée de la fin du monde dans une donation de la même époque au prieuré de Talloires (1031 ou 1032). C’est, dit-elle elle-même, sous l’empire de cette terreur qu’elle a bâti l’église en l’honneur de Sainte-Marie .
Besson se faisait donc l’écho d’une lointaine tradition en écrivant en 1759: On dit l’abbaye de Filly fondée par les rois de Bourgogne et d’Arles .
Que faut-il entendre par cette phrase: Mansum unum in comitatu Gebennensi in fisco quod dicitur siciaco in villa que vocatur Filiez: Une mense, au comté de Genevois, dans le fisc dit de Sciez, à la villa appelée Fillez.
On appelait, au onzième siècle, fisc, fiscus, les propriétés royales dont une partie était destinée à être concédée aux leudes à titre de bénéfice . Le pagus genevensis contenait, selon toute apparence, un nombre considérable de ces terres appelées fiscales (fiscalia) destinées à être concédées en bénéfices aux leudes, aux hommes du roi. Il est à présumer que les comtes de Genevois surent s’attirer ces sortes de récompenses .
Le mot de mense (en latin mansus, mansa, mansum), qui se rattache à l’ancien système du partage des terres, particulier au moyen-âge, désignait une certaine portion de terrain, propre à l’habitation et à la nourriture d’une famille, à peu près ce que nous entendons par métairie. La mense se composait de douze arpents, quantité de terre que deux bœufs pouvaient labourer dans l’année .
On distinguait la mense seigneuriale appartenant au seigneur; la mense royale qui était propre au roi; la mense ecclésiastique ou d’église, soit la portion de terres qu’il était d’usage d’assigner en dot à chaque église, etc...
Quelquefois la mense était synonyme de villa.
Chez les Romains, le mot villa désignait une métairie, une ferme habitée par des paysans. Des habitations étant venues se grouper autour de ces villas, on leur donna le nom de ville et village pour désigner un nombre de maisons construites près d’une villa. Sous les Carlovingiens, la villa est ordinairement un village, et déjà même une paroisse... Il est certain, et nous en avons la preuve dans l’acte qui nous occupe, qu’au onzième siècle, la villa renfermait des propriétés agricoles, des menses, des bachelleries, des borderies, des condamines.
Pour être exact, il faut donc traduire, à notre humble avis: Une mense dans le comté de Genevois, dans le fisc dit de Sciez, au village appelé Fillez.
Quelle est la date de cette concession? Elle est très difficile à fixer d’une manière sûre, vu que cette charte est sans date, et que les auteurs de Régeste genevois, tout en se prononçant pour 1026, ou à peu près, l’ont groupée avec d’autres chartes, qui ne portent d’autre indication que celle d’être émanées d’un Burchard, archevêque de Lyon et abbé de St-Maurice. Il est certain cependant qu’il s’agit ici du premier Burchard, frère de Rodolphe III, qui occupa le siège archiépiscopal de Lyon de 979 à 1031, comme il a été dit plus haut.
Je la crois d’une date antérieure à 1026; nous possédons trois chartes très précieuses, encore inédites, où figurent l’archevêque Burchard, le diacre Tibold, le roi Conrad, Rodolphe de Bourgogne et les premiers membres connus de la noble famille d’Allinges .
Nous allons les analyser fidèlement, en essayant de fixer approximativement cette date. C’est d’ailleurs réaliser le titre de notre travail que de prendre à l’origine de sa filiation généalogique une famille sur laquelle il y a encore beaucoup à dire, malgré l’article magistral que lui a consacré M. le Cte A. de Foras dans son Armorial et nobiliaire de Savoie. L’histoire de notre abbaye lui est si intimément liée qu’on ne peut parler de l’une sans parler de l’autre.
Richard d’Allinges, chevalier , avait demandé à échanger, avec l’abbaye de St-Maurice, une mense sise à la Contamine, in Condamina, et une terre en Visinad (peut-être Vesenaz), lunaticum unun in Visinado, contre une villa appelée Magelisis, avec ses dépendances présentes et futures. Le roi Conrad accorde le dit échange, du consentement des chanoines et de son fils Burchard archevêque (de Lyon) et prévôt de la dite abbaye (ipsius abbatie prepositi). Richard l’accepte comme bien de droit héréditaire; il pourra, lui ou d’autres auxquels il peut en donner la faculté, jouir de ces domaines en toute liberté.
Parmi les divers témoins qui approuvèrent cet acte, figurent l’archevêque Burchard, l’évêque Amizo chanoine, et le diacre Tibold (Theodaldus diaconus).
L’acte se passe à St-Maurice le 8 des calendes d’octobre 981 ou 982 .
Vingt-neuf ans plus tard, aux calendes de juillet 1010, Messire Roscelin d’Allinges, parent de Richard, accense de Burchard, archevêque de Lyon et abbé du même monastère, et de l’évêque Anselme prévôt de la dite abbaye, une maison ou chosal situé au bourg de St-Maurice, entre deux chemins publics et le chosal de l’évêque Anselme, quem Azimundus bone memorie actenus videbatur tenere.
La femme de Roscelin, Amandole, est nommée dans l’acte d’accensement qui est aussi fait: pro natis de illis duobus procreatis, du consentement du roi Rodolphe et de la reine Agiltrude qui mourut bientôt . Et cela, au prix de six deniers de cens annuel, payables à la fête de Toussaint.
Les deux prélats accordèrent le laod à cet acte que confirmèrent ensuite le diacre Adalbert, les chanoines Bernald, Laudo, Vuitguer, Christian, Léobert, Conzo, Siard, Davia, ainsi que le diacre Suzo, qui le rédigea avec bonheur à Agaune même .
L’année suivante, 1011, indiction 5me, le roi Rodolphe inféode encore à Roscelin d’Allinges et à Amandole son épouse, pour eux et deux de leurs héritiers, une terre, au lieu d’Autannis (Octonel) près d’Octodure, sous le cens annuel de 12 sols mauriciens; et cela, pour le terme de deux générations. Ces espèces de concessions ecclésiastiques, bien qu’essentiellement révocables et conditionnelles, dégénéraient ordinairement en faits absolus et définitifs. C’était l’abus de l’époque .
On sait que chaque abbaye, d’après la règle reçue, devait compter douze moines, outre l’abbé . Ce nombre paraissait convenable au maintien de l’ordre de la communauté ; et, s’il y avait moins de douze moines, l’abbaye était souvent convertie en ferme ou prieuré .
Mais cette règle ne pourrait être appliquée strictement à l’abbaye de St-Maurice après les dévastations et les malheurs du Xme siècle, et il fallait, avant tout, conserver les précieux restes des martyrs de la légion thébéenne.
Telle est, croyons-nous, la première cause de ce petit nombre de religieux que nous trouvons dans cet antique monastère à l’époque présente. Une seconde, c’est qu’après les nombreux désastres, dont nous avons parlé, plusieurs moines dûrent s’échapper d’Agaune, ou être envoyés ailleurs, à Filly, à Abondance... pour faire fleurir la religion dans de jeunes colonies.
Voilà peut-être pourquoi le diacre Tibold, présent au premier acte, ne figure plus ni en 1010 ni en 1011, et voilà aussi la raison qui semble induire que la concession qui lui fut faite d’une mense au village de Filly, par l’archevêque Burchard, doit remonter avant 1026, c’est-à-dire avant 1010.
Veuf, selon toute apparence, il est bien possible que lui ou l’un de ses trois fils, et peut-être tous ensemble, aient été occupés à ce moment à fonder à Filly une cella, qui, grâce à la fertilité du sol, au charme du site, et aux donations des seigneurs des environs, devait devenir rapidement un prieuré, puis une abbaye .
C’est ainsi que l’Eglise sauvait la foi, la civilisation, par la main de ces vaillants moines.
Dans cette œuvre de restauration, elle trouva un solide appui dans les chanoines réguliers de St-Augustin.
Outre les disciples de St-Benoît, de St-Bruno... l’Occident possédait en effet une institution de chanoines, soit de clercs réguliers, créés à Hippone par St-Augustin, à Verceil par St-Eusèbe, à Metz par St-Chrodegand. Louis-le-Débonnaire, pour remédier au mal que son bâtard Arnaud avait fait au monastère d’Agaune, les y introduisit, avec l’agrément du pape Léon III, au neuvième siècle, sous une règle qu’avait approuvée le concile d’Aix-la-Chapelle en 816 .
C’est un de ces chanoines réguliers, le diacre Tibold, que nous regardons, selon toute probabilité, comme fondateur de l’abbaye de Filly, avec le concours des hauts personnages que nous avons déjà mentionnés.
Le monastère fut construit à 800 mètres au nord-ouest de la villa de Fillez, sur les bords enchanteurs du Vion, ruisseau assez abondant qui descend de la colline de Ballaison, pour se jeter daus le lac entre Excenevex et Coudrée.
Les chanoines devaient être au nombre de huit, d’après la fondation primitive. On distinguait parmi eux: le prieur, au dessus duquel il y eut bientôt un abbé, le sacristain et l’économe, ... Ils étaient vêtus d’une aube blanche qui descendait jusqu’aux talons, d’un mantelet ou aumusse qui leur cachait les épaules, et par dessus, d’une chape noire fendue par devant à laquelle était attaché un capuce ou capuchon pour se couvrir la tête.
CHAPITRE II.
Table des matières
(1138 à 1223)
Anselme prieur vers 1138. — Mouvement religieux en Chablais au XIIme siècle; l’abbaye d’Abondance et sa congrégation. — Conflit. — Filly à Nantelme évêque de Genève (1191). — L’abbaye d’Aulps et St-Bernard de Clairvaux. — Ses possessions en Bas-Chablais. — Les Seigneurs d’Allinges et de Ravorée. — Le château de Coudrée et les nobles de Sciez. — Lépreux de Douvaine. — Soumission de l’abbaye de Filly à l’abbaye d’Aulps (1223), puis à l’abbaye d’Ainay (1224).
Pendant longtemps, le monastère de Filly n’eut que le titre de prieuré ; ainsi, dans la donation faite vers 1138 par Girod de Langin au prieuré de Bellevaux, en Chablais, figure comme témoin: Anselmus prior Fillinci, Anselme prieur de Filly .
C’est le même qui, le 14 octobre 1154, assiste à une décision importante, rendue par Amédée, évêque de Lausanne (délégué par le défunt pape Eugène III), sur les différends pendants entre les frères de l’abbaye de Mont-Jou ou du Grand-Saint-Bernard et ceux du prieuré de Meillerie. Ces deux maisons religieuses, comme Filly, étaient composées de chanoines réguliers de St-Augustin; il était donc naturel et convenable d’appeler des religieux du même ordre pour terminer leurs contestations .
En 1180, le 7 mars, un autre chanoine de Filly, Dalmace de Ravorée, est encore présent à Nernier, en compagnie de Willelme de Chevilly, à la confirmation d’une donation faite par un nommé Boson piscis à l’abbaye de St-Maurice en Valais .
Pendant cette première période, il est possible que St-Bernard de Clairvaux (1091-1153) soit venu encourager et développer les premières ébauches du prieuré de Filly. Ménabréa nomme, parmi les pays que le saint parcourut, l’Helvétie et surtout les bords du lac de Genève, où ce grand homme, dit-il, laissa les plus précieux souvenirs .
Mais des événements, autrement importants, s’accomplissaient en Chablais et en Savoie.
Le douzième siècle — le siècle de saint Bernard de Clairvaux — vit éclore dans notre pays et dans toute l’Europe une multitude de maisons religieuses des deux sexes. La jeune abbaye d’Aulps recevait de saint Guérin, l’ami de saint Bernard, sa grande forme monastique; l’abbaye d’Abondance (1108), la chartreuse de Vallon (1138), l’abbaye du Lieu (vers 1150), venaient de naître comme de glorieux fruits de ce mouvement religieux. La confiance du peuple allait volontiers aux moines plus instruits et plus disciplinés que les prêtres séculiers, encore peu nombreux d’ailleurs, et moins dociles, à cette époque, aux désirs et aux règlements de l’Eglise. Les prieurés de Belle vaux, de Douvaine, de Draillens, de Meillerie, de St-Paul, de Thonon, étaient créés, ou allaient être créés, pour répondre à ce besoin de la population chablaisienne.
Mais l’une de ces maisons religieuses, l’abbaye d’Abondance, mérite une mention particulière dans l’histoire du monastère de Filly. Elle eut pour chef un personnage d’une éminente piété, et d’une intelligence égale à sa vertu. Le bienheureux Ponce de Faucigny, son troisième abbé, venait de rédiger sa règle et ses statuts d’après les saintes instructions que St-Augustin adressait à ses clercs réguliers d’Hippone . Ponce prêchait d’exemple; au chœur, au travail, il était partout le premier, excitant l’admiration et la pieuse émulation de ses confrères. Dans le pays, on l’invoquait comme un saint, et on attribuait à son intercession plus d’une gràce obtenue du ciel. Aussi sa règle fut-elle acceptée, comme venant d’inspiration divine , et comme code fondamental d’une congrégation particulière appelée Congrégation de Notre-Dame d’Abondance, de laquelle dépendaient plusieurs maisons religieuses, parmi lesquelles les abbayes de Grandval, de Gollie en Bourgogne, d’Entremont, etc.
D’après Grillet et Grobel, Filly aurait accepté cette règle toute de charité, d’obéissance et de pauvreté volontaire, en devenant sujette d’Abondance . Arducius, évêque de Genève et frère du B. Ponce, serait-il intervenu pour conseiller et peut-être ordonner cet acte?? C’est la question qu’éveille naturellement une telle affirmation. Cependant, ni Besson, ni les auteurs du Régeste genevois, ni le chanoine Mercier ne parlent de cette affiliation ou de cette soumission , que l’autorité de Grillet ne peut suffire à établir. Toutefois, les échanges multiples d’abbés, que nous aurons lieu de constater entre Abondance et Filly, Filly et Sixt, donnent quelque vraisemblance à cette affirmation, quoique les preuves manquent.
Toujours est-il qu’un conflit s’ouvrit bientôt entre Nantelme, nouvel évêque de Genève , et le couvent du Grand-Saint-Bernard, au sujet de quelques églises contestées, parmi lesquelles celle de l’abbaye de Filly, dont ce monastère avait peut-être fourni les premiers chanoines . Une transaction intervint et fut signée à Thonon, en 1191, par l’entremise des évêques de Maurienne, de Sion et d’Aoste, et des abbés Guillaume de St-Maurice et Guillaume d’Abondance.
Les églises de Meillerie, de Marin et de Thollon, sont laissées à la maison du Saint-Bernard qui reconnaît les tenir de l’évêque, moyennant une redevance annuelle de vingt sols. Elle conserve aussi celles de Brenthonne, de Vinier et de Saint-Loup. Le Chapitre aura l’église de Lugrin. En revanche, l’abbaye de Filly est adjugée à l’évêque Nantelme .
Parmi les conciliateurs de cette transaction, figurent les abbés Guillaume de St-Maurice et Guillaume d’Abondance. L’un et l’autre auraient peut-être pu élever des prétentions sur notre abbaye.
L’étude de ce document n’explique ni les causes du conflit, ni celles de sa solution à l’amiable, et il est très difficile d’apprécier la portée des motifs qui mirent l’abbaye de Filly entre les mains de l’évêque. L’attention peut toutefois se diriger sur les circonstances que nous venons de signaler.
L’évêque Nantelme fut, paraît-il, un bienfaiteur si insigne de notre monastère, qu’un auteur contemporain a été sur le point de l’en déclarer le fondateur, au vû des copies de deux chartes, dont il ne nous a pas été donné d’avoir communication . Evidemment, c’est une opinion à laquelle il faut renoncer, car le prieuré de Filly existait avant l’épiscopat de frère Nantelme (1185-1206), dont l’origine et la famille sont demeurées un mystère, quoique Guichenon nous dise qu’il fut chartreux et prieur de Vallon. Aurait-il appartenu à l’une des hautes familles chablaisiennes fondatrices de Vallon, et aurait-il voulu faire de Filly sa maison religieuse de prédilection??
Tout porte à le croire, car ce fut vraisemblablement lui qui donna à notre monastère une importance plus grande que celle d’un simple prieuré, en l’élevant à la dignité d’abbaye. Nous n’en avons pas toutefois des preuves directes, et, on ignore la date précise de cette transformation qui devrait être placée entre 1155 et 1191.
Dès cette époque (1191) notre abbaye dépendit directement de l’évêque de Genève. Son successeur, l’évêque Bernard Chabert (1206-1213), était trop occupé de la guerre contre les Cathares et les Albigeois, et son épiscopat fut de trop courte durée pour qu’il laissât à Filly des preuves extraordinaires de bienveillance.
Un monastère de nos montagnes, l’abbaye d’Aulps, brillait aussi d’un éclat extraordinaire de régularité et de sainteté.
Les anciennes chroniques de Savoie nous racontent qu’au onzième siècle quelques religieux de Molesme en Bourgogne s’acheminèrent vers le lac Léman, descendirent sur le rivage du Chablais, et s’engagèrent dans les gorges de la Drance, puis dans cette vallée appelée Alpes ou Aulps, à cause des riches pâturages qui en tapissent les versants. Ce ne fut d’abord qu’une simple cella. Les donations d’Humbert II, Comte de Savoie, et de quelques seigneurs chablaisiens, transformèrent la cella en abbaye. Guérin, le successeur du premier supérieur d’Aulps, était un saint anachorète qui obtint du pape Calixte II une bulle annulant la convention de 1097, par laquelle le monastère des Alpes devait vivre perpétuellement sous la dépendance de Molesme: Guérin et ses compagnons embrassèrent la réforme de Citeaux.
Saint Bernard, abbé de Clairvaux, l’oracle de l’Europe, voulut que Notre-Dame d’Aulps fut affiliée à son monastère, et ce fut une grande joie pour la multitude de ses pieux disciples en apprenant l’acceptation des moines chablaisiens . Par ses lettres, il s’efforçait d’inculquer à ses nouveaux frères l’esprit de la règle et les devoirs rigoureux qui en découlent .
Guérin était un modèle de piété, de pénitence, d’humilité et d’obéissance religieuse; il voulut que l’abbaye d’Aulps rivalisât avec celle de Clairvaux, et lui-même s’étudia à devenir l’émule de celui dont le monde entier admirait les vertus.
Aussi quand Guérin devint évêque de Sion, St-Bernard écrivait-il aux religieux d’Aulps: «Votre bon père vient d’être promu à un grade plus élevé ; répétons, ô mes frères, les paroles du prophète. Le soleil a surgi et a entraîné la lune dans son orbite! Le soleil est cet homme par qui la congrégation des Alpes a été rendue si brillante et illustre, et celle-ci est la lune recevant tout son éclat du soleil.» Vers 1150 Guérin mourait, de la mort des saints, dans cette maison qu’il avait élevée à un si haut degré de perfection, et où il venait souvent s’édifier par le spectacle des vertus de ses religieux .
Les puissants seigneurs de la contrée les comblèrent de faveurs et de libéralités; les nobles d’Evian, de Boringe , de St-Jeoire, de Ravorée, de Lucinge, de Faucigny , etc. etc... augmentèrent tour à tour les richesses du monastère des Alpes.
Bientôt ses propriétés et possessions s’étendirent nombreuses dans les paroisses limitrophes dépendant de l’abbaye de Filly: à Chavanex, à Excenevez, à Sciez, à Filly même.
Bien avant 1281, la juridiction de Chavanex avait passé des Seigneurs de Perrignier à l’abbaye d’Aulps, dès le ruisseau de Brizet jusqu’à Sciez, d’après les dépositions de vingt témoins, ouïs et assermentés dans une enquête faite à cette époque par les soins d’égrège Nicolas d’Allinges-le-neuf, notaire, et de Guillaume-le-jeune, juge de Chablais. .
En 1230, Jean, Vullierme, et Jordan de Ravorée reconnaissent qu’ils doivent maintenir à cette maison les dîmes d’Escavanex, ainsi que toutes les concessions faites par leurs ancêtres . Vers 1200, Nes Humbert et Jacques de Ravorée lui donnent les dîmes de Filly, et Girod de Concise, doyen d’Allinges appose son sceau à cet acte de donation .
Les nobles de Sciez suivirent la même conduite généreuse à l’égard des moines d’Aulps .
Les deux grands noms de Ravorée et d’Allinges ne sont-ils pas, d’ailleurs, réunis dans la charte de fondation de l’abbaye d’Aulps? L’acte ne dit-il pas que le couvent a été bâti dans le fief de Gérard d’Allinges et de Gilione de Ravorée ?
Les Ravorée, dont le manoir redoutable se dressait sur un promontoire dominant le lac Léman, à deux pas de Filly, entre Excenevex et Yvoire, furent aussi des bienfaiteurs de l’abbaye de Filly à laquelle ils donnèrent un abbé au XIVe siècle, Amédée de Ravorée. Messire Jean de Ravorée, chevalier, et ses frères lui concédèrent les hommages fiefs et tributs que leur devaient les nobles de Sciez, et que lui disputèrent, plus tard, les seigneurs d’Allinges-Coudrée .
Nous avons déjà cité un Dalmace de Ravorée, chanoine de Filly en 1180.
Mais au XIIIe siècle, les Seigneurs d’Allinges et autres semblent délaisser momentanément les chanoines réguliers de St-Maurice, d’Abondance et de Filly, pour s’attacher particulièrement à la maison religieuse de Guérin. La voix populaire l’avait canonisé aussitôt après sa mort, et son tombeau, devenu glorieux, attirait les multitudes par des miracles sans nombre.
Des raisons d’intérêt paraissent aussi n’y avoir pas été étrangères. Roscelin d’Allinges avait reçu en 1011 l’inféodation de la terre d’Octonel pour le terme de deux générations, comme il a été dit plus haut. C’était une concession ecclésiastique, et Roscelin était chanoine de St-Maurice. Ce fut avec la Seigneurie de Salving, ou Salvant, (dans laquelle Aymon d’Allinges institua son fils Raymond par testament du 3 des calendes d’août 1073), une cause de longs différends, qui durèrent plus de trois générations, entre l’abbaye de St-Maurice et les seigneurs d’Allinges. Raymond la laissa successivement à ses neveux Anselme, Cono et Gérard, le bienfaiteur de l’abbaye d’Aulps, qui épousa Hérentiane de Ravorée. Ce dernier, après la mort de ses deux frères, prit encore possession des deux villages de Salvant et d’Octonel, et finit par les remettre, probablement d’après les conseils de St-Guérin, son ami, à l’abbaye de St-Maurice, pour terminer cette longue lutte. Il stipula toutefois qu’Anselme, son fils, chanoine et chantre de la dite abbaye, en jouirait sa vie durant; clause qui eut son plein effet. Gérard vivait encore en 1118 .
Nous profitons de ce fait pour signaler au lecteur cette succession contradictoire de donations et de vexations des grands du monde au XIIe et XIIIe siècles, à l’égard des maisons religieuses. C’est que l’orgueil laïc voulait régenter l’Eglise, la tenir sous le joug, jouir de ses biens et lui enlever sa part d’influence sur la société.
Mais, d’autre part, la noblesse sentait le besoin du prêtre et du moine. La foi était encore vivace dans le âmes et tôt ou tard elle l’emportait sur l’orgueil et les passions des Seigneurs. De là ce mélange de faveurs et de luttes, de bienfaits et de persécutions. L’Eglise sauva la société malgré la tyrannie et les vices du moyen-âge.
Gérard d’Allinges avait laissé un fils, Guy. Un Guy d’Allinges, peut-être le même, touché de la piété des religieux de Filly qui faisaient alors, paraît-il, l’admiration des nobles et des serfs du Bas-Chablais, figure, en 1155, parmi les bienfaiteurs de Filly. Du consentement de son épouse Agathe il donna à Anselme, prieur de notre monastère, et à ses chanoines, son fief de Sciez (Seurt?) tel que l’avait possédé Giraud de Massongy. Ce fief s’étendait entre Filly, le lac, le Foron et le Vion, et comprenait un bois voisin du couvent et un second que Martin Galléa tenait des religieux.
Le généreux bienfaiteur reçut, en retour, du prieur, la somme de 40 sols et un cheval estimé à 4 livres, soit environ 480 francs de notre monnaie. Giraud de Margencel et ses frères eurent 13 sols pour avoir laudé cette donation faite en présence de Dalmace de Ravorée et de Pierre de Sciez.
Au XIIIe siècle, la famille d’Allinges vint s’établir à Coudrée, sur les bords du lac Léman, à deux kilomètres de notre abbaye.
Béatrix, veuve d’Henri d’Allinges, avec ses fils Willelme et Hugon, prirent en fief, de Pierre de Savoie, le 29 octobre 1245, des terres contiguës au lac, avec la maison forte de Forons et la forêt de Coudrée. Ces biens leur avaient été remis, à titre d’alleu, par l’abbé et le Chapitre de St-Maurice, en compensation de l’inféodation de tous les biens qu’ils possédaient près de Marclaz, et de la moitié de leurs terres près de Jussy .
Cette proximité de l’abbaye et du château donna lieu à de nombreux démêlés, que nous aurons à raconter en détail. L’arrivée des nobles d’Allinges, à Coudrée, fut aussi le signe de la déchéance des nobles de Sciez, feudataires des seigneurs de Ravorée; plusieurs membres de cette famille devinrent religieux de l’abbaye d’Aulps, entre autres Henry et Pierre de Sciez.
Le monastère d’Aulps, comblé de faveurs princières, était, avec celui d’Abondance, le monastère principal des Alpes Chablaisiennes, soit par son influence et ses richesses, soit par la qualité de ses membres.
En voici une nouvelle preuve. A la suite d’Amédée III, comte de Savoie, un certain nombre de nos gentilshommes étaient partis pour la Terre-Sainte, en vue de délivrer le tombeau du Christ. Mais à leur retour, ils rapportèrent la lèpre (1103 — 1148). Deux maladreries furent établies aux alentours de Filly-Sciez, l’une à Aubonne-Douvaine, l’autre à Mesinges, près d’Allinges. Le terrible mal se maintint si bien qu’en 1314 le Bas-Chablais en était encore infesté.
Depuis de longues années, les lépreux de la maladrerie de Douvaine, remontant le cours des Dranses, allaient implorer les secours de l’abbaye d’Aulps. Celle-ci, craignant que les fruits de sa charité séculaire ne donnassent lieu à d’impérieuses exigences, et peut-être à des troubles sérieux, demanda, en 1314, aux lépreux d’Aubonne-Douvaine, une déclaration portant que ce n’était pas en vertu d’un droit qu’ils recevaient ces aumônes, mais par pure bonté du monastère. Elle fut signée par un Jacquet d’Hermance, un Pérod de Sciez, un Rupha de Chavanex, un Alexis de Massongy, un Franceysia de Nernier... .
Ainsi enveloppée de toutes parts par les bienfaits et les possessions de l’abbaye d’Aulps, dominée par son esprit qui entraînait dans ses cloîtres grandioses les fils des plus nobles familles Chablaisiennes, l’abbaye de Filly ne devait pas tarder, semble-t-il, à subir son ascendant et sa juridiction.
Aussi, Aimon de Grandson, deuxième successeur de Nantelme sur le siège épiscopal de Genève, voulut-il user de son autorité pour substituer les bénédictins aux chanoines réguliers de notre monastère. Mais les chanoines de Genève, qui possédaient aussi quelques droits sur notre couvent, en chassèrent les nouveaux venus . A cette vue, l’Evêque, par acte du 7 novembre 1223, soumit entièrement l’abbaye de Filly à l’abbaye d’Aulps, en lui cédant tous les droits qu’il pouvait avoir sur elle.
Une clause de l’acte porte qu’elle sera toujours de l’ordre de Citeaux .
Nos chanoines réguliers de St-Augustin n’acceptèrent pas de bonne grâce cette juridiction du monastère des Alpes, car c’était échanger leur règle si douce contre une autre beaucoup plus sévère. Aussi, le deux juin de l’année suivante (1224), se soumettaient-ils à l’abbaye d’Ainay.
Mais terminons d’abord cette question.
Trois ans plus tard (après septembre 1227), s’ouvrait une enquête contre l’évêque Aimon de Grandson. Dix-sept témoins, tous ecclésiastiques du diocèse, furent entendus, parmi lesquels, Falcon, curé de Sciez, Girard, curé de Fessy, Bonfils, curé de Publier..., tous trois fonctionnant dans les environs de Filly, et plusieurs chanoines de Genève. Or, ce sont généralement ces derniers qui font entendre les plaintes les plus accentuées, démontrant un antagonisme de vues entre le prélat et son chapitre, et même une certaine hostilité.
L’un des chefs d’accusation, portés contre lui, fut d’avoir soumis à l’abbaye d’Aulps celle de Filly, qui dépendait directement de l’évêque de Genève . Le chapitre de la cathédrale de Genève semble, dans cette circonstance, prendre à tâche de défendre certains droits lésés et mal définis, mais expressément stipulés dans l’acte dont nous allons parler.
CHAPITRE III.
Table des matières
Acte du 2 juin 1224. — L’abbé Guillaume. — Bulles d’Innocent IV de 1248 et de 1250 concernant les paroisses dépendant du monastère. — Donations et acquisition. — L’abbaye de Filly et le Chapitre de Genève (1258). — Défrichements, villages naissants et nouvelles limites des églises de Sciez et de Margencel (1261). — Autre abbé Guillaume et le droit de pêche (1261). — Les Nobles de Ballaison. — Difficultés applanies (1268).
Le célèbre monastère d’Ainay, à Lyon, jouissait, au XIIIe siècle, d’une certaine influence en Chablais. Il fut bâti au confluent du Rhône et de la Saône, sur le lieu même où, d’après Grégoire de Tours, les premiers chrétiens de Lyon, Pothin, Blandine, etc. subirent le martyre. Son église était consacrée à St-Martin . Fondé au IVe siècle par St-Badoul, rebâti au VIIIe par Brunehaut, il fut détruit par les Sarrazins, et reconstruit, au Xe, par Amblard, archevêque de Lyon. On y suivit jusqu’au XIIe siècle la règle de St-Martin, et ensuite celle de St-Benoît .
Les prieurés bénédictins de Saint-Jean de Genève, de Thonon, de Belle vaux, et nombre d’églises du diocèse dépendaient de ce monastère.
Boson, prieur. (1224).
Table des matières
Vivement contrarié de l’acte d’autorité d’Aimon de Grandson qui cédait à l’abbaye d’Aulps tous ses droits sur notre couvent, le chapitre de Filly, ayant à sa tête son prieur Boson, résolut de se soumettre à l’abbaye d’Ainay.
Le 2 juin 1224, après mûr conseil et délibération — habito sano consilio et deliberatione — il jure, tant à son nom qu’à celui de l’église de Filly, obéissance à l’Eglise d’Ainay, dans la personne de son abbé, par le baiser de paix — sub osculo pacis. — Les chanoines qui ne voudront pas accepter la nouvelle règle pourront, ou quitter le monastère, ou y demeurer avec l’habit canonial. En tous cas, on leur servira une pension viagère. Mais tous ceux qui accepteront l’habit religieux seront moines d’Ainay, monachi sint athanacenses. Sont réservés les droits de l’Evêque et du Chapitre de Genève. L’abbé d’Ainay prendra telle mesure qu’il jugera nécessaire à l’avenir, selon le temps et les circonstances, relativement à l’église de Filly et à ses droits... .
Combien de temps dura ce nouvel ordre de chose? Nous ne saurions le dire, faute de documents contemporains. Mais, il paraît probable que cet événement ne s’accomplit pas sans une vive résistance de la part du Chapitre de Genève, si toutefois il s’accomplit . Les chanoines réguliers de notre maison religieuse sont en effet nommés dans divers documents de 1245, 1250,1258; ce qui semble prouver que ce projet d’union n’aboutit pas.
Guillaume Ier, abbé. — (1233-1251).
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L’abbé Vullierme ou Guillaume assista, en 1233, au vidimus d’un acte relatif à l’abbaye d’Aulps , et mit son sceau à une vente faite en faveur de l’abbaye d’Abondance, en 1237, par Béatrix de Greysier, veuve d’Henry d’Allinges. Cette dernière, la même qui prit en fief Coudrée, appartenait à la. maison de Faucigny .
L’abbé Guillaume, dont on ignore l’origine et le nom de famille, ne jouissait pas seulement de la confiance et de la bienveillance des seigneurs du voisinage; mais les plus hauts personnages, les maisons religieuses même, ne craignaient pas, au besoin, de lui confier le soin des plus graves intérêts. C’est ainsi que, l’an 1238, il est délégué par le saint-siège, pour forcer à la restitution Pierre Veluz d’Allinges qui s’était emparé des dîmes de l’abbaye d’Aulps, rière Lully. Il porta une sentence le lundi de l’octave de l’Epiphanie (1238), et obtint à l’usurpateur une nouvelle investiture des biens contestés . En 1241, il assista à la cession faite, en faveur du même monastère, par Rodolphe et Vuillerme de Ballaison, de leurs hommes Christin, Martin et Pierre de Nanteru, et mit son sceau à une donation de Turumbert de Ballaison, d’un nommé Vuillerme Blanc de Nicodex, de ses biens et de sa postérité , toujours en faveur de l’abbaye d’Aulps. En juin 1242, soit l’année suivante, on le trouve parmi les témoins de la cession faite, à la même maison, par Henry de Sciez, de tous ses droits sur les terres dites les Combes et Chevallet (Reyvroz) .
Il montra une fidélité constante à défendre les intérêts du monastère des Alpes, partout où ils étaient menacés. En 1243, il ratifie encore l’acte de l’official de Genève qui venait de débouter un nommé Thomas de ses prétentions sur les terres de cette dernière abbaye sises à Miserier, Biolley et Ponchery . Il figure, en 1244, dans la vente de la terre de Pagery faite, au même monastère, par Rodolphe et Vuillerme de Ballaison, et en 1245, dans celle que passa Pierre de Nernier, toujours avec la même maison, au sujet de ses domaines de St-Cergues près d’Annemasse ....
Il ne soutint pas, avec moins d’énergie, les droits de son abbaye contre le prévôt de Mont-Joux. Celui-ci avait cédé jadis, au chapitre et au monastère de Filly, la grange de Camerata, moyennant la redevance annuelle de six octanes d’huile et de six livres de cire. Cette grange, située dans la paroisse de Margencel, comprenait des hommes et possessions àJusinges, Chessez, Menaydes et Mesinges . L’évêque de Genève avait confirmé cette convention. L’abbé Guillaume refusa de servir cette rente, sous prétexte que ces biens étaient beaucoup moins fertiles qu’on ne l’avait assuré, que Filly se trouvait alors privé de son abbé, et que c’était dix-huit livres de cire annuelles qu’on avait osé exiger! Après maints débats, la cause fut portée par devant le pape Innocent IV, pendant son séjour à Lyon.
Celui-ci commit son chapelain, Me Jean Astens, auditeur général des causes du palais, pour trancher la contestation; et, par sentence portée au mois d’octobre 1248, le contrat fut déclaré de nulle valeur. Bien plus, le prévôt de Mont-Joux, qui l’avait passé, paraît-il, à l’insu de ses frères en religion, se vit condamner à payer quinze livres de Vienne pour les dépens, en présence de Messires Robert d’Argentio, avocat de la curie romaine, Ramald de Londres, procureur du roi d’Angleterre, et d’autres personnages de l’époque. Innocent IV confirma cette sentence par bulle du 2 des nones de novembre 1248 . Ce ne fut pas le seul acte de bienveillance de ce Pontife vis-à-vis de notre abbaye: par bulle du 9 septembre 1250, huitième année de son pontificat, il lui soumit complètement les églises de Sciez, d’Excenevex, d’Yvoire, de Perrignier, de Burdignin, ainsi que les chapelles de Nernier et de Chavanex . L’Abbé et le couvent pourront en prendre possession sans demander l’agrément de l’évèque diocésain. Il s’agit évidemment là des intérêts temporels, et non d’une dispense de l’institution de l’Ordinaire.
L’abbé Guillaume paraît aussi avoir augmenté considérablement les richesses de son abbaye. En janvier 1245, Jean, comte de Bourgogne et seigneur de Salins en Franche-Comté, donne à Dieu, et au monastère de Ste-Marie de Filly, à l’abbé , et aux chanoines réguliers de la dite maison, une redevance annuelle de six charges de sel à prendre dans son puits de Salins. Les religieux lui promettent, en retour, un anniversaire solennel à célébrer annuellement à Filly pour le repos de son âme. Le 31 mars 1258, Jean de Ravorée déclare avoir reçu, de l’abbé et du couvent de Filly, 160 livres genevoises pour prix des terres que lui et son père Girod possédaient dans la paroisse de Sciez, et qui portaient le nom d’albergement de Mariniens. Comme quittance, il leur délivre solennellement une charte revêtue du sceau d’Agnès, dame de Faucigny . Il s’agit ici de la Tour de Mariniens dont nous aurons à parler plus tard.
Mais voici qui est moins consolant.
Des difficultés s’étaient élevées entre Filly et le Chapitre de Genève. Celui-ci prétendait avoir certains droits dans les élections du monastère, dans la visite et correction à faire parmi les membres de la communauté qui lui devaient obéissance, etc... Il se fondait sur deux actes d’où pendait le sceau de Filly. L’abbé et son couvent repoussaient ces réclamations. Enfin, après bien des contestations, on en vint à une sentence arbitrale, qui fut rendue par Jean, archevêque de Vienne. Elle porte qu’à l’avenir, Filly notifiera par écrit au chapitre, huit jours à l’avance, le moment fixé pour l’élection d’un abbé, et désignera, dans le Chapitre de Genève, deux chanoines qui prendront part à cette élection, revêtus de leur costume, et y obtiendront quatre voix. Mais ceux-ci seront tenus de se conduire fidèlement dans cette circonstance, de prêter aide et conseil pour qu’un abbé capable soit nommé de la communauté de Filly, s’il y a possibilité, sinon d’un autre couvent, mais toujours de l’ordre de St-Augustin. Les chanoines de Filly, qui sont de cet ordre, ne pourront changer de règle sans le consentement du Chapitre de Genève . Cette transaction fut conclue le ] septembre 1258, vers la fin de l’épiscopat d’Aymon de Grandson qui n’y fut probablement pas étranger .
. Il est difficile d’apprécier les motifs et de connaître la portée des griefs qui déterminèrent cette sentence; on peut toutefois remarquer les phrases de la fin du document, dans lesquelles l’archevêque de Vienne statue que l’abbé de Filly sera toujours de l’ordre de St-Augustin, et qu’on ne pourra changer de règle sans le consentement du chapitre.
Cette clause laisserait supposer qu’on craignait le retour des hommes et des événements qui avaient porté Filly à se soumettre à Aulps et à Ainay.
L’abbé Guillaume touchait à la fin de son règne abbatial. Il figure une dernière fois, en juin (janvier?) 1260, dans une vente de cinq coupes annuelles de froment, faite, à l’abbaye d’Aulps, par Ne Pierre de Jussier et dame Ambrosie son épouse , et, la même année, parait son successeur, l’abbé Henry.
Henry. — (1260).
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Autant le règne de l’abbé Guillaume fut long, autant celui de l’abbé Henry fut court, si toutefois on peut en juger par le peu de documents que les archives nous ont laissés.
On. le voit, en effet, en avril 1260, assister à l’inféodation faite, par Ne Pierre de Boëge à Ne Vullierme de Champelle, de biens procédés d’Hugues Lochi de Chatillon et sis au Champ-Pelaud ; et c’est tout. Il est probable que beaucoup d’abbés, comme l’abbé Henry, sur lesquels l’histoire demeure muette, s’employèrent surtout au succès du ministère pastoral dans le pays, et au maintien de la discipline ecclésiastique.
L’abbaye de Filly avait étendu, depuis de longues années, son influence spirituelle et matérielle sur le rivage du Léman. Par des défrichements successifs, nos laborieux chanoines avaient multiplié les champs, les vignes et les pâturages, dans les forêts séculaires du mont de Boisy, ou de Crépy, d’Excenevex, de Chevilly, d’Yvoire et de maints autres lieux. Par eux, ou leurs serviteurs, ils défrichaient, transportaient, cultivaient les terres, arrêtaient les inondations en élevant des digues pour faciliter l’écoulement des eaux du Foron, du Vion, et autres rivières et torrents de leurs possessions; ils creusaient des fossés et des canaux pour hâter le désséchement des terrains marécageux . Inutile de parler de leurs travaux littéraires, de leurs recherches savantes, et du soin qu’ils mettaient à recueillir, à conserver et à multiplier, par des copies exactes, les œuvres des grands génies des siècles passés. A Filly, comme à Abondance, à St-Jean d’Aulps, à Bellevaux, le monastère était devenu un centre de lumière et de civilisation.
Quant aux œuvres religieuses du moine du moyen-âge, elles peuvent se résumer en quelques mots: apostolat, prières, mortifications et aumônes. L’abbaye de Filly, comme la plupart des maisons religieuses de l’époque, possédait dans ses dépendances un certain nombre de granges, sortes de métairies, exploitées par des serviteurs, sous la direction des religieux. Elles devinrent souvent des noyaux de village et de futures paroisses. Les habitations éparses des emphytéotes, des taillables ou serfs attachés à la glèbe, se groupèrent rapidement autour des chapelles d’Excenevex, de Chavanex, desservies par des moines et plus tard érigées en paroisses.
Une transaction très importante, ménagée vers cette époque par le Chapitre de Genève, entre l’abbaye de Filly, et Gérold de Compey, doyen d’Allinges et curé de Margencel, nous donne une idée de cet état de choses.
Des contestations avaient surgi au sujet des limites des paroisses de Sciez et de Margencel et des chapelles voisines de Chavanex et d’Essert, et des dîmes à percevoir dans leur rayon . Gérold de Compey appartenait à la grande famille de ce nom aussi connue par sa grandeur que par les crimes de quelques-uns de ses membres. Il était chanoine de Genève à cette époque, et l’un de ses parents, un autre Gérold, avait été official et prévôt de la même église (1226-1256) . Il était donc bien naturel d’accepter l’arbitrage du Chapitre auquel les deux plaignants se trouvaient étroitement liés. Mais, c’était aussi pour notre abbaye une bonne fortune que de rencontrer, en face d’un si puissant adversaire, un juge aussi indépendant. Sans parler de l’influence du doyen d’Allinges, qui tenait le premier rang dans les séances du clergé réuni en synode, et qui avait juridiction sur plus de cinquante églises paroissiales , c’est que Gérold de Compey devait trouver des défenseurs ardents dans ses parents du voisinage et surtout dans Gérard de Compey, dont les possessions s’enchevêtraient, à Sciez même, avec celles de l’abbaye .
L’église de notre monastère renfermait bien le tombeau ou l’un des tombeaux de famille des Compey , et, certainement, elle avait eu part à leurs libéralités; mais hélas! quelle est l’amitié, même la plus intime, qui ne se refroidisse en présence des questions d’intérêt et de rivalité.
Cependant, n’était-ce pas notre abbaye qui, sur cette colline solitaire de Chavanex ou de Boisy, avait érigé, pour ses serviteurs, un oratoire qui devint chapelle puis église paroissiale, et qui l’avait dédiée à la Vierge-Marie, à laquelle elle était dédiée elle-même? Elle encore qui avait probablement élevé la chapelle d’Excenevex, si remarquable par son style roman et son clocher rudimentaire à deux baies sur le chœur , et qui l’enrichit des reliques de St-Symphorien, en y établissant un nombreux et constant pélérinage?
Enfin, après bien des altercations — post multas altercationes, — les deux parties, avons-nous dit, avaient accepté l’arbitrage du Chapitre de Genève, et prêté serment, sur les saints évangiles, de s’en tenir à sa décision . On demanda des informations et attestations de part et d’autre, et, tous les chanoines présents étant consultés, la sentence fut rendue le 27 août 1261.
Les nouvelles limites des églises de Sciez et de Margencel et des chapelles contestées sont: Wadum de Bez, fons de Pullie quercus de Gevernay qui alias dicitur Pullie, carreria que est inter Reynier et Esser per la Gotella inter unxi et munia usque ad Wes, et unxia est de Chavanay et Dessertet........ «Le gué ou l’abreuvoir de Bes, la source de Pullie, le chêne de Gevernay, appelé autrement Pullie, le chemin qui est entre Reynier et Esser à travers la Gotella entre Unxi et Munia jusqu’à Wes, et Unxia qui est de Chavanay .
De plus, l’église de Margencel percevra à perpétuité les dîmes de dix poses de terres à la Chavagnia ou ailleurs.
Guillaume 11. — (1261-1268).
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Le jour de la fête de St-Clément 1261, Rodulphe Clair, bourgeois de St-Maurice de Chablays, Jacquemette, sa femme, et ses enfants, vendaient, au prix de 25 livres de Genève, à l’abbé Guillaume et à son couvent de Filly, tous les droits de pêche qu’ils pouvaient avoir dans le lac Léman, tant de jour que de nuit, des Cosses de Concise aux fossés de la Ravorée près d’Yvoire. Ces droits de pêche, vulgairement appelés la queste de Fillie , leur venaient de l’albergement de feu Girold Tivant de Thonon qui les tenait du propre alleu de Vullierme son père... Ce n’était pas seulement une vente, car le prix parut infime aux contractants, mais bien encore une donation faite aux religieux pro remedio animarum nostrarum. L’influence des chanoines de St-Maurice ne paraît pas étrangère à cet acte, ainsi qu’il a été dit, car l’un d’eux, Rd Messire Bono, y assiste en compagnie de Pierre sacristain de Filly, de Martin Dardet, d’Hugues de Saxo... .
Le nom de l’abbé Guillaume figure dans un document important cité par Guichenon et d’autres auteurs : c’est le testament d’Agnès de Faucigny, femme de Pierre de Savoie, par lequel elle institue héritiers son époux et Béatrix sa fille (17 octobre 1262).
Une circonstance positive établit le rang distingué qu’il occupait dans le clergé du diocèse. Il se trouve nommé parmi les témoins, après l’évêque de Genève et l’abbé de Bonmont, mais avant l’official de Genève et les trois doyens d’Annecy, de Sallanches et d’Annemasse.
Le 4 décembre suivant, il mit son sceau à un acte par lequel Vullierme de Ravorée déclarait avoir relâché à l’abbaye d’Aulps les dîmes et terrages que possédait à Reyvroz Jean de Ravorée . Il est encore mentionné, en 1266, comme suivant la règle de St-Augustin, dans les Mémoires de la Société d’histoire de la Suisse romande .
Notre monastère avait déjà, au XIIIe siècle, de puissants feudataires chargés de le protéger et de le défendre. Ainsi, au mois de février 1264 ou 1265, Richard de Ballaison, damoiseau, fils de feu Messire Richard de Ballaison, chevalier, recevait, à titre de fief, de l’abbé Guillaume, toutes les terres, prés, forêts, pâturages... qu’il possédait entre Pombon et le Foron, le sommet du mont de Chavanex, la rive du lac et l’eau du Vion, à l’exception d’un pré... Et cela du consentement de ses frères Pierre, Humbert, Rodolphe, de son neveu Aymon, fils d’Humbert, et de Béatrix son épouse . Il promit, la main sur les saints évangiles, de prêter, aux religieux, conseil, aide et secours, comme tout feudataire fidèle, en présence de Rodolphe, dit du Four, de Massongy, d’Anselme Tapouz et de plusieurs autres témoins réunis dans le cloître de l’abbaye. Viffred, abbé d’Abondance, apposa son sceau à cette charte si importante pour le couvent et pour Richard .
Au mois d’avril 1267, Pierre de Perrignier vendait à Pierre Ebrard de Thonon une rente de sept deniers de cense annuelle et de deux sols de plaid, de placito seu mutagio, et, l’un et l’autre priaient l’abbé Guillaume de sceller l’acte de son sceau; ce qu’il fit à Thonon à la date précitée .
L’abbé Guillaume jouissait aussi de la haute considération et de la bienveillance des religieux, des nobles et du peuple de la rive vaudoise. Ils lui remettaient la décision de leurs litiges. C’est ainsi qu’il prononça, le 4 février 1267, une sentence arbitrale, de concert avec les prieurs de Pomier et du Reposoir, pour terminer un différend qui existait entre la chartreuse d’Oujon et Etienne, Jean et Reymond de Begnin, et d’autres habitants de la même localité. Il s’agissait de droits de pâturage concédés à la dite chartreuse par Jean, ancien seigneur de Prangins. La contestation fut terminée à la grande satisfaction de tous les intéressés .
Un autre seigneur de Prangins, du nom de Guillaume, avait eu des difficultés avec l’église de Sciez et l’abbaye de Filly. Dans son testament du 25 mai 1256, il chargea son frère Jean, évêque de Lausanne, de les terminer . Mais, il paraît qu’il laissa un codicille, car, le 16 mars 1268, en exécution de ses dispositions testamentaires, sa veuve Alix, et Jean son fils aîné, mirent l’abbé Guillaume en possession de la terre appelée Combe, au territoire de Ver ; et cela en réparation des dommages que lui ou ses ancêtres avaient pu causer à sa maison dé Filly.
L’acte est passé en présence de maître Jean d’Anty, l’un des chanoines de l’abbaye, de Jean Vidon de Filly, d’Humbert de Maxilly, clerc, d’Anselme de Bursinel, damoiseau ...
L’un des parents de ce dernier, Guy de Bursinel, était vassal de Jean de Prangins si fidèle à remplir les volontés paternelles. Un clerc, Jean dit le Saiz, mourut, et ses biens devinrent un sujet de discorde entre Guy et Filly. Jean de Prangins s’interposa probablement pour amener une transaction qu’il scella et notifia le 31 mai 1271. Guy et sa femme Willelma, sœur du défunt, renoncèrent à ces biens moyennant certaines compensations pécuniaires .
Avant de passer au chapitre suivant, il est indispensable de dire quelles étaient les principales ressources de l’abbaye. La réputation dont jouissaient les monastères du moyen-âge leur attirait les largesses des princes et des grands du siècle. D’ailleurs, après les dévastations des Sarrazins et des Hongrois, et les malheurs de l’an mille, l’arrivée des religieux dans le Bas-Chablais répondit à un besoin urgent et général. Il fallait rendre à notre pays ses habitudes séculaires, et faire germer le froment et fleurir la vigne sur le mont de Ballaison et dans les plaines des bords du Léman, devenues des landes incultes, recouvertes d’arbres parasites. Aussi leur arrivée dut-elle être saluée par le cri d’espérance du pauvre et du riche.
Il est fort difficile de se faire une idée exacte des possessions du monastère, deux siècles après son établissement. Cependant, on peut en juger par divers documents, tirés des archives royales de Turin; nous allons résumer les plus anciens, réservant les autres à leur date respective de chaque prélature abbatiale.
Sans revenir à la donation de la mense de Filly, faite au diacre Tibold et à ses trois fils, relevons les principaux biens du couvent, groupés dans les paroisses qu’Innocent IV venait de lui soumettre (1250), c’est-à-dire, dans les paroisses de Sciez, Filly, Chavanex, Excenevex, Yvoire, Nernier, Perrignier, Burdignin. Déjà, en 1220, les religieux de Filly déléguaient des employés chargés de recevoir, vérifier et consigner les reconnaissances des impôts divers qui leur étaient dûs sur les terres situées au-delà du Vion, ultra aquam dou Vion. Ce courant d’eau qui descend du coteau de Ballaison, comme nous l’avons dit, et traverse la riche commune de Massongy, venait alors battre, pour ainsi dire, les murs de clôture de l’abbaye, en divisant ses biens du voisinage en deux parties bien distinctes: ceux d’en de çà du Vion, c’est-à-dire de Filly, Sciez, Prailles, Mariniens,... et ceux d’outre Vion, soit d’Excenevex, Chevilly, Yvoire, Messery, Nernier. Les archives d’Etat de Turin possèdent un rôle, du XIIIe siècle, des gens du monastère sujets aux tailles et redevances de toute sorte; c’est un rouleau de parchemin intitulé : Veilles extentes de la mayson de Filliez d’oultre l’eau du Vion, 1220 . La plupart des anciennes familles de Filly, Excenevex et Yvoire, y figurent. Nous aurons l’occasion de citer leurs noms dans le cours de ce travail. Les revenus, qui étaient dus, se composaient de servis en argent et en nature. Ces redevances, dont il serait difficile de fixer la valeur totale, à cause de leur diversité et de la variété multiple des monnaies spécifiées pour leur paiement, étaient à prendre sur des terres, vignes, prés, bâtiments, situés à Filly, Yvoire, Douvaine, etc... Dans ce rayon, Pierre d’Yvoire, chevalier, du consentement de Pierrette, son épouse, avait donné au couvent, le 25 mai 1264, tous ses droits sur le bois de Fescley, du Vernay, et sur la dîme des novales d’Yvoire; le tout du fief d’Anselme de Compey .
On peut croire que les moines de Filly s’adonnèrent avec ardeur à la viticulture; car, en 1274, Pierre, abbé du monastère, apposa son sceau à la vente d’une vigne, située à Ballaison, faite à Agnès, veuve de Guillaume de la Porte et à son fils Boson, par Aymon, doyen de la paroisse de Ballaison . Les représentants de l’une des familles nobles de ce lieu, Anselme, Guillaume, Girod Pinard, et leur mère Anfélisie, passèrent, le 15 avril 1289, une obligation en faveur de l’abbaye pour un emprunt de neuf livres genevoises qu’ils avaient fait . L’année suivante, le samedi après la fête de St-Luc, les trois frères Pinard, accompagnés d’un quatrième du nom d’Aymon, donnèrent au couvent trois muids de froment de revenu annuel . Au mois de février de la même année 1290, Pierre Posey de Bons, damoiseau reconnaissait tenir de l’abbaye divers biens, sis à Bons et dans les environs, ainsi qu’il sera dit plus tard , et, le 24 avril 1302, divers particuliers en consignaient d’autres au village d’Arculinge . Le 20 janvier 1324 et le 19 juin 1346, c’est Etienne Pinard qui se déclare feudataire des religieux dont il tient des terres à Chavanex et à Filly . Diverses familles avaient aussi reçu emphytéose des biens situés au hameau de Jussy (21 juin 1348), et sur lesquels les seigneurs d’Allinges exercèrent de basses vengeances . Dans le voisinage, les terres de Brécorens et Perrignier relevaient aussi en grande partie du couvent de Filly. Malgré la proximité de l’abbaye des religieuses cisterciennes du Lieu, fondée dans un village de Brécorens vers 1150, les nobles de Brécorens figurent parmi les bienfaiteurs du monastère d’Aulps en 1261 et 1289 , et ils eurent des rapports assez fréquents avec les moines de Filly. Le 10 mars 1272, les enfants de Girod de Brescuyrens, Guillaume, Pierre, Rodolphe et Reymond.., leur vendirent une cense et leur disputèrent, plus tard, la propriété d’une terre à Perrignier (1277) .
En 1316, Vautier Flamel reconnut tenir du monastère les terres de la Tine se mouvant de son domaine direct . Plusieurs habitants de Brécorens figurent parmi les emphytéotes et albergataires du couvent, parmi lesquels, les époux Jacquet et Aymonette Furmilly (1320) et Hugon dit Goural (1338) .
Une paroisse voisine, Draillens, possédait alors un château et un ancien prieuré qui dépendait, au XIIIe siècle, de St-Victor de Genève . Ses prieurs et ses nobles seigneurs ont laissé des traces dans l’histoire de notre abbaye. Des différends s’étaient élevés entre elle et Ne Rifier de Draillens au sujet de la propriété de la montagne de Chatillonet. Il y eut sentence arbitrale rendue, en faveur du monastère, le 5 avril 1274. Néanmoins, son fils Aymon rouvrit les débats près de quarante ans plus tard. Un nouvel arbitrage le condamna à prêter hommage à l’abbé .
Il y eut encore échange de terres avec Pierre et Nicod, dits de la Perouse, de Draillens, le 28 avril 1346 , transaction avec le prieur de la même localité le 5 janvier 1347 , et convention avec Richard de Compey et Peronete, fille d’Alisie de Draillens, sa sœur, le 21 avril 1350 , ainsi que nous le verrons plus au long à ces diverses époques des annales de notre monastère.
De Draillens on arrive dans la vallée de Boëge par le col des Moises où les fiefs des abbayes d’Aulps et de Filly s’enchevêtraient dans les profondeurs de la forêt.
Les chanoines de Filly seraient venus, d’après Grobel, cultiver cette vallée, vers le XIe ou XIIe siècle, et en auraient pris possession, au nom de la Reine du Ciel, en dédiant à Notre-Dame leur prieuré de Burdignin . Ce prieuré conventuel, aussi de l’ordre de St-Augustin, se trouvait à une demi-lieue au nord de Boëge, comme la paroisse du même nom qui était du décanat d’Allinges, quoique située en Faucigny.
Quoiqu’il en soit, le jeudi avant l’ascension 1298, Jean dit Bouchey, Maura et son fils, Béatrice, Aurise, Jacquette et Clémence, dites Moneses, reconnurent tenir en emphytéose, de l’abbaye de Filly, divers biens sis sur le territoire de la paroisse de Burdignin . De qui le monastère les tenait-il? Probablement de la libéralité de quelques seigneurs des environs. Cinq ans auparavant, le 16 février 1293, Aymon et Etienne de Troches, damoiseaux, avaient vendu, à Richard, prieur de Chamonix, Berthold, leur homme-lige, ainsi que sa postérité en présence de Jacob, curé de Burdignin, et de Rodolphe son frère . Les nobles époux Nicod et Isabelle de Troches, dont le manoir s’élève encore à Douvaine à une lieue de Filly , vendirent aussi à notre abbaye, le 12 juillet 1332, quinze muids de froment de revenu annuel affectés sur des biens situés à Monclar, Chilly, Carruet, Bachelar, Charmontey et autres lieux . Sept ans plus tard, Rd Jacques de Chessez, curé de Burdignin, reconnut la validité d’une donation de douze deniers annuels faite aux religieux de Filly par son père Rodolphe. Il leur vendit, en outre, trois sols de cense annuelle et leur donna une rente de douze deniers (8 janvier 1339) . Déjà, en janvier 1313, Guillaume Ravinelle avait reconnu tenir des moines, sous l’hommage taillable, des biens de Burdigny .
En résumé, l’abbaye de Filly, grâce à de généreux donateurs dont les noms sont oubliés, se trouve bientôt posséder, outre le droit de dîmes plus ou moins abondantes sur les églises de son patronage, le droit de pêche dans le lac, de Concise à la Ravorée; 200 journaux de bois et broussailles sur Excenevex; des terres et cens dans les communes d’Allinges, Anthy, Armoy, Lyaud, Ballaison, Brenthonne, Douvaine, Fessy, Margencel, Massongy, Orcier, Thonon, etc.; des terres et moulins à Lully sous le château de la Rochette; à Draillans, le domaine de Chatillonnet qui contenait 50 seytorées de prés, bois ou paquiers; à Vacheresse, une partie de la montagne de Darbon; à Lancy près de Genève, le prieuré de St-Georges dont les dépendances comprenaient 160 poses de bois, 80 poses de terres arables, une de vigne et 15 seytorées de pré. D’après une évaluation officielle du milieu du XIVe siècle, le revenu total de l’abbaye et du prieuré réunis étaient de 200 livres, soit de 6,500 fr. environ de notre monnaie .
Mais ces avantages n’étaient pas sans charges. Il fallait entretenir de vastes bâtiments, les chanoines, les domestiques, pourvoir aux frais du culte des églises de son patronage, acquitter des messes, célébrer de coûteux anniversaires pour le repos de l’âme des bienfaiteurs., faire des aumônes fixes aux pauvres de Messery, Massongy, Nernier, Yvoire, Excenevex, Sciez, Chavanex et Filly, auxquels elle distribuait annuellement 300 coupes de blé, comme il sera dit plus tard.
De plus, le monastère devait souvent fournir au Comte de Savoie d’importants subsides, payer à l’Evêque de Genève une taxe annuelle de 400 francs environ de notre monnaie, et à la chambre apostolique la vingtième partie de son revenu total. Vers 1310, la somme due à l’Evêque était de 200 sols, dont la moitié due pour l’abbaye et l’autre moitié pour les paroisses annexées. La Chambre apostolique percevait une redevance à peu près égale .
Ajoutons à ces charges déjà lourdes les pertes inévitables provenant: de la guerre qui dévasta le Bas-Chablais pendant les XIIIe et XIVe siècles, de l’intempérie des saisons, de la gelée, de la grêle et surtout des procès sans cesse renaissants avec les seigneurs d’Allinges et autres hobereaux du voisinage.
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