Kitabı oku: «Mémoires de Robert-Macaire»

Yazı tipi:

Louis-François Raban

Mémoires de Robert-Macaire


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319557

Table des matières

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

I MES CONFESSIONS

II FUITE

III DÉSIR DE FILLE.–LA VIERGE ET LE FAISEUR DE MIRACLES

IV COMMENT FINIT L’AMOUR

V DEUX PAS EN AVANT

VI SERVICE D’AMI

VII PROJETS DE FORTUNE.–PIÉTÉ FILIALE

VIII UNE VISITE AU TRÉSOR NATIONAL.–LE MORT ET LE VIVANT

IX VOYAGE D’AGRÉMENT.–UNE SÉANCE DE PRESTIDIGITATION

X OPÉRATIONS COMMERCIALES

XI L’ÉVASION

XII CONQUÊTES

XIII RAPT.–BON CHIEN CHASSE DE RACE

XIV LE BIEN DES PAUVRES

XV LA JUSTICE ET LES JUGES

XVI TORTURES–RETOUR DE FORTUNE

XVII LA REVANCHE

XVIII UN MAIRE

I L’AUBERGE DES ADRETS

II L’ASSASSINAT

III RETOUR DE JEUNESSE

IV PRÉSENTATION

v RETOUR EN NORMANDIE

VI UN GRAND VICAIRE

VII L’ÉVÊQUE IN PARTIBUS

VIII UNE APPARITION

IX UN GRAND HOMME IMPROVISÉ

X LES MINES DE NORWÈGE

XI CE QUE C’EST QU’UN FINANCIER

XII UNE ASSEMBLÉE D’ACTIONNAIRES

XIII DERNIER JOUR DE PROSPÉRITÉ

XIV IL M’EST RENDU–PAUVRETÉ–FIN PROCHAINE

PREMIÈRE PARTIE


CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

Table des matières

Dans une des plus modestes chambres d’un hôtel garni situé près du Palais-Royal, gisait, sur un lit de fort maigre apparence, un homme qu’une longue et grave maladie avait presque réduit à l’état de squelette; cependant on pouvait voir encore qu’il avait été fortement constitué: son front ridé, large et proéminent, ses yeux noirs, dont le mal n’avait pu éteindre le feu, la mobilité des traits de son visage, tout en lui annonçait une intelligence peu commune.

On ne savait pas au juste qui était cet homme, connu seulement du maître de la maison sous le nom du chevalier de Macaire. Néanmoins on disait dans le quartier qu’il avait été l’un des grands de la terre; on prétendait qu’il avait possédé des millions; certaines gens assuraient l’avoir vu autrefois parcourir Paris dans un équipage resplendissant; d’autres disaient qu’il avait été ministre, ambassadeur; d’autres encore prétendaient que ce n’était autre chose qu’un agent de change ruiné; mais cette dernière opinion n’avait pas beaucoup de partisans. Qu’un agent de change ruine les gens, objectaient les fortes têtes du commérage, à la bonne heure; mais se ruiner lui-même, cela est impossible: le temps lui manquerait.

–Quoi qu’il en soit, disait M. Dumont, propriétaire de l’hôtel, personne ici n’a encore vu la couleur de son argent. Dans les premiers temps, il ne nous parlait que de ses terres, de ses châteaux; puis il nous parla de ses procès, qu’il devait toujours gagner la semaine suivante; puis enfin il s’avisa de tomber malade, et je crains bien que nous n’en soyons encore pour les frais d’enterrement, par-dessus le marché; car ce grand monsieur sec et blême, son ami intime, qui vient le voir, ne m’a pas l’air d’être beaucoup mieux dans ses affaires.

–Monsieur, dit en ce moment un jeune homme qui venait d’entrer, le malade du no25vous demande.

–Ah! diable! s’il pouvait avoir reçu de l’argent.

Et voilà M. Dumont s’élançant dans l’escalier et franchissant les marches quatre à quatre, jusqu’au quatrième où était situé le no25. Il entre, s’approche du lit où gît le moribond.

–Hé bien! mon cher monsieur, comment cela va-t-il? Avons-nous enfin de bonnes nouvelles?

–Je vais vous en apprendre une qui ne vous affligera pas beaucoup, répondit le malade; c’est que je vais quitter votre maison,

–Ah! Ah!..... est-ce que nous aurions gagné ces fameux procès?…

–Pas précisément; mais, en revanche, ma gastrite est sur le point de gagner le sien; je ne crois pas avoir vingt-quatre heures à vivre.

Le visage de M. Dumont s’allongea considérablement; il fut pendant plusieurs secondes sans pouvoir parler; puis il marmotta entre ses dents:

–Quand je disais que nous en serions encore pour les frais d’enterrement.

–En conséquence, continua le malade, je voulais vous prier de faire venir un notaire, afin que je fasse mon testament. cela n’est pas sans intérêt pour vous, monsieur Dumont.

Ces dernières paroles produisirent un merveilleux effet sur le maître de l’hôtel; son front se dérida; il balbutia quelques lieux communs de condoléance, et sortit précipitamment pour accomplir la mission dont il était chargé. Lorsqu’il revint, accompagné du notaire, un homme grand, pâle et maigre, était au chevet du malade.

–Tu es arrivé à temps, mon ami, disait ce dernier, pour être témoin de l’acte le plus important de ma vie; je vais faire mon testament.

L’autre fit un mouvement de surprise, dont le moribond ne parut pas s’apercevoir, et faisant tous ses efforts pour se tourner vers le notaire, prêt à écrire sous sa dictée, il dit:

«Je lègue mon âme à Dieu, et je le prie, en cas de métempsycose, de lui choisir un logement aussi solide que celui qu’elle va bientôt quitter cette lame de première trempe étant capable d’user plus d’un fourreau.

Je donne mon crâne aux phrénologistes, persuadé que ces messieurs ne manqueront pas d’y trouver les protubérances de toutes les vertus positives et négatives.

Intimement convaincu que notre code pénal est éminemment absurde, contraire à la liberté individuelle et aux progrès de l’industrie, je lègue vingt mille francs à l’auteur du meilleur projet de réforme de cette œuvre inepte et attentatoire aux droits de l’homme.

Je lègue à l’Académie des sciences une somme de trois mille francs, destinée à être donnée en prix à l’auteur du meilleur Mémoire sur cette question: De l’influence de l’estomac sur la moralité des hommes en général, et les grandes destinées de quelques-un; c’est là une haute question de physiologie trop négligée jus-qu’ici. Les moralistes qui s’occupent tant du cœur de l’homme, ne s’occupent pas assez de son estomac; et, cependant, il est certain que les actions les plus grandes, comme les plus monstrueuses, sont dues bien plus à l’estomac qu’au cœur; donc, il serait bon, avant de vouloir réformer le monde, de savoir s’il est possible de réformer l’estomac.

Les bureaux de charité étant une excellente insti-tution, destinée à engraisser quelques riches aux dépens d’un grand nombre de pauvres, je donne aux administrateurs de ces utiles établissements, je leur donne, dis-je, en toute propriété… le conseil de marcher sur mes traces avec un peu moins d’ardeur qu’ils ne le font.

Quant aux pauvres, les biens de ce monde ne pouvant que leur être funestes, accoutumés qu’ils sont à se passer de tout, je leur donne. ma bénédiction.

Toi, Bertrand, mon vieil ami, toi, dont la fidélité et le désintéressement me sont bien connus, je te fais mon légataire universel et mon exécuteur testamentaire. En conséquence, tu paieras mes dettes, et tu délivreras les legs que le monde avait le droit d’attendre de ma philanthropie.

Quant à vous, monsieur le notaire, en témoignage de mon estime particulière, et de celle que je professe en général pour tout fonctionnaire public, je vous lègue l’honneur d’attacher votre nom au testament de Robert Macaire!!!»

A ces mots, il se fit parmi les assistants une sorte de mouvement qu’il serait impossible de décrire: le maître de la maison fit un bond en arrière comme s’il eût marché sur un serpent; le médecin, qui était arrivé depuis quelques instants, se leva subitement pour contempler cet homme fameux, comme s’il eût dû trouver sur sa physionomie quelque chose de surnaturel; la plume avait échappé aux mains du notaire. Pour Bertrand (car cet homme sec et blême, dont il a été parlé plus haut, n’était autre que Bertrand lui-même), il se contenta de répondre tranquillement, et comme un homme façonné depuis longtemps à l’obéissance passive:

–Je payerai. Il faudra bien que je paie, puisque tu le veux. Cependant.

–Assez, Bertrand! c’en est assez! je dirai même que le cependant est de trop. Depuis quand, s’il vous plaît, les remontrances vous sont-elles permises?… Venez-vous ici me donner le coup de pied de l’âne?… Bertrand, vous êtes un sot!…

–Dame! c’est possible; et puisque c’est ton avis.

Homme pusillanime! je parle, et tu doutes!.... Tiens donc, ajouta le moribond en lui présentant un rouleau de papiers qu’il venait de tirer de dessous son oreiller, voici de quoi payer mes dettes et les tiennes, et il t’en restera encore quelque chose.

–Des billets de banque?…

–Mieux que cela, Bertrand; c’est le manuscrit de mes Mémoires. Si l’on payait cela convenablement, tu serais millionnaire demain. Mais il faudra bien te tenir, car j’ai fait école, et ces diables d’éditeurs ne sont pas les gens qui ont le moins bien profité de mes leçons; ils sont forts, Bertrand, très forts; je t’en préviens… Cependant, si.

Ici la voix du malade faiblit, de telle sorte qu’il lui fut impossible de se faire entendre. Sur un signe du docteur tout le monde se retira.

Huit jours plus tard, l’exécuteur testamentaire avait rempli la moitié de son mandat: six copies des Mémoires de Robert Macaire avaient été vendues à des libraires différents, alors que le manuscrit original était déjà entre les mains des imprimeurs, et Bertrand avait disparu.

Cependant les créanciers de Robert Macaire n’ont pas perdu tout espoir; ils savent que ce personnage est accoutumé à revenir de loin, et ils attendent patiemment, ne pouvant faire mieux.

I
MES CONFESSIONS

Table des matières

Les biographes ont fait mille contes absurdes sur mon origine; les uns m’ont fait roturier, les autres noble, ceux-ci m’ont donné un palais pour berceau; ceux-là m’ont fait naître sur la paille humide d’un cachot. Enfin, l’on a dit et écrit là-dessus tout ce qu’il était possible de dire et d’écrire, excepté la vérité. Le fait est que j’appartiens à la plus puissante des aristocraties; car il est bien reconnu maintenant que les commerçants sont les maîtres du monde, et je suis né dans une arrière-boutique.

C’est à l’ombre d’un comptoir que j’ai grandi!…

En1780, année mémorable de mon entrée dans le monde, mon père, Jérôme Macaire, était un des estimables débitants de liquides, dont les boutiques garnissaient le port de Rouen, depuis la rue Grand-Pont, jusqu’à la rue du Bac. C’était un de ces petits industriels mettant un sou sur deux liards, en vue de l’avenir qu’ils choient toujours aux dépens du présent, ne voulant pas comprendre que, de même que le passé, l’avenir n’est qu’un mot; ne manquant pas d’adresse, toutefois; aimant fort à se faire justice lui-même, pour n’avoir pas à la payer aux gens qui la rendent, et afin d’éviter le contact des gens à robe noire, qu’il haïssait d’instinct, et aussi à cause de certaines peccadilles touchant le droit de propriété, pour lequel le brave homme n’avait pas toujours eu tout le respect désirable.

Ma mère, brave Normande de Bolbec, renchérissait encore sur la lésinerie du bonhomme.

On conçoit maintenant que mon enfance ne fut pas brillante: point de friandises, point de jouets, jamais d’argent! et avec cela un besoin incessant de mouvement, de nouveauté, de plaisir; des désirs beaucoup plus ardents que mon âge ne le comportait, et rien pour les satisfaire. Aussi, comme à dix ans mon jeune cerveau fermentait! Les privations m’avaient formé bien mieux que n’aurait pu le faire l’abondance de toutes choses; mon esprit, fertile en expédients, se raidissait sans cesse contre la mauvaise fortune de mes jeunes années. J’étais déjà doué de cette volonté puissante qui m’a fait vaincre tant d’obstacles dans ma vie; dans le cours de cette vie si agitée, si remplie, tant vantée par les uns, tant calomniée par les autres!

Un jour, à la foire de Saint-Romain (je n’avais pas encore dix ans), je venais d’admirer ces longues files de boutiques qui couvraient le Champ de Mars; j’avais passé plusieurs heures en contemplation devant une foule de jouets dont la vue me faisait monter le sang au visage et m’arrachait des larmes: c’étaient des fusils de bois rougi et de fer-blanc, d’admirables chevaux de carton, de superbes toupies d’Allemagne, puis d’énormes piles de pains d’épice, d’immenses corbeilles remplies de nourolles, de douyons, pâtisseries du pays que j’aimais tant!… Que sais-je! c’étaient pour moi les délices du monde entier réunies en ce lieu afin de me faire souffrir le supplice de Tantale. Le cœur me battait de manière à me briser la poitrine; j’avais des vertiges, et de grosses larmes, que je m’efforçais inutilement de retenir, roulaient sur mes joues, lorsque, tout à coup, une idée vint me traverser le cerveau.

Il y avait, dans l’arrière-boutique où couchaient mes excellents et très avares parents, une énorme armoire de noyer, meuble indispensable, et pièce capitale dans les petits ménages normands. C’était dans cette armoire que mon honoré père entassait ses épargnes; plusieurs fois, le soir, après avoir compté sa recette, et alors qu’il me croyait endormi sur le banc du comptoir, j’avais vu le bonhomme, à travers la porte vitrée, déposer quelques écus dans l’un des tiroirs de ce meuble, tiroir qu’il refermait avec soin, et dont il gardait la clef dans les profondeurs de l’une des poches de son immense gilet. Quant à la clef principale, celle qui ouvrait l’un des deux grands battants de l’armoire, c’était dans les poches de ma mère qu’elle faisait élection de domicile, et mon père ne manquait jamais de la lui remettre. Or, les poches de ma mère et le gilet de mon père gisaient fraternellement, pendant la nuit, sur le grand fauteuil de paille placé au pied de la couche nuptiale.

Notre maison, comme presque toutes celles du port, à cette époque, était fort petite et n’avait qu’un étage au-dessus du rez-de-chaussée; et c’était dans l’unique pièce dont se composait cet étage, où l’on arrivait par un escalier donnant dans l’arrière-boutique, c’était, dis-je, dans cette pièce que je couchais. Je pensai donc qu’il ne serait pas difficile, pendant la nuit, de prendre ces deux clefs, d’ouvrir le bienheureux tiroir, et de mettre la main sur quelques écus. Je me disais que mon père, ajoutant chaque jour quelques écus à ceux de la veille, et n’en sachant pas probablement le compte bien au juste, cela passerait inaperçu. Et que de bonnes choses il y avait pour moi dans un écu de six francs!

Je trouvai le reste du jour horriblement long; il me semblait que la nuit ne viendrait jamais. Enfin, dix heures sonnèrent à notre horloge de bois: c’était le signal ordinaire de la retraite. Mon père ferma la boutique, et l’on m’envoya coucher.

Comment peindre la situation d’esprit où je me trouvai pendant deux heures? Je me suis vu mille fois, depuis, dans des situations terribles, extraordinaires; souvent ma vie n’a tenu qu’à un fil que le moindre souffle pouvait briser; j’ai touché cent fois au moment de saisir des richesses immenses, et j’ai souvent possédé plusieurs millions: certes, il y a bien des émotions dans tout cela; eh bien! jamais je n’ai éprouvé une anxiété aussi vive, un tremblement convulsif pareil à celui qui agitait tout mon corps. Je m’étais mis au lit en attendant qu’il se fût écoulé un espace de temps suffisant pour que je pusse croire mes honorables parents entièrement livrés aux douceurs du sommeil. Quant à moi, j’étais bien sûr de ne pas m’endormir; mais j’espérais que le repos calmerait un peu l’agitation extraordinaire à laquelle j’étais en proie: il n’en fut rien. Lorsqu’une heure du matin sonna à la Vieille Tour, j’étais encore dans le même état. Cependant l’heure de mettre mon projet à exécution était arrivée; je me jette hors du lit, et je descends, pieds nus, retenant mon haleine, et n’avançant un pied que lorsque l’autre est bien affermi. J’arrive ainsi au rez-de-chaussée: là, le silence de la nuit n’est troublé que par les ronflements de mon père, circonstance qui, loin de m’être défavorable, semble devoir aider à l’exécution de mon projet. Mes deux pieds ayant touché le sol froid de l’arrière-boutique, je fais une halte afin de m’orienter, car le moindre choc de mon corps contre un meuble pouvait me perdre ou me mettre du moins dans une position très fâcheuse, en même temps qu’il m’eût privé du fruit de toutes les peines que je m’étais données jusqu’alors pour mener l’exécution à bonne fin. Tout est calme; mon père continue à ronfler: c’est vers le point d’où part ce bruit que je m’avance, comme, en campagne, un corps égaré marche au canon. Je suis bien près du lit, car j’entends la respiration de ma mère qui alterne avec le ronflement du bonhomme; je dois toucher au but. En effet, ma main étendue avec précaution, rencontre le grand fauteuil de paille, elle pénètre comme instinctivement, dans l’une des vastes poches de basin qui, depuis longues années, ceignent les reins de ce véritable modèle des bonnes ménagères… Je tiens la clef principale! Mon autre main plonge presque en même temps dans la poche droite du justaucorps de l’honorable Jérôme Macaire. Les deux clefs sont à moi! Mais il ne faut pas encore crier victoire: les plus grandes difficultés ne sont pas vaincues. J’arrive à l’armoire, la clef en a fait jouer la serrure, et mon père continue à ronfler; le tiroir, le bienheureux tiroir s’ouvre sans plus de difficulté. Mais quelque précaution que j’aie prise, je n’ai pu empêcher qu’une pile d’écus ne s’écroulât sur la menue monnaie… mon père ne ronfle plus… pourtant il ne dit rien: le silence le plus profond règne autour de moi. Immobile comme une statue, la main droite sur le trésor, tandis que, de l’autre, je cherche à comprimer les battements de mon cœur, devenus tellement violents que je commence à craindre qu’ils ne me trahissent, j’attends un moment favorable. Une heure s’écoule, et les ronflements ne se sont pas fait entendre de nouveau. Je ne puis attendre davantage; ma main s’ouvre, je saisis autant d’écus qu’elle en peut contenir. Le tiroir glisse pour se refermer; mais, ô terreur! une autre pile d’écus, deux fois ébranlée, s’écroule comme la première, et à ce son argentin succède un qui va là? qui faillit m’anéantir: j’aurais voulu être dans les entrailles de la terre.

–Qui va là? répéta mon père.

L’excès du danger ranime mes forces, en même temps qu’il ravive mon imagination. A peine une seconde interpellation est-elle prononcée, que, sans hésiter, je m’élance dans l’escalier: arriver dans ma chambre, ouvrir la fenêtre, briser un carreau, jeter mes écus sous mon traversin, tout cela fut fait en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire. Je me mis alors à crier au voleur de toute la force de mes poumons.

Mon père me suivait de près: il arrive.

–Où est-il? Où est-il le voleur? s’écrie-t-il.

–Ah! mon Dieu, il doit être bien loin s’il ne s’est pas cassé les jambes en tombant sur le pavé, car il a sauté par la fenêtre.

Jérôme avance, regarde sur le quai… personne. Ma mère arrive à son tour, invoquant tous les saints du paradis.

–Tu ne l’as donc pas vu entrer? me dit mon père.

–Je ne me suis éveillé qu’au moment où il grimpait sur l’appui de la fenêtre pour s’élancer dehors.

–Ah! bonne Sainte Vierge! exclamait ma mère, je savais bien qu’il nous arriverait malheur; j’avais rêvé de potence… Mais tu dors donc comme une marmotte, Robert? Le scélérat a cassé un carreau, et tu ne l’as pas entendu?… Mais aussi, Jérôme, c’est ta faute; il y a plus d’un an que j’ai dit qu’il fallait faire mettre un volet à cette fenêtre.

–Taisez-vous, femme!..... Voilà bien les femelles: elles ne savent que crier, et elles ont toujours deviné le mal quand il est arrivé… Mordieu! allumez une chandelle, que l’on sache à quoi s’en tenir.

Ma mère descendit pour obéir, nous la suivîmes, mon père et moi.

–L’armoire ouverte! s’écria Jérôme.

–Ah! grande Sainte Notre-Dame de Bon-Secours! fit ma mère en tombant à genoux; du pauvre argent si bien gagné!

Je regardais mon père: ses traits étaient bouleversés. Il s’avança vers l’armoire de l’air d’un patient que l’on mène au supplice.

–Ce sont nos clefs, dit-il, nos propres clefs!..... Il paraît que le brigand connaissait les êtres de la maison.

A ces mots, tous ses muscles se contractèrent si horriblement, il parut être en proie à une douleur tellement violente, que j’éprouvai une espèce de repentir; mais lorsqu’il eut ouvert le tiroir, la crise sembla se calmer.

–Le coquin a pris sans compter, dit-il, mais il n’a pas eu le temps d’emplir ses poches.

Il se mit alors à compter son trésor, et trouva qu’il n’y manquait que huit écus de six francs; ainsi j’étais possesseur de deux louis, chose que j’avais ignorée jusque-là; car, comme le disait mon honoré père, j’avais pris sans compter. Deux louis, quelle fortune!

–Va te coucher, Robert, me dit ma mère qui s’était relevée; heureusement il ne fait pas froid, et le jour va bientôt venir; on fera mettre le carreau demain.

–Ça fera quarante-huit livres dix sous, interrompit mon père; que de pots de cidre il faudra vendre pour rattraper ça!

Je me hâtai d’obéir, et j’allai, bien joyeux, me remettre au lit. Mais, malgré les fatigues, les émotions de cette nuit, il me fut impossible de dormir un seul instant; mon imagination s’exaltait à la pensée du beau jour qui allait luire pour moi; je me repaissais mentalement de toutes les choses délicieuses que je devais posséder dans quelques heures, et j’attendais, avec l’impatience la plus vive, l’heure à laquelle je me levais ordinairement.

Il vint enfin, ce moment tant désiré!

Je suis habillé, j’ai fait mes prières en famille, la boutique est ouverte. Une heure après, mon déjeuner est préparé: c’est, comme d’habitude, un morceau de pain revêtu d’une légère couche de beurre salé; je m’en empare bien vite, et me voilà parti pour l’école, en apparence, mais, en réalité, pour la foire Saint-Romain, où j’allais me dédommager si amplement de toutes les privations que j’avais endurées.

Quelque chose me manquait cependant: c’était de pouvoir communiquer à quelqu’un le plaisir que j’éprouvais; je sentais que le partage devait le rendre plus vif.

Comme si mon bonheur eût dû être complet ce jour-là, j’avais à peine fait le tiers du chemin, lorsque je rencontrai mon camarade d’école, Bertrand, qui faisait route en grignotant tristement son pain sec. Il ne me fut pas difficile de le décider à m’accompagner, et Dieu sait quels yeux il ouvrit à l’aspect de mon petit trésor, que je lui montrai.

–Huit gros écus! s’écria-t-il, où as-tu donc trouvé tant d’argent?

–Je te dirai ça une autre fois; ne parle de rien, et nous allons partager: quatre à toi, quatre à moi. Jette ton pain sec, nous allons joliment déjeuner.

Je ne ferai pas l’énumération de toutes les délicieuses choses qui trouvèrent place dans nos estomacs; un de mes écus y passa. Nous n’avions jamais bu de vin; Bertrand voulut savoir quel goût cela avait, et nous voilà hardiment attablés dans une auberge, humectant avec du bordeaux les innombrables petits gâteaux que nous avions engloutis. Hélas! ce fut ce qui nous perdit; j’avais conservé ma raison, mais Bertrand pouvait à peine se soutenir lorsqu’il rentra chez lui; en le déshabillant, on trouva ses poches garnies de pain d’épice, de bonbons, et, pour comble de malheur, on y trouva en outre trois écus de six francs et les débris du quatrième.

On voulut savoir d’où venait tout cela, et le malheureux prononça mon nom!

Aussitôt, visite du père Bertrand à Jérôme Macaire: explications, exclamations; j’entendis l’orage gronder de ma chambre où je m’étais retiré tout d’abord.

–Ah! le bandit! Ah! le coquin! criait mon père; il faut que je lui casse bras et jambes! Être si rusé à cet âge-là! Ah! vaurien, je te conduirai moi-même à la potence!… Robert! Robert! viens ici, pendard!

Je crois l’avoir déjà dit, l’excès du danger, loin de me troubler l’esprit, produit sur moi un effet tout contraire, ma pensée devient plus prompte, mes idées plus nettes. J’entrevis sur-le-champ qu’il ne me servirait à rien de nier; mais je compris en même temps que le résultat serait le même, soit que j’eusse dépensé toute la somme, soit que j’en rendisse une partie; en conséquence je me hâtai de glisser dans mes bas les trois écus qui me restaient; puis, la tête baissée, l’air contrit et les larmes aux yeux, je descendis lentement.

La correction fut d’abord vigoureuse: maître Jérôme, armé d’un bâton, tomba sur moi à bras raccourci, et il m’eût bien certainement cassé les membres, si on l’avait laissé faire; mais ma mère et le père Bertrand, voyant son état d’exaspération, se jetèrent au-devant de lui et parvinrent à le désarmer. Alors, on me fouille, on m’accable de questions; je soutiens hardiment qu’il ne me reste rien de l’argent dont je m’étais emparé.

–Tu sortiras d’ici, coquin! criait mon père, je ne veux pas de voleur dans ma maison.

–Quand vous voudrez, mon cher père, répondis-je d’un air résolu, et fasse le ciel que ce soit aujourd’hui plutôt que demain; du pain sec et des coups de bâton ne sont pas choses si regrettables; quoi qu’il arrive, je ne perdrai pas au change.

–Ah! Sainte Vierge Marie! s’écria ma mère, est-il bien possible que je t’entende parler comme ça, Robert?

–Ah! bandit, c’est ainsi que tu le prends. Eh bien! suis-moi à l’instant; mon ami Gerbois, capitaine de la Belle-Thérèse, te mettra à la raison à coups de garcette: dès ce soir, tu coucheras à son bord, et, dans trois jours, tu partiras pour Saint-Domingue. Allons vite, qu’on lui fasse son paquet: trois chemises et un bonnet de laine. Dépêchons!…

Ma mère pleurait à chaudes larmes en faisant ce somptueux trousseau. Quant à moi, j’avais séché mes pleurs; j’entrevoyais un immense avenir se déroulant devant moi; j’allais changer de vie, voir du pays, et je sauvais mes trois écus de six francs! Loin de me plaindre, j’aurais remercié la Providence si j’eusse pensé qu’elle fût pour quelque chose dans tout cela.

II
FUITE

Table des matières

Vingt-quatre heures avaient suffi pour me dégoûter de la marine en général, et, en particulier, du métier de mousse, auquel mon honoré père m’avait si libéralement destiné. Ce n’était pas que les travaux de cette profession me fussent pénibles; j’étais agile comme un écureuil, et je nageais comme un poisson; mais le biscuit, les coups de corde qu’on me distribuait avec un peu trop de générosité, et, par-dessus tout, l’idée d’être pendant des mois entiers emprisonné dans cette prison flottante qu’on appelle brick, tout cela me parut peu attrayant d’abord, puis horrible et insupportable.

Ainsi que je viens de le dire, vingt-quatre heures s’étaient écoulées depuis mon arrivée à bord de la Belle-Thérèse. Le jour allait finir; appuyé sur les bastingages du navire amarré vers le milieu du quai, je regardais tristement les passants, lorsque, tout à coup, j’aperçus Bertrand qui, à demi caché par les caisses de savon empilées près de là, me faisait signe de venir le joindre. D’un seul bond j’arrive sur le quai.

–Comment! capon! m’écriai-je en abordant Bertrand, tu m’as trahi pour me récompenser de ce que j’avais fait pour toi!…

–Ne te fâche pas, Robert. Tiens, je crois que si je n’étais pas parvenu à te revoir, j’en serais mort de chagrin. Ce n’est pas ma faute, vois-tu: ce vin m’avait rendu bête comme une oie, et j’ai parlé sans savoir ce que je disais.

–Et avec tout cela, me voilà mousse à bord de la Belle-Thérèse.

–Oui; mais tu es à terre pour le moment, et il n’y a personne, sur le pont, qui puisse nous voir.

Ces paroles furent pour moi un trait de lumière; ma résolution fut prise aussitôt.

–Bertrand! m’écriai-je; veux-tu me suivre?… nous irons à Paris. Dieu merci ci! je n’ai pas été aussi bête que toi, et j’ai sauvé mes trois écus. Partons.

Bertrand hésita; mais j’exerçais déjà un tel empire sur lui, qu’il lui fut impossible de résister.

Nous voilà donc arpentant le quai, passant hardiment devant la boutique de mon père, et montant la côte de Bon-Secours. Nous marchâmes ainsi pendant deux heures, sans faire la moindre halte, et presque sans nous parler. Cependant la nuit était devenue très sombre; nous apercevions à une certaine distance dans les terres, quelques lumières, et nous résolûmes de nous diriger de ce côté, pensant avec raison que la grande route était beaucoup moins sûre pour nous que les chemins de traverse. Arrivés au prochain village, nous soupâmes gaiement dans le premier cabaret borgne que nous rencontrâmes. Les maîtres de la maison furent d’abord surpris que des enfants de notre âge voyageassent seuls: six francs que je jetai sur la table levèrent tous les scrupules, et la nuit se passa très bien.

Le lendemain, nous nous remîmes en route; mais nous marchâmes avec beaucoup moins d’ardeur que la veille; avant midi, nous avions déjà déjeuné trois fois; à six heures du soir, nous avions fait quatre lieues, et deux de mes trois écus étaient dépensés. Mais nous étions si heureux; l’air de la liberté nous semblait si bon, et nous mangions de si grand appétit, qu’il nous était à peu près impossible de penser à autre chose.

Le troisième jour fut en tout semblable au second, avec cette différence pourtant que, vers le soir, il ne me restait pas un sou, et nous étions encore à vingt lieues de Paris!… Bertrand se mit à pleurer. Quant à moi, je songeai au plus pressé, qui était de trouver un gîte, et, grâce à quelque bon gros mensonge débité hardiment, j’obtins d’un fermier, pour moi et mon ami, la faveur de passer la nuit dans une grange, sur de la paille fraîche.

–Qu’allons-nous devenir? dit Bertrand quand il fit jour.

–J’y ai pensé, répondis-je: nous ne devons pas être éloignés d’un village appelé Doudeauville, dont mon oncle, le frère de ma mère, est le curé. Nous allons nous faire enseigner le chemin de ce village, et nous y rendre.

–Et que va-t-il nous dire, ton oncle?

–Je n’en sais rien; mais je suis sûr qu’il nous donnera à déjeuner, et je commence à avoir trop faim pour m’occuper d’autre chose.

Bertrand avait l’air bien piteux; il tremblait et pleurait en sortant de la grange; je ne pouvais parvenir à le rassurer. Ce brave garçon était alors ce qu’il a toujours été, fidèle, dévoué; mais peureux comme un lièvre.

Je ne m’étais pas trompé; le village de Doudeauville n’était qu’à une lieue de la ferme où nous avions passé la nuit, et c’était bien mon oncle, l’abbé Bouvard, qui en était le curé. Après une heure de marche, nous arrivâmes au presbytère.

–Que vas-tu dire à ton oncle? me demanda Bertrand.

–Ma foi, je lui dirai la vérité, seulement je mettrai des pièces de douze sous à la place des écus de six francs et j’augmenterai un peu la dose de coups de bâton que mon père m’a administrés.

Enfin, nous voici chez le bon curé, que j’avais vu une fois chez mon père, et qui me reconnut parfaitement. Ce brave homme répondit par une verte semonce au récit que je lui fis de notre escapade; je l’avais prévu, et cela ne m’affligea guère.

–Allons, Marie, dit-il en s’adressant à sa gouvernante, après la péroraison du discours dont il nous avait gratifiés, donnez à déjeuner à ces deux polissons: nous verrons ensuite ce que nous en ferons.

La bonne Marie ne se le fit pas répéter; nous fûmes servis en un clin d’œil, et une jolie petite fille de mon âge, à peu près, se mit à table avec nous. C’était la nièce de la gouvernante. Tant que dura le repas, cette charmante enfant ne cessa de s’occuper de moi: elle mettait sur mon assiette les plus belles poires, les plus grosses grappes de raisin, et elle me disait bien bas:

–Nous irons jouer dans le jardin, n’est-ce pas?.... Comment vous nommez-vous?

–Robert.

–Et moi je m’appelle Augustine.

–Et mon camarade se nomme Bertrand.

–Oh! ça m’est égal, je ne l’aime pas; il a l’air trop sournois.

Lorsque nous eûmes déjeuné, mon oncle m’adressa plusieurs questions auxquelles je répondis tant bien que mal; puis il me fit lire, écrire, et parut assez content de ce que je savais.

–On pourrait faire quelque chose de toi, me dit-il; mais ta mère, ma bonne sœur, ne peut pas te surveiller convenablement, et le séjour d’une grande ville n’est pas ce qu’il te faut. En conséquence, je vais écrire à ton père afin qu’il consente à te laisser passer quelques années ici; j’aurai soin de toi et je ferai ton éducation.

Vingt-quatre heures plus tôt, cet arrangement n’eût certainement pas été de mon goût; mais j’étais alors dans une disposition d’esprit tout à fait favorable aux projets de mon oncle; et puis, tandis que ce brave homme parlait, j’aperçus Augustine qui souriait, et dont les beaux yeux noirs semblaient me dire: «Quel bonheur! nous ne nous quitterons pas! Je remerciai donc mon bon oncle; je lui promis d’être toujours docile, respectueux, et de travailler de toutes mes forces pour mériter ses bontés. J’étais de bien bonne foi en faisant ces promesses, et je me trouvais si heureux, que j’avais complètement oublié ce pauvre Bertrand qui pleurait dans un coin.

–Ne te désole pas, mon garçon, lui dit le curé; j’ai aussi pensé à toi; je te renverrai à tes parents par le coche qui passe, après-demain, à un quart de lieue d’ici; mais auparavant je leur écrirai par la poste, et je suis sûr qu’ils te recevront bien.

Mais cette assurance ne pouvait consoler mon pauvre ami.

Il s’approcha de moi:

–Tu m’abandonnes donc, Robert? me dit-il d’une voix entrecoupée de sanglots.

–Dame! que veux-tu que je fasse? ne vaut-il pas mieux s’arranger de cette manière que d’aller mourir de faim sur la grande route?

–Ah!… oui… mais c’est toujours bien dur de se quitter comme ça. Et puis tu as toujours de si bonnes idées, toi, que nous aurions peut-être pu nous tirer d’affaire autrement, si tu l’avais voulu.

Bertrand avait raison; j’étais en ce moment un mauvais ami; mais la vue d’Augustine me subjugnait; il n’y avait que trois ou quatre heures que nous étions au presbytère, et ce lieu me semblait un véritable paradis terrestre où j’allais vivre de la vie des élus. Il fallut donc que le pauvre garçon montât tout seul dans le coche, quand l’heure fut venue. Nous nous embrassâmes en pleurant, mais une caresse d’Augustine eut bientôt séché mes larmes.

III
DÉSIR DE FILLE.–LA VIERGE ET LE FAISEUR DE MIRACLES

Table des matières

Mon oncle m’enseignait le latin, et j’apprenais avec une facilité qui ravissait cet excellent homme: il m’aimait comme si j’eusse été son fils! la bonne Marie avait pour moi les soins d’une mère, et, déjà, Augustine et moi nous nous aimions assez tendrement pour nous trouver fort heureux de n’être pas frère et sœur.

Mon éducation religieuse n’était pas négligée; car l’époque approchait où je devais faire ma première communion, en même temps qu’Augustine et une vingtaine d’autres enfants du village. Ce grand jour était ardemment désiré, surtout par Augustine; elle devait avoir des souliers de satin une belle robe blanche, et de longues barbes de dentelles à son bonnet. Une chose la tourmentait pourtant: c’était la crainte de ne pouvoir obtenir que sa mère lui achetât une croix à la Jeannette, parure très recherchée dans le pays, et après laquelle elle soupirait depuis longtemps.

–Toutes les autres filles en auront, me dit-elle; je serais la seule à qui cela manquerait, et j’en mourrais de chagrin.

–Pauvre petite!… mais ta mère et mon oncle sont si bons! ils ne te refuseront pas cela.

–Mais s’ils me le refusaient?

–Eh bien! alors cela me regarderait; j’en ferais mon affaire. Ma chère Augustine, tu auras une croix à la Jeannette, je le jure sur ma tête!…

–Toi, mon Robert? où donc trouverais-tu assez d’argent?

–Je ne sais. qu’importe!… on ne sait pas ce qui peut arriver, ne parle de cela à personne, et sois tranquille.

Il n’en fallut pas davantage pour rendre la pauvre enfant bien joyeuse; car ce n’était pas la première fois que je me donnais des airs de protecteur, et je lui avais toujours tenu parole.

Cependant le jour de la cérémonie approchait, et il paraissait plus difficile que jamais d’obtenir le bijou tant désiré; la robe blanche, le bonnet et le reste avaient absorbé les économies de la bonne Marie; de son côté, le curé avait fait argenter le crucifix et les chandeliers du maître-autel; il s’était donné une étole neuve, un surplis de mousseline, et sa bourse était vide. Pour comble de malheur, le casuel ne donnait pas depuis quelque temps; il semblait que les habitants de Doudeauville eussent renoncé à se marier, à mourir et à faire des enfants.

Augustine n’avait point d’inquiétude, car elle comptait sur moi; mais il s’en fallait de quelque chose que je partageasse la tranquillité qu’elle me devait. Que faire? à qui s’adresser?

–Il doit pourtant y avoir un moyen, me disais-je en me frappant le front; il ne s’agit que de le trouver. Parbleu! je le tiens!

Je le tenais, en effet. Chaque soir, le vieux Paturin, qui cumulait les fonctions de sacristain, de sonneur et de palefrenier, car c’était à ses soins que, depuis quinze ans, était confié Gris-Gris, la monture ordinaire de mon oncle lorsqu’il était appelé à quelque distance du village; chaque soir, dis-je, Paturin venait remettre les clefs de l’église à Marie, qui les accrochait dans la cuisine; or, ma chambre était voisine de cette cuisine dont l’une des fenêtres donnait sur le jardin. Je saisis d’un coup d’œil tout le parti que je pouvais tirer de cette réunion de circonstances.

A minuit, les clefs étaient entre mes mains; j’avais sans peine escaladé le mur du jardin, et j’entrais résolument dans l’église. Je pénètre dans la sacristie, où je m’empare des autres clefs qui m’étaient nécessaires; puis, à la clarté d’un bout de cierge que j’ai allumé à la lampe du chœur, me voilà visitant le tronc de la Vierge, le tronc des pauvres, le tronc pour l’entretien de l’église, et mettant chacun d’eux à contribution; la Vierge était la plus riche, aussi fut-elle la plus maltraitée.

–Bonne Sainte Mère de Dieu, lui dis-je, vous avez été repeinte à neuf, il n’y a pas trois mois; vous avez un trousseau superbe, et votre poupon a des jaquettes de rechange; vous ne devez donc pas être bien fâchée que je fouille un peu à votre boursicot.

La Vierge ne répondit rien, et je lui pris tout, en raison du proverbe: Qui ne dit rien consent. Quant aux pauvres, je partageai avec eux; et comme l’église me parut très solide et passablement badigeonnée, je pensai qu’elle pourrait bien attendre à l’année suivante, et je ne lui laissai rien.

Deux heures après, toutes les portes avaient été refermées avec soin; les clefs étaient à leur place ordinaire, et je galopais, sur Gris-Gris, sur la route du bourg voisin. Il faisait à peine jour quand j’arrivai à la porte de l’unique orfèvre du pays. Je frappe à coups redoublés; le marchand met le nez à la fenêtre, puis il se décide à m’ouvrir, et, en quelques minutes, le marché est conclu.

Comme j’étais heureux en retournant au presbytère! Comme je jouissais du bonheur qu’allait éprouver Augustine!… Sots, qui m’avez tant calomnié, étais-je donc né méchant? Dans le cours de ma vie, j’ai toujours fait peu de cas du droit de propriété; j’ai violé vos lois, et, en vérité, plus j’y pense, plus je suis persuadé que c’était bien là ce que j’avais de mieux à faire. J’en suis fâché pour vous; mais le monde, ce que vous appelez la société, n’est qu’une société de fripons; je nie l’honnête homme; avec votre organisation sociale, l’honnête homme n’est pas possible. Vous voulez tout posséder, donc vous êtes tous plus ou moins fripons; vous ne volez pas tous de la même manière, mais, tous, vous volez plus ou moins légalement: entre vous et moi, il n’y a pas, moralement, l’épaisseur d’un cheveu, et quand j’y regarde de près, je crois que je vaux mieux que vous.

Longtemps avant que personne fût réveillé au presbytère, Gris-Gris était à l’écurie, et j’étais dans ma chambre; là, j’écrivis, en déguisant mon écriture avec le plus grand soin, cette lettre:

«Monsieur le curé,

«Veuillez, je vous prie, remettre le bijou ci-inclus à la fille de votre gouvernante, et permettez que je ne me fasse point connaître, afin que ce léger bienfait ait quelque prix.»

Je pliai cette épître dans laquelle je plaçai la précieuse croix; puis je mis l’adresse; et, dès que j’eus l’occasion de sortir, je revins tout de suite sur mes pas, et je présentai le paquet à mon oncle, qui l’ouvrit en présence d’Augustine et de sa mère. Dieu sait quelle fut la surprise de chacun, et la joie de ma jeune amie; on pense bien aussi que les questions ne manquèrent pas de m’assaillir; mais j’avais fait mon thème d’avance. Je répondis qu’un homme, arrivant à la porte du presbytère au moment où j’en sortais, m’avait remis ce paquet et avait aussitôt disparu. Mon oncle et la gouvernante n’avaient aucune raison pour douter de ma véracité; ils se contentèrent de faire, sur cet événement, des conjectures à perte de vue. Mais Augustine ne s’en tint pas là.

–Comment as-tu donc fait, mon bon Robert? me dit-elle lorsque nous fûmes seuls.

–Je me suis adressé à la Sainte Vierge, ma chère Augustine; je l’ai priée de nous venir en aide et elle a écouté ma prière.

–Je ne comprends pas… C’est donc sur un miracle que tu comptais?

–Et tu vois que je n’avais pas tort d’y compter, puisqu’il est opéré.

–Ah! méchant, tu ne me dis pas toute la vérité.

–La vérité, mon cher petit ange, c’est que je me crois capable d’opérer des miracles pour te faire plaisir. Mais, je t’en prie, ne parlons plus de cela.

Pour toute réplique, ma gentille compagne jeta ses bras autour de mon cou et m’embrassa dix fois de suite; j’ai fait, dans ma vie, bien des miracles de ce genre, qui ne m’ont pas été si bien payés. Quel heureux temps! tout était pour moi joie, plaisir, bonheur1Aussi, comme il a passé vite!

Cependant Augustine, forte de la protection d’un thaumaturge, était devenue quelque peu exigeante. Après la croix à la Jeannette, ç’avait été une épingle d’or, puis une robe d’indienne à la mode: tout cela lui était parvenu par la même voie. Enfin, elle me déclara un jour qu’elle mourait d’envie d’avoir des boucles d’oreilles. Que faire? ma boîte à miracles était vide; la Sainte Vierge n’avait plus le sou; j’avais vendu les meilleures jaquettes de l’Enfant Jésus. Le temps s’écoulait; le miracle ne se faisait point, et déjà, plusieurs fois, j’avais surpris Augustine pleurant en cachette. Je n’y tins plus. Un matin, jour de marché au bourg, j’enfourchai Gris-Gris; deux’ heures après je revenais à pied: Gris-Gris était devenu la propriété d’un maquignon; mais j’avais en poche les boucles d’oreilles d’Augustine, et le reste m’inquiétait peu.

Le présent arriva à son adresse par la même voie que ceux qui l’avait précédé; mais tout ne fut pas joie au presbytère ce jour-là: à huit heures du matin, Paturin arrivait, tout effarouché, déclarer qu’il venait de trouver l’écurie ouverte et le cheval absent.

–Tu n’avais donc pas bien fermé la porte, lui dit mon oncle.

–A double tour, monsieur le curé; ce qui n’empêche pas que je viens de la trouver toute grande ouverte, comme si l’on s’était servi de la véritable clef; car la serrure est demeurée en bon état. Ah! dame!… si je tenais le gueux qui a fait le coup!… Damné gas!… Paturin n’est pas devenu manchot, et il s’en apercevrait, dà!… Voler une si brave bête qu’a porté plus de trois cents fois le bon Dieu en croupe1. Foi d’homme, je serais capable de faire un malheur!

–Mon Dieu, dit mon brave et digne oncle en levant les yeux au ciel, mon Dieu, que votre volonté soit faite!.. Paturin, nous devenons vieux, mon ami, et il faut nous en réjouir; car le monde marche depuis quelque temps dans une mauvaise voie, et le Seigneur semble vouloir appesantir sa main sur nous. J’ai ouï-dire que les choses vont mal à Paris: d’abord ces gens qui se sont mis en tête de faire la loi à tout le monde ont déclaré qu’ils ne voulaient plus de privilèges, et il n’y avait pas grand mal à cela; mais les voici maintenant qui ne veulent plus de nobles ni de rois, et l’on assure que, bientôt, ils ne voudront plus ni Dieu, ni prêtres. Beaucoup d’ecclésiastiques ont déjà quitté la France, et, peut-être, serai-je forcé, moi-même, d’aller mourir sur une terre étrangère. En présence de si grandes calamités, je ne saurais m’affliger d’une faible perte, d’un petit malheur domestique qui n’atteint que moi. N’en parlons donc pas davantage, mon vieil ami. J’avoue que je regrette Gris-Gris, bon vieux serviteur, si intelligent, si dévoué! Qu’en feront les misérables qui me l’ont enlevé? Comment le traiteront-ils?… Pauvre Gris! Il me semblait que nous devions mourir tous deux dans ce village où j’ai vécu de si longues années, dont tous les habitants nous aimaient, moi, à cause du peu de bien que j’ai fait, lui, à cause des services qu’il rendait à leur vieil ami. Et qui sait maintenant où nous irons mourir l’un et l’autre!

Deux grosses larmes roulèrent sur les joues du vieillard; cela me fit mal; mon cœur se serra, et, pour la première fois, je maudis la coquetterie des femmes. Mais ce ne fut qu’un nuage bientôt dissipé par un mot, une caresse d’Augustine: elle était si gentille, si douce, et nous nous aimions tant!

IV
COMMENT FINIT L’AMOUR

Table des matières

L’orage révolutionnaire grondait depuis plusieurs années, mais on ne s’en était presque pas aperçu au presbytère; le curé était trop aimé de ses ouailles pour qu’on voulût lui causer quelque chagrin. Ainsi le village s’était constitué en commune; on avait nommé des conseillers municipaux, le drapeau tricolore flottait sur le haut du clocher; mais l’église était toujours ouverte et le pasteur n’avait pas cessé d’y célébrer l’office divin. Seulement les paysans étaient devenus moins dévots; il n’était plus question de dîmes; de sorte que les revenus de la cure se trouvaient réduits à fort peu de chose; mais Marie était une excellente ménagère, et Augustine la secondait de son mieux. Quant à moi, mon oncle attendait que la tranquillité fût rétablie pour me mettre au séminaire, et, de mon côté, je faisais des vœux bien sincères pour que cela n’arrivât jamais.

J’avais près de quinze ans: Augustine avait six mois de plus que moi. Nous ne nous quittions pas; mais on était si accoutumé à nous voir ensemble, que notre intimité n’éveillait les soupçons de personne, et, peut-être, ne nous rendions-nous pas, à nous-mêmes, un compte bien exact du sentiment que nous éprouvions l’un pour l’autre. De tout cela il arriva ce qui devait naturellement arriver, c’est-à-dire que nous finîmes par trouver trop courts les jours que nous passions ensemble, et que nous y ajoutâmes les nuits. Plusieurs mois s’écoulèrent encore. Quels furent à la fois notre douleur et notre effroi, lorsque Augustine, remarquant que son corset devenait chaque jour plus étroit, me fit part de cette découverte. La pauvre petite pleurait, sanglotait, se frappait le visage; j’essayai vainement de la consoler en lui disant qu’il pouvait s’écouler encore quelque temps sans que sa mère s’aperçût de son état, et que nous pourrions en profiter pour arranger tout cela; elle me déclara qu’elle était résolue à ne pas sortir de sa chambre.

–Eh bien! lui dis-je, nous nous marierons, et il n’y aura plus rien à dire.

–Ah! Robert! mon ange bien-aimé!…

Et voilà, comme de coutume, ses jolis bras arrondis sur mes épaules, son cœur contre mon cœur, et sa bouche sur la mienne. Pour l’empire du monde, je n’aurais pas reculé devant l’accomplissement de la promesse que je venais de faire. Je me rendis donc aussitôt près du pasteur.

–Mon cher oncle, lui dis-je, Augustine doit être ma femme; je viens vous prier de nous marier tout de suite.

Quand la foudre serait tombée aux pieds du bon curé, elle ne lui eût pas causé un saisissement plus grand que celui qu’il éprouva en entendant ces paroles.

–As-tu perdu l’esprit, Robert? me répondit-il après quelques instants. Tu n’as pas quinze ans!… Allons, c’est un enfantillage.

–Non, mon cher oncle, cela est plus sérieux que vous ne le pensez… je ne sais comment vous dire cela; mais Augustine… je ne sais en vérité comment cela s’est fait… elle est. enfin, il faut qu’elle soit ma femme.

–Mon Dieu! mon Dieu! s’écria le pasteur en levant les mains au ciel, il faut que je vous aie bien offensé puisque vous me punissez si cruellement!...

–Mais non, mon bon oncle, vous ne serez pas puni: nous vous aimerons toujours, nous serons toujours vos enfants. Je n’irai pas au séminaire, il est vrai; mais il n’y aura pas grand mal, puisqu’ils sont tous fermés.

–Laisse-moi seul, mon garçon; je ne me suis pas trompé, il y a du bon en toi; mais tu portes le germe de passions ardentes… Va, Robert, va, mon ami, j’ai besoin de me recueillir.

Et il ne se trompait pas, le digne homme! Oui, il y avait du bon en moi; et je puis le dire, maintenant que je me suis souillé au contact du monde; maintenant que cette horrible épidémie, l’égoïsme, m’a frappé au cœur… Hélas! il m’a fallu, depuis, apprendre à hurler avec les loups, et si j’ai hurlé plus fort que les autres, c’est que je valais mieux qu’eux; c’est que j’étais toujours supérieur à cette tourbe qui m’environnait.

Deux heures s’écoulèrent, pendant lesquelles, probablement, mon oncle et sa gouvernante se concertèrent; car au moment même où le digne pasteur m’appelait, Marie parut conduisant sa nièce les yeux baissés et le visage baigné de larmes.

–Mes enfants, dit le pasteur, je ne vous ferai pas de reproches: reproches et remontrances viendraient trop tard; vous serez mariés cette nuit même, car, demain, peut-être, il ne serait plus temps de le vouloir; demain je puis être obligé d’opter entre le serment à prêter à la constitution et l’exil. Paturin et mon vieil ami le notaire, seront vos témoins; nous tiendrons votre mariage secret, afin d’éviter le scandale qui pourrait en résulter, et, demain, Augustine partira pour Rouen, où elle restera chez un de ses parents, avec lequel je prendrai des arrangements jusqu’à ce que tu te sois fait un état, toi, Robert, et que quelques années t’aient permis d’acquérir l’expérience qui te manque.

–Nous séparer si tôt! mais c’est de la cruauté. De grâce, mon bon oncle.

–Il le faut, mon ami, ce n’est qu’à cette condition que je consens à votre union.

Augustine ne dit rien; elle fondait en larmes. Il fallut bien se résigner. A minuit, nous étions mariés; une heure après, chacun de nous était dans sa chambre, et Marie avait placé son lit près de celui de sa nièce. La mesure était un peu tardive, et il serait difficile de comprendre quels avantages la bonne femme pouvait en attendre; mais Marie était entêtée et il me fut impossible de la faire changer de résolution à cet égard.

Cependant la révolution avait changé la face des affaires de ma famille; Jérôme Macaire, voyant que les biens nationaux se vendaient la centième partie de leur valeur, s’était d’abord décidé à troquer les écus renfermés dans son grand tiroir contre l’une des plus belles terres des environs de Rouen; le château ne rapportant rien, il le fit abattre et vendit les matériaux dont il tira le double de ce que le domaine entier lui avait coûté. Le début était encourageant, et mon honoré père prit goût à la chose. Contre l’avis de ma mère, la boutique fut vendue.

–Jérôme, disait la bonne femme, tu as tort de faire fi du métier qui nous a nourris.

–Oui da! il y a longtemps que je l’aurais quitté si j’avais su en faire un meilleur. Faudrait-il pas servir à boire aux matelots du port avec trois ou quatre gros domaines dans les poches?

–Là, là, qui vivra verra; j’ai dans l’idée que ça ne durera pas longtemps.

–Raison de plus pour se dépêcher d’en profiter.

–Eh! on ne sait pas ce qui peut arriver.

–Mais, à voir la tournure que ça prend, le pis qui puisse nous arriver, c’est d’avoir bientôt vingt ou trente bonnes mille livres de rente.

–Tu as tort de te monter la tête là-dessus.

––Allons, femme, taisez-vous! Ecouter le caquet de ces femelles, c’est le moyen de ne rien faire qui vaille.

Ma mère n’avait pas tout à fait tort; ce n’était pas sans courir de grands risques que l’on achetait alors des biens nationaux dans cette province; plus d’une balle avait étendu de nouveaux propriétaires au milieu des propriétés si facilement acquises; et, dans certaines localités, les habitants s’opposaient ouvertement à la prise de possession; mais Jérôme Macaire n’était pas homme à se laisser intimider quand il s’agissait de gagner de l’argent. Menaces et coups de fusil n’y purent rien; il achetait les châteaux pour les démolir, les bois pour les abattre, les églises pour en faire des magasins à fourrage; et il y allait de si grand cœur, ses capitaux se multipliaient avec une si prodigieuse rapidité, qu’en moins de deux ans, il se vit possesseur de plus d’un million.

Revenons au presbytère.

Il était dix heures du matin; nous étions mariés depuis minuit. Quelles tristes noces! Réunis tous quatre à table, nous déjeunions tristement; les préparatifs du départ d’Augustine étaient déjà faits, et, de temps en temps, la pauvre petite levait sur moi ses grands yeux noirs pleins de larmes. De mon côté, je roulais mille projets dans ma tête. Il me fallait un état, donc je ne pouvais pas rester au presbytère; j’allais jusqu’à un certain point devenir mon maître, et alors qui m’empêcherait de rejoindre Augustine? Je me sentais plein de force et de volonté: l’avenir était à moi.

En ce moment, on frappa à la porte extérieure; Marie courut l’ouvrir, et nous vîmes entrer un homme botté, éperonné, la cocarde au chapeau, ayant cet air important que donne à un pauvre diable une fortune inattendue: c’était mon père qui venait de mettre pied à terre. Le curé parut surpris, mais non contrarié de cette visite.

–Soyez le bien venu, mon cher frère, dit-il, vous arrivez fort à propos, car je me disposais à vous donner de mes nouvelles aujourd’hui même.

–Ah! ah! vous vous serez attiré quelque mauvaise affaire; mais pourquoi, diable, vouloir tenir boutique ouverte et cloche au vent quand le peuple souverain a besoin de gros sous et de canons?… Dites-moi un peu de quoi il retourne, et nous tâcherons d’arranger ça. Mais, si j’ai un conseil à vous donner, citoyen curé, c’est de marcher droit au vis-à-vis des affaires du gouvernement de la République une et indivisible.

A ces mots, le bon pasteur ouvrit de grands yeux et regarda attentivement mon père, comme pour s’assurer que c’était bien Jérôme Macaire, son beau-frère, qui lui tenait ce langage. Cependant, fort de sa conscience et de ses bonnes intentions, il ne voulut rien cacher à Jérôme, et il lui raconta naïvement comment il s’était trouvé dans la nécessité de m’unir à Augustine.

–Qu’est-ce que c’est que ces bamboches-là? s’écria le millionnaire de fraîche date. Eh bien! Voilà du propre! Est-ce que vous vous imaginez que je suis un gas à avaler le goujon sans faire la grimace? Un pigeon à me laisser plumer sans crier?… Savez-vous, citoyen curé, que j’en ai vu accrocher plus d’un à la lanterne, qui n’en avait pas tant fait? Bien m’en prend, à ce qu’il paraît, d’avoir le bras long, aujourd’hui.

–Monsieur. mon cher frère.

–Je ne suis pas votre frère. je ne suis pas monsieur. je suis le citoyen Jérôme-Brutus Macaire, propriétaire, et fournisseur des armées de la République. Ah! vous vous avisez de marier les enfants sans la permission de leur père!... Heureusement, ce mariage-là est nul, et nous le ferons bien voir quand il en sera temps. En attendant, j’emmène Robert, dont je ne veux faire ni un cagot, ni le mari d’une péronnelle qui s’imagine qu’il n’y a qu’à faire des enfants pour devenir la bru d’un fournisseur de la République.

Nous étions tous indignés de ce langage: le curé, pâle et tremblant, levait les mains au ciel; Marie, de désespoir, s’arrachait les cheveux; et, Augustine, fondant en larmes, se cachait le visage dans ses deux mains. Pour moi, la colère m’animait, je me sentais le visage brûlant; mais un mot de mon père nous détermina tous à lui obéir. S’apercevant de la disposition des esprits, il s’écria: 1

–Citoyen curé, je te préviens que, si je trouve ici, la moindre opposition à mes volontés, tu seras, demain, dans les prisons du chef-lieu, où tu ne moisiras pas, et, qu’avant un mois, il ne restera pas pierre sur pierre de ta bicoque et de ton église.

–Que la volonté de Dieu soit faite! dit mon bon oncle.

Je m’approchai d’Augustine que je m’efforçai de consoler en lui promettant de la revoir bientôt; puis, me soumettant à la nécessité, je déclarai à mon père que j’étais prêt à le suivre. Dix minutes après, j’étais en croupe derrière lui, et, déjà, nous avions perdu de vue le clocher du village.

V
DEUX PAS EN AVANT

Table des matières

L’habitation de mon père se ressentait de son changement de fortune: il occupait une assez belle maison du faubourg Saint-Sever; il avait deux servantes, trois chevaux et un cabriolet; on faisait bonne chère tous les jours, et ma mère, à ce qu’il paraissait, s’était parfaitement accoutumée à ce genre de vie.

Je m’étais attendu à de graves reproches, sinon pendant le voyage, au moins lors de l’arrivée. Il n’en fut rien.

Le premier jour, on ne songea qu’à me bien traiter; dès le lendemain, on fit venir le tailleur afin qu’il montât ma garde-robe beaucoup trop modeste en raison de la fortune de monsieur le fournisseur des armées de la République.

–Çà, Robert, me dit mon père après quelques jours de repos, j’espère que tu ne penses plus à cette amourette que ton oncle s’est avisé de prendre au sérieux, comme n niais qu’il est?…... Tu es savant, bien taillé, et, de plus, ils unique d’un gaillard qui ne se laisserait pas couper es oreilles pour trois cent mille écus. Quand on part de à, il me semble qu’on peut aller où l’on veut, et j’ai nvie de te faire avocat pour commencer. Dans deux ours, nous partirons pour Paris où je te laisserai; je t’y erai cent louis de pension, afin que tu étudies vite et lien, et j’espère que tu nous feras honneur.

Faiblesse humaine! il n’en fallut pas davantage pour n’éblouir, pour me faire oublier le village où j’avais été i heureux, mes premières amours qui m’avaient semblé levoir être éternelles. Vivre à Paris avec cent louis de pension, quand on a l’âme ardente, les passions vives, et que l’on est arrivé à quinze ans sans avoir rien posédé, comment résister à une tentation si grande? Ma ésolution fut bientôt prise; je remerciai mon père, je ui promis de faire tout ce qu’il voudrait, et je me proposai d’oublier Augustine, ce à quoi je parvins bien plus promptement que je ne l’avais imaginé.

Nous voici à Paris. Mon père fait admirablement les choses: ma garde-robe est complétée, six mois de ma pension me sont comptés d’avance; je suis dans l’enchantement. Le citoyen Jérôme-Brutus Macaire n’était plus ce petit et ladre cabaretier du port de Rouen; c’était un personnage important, faisant sonner sur le pavé de la capitale les éperons de ses bottes à l’écuyère, dînant à la table du ministre de la guerre, et donnant vingt mille francs d’épingles à la maîtresse de ce dernier, pour avoir le droit d’en voler trois cent mille sur les fournitures à faire à l’armée de Sambre-et-Meuse.

Si l’on se forme vite, à Paris, c’est surtout lorsqu’on y arrive avec de l’argent, et les dispositions que j’apportais. Tandis que Jérôme-Brutus galopait vers l’armée de Sambre-et-Meuse, où il se rendait afin de s’assurer que les distributions s’y faisaient selon l’usage du temps, je faisais une foule de charmantes connaissances des deux sexes, et j’apprenais quantité de jolies choses, telles que la danse, l’escrime, le tir au pistolet, la prestidigitation, etc. Quant au droit, je m’en moquais comme de l’an quarante et j’étais bien résolu à ne point pâlir sur Cujas et Barthole.

Au nombre des bons amis que me valurent mon argent et l’excellent usage que j’en faisais, était un personnage qui demeurait dans la même maison que moi. Il disait être ancien officier et, bien qu’il eût l’air d’avoir fait toutes ses campagnes sur le pavé de Paris, il ne laissait pas de se plaindre amèrement de la parcimonie avec laquelle le gouvernement avait récompensé ses services; il connaissait, au moins de nom, tous les généraux en activité, et il en parlait comme d’anciens camarades à l’avancement desquels il disait avoir puissamment contribué. Grâce à cette jactance, à l’aplomb imperturbable qu’il possédait, il était reçu partout; il est vrai que la fureur du jeu était alors à son comble, et que le commandant Arnold (c’est ainsi qu’il se faisait appeler) jouait gros jeu et ne reculait devant aucune partie; mais je ne tardai pas à remarquer qu’il ne perdait jamais que les moins importantes. Ce personnage m’avait pris en amitié tout d’abord; mon air résolu lui plaisait. Il me présenta dans une foule de réunions, et ce fut lui qui me donna les premières leçons de prestidigitation.

J’étais bien jeune encore; mais j’étais grand, formé; un duvet noir très prononcé couvrait déjà ma lèvre supérieure. Je ne manquais pas d’adresse; j’étais doué d’une dextérité peu commune, et le commandant, enchanté de la manière dont je profitais de ses leçons, ne cessait de me répéter que, bientôt, tous les chemins me seraient ouverts et que je pourrais tout ce que je voudrais.

–Toutefois mon jeune ami, me disait-il un jour, il ne faut rien brusquer; mieux vaut atteindre le but que de le dépasser. Un homme capable use de sa supériorité et n’en abuse pas, et il arrive à la fin sans laisser voir les moyens qu’il emploie. Il ne vous manque rien, Robert, car vous joignez la force physique à la force morale. Et n’allez pas faire fi de cette force physique, mon jeune ami; ne dites pas, comme cette tourbe d’avortons, que la force physique ne signifie rien. «On ne se donne pas une large poitrine, des membres de gladiateur, des muscles herculéens», disent ces fantômes d’hommes.

Vraiment non, on ne se donne pas cela; mais se donne-t-on un esprit supérieur, une haute intelligence? Pas davantage. Il faut donc profiter de ces diverses facultés sans en être trop fier; marcher d’un pas ferme sans trop se presser, mettre les préjugés sous le pied, et passer sur le ventre aux imbéciles qui s’avisent de faire obstacle aux volontés d’hommes capables. Je vous le répète, mon cher ami, au point où vous en êtes, vouloir, c’est pouvoir.

–Parbleu! commandant, j’en suis enchanté. Ainsi il va me suffire de vouloir remplir ma bourse pour qu’elle cesse d’être vide, situation où elle se trouve depuis deux jours; ce qui est vraiment intolérable.

Le commandant fronça le sourcil, et cela me parut ne s’accorder guère avec ce qu’il venait de me dire.

–Diable! mon cher maître, repris-je, il paraît que vous avez horreur du vide.

–C’est que je sais, mon jeune ami, combien il est difficile de faire quelque chose avec rien... Mais remarquez, Robert, que je dis difficile, et non pas impossible… Ne vous reste-t-il absolument rien?

–Je ne possède pas un louis; mais mon père a si bien fait les choses jusqu’à présent, qu’il ne s’arrêtera pas, j’imagine, en si beau chemin, je me propose de lui écrire aujourd’hui même.

–Bien trouvé!… les livres de droit sont excessivement chers. vous suivez des cours particuliers, afin de vous pousser plus promptement… Vous êtes déjà fort avancé… etc…, etc. A la première lecture, le papa fait la grimace; à la seconde, la pilule lui semble moins amère, et, s’il arrive à la troisième, vous êtes sauvé.

J’écrivis donc au citoyen Jérôme-Brutus; la réponse ne se fit pas longtemps attendre.

«–Doucement, doucement, Robert, me disait mon honoré père. Diable! je veux bien faire un avocat, mais je ne veux pas me ruiner. Quand les affaires vont bien, je n’y regarde pas de si près; mais, depuis que je suis au quartier général, on dirait que tous ces gueux-là s’entendent pour me couper bras et jambes; les uns prétendent que je leur ai vendu des souliers de carton et des culottes de papier brouillard; les autres crient qu’ils sont las de manger du cheval pour du bœuf; et ce brutal de général en chef qui menace de me faire fusiller. Ce n’est pas tout. Le ministre m’écrit que: attendu les plaintes qui lui arrivent de toutes parts, il se trouve dans la nécessité de me rogner les ongles. Ainsi, pour peu que cela continue, nous serons obligés d’habiller ces animaux-là pour rien, et de les nourrir par-dessus le marché. Ce qui est certain, c’est que voici une campagne qui me coûtera cher. Heureuse-ment que je me suis associé avec l’ami Grandin, pour les vivres-viande de l’armée d’Italie, et j’espère que nous nous rattraperons sur les capucins. En attendant mon garçon, dépêche-toi de devenir avocat; car alors tu vendras tes paroles, et c’est une marchandise sur laquelle on ne risque pas de perdre.

Je t’envoie ci-joint un mandat de quatre cents francs sur l’ami Grandin; mais je te conseille de ne pas y revenir avant le semestre échu.»

Cette espèce de péroraison me fit passer sur l’exord; je courus chez mon ami Arnold, à qui je fis voir le mandat.

–Que pensez-vous de cela, mon cher commandant? lui dis-je.

Il jeta un seul coup d’œil sur le billet, et me répondit sans hésiter:

–Je pense, mon jeune ami, que le mot quatre cents commence la seconde ligne; que la première n’est pas tout à fait remplie, et qu’il ne faut que neuf lettres pour que ce mandat vaille cent louis.

–Je comprends, mon cher maître; mais la bouchée me paraît un peu forte!

–C’est que je ne vous prends pas pour une femmelette, Robert! Quand il s’agit de faire preuve d’audac e, il faut que cela en vaille la peine: les grands génies sont oseurs, et je crois que vous avez tout ce qu’il faut pour oser avec succès.

–J’oserai donc, dis-je avec résolution.

J’écrivis donc, sans trembler, deux mille, puis j’ajoutai un2au bon pour, et, deux heures après, le respectable associé de mon père me comptait cent louis.

–Eh bien! mon maître, dis-je au commandant en lui montrant la somme.

–Enfant! n’étais-je pas sûr du succès?… Je vous présenterai ce soir chez madame Darnière, une veuve charmante dont le salon est ouvert à la jeunesse dorée. Vous jouerez, Robert, et vous perdrez cinquante francs, d’abord. Mettez ces cartes dans vos poches; vous en userez lorsque vous me verrez porter la main à mon front, et je vous promets mille écus de bénéfice à la fin de la soirée.

Le premier pas était fait; mais alors qu’il ne l’eût pas été, j’avoue que je n’eusse pas reculé: j’avais déjà pour les hommes un mépris instinctif trop prononcé pour qu’il ne se manifestât point. Alors même que les leçons du commandant m’eussent manqué, le sentiment de ma valeur m’entraînait; mon mépris des hommes rejaillissait sur les choses, et je me disais que les lois et la morale, taillées à la hauteur de ces pygmées, ne devaient pas arrêter un gaillard de ma trempe.

Le soir vint. J’étais depuis une heure à une table de bouillotte, et, grâce au moyen de corriger la fortune, que le commandant m’avait enseigné, j’avais presque triplé mon argent, lorsqu’un des joueurs, qui perdait le plus, se leva tout à coup et s’écria en m’adressant la parole:

–Vous êtes un misérable! Voilà deux fois que vous faites sauter la coupe!…

Le commandant pâlit, son visage se décomposa; je crus qu’il allait tomber. Quant à moi, je me levai gravement, et, tandis que d’une main je souffletais mon adversaire, de l’autre, je jetais les cartes dans le feu…, On nous sépara. Rendez-vous fut assigné pour le lendemain et je sortis, emmenant avec moi le commandant qui semblait encore douter du témoignage de ses yeux.

–Robert, me dit-il quand nous fûmes dehors, je ne suis plus votre maître, c’est vous qui êtes le mien; il est bien malheureux que vous n’ayez pas maintenant douze heures à vivre!

–Allons donc, mon vieil ami! est-il possible que la peur vous trouble à ce point le cerveau?… que diable allez-vous me faire penser de mon courage?… est-ce que je ne mets pas une balle sur mouche, à vingt-cinq pas? est-ce que je n’ai pas toujours ce bon poignet que vous savez, et pour lequel une épée pèse moins qu’une plume?

–Je sais tout cela, mon pauvre ami, et cependant votre adversaire vous tuera: vous l’avez frappé; il devra tirer le premier, et je l’ai vu cent fois moucher une chandelle, à vingt pas, avec ses pistolets.

–Ainsi, il n’y a pas de chance pour moi?

–Aucune.

–Alors je ne me battrai pas.

–Impossible, mon ami.

–Oh! oh! maître Arnold, il me semblait que nous avions mis le préjugé sous le pied.

–Sans doute, mon ami; aussi, pour mon compte, vous approuverais-je fort de ne pas jeter votre vie comme un sot; mais il s’agit de ce qu’on pensera de vous dans le monde, et non de ce que j’en penserai moi-même si vous refusez de vous battre, vous ne pourrez désormais vous présenter nulle part; on vous montrera au doigt; tous les lâches vous insulteront pour se consoler de n’avoir pas de cœur. Vous aurez cinquante affaires au lieu d’une, et vous ne rétablirez pas votre réputation.

–Ainsi, commandant, il faut que je me fasse tuer ou que je pourrisse dans l’obscurité? Vous croyez qu’il n’est pas possible de sortir de cette alternative?

–Il n’y a pas de terme moyen.

–Alors, commandant, vous aviez raison tout à l’heure; vous n’êtes plus mon maître, et je puis devenir le vôtre, car, bien certainement, je sortirai de là autrement que vous ne l’imaginez. Qui veut la fin, veut les moyens, et tous les moyens sont bons quand ils conduisent au but; c’est vous qui m’avez enseigné cela, et puisque j’ai adopté ce principe, je ne reculerai pas devant ses conséquences. Bonsoir, maître Arnold, je vais dormir pour me rafraîchir le sang. Je ne mourrai pas demain, et je retournerai chez madame Darnière quand il me plaira.

Nous rentrâmes à l’hôtel, et le commandant me quitta en hochant la tête avec un certain air d’incrédulité peu propre à me rassurer si j’avais ressenti de la crainte; mais, depuis quelques heures, il me semblait que j’avais grandi de deux pieds en caressant, de la main, l’or qui remplissait mes poches. Je sentais augmenter ma confiance en moi-même, et, bien que je n’eusse rien imaginé pour sortir convenablement de l’espèce de mauvais pas où je me trouvais, je n’en fus pas moins bercé toute la nuit par les songes les plus riants.

VI
SERVICE D’AMI

Table des matières

Je dormais encore, lorsque, au point du jour, on frappa à ma porte. J’ouvris en me frottant les yeux.

–Que diable voulez-vous à cette heure? dis-je à un jeune homme qui entrait pendant que je me remettais au lit.

–Comment, Robert, tu ne me reconnais pas?

–Eh! c’est toi, mon pauvre Bertrand? Que viens-tu donc faire à Paris?

–Oh! il y a longtemps que j’y suis. Tu te souviens, sans doute du jour où ton oncle, le curé, me fit monter dans le coche pour retourner à Rouen; j’avais le cœur bien gros, et je ne fis pas d’abord attention aux gens qui étaient près de moi. Mais, bientôt, une douleur que je ressentis au côté, vint faire diversion à mon chagrin, et je m’aperçus qu’elle m’était causée par la double 1sacoche en cuir qui ceignait les reins de mon voisin, espèce de gros fermier qui dormait comme une marmotte. Cette masse inerte, suivant les mouvements de la voiture, menaçait à chaque instant de m’écraser; mais c’était surtout cette diablesse de sacoche qui me faisait un mal horrible.

Dame! Robert, tu sens bien que lorsqu’on souffre, il est permis de chercher à se soulager. Je tirai donc tout doucement mon couteau de ma poche, et je fis à la ceinture de cuir une incision assez large pour livrer passage à mes doigts; au bout d’un quart d’heure, mon voisin me faisait beaucoup moins souffrir, et j’avais une trentaine d’écus dans mon mouchoir. Le soir, tout le monde mit pied à terre pour monter la côte de Fleury; je profitai de l’occasion pour gagner au large, et je passai le reste de la nuit dans un fossé; puis, au point du jour, je me rapprochai de la route afin de prendre place dans la diligence de Paris, au conducteur de laquelle je fis une histoire dont il voulut bien se contenter, moyennant un pourboire honnête.

–Oh! oh! messire Bertrand, voilà un début qui promet. Peste! mon garçon, je ne t’aurais pas cru de cette force, toi qui ne savais que trembler et pleurer.

–Eh! eh! Robert, la peur a son prix; n’en disons pas de mal, je lui ai dû quelquefois de bonnes inspirations.

–Si elle t’a enrichi, je te permets la reconnaissance.

–Enrichi, non, car je suis pauvre comme Jo; mais j’ai eu de bons moments. Arrivé à Paris, je me logeai dans un taudis où l’on me vola la moitié de mon argent; je mangeai le reste avec la valetaille des environs, et quand je n’eus plus le sou, je devins le jockey d’une espèce de marquis de contrebande qui me céda à une danseuse. Il y a deux ans, j’étais le valet de chambre de la déesse Raison.

En dernier lieu j’entrai au service d’un médecin célèbre, dont la femme avait une passion toute particulière pour l’étude de l’anatomie. Je montrai du goût pour la science ; la dame me prit en amitié ; mais voilà qu’à la quatrième leçon, le docteur, que nous croyions à l’extrémité de Paris, tombe comme une bombe dans la chambre à coucher où nous expérimentions. Je suis sur le pavé depuis ce temps-là.

Hier, en passant devant cet hôtel, j’ai cru te reconnaître au moment où tu montais en voiture, et me voici.

– Et que veux-tu faire maintenant ?

— Dame! je sais servir à table, panser un cheval, conduire un cabriolet.

– Ah! Bertrand, Bertrand!... tu me fais de la peine, ma parole d’honneur. Quelle bassesse de sentiments!…..

Voyons, Bertrand, voulez-vous être mon ami?

– Je serai tout ce que tu voudras ; ce n’est pas moi qui t’ai abandonné.

A ces mots, Bertrand essuya les larmes qui venaient le tomber sur ses joues.

– C’est que tu sens bien, mon garçon, que je ne puis pas être l’ami d’un laquais, et je ne vois pas pourquoi tu n’abandonnerais pas cette abjecte profession.

– Mon Dieu ! je ne demande pas mieux.

– Pourquoi ne serais-tu pas riche? pourquoi, au lieu de servir des imbéciles, ne serais-tu pas servi par eux?

– Voilà précisément ce que je me suis dit cent fois, et à tout ce pourquoi, je n’ai pas trouvé un parce que satisfaisant, sinon les gendarmes, la prison, et tout ce qui s’ensuit.

–La peur, toujours la peu!… Ecoute, nous deviendrons riches, nous mènerons joyeuse vie, et je me charge de tout. Cela te convient-il?

–Et il n’y aura pas de gendarmes?

–Que le diable t’emporte!

–C’est que, vois-tu, c’est plus fort que moi; il y a antipathie; le gendarme est ma bête noire, et c’est bien naturel. Sans gendarmes la vie .serait si bonne, elle coulerait si doucement!… Je crois que ces animaux-là ont été créés tout exprès pour métamorphoser le paradis terrestre en enfer.

–Bah! est-ce qu’il n’y a pas des pièges pour toutes les méchantes bêtes?

–Ne t’y fie pas, Robert, le gendarme a la vie dure.

–Eh bien! que t’importe, puisque je me charge de tout… Je ne mets à notre association qu’une seule condition: c’est que tu m’obéiras aveuglément.

–Je te le promets.

–Tu me le jures?

–Devant Dieu et devant les hommes!

A peine Bertrand eut-il prononcé ces dernières paroles, qu’une idée me traversa subitement le cerveau.

–Parbleu! m’écriai-je en m’élançant hors du lit, c’est mon bon génie qui t’envoie à moi ce matin… Tu sais conduire un cabriolet, dis-tu?

–Parfaitement.

–Vite, vite, nous n’avons pas un moment à perdre; courons chez un loueur de voitures.

Je fus habillé en un clin d’œil, et j’entraînai Bertrand.

Un quart d’heure après, nous arrêtions, avec un cabriolet, à dix pas de la porte de mon adversaire.

–Ecoute, Bertrand, tu vois bien cette porte cochère, la seconde à gauche?

–Je la vois.

–D’ici à une heure, un jeune homme sortira de cette maison: c’est un grand brun… D’ailleurs, je te le montrerai. Dès qu’il paraîtra, je mettrai pied à terre; tu le suivras au pas d’abord; puis, quand il aura assez d’avance, tu partiras au galop, et tu lui passeras sur le corps... A midi, je t’attendrai chez moi pour déjeuner.

–Diable, mais si j’allais le tuer?

–Si tu me rends ce service-là, je te compte cinquante louis au dessert.

–Mais on m’arrêtera.

–Ce n’est pas probable: la rue est large, et pendant que l’on s’occupera du blessé, tu seras déjà loin. D’aileurs, l’excuse est toute prête: ton cheval s’est emporté; il a pris le mors aux dents.

–Tu es donc l’héritier de cet homme-là!… Alors, il vaudrait mieux.

–Oh! oh! notre ami, vous avez la mémoire courte: c’est de l’obéissance que je vous demande, Bertrand, et non des conseils.

Le pauvre garçon ne répliqua point; la soumission était chez lui une vertu innée, et cela était fort heureux pour moi qui avait de la volonté pour deux.

Nous n’attendîmes pas longtemps; le terrible champion qui devait me mettre une balle dans la tête parut bientôt, et à peine eut-il fait vingt pas que le cheval le renversait, et qu’une des roues du cabriolet lui cassait les jambes. Tandis que l’on secourait le blessé, et que Bertrand disparaissait avec la rapidité de l’éclair, je m’acheminais tranquillement vers le lieu du rendez-vous, où l’un des amis de mon adversaire vint m’apprendre l’accident qui était survenu à ce dernier.

On se fit de part et d’autre force civilités; on témoigna toutes sortes de regrets de ne pouvoir se brûler la cervelle à jour fixe; puis, chacun se retira, et je retournai chez moi, où Bertrand m’attendait.

–Commandant, dis-je à Arnold que je rencontrai dans l’escalier, je déjeune avec un ancien ami, voulez-vous être des nôtres?

–Vous ici, à cette heure, Robert! Vous n’êtes donc pas allé à la porte Maillot?

–J’en viens, mon cher maître.

–C’est incroyable!… Et Saint-Géraud?

–On vient de le porter dans son lit, et dans le cas où vous voudriez le charger de quelque commission pour l’autre monde, je crois que vous feriez bien de vous hâter.

Le déjeuner fut long et joyeux. J’éludai adroitement les questions du commandant qui voulait absolument savoir comment les choses s’étaient passées sur le terrain; et, ce jour même je changeai d’hôtel afin de n’être plus en contact avec cet homme qui, maintenant, me faisait pitié: il me rappelait la fable du corbeau qui se croit l’égal de l’aigle. Et puis, que pouvais-je attendre de lui, désormais? Cela est de l’ingratitude, de l’égoïsme, dira-t-on. Eh! vraiment oui, ce n’est cela que parce que ce quel’on nomme égoïsme, ingratitude, constitue la nature de l’homme: tout le reste n’est qu’hypocrisie, chimère ou faiblesse. Ce n’est pas là la morale évangélique, c’est a morale de Robert Macaire, et ce n’est pas ma faute, à moi, si l’amour de soi est inné dans le cœur de l’homme.

Grâce à la puissance de l’exemple, Bertrand se forma comme par enchantement; il oublia sans effort les mœurs de l’antichambre, prit les manières convenables au nouveau rôle qu’il devait jouer, et il lui suffit de très peu de temps pour acquérir tous les talents nécessaires pour me seconder, et, même, pour voler de ses propres ailes. Quel heureux temps! la fortune nous souriait sans cesse; il est vrai que nous étions toujours prêts à la corriger quand elle s’avisait de nous tourner le dos. Table excellente, femmes divines, fêtes, plaisirs de toute espèce, enfin rien ne nous manquait de ce qui constitue les délices de ce monde.

–Eh bien! mon ami, disais-je un jour à Bertrand, je t’ai promis joyeuse vie, et tu vois que je tiens parole. J’espère que tu es content?

–Trop content, Robert; il me semble que nous sommes trop heureux pour que cela puisse durer.

–Que le diable emporte le poltron?… Au moins tu ne crains pas les gendarmes maintenant?

–Au contraire, mon ami, je les crains plus que jamais quand je songe à tout ce qu’ils pourraient me faire perdre.

–Bertrand, vous êtes bête comme une oie!…

–Dame! ça n’est pas ma faute. J’ai des pressentiments: on n’est pas maître de ça.

–Tais-toi, butor, et fais monter du Champagne.

C’était toujours, en pareil cas, l’ultima ratio, et Bertrand ne répliquait pas.

VII
PROJETS DE FORTUNE.–PIÉTÉ FILIALE

Table des matières

L’homme n’est heureux qu’autant qu’il désire; la possession amène la satiété, l’ennui, le spleen, la mort; l’homme comblé de biens est bien plus près du suicide que celui auquel la misère impose les plus dures privations. «Tu es bien heureux d’avoir faim», disait un grand seigneur à un mendiant qui lui demandait l’aumône; les sots trouvent ce mot atroce, moi je ne le trouve que juste: le mendiant avait cinq sens, et le grand seigneur n’en avait plus; à l’un l’avenir pouvait apporter mille jouissances; à l’autre, il ne pouvait apporter qu’ennui et dégoût.

Ce que je dis ici, je le pensais à dix-sept ans; il est vrai qu’alors j’avais bien joui de la vie. Déjà, depuis plus d’un an, Bertrand et moi connaissions toutes les joies de monde; nous étions saturés de voluptés, nos sens s’émoussaient. Bertrand devenait moins poltron à mesure que je me sentais moins d’audace et de résolution; la société nous conduisait au même point par des chemins opposés. Il est vrai que la fortune nous traitait en véritables enfants gâtés: on eût dit qu’elle semait tout exprès des dupes sous nos pas. Mais c’était toujours le même manège; c’était chaque jour quelques cartes à escamoter: une main légère à promener dans quelques poches afin de remplacer l’or sottement dissipé la veille; tout cela était d’une monotonie désespérante: il y avait de quoi donner des nausées.

Nous en étions là, lorsque j’appris que mon respectable père avait disparu après avoir réalisé ce qui lui restait de fortune. Jérôme-Brutus n’avait pas été plus heureux à l’armée d’Italie qu’à celle de Sambre-et-Meuse; ses souliers de carton avaient été fort mal reçus par le jeune général qui commençait alors son immortalité; et, sur l’avis de Bonaparte, le ministre refusa de payer les fournitures et fit arrêter le fournisseur. Jérôme comprit alors qu’il n’avait qu’un parti à prendre; il sentit qu’il fallait agir promptement, sans hésitation; en conséquence il acheta bien vite sa liberté, moyennant cent mille francs, car tout se vendait alors comme aujourd’hui; puis il fit argent des propriétés qui lui restaient, et il partit, laissant un passif de cinq cent mille francs, et un actif de zéro.

Tout cela s’était fait sans que j’en susse rien, par la raison toute simple que je n’avais pas jugé à propos de donner de mes nouvelles à Jérôme-Brutus depuis la métamorphose du mandat qu’il m’avait si généreusement envoyé. Je n’appris ces événements que par hasard.

–Parbleu! me dis-je, mon respectable père raisonne mieux que moi; il veut posséder afin d’être fort; la fortune est bien certainement la plus grande puissance du monde, et ce n’est pas être riche que de n’avoir à dissiper chaque jour que le produit de la veille, quel qu’en soit le chiffre.

Cette journée suffit pour me rendre toute mon énergie.

–Bertrand! m’écriai-je, nous vivons comme des sots!

–Tu crois, Robert? alors il faut convenir qu’il y a des sots qui ne vivent pas trop mal.

–Mais, mon ami, nous ne possédons rien.

–C’est-à-dire peu de chose, une dizaine de mille francs pour le moment, et puis des talents qui font que, lorsqu’il n’y en a plus, il y en a encore.

–A la bonne heure; mais tout cela neme suffit plus; il me faut de la puissance; j’ai soif de pouvoir, de domination. Je veux me régénérer, et toi?…...

–Mon Dieu, je ne demande pas mieux; est-ce que je n’ai pas l’habitude de vouloir tout ce que tu veux?…... Pourtant, il y a un proverbe qui dit: «A moitié bien, il faut s’y tenir.»

–Ton proverbe n’a pas le sens commun, et, d’ailleurs, je trouve que nous sommes excessivement mal.

–Eh bien! régénérons-nous. Mais, avant tout, fais-moi le plaisir de me dire comment on s’y prend pour cela. C’est que, vois-tu, je n’ai pas étudié, moi, et il y a une foule de choses que je ne comprends pas à demi-mot.

–D’abord, Bertrand, je me donnerai la satisfaction de te demander pourquoi nous n’avons pas un hôtel, des châteaux, des terres, des vassaux, et une foule d’autres choses qu’il serait trop long d’énumérer, et que nous ne connaissons que de nom.

–Tu me demandes cela?

–Oui.

–A moi, Bertrand?

–Parbleu! ce n’est pas au Grand-Turc que je m’adresse.

–Et que diable veux-tu que je te dise? C’est qu’apparemment ces choses-là ne se trouvent pas sous le pied d’un cheval, et qu’il serait fort difficile de les faire sortir d’un jeu de cartes.....

–Ne sommes-nous pas des hommes supérieurs?

–Je ne dis pas le contraire; il est certain que nous sommes passablement supérieurs.

–Eh bien! alors nous avons le droit incontestable de nous moquer des imbéciles.

–Et c’est un droit dont nous n’usons pas trop mal, il me semble.

–Nous n’en usons pas comme nous devrions le faire, puisque nous ne sommes que de misérables prolétaires. Voyons, Bertrand, ne serait-il pas très agréable d’entendre dire autour de soi:–Quel est donc ce monsieur, ce beau brun qui vient de passer dans sa calèche avec un si bel attelage?–C’est M. de Robert Macaire, un des plus riches propriétaires de France.–Et cet autre grand sec qui l’accompagne toujours?–C’est M. de Bertrand, son ami intime.–Diable! mais ce sont des gens comme il faut, des messieurs de fort bon air. Eh1e! je donnerais bien volontiers ma fille en mariage à l’un d’eux. et une foule d’autres choses capables de flatter l’amour-propre de personnes aussi distinguées que nous le sommes. Décidément, je veux un hôtel, des terres, des chevaux, tout le diable et son train. Et toi, Bertrand?

–Tu sais bien que je ne suis pas difficile, moi; des châteaux, des hôtels, tout cela me va comme à toi; j’aimerais mieux me condamner à être millionnaire toute ma vie, que de te contrarier pendant cinq minutes. La chose me plaît dès qu’elle te convient; il ne s’agit plus que de savoir où il se trouve une quantité d’espèces suffisantes, et de chercher les moyens de mettre la main dessus. Cent ou deux cent mille francs de rente! ça me paraît assez difficile à escamoter; il ne s’agit plus ici de faire sauter la coupe ou de mettre les as dans sa manche pour les en faire sortir en temps utile.

–Il ne s’agit, pour toi, que de bien suivre les instructions que je donnerai. Bertrand, tu as l’honneur de connaître mon respectable père?…... Je t’ai dit la belle fortune qu’il avait acquise à la sueur de son front?… Eh bien! mon ami, mon père est ruiné, proscrit. obligé de chercher un asile sur la terre étrangère. Ah! cela me brise le cœur!

–Quel malheur! un homme qui pourrait nous être si utile. après sa mort!… Tiens, Robert, j’en ai les larmes aux yeux.

–Eh! bien! cet homme qui a rendu tant de services à sa patrie, c’est le gouvernement qui l’a dépouillé; la fortune de Jérôme Macaire est passée presque tout entière dans le Trésor national. Mais la piété filiale est la vertu des grandes âmes, Bertrand! J’ai juré de venger l’auteur de mes jours. Ce qui est entré dans le Trésor national par la force physique en sortira par la force morale: le gouvernement a des baïonnettes qui lui tiennent lieu d’esprit, eh bien! il faut que nous ayions assez d’esprit pour vaincre les baïonnettes.

–Je commence à comprendre; c’est dans le Trésor national que nous trouverons les châteaux, les hôtels, les chevaux, les.

–La vie, Bertrand, la vie large et belle comme je la comprends maintenant, c’est à cette source que nous la puiserons.

–Puisons, mon ami, puisons! ordonne, commande, dispose de mon individu. Je ne puis répondre de ne pas trembler; mais je te promets d’agir comme si je n’avais pas peur; nous vaincrons les baïonnettes!…..

–J’aime ce noble enthousiasme, Bertrand. Écoute. Non seulement mon plan est dressé, mais il y a un commencement d’exécution, et notre juste cause semble être favorisée par le hasard. Le caissier principal se nomme N.; il est de Dijon, où réside toute sa famille, et où l’une de ses nièces vient de se marier; le sous-caissier est cloué dans son lit par une délicieuse fluxion de poitrine qui nous permet de ne pas nous occuper de lui; le garçon de bureau est un Picard des environs d’Amiens, qu’il est bon de connaître particulièrement. Il y a bien encore quelques employés placés dans une petite pièce voisine de la caisse, mais, à quatre heures précises, ils s’envolent comme des hirondelles, et ils auront disparu quand le moment d’agir sera venu. Suis bien mon raisonnement.

–Je suis tout oreilles.

–Demain, nous quittons Paris, nous partons, moi pour Dijon, toi pour Amiens. Nous prenons tous les renseignements nécessaires afin de pouvoir, au retour, nous présenter comme concitoyens, moi à l’un, toi à l’autre, et le reste ne sera pas difficile. Tandis que tu entraîneras le garçon de bureau au cabaret, que je ferai au caissier des discours à perte de vue, quatre heures sonneront, les employés prendront leur volée, et. le reste me regarde; seulement tu t’arrangeras de manière à me voir sortir et me rejoindre promptement, car il est probable que je porterai en ce moment une charge assez lourde, et nous aurons besoin d’avoir le pied léger.

–Et où irons-nous?

–Mon ami, avec un viatique comme celui qui garnira nos poches, on va où l’on veut.

–Oui, pourvu qu’il n’y ait pas de gendarmes là où l’on veut aller, et, malheureusement, il y a de ces animaux-là partout.

–Bertrand, voilà de ces propos pour lesquels je professe un souverain mépris. Ne saurez-vous donc jamais vous mettre à la hauteur des circonstances?

–Allons, ne te fâche pas. Tiens, voici qui est résolu: le gendarme me fait pitié. je le regarde comme peu, infiniment peu. d’autant plus que c’est un être sans délicatesse. incapable de comprendre la piété filiale d’un fils unique comme toi. D’ailleurs, qu’est-ce qu’un gendarme? Un traîneur de sabre, une mécanique à menottes et à poucettes, une espèce de sauvage qui n’arrivera jamais à la hauteur de la civilisation moderne. nous aurons des passeports, n’est-ce pas?

–J’en aurai dix pour un, si je le veux, avant la fin du jour.

–Alors, je suis à tes ordres.

Le lendemain, nous sortions de Paris, Bertrand par le nord, moi par le midi, et tous deux sous les meilleures dispositions où puissent se trouver des prolétaires tourmentés du démon de l’aristocratie.

VIII
UNE VISITE AU TRÉSOR NATIONAL.–LE MORT ET LE VIVANT

Table des matières

Huit jours plus tard, je rentrais dans la capitale pourvu de tous les renseignements désirables; Bertrand était arrivé la veille, et il m’attendait avec impatience.

–Encore vingt-quatre heures, mon ami, lui dis-je, et nous recueillerons le fruit de nos travaux. Peux-tu répondre du Picard?

–J’en ferai tout ce que je voudrai, j’ai des lettres pour lui. Et toi?

–Moi, je suis le neveu du caissier, le mari de sa nièce, marié depuis un mois, et qu’il n’a jamais vu. Reposons-nous donc, dormons bien afin d’être frais et dispos au moment de mettre la main à l’œuvre.

Nous passâmes une partie de la journée du lendemain à faire nos préparatifs: je me munis d’un poignard, de deux pistolets de poche; Bertrand en fit autant, bien que cela fût à peu près inutile pour le rôle qui lui était destiné, et, un peu avant quatre heures, nous arrivâmes à la porte du Trésor. Bertrand entra le premier, pénétra sans peine jusqu’au garçon de bureau, lui parla de sa famille, lui remit les lettres dont il était chargé, et finit par le décider à l’accompagner chez le marchand de vin, afin de causer un peu plus amplement du pays en vidant une bouteille. Au moment où ils allaient sortir du bureau, je me présentai à mon tour, et demandai à parler à M.N....

–Votre nom? me demanda le garçon qui s’apprêtait à suivre Bertrand.

–Annoncez M. de Meilleran, de Dijon.

A peine le caissier eut-il entendu ce nom, qu’il sortit de son cabinet et vint à moi les bras ouverts.

–Soyez le bien venu, mon cher neveu, s’écria-t-il; vraiment je ne m’attendais pas au plaisir de faire si tôt votre connaissance!

Nous nous embrassâmes avec toute l’effusion de cœur imaginable; puis il me fit entrer dans son cabinet, et nous commençâmes à causer de la famille. Grâce à l’excellente mémoire dont je suis doué, je parlai avec assurance, sans balbutier, sans hésiter, et je prenais l’initiative sur une foule de particularités, mais, en même temps, je regardais avec soin autour de moi. De la pièce où nous étions, on entrait dans une espèce de cabinet grillé qui, d’un autre côté, donnait sur une sortie de couloir; mais il n’y avait, de ce côté, d’autre issue que deux petits guichets destinés à livrer passage à l’argent. Dans une pièce voisine étaient plusieurs employés; mais quatre heures ayant sonné, je les entendis sortir, comme je l’avais prévu, et je me trouvai seul avec mon oncle prétendu, qui, déjà lui-même, parlait de m’emmener dîner cher lui.

–Restez! lui dis-je en le retenant fortement par le bras au moment où il allait se lever, nous avons des comptes à régler avant que de sortir d’ici.

Il me regarda avec effroi; son visage changea de couleur.

–Qu’est-ce que cela signifie? s’écria-t-il; que me voulez-vous?… Suis-je à la merci d’un assassin?…

–Silence!

–Michel! Mich!… au secours!

–Un mot de plus et vous êtes mort.

Et tandis que de la main gauche je le tenais cloué sur son fauteuil, de l’autre, je lui présentais le canon de mon pistolet.

–Vos clefs1vos clefs! repris-je en armant le pistolet.

Il eut à peine la force de m’indiquer l’endroit où ellee étaient déposées, et il s’évanouit.

–Voilà qui simplifie singulièrement l’opération, me dis-je en m’élançant vers la caisse; je n’aurais pas pris tant de peine si j’avais su avoir si bon marché de ce pauvre homme.

Ce ne fut pas sans mal que je parvins à faire jouer les serrures, car malgré la tournure toute favorable que prenait mon expédition, je ne laissais pas que d’être un peu troublé. Enfin, je touche aux espèces; déjà plusieurs rouleaux d’or sont dans mes poches lorsqu’une crise nerveuse arrache tout à coup le caissier de l’état de torpeur dans lequel il se trouvait, et des gémissements prolongés s’échappent de sa poitrine. Le sentiment du danger que je cours double la rapidité de mes mouvevements; j’allais mettre la main sur un immense portefeuille qui devait contenir des valeurs considérables, lorsque des pas précipités se font entendre dans le corridor. Je cours aussitôt vers la porte; mais elle s’ouvre avant que j’y sois arrivé, et un homme paraît comme pour me disputer le passage; je recule alors de deux pas, et d’un bras dont bien des gens ont depuis éprouvé la vigueur, je lance au milieu de la poitrine de cet homme un sac d’argent que je tenais à la main.

Le malencontreux visiteur tombe à la renverse en jetant des cris perçants. J’ai su, depuis, que c’était le concierge qui, en faisant sa ronde après quatre heures, avait été attiré par les gémissements du caissier.

L’opération était manquée, car je n’avais encore pu mettre dans mes poches que quelque milliers de francs; mais au moins rien ne semblait plus s’opposer à ma retraite, lorsque, au moment où je me disposais à mettre le pied dans la cour, j’aperçus une douzaine de soldats qui sortaient précipitamment du corps de garde. Les cris du concierge avaient été entendus. Aussitôt, je fais volte-face, je me jette dans le premier escalier que je vois, et, en un clin d’œil, je gagne les gouttières.

Blotti entre deux cheminées, non seulement j’entendais tout le bruit qui se faisait autour de moi, la rumeur qui partait de la rue, le cliquetis des armes, le bruit des portes que l’on fermait, mais je pouvais même voir quelques-unes des sentinelles que l’on plaçait à toutes les issues.

La position était critique. Que faire? Comment sortir– de là? J’avais, il est vrai, un poignard, des pistolets; je pouvais jeter par terre les trois ou quatre premières personnes qui me barreraient le passage, mais cela était insuffisant; seul contre tous, la victoire était impossible.

Heureusement, le jour allait finir, et il n’était pas probable que l’on entreprît, la nuit, une excursion sur les toits; j’avais donc le temps de réfléchir et de chercher un expédient, ce qui, toutefois, ne paraissait pas facile à trouver dans cette circonstance.

Au bout d’une heure, je me trouvai capable d’examiner ma situation avec tout le sang-froid convenable.

–Si l’on m’arrêtait, pensai-je, le mal ne serait pas sans remède; il n’est pas impossible de sortir de prison autrement que par la porte, et tout ce qui n’est pas humainement impossible, je me sens capable de l’entreprendre; mais c’est un pis-aller auquel il sera toujours temps d’avoir recours; tâchons de trouver mieux. Avant une heure, il fera noir comme dans un four, et je ne pourrai plus m’orienter: risquons quelque chose.

Audaces fortuna juvat, telle doit être la devise d’un homme comme moi.

Là dessus, je me levai doucement, et, me traînant sur les mains et sur les genoux, je m’avançai sur le toit, au risque de faire une culbute de cinquante pieds, et d’écraser, en tombant, quelqu’un des animaux qui, l’arme au bras, espéraient me couper la retraite. J’arrivai ainsi jusqu’à la maison voisine, et là, il fallut doubler d’audace car il s’en fallait de la hauteur d’un homme que le faîte de cette maison fût de niveau avec le plan incliné que je venais de parcourir: j’hésitai, mais pendant quelques secondes seulement. Je compris bien vite qu’en franchissant ce pas périlleux, je mettrais une grande distance entre moi et les gens qui me cherchaient, et il n’en fallut pas davantage pour me déterminer. Me cramponnant de toute la force de mes poignets à l’édifice que j’allais quitter, je me suspendis, .pour ainsi dire, au-dessus de l’abîme; de la pointe des pieds, seulement, je touchais les ardoises de la maison voisine. J’avoue que ce fut un moment terrible, car la distance ne m’avait pas d’abord paru si grande; or, je ne pouvais plus rétrograder, et il y avait à parier cent contre un qu’en me laissant tomber, j’arriverais presque sans transition sur le pavé de la rue.

Oh! qu’ils me font pitié ces fanfarons qui vont partout clamant qu’ils ne craignent pas la mort!… Misérables avortons! Vous mentez! Vous mentez à autrui et à votre conscience; le sentiment de la conservation est dans tous les cœurs. Je n’hésite pas à l’avouer, moi qui tant de fois ai vu la mort de près, j’eus peur! Oui, je le confesse ici, cet homme audacieux qui a rempli l’Europe du bruit de son nom, Robert Macaire a ressenti les angoisses de la peur. Mes doigts se contractaient sur l’extrémité saillante des tuiles auxquelles je me tenais suspendu; mais bien que mes forces se trouvassent doublées, je sentais bien qu’il me serait impossible de rester encore dix secondes dans cette situation. Enfin, je lâchai prise, et il me sembla que je me lançais dans l’éternité. Mon corps glisse sur les ardoises. le choc du pavé va faire jaillir ma cervelle de son enveloppe osseuse mais non! un obstacle m’arrête tout à coup, et je me trouve à califourchon sur la lucarne d’une mansarde. Cette position était sans doute moins périlleuse que l’autre, malheureusement je ne pouvais la conserver sans courir le risque d’être aperçu. Je tâchai donc d’arriver jusqu’à la fenêtre de la mansarde, et j’y parvins sans trop de difficulté. Oh! bonheur, elle était ouverte! D’un bond je m’élançai au milieu d’un galetas éclairé par une chandelle placée sur une mauvaise table. Je m’attendais bien à quelque algarade de la part des habitants de ce chétif logis, et je comptais, pour me les rendre promptement favorables sur plusieurs sortes d’arguments qui garnissaient mes poches, savoir: de l’or, d’abord, et des pistolets ensuite.

A ma grande surprise, je ne trouvai personne, mais j’avais à peine eu le temps de regarder autour de moi, qu’une clef fit résonner la serrure de la porte; je me jetai promptement sous le lit, et je vis entrer deux vieilles femmes.

–C’que c’est que d’nous pourtant, dit l’une d’elles en entrant; dire que c’te pauv’ mère Galibois était encore sur ses jambes hier au soir!

–Ah! dame! nous sommes tous mortels, m’ame Flochard; mais c’est tout de même une fière corvée que de rouler comme ça une créature du bon Dieu en manière de carotte de tabac!

–Allons! un peu de courage; ça sera bientôt fait, allez! ça me connaît, moi! j’en ai tant emballé comme ça!…

Je sus bien vite à quoi m’en tenir. Il était clair que la maîtresse du logis où je me trouvais était tout fraîchement passée de vie à trépas, et qu’il s’agissait de l’ensevelir.

Ce fut effectivement à cette opération que procédèrent les deux vieilles, tout en commérant et clabaudant sur les us et coutumes de la défunte.

Cette opération terminée, elles délibérèrent sur la question de savoir si l’on passerait la nuit près de la morte, et cette question ayant été, à ma grande satisfaction, résolue négativement, les deux vieilles se retirèrent; je pus alors quitter ma retraite où je me trouvais fort mal à l’aise.

–Voilà qui ne tourne pas trop mal, me dis-je; mais il s’en faut pourtant de quelque chose que je sois hors d’affaire. Voyons d’abord ce qui se passe autour de nous.

Je commençai par éteindre la chandelle que les vieilles avaient laissée tout allumée dans l’âtre; puis je mis la tête à la fenêtre pour voir ce qui se passait dans la rue.

Grâce aux réverbères, et malgré le bruit des voitures qui se croisaient incessamment, j’aperçus distinctement des soldats se promenant, l’arme au bras, et gardant avec soin toutes les issues des maisons voisines, et j’entendis les qui vive répétés des fréquentes patrouilles qui battaient le pavé à mon intention. Je ne pouvais donc tenter de sortir de cette maison; car, d’une part, n’en connaissant pas les êtres, je courais risque d’éveiller les soupçons de ceux de ses habitants qui me rencontreraient; et, en supposant que j’échappasse à ce danger, je ne pouvais mettre le pied dans la rue sans donner tête baissée dans le piège qui m’y était tendu. Pour comble, mon voyage sur les toits, et les événements qui l’avaient précédé, m’avaient horriblement fatigué, le sommeil m’accablait, et je sentais l’impossibilité d’y résister longtemps.

–Après tout, me dis-je, je n’ai rien à craindre ici jusqu’au point du jour: dormons donc jusqu’à demain, et qui vivra verra.

Là-dessus, je m’arrangeai le moins mal possible dans un vieux fauteuil vermoulu, et je ne tardai pas à goûter le sommeil réparateur dont j’avais un si grand besoin. Toutefois, je ne dirai pas que je dormis là comme dans mon lit; j’avais laissé la fenêtre ouverte, et le plus léger mouvement, un qui vive, le pas d’une patrouille, le maniement des armes d’une sentinelle qu’on relevait, le moindre bruit, enfin, me réveillait en sursaut; je prêtais une oreille attentive, puis, après quelques minutes, je me rendormais de nouveau pour me réveiller enoore de la même manière.

Au point du jour j’étais debout; et, afin de réchauffer mes membres engourdis, je me promenais de long en large en songeant au parti que je devais prendre, lorsqu’il me sembla entendre quelque bruit au-dessus de l’endroit où je me trouvais. Or, au-dessus de cette pièce, il n’y avait que le toit. Je m’approche avec précaution de la fenêtre, je me retranche derrière un vieux rideau, blanc jadis, et jauni par le temps, et, une main sur mes pistolets, l’autre sur mon poignard, je demeure immobile et attentif. Bientôt, j’entends distinctement des paroles venant du dehors, mais très près de moi.

–Quand je te dis que nous sommes sur la voie. Tiens, des tuiles écornées, des ardoises détachées; le brigand a passé par là.

–Hé bien! alors il a du toupet, le camarade; il y a de quoi dégringoler cent fois pour une; ce n’est pas moi qui prendrai ce chemin-l.

–Et la gratification promise?

–Parbleu; elle me fera une belle jambe, la gratification, quand je me serai cassé les reins!

–Alors, va me chercher une corde, et je tenterai l’aventure pour nous deux; j’ai dans l’idée que le voleur n’est pas loin.

Ma position, comme on le voit, devenait de plus en plus périlleuse. Je délibérais sur le parti à prendre, lorsque j’entendis de nouveau le bruit d’une clef introduite dans la serrure de la porte. D’un bond, je me jette sous le lit; la porte s’ouvre. c’est un homme qui apporte la bière destinée à la défunte.

–Allons! dit-il en jetant le cercueil sur le carreau, encore une corvée pour moi tout seul! Est-il bien possible qu’un compagnon soit comme ça sur sa bouche! six tournées de blanc, c’était bien honnête. Bah! le voilà au rouge, à présent. Il a payé pour moi, c’est vrai, mais je vas faire la besogne tout seul, ça n’est pas régalant. Voyons, ma vieille, à nous deux.

Là-dessus, mon gaillard saisit à bras le corps le cadavre placé sur le lit, et l’étend dans le cercueil, puis il ajuste les deux planches supérieures et il s’écrie:

–Que le diable emporte cet ivrogne d’Antoine! c’est lui qui a les clous dans sa poche; il faut que j’aille le chercher maintenant.

Il sortit, et je quittai encore une fois ma retraite. Mes regards s’arrêtèrent alors sur la bière qui était à mes pieds; je remarquai d’abord sa longueur peu ordinaire; puis cette remarque me fit imaginer un expédient pour sortir sain et sauf de cette maiso; le moyen était bizarre, hardi, mais je n’avais pas le choix, et c’est surtout dans ces circonstances qu’il faut savoir oser.

Je pris donc le cadavre de la vieille, je l’enlevai du cercueil où il venait d’être placé, et je le poussai sous le lit; puis, m’enveloppant tant bien que mal dans un drap, je pris la place et parvins à rajuster les planches qui devaient être clouées dans quelques instants. La prison était étroite; mais, j’avais mon poignard à la main, et je m’étais arrangé de façon à pouvoir l’introduire entre deux planches pour me livrer passage quand il serait temps.

Tout cela était à peine terminé lorsque l’homme revint achever sa besogne, et le bruit des coups de marteau annonça au voisinage que la bonne vieille avait revêtu son dernier habit.

Que cette journée me parut longue! Ce fut un siècle de tortures. Je ne respirais qu’avec peine à travers les jointures des planches; j’éprouvais des douleurs atroces dans mes membres contractés; des crampes horribles m’obligeaient à des efforts surhumains pour retenir des cris sans cesse près de m’échapper.

Cependant j’étais hors de la chambre; au plus grand volume d’air que je recevais, je jugeai que l’on venait d’exposer la prétendue morte sur le seuil de la porte cochère, et je repris courage. Enfin, je me sentis hisser dans le corbillard; la pluie tombait par torrents, et il n’était pas probable que, par un temps si mauvais, quelqu’un s’avisât d’accompagner la pauvre vieille à sa dernière demeure.

–Je suis sauvé! me dis-je lorsque je sentis le char mortuaire se mettre en marche.

Profitant du bruit qui se faisait dans les rues populeuses où nous passâmes d’abord, je fis jouer la lame de mon poignard; l’une des planches se détacha après quelques efforts, une seconde céda immédiatement, et je commençai à me trouver soulagé. Toutefois, il me fallut encore prendre patience jusque sur les boulevards extérieurs.

Le jour allait finir, lorsque nous y arrivâmes; le temps était sombre, la pluie tombait toujours et le boulevard était absolument désert. Autant que mon rayon visuel pouvait s’étendre, je n’apercevais que les arbres aux feuilles jaunies; moi seul, le cocher et les chevaux, animions cette solitude, toutes choses que je pouvais facilement observer maintenant, car j’avais relevé sans façon l’un des coins du drap mortuaire.

Je me glissai donc hors du corbillard, sans m’inquiéter du cocher qui me tournait le dos. En un tour de main je fus débarrassé du drap qui m’enveloppait, et cinq minutes après, j’arpentais rapidement les rues de la capitale.

Une chose m’inquiétait encore assez vivement: je ne savais pas ce que Bertrand était devenu; je craignais qu’il n’eût pas réussi à se débarrasser du garçon de bureau. Sa poltronnerie m’effrayait, et je n’osais me rendre à notre domicile. Fort heureusement, au moment où je mettais le pied dans la rue où nous habitions depuis plusieurs mois, je fus accosté par un homme enveloppé; dans un large manteau; il s’arrêta, jeta les yeux sur moi. C’était Bertrand1

–Ah! mon cher Robert, me dit-il, que nous l’avons échappé belle!

–Poltron! je te reconnais là. Quel danger as-tu donc couru?

–Tu ne sais donc pas quel vacarme tout cela a fait? Au premier bruit, mon Picard est sorti pour savoir de quoi il s’agissait; je l’ai suivi à distance, et j’ai bien fait, car, de la porte cochère voisine sous laquelle je m’étais réfugié, je l’ai vu revenir au cabaret, accompagné de quatre soldats, l’arme au bras. Enfin, j’ai passé toute la nuit dans les environs du Trésor, espérant toujours apprendre quelque chose de nouveau sur ton compte; puis, ce matin, je suis rentré chez nous, j’ai fait argent de tout, et me voici lesté de manière à faire le tour de la France si cela peut t’être agréable.

–Et tu as conservé nos passeports?

–Les voici; il y en a huit, ce qui équivaut à cent, avec les talents que tu possèdes.

–Bertrand, je suis content de toi!.... Tu as raison, mon ami; quitter Paris est ce que nous avons de mieux à faire pour le moment. Nous irons à Lyon; les grandes villes offrent toujours des ressources, et, pour ne pas éveiller les soupçons, nous voyagerons en artistes. Ainsi, nous nous rendrons d’abord à Auxerre.

–Va pour Auxerre. Quand partons-nous?»

–Ce soir, si nous trouvons de la place dans la voiture publique.

Deux heures après, et alors que toute la police de Paris était sur pied à notre intention, nous roulions paisiblement vers la Bourgogne.

Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.

Türler ve etiketler

Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
17 ocak 2025
Hacim:
310 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066319557
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
İndirme biçimi:

Benzer kitaplar