Kitabı oku: «Voyages et aventures de deux enfants dans un parc»

Yazı tipi:

Lucien Biart

Voyages et aventures de deux enfants dans un parc


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066315146

Table des matières

INTRODUCTION

CHAPITRE PREMIER

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XV

CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVII

CHAPITRE XVIII

CHAPITRE XIX

CHAPITRE XX

CHAPITRE XXI

CHAPITRE XXII

CHAPITRE XXIII

CHAPITRE XXIV

CHAPITRE XXV

CHAPITRE XXVI

INTRODUCTION

Table des matières

J’ai l’honneur de vous présenter M. Paul et Mlle Math...

Mais non, la présentation est pour le moment impossible. Comment, dans la situation où ils se trouvent, mettre mon héros et mon héroïne en évidence? D’abord où sont-ils? Je vois un bras par-ci, j’aperçois une jambe par-là; de ce côté, je distingue quelque chose qui ressemble à une tête; j’entends de petits grognements sortir d’une brouette renversée, puis des soupirs plaintifs. Il faut avouer que le lieu a été mal choisi pour renverser, les pieds en l’air, la grande brouette du père Antoine. Nous sommes au bord d’une mare à l’eau bien verte, bien noire, bien fangeuse, et c’est l’endroit qu’a choisi la brouette pour se retourner traîtreusement sens dessus dessous.

Il y a moins d’un quart d’heure, Mlle Mathilde était vêtue d’une robe bleue, de bas bien tirés, d’un tablier couleur de neige. Ses cheveux bruns, dont les boucles étaient retenues par un ruban d’un bleu plus tendre encore que celui de sa robe, encadraient à merveille son frais visage. M. Paul, non moins coquet dans sa mise, se cambrait dans une veste marron, et, au-dessus d’une collerette plissée s’épanouissait son visage rose couronné de cheveux blonds. Dans leur simple costume, c’étaient deux petits êtres assez agréables à contempler que M. Paul et Mlle Mathilde. Je crois même que ce fut leur bonne mine qui m’inspira l’idée de vous les présenter. Hélas! je ne sais quel mauvais génie venait de passer par là pour tout gâter. Franchement, j’aurais tort d’attirer l’attention sur ce petit garçon au nez barbouillé de boue, aux vêtements souillés d’eau verte, aux cheveux ébouriffés, lequel se tire à grand’peine des brancards de la brouette. Quant à sa sœur, la jeune personne qui, le visage baigné de larmes, marche à quatre pattes pour sortir de dessous le véhicule renversé, je suis forcé d’y regarder moi-même à deux fois pour découvrir à quel sexe elle appartient. M. Paul a le front enrichi d’une grosse bosse e; il est sérieux comme un docteur. Mlle Mathilde a la joue ornée d’une égratignure; elle pousse de temps à autre un léger sanglot.

«Qu’est-il arrivé, bon Dieu? ne puis-je m’empêcher de m’écrier, à la vue de ce spectacle navrant.

–C’est Paul, répond Mlle Mathilde.

–C’est la brouette, réplique M. Paul.

–La brouette ne m’a rien fait du tout, reprend la petite fille; c’est Paul qui l’a poussée du côté de la mare.»

M. Paul se frotte le front, regarde son interlocutrice et dit avec vivacité:

«Mathilde se trompe, papa, je n’ai pas poussé la brouette vers la mare; c’est au contraire la brouette qui m’a entraîné, ce qui n’est pas la même chose. Nous étions là-haut, sur le bord; je voulais aller du côté du bois, la brouette a tourné à droite; j’ai essayé de la retenir, elle a été plus forte que moi; alors nous avons roulé tous les trois, Mathilde sous la brouette, puisqu’elle était dedans.»

Je n’avais pas besoin de cette explication pour comprendre la catastrophe dont je voyais les résultats. La taille de M. Paul, la dimension de la brouette et la disposition du terrain parlaient assez clairement. Si quelque chose pouvait me surprendre, c’est que le conducteur, la brouette et Mlle Mathilde n’eussent pas pénétré plus avant dans la mare.

«C’est Paul, s’écrie de nouveau Mathilde.

–C’est la brouette! réplique péremptoirement celui-ci.

–Non.

–Si.»

J’impose silence aux deux petits êtres méconnaissables qui sont devant moi, et j’ai de la peine à réprimer mon envie de rire en les voyant indignés l’un contre l’autre comme deux jeunes coqs, et si bien barbouillés. Le bruit des respirations haletantes succède aux récriminations. M. Paul continue à se frotter le front, tout en regardant la brouette, et Mlle Mathilde, à force d’essuyer ses larmes, achève de faire disparaître son visage sous un masque de terre.

«Je voudrais d’abord savoir, dis-je, qui vous a autorisés à vous servir de cette brouette et surtout à la conduire où la voilà.

–Je l’ai amenée jusque là-haut, répond M. Paul en me montrant la crête du talus s; mais elle est descendue toute seule ici. La preuve, c’est que plus je voulais la retenir, plus elle tirait fort. Mathilde a eu peur, elle a crié d’arrêter, la brouette ne l’a pas écoutée, puis c’est tout.

–Alors, vous avez trouvé la brouette en haut du talus?

–Non, papa, elle était sous la remise; mais tu vas voir: nous passions pour aller jouer, Mathilde et moi, quand nous l’avons aperçue. «Si tu étais fort, m’a dit Mathilde, tu serais le cheval, je m’assoirais dans la brouette qui serait l’équipage, et j’irais en voiture.» Je lui ai répondu que j’étais très fort, que grand’maman le disait à tout le monde, que je voulais bien être cocher, mais pas cheval. Elle m’a répondu que cela lui était égal, pourvu que je la promène dans la brouette. Alors elle est montée dedans, et ça n’allait pas trop bien, parce qu’elle n’était pas assise au milieu. A la fin ça roulait presque seul. Alors Mathilde m’a dit: «Allons vers le bois, ce sera censé les Champs-Elysées.» Arrivés là-haut, la roue a tourné, les brancards ont remonté, nous avons roulé, puis c’est tout.

–Non, ce n’est pas tout! s’écrie Mlle Mathilde. Je lui avais recommandé d’aller doucement, et il a couru très vite; je lui avais demandé s’il était très fort, il m’avait répondu que oui, et il n’a pas été très fort.

–Comment! je ne suis pas fort? réplique M. Paul d’un ton indigné. Remonte donc dans la brouette, et tu vas voir.

–J’ai assez vu, dit Mathilde en reculant d’un pas; je ne veux plus de la brouette, je n’y remonterai jamais.

–Voilà qui est bien, dis-je à mon tour; mais, si l’idée de transformer une brouette en voiture vous passe dorénavant par la tête, je vous défends expressément de la conduire du côté de la mare, de l’étang ou des fossés. Maintenant retournez à la maison, et priez votre sœur Hortense de faire disparaître les traces de votre mésaventure, avant que votre maman voie le bel état dans lequel vous avez mis vos toilettes.»

Les deux enfants s’éloignent et se dirigent à pas comptés vers la maison. Ils sentent bien qu’ils ne seront pas accueillis par des félicitations.

«C’est de ta faute, murmure Mathilde qui sanglotte de plus belle.

–C’est la brouette, répond imperturbablement M. Paul.

–Tu ne pleures pas, toi, répond la petite fille; tu aimes le pain sec.

–Je ne pleure pas, parce que je suis un homme; mais je n’aime pas plus que toi le pain sec lorsqu’on m’en donne pour me punir», répond M. Paul.

Au moment où le frère et la sœur, qui ont gravi le perron, l’un par la droite, l’autre par la gauche, se rencontrent devant la porte d’entrée et franchissent ensemble le seuil, j’entends répéter: «C’est de ta faute», et: «c’est la brouette».

M. Paul est un jeune homme de huit ans, blond, rose, les yeux bleus, et taillé comme un petit hercule. Bien qu’il ait été vaincu par une brouette posée sur un plan incliné, il est en réalité très fort pour son âge. M. Paul est sérieux, avide de savoir, studieux par conséquent, et le plus terrible logicien de la famille. Il argumente avec son grand frère Émile et veut éternellement connaître le dernier pourquoi des choses; aussi ses frères et sœurs l’appellent-ils familièrement M. Pourquoi. Au demeurant, c’est un bon petit garçon, franc, raisonnable, un peu rageur, aussi ardent à l’étude qu’il l’est au jeu, ce qui n’est pas peu dire. En dépit de sa logique à outrance, M. Paul sait se faire aimer de tout le monde; c’est, je crois, le plus bel éloge que puisse mériter un enfant.

Mlle Mathilde, mince, vive et légère personne qui touche à sa neuvième année, est aussi mignonne que son frère est robuste. Élevés côte à côte, rapprochés par leur âge, le frère et la sœur sont inséparables, bien que leurs journées s’écoulent en perpétuelles discussions. Fine, malicieuse, un peu taquine, Mlle Mathilde se joue facilement du bon gros Paul. Les éternelles controverses du frère et de la sœur sur toutes les branches des connaissances humaines sont la joie de la maison, car il faut toujours un Salomon pour les mettre d’accord. En somme, ces deux petits êtres s’aiment tendrement, et l’on ne voit guère la tête blonde de l’un sans découvrir la tête brune de l’autre. Cette association a parfois des résultats fâcheux: Mathilde conçoit, Paul exécute, et des catastrophes, comme celle de la brouette renversée, viennent souvent égayer les grands frères et désoler les grandes sœurs, plus spécialement chargées de réparer les dégâts. M. Paul et Mlle Mathilde ont pour Mentors ordinaires maître Émile et Amélie,– que ceux de nos lecteurs qui ont lu Entre Frères et Sœurs connaissent déjà,–et pour complice un joli petit démon de quatre ans qui répond au nom d’Hélène. Hélène ne possède pas encore une juste idée des choses; elle sait faire des bâtons et prétend savoir écrire; elle connaît ses lettres et prétend savoir lire; elle a un manchon comme Amélie et se dit une grande personne, assertions qui désespèrent le logicien Paul et font sourire la malicieuse Mathilde.

Un mot sur le lieu de la scène: nous sommes à la campagne, dans une maison perdue au milieu d’un parc de plusieurs hectares, où se trouvent un bois, un étang, une prairie, un ruisseau d’eau vive. Un vieux jardinier, le père Antoine, est un peu le maître sur ce territoire dont il a planté presque tous les arbres. Le père Antoine ignore la distance qui nous sépare du soleil; il n’est pas convaincu que la terre soit ronde, et, à la grande stupéfaction de M. Paul, il confond volontiers l’Amérique avec l’Afrique. En revanche, il vous dira le nom des arbres, des plantes, des oiseaux, des poissons qui vivent sur son domaine; il sait labourer, pêcher, chasser, greffer, semer, planter, transplanter et fabriquer, avec de simples fétus de paille, des sifflets qui chantent comme des flûtes, des moulins qui tournent au moindre vent, et mille autres jolies choses. Ses nombreux talents, joints à sa bonté, le font adorer de M. Paul et de Mlle Mathilde.

Durant leur séjour dans ces parages, c’est-à-dire pendant les vacances de1874, M. Paul et Mlle Mathilde ont appris tant de choses intéressantes et qu’il est presque indispensable de savoir, que j’ai été tenté de raconter leurs faits et gestes, leurs voyages du bois à la prairie, leurs découvertes du verger à l’étang, leurs aventures et mésaventures, leurs jours de pluie et de soleil. J’allais, selon les règles de la plus stricte étiquette, les présenter à leurs jeunes contemporains, lorsque...

Eh! mais, je les vois en ce moment apparaître frais, roses, souriants. Ils sont là, se tenant par la main, sur le perron de la maison. Les cheveux ont été remis en ordre, les visages et les mains lavés à grande eau, les habits brossés ou changés. La bosse et l’égratignure produites par la mauvaise conduite de la brouette ont valu leur pardon aux deux coupables, considérés comme suffisamment punis par leurs blessures. En somme, le frère et la sœur sont très avouables pour le quart d’heure; aussi, avant qu’ils descendent du perron qu’ils occupent, ai-je l’honneur de vous présenter, chers lecteurs et chères lectrices, M. Paul et Mlle Mathilde, dont, je l’espère, vous ne lirez ni sans fruit, ni sans sourire, ni sans attendrissement, la véridique histoire. La petite personne qui, des marches du perron, les contemple avec tant d’attention, surprise sans doute de les voir si blancs alors qu’ils étaient si noirs tout à l’heure, c’est Mlle Hélène.

«Dis donc, tu m’y conduiras dans la brouette? murmure-t-elle en tirant M. Paul par la manche.»

Celui-ci, comme Hippocrate refusant les présents d’Artaxercès, détourne la tête et lève les bras.

«Non, ma chérie, répond Mathilde d’un ton maternel, il ne te conduira pas dans la brouette, c’est défendu; mais sois tranquille, va, il te conduira dans autre chose.»

Maintenant nous allons suivre pas à pas notre jeune héros et sa sœur; nous savons qu’ils aiment à s’instruire, qu’ils veulent apprendre le pourquoi des choses, et nous avons chance d’acquérir plus d’une connaissance utile, pour peu que nous ayons la patience de les écouter.


CHAPITRE PREMIER

Table des matières

L’arrivée.–Première reconnaissance.–Le mont Blanc.–De quelle nature est le courage de Mlle Mathilde.–Laitues, romaines, scaroles et chicorées.–Le raifort et les radis.–Le chien Trompette.–Jusqu’où l’on peut aller en marchant droit devant soi.

Lorsque l’on transporte un chat de la maison où il est né dans une nouvelle demeure, le premier soin de l’animal est en quelque sorte de dresser l’inventaire des lieux qu’il doit habiter. A peine l’a-t-on tiré du panier dans lequel il a fait son voyage, qu’on le voit regarder avec attention autour de lui, gagner à la hâte un coin obscur, et là, sombre et accroupi, réfléchir profondément. Au bout d’une heure, quelquefois plus, le chasseur de souris, l’échine basse, presque rampant, sort lentement de sa cachette et passe une revue aussi générale que minutieuse des chambres, des meubles, des escaliers, des greniers, de la cave, de la cuisine surtout. Maître Matou flaire, se hausse, grimpe partout, s’arrête longtemps devant une armoire, sur le seuil d’une porte; puis, revenu à son point de départ, il semble réfléchir de nouveau. Si la maison, dont il connaît maintenant toutes les issues, lui convient, il s’établit près d’une fenêtre que baigne le soleil et ronronne avec satisfaction. Dans le cas contraire, l’animal, une fois la nuit venue, se met en route et regagne le lieu de sa naissance avec une sûreté d’instinct qui a toujours émerveillé les naturalistes, et même les gens moins observateurs que M. de Buffon ou M. Cuvier.

Ce ne fut pas, bien entendu, dans un panier, mais dans une carriole, que M. Paul et Mlle Mathilde furent amenés à Chambrecy. On avait voyagé en chemin de fer jusqu’à Reims; à quatre heures du soir, on était monté .dans la voiture du courrier; puis, à huit heures, on avait mis pied à terre devant la maison que l’on allait habiter. Mlle Mathilde se réjouissait sincèrement d’être arrivée. Blottie au fond de la voiture, elle n’avait rien vu, puisqu’il faisait nuit, et elle s’était beaucoup ennuyée, car elle n’aimait pas à rester immobile. Quant à M. Paul, il regretta presque d’être arrivé au terme du voyage. Le cocher l’avait pris sur son siège, lui avait confié son fouet et ses guides, et le petit bonhomme crut avoir conduit les chevaux durant une moitié de la route. Aussi accepta-t-il résolument l’offre du courrier, qui lui proposait de l’emmener trois lieues plus loin. Cependant la vue de ses frères et de ses sœurs lui criant qu’on l’attendait pour dîner ébranla la décision du jeune voyageur, qui, en outre, s’inquiéta en entendant pousser de gros soupirs. La lumière de la lanterne ayant été dirigée du côté d’où partaient lesdits soupirs, on vit Mathilde en larmes.

«Pourquoi pleures-tu? demanda Paul en courant vers sa sœur.

–C’est que tu veux partir, et que je vais m’ennuyer toute seule ici», répondit la petite fille.

Sans remarquer l’égoïsme de la seconde partie de la phrase, Paul embrassa la compagne de ses jeux.

«Je reste, s’écria-t-il, et si tu t’ennuies, eh bien, je m’ennuierai avec toi.»

Cette première soirée, vous le devinez, fut employée à, visiter la maison. On voulut tout voir avant de se coucher, et, à l’exception de la cave, du grenier et du four, on vit tout en effet. On trouva la maison fort belle, et l’on admira beaucoup le grand vestibule vitré qui, les jours de pluie, devait servir de salle de récréation. Paul calcula que le vestibule était assez long pour que l’on pût y jouer à la balle, Mathilde qu’il était assez haut pour que l’on pût y jouer au volant, et tout fut déclaré parfait dans la meilleure des maisons possibles.

Bien qu’il se fût couché très tard, on n’eut pas besoin, le lendemain, de réveiller M. Paul. Il se leva presque en même temps que le soleil et se hâta de s’habiller. Il descendit aussitôt dans le jardin, et, avisant un monticule situé un peu en arrière de la basse-cour, il se dirigea vers cette montagne, dont il gravit la pente. Parvenu sur le faîte, il s’arrêta émerveillé. A sa droite et à sa gauche, des bois avec de grands arbres, des prairies avec de grandes herbes; puis encore des bois et des prairies, et comme ça de tous les côtés, pour employer l’expression du spectateur. L’enfant s’abîma dans sa contemplation et tressaillit en entendant une petite voix qui l’appelait.

«Paul, où es-tu? disait Mathilde, qui, de même que son frère, s’était levée sans se faire prier.

–Ici, sur la montagne.»

Mathilde leva les yeux à une hauteur de4,810mètres, qui est celle du mont Blanc; mais, comme c’était beaucoup trop haut, elle fut obligée d’en rabattre et d’àbaisser graduellement ses regards jusqu’au sommet du monticule où elle découvrit enfin son frère. Il occupait le sommet de l’éminence, qui, bien qu’elle fût très inférieure au mont Blanc, parut encore extraordinairement élevée a la petite fille.

«Qui t’a monté si haut? lui cria-t-elle avec admiration.

–Moi tout seul, pardine! Viens.

–Où est l’escalier?» demanda la petite fille.

Paul se mit à rire.

«Les montagnes n’ont pas d’escalier, dit-il; on les gravit en se cramponnant aux buissons, aux roches ou aux arbres.

–Où sont les roches? Où sont les buissons?

–Tu les verras quand tu seras ici, grimpe d’abord.»

Mathilde s’engagea sur la montée. Elle choisit sans doute mal sa route, car, à moitié chemin, elle fut forcée de s’arrêter et réclama du secours. Sans calculer les conséquences de son action, Paul se lança en courant sur la pente. Il rencontra bien la main que lui tendait Mathilde; mais, ne pouvant plus s’arrêter, il entraîna d’abord sa sœur dans sa course, puis dans sa chute; et voilà nos deux grimpeurs de montagne roulant côte à côte jusqu’au bas de la descente! Ils se relevèrent à la fois, et ce fut à la fois aussi qu’ils s’écrièrent: «C’est de ta faute!»

Pour le moment leur curiosité l’emporta sur leur mauvaise humeur. Au lieu de récriminer, ils recommencèrent leur ascension et arrivèrent essoufflés, mais sains et saufs, sur le sommet du monticule.

«Tout ça, c’est à nous! s’écria Paul en tournant sur lui-même et en désignant du doigt l’immense horizon qui se déroulait au-dessous de lui.


«TOUT ÇA, C’EST A NOUS!» S’ÉCRIA PAUL.

I

–Ce sont des savanes et des forêts vierges», dit sentencieusement Mathilde.

Paul hocha longtemps la tête en signe d’assentiment.

«As-tu du courage? demanda-t-il soudain à sa sœur en la regardant en face.

–Cela dépend, répliqua Mathilde. J’ai du courage pour entrer dans une chambre où l’on ne voit pas clair, et je n’en ai pas pour me laisser arracher une dent.

–Il fait plus noir dans les forêts que dans les chambres, répondit Paul; mais voyons, as-tu peur des bêtes?

–J’ai peur des guêpes.

–Je ne parle pas de ces bêtes-là, je parle des lions, des éléphants, des rhinocéros.

–Je n’en ai pas peur lorsqu’ils sont enfermés dans des cages, comme au Jardin des Plantes.

–Et si tu les rencontrais dans un bois?

–Je n’aurais peut-être pas peur, seulement je me sauverais tout de suite.

–Alors tu me laisserais dévorer?

–Non, je courrais prévenir à la maison.»

Paul hocha de nouveau la tête, cette fois d’un air peu approbateur.

«J’irai tout seul», dit-il en étendant la main vers le bois.

Mathilde l’enlaça de ses bras et le conjura de n’en rien faire. Puis, au lieu de le convaincre, elle fut convertie elle-même par une suite d’arguments dont la justesse laissait sans doute à désirer, et promit d’accompagner son frère dans ses explorations, à la condition, pourtant, qu’après chaque voyage on reviendrait déjeuner et dîner à la maison. Les deux voyageurs se promirent de se garder le secret, et, leur pacte conclu, ce fut sur leurs jambes et non plus sur le dos qu’ils regagnèrent le bas de la montagne.

Se tenant par la main, ils se dirigèrent vers le potager, où le père Antoine, armé d’un râteau, égalisait la terre d’une plate-bande.

«Bonjour, monsieur Antoine, dirent à la fois les deux enfants.

–Bonjour, mes petits amis, répondit le vieillard en se redressant. Avez-vous donc l’habitude de vous lever de si bonne heure?

–Oui, monsieur Antoine, pour apprendre nos leçons, répondit Mathilde.

–Pourquoi donc arrangez-vous de si beaux petits carrés de terre? demanda Paul au jardinier.

–Pour y semer des salades et des légumes.

–Et quelles salades allez-vous semer dans celui-ci?

–Des laitues.

–Où les prendrez-vous?

–Les voici, répondit le père Antoine en montrant de petites graines plates d’une couleur cendrée et couvertes de duvet.

–Ça, des laitues! s’écria Mathilde d’un ton incrédule.

–C’est du moins de la graine de laitue, répliqua le jardinier. Ne savez-vous pas, ma chère demoiselle, que presque toutes les plantes naissent de graines qui ont mille formes différentes? Je vais semer celles-ci sur ce carré de terre; elles vont germer, c’est-à-dire produire une racine qui s’enfoncera dans le sol, et des feuilles qui sortiront au jour; puis, racines et feuilles, grandissant ensemble, nous donneront avant deux mois de belles laitues dont vous vous régalerez.

–Je croyais, dit Mathilde, que la salade poussait toute seule dans les champs.

–Vous ne vous trompiez pas de beaucoup, reprit le père Antoine; c’est en effet dans les champs et dans les bois, parmi les plantes sauvages, que l’homme a trouvé les espèces qui lui servent aujourd’hui d’aliment. Dès qu’il a su qu’un légume était bon à manger, il s’est mis à le cultiver pour le rendre meilleur, car vous devez savoir que le travail n’est jamais perdu. La laitue sauvage, par exemple, qui pousse dans les bois, au bord des chemins, est épineuse, dure et amère. Grâce à la culture, non seulement on l’a rendue tendre et savoureuse, mais on a pu en produire de vingt espèces, car vous savez qu’il y a des laitues pommées, frisées, rousses, sans compter la laitue romaine que nous nommons ici chicon. Il en est de même de la chicorée sauvage, qui a donné naissance à plusieurs variétés que l’on nomme chicorée blanche, chicorée frisée, escarole ou scarole et barbe-de-capucin. Votre frère Lucien, ajouta le vieillard, m’a appris l’autre jour–on apprend aussi bien à mon âge qu’au vôtre– que la laitue doit son nom au suc laiteux qui apparaît sur les côtes de ses feuilles lorsqu’on les rompt. Ce suc a quelques-unes des propriétés du suc des pavots, c’est-à-dire de l’opium; il fait dormir. Les Romains avaient remarqué cette propriété de la laitue, et ils en mangeaient volontiers à leur souper, afin de s’assurer un bon sommeil.

–Et qu’allez-vous semer dans cet autre carré? demanda Paul.

–Des radis, répondit le père Antoine.

–Est-ce qu’il y a aussi des radis sauvages?

–Certes: le radis rose, par exemple, qui vient de Chine, puis le radis noir et le raifort.

–Le raifort, je le connais, dit Paul; j’ai voulu en manger une fois, et il m’a piqué aussi fort que de la moutarde.

–Aussi le nomme-t-on moutardelle dans nos campagnes, dit le père Antoine en riant de la grimace faite par le petit garçon au souvenir de sa mésaventure.

–Est-ce que votre chien Trompette est malade, monsieur Antoine? demanda Mathilde. Hier soir, il n’a pas voulu jouer avec nous.

–Malade? répondit le jardinier. Ne le voyez-vous pas près du châssis, qui se chauffe au soleil comme un paresseux?

–Il ne mord pas?

–Jamais ceux qu’il connaît.

–Alors je voudrais faire sa connaissance, dit Paul, pour n’avoir plus peur de ses dents.

–Moi aussi, ajouta Mathilde.»

Le père Antoine siffla. Aussitôt un beau caniche accourut en gambadant, et les deux enfants se pressèrent l’un contre l’autre.

«N’ayez pas peur, dit le jardinier, Trompette est un bon chien, et je parie qu’avant huit jours vous et lui serez d’excellents amis. Je dois vous prévenir que Trompette ne souffre pas qu’on lui tire la queue ni les oreilles, et qu’il se fâche lorsqu’on lui enlève les os qu’il a dans la gueule. En revanche, il aime le sucre, les enfants et les courses sur le gazon. Conduisez–vous bien avec lui et il se conduira bien avec vous, car il ne demande qu’à devenir votre camarade. Est-ce vrai, Trompette?»

Le chien répondit par deux ou trois joyeux aboiements, alla flairer les mains de M. Paul et de Mlle Mathilde, puis promena sa langue sur la joue de la petite fille qu’un peu de frayeur rendit toute rouge. Rappelé à l’ordre par son maître, Trompette s’assit sur son train de derrière et fit le beau, à la grande admiration des deux enfants. Un quart d’heure plus tard, Paul, Mathilde et Trompette couraient, sautaient, roulaient sur l’herbe de la prairie; on s’aimait déjà.

Dans l’après-midi, Mlle Hélène fut présentée à Trompette qui accepta, en agitant sa queue comme un éventail, un morceau de la tartine beurrée que la nouvelle venue tenait à la main. Cette première journée s’écoula rapide comme un rêve, tant le soleil était brillant, l’herbe verte et les fleurs bien épanouies. Vers le soir, on retourna sur la montagne pour examiner de nouveau la forêt que l’on comptait explorer. Paul parlait de lions, d’ours, de tigres, comme si l’on eût dû rencontrer à chaque pas quelques douzaines de ces terribles animaux. Mathilde souriait et se montrait un peu incrédule.

«Personne ne nous a défendu d’entrer dans le bois, disait-elle, et on ne nous laisserait pas aller par là, s’il y avait d’aussi grosses bêtes que cela.

–Je ne dis pas que les bêtes viennent au bord, répliquait Paul; mais, quand nous serons tout au fond, tu verras.»

En ce moment on vit paraître Émile qui se dirigeait vers la maison.

«Attends un peu», lui cria Paul.

Et se tournant vers l’orient, c’est-à-dire vers le petit bois, il ajouta:

«Si je partais d’ici et si je marchais droit devant moi, où arriverais-je?

–A Reims», dit Émile.

Un léger sourire effleura les lèvres de Mathilde.

«Passons par-dessus les villes et les fleuves, continua Paul. Et si je marchais toujours, toujours tout droit, où arriverais-je?

–Eh bien, dit Émile en Tiant de la singularité de la question, en marchant toujours, toujours tout droit, tu arriverais en Hongrie.

–Et puis après?

–En Russie.

–Et puis après?

–En Tartarie.

–Et encore après?

–En Chine, dans l’Inde.»

Paul saisit vivement la main de son frère et regarda fixement sa sœur:

«Et dis-moi, dit-il en scandant chacune de ses phrases, quels animaux trouve-t-on dans les forêts de l’Inde?

–Des tigres, des serpents, des panthères.

–Merci, dit le petit bonhomme, c’est tout ce que je voulais savoir.»

Émile continua sa route.

«Me croiras-tu, maintenant? dit à sa sœur l’implacable logicien. Pour rencontrer les animaux dont nous avons, parlé, que faut-il faire? Marcher toujours tout droit, ce qui n’est pas difficile.

–C’est vrai», répondit Mathilde devenue pensive.

Durant toute la soirée, la sagesse de M. Paul et de Mlle Mathilde fut si exemplaire qu’elle provoqua la surprise générale. Le petit garçon fourbissait son sabre et astiquait son fusil, tandis que la petite fille cousait à la hâte une poche de toile. Quand vint l’heure du repos, les deux futurs voyageurs s’embrassèrent avec effusion et se lancèrent un long regard d’intelligence.

On a su depuis que, cette nuit-là, Mathilde avait rêvé que Trompette n’était qu’un tigre déguisé, et Paul qu’il tuait un lion et que ce lion était aussi Trompette.


II

CHAPITRE II

Table des matières

Le nouveau Robinson.–Un mauvais tour de Trompette.–Disgrâce momentanée de Vendredi.–Une habitation de taupe.–Les fraisiers.– Origine de la trompette.–La mésange.–Le pinson.–Vendredi redevient fidèle.

Paul et Mathilde avaient tant couru la veille qu’ils se réveillèrent tard le lendemain. A peine debout, ils songèrent à s’équiper pour leur exploration; mais les grands frères et les grandes sœurs n’entendaient pas que l’on perdît tout à fait son temps durant les vacances, et le petit garçon dut travailler à un thème latin, tandis que sa sœur ourlait des mouchoirs. Le thème fut assez mal écrit, et les points des ourlets excitèrent l’indignation d’Amélie, tant ils étaient longs et inégaux. Il fut un moment question de faire recommencer cette besogne manquée, ce qui prouva aux deux enfants consternés que l’on ne gagne rien à travailler avec négligence. Les professeurs, par bonté d’âme, voulurent bien fermer les yeux pour cette fois sur l’irrégularité des lettres et des points de couture, à la condition que dorénavant les tâches seraient remplies avec tout le soin possible.

Après le déjeuner, les deux enfants eurent la clef des champs, et, comme le fit remarquer Paul, ce n’était pas cette fois tout à fait une métaphore, car, si l’on n’avait pas de clef, on avait du moins de vrais champs pour courir. Vers midi, Émile, tenant Hélène par la main, rencontra Paul et Mathilde sur la lisière du bois et ne put retenir un grand éclat de rire.

«Je te prenais pour Robinson!» s’écria-t-il en regardant son jeune frère.

Paul devint rouge de plaisir; ressembler à Robinson lui paraissait en ce moment le nec plus ultra de la félicité humaine. Aidé par sa sœur, il avait passé plus d’un quart d’heure à s’entourer les jambes de bandelettes et à se fagoter d’une peau de mouton dont la destination première était d’être un tapis. Coiffé d’un vieux manchon, le sabre à la ceinture, le fusil sur l’épaule, une ombrelle à la main, et la fameuse poche de toile cousue la veille pendue au côté, le petit garçon avait jugé à propos de se faire dessiner une paire de moustaches dont les formidables frisures lui envahissaient les joues. Mathilde avait été chargée de cette délicate opération, mais sa main inexpérimentée avait placé l’une des moustaches beaucoup plus haut que l’autre; ce détail, qui donnait un air terrible à l’intrépide explorateur, devait évidemment suffire à épouvanter les lions que l’on ne manquerait pas de rencontrer.

Hélène, d’abord interdite à la vue du nouveau Robinson, le regarda longtemps avec surprise. Lorsque, après l’avoir entendu parler, elle fut assurée que c’était bien Paul qui était devant elle, et non quelque animal dangereux, ainsi qu’elle l’avait cru d’abord, elle se précipita sur lui, saisit l’ombrelle qu’il portait à la main et s’écria:

«Ça, c’est à moi!

–Oui, dit Paul; mais tu veux bien me la prêter, n’est-ce pas?

–Non, tu es trop laid.

–Il n’est pas laid du tout, reprit Mathilde, il est Robinson.

–Je ne veux pas qu’il soit Robinson avec mon ombrelle.»

On parlementa. Émile employa son influence; ce fut en vain, Mlle Hélène refusa de céder.

«Je lui prêterai mon ombrelle quand il sera débarbouillé, dit-elle résolument; à présent, il me la salirait.»

Et prenant le léger meuble entre ses bras, de peur qu’on ne le lui arrachât, la propriétaire de l’ombrelle s’enfuit en courant vers la maison, suivie de son grand frère.

«Ah! dit Paul en se laissant tomber sur l’herbe, voilà notre voyage manqué.

–Pourquoi cela? demanda Mathilde.

–Comment veux-tu que je sois Robinson pour de vrai, si je n’ai pas de parapluie? Comment pourrai-je te défendre contre les animaux carnassiers qui voudront t’attaquer?

–Ce n’est pas avec un parapluie qu’on tue les lions, répliqua Mathilde, c’est avec un fusil, et tu en as un.»

La réponse était logique, et l’on se disposait à se remettre en marche, lorsque Trompette, la queue pour le moins aussi enroulée que les moustaches de Paul, apparut en gambadant. A la vue du nouveau Robinson, le chien s’arrêta, l’examina en dressant les oreilles et secoua la tête de droite à gauche d’un air inquiet.

«Il t’admire, dit Mathilde à son frère, nous devrions l’emmener.

–J’y pensais», répondit Paul, qui appela Trompette.

Le chien courut vers l’enfant dont il reconnut la voix, et, dans son empressement à le caresser, fit tomber le manchon qui lui servait de coiffure. A peine à terre, le manchon fut ramassé par Trompette et triomphalement emporté. Voilà maître Robinson qui, embarrassé par son sabre, son sac, son fusil et sa peau de mouton, se met à courir après le ravisseur. Mais Trompette avait quatre jambes, et Paul, qui n’en possédait que deux, renonça promptement à sa poursuite. Grave, un peu fâché, il revint vers Mathilde qui riait de tout son cœur.

«Je n’ai plus besoin de Vendredi, dit-il d’un ton sévère, tu peux aller où tu voudras.

–Pourquoi? demanda Mathilde avec surprise.

–Parce que, si un chien était venu voler le bonnet de Robinson, Vendredi se serait mis à courir pour le rattraper, au lieu de se mettre à rire comme toi.

–Ce n’est pourtant pas de ma faute si ton bonnet est tombé.»

En ce moment, on fut rejoint par le père Antoine. Le jardinier rapportait le manchon qu’il croyait avoir été ravi par son chien à la petite fille.

«Qu’est-ce que c’est que cela? bon Dieu! s’écria-t-il en apercevant Paul.

–C’est Robinson, dit Mathilde, qui se remit à rire.

–Il n’a pas l’air content, le cher homme, répondit le père Antoine.

–Je crois bien, Hélène lui a pris son parapluie, et Trompette vient de lui prendre son chapeau.

–En manière de jeu, je suppose, car Trompette est un honnête chien.»

Le quadrupède, entendant prononcer son nom et se croyant un peu fautif, fit le beau et se mit à sautiller autour de Paul. Cette gentillesse dissipa la colère de Robinson, qui se promit plus que jamais de lier connaissance avec un animal si savant.

«Qu’allez-vous donc faire, monsieur Antoine? demanda Mathilde en remarquant que le jardinier tenait à la main une espèce de souricière.

–Voir si je puis réussir à prendre les taupes qui ravagent mes plants de fraisiers.

–Les taupes mangent donc les fraises?

–Non, mais elles fouillent la terre pour y chercher les insectes et les vers blancs dont elles font leur principale nourriture. Il suffit d’une demi-douzaine de ces bêtes pour ravager un jardin. Elles se creusent en tous sens des routes souterraines; et, pour se débarrasser de la terre dont l’amoncellement les gêne, elles forment ces monticules que l’on nomme taupinières.

–Est-ce vrai que les taupes n’ont point d’yeux? demanda Mathilde.

–Elles en ont d’aussi noirs que les vôtres, ma chère demoiselle; seulement leurs yeux sont si petits qu’ils ne doivent pas leur servir à grand’chose.

–Je voudrais bien voir une taupe de près, dit Paul.

–Eh bien, venez avec moi, et peut-être en verrons-nous une.

La curiosité fit oublier pour un instant son rôle et son voyage à Robinson, et l’on arriva devant une plantation de fraisiers. Là, le père Antoine expliqua aux deux enfants comment la taupe, enfouie à cinq ou six pouces au-dessous du sol, le creuse à l’aide de ses pattes qui ressemblent à des mains, et rejette de temps en temps à la surface, par des coups de tête, les décombres qui, sans cette précaution, rendraient son travail inutile. Les racines que l’animal rencontre dans sa marche sont impitoyablement coupées, et les dommages que cause l’infatigable mineur deviennent ainsi plus sérieux que les services qu’il peut rendre en détruisant les vers et les mans du hanneton.

Une taupe se trouvait prise dans le piège tendu la veille par le père Antoine. Ce ne fut pas sans un peu de frayeur que le futur chasseur de tigres et d’éléphants osa toucher le petit carnassier, long d’environ cinq pouces, dont la peau, couverte de poils courts et épais, a les reflets du plus beau velours. On examina ses pattes armées de griffes puissantes, son nez pointu propre à forer la terre, et l’on déplora qu’une petite bête si bien habillée et si industrieuse fût assez nuisible pour obliger les hommes à la détruire.

«Oh! oh! ou je me trompe fort, ou nous allons voir du nouveau», dit le père Antoine qui, saisissant une bêche, eut bientôt mis à découvert un nid de taupe.

Paul et Mathilde purent alors admirer une voûte ronde comme la croûte d’un pâté, soutenue de distance en distance par des piliers. Sous la voûte, on remarquait un petit tertre couvert de racines hachées, de feuilles et d’herbes, où la place occupée par les jeunes taupes était encore marquée. Autour du tertre, plusieurs chambres séparées par de minces cloisons et formant une sorte de labyrinthe. De chacune de ces chambres partait une route souterraine qui permettait à la mère taupe d’aller chercher au loin, jusque dans la prairie, les bulbes de colchique qui servent de premier aliment à ses petits.

Le père Antoine se désola de trouver le nid vide; mais Paul et Mathilde ne furent pas fâchés de cette circonstance; ils eussent été désolés de voir mettre à mort une demi-douzaine de petites bêtes.

«D’où viennent donc les fraisiers, monsieur Antoine? demanda Mathilde qui venait de ramasser une pousse déracinée par la bêche.

–C’est une des plantes dont je vous parlais hier, mademoiselle, que l’homme trouve à l’état sauvage dans les forêts et qu’il cultive, de même que les salades, d’abord pour les rendre meilleures, ou tout au moins plus grosses, puis pour les avoir sous la main et ne pas perdre de longues journées à les chercher dans les bois. Le fraisier appartient à la famille des roses. Les larves du hanneton sont très friandes de sa racine, les taupes sont très friandes des larves du hanneton, et voilà ce qui nous attire ici ces deux pestes.»

Un oiseau, posé sur un cerisier, se mit à pousser de légers cris qui fixèrent l’attention des deux enfants.

«Oh! la jolie petite bête! s’écria Mathilde.

–C’est une mésange charbonnière, dit le père Antoine en relevant la tête, un oiseau vif, querelleur et même méchant, car il est toujours prêt à se battre.

–Pourquoi se promène-t-il si vite le long des branches? demanda Paul.

–Pour ramasser les insectes dont il fait sa nourriture.

–Est-ce à cause de sa tête noire qu’on le nomme charbonnier?

–Pas précisément, répondit le père Antoine. Il y a plusieurs espèces de mésanges, et si l’on nomme celle-ci charbonnière, c’est parce qu’elle aime à construire son nid dans les huttes qu’improvisent les charbonniers au fond des bois. Si la mésange est jolie avec ses joues blanches, son corps verdâtre et son ventre jaune, je vous conseille de n’imiter ni son étourderie qui la fait tomber très facilement dans les pièges qu’on lui tend, ni son humeur batailleuse qui l’empêche de vivre en paix avec ses voisins.

–Voilà un autre oiseau, dit Mathilde. Est-ce aussi une mésange?

–Certes non, dit le père Antoine après avoir regardé dans la direction indiquée par la petite fille; c’est un de ses cousins appartenant comme elle à la grande famille des passereaux; on le nomme pinson.

–Comment donc faites-vous, monsieur Antoine, demanda Paul en regardant le jardinier avec admiration, pour reconnaître ainsi les oiseaux qui semblent tous pareils?

–Comment faites-vous, dit à son tour le brave homme en pinçant amicalement le bout de l’oreille de M. Paul, pour distinguer un serin d’un perroquet?

–Cela n’est pas difficile; l’un est tout jaune et l’autre est tout vert.

–Très bien; et quelle différence voyez-vous entre un canard et une poule?

–Le canard a un bec qui ressemble à une cuiller et de grands pieds plats, tandis que la poule a un bec pointu et des pieds qui n’ont que des doigts.

–Eh bien, voilà tout mon système, dit le vieillard. Les petits oiseaux ont beau avoir l’air d’être de la même famille, il n’y a qu’à les regarder de près pour voir qu’ils diffèrent par la couleur de leur plumage, la forme de leur bec et celle de leurs pattes. Depuis tout à l’heure vous savez que la mésange charbonnière a le front noir, les joues blanches, le dos verdâtre et le ventre jaune, ce qui vous empêchera de jamais la confondre avec maître pinson. Lui aussi a le front noir, mais sa nuque est d’un bleu cendré et son ventre couleur de lie de vin. Remarquez bien ces différences, tâchez de vous en souvenir, et vous distinguerez aussi facilement une mésange d’un pinson qu’une poule d’un canard.

–Peut-on les apprivoiser, ces oiseaux-là? demanda Mathilde.

–La mésange est d’humeur difficile, répondit le père Antoine; quant à maître pinson, c’est un gars beaucoup plus familier. Allez à la basse-cour, à l’heure où l’on donne le grain aux poules, et vous verrez trois ou quatre pinsons venir picorer avec tant de confiance et d’un air si satisfait, que vous comprendrez le proverbe qui dit: gai comme un pinson.»

Le jardinier retourna à son travail, et Trompette le suivit sans prêter la moindre attention aux appels réitérés des enfants.

«Il ne nous connaît pas encore assez pour nous obéir, dit Paul; mais nous pouvons nous passer de lui; Robinson n’avait pas de chien.

–Sais-tu pourquoi on l’a nommé Trompette? dit Mathilde. Est-ce qu’il fait de la musique?

–Comment veux-tu qu’un chien fasse de la musique? c’est à peine si tu sais en faire toi-même. J’ai demandé hier à Émile si Trompette était un nom de chien; il m’a répondu que non, que c’était le nom d’un instrument si vieux, si vieux, que Moïse en a parlé, et que l’on croit qu’il a été inventé par un roi d’Égypte nommé Osiris.

–Cela ne dit pas pourquoi Trompette s’appelle Trompette.

–Tu le saurais si tu m’avais laissé achever. Trompette s’appelle Trompette parce que son maître, le fils de M. Antoine, a été trompette dans un régiment de cavalerie. Maintenant, allons dans la forêt.

–Vas-y tout seul.

–Comment, tout seul! Pourquoi?

–Tu m’as dit que tu n’avais plus besoin de Vendredi. J’en suis très contente, ça ne m’amusait pas d’être ton domestique.

–Vendredi n’a pas été le domestique de Robinson, il a été son esclave, puis ensuite son ami.

–Eh bien, je ne veux pas être ton esclave.

–Alors sois mon ami tout de suite», dit généreusement M. Paul.

On avait gagné de nouveau la lisière du bois, et l’on se trouvait en face d’un sentier qui s’enfonçait en serpentant sous les ombrages. Robinson, après s’être assuré que son fusil et son sabre étaient en bon état, que le pain qu’il avait placé dans son bissac le garnissait encore, jeta un dernier regard vers la maison, puis s’enfonça résolument sous les arbres. Il fut suivi de son fidèle Vendredi, qui, retrouvant ses bons sentiments, ne voulut pas l’abandonner dans un moment aussi solennel.

CHAPITRE III

Table des matières

Les églantines et les roses.–Dans quelles occasions Mathilde est une grande personne.–Actes de bravoure de Robinson.–Effroyable combat de Paul avec un animal barbu.–Comment blanchissent les salades.–La chlorophylle.–Une expérience.

Durant au moins cinq minutes, les deux aventuriers cheminèrent d’un pas rapide et, chose des plus remarquables, sans échanger une seule parole. Soudain Mathilde se retourna et poussa un cri de surprise.

«On ne voit plus la maison, nous sommes déjà très loin! dit-elle.

–En pleine forêt, répondit Paul, qui, posant à terre la crosse de son fusil, s’appuya sur le canon de son arme, comme a dû le faire mille et une fois le grand Robinson.

–Il faut nous en retourner, dit le prudent Vendredi.

–Nous en retourner? Est-ce que tu as faim?

–Pas encore.

–Alors, pourquoi veux-tu déjà t’en retourner?

–Parce que je ne veux pas aller aujourd’hui dans les Grandes-Indes.

–N’aie pas peur; elles sont encore loin. Nous sommes toujours en Europe, puisque nous n’avons pas quitté le sentier.

–C’est vrai, dit Mathilde avec conviction. Attends-moi un peu, continua-t-elle; voilà des petites roses, et je veux en cueillir un bouquet.

–Ce que tu nommes des roses ne sont que des églantines, dit Paul avec importance.

–Des églantines!

–Oui, et l’arbuste sur lequel tu les cueilles est un églantier ou, si tu veux, un rosier sauvage.

–A quoi le devines-tu?

–Je ne le devine pas, je le sais, parce que papa me l’a dit hier; il m’a encore dit que c’est sur cet arbrisseau que l’on fait pousser les belles roses.

–Des roses qui sont des églantines... puis des églantines qui ne sont pas des roses. ça n’est pas très clair», dit Mathilde en arrangeant son bouquet.

La chose ne paraissait probablement pas très claire à M. Paul lui-même, car il réfléchit un instant.

«J’ai compris et tu vas comprendre, dit-il enfin; la chicorée sauvage est-elle de la barbe-de-capucin? Réponds.

–Non, puisque la barbe-de-capucin est de la chicorée cultivée.

–Eh bien, reprit Paul, l’églantine est une petite rose qui, pour devenir une grande rose, a besoin d’être greffée.

–Griffée! cela veut dire qu’on leur met des épines?

–J’ai dit greffée! cria Paul de toutes ses forces, sans doute pour se mieux faire comprendre.

–Tu n’as pas besoin de te mettre tout rouge pour me parler, je ne suis pas sourde; greffer, qu’est-ce que ça, greffer?

–Je ne le sais pas encore assez bien pour te l’expliquer, reprit l’élève horticulteur sur un ton moins animé; mais, en rentrant, nous irons trouver M. Antoine, et tu verras que j’ai raison. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a plus de mille sortes de roses, et qu’elles ont toutes pour origine un églantier.

–Alors l’églantier, c’est le père Adam des roses? dit Mathilde.

–Tiens, c’est vrai. Je n’y avais pas pensé. Une chose que tu ne sais peut-être pas non plus, ajouta le jeune professeur, c’est que le fruit rouge qui pousse sur les églantiers se nomme cynorrhodon, qu’il sert à fabriquer des confitures pour les enfants, et qu’on le met dans l’eau-de-vie pour le donner à manger aux grandes personnes.»

Mathilde ayant terminé sa récolte de fleurs, Paul replaça son fusil sur son épaule et continua d’avancer. Au bout de trois minutes de marche, on s’arrêta de nouveau. Le sentier se divisait en deux branches; l’une allait à droite, l’autre à gauche, et nos voyageurs ignoraient laquelle de ces routes était la bonne pour gagner directement les Grandes-Indes.

«Allons-nous-en», dit Mathilde, toujours disposée à battre en retraite.

Robinson remua si énergiquement la tête pour dire: «non» qu’il fit tomber son bonnet.

«Attends-moi là, dit-il, je vais grimper tout en haut de ce gros arbre et tâcher de découvrir notre chemin.

–Ça, je ne veux pas! s’écria Mathilde avec vivacité.

–Tu ne veux pas? Et pourquoi?

–Parce que je resterais toute seule pendant que tu seras là-haut, et je ne veux pas rester toute seule.

–Tu resteras avec mon fusil.

–J’aurai encore plus peur; allons-nous-en.

–Tu parles toujours de t’en aller, dit Paul, tu n’es pas un bon Vendredi.

–Robinson n’a jamais laissé Vendredi en bas des arbres, répondit Mathilde; puis Vendredi était un homme.

–Tu es une femme, et c’est bien plus drôle.

–Je ne suis pas une femme, je ne suis qu’une petite fille.

–C’est cela! dit Paul d’un ton dédaigneux. A table, tu demandes un grand couteau, une grande fourchette, un verre au lieu d’une timbale, et, sous prétexte que tu es une grande personne, tu ne veux pas que l’on attache ta serviette sous ton menton. Mais à présent qu’il faut être Vendredi, tu n’es plus qu’une petite fille.»

Après ce beau discours, Robinson s’engagea sur le sentier de gauche, sans même regarder s’il était suivi.

Le craintif Vendredi, n’osant retourner seul en arrière, eut bien envie de se mettre à pleurer; craignant sans doute de ne pas attendrir Robinson qui était déjà loin, il courut le rejoindre.

Du reste, Robinson ralentissait peu à peu son pas, –peut-être n’était-il rassuré qu’à demi lui-même. On ne voyait de tous les côtés que des arbres, des arbustes, des arbrisseaux, des sous-arbrisseaux, des plantes grimpantes et des herbes. Des bruits singuliers se faisaient entendre. Par moments, on eût dit qu’on frappait sur une planche avec un marteau; l’instant d’après, résonnait le tin, tin, tin d’une clochette; puis, enfin, on entendait un sourd murmure, semblable à celui que produit l’eau lorsqu’elle tombe en cascade.

«Ce doit être la mer qui fait ce bruit-là, dit Mathilde en parlant à voix basse.

–Je ne crois pas, répondit Paul sur le même ton; cependant nous avons marché si vite que...»

Robinson n’acheva pas sa phrase; un animal, le corps couvert de longs poils, le front armé de cornes et le menton garni d’une grande barbe, venait d’apparaître sur le sentier.

«Un lion! cria Mathilde, qui saisit son frère à bras-le-corps.

–Lâche-moi! dit impérieusement l’intrépide Robinson; si tu me tiens comme cela, je ne pourrai pas nous défendre.

–Défendons-nous en nous sauvant.»

Paul reprit vite son sang-froid.

«Ne vois-tu pas que ton lion est une chèvre, dit-il, et que c’est elle qui va avoir peur de nous et se sauvera?

–Mais c’est une chèvre sauvage!

–Elle ne doit pas être tout à fait sauvage, puisqu’elle a une clochette au cou.

–Ça ne fait rien, j’aime mieux m’en aller.»

La chèvre disparut, et les craintes de Mathilde se calmèrent pour renaître bientôt; car les coups de marteau, entendus d’abord, résonnèrent avec plus de violence, et cette fois, presque au-dessus de la tête des deux enfants. Par bonheur, en levant le nez, Paul découvrit un beau pic-vert qui, cramponné au tronc d’un arbre, le frappait de son bec pour effrayer les insectes cachés sous l’écorce et les dévorer. L’oiseau grimpeur était connu de nos voyageurs; aussi passèrent-ils un quart d’heure à le regarder courir autour des grosses branches en décrivant des spirales, frapper à coups redoublés comme un menuisier qui enfonce un clou, et enlever des lambeaux d’écorce à l’aide de son bec taillé en forme de coin. Sa chasse terminée, l’oiseau s’enfuit de ce vol lourd et saccadé qui lui est particulier. Le bruit de la mer restait donc seul inexpliqué; mais, en continuant d’avancer, on arriva au pied d’un sapin. La brise, en se glissant entre les minces feuilles de l’arbre, produisait la rumeur qui avait inquiété Mathilde.

«Tu vois, dit Paul à sa sœur, si nous nous étions sauvés, nous n’aurions pas su ce qui nous avait fait peur.

–Tu as donc eu peur aussi? dit Mathilde.

–Pas tout à fait; la preuve, c’est que je me suis souvenu que papa dit qu’il faut toujours marcher droit sur ce qui effraye, parce que, vus de loin, les objets ont souvent un air terrible qui disparaît lorsqu’on les voit de près. Ainsi tu prenais une chèvre pour un lion.

–Je n’avais vu que sa crinière, dit Mathilde.

–Sa crinière! Où cela?

–Sous son menton, donc.

–On a une crinière sur le cou, dit Paul; lorsqu’elle est placée sous le menton, c’est une barbe.»

Tout en causant, les voyageurs avançaient. Ils se trouvèrent à l’improviste sur le bord d’un fossé au fond duquel coulait un filet d’eau.

«Hé! m’sieu, madame, voulez-vous me renvoyer Jeannette qui est passée dans votre champ? cria une petite paysanne de sept à huit ans, assise sur le revers du fossé.

–Qui ça, Jeannette? demandèrent à la fois Paul et Mathilde, surpris de trouver un habitant dans ce désert.

–Ma chèvre donc, qui broute là, près de vos peupliers. Chassez-la, elle aura bien vite sauté pour me rejoindre.»


PAUL SE MIT A FUIR ENTRAINANT VENDREDI.

III

Paul se dirigea vers Jeannette, et, levant les bras et poussant de grands cris, il essaya d’effrayer le ruminant. Jeannette redressa la tête, regarda le petit garçon, puis, sans tenir compte de ses cris, continua d’éplucher un sarment de vigne sauvage. Mathilde se rapprocha afin de prêter main-forte à son frère; alors Jeannette, qui avait sans doute entendu le principe posé par Paul qu’il faut marcher droit sur ce qui effraye, sauta, cabriola, se dressa sur ses pattes de derrière, et fondit tête baissée sur Vendredi, qui se mit à fuir. Robinson, intrépide et résolu, courut au secours de son fidèle associé; sans se laisser intimider, Jeannette fit volte-face et tournoya autour de Robinson. Celui-ci, battant en retraite, reçut au bas du dos un coup de tête qui le fit trébucher, envoyant son sabre à droite, son bonnet à gauche, et son fusil on ne sait où.

Pour le coup, Paul crut la chèvre enragée. Abandonnant, comme le poète Horace, ses armes sur le champ de bataille, il se mit à fuir, entraînant Vendredi qui poussait des cris de détresse. En moins de quatre minutes, on fut hors de la forêt, un peu rassuré à la vue de la maison.

«Je te l’avais bien dit que cette chèvre était sauvage! s’écria Mathilde en essuyant les deux ruisseaux de larmes qui lui inondaient les joues.

–Pourquoi l’as-tu poussée de mon côté?

–Moi, je me sauvais; c’est toi, au contraire, qui l’as poussée du mien.»

Paul ne répondit pas ; il se frottait le visage, sans songer qu’il défrisait ses moustaches et les faisait empiéter sur son nez.

«Viens! dit-il en saisissant Mathilde par la main et en se dirigeant vers le bois.

–Non, s’écria la petite fille, je n’en veux plus de tes Grandes-Indes!

–Il faut pourtant que nous allions chercher mon fusil et mon bonnet.

–Pour cette fois, vas-y tout seul,»

En ce moment, on crut entendre résonner de nouveau un bruit de clochette, et l’on reprit le chemin de la maison.

Un peu remis de leur alerte, les deux voyageurs, errant de droite à gauche, se trouvèrent près du potager; ayant aperçu Émile accroupi devant une plate-bande, ils se dirigèrent de son côté. Arrivés près de lui, ils virent qu’il relevait les feuilles des chicorées et qu’il nouait chaque plante avec un brin de paille.

«A quoi t’amuses-tu là? demanda Paul à son frère.

–Je ne m’amuse pas précisément, répondit Émile, je travaille à lier les chicorées.

–Pourquoi les lies-tu?

–Afin de les blanchir, ce qui les rendra plus tendres.

–Les blanchir! répéta Mathilde. Est-ce que tu vas les savonner?

–Non, certes; mais je veux empêcher les feuilles de voir la lumière et changer ainsi leur couleur verte en belle couleur d’or.

–Et pourquoi les feuilles changeront-elles de couleur?

–Parce que la chlorophylle, cette matière végétale qui colore les plantes en vert, ne pourra plus se développer.

–C’est la chloro... phylle qui teint les feuilles en vert?

–Oui, à la condition, ainsi que je viens de le dire, qu’elles subissent l’action de la lumière.

–Alors, si on plantait un chêne dans une cave, ses feuilles pousseraient donc blanches?

–Un chêne ou tout autre végétal.

–C’est drôle, dit Paul qui demeura un instant pensif. Veux-tu que je t’aide? demanda-t-il au bout d’un instant.

–Merci; il faudrait recommencer ton ouvrage, et ce serait du temps perdu.

–Alors, dis-moi, les chèvres sont donc des animaux féroces?

–Non pas; ce sont des herbivores, des ruminants, qui sont originaires de la Perse. C’est avec leur poil soyeux, tu dois savoir cela, que l’on fabrique les belles étoffes dites de Cachemire.

–Mais les chèvres sont méchantes? dit Mathilde.

–Les chèvres, comme presque tous les animaux, ne deviennent méchantes que si on les tourmentete; elles donnent alors des coups de tête très violents.

–Je le sais, dit Paul en se frottant le dos.

–Moi aussi, dit Mathilde.

–Vous vous êtes donc battus avec une chèvre?

–Oui, avec une chèvre sauvage.

–Seriez-vous par hasard allés jusqu’en Perse?

–Presque», dit Mathilde.

Emile se mit à rire de la réponse et continua à lier ses chicorées, tandis que Robinson et Vendredi se dirigeaient vers une haie. Là, ils se mirent à creuser un trou pour déraciner une plante qui ressemblait à un petit arbre. L’opération terminée, on se dirigea vers la maison et l’on rôda autour de la cave. A force de s’enhardir mutuellement, Robinson et Vendredi se hasardèrent à pénétrer dans le sombre réduit, et le végétal qu’ils avaient déraciné fut soigneusement planté dans un coin obscur. On voulait s’assurer si Émile avait dit vrai, et voir ce que deviendrait la chlorophylle privée des rayons du soleil.


BIEN QU’A L’ABRI, MATHILDE RECULA.

IV

CHAPITRE IV

Table des matières

Traité de paix avec Jeannette.–Les betteraves.–Les descendants de l’Auroch.–Tanneurs et corroyeurs.–Départ pour la Sibérie.–Ce que l’on peut faire pour un sou.–Rencontre d’un boa.–Un pays extraordinaire.–La curiosité punie.

Le lendemain de leur premier voyage dans la direction des Grandes-Indes, voyage si malencontreusement arrêté par l’agression de Mlle Jeannette, Paul et Mathilde, armés chacun d’une tartine beurrée, se tenaient près de la grille d’entrée du parc. Tout à coup ils aperçurent la petite paysanne qu’ils avaient entrevue la veille. Elle s’avançait sur la route en chassant devant elle cinq ou six chèvres, au nombre desquelles, reconnaissable à la clochette qui lui pendait au cou, marchait la terrible Jeannette. Bien qu’à l’abri derrière une grille, Mathilde recula de trois pas au moment où les ruminants passèrent devant elle.

«Bonjour, monsieur, madame; vous avez donc peur de Jeannette? dit la petite paysanne.

–Non, répondit Paul, qui se sentait protégé par le treillage de fer.

–Mais hier vous avez eu peur d’elle; Jeannette n’est pourtant pas méchante, allez! Je joue avec elle à cache-cache, et nous jouerons ensemble quand vous voudrez.

–On ne joue pas à cache-cache en donnant des coups de tête, surtout quand on a des cornes dessus, répliqua Paul; aussi j’aime mieux ne pas jouer.

–Jeannette frappe pour rire et ne fait pas de mal, vous allez voir.»

Et, appelant ses chèvres, la petite gardienne se mit à courir et à sauter, suivie de toute sa bande qui cabriola autour d’elle.

«Ça doit être bon, ce que vous mangez là, madame?» dit-elle en revenant tout essoufflée près de la grille.

Mathilde rougit de plaisir; être appelée madame était une de ses ambitions, et elle trouvait la petite paysanne parfaitement élevée. Elle se rappelait bien que la veille elle l’avait déjà gratifiée de ce titre; mais, la veille, les circonstances étaient si critiques, que cette qualification avait perdu la moitié de sa valeur.

Passant son bras à travers les barreaux de la grille, Mathilde offrit sa tartine à la gardeuse de chèvres, qui la remercia par une belle révérence.

Paul, un peu enhardi, ouvrit la porte du parc, et Jeannette s’avança aussitôt vers lui, non plus menaçante, mais en bêlant avec une petite voix cassée très douce et très amusante. Sans que les deux enfants eussent pu dire comment cela était arrivé, tant les choses se passèrent naturellement, le père Antoine les trouva un quart d’heure plus tard qui sautaient et qui gambadaient avec les chèvres dans les fossés de la grande route, et déjà liés d’une amitié si profonde avec les ruminants et leur gardienne qu’il fallut parler haut pour les séparer.

«Rentrez, monsieur Paul! rentrez, mademoiselle Mathilde! répétait le père Antoine. Votre papa vous gronderait s’il vous voyait hors du parc sans sa permission. Toi, ma petite Catherine, conduis tes chèvres près de la lisière du bois, et ne les laisse pas s’égarer.»

Catherine s’éloigna en criant:

«Adieu, monsieur, madame; adieu, monsieur Antoine,

–Est-ce que Catherine va jouer tous les jours avec ses chèvres dans les bois? demanda Mathilde au jardinier.

–Catherine ne doit pas jouer, répondit celui-ci, mais prendre soin des bêtes dont elle a la garde. Catherine n’a plus de père ; il faut qu’elle travaille pour aider sa mère qui n’est pas riche.

–Les chèvres ne sont donc pas à elle?

–Non; elles appartiennent à la mère Thibaut, et Catherine est simplement chargée de les mener brouter.

–Alors elle gagne beaucoup d’argent? dit Paul.

–Un sou par jour, et parfois seulement un morceau de pain.

–Avec des confitures dessus?

–Non, tout sec.

–Pauvre Catherine! Vous avez pourtant dit qu’elle a une maman? reprit Mathilde.

–Mais une maman pauvre, qui, loin de pouvoir lui donner des confitures, ne peut pas toujours lui acheter des sabots, car vous avez dû remarquer qu’elle marche nu-pieds.»

Pendant un instant, Paul et Mathilde suivirent silencieusement le jardinier; chacun d’eux semblait réfléchir; puis, avec la mobilité des enfants, ils luttèrent de vitesse pour rejoindre leur frère Lucien qu’ils venaient d’apercevoir.

«Où donc as-tu trouvé les gros radis que tu portes? demanda Paul, arrivé le premier.

–Ce ne sont pas des radis, mais des betteraves, répondit Lucien.

–Est-ce que tu vas fabriquer du sucre?

–Non; je vais simplement couper ces racines par tranches et les offrir à Babonnette afin qu’elle nous donne de bon lait.

–C’est pourtant avec ces betteraves-là qu’on fabrique du sucre, dis?

–Pas précisément, car j’ai là une betterave rouge, et c’est de la betterave blanche, introduite en France en1815 par Mathieu de Dombasle, que l’on extrait aujourd’hui le sucre. C’est une plante bien précieuse que la betterave: on la mange en salade, on prépare du sucre, de l’alcool, des confitures avec son jus, et l’on fabrique du papier avec sa pulpe.

–Lequel est le plus sucré, le sucre de betterave ou le sucre de canne? demanda Mathilde.

–Lorsqu’ils sont raffinés, il n’y a aucune différence entre eux; c’est par préjugé que tu entendras dire le contraire.

–Qui donc a découvert le sucre de betterave?

–Margraff, en1747; en France, c’est à M. Benjamin Delessert que l’on doit l’exploitation de ce produit, une des richesses de nos départements du Nord.»

On alla voir manger Babonnette, jolie vache noire marquée d’une étoile blanche sur le front. Grâce à Lucien. on apprit que Babonnette était un ruminant, tout comme Mlle Jeannette, et que ladite Babonnette et ses pareilles descendent de l’auroch, taureau de taille énorme, qui, après avoir vécu longtemps en Europe, ne se trouve plus guère aujourd’hui que dans les monts Carpathes.

«Les vaches et les taureaux, ajouta Lucien, sont peut-être les animaux les plus utiles à l’homme, et la richesse agricole d’un pays est le plus souvent en rapport avec le nombre de bestiaux qu’il possède. La vache nous fournit en abondance du lait avec lequel on fabrique plus de cent espèces de fromages, et la chair du bœuf est la base de notre nourriture. Avec la peau de ces animaux, préparée avec plus ou moins de soin et transformée en cuir, on fabrique des harnais, des malles, des soufflets, des souliers et des vaches de voitures. Avec ses cornes et ses os, les tourneurs façonnent des boutons, des peignes, des dominos, des poires à poudre et mille autres objets. La vache, il est bon que vous sachiez cela, était adorée en Égypte sous le nom d’Isis, et les Grecs la respectèrent longtemps avant de l’offrir en sacrifice à leurs dieux. De nos jours, la vache est vénérée par les Indiens, encore très ignorants, qui croient que l’âme des morts se réfugie dans le corps de ces quadrupèdes; c’est donc pour eux un sacrilège que de les égorger. La grande révolte des Indiens contre les Anglais, en1857, eut pour motif principal le bruit habilement répandu que les cartouches distribuées aux cipayes, ou soldats indigènes, étaient préparées avec de la graisse de vache.

–Comment fait-on pour que la peau des vaches devienne du cuir? demanda Paul.

–On met les peaux que l’on veut préparer en contact avec du tan, ou écorce du chêne réduite en poudre grossière. Le tan contient une substance nommée tannin, qui possède la propriété de se combiner avec la matière animale de la peau des animaux et de rendre ces peaux souples et imputrescibles.

–Alors on frotte les peaux avec du tan, et elles se changent en cuir?

–L’opération est plus compliquée que cela, reprit Lucien; il faut d’abord laisser tremper les peaux pendant plusieurs jours dans l’eau courante, puis les faire macérer dans une nouvelle eau contenant de la chaux délayée, afin de les débarrasser de leurs impuretés. Une fois bien nettoyées, les peaux sont placées dans des cuves, couvertes de tan, et, au bout de trois mois de macération, elles se trouvent tannées. Il ne reste plus qu’à les livrer au corroyeur chargé de leur donner le brillant et la souplesse nécessaires.»

On fut rappelé vers la maison par la cloche qui annonçait le déjeuner. A l’heure du dessert, on remarqua que Paul et Mathilde mettaient de côté les biscuits et les fruits qu’on leur offrait. Sans s’être donné le mot, les deux enfants songeaient à la petite Catherine qui ne mangeait que du pain sec, et ils se proposaient de guetter son retour des champs pour lui remettre les friandises dont ils se privaient à son intention.

Vers quatre heures de l’après-midi, le frère et la sœur se trouvaient de nouveau sur la lisière du bois, du côté opposé à celui qu’ils avaient visité la veille. Pour cette fois, Paul avait renoncé à son bonnet, à sa peau de mouton, à ses moustaches, et, armé de son fusil, que lui avait rapporté le père Antoine, il se contentait d’être un simple chasseur.

«Tu sais que je ne veux plus aller sur la route des Grandes-Indes, dit résolument Mathilde.

–C’est pourquoi je t’ai amenée par ici, répondit Paul. As-tu bien chaud?

–Pourquoi me demandes-tu cela?

–Parce que nous allons tourner le dos aux Grandes-Indes et marcher vers les pays froids.

–Je vais courir chercher mon manchon.

–Ça nous mettrait trop en retard, dit Paul en retenant sa sœur par le bras ; la Sibérie est pas mal loin, et nous n’avons pas de temps à perdre. «

Mathilde, il faut le dire, avait d’abord refusé d’accompagner son frère; mais elle rêvait d’acheter une paire de souliers à Catherine, et Paul avait solennellement promis de donner à sa sœur tous les sous qu’il pourrait récolter si elle se montrait docile. Voilà pourquoi Mathilde consentait à se rendre en Sibérie.

On venait de dépasser les premiers arbres, lorsque Trompette, auquel on ne songeait pas, se joignit à la caravane; fêté, caressé, le chien précéda sur le sentier nos intrépides explorateurs.

La présence de Trompette rassura la timide Mathilde; faut-il s’en étonner? L’homme lui-même se sent plus fort lorsqu’il est accompagné par le fidèle et vaillant animal que l’on nomme un chien. On dort d’un sommeil moins inquiet, gardé par ce vigilant ami, toujours prêt à se dévouer et incapable de trahir.

«Quel bon Vendredi ferait Trompette! dit Paul. C’est dommage qu’il ne sache pas parler. Toi, continua-t-il en jetant un regard tant soit peu méprisant vers sa sœur, tu marches derrière moi, tandis que Trompette court à droite, à gauche, en arrière, en avant, et regarde partout pour s’assurer qu’il n’y a pas d’anthropophages dans les buissons.

–Qu’est-ce que c’est que ces bêtes-là? demanda Mathilde.

–Ce ne sont pas des bêtes, mais des hommes qui en mangent d’autres.

–Tout crus?

–S’ils les mangeaient tout crus, ce seraient par-dessus le marché des cannibales.

–Mangent-ils aussi les femmes?

–Je ne crois pas; dans la leçon qu’il m’a donnée hier, Émile m’a expliqué que le mot anthropophage vient d’anthropos, homme, et de phago, je mange.

–Alors ce sont des ogres?

–Si l’on veut; seulement, tu sais qu’il n’y a pas d’ogres pour de vrai?

–Verrons-vous des pophages en Sibérie?

–Non; mais je te préviens qu’il faut dire anthropophages! parce que pophages ne veut rien dire du tout.

–Et si je veux dire pophages, moi?

–Personne ne te comprendra.

–Ça m’est égal, j’aime mieux dire pophages que thropophages.

–Anthropophages! cria Paul de toutes ses forces.

–J’entends bien, des pothophages», riposta la malicieuse petite fille, qui s’amusait en ce moment de la gravité de son frère.

Une interminable discussion se serait engagée, si un aboiement de Trompette n’eût causé une diversion. Le chien, une patte en l’air, semblait en arrêt devant un objet long et noir étendu sur le sol.

Paul s’avança rapidement.

«Un boa!» s’écria-t-il.

Sans la présence de Trompette, Mathilde se serait enfuie. Elle s’approcha peu à peu et vit un serpent étendu sur le sol.

«Il est tout petit, ton boa, dit-elle avec dédain.

–Heureusement; s’il était gros, nous serions déjà mangés.

–Les boas sont donc aussi des pophages?»

Les circonstances étaient trop graves pour que Paul daignât répondre à cette provocation. Il s’approcha doucement du reptile, long de40centimètres environ, et qui demeurait immobile. Moins prudents que Trompette, qui se tenait à distance respectueuse, Paul et Mathilde, armés de petits bâtons, chatouillèrent l’animal, qui ondula sans toutefois essayer de fuir. Saisi d’une idée subite, Paul prif son sac de toile, le posa sur le sol, et le maintint ouvert, tandis que Mathilde poussait le serpent à l’aide d’un bâton. Trompette protesta en vain, par des aboiements plaintifs, contre l’imprudence des deux enfants. Tourmenté par la baguette de la petite fille, le reptile s’engouffra dans le sac, qui fut aussitôt refermé. Alors, avec une hardiesse sans pareille, Paul replaça la poche à son côté.

A cent pas plus loin, on se trouva, comme la veille, sur le bord d’un ruisseau. On s’assit, et une grande demi-heure se passa à jeter dans l’eau des morceaux de bois, des feuilles sèches, des brins d’herbe que le courant emportait. Cet exercice était si amusant, qu’on serait resté plus longtemps si un gros rat, se promenant au fond de l’eau limpide, ne fût apparu soudain. Les deux enfants n’en pouvaient croire leurs yeux; c’était bien un rat, un vrai rat, qui, là, tout au fond de l’eau, se promenait comme un poisson. Ce phénomène parut peu rassurant, et Mathilde proposa de sortir au plus vite d’un pays où les rats couraient au fond de l’eau, et où l’on allait peut-être voir des poissons perchés sur les arbres se mettre à gazouiller. On avait fait à peine cent pas, lorsque Trompette tomba de nouveau en arrêt devant un animal étrange: on s’approcha avec précaution, et l’on découvrit une belle grenouille noire. La poche de toile fut aussitôt posée sur le sol, et l’on vit, au fond, le boa qui semblait dormir. On profita de son sommeil pour lui donner un compagnon, car, savamment poussée par de petits bâtons, la grenouille noire s’engouffra à son tour dans la poche, dont trois épingles fermèrent aussitôt l’entrée.

Cette belle opération terminée, et la poche remise à sa place ordinaire, on reprit la route de la maison. Le voyage avait duré plus qu’on ne le croyait, car on arrivait à peine sur la lisière du bois, lorsque l’on entendit retentir la cloche qui sonnait l’heure du dîner. Il fallut presser le pas, afin d’éviter une réprimande; aussi, en atteignant la salle à manger, Paul n’eut que le temps d’accrocher sa poche au dos d’une chaise et de courir se laver les mains.

Le repas touchait à sa fin, lorsqu’un cri de terreur, poussé par Mlle Hélène, effraya tous les convives.

«Mon boa! s’écria Paul.

–Ma grenouille!» s’écria Mathilde.

Entraînée par la curiosité, souvent si fatale, qui conduit, les enfants à toucher à tout, Mlle Hélène s’était avisée de décrocher la poche, y avait plongé la main, et avait poussé un cri d’épouvante à la vue de deux reptiles qui se promenaient maintenant en liberté sur le parquet.

CHAPITRE V

Table des matières

La couleuvre de verre.–Un crapaud noir.–Rat d’eau et rat des champs. –Les vrais amphibies.–Échecs et grains de blé.–Singulière trouvaille de Mlle Hélène.–Les canards domestiques.–Du danger d’entre-bâiller une porte lorsqu’il y a quelqu’un derrière.

Par bonheur, Mlle Hélène n’avait pas été mordue, et ce fut d’elle-même qu’elle promit à sa grande sœur de ne plus fouiller à l’avenir dans les poches qui ne lui appartenaient pas. La frayeur qu’elle avait eue devait, en effet, la rendre plus prudente ; mais elle resta un peu fâchée–et non sans raison–contre son frère Paul, qui cachait de si vilaines choses dans son sac. Si la peur exagérée des animaux, même des animaux rampants, est absurde, il n’en est pas moins vrai qu’une trop grande confiance peut aussi avoir ses dangers.

Le boa, examiné par Lucien, se trouva être un orvet, ou serpent de verre. Ce nom de serpent de verre attira les enfants.

«Il n’est pas du tout en verre, puisqu’on ne voit pas clair à travers son ventre, dit Mlle Hélène, les yeux encore pleins de larmes; c’est un vrai serpent, et Paul, a fait exprès de le mettre dans son sac pour qu’il me morde.

–Je ne pouvais pas savoir que tu fouillerais dans mes affaires, dit l’accusé.

–Si, tu le savais...

–Elle a raison, reprit Mathilde; tu sais bien qu’elle veut tout voir et qu’elle grimpe sur les chaises ou sur les tables pour prendre ce qui est placé trop haut.»

Paul avait bonne envie de répliquer, mais le serpent de verre l’intriguait, et il demanda d’où venait ce singulier nom donné au reptile.

«De la fragilité de son corps, répondit Lucien, car, d’après les naturalistes, le moindre choc suffit pour le briser.

–Paul croyait avoir trouvé un boa, dit Mathilde.

–C’est trop d’imagination; il n’y a de boas qu’en Asie, en Afrique ou en Amérique. Au résumé, cette petite couleuvre est très jolie avec sa robe argentée.

–Mord-elle? demanda Mathilde.

–Non, elle est inoffensive et vit d’insectes. Néanmoins, vous me ferez le plaisir de laisser en paix les serpents que vous rencontrerez; vous pourriez mettre la main sur une vipère, et les vipères, dont les crochets distillent du venin, font des morsures dangereuses, bien que rarement mortelles.

–Et comment les reconnaît-on, les vipères? demanda Paul.

–A leur tête qui a la forme d’un fer de lance et qui est plus large que leur corps; mais, encore une fois, laissez en paix les reptiles que vous trouvez sur votre route ; ce sont de mauvaises connaissances qu’il faut fuir.

–Et ma grenouille noire, la trouves-tu jolie? demanda Mathilde à son frère aîné.

–Ta grenouille noire est simplement un crapaud.

–Un crapaud! s’écrièrent les enfants en reculant d’un pas.

–Oui, un crapaud commun, parent de la grenouille et amphibie comme elle dans sa jeunesse. De ces vilaines pustules qui lui couvrent le dos, suinte une humeur visqueuse qui, appliquée sur la peau, y fait venir des cloches. Il ne faut pas reculer devant l’expression de la vérité. Le crapaud, comme tous les reptiles, doit être laissé dans son coin ; on ne peut rien gagner à le fréquenter.

–Comme il doit être malheureux d’être si laid! dit Mathilde avec commisération.

–Il n’est pas laid du tout; il est un crapaud, répliqua judicieusement Mlle Hélène. Est-ce qu’il mord, Lucien? demanda-t-elle ensuite.

–Non; il n’a pas de dents, et c’est un des points qui le distinguent de la grenouille.

–Comment fait-il pour manger du sucre, s’il n’a pas de dents?»

On se mit à rire, et Mlle Hélène fut embrassée à la ronde pour cette belle question.

«Nous avons vu tout à l’heure une chose très drôle, dit Mathilde à Lucien, nous avons vu une bête qui se promenait au fond de l’eau.

–Un poisson ou une écrevisse sans doute.

–Non, une bête avec quatre pattes et une queue grande comme celle des rats.

–Alors vous avez vu un rat d’eau, et si vous aviez bien regardé, vous auriez remarqué que sa queue est velue au lieu d’être lisse comme celle des rats ordinaires. Le rat d’eau est le frère du campagnol, ce rat des champs qui désespère les cultivateurs par le nombre d’épis qu’il coupe et dévore.

–Pourquoi le rat d’eau se promène-t-il au fond des rivières? Est-ce pour manger des poissons? demanda Paul.

–On le croit chasseur d’écrevisses, répondit Lucien; en réalité, il paraît se nourrir exclusivement de plantes aquatiques.

–Comment fait-il pour respirer lorsqu’il est au fond de l’eau?

–Il ne respire pas. De même que la loutre, le phoque, le morse, le crocodile, l’hippopotame, que l’on nomme à tort des amphibies, il retient sa respiration pendant un temps plus ou moins long; mais, sous peine de se noyer, il lui faut remonter fréquemment à la surface de l’eau pour respirer. Les véritables amphibies sont les animaux qui ont à la fois des poumons, organes respiratoires des mammifères, et des branchies, organes respiratoires des poissons. L’axolotl, cet étrange poisson mexicain pourvu de pattes, que tu as vu au Jardin des Plantes, est un véritable amphibie.»

Lucien s’étant chargé de remettre le serpent de verre et le crapaud en liberté, Paul et Mathilde s’établirent dans un coin du salon et se perdirent dans les combinaisons d’une partie d’échecs qui demeura indécise.

«Qui donc a inventé ce jeu-là? demanda Paul à Lucien, tout en rangeant les rois, les reines et les pions dans leur boîte.

–Un Indien, selon la tradition la plus accréditée. On rapporte même une curieuse anecdote à propos de cette invention.

–Raconte-nous-la, dis?

–Volontiers. On prétend que l’Indien inventeur du jeu d’échecs fit hommage de son invention au roi de Perse. Ce souverain, dans son admiration pour les ingénieuses combinaisons du jeu, voulut que l’inventeur choisît lui-même sa récompense.

–Après?

–L’Indien demanda que l’on mît un grain de blé sur la première case de l’échiquier, deux sur la seconde, quatre sur la troisième, huit sur la quatrième, et que le nombre des grains fût ainsi doublé jusqu’à la soixante-quatrième case, déclarant ne vouloir d’autre récompense que le nombre des grains de blé résultant de cette opération.

–Il n’était pas exigeant, cet inventeur-là, dit Paul.

–Le roi de Perse pensa comme toi, aussi accorda-t-il à l’Indien la récompense demandée. Mais, le compte fait, il se trouva que la Perse entière ne possédait pas assez de blé pour payer l’inventeur.

–C’est impossible! s’écria Paul.

–Bien qu’il soit un peu tard, reprit Lucien, es-tu encore assez éveillé pour faire quelques multiplications?

–Oui», dit Paul, qui saisit le crayon et la feuille de papier que lui tendait son frère.

Et, se mettant à l’œuvre, le petit garçon trouva à la dixième case cinq cent douze grains de blé.

«Continue.

–542,288, dit Paul arrivé à la vingtième case.

–Et quel nombre trouves-tu pour la quarantième?

–Il est si gros que je ne peux pas le compter; regarde.»

Le calculateur présenta à son frère la rangée de chiffres suivante:

549,755,813,888.

«Cela fait, dit Lucien, cinq cent quarante-neuf milliards, sept cent cinquante-cinq millions, huit cent treize mille, huit cent quatre-vingt-huit grains de blé. Laisse-moi achever le calcul... Tiens, il donne ce joli chiffre:

9,223,372,036,854,775,808,

dont l’énoncé écraserait ton imagination, car il s’agit d’environ neuf milliards de milliards. Or il faut130,000 grains de blé pour remplir un boisseau; il eût donc fallu trouver soixante-dix mille milliards de boisseaux de blé pour payer l’Indien, ce qui est impossible.»

Paul alla se coucher en se promettant, si jamais quelqu’un lui offrait une récompense, de mettre à profit le curieux calcul de l’inventeur du jeu d’échecs.

Le lendemain, après avoir guetté la petite Catherine sur la route et lui avoir remis les friandises gardées pour elle, Paul et Mathilde revenaient vers la maison prêts à bien s’amuser,–on a toujours l’âme satisfaite après une bonne action,–lorsqu’ils aperçurent Hélène qui sortait en courant de la basse-cour. La petite fille tenait son tablier relevé par les coins.

«Que portes-tu donc là? lui cria Mathilde.

–Une jolie chose que j’ai trouvée.

–Fais voir.

–Non, tu me la prendrais.

–Dis-nous au moins ce que tu as trouvé, si tu ne veux pas nous le montrer, dit Paul d’un ton caressant.

–Eh bien, j’ai trouvé un œuf de lapin.

–Un œuf de lapin! s’écrièrent à la fois Paul et Mathilde.

–Oui, un œuf de lapin, reprit Hélène, et je le porte à Florence pour qu’elle le fasse cuire pour mon déjeuner.

–Les lapins sont des animaux mammifères, originaires du nord de l’Afrique, et ils ne pondent pas d’œufs, dit Paul.

–Ils en pondent, puisque j’ai trouvé celui-ci dans leur cage, dit Hélène qui, écartant les coins de son tablier, montra à son frère et à sa sœur un bel œuf verdâtre taché de points jaunes.

–C’est un œuf de cane! s’écria Paul en riant.

–Tu es bête! dit sans façon Mlle Hélène. Comment veux-tu qu’une canne, qui est en bois, puisse pondre des œufs?»

Égayés par la méprise de leur petite sœur, Paul et Mathilde se mirent à rire si fort que celle-ci s’éloigna indignée.

«Elle est si petite qu’elle ne peut pas encore tout savoir, dit Mathilde d’un ton plein d’indulgence.

–Et toi, sais-tu d’où viennent les canards domestiques? demanda Paul.

–Oui, répondit Mathilde.

–Dis un peu, pour voir?

–Eh bien, les canards sont des palmipèdes, des parents des cygnes et des oies ; il y en a de beaucoup d’espèces, et ils émigrent durant l’été.

–Mais le canard domestique?

–C’est un canard apprivoisé qui a perdu l’habitude de voyager. Je sais encore, continua la petite fille, que l’on plume les canards deux fois par an pour avoir leur duvet, dont le plus fin sert à faire des édredons.

–Et comment se nomme le canard qui donne le véritable édredron? demanda encore l’examinateur.

–Eider. Il vit dans les contrées glaciales, et ce sont les Irlandais et les Norvégiens qui nous procurent ces grands oreillers que l’on met sur les lits.

–Je croyais être seul à savoir tout cela! s’écria Paul, surpris de la science de sa sœur.

–J’étais là lorsque Émile t’a raconté l’histoire.

–Tu étais loin, près de la fenêtre, en train de coudre.

–Tu crois donc que cela rend sourd, lorsque l’on coud? Dis donc, si nous allions voir dans la cabane aux lapins? Il y a peut-être encore des œufs de cane.

–A quoi cela nous servira-t-il? Il est défendu d’y toucher.

–Nous n’y toucherons pas, nous les regarderons.»

On se dirigea vers la basse-cour, et après avoir jeté quelques poignées d’herbe aux lapins, Mathilde s’approcha d’une cabane de planches d’où partaient de sourds grognements.

«C’est le porc qui demeure là, dit la petite. Est-il gros?

–Je ne sais pas, je ne l’ai pas encore vu, répondit Paul.

–Si nous ouvrions un peu la porte, nous pourrions le regarder.

–Et s’il se sauve, nous serons grondés.

–Il ne se sauverait pas si tu tenais bien la porte; et si tu étais assez fort.

–Je suis assez fort, répondit Paul.


MATHILDE EUT BEAU POUSSER DE TOUTES SES FORCES.

V

–Tu le dis, mais je ne le crois pas», répliqua Mathilde.

Il n’en fallut pas davantage pour que Paul se rapprochât de la cabane, et tout doucement enlevât la traverse qui assujettissait la porte. Celle-ci s’entre-bâilla, et Mathilde put regarder à son aise un porc énorme qui, les oreilles rabattues sur les yeux, et remuant son groin, poussa la porte et parut dans l’entre-bâillement. Paul se raidit, mais il ne tarda pas à reconnaître que le groin était très fort, car on le voyait s’avancer insensiblement. Mathilde, dont l’assistance fut requise, eut beau pousser de toutes ses forces, la porte, rejetée avec violence au dehors, renversa Paul sur Mathilde, tandis que maître Habillé de soie,–ainsi que le nommait la fille de basse-cour,–jetait un cri de triomphe et passait sur le corps des deux vaincus.

Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.

Türler ve etiketler

Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
243 s. 23 illüstrasyon
ISBN:
4064066315146
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
İndirme biçimi:

Benzer kitaplar