Kitabı oku: «Recherches sur l'histoire et sur l'ancienne constitution de la monarchie de Savoie»

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Luigi Cibrario

Recherches sur l'histoire et sur l'ancienne constitution de la monarchie de Savoie


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066305062

Table des matières

Avant-Propos.

CONSIDÉRATIONS SUR L’HISTOIRE CIVILE.

Précis historique SUR LES PRINCES DE LA MAISON DE SAVOIE

PRÉFACE DE L’AUTEUR.

PREMIÈRE PARTIE.

SECONDE PARTIE.

TROISIÈME PARTIE.

DISCOURS SUR LA CONSTITUTION DE LA MONARCHIE DE SAVOIE

SOMMAIRE.

DOCUMENS JUSTIFICATIFS

I.

II.

III.

IV.

V.

VI.

VII.

VIII.

MÉMOIRE SUR LES ARMOIRIES ANCIENNES DES PRINCES DE SAVOIE.

APPENDICE.

NOTIONS PRÉLIMINAIRES .

ERRATA.



Avant-Propos.

Table des matières

L’importance littéraire d’une version contemporaine est devenue tellement modeste aujourd’hui, que l’écrivain qui la produit est à peine en droit d’en entretenir ses lecteurs. De la fidélité, de la correction, quelqu’élégance, telle est à-peu-près la sphère du mérite qui lui est propre. Le public jugera si j’ai été assez heureux pour réaliser l’une ou l’autre de ces conditions.

L’ouvrage dont j’entreprends de doter notre littérature est le fruit des patientes recherches et des travaux assidus d’un écrivain qui, jeune encore, a su répandre de vives lumières sur les ténèbres du moyen âge, et dont le zèle intelligent promet à la science historique de nouvelles et d’importantes découvertes. M. Cibrario, avantageusement connu dans le monde savant par son Histoire de Quiers , a publié à quelques années d’intervalle les opuscules que j’ai réunis sous le titre collectif de Recherches. Ces opuscules, composés sur des documens pour la plupart inédits, m’ont paru offrir des vues neuves et intéressantes touchant l’origine et les progrès de la monarchie de Savoie, dont l’histoire est à tant d’égards liée à la nôtre, dont les lois ont régi pendant plusieurs siècles quelques-unes de nos provinces. En les traduisant, j’ai aspiré à combler, du moins en partie, une lacune essentielle de notre littérature historique. Car elle manque encore d’un ouvrage parfaitement propre à faire connaître avec exactitude la Savoie, ses premiers âges, ses souverains, ses usages, ses anciennes institutions, enfin tout ce qui constitue l’histoire générale d’un pays, en prenant ce mot dans l’acception étendue et philosophique qu’il a reçue de nos jours.

Samuel Guichenon eut le mérite assurément très-réel de redresser un grand nombre d’opinions erronées et de recueillir une foule de documens parmi lesquels on trouverait encore aujourd’hui les meilleurs fondemens d’une bonne Histoire. Mais celle qu’il a laissée, et qui s’arrête à 1660, a le grand tort d’offrir, suivant le goût de son siècle, un caractère purement généalogique. Point d’observations sur les causes apparentes ou secrètes des événemens qu’il raconte; point de détails sur les lois, les mœurs, les coutumes des peuples dont il déroule les annales. Peu familier, d’ailleurs, avec les écritures anciennes, il n’est pas surprenant que les documens qu’il produit renferment des inexactitudes assez multipliées. Enfin, à l’époque où il écrivit, il y avait, à la Cour de Savoie, sur l’origine et sur l’histoire de cette maison, de vieux préjugés qu’il chercha à accréditer par des théories plus ou moins ingénieuses, au lieu de les combattre, et que la plupart de ses successeurs ont reproduits. Pierre Monod, écrivain érudit, qui existait à la même époque, limita ses études à quelques points spéciaux de cette histoire. Avant Guichenon, Champier, Paradin et Philibert de Pingon, n’avaient guère été que des chroniqueurs ou des annalistes.

Parmi les ouvrages modernes, l’Histoire militaire du Piémont, en cinq volumes in-8°, par M. le comte Alexandre de Saluces, est un livre plein d’érudition, et qui fait foi de la solidité du jugement de son auteur; mais cet ouvrage, spécial, comme l’annonce son titre, n’a pu combler la lacune que je viens de signaler.

M. Costa de Beauregard publia, il y a quelques années, des Mémoires historiques sur la maison de Savoie. Ce travail, composé dans le goût de l’Abrégé chronologique du président Hénault, se fit remarquer par des aperçus ingénieux, par des détails pleins d’intérêt. Mais les erreurs graves et nombreuses qu’on y découvre, particulièrement dans les dates, erreurs auxquelles l’affaiblissement de la santé de l’auteur ne fut pas sans doute étranger, ont fait une loi de ne le consulter qu’avec une extrême défiance.

Les Essais de M. Mimaut sur l’Histoire politique, sur la statistique et l’ethnographie de l’île de Sardaigne, n’embrassent l’histoire de la monarchie de Savoie que d’une manière fort indirecte, et seulement depuis 1721, époque à laquelle la Sardaigne lui fut réunie. Ces essais ont perdu d’ailleurs une grande partie de leur importance par l’apparition postérieure des ouvrages de MM. Manno et Le Marmora sur l’histoire et la géographie de cette île.

La littérature italienne présente à peu de chose près la même stérilité que la nôtre en fait d’ouvrages historiques sur la monarchie de Savoie. Deux savans contemporains de Guichenon, Pierre Gioffredo et Augustin Della Chiesa, préférèrent le mérite d’éclairer quelques points inconnus ou douteux de cette histoire, à celui de l’embrasser dans son ensemble. Avant eux, Louis Della Chiesa avait publié son Compendio delle storie di Piemonte, ouvrage exact, estimable en son genre, mais qui ne peut être considéré que comme un croquis bien tracé.

Les autres ouvrages français ou italiens, publiés sur le même sujet, présentent, à travers quelques qualités louables, de graves imperfections. L’absence de critique, le défaut d’ordre, des omissions essentielles, s’y laissent fréquemment apercevoir. La fidélité scrupuleuse avec laquelle leurs auteurs ont répété les erreurs échappées à Guichenon, témoigne assez que les travaux de cet écrivain leur ont trop légèrement tenu lieu des sources premières auxquelles tout historien qui aspire à ne point s’égarer dans sa marche, doit indispensablement recourir.

M. Cibrario fit paraître en 1825, sous le titre modeste de Notizie, etc., un Précis historique sur l’origine et les accroissemens successifs de la monarchie savoisienne, sur le caractère de ses princes, sur ses principales institutions législatives. Cet ouvrage, dont le plan n’a pu comporter de longs développemens historiques ni biographiques, contient des notions sommaires, mais précieuses par leur exactitude et leur précision, sur l’ensemble de l’histoire et particulièrement sur les premiers siècles de cette monarchie, et sur la généalogie de ses princes, qu’il a corrigée d’après des documens officiels et entièrement inédits. Tout y décèle l’écrivain consciencieux, qui a puisé à des sources certaines les fondemens de ses croyances historiques, et qui s’est fait un devoir de répudier toutes les opinions dépourvues de témoignages authentiques et irrécusables. Ce Précis, que M. Cibrario, dans sa préface, nous annonce n’être que l’extrait d’une Histoire complète de Savoie qu’il se propose de publier dans quelques années, a été accueilli avec une extrême faveur en Italie. La traduction que j’en présente a été faite sur un exemplaire corrigé et annoté par l’auteur.

Je l’ai fait suivre d’un Discours sur l’ancienne constitution de la monarchie savoisienne, et sur l’organisation civile et judiciaire de ce royaume: ouvrage rempli de documens curieux, entièrement neufs, et dans lequel M. Cibrario a consigné le résultat de huit années de recherches, dans les archives, du Roi, dans celles de la Chambre des Comptes, des Évêchés et des Chapîtres. Un mémoire sur les anciennes armoiries des princes de Savoie sert de complément à ce beau travail.

Ces deux importans opuscules sont précédés de Considérations sur l’Histoire civile , dissertation qui se distingue par des aperçus judicieux, par des vues nouvelles, et à la suite de laquelle on trouve une nomenclature raisonnée des principaux mémorialistes et chroniqueurs. qui ont écrit sur le Piémont et sur la Savoie .

J’ai donné par forme d’appendice, à la fin de ce volume, une traduction des Notices publiées en 1827 par M. Cibrario , sur les sociétés populaires et nobiliaires dans les républiques du Piémont, et spécialement dans celle de Quiers. Quoique ces notices ne concernent pas directement l’histoire générale de la monarchie de Savoie, j’ai pensé que le lecteur ne les jugerait pas déplacées dans ce recueil, tant à raison de l’intérêt extrême qu’elles présentent, que des vives clartés qu’elles répandent sur l’organisation de ces sociétés si influentes au moyen âge, si ardentes à se disputer le gouvernement des républiques italiennes, et dont la rivalité, long-temps utile à la liberté, finit par en amener la ruine. Les statuts singuliers et barbares de la société populaire de St-Georges, particulièrement, seront lus avec une vive curiosité. Aucun écrivain n’avait précédé M. Cibrario dans les investigations laborieuses à l’aide desquelles il a mis en lumière l’esprit et la composition de ces mystérieuses associations. C’est une page importante ajoutée à l’histoire du moyen âge, si recherchée de nos jours et encore si peu connue.

Telles sont les productions qui composent ces Recherches. En essayant de les naturaliser, pour ainsi dire, parmi nous, j’ai cru bien mériter des amis des études historiques; et, originaire moi-même d’une province qui fit long-temps partie de la monarchie de Savoie, j’ai espéré qu’elle accueillerait favorablement un travail qui se recommande, à ce double titre, à son indulgence et à son intérêt.

A. B.


CONSIDÉRATIONS SUR L’HISTOIRE CIVILE.

Table des matières

Parmi les genres variés d’Histoire que compte la littérature, et dans le nombre immense des livres anciens et modernes publiés sur cette matière, l’histoire civile est sans contredit la plus rare; l’histoire généalogique et militaire est celle qui s’offre avec le plus de profusion aux recherches et à l’attention des lecteurs.

On peut citer une infinité d’écrivains qui, paraissant consacrer leur plume à l’histoire d’une nation, n’ont en réalité traité que de ses princes. Il est pourtant certain que si l’on ne veut se borner à une simple biographie privée, on ne saurait dignement parler de ses souverains sans parler beaucoup d’elle-même; car c’est sa félicité qui constitue leur véritable gloire. Séparer l’histoire des princes de celle de la nation, est une absurdité manifeste. Les princes ne portent ce titre que parce qu’ils sont les chefs de la nation, et leurs actes n’ont plus d’importance que ceux des particuliers que parce que ces actes influent, suivant le caractère des hommes placés à sa tête, sur l’accroissement ou sur la diminution de la prospérité d’un peuple entier.

Plusieurs autres décorent du titre pompeux d’Histoires, de simples narrations des tristes événemens de la guerre, des catastrophes plus douloureuses encore qu’amènent les discordes intestines, la guerre civile; leur but en cela est de flatter les inclinations des hommes qui aiment à s’occuper des objets qui parlent davantage à l’imagination, et traitent avec une sorte d’indifférence ceux auxquels sont attachés les conséquences les plus graves et les plus universelles. En réalité, quel fruit retire-t-on de la description minutieuse d’une guerre? ce fruit est très-borné. Il est peu de cas où une narration de cette nature puisse profiter à l’art militaire. Dieu suscite à peine une fois en un siècle quelqu’un de ces grands capitaines tels qu’Eugène de Savoie, Frédéric de Prusse, ou Napoléon, dont l’exemple serve à l’imitation d’autrui; encore faudrait-il que l’historien lui-même fût un grand capitaine pour écrire avec utilité sur un tel sujet. D’ailleurs les guerres se ressemblent les unes aux autres, comme les montagnes se ressemblent entre elles; et, quand il a exposé les motifs d’une de ces terribles conflagrations, et raconté l’issue d’une bataille et les suites qu’elle a amenées, l’historien qui ne fait pas profession d’écrire pour les seuls militaires en a dit suffisamment; et pourtant les deux tiers de la plupart des histoires (je n’entends parler que des histoires générales ), sont pleins d’événemens guerriers; l’autre tiers se compose de récits appartenant à l’histoire généalogique; l’histoire civile y occupe le moindre espace.

Retracer la physionomie des temps passés non moins que rapporter les événemens qui s’y rattachent, caractériser la prospérité ou la misère des peuples, assigner ou laisser entrevoir les causes de cette diversité dans leur condition, tel me paraît devoir être le véritable objet de l’Histoire. Elle ne saurait prétendre à instruire les hommes si elle ne réalise cette importante destination. Or, la misère ou la prospérité d’un peuple ne dépend pas seulement de la guerre ou de la paix. Ce peuple peut être très-malheureux en pleine paix, et même, en partie, à raison d’une longue paix. Au contraire, il peut être, je ne dirai pas heureux, mais dans une situation très-supportable en temps de guerre, parce qu’il existe, soit dans la paix, soit dans la guerre, d’autres causes non accidentelles, mais constantes, d’infortune ou de félicité. Telles sont les lois; tels encore sont les moyens politiques dont se sert le gouvernement; telles enfin les mœurs, plus puissantes que les lois, que les combinaisons politiques, et qui finissent toujours par prévaloir sur elles. Voilà les sources directes et perpétuelles du bien-être ou du mal-être des peuples, et je ne crains point d’encourir les critiques des hommes versés dans les profondeurs de l’économie publique, en affirmant qu’une guerre prolongée est souvent l’occasion de moins de maux qu’une loi mauvaise, un impôt excessif ou assis sur des bases vicieuses. Une foule de citoyens peuvent se dérober aux principales calamités que la guerre entraîne; quelques-uns, plus heureux encore, savent éviter ses conséquences les plus immédiates et les plus graves; une mauvaise loi, un impôt excessif ou mal assis, frappent et blessent chaque citoyen.

Mais les observations que j’ai énoncées plus haut n’en sont pas moins fondées.

L’imagination humaine se trouble et se soulève à la vue, par exemple, d’un assassinat, parce que la conséquence en est sensible et immédiate; il n’est besoin ni de calcul ni de raisonnement pour la saisir.

Ce spectacle excite beaucoup de rumeur, il donne lieu à de longs discours. Au contraire, on se met peu ou point du tout en peine à l’apparition d’une mauvaise loi de procédure criminelle qui peut donner lieu à une foule d’assassinats juridiques. Et pourtant ce genre d’homicide est cent fois plus terrible, cent fois plus redoutable que le premier; car il atteint l’innocent là même où il doit espérer aide et protection; car il revêt les formes spécieuses de la justice. Rarement cette méprise meurtrière est de nature à être découverte; presque jamais elle n’est susceptible d’être réparée.

Voilà la véritable cause pour laquelle la guerre a eu tant d’historiens, et la vie civile des peuples un si petit nombre.

Les historiens se sont efforcés de complaire à l’esprit du temps, aux inclinations de la multitude. Trop communément leur premier désir n’est point d’être utiles, mais bien d’être lus et applaudis. Ils sont donc dans l’obligation de se conformer aux goûts du peuple, toujours disposé à admirer ce qui lui plaît, et non ce dont il peut retirer quelque fruit.

Parmi les livres historiques qui excitent en réalité le plus d’empressement de la part des lecteurs, il faut placer en première ligne les histoires universelles, puis les histoires générales, puis enfin les abrégés. Ces histoires, et particulièrement les premières, sont les moins utiles de toutes, parce qu’elles ne rapportent que les grands événemens qui ne servent à l’instruction de personne, tels que les guerres, les séditions, les changemens de règne, les émotions et les excès populaires, et parce que le commun des écrivains de ces sortes d’histoires ne sait et ne peut savoir les particularités qui se rattachent à chacune d’elles. Et cependant, c’est dans ces particularités que résident un enseignement utile, le mouvement, la vie. L’auteur se livre à des conjectures arbitraires sur les ressorts cachés des choses, et pour mêler à ces conjectures hypothétiques les événemens éclatans qui les inspirent, pour réunir les unes et les autres en un corps imposant de narration, il est contraint à employer des artifices de rhéteur, et livre et son lecteur et lui-même à des méprises continuelles et qui se reproduisent à l’infini.

Mon opinion est que personne ne peut écrire une bonne histoire universelle, par la raison qu’il n’est au pouvoir de personne de connaître d’une manière approfondie toutes les histoires particulières, lesquelles, pour la plupart, sont encore à faire, et dont les élémens ne se présentent qu’épars dans les monumens publics.

Je ne crois pas qu’il soit possible de donner une bonne histoire générale d’un peuple ou d’une monarchie, sans avoir étudié avec soin les particularités historiques de toute ville de quelque importance; or, toutes les villes de l’Italie en présentèrent depuis le XIe jusqu’au XVIe siècle; cette importance s’étendit même à des bourgs et à des communes d’une médiocre étendue.

Je pense enfin que personne ne peut produire un bon abrégé historique, s’il n’est en mesure d’écrire ou s’il n’a même écrit l’histoire entière du peuple ou de la monarchie dont il a dessein de s’occuper. Voilà pourquoi le précis du président Hénault est peut-être le seul bon abrégé que l’on possède d’aucune histoire.

Il faut cependant remarquer ici deux choses. La première, que ces réflexions ne peuvent s’appliquer qu’aux histoires des temps du moyen âge et de ceux qui l’ont suivi, et non à l’histoire des temps antiques dont il nous reste peu de monumens, et pour lesquels les histoires écrites par les contemporains ou par d’autres, fort anciens par rapport à nous, doivent nécessairement tenir lieu de monumens. La seconde, c’est que je suis loin de prétendre qu’une personne mal informée des mœurs particulières d’un peuple ou des usages d’une monarchie, ne puisse faire un bon sommaire de son histoire; mais alors ce ne doit être qu’un simple sommaire et non une histoire abrégée; ce sommaire ne doit contenir ni jugemens ni parallèles.

Je dois en outre prévenir mes lecteurs de ne point confondre les abrégés et sommaires ou epitome qui font l’objet de mes observations, avec ces ouvrages dans lesquels on appelle une série plus ou moins étendue de faits historiques à la démonstration d’un système. Il existe un grand nombre d’ouvrages de cette nature, bien que très-peu, aucun peut-être, offrent le mérite rare du Discours de Bossuet sur l’Histoire universelle. Ces sortes d’ouvrages n’appartiennent point à l’histoire proprement dite, et leur objet n’est pas de l’enseigner. Car celui qui invoque l’histoire à l’appui de ses affirmations, choisit les faits qui sont à son avantage, et tait ou déguise ceux qui contrarient son système. C’est ce qui arrive fréquemment dans les temps agités par la fureur des partis politiques ou religieux; temps où il devient difficile, même aux esprits les plus sages, de se tenir à distance des passions qui hérissent de tant d’obstacles la recherche de la vérité.

La partialité universelle que nous avons signalée tantôt pour la partie généalogique et militaire de l’histoire, éclate encore dans la qualité des monumens qu’on recueille pour lui servir d’instrumens, ou, pour parler plus exactement, de matériaux.

Les fondemens des premières histoires ou chroniques furent la tradition et les souvenirs que les particuliers les plus soigneux des annales domestiques, s’empressèrent de consigner dans leurs journaux. Or, la tradition se complaît à recueillir, non ce qui est utile, mais ce qui est merveilleux, et cela d’autant plus, qu’elle s’éprend avec une incroyable facilité des contes les plus absurdes.

Les particuliers tiennent note dans leurs journaux des événemens domestiques; ils y consignent les naissances, les mariages, les morts des personnes de leurs familles et des princes; ils y font mention des comètes et autres signes célestes, des guerres, des pestes et famines. C’est beaucoup quand, pour mettre à même d’apprécier la gravité de ce dernier fléau, on y tient note du prix des grains.

Mais de tout ce qui a trait aux lois, aux mœurs, à l’économie publique, aux négociations politiques, pas un mot.

La nécessité de recueillir des documens à l’aide desquels on pût écrire facilement l’histoire, et avec avantage pour le public, cette nécessité, dis-je, se fit sentir en Italie dès le XVIe siècle, et plusieurs collections de matériaux de cette nature furent publiées, soit en France, soit en Italie, au XVIIe, en ce siècle où fleurit la véritable philosophie, où la critique prit naissance. On ne saurait croire quel fruit on en retire encore de nos jours. Néanmoins de telles collections sont plus utiles pour l’histoire généalogique et diplomatique, que pour celle de l’économie publique et des lois. Elles offrent peu de documens qui aient une liaison directe avec cette partie si substantielle de l’histoire.

Le premier recueil de documens appartenant pour une portion notable à la monarchie de Savoie, est dû à un étranger, Samuel Guichenon, qui fit imprimer à Lyon, en 1661, sous le titre de Bibliothèque sébusienne, une collection volumineuse de pièces publiques et privées relatives au Lyonnais et au Dauphiné, provinces dont une partie fut long-temps soumise à la domination des princes de Savoie, et plusieurs autres concernant les autres états de Savoie au-delà des monts. Vers le milieu du siècle dernier, Pasini et Rivantella publièrent le cartulaire de l’église d’Oulx, dont les historiens du Piémont et du Dauphiné, aux XIe et XIIe siècles, ont tiré ou peuvent tirer beaucoup de lumières. Plus tard, le théologien Moriondo imprima en deux gros volumes des documens fort nombreux, relatifs principalement à l’histoire du Montferrat, sous ce titre: Monumenta aquensia. Enfin, Louis Costa a également publié, il y a quelques années, le cartulaire de Tortone, sa patrie.

Si des collections de simples monumens nous passons aux ouvrages dans lesquels on voit ces documens se confondre dans le corps du livre, ou figurer au bas des pages, ou se réunir tous ensemble à la suite du texte sous le titre de Pièces justificatives, une série bien plus considérable d’auteurs s’offre à nos recherches. Le plus ancien est Benvenuto Saint-Georges qui, au commencement du XVIe siècle, écrivit la chronique de Montferrat, laquelle fut imprimée dans le courant de ce siècle, réimprimée à la fin du siècle dernier, et enrichie d’annotations par les soins de Vernazza. Le judicieux usage établi par cet historien de rapporter dans leur étendue les pièces justificatives de son histoire, reçut de justes et nombreux éloges de Maffei et de Muratori.

Ce procédé fut suivi par Saint-Georges dans un autre de ses ouvrages intitulé De origine gentilium suorum, c’est-à-dire de ceux des comtes de Biaudrate de qui descendaient les puissans barons dont les destinées se lient étroitement avec celles des républiques de Novarre, Verceil, de Quiers et de Turin, et avec l’histoire du Canavèse.

Ce sage exemple fut imité en partie par Mgr. Della Chiesa, dont les ouvrages publiés ne sont que les sommaires d’autres plus considérables qu’il avait préparés avec un zèle et un labeur incroyables, et dont on conserve manuscrite la vaste Description du Piémont, augmentée par Mgr. Della Chiesa, évêque de Casai, ouvrage d’une grande importance, et bien digne que le gouvernement en ordonne et en encourage la publication.

L’Histoire des Alpes maritimes, de Pierre Geoffroy, ouvrage d’un intérêt égal au précédent, et digne des mêmes encouragemens, renferme aussi des documens nombreux. Deux exemplaires en sont déposés aux archives royales de la cour. Quelques documens nous sont également offerts par l’ouvrage intitulé : Nicœa civitas sacris monumentis illustrata, publié par le même Geoffroy, et par l’Amedeus pacificus de Monod. Mais nous devons une mention particulière à ceux que Samuel Guichenon, auquel nous avons déjà payé un juste tribut d’éloges, a reproduits en grand nombre dans son Histoire de la Bresse et du Bugey, et plus encore dans son Histoire généalogique de la maison royale de Savoie, vaste publication, qui jouit d’une juste renommée lors de son apparition, et que Christine, régente de Savoie, récompensa avec une munificence toute royale; ouvrage trop critiqué peut-être, depuis lors, par ceux qui jugent les temps anciens à la mesure des nôtres, et qui ne veulent pas voir qu’en toutes choses, le plus difficile est de bien commencer,

Enfin le même siècle présente à nos recherches Caprée, auteur du Traité historique de la chambre des comptes; Tesauro, auteur de l’Histoire de Turin; Voersio, auteur de l’Histoire de Cherasco et d’autres histoires municipales, assorties de plusieurs documens; et Rochaix; auteur de l’ouvrage intitulé : Gloire de l’abbaye de la Novaloise, ouvrage de peu de travail et faible de critique, dont je n’aurais pas rappelé le souvenir si un célèbre écrivain moderne n’avait tiré grand parti, pour appuyer son système, d’une pièce relative au XIe siècle, qui y est publiée. Mais, au siècle dernier, se présente avec une plus grande puissance de critique et un plus grand luxe d’érudition, Thomas Terraneo, qui, dans son Adelaïde illustrata, produit d’importans et nombreux documens, et a laissé dans Joseph Vernazza un élève digne de lui. Vers la même époque, un laborieux collecteur de titres antiques, André Irico, publiait l’histoire de Trin; il est aussi l’auteur d’une histoire typographique manuscrite de cette cité. Peu après, Jacob Durandi, Vercellois, éclairait par la sagacité extrême de son esprit et par l’étendue de son savoir, la géographie antique du Piémont dans ses ouvrages intitulés: Il Piemonte cispadano et traspadano, et mettait en lumière plusieurs points obscurs de notre histoire; c’est aussi ce que faisait, sur un plan moins vaste, mais avec plus de critique, dans nombre d’ouvrages mis au jour ou inédits, Vernazza, auquel nous avons déjà rendu un hommage bien mérité ; Meyranesio et Nasi entreprirent aussi avec une méthode et une critique excellentes l’histoire ecclésiastique du Piémont, sous le titre de Pedemontium sacrum, en l’accompagnant de documens. Mais il n’a paru que le premier volume de cet ouvrage. Au-delà des Alpes, Besson eut la même pensée, et publia des mémoires pour servir à l’histoire des diocèses de Genève, de Maurienne, de la Tarentaise et autres, et, avec eux, nombre de pièces importantes. Le chanoine Grassi joignit un recueil considérable de documens à ses mémoires sur l’église épiscopale de Mondovi. Enfin, ce même Grassi, dans sa dissertation sur l’Université des études de Mondovi; Coda et Mulatera, dans leurs mémoires sur la ville de Bielle; Joseph Muratori, dans l’Histoire de Fossano; Ponziglione, dans son essai sur les Templiers, publié dans les Délasse-mens littéraires; Malacarne, dans ses leçons sur la ville d’Acqui et sur ses anciens habitans; Gaspard Sclavo, dans son Illustrazione della lapide di Ferrania, et quelques autres encore, rapportent en tout ou en partie des documens qui sont loin d’être sans utilité pour l’histoire. J’omets dans cette nomenclature l’histoire du marquisat d’Incise, par Molinari, parce que cet ouvrage est rempli de chartes supposées, fabriquées même avec si peu d’art, qu’il est difficile de s’y méprendre. En des temps plus rapprochés de nous, on trouve quelques documens dans l’Histoire de la littérature verceillienne, par Degrégory, dans celle de la ville d’Acqui, par Biorci; dans l’expédition d’Amédée VI en Orient, par Datta, et dans son Histoire des princes d’Achaie; dans les ingénieux Mémoires sur Thomas, comte de Savoie, par Sclopis. Un volume entier de documens relatifs surtout à la condition des villes libres du Piémont au moyen âge, a été mis au jour par l’auteur de ces Considérations, dans son histoire de Quiers. Il en a publié plusieurs autres d’un grand intérêt concernant l’économie publique du moyen âge, dans ses Discours sur les finances de la monarchie de Savoie. Un nombre non moins considérable de pièces, destinées à éclaircir spécialement l’histoire des célèbres descendans d’Aléramo, ont été imprimées par Muletti dans son Histoire de Saluces.

Il faut ajouter enfin qu’une multitude de titres essentiels, relatifs à notre histoire, sont consignés dans les importans ouvrages de Duchesne, de Mabillon, de Sainte-Marthe, d’Ughelli, de Martène et Durand, de Chorier, et spécialement dans l’Histoire du Dauphiné de M. de Valbonnet, l’un de ces écrivains trop rares qui ont pensé qu’on ne saurait avoir une connaissance parfaitement exacte des temps passés, là où la condition politique, économique et civile des peuples, n’est point suffisamment connue.

Telles sont les principales collections de titres antiques concernant l’histoire de la monarchie de Savoie, et les livres dans lesquels ces titres sont répandus. Dans la bibliothèque Charles-Emmanuel on trouve encore rappelé un registre diplomatique de l’église d’Asti, que l’on mentionne avoir été imprimé sans date et sans indication du lieu de l’impression. Mais je n’ai pu me procurer la connaissance de ce document. On possède encore manuscrits le registre diplomatique de Montferrat, recueilli par Irico, un ouvrage intitulé : Series antistitum Taurinensium, que mentionne avec éloge Angiolo Carena dans ses admirables discours inédits, comme un livre plein d’érudition, riche en documens, et qui doit se trouver dans la bibliothèque du séminaire de Turin, et plusieurs autres ouvrages du même genre, dont la publication serait éminemment utile.

C’est ici le lieu de faire connaître que sur la fin du XIIIe siècle, un grand nombre de villes libres de l’Italie prirent la résolution de faire transcrire par la main d’un notaire, en un ou plusieurs volumes, les priviléges, les traités, les statuts et les autres actes de chaque commune; et ces précieux volumes, qui, selon la couleur de la couverture, prirent les noms de livre rouge, de livre vert, de livre noir, ou de livre de la chaîne à raison de celle dont ils étaient attachés, ou empruntèrent le nom des armoiries peintes sur eux, comme les fameux Biscioni de Verceil, ces volumes sont en grande partie parvenus jusqu’à nous, tandis que les originaux sont presque tous égarés. Les archives de quelques villes du Piémont telles que Mondovi, Asti, Coni, Quiers, Yvrée, Novare, Turin, et plus que toutes celles de Verceil, et au-delà des monts celles de Chambéry, abondent aussi en documens rares et inédits, dont la connaissance enrichirait largement l’histoire de notre patrie. Les archives épiscopales et celles des cathédrales en fournissent davantage encore. Il est à regretter qu’une défiance mal fondée et vraiment inexcusable tienne éloignés de ces dernières les yeux des investigateurs de semblables antiquités.

Mais les lois tiennent le premier rang parmi les fondemens de l’histoire. C’est d’elles, après tout, que dépend la bonne ou la mauvaise destinée des peuples. Et comme aux XIIe, XIIIe et XIVe siècles en Piémont, de nombreuses cités se gouvernèrent par elles-mêmes, et tracèrent par écrit leurs antiques coutumes, il existe encore une quantité considérable de statuts imprimés et manuscrits; M. le comte Balbe en a réuni une collection précieuse. Je n’ai pas besoin de dire quel fruit l’histoire de notre patrie peut retirer de ces utiles notices. J’observerai seulement que c’est dans ces codes municipaux qu’on trouve la loi qui exclut les femmes du droit de succession, loi aristocratique dont les citoyens se montraient fort jaloux, et qui, par ce motif, fut transportée dans les lois et dans les constitutions générales de la monarchie.

Plusieurs titres qui remontent au commencement du XIVe siècle, que l’on conserve au riche dépôt de la Chambre royale des comptes de Turin, permettent d’avancer qu’une collection de lois ou règlemens pour la monarchie de Savoie, sous le nom de Statuts fut formée dès le XIIIe siècle. On a ceux qu’Amédée VI établit dans le cours de sa longue et glorieuse souveraineté. Un autre grand prince, Amédé VIII, les coordonna et les augmenta en 1430: quelques additions y furent faites par ses descendans jusqu’à Emmanuel-Philibert, ce second père de la monarchie, qui, en 1565 et dans les années suivantes, en promulgua un grand nombre sous le titre de Décrets et Constitutions. Il adopta entr’autres deux dispositions éminemment prévoyantes, dans l’objet de constater légalement, jour par jour, le nombre des naissances et des décès et le prix des denrées; ces dispositions, plus sages peut-être que ne le comportait la civilisation de cette époque, furent bientôt abandonnées.

Victor-Amédée II publia un code sous le titre de Lois et Constitutions, d’abord en 1723, puis en 1729; ce ne fut pas la moins illustre des actions de son mémorable règne. Le premier, je crois, il restreignit à une classe peu nombreuse de personnes la faculté d’établir des primogénitures et des substitutions; il en réduisit la durée à un petit nombre de degrés, et prohiba en cette matière l’engagement des choses mobilières. Un autre code plus considérable fut promulgué par Charles Emmanuel III, en 1770. Les temps qui succédèrent, remarquables par l’importance et la gravité des événemens, ne le furent pas moins par les progrès de la raison humaine. Le roi Victor Emmanuel avait médité et déjà préparé en partie une réforme générale de la législation, et le roi actuel Charles-Albert, dont la haute sagesse ne néglige rien de ce qui peut assurer le bonheur des peuples et la gloire d’un règne, a déjà tourné toute sa sollicitude vers cet important ressort du bien public.

Je n’ai fait mention jusqu’ici que des collections de lois formées parles princes. Parlons maintenant de celles réunies par les soins des particuliers. En 1679, Bally publia à Chambéry un ouvrage intitulé Recueil des Edits et Réglemens de Savoie depuis Emmanuel Philibert jusqu’à présent. Jolly fit paraître la même année et dans la même ville un autre volume in-folio intitulé : Compilation des anciens Edits des princes de Savoie. En 1681, le sénateur Borelli mit au jour un gros volume in-folio, sous le titre: Editti antichi e nuovi; mais ces ouvrages, composés par les ordres de madame royale Marie-Jeanne-Baptiste, furent loin d’être complets et exacts.

De nos jours un habile jurisconsulte (Cauda) en entreprit la continuation; mais une mort prématurée vint bientôt le ravir à ses travaux. L’avocat Dubois lui succéda. Cet écrivain, encouragé par les faveurs royales, s’y est employé avec tant de zèle que le tome X de cette collection voit déjà le jour.

Cet ouvrage est accompagne de documens très-importans et même très-anciens, de réglemens, d’instructions, de délibérations secrètes. Il doit donc être d’un grand secours pour les hommes amis des études historiques. Car le temps révèle une foule de choses que tenait cachées non point une défiance d’état légitime et nécessaire, mais cet avide amour du mystère qui fut le plus grand défaut de nos pères. La sagesse des princes qui gouvernent n’est pas étrangère non plus à ces révélations, parce qu’ils savent parfaitement que rien n’est plus puissant que la découverte de là vérité pour combattre les fausses doctrines. Cette vérité se relève et triomphe dans les bonnes histoires, et les bonnes histoires sont exclusivement le fruit d’une étude approfondie de toute espèce de documens, et de ceux surtout qui ont trait à la législation, à l’économie publique, aux affaires politiques et aux mystères de la diplomatie.

Précis historique SUR LES PRINCES DE LA MAISON DE SAVOIE

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DEPUIS LA FONDATION DE CETTE MONARCHIE JUSQU’À NOS JOURS.

PRÉFACE DE L’AUTEUR.

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Ce Précis n’est que l’extrait d’un ouvrage plus considérable que l’auteur espère publier dans quelques années. Il a entrepris de resserrer dans un cadre étroit ce que l’histoire des souverains de Savoie présente de plus digne d’être connu, en laissant de côté les particularités qui ne sauraient figurer convenablement que dans un livre conçu sur un plan moins circonscrit. Il s’est surtout attaché à exclure de ces Notices non-seulement tous les documens reconnus pour inexacts, mais ceux encore qui proviennent d’une source peu certaine, en s’aidant à cet égard des savantes recherches de Muratori, de Terraneo, de Durandi, de Vernazza, de Napion, non moins que des conseils d’un illustre et judicieux personnage qui l’honore de sa bienveillance. Cet écrit pourra donc se recommander par un double avantage: celui d’offrir un recueil de notions exactes et importantes sur notre patrie, et de servir comme de transition à des études plus approfondies sur cette matière.

Il y a long-temps que les hommes instruits éprouvaient le besoin d’un livre dans lequel, en éloignant le dégoût d’épineuses recherches, on retraçât les faits et les considérations les plus dignes de remarque, sans omettre l’indication des sources auxquelles aurait puisé l’auteur, afin de déterminer la croyance des lecteurs les plus ombrageux et les plus difficiles. C’est cette lacune que l’auteur a essayé de combler; et sans oser se flatter d’y avoir pleinement réussi, il peut du moins se rendre la justice qu’il n’a négligé aucun soin, aucun effort pour atteindre à ce but.

Ceux qui entreprennent de s’appliquer à l’étude des affaires de notre pays manquent d’un guide qui dirige leurs pas dès leur début même dans la carrière qu’il se proposent de parcourir. Les anciens ouvrages publiés sur l’histoire générale de la maison royale sont pour la plupart d’un lourd et indigeste volume, et, indépendamment de ce que par la succession des temps ils sont devenus nécessairement incomplets, ils fourmillent d’erreurs. Les ouvrages modernes, en grande partie, reproduisent et exagèrent ces inexactitudes. Voilà pour les écrits de nos compatriotes. Quant aux écrivains étrangers, l’ignorance qu’ils apportent à discourir sur nous et sur nos affaires est généralement bien plus choquante encore. Sur un grand nombre que je pourrais citer, je me bornerai à parler de M. Buret de Longchamp qui publia en 1821, à Paris, ses Fastes universels. Cet ouvrage, dont un bon quart est consacré aux dynasties et à l’histoire des rois Indiens, Tartares, Chinois, Japonnais, Corésiens et d’autres familles illustres, ne présente que de courtes notions sur l’histoire de la Savoie, ce pays si voisin de la France et de tout temps son allié ; encore ces courtes notions sont-elles infidèles, et si, dans ses recherches, le lecteur en rencontre une qui soit exacte, il peut s’en applaudir comme d’une victoire. Et pourtant M. de Lonchamp ne rougit pas de tancer vertement Lesage (le comte de Las Cases), dont l’Atlas historique, bien qu’il ait servi d’encouragement et de modèle à son travail, ne saurait, sans injustice, lui être comparé. Cette jactance serait fondée si, dans les matières historiques comme en celles qui tiennent à la littérature, le principal mérite était dans l’invention. Il n’entre certainement pas, en effet, dans la tête de Lesage de faire mention dans ses tableaux de la Savoie d’un Humbert, duc de Savoie et de Maurienne, au 12e siècle, ou d’un Amédée VII, conquérant de l’île de Rhodes en 1310, ni de rapporter l’érection de la Savoie en duché à l’an 1417, en faveur d’un Amédée X, ou la fondation de l’ordre de l’Annonciation à 1435, etc. . Mais la première qualité des travaux de cette nature est une exactitude scrupuleuse, qualité bien méconnue de M. de Longchamp si l’on juge du reste de son ouvrage par la manière dont il a traité la partie qui nous concerne.

Tels sont les motifs à la faveur desquels on espère que la publication de ce Précis offrira quelque avantage. Il ne reste à l’auteur qu’à se recommander, et c’est ce qu’il fait avec confiance, à l’intérêt et à l’indulgence de ses compatriotes.

PREMIÈRE PARTIE.

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Changemens éprouvés par la Savoie après la décadence de l’Empire romain. — Origine de la maison royale de Savoie. — Alliances.

1. L’Empire romain, maître de la plus grande partie de l’univers, périt moins par les efforts de ses ennemis extérieurs que par l’effet des passions dépravées et des vices infâmes qui le minaient à l’intérieur. Les barbares qui s’en emparèrent l’emportaient sur les Romains non-seulement par la valeur militaire, mais encore par la prudence, la justice, la tempérance, et par l’assemblage des vertus civiles. Cette masse immense, qui s’était formée avec lenteur, mit aussi du temps à se dissoudre; ce fut sous Augustule que se dispersèrent les derniers débris de la domination impériale.

2. Cette vaste portion de la Gaule orientale, qui s’étend depuis l’Helvétie jusqu’à la mer de Provence, après avoir long-temps formé une province importante de l’empire romain, fut, au commencement du Ve siècle de l’ère vulgaire, subjuguée par les Bourguignons, peuples d’origine Vandale, sortis, comme tant d’autres, des forêts de la Germanie, et que l’espoir d’occuper des contrées plus fertiles, avait déterminés à combattre contre les aigles romaines. La monarchie qu’ils fondèrent dura un peu plus d’un siècle; car nous voyons que Clothaire, roi de France, ayant, dans une bataille rangée, pris et mis à mort Gondemard, leur dernier roi, accrut de ces vastes contrées le brillant héritage de son père, et en transmit la possession à ses descendans.

3. Le royaume de Bourgogne demeura soumis aux rois de France de la première race, et à ceux, de la seconde jusqu’en 879, année dans laquelle la lâcheté des descendans de Charlemagne, et les débats excités par la succession de Louis-le-Bègue ayant réveillé l’ambition de Boson, duc de Provence, lui fournirent l’occasion de s’en faire déclarer le souverain. Son exemple fut suivi neuf ans après par Raoul ou Rodolphe, prince d’une origine illustre, et qui avait encore rehaussé la splendeur de sa maison par son mariage avec Adélaïde, fille de l’empereur Louis-le-Pieux. Il fut couronné en 888 roi de la Bourgogne supérieure ou transjurane, à la différence des rois de Provence dont les états prenaient tantôt le nom de ce royaume, tantôt celui de Bourgogne cisjurane ou inférieure. Ces deux états comprenaient les Grisons, le Valais, la Suisse, la Savoie, une partie de la Bourgogne proprement dite, le Lyonnais, le Dauphiné et la Provence; et tous deux passèrent définitivement en 933 sous la domination de Rodolphe II, au moyen de l’abandon que lui fit de ses propres domaines Hugues, qui occupe le troisième ordre parmi les souverains de Provence.

4. Cette seconde monarchie des Bourguignons commença à décliner sous le règne de Conrad, fils et successeur de Rodolphe, et s’éteignit insensiblement sous Rodolphe III. Prince de peu de courage et sans aucune qualité royale, il souffrit que les barons les plus puissans s’arrogeassent une autorité presque indépendante dans leurs provinces et leurs districts, où ils ne devaient exercer qu’un pouvoir emprunté du sien. Ce prince étant mort sans enfans en 1032, après avoir légué son royaume à l’empereur Conrad II, dit le Salique, on ne saurait s’étonner que ces seigneurs qui se soumettaient à grand’peine à ses volontés, de son vivant, aient eu peu d’égard à ses dernières dispositions. L’empereur se rendit à deux reprises en Bourgogne avec une armée d’élite pour dompter ces rebelles; mais les soins de son empire ne lui ayant pas permis d’y faire un long séjour, il dut à la fin se résoudre à leur accorder, comme par un effet de sa pure libéralité, cette indépendance dont ils jouissaient déjà par le fait; et réciproquement ils reconnurent la suprême domination de l’empire et se bornèrent à attribuer à Conrad ces prérogatives d’honneur et de suprématie qui lui appartenaient comme chef de cet empire et comme véritable seigneur du royaume de Bourgogne. C’est ainsi que cette contrée fut divisée en une multitude de petits états, tous fiefs de l’empire, dont les possesseurs, sous la dénomination d’évêques, d’abbés, de marquis, de comtes, de barons ou simplement de seigneurs (Domini), étaient en réalité les princes souverains.

5. C’est à cette époque que se rapporte l’origine connue de l’auguste maison de Savoie. Parmi les barons de la cour de Bourgogne, nos regards se fixent sur un seigneur des plus marquans, le comte Humbert, dont le nom figure dans les titres de donation, à la suite de ceux du roi et de la reine . Après la mort de Rodolphe, nous le retrouvons conseiller de la reine veuve Ermengarde, et son protecteur auprès de Conrad. Dans la guerre de Bourgogne, il ne s’allie point aux barons rebelles, mais il se met à la tête de l’armée impériale, comme s’il avait intérêt au maintien des dispositions dernières du monarque défunt . Peu après il figure en quelques actes, revêtu du titre de comte dans le territoire savoisien, dénomination qui semble indiquer une charge de lieutenant - général au nom de l’empereur, si l’on réfléchit que l’office des comtes, office qui conférait une grande autorité et une juridiction civile et militaire très-étendue, n’exprimait originairement rien autre que la qualité de gouverneur ou lieutenant, bien qu’il ait été reçu depuis pour signifier le titre d’une dignité héréditaire et princière . Ces documens qui nous restent au sujet d’Humbert dénotent: 1° une haute naissance; 2.° une affinité probable avec les rois de Bourgogne; 3° l’hérédité vraisemblable de la dignité de comte dans sa famille; 4° la possession dûe à la reconnaissance de l’empereur de la charge de son lieutenant dans une vaste étendue de pays: car il est certain que le territoire savoyard s’étendait alors très-avant dans le Dauphiné, et, dans toutes les directions, fort au delà des limites actuelles de la Savoie .

6. Nous pensons, mais sans pouvoir l’affirmer avec certitude, que, même avant la mort de Rodolphe, le comte Humbert était déjà maître absolu et presque indépendant d’un petit état de Savoie, peut-être de la Maurienne. Les libéralités abondantes qu’il répandit sur plusieurs églises et monastères annoncent assez d’ailleurs qu’il était possesseur d’immenses richesses. Avant l’an 1011, il concéda à Théobald, évêque de St-Jean-de-Maurienne, l’usufruit des terres de Cuynes, d’Ascalon, de Grivetette et du mont Révérier dont plus tard il lui fit donation entière . En 1026, il prit part dans la ville d’Aoste à un contrat passé par l’évêque Burcardo avec un particulier; cet acte établissait une peine en cas de contravention aux dispositions qui y étaient consignées . Dans un autre acte qu’on rapporte à l’an 1030, il fit don au monastère de Cluny, de cinq fermes (Mansi), et d’autres possessions; et s’expliquant sur une libéralité aussi considérable, il démontre comment, à raison de l’étendue de ses états, elle ne lui paraît pas excessive, puis il écrit: Ego Humbertus comes et filii mei donamus aliquid de nostrâ hereditate . (Moi comte Humbert et mon fils nous donnons quelque chose de notre héritage.) En 1040, dans la ville d’Aoste, il concéda aux chanoines de Saint-Jean et de Saint-Ours, tout ce qu’il avait In Avisiaco et in valle Digna, hoc est in Delbia et in Tuillia, avec tout le mobilier qu’au jour de sa mort il posséderait dans le comté d’Aoste, excepté les personnes des hommes . Les traces de l’existence du comte Humbert s’arrêtent en 1042.

7. Ce prince est désigné dans quelques écrits sous le nom de Blanchemain, (Albimanus): son origine, sa naissance sont pleins de cette obscurite qui enveloppe les commencemens de toutes les histoires modernes. Le Xe siècle est à notre égard ce qu’étaient à celui des Grecs les temps de Deucalion et de Pyrrha. Cependant les savans, dont le courage s’accroît en raison même des difficultés, se sont appliqués avec constance à dissiper ces ténèbres; et, partant d’un point établi pour marcher de conjecture en conjecture, ils ont bâti différens systèmes presque tous plus ingénieux que solides. De ces différens systèmes, qui ont été mis au jour à diverses époques, deux seulement méritent qu’on en fasse mention à raison du degré supérieur de probabilité qu’ils paraissent offrir. L’un, accompagné d’un grand nombre de fables, est présenté par les anciens chroniqueurs de Savoie, qui font descendre Humbert Blanchemain de Bérolde, prince de Saxe. Un écrivain moderne (Vignet), a établi qu’en corrigeant les dates, et en dégageant ce système des circonstances fabuleuses qui l’obscurcissent, il n’a rien qui répugne à l’histoire, et il est également probable qu’un comte Hugues, saxon, vint dans le royaume de Bourgogne après la mort de Rodolphe II, en 937, lorsque Othon-le-Grand s’en empara et le tint sous sa domination pendant quelques années; que d’Hugues naquit Bérold et de celui-ci Humbert Blanchemain, dont la naissance doit certainement se rapporter avant 980, puisqu’il figure en un rang élevé sur une carte de 1003 publié par Salvaing. Ce système serait en grande partie conforme à celui de Guichenon . L’autre opinion appartenait à Louis de la Chiesa, et a été modifiée et récemment soutenue par Napion . Elle donne pour père à Humbert Blanchemain, Odon Guillaume, fils d’Adalbert, marquis d’Ivrée et roi d’Italie. Gerberge, sa mère, à la mort d’Adalbert, épousa Henri-le-Grand, duc de Bourgogne, qui, par amour pour cette princesse, adopta son fils, lequel lui succéda ensuite, non sans de graves contestations. Un autre système mérite encore d’être rappelé, quoique moins vraisemblable que les précédens, et fondé en partie sur une pièce dont aucune subtilité de raisonnement ne saurait établir la sincérité (la sauve-garde de Talloires de 1020). Ce système est celui du chevalier Melchior Rangon. Il consiste à faire descendre les princes de Savoie non plus en ligne directe de Witikind, mais bien des comtes de Walbeck, seigneurs de la Thuringe septentrionale. Mais cette théorie, je le répète, ne peut être admise que comme une savante conjecture; elle ne repose sur aucune preuve et n’a satisfait ni le gouvernement, ni les savans.

8. L’incertitude qui dérive d’une antiquité reculée, ajoute à sa splendeur; on ne doit donc pas trop se plaindre de ne pouvoir dissiper les ténèbres qui environnent le berceau de l’auguste famille qui fait l’objet de nos récits. Les documens les plus certains qui ont été découverts jusqu’à ce jour sur l’époque à laquelle vivait Humbert Blanchemain, sont ceux que nous venons de rapporter; et dès lors on peut obtenir quelque lumière sur la noblesse, sur la puissance du chef des princes de Savoie; mais on puise des argumens plus concluans en faveur de sa royale extraction dans les hautes alliances formées par ses enfans et ses descendans, alliances à la faveur desquelles ils étendirent leur puissance avec tant de promptitude et de bonheur, que la Savoie fut le premier des états formés lors de la dissolution de la monarchie bourguignonne, qui s’éleva à la hauteur et à la puissance d’un royaume proprement dit.

9. Une famille de princes issus du sang français le plus pur, régnait en-deçà des Alpes, et gardait, en vertu d’une charge héréditaire, les portes de l’Italie. Comme comtes de Turin, leurs domaines étaient, à l’orient, bornés par le Pô ; au midi, par le comté d’Auretite qui comprenait une grande partie du Saluçois et de la moderne province de Coni (sur laquelle néanmoins, de même que quelquefois sur le comté d’Asti, ils retenaient une juridiction comitale (de comte ); mais, en leur qualité de marquis, leur empire s’étendait depuis le Canavèse jusqu’aux eaux de Nice et de la rivière occidentale de Gênes, et embrassait une portion considérable des pays d’Asti et de Quiers. Tels étaient les confins de cette contrée, la plus importante sans contredit de toutes celles dont se composait l’Italie, puisque c’est par elle qu’on gardait les passages du Varo, du mont Genèvre et du mont-Cenis; les premiers, antique échelle, le dernier, route nouvelle des Barbares lorsqu’ils descendaient en Italie.

Depuis l’an 1000, le gouvernement de ce pays était entre les mains d’Oldéric Mainfroi II, dont le mariage avec Berthe mit au jour la célèbre comtesse Adélaïde. Nous ne possédons aucune preuve de l’autorité qu’Oldéric Mainfroi doit indubitablement avoir exercée sur le territoire de Quiers; la seule trace qu’il en existe est dans un acte de juridiction pratiqué en 1016 dans ce bourg par le marquis Odon son frère .

Oldéric Mainfroi étant mort en 1035 ou au commencement de 1036, Hermann, duc de Souabe, époux de sa fille Adélaïde, reçut l’investiture de l’Italie. Ce prince étant décédé peu de temps après sans postérité, un marquis Henri, dont on n’a pu connaître la famille, entra en possession de la main et des états d’Adélaïde. Mais celle-ci ayant, vers 1045, perdu ce second mari, elle passa à de troisièmes noces avec Odon, fils de Humbert Blanchemain, générateur des princes de Savoie, et ne tarda pas à donner le jour à deux enfans mâles qui furent Pierre et Amédée. Ainsi se transmit à la maison de Savoie le magnifique héritage de ces vastes états, et de là dérivèrent les premiers droits de cette maison sur le territoire de Quiers qui dépendait des états d’Italie. Humbert Blanchemain, père d’Odon, maître d’une principauté fort inférieure à celle de la comtesse Adélaïde, l’emportait sur elle par l’illustration de ses ancêtres et par l’éclat de ses alliances. Il est probable que c’est à la haute extraction de la famille du mari d’Adélaïde que le cardinal Saint-Pierre Damien fait allusion, lorsque, dans la fameuse lettre adressée par lui à cette princesse, il la loue de soutenir le fardeau du royaume sans l’appui du roi; et que, plus bas, donnant un souvenir à ses fils, il les appelle des enfans d’un naturel royal .

10. La meilleure preuve de la haute illustration de l’origine des princes de Savoie résulte, je le répète, des alliances formées par les premiers d’entre eux qui régnèrent sur cette contrée et sur le Piémont. Odon, fils de Humbert Blanchemain, s’unit en mariage, comme je l’ai dit, à la comtesse Adélaïde. Deux enfans mâles et deux filles, Berthe et Adélaïde, naquirent de cette union. Adélaïde épousa Rodolphe, duc de Souabe; Berthe fut fiancée en 1055 au fils aîné de l’empereur Henri III, et, douze ans plus tard, c’est-à-dire onze ans après que son fiancé fut monté sur le trône impérial, le mariage fut célébré avec beaucoup de pompe à Triburia en Allemagne . D’aussi honorables alliances, contractées par les princes de Savoie dans l’enfance de la monarchie qu’ils avaient fondée, alors que leur puissance, divisée en tant de fractions de souveraineté, était encore faible et mal affermie, quand aucune guerre éclatante n’avait pu leur procurer ce haut degré d’illustration, ces considérations seules tiennent lieu de toute autre preuve. Leurs successeurs héritèrent d’une telle fortune. Humbert II, neveu de la comtesse Adélaïde, mort en 1103, eut une fille appelée Alix ou Adélaïde, qui épousa Louis VI, dit le Gros, roi de France. Mathilde, fille d’Amédée III, qui mourut en 1148, épousa Alphonse I, fondateur de la monarchie de Portugal. Agnès, fille de Humbert III, dit le Saint, qui vivait sur la fin du même siècle, avait été fiancée à Jean, fils de Henri II, roi d’Angleterre, et la mort prématurée de cette princesse fut l’unique cause qui empêcha la célébration de ce mariage. Le comte Thomas I, qui régna au commencement du siècle suivant, et qui obtint de Dieu le bienfait d’une belle et nombreuse postérité, eut aussi une fille appelée Béatrix, mariée à Raymond Bérenger, comte de Provence, laquelle fut renommée tant pour les grâces de sa personne que pour l’élévation de son esprit, mais plus encore à cause de la rare prospérité de ses descendans, car elle fut mère de quatre filles dont trois furent reines et une impératrice d’Occident, et aïeule de trois autres dont deux furent reines, et la troisième impératrice d’Orient: exemple unique parmi les familles souveraines de tous les temps. Une autre Béatrix, fille d’Amédée IV, successeur de Thomas, épousa Don Emmanuel, fils de Ferdinand, roi de Castille et de Léon. Enfin Anne, fille d’Amédée V, par son mariage avec Andronic Paléologue, devint en 1327, impératrice de Constantinople, et Béatrix, sa sœur, s’unit en mariage, l’année suivante, à Henri d’Autriche, roi de Bohême et de Pologne.

11. Ce fut au XIVe siècle que les princesses du sang royal de France commencèrent à honorer la couche des comtes de Savoie. Le plus fameux guerrier de son temps, le soutien de l’empire chancelant des Grecs, Amédée VI, dit le comte vert, épousa Bone de Bourbon; Amédée VII, son fils et son successeur, imitant son exemple, s’unit à Bone de Berry; Amédée IX, qui, par la sainteté de ses mœurs, mérita les honneurs de la canonisation, épousa Yolande, sœur de Louis XI; Philippe II, Marguerite de Bourbon; exemple suivi avec un grand bonheur dans leurs choix, par Emmanuel-Philibert, Victor-Amédée I, Charles-Emmanuel II, Victor-Amédée II et Charles-Emmanuel IV, successeurs de ce prince. J’ai dit que leurs alliances avaient été heureuses; en effet le sang des Bourbons brilla toujours d’une rare splendeur sur le trône de Savoie. Bone de Bourbon, aïeule et gouvernante d’Amédée VIII, régit avec une prudence remarquable les états de son petit-fils. Yolande, veuve d’Amédéé IX, eut à déployer beaucoup d’efforts pour défendre dans des temps orageux sa dignité de régente contre l’ambition de ses proches, et le duché de Savoie contre le roi son frère; le courage et la haute persévérance dont elle fit preuve, ne furent pas toujours couronnés de succès. Marguerite, sœur d’Henri II, et femme de l’invincible Emmanuel-Philibert, importa le génie des lettres et des arts sur les rives de la Doire, et servit de lien de réconciliation entre les esprits profondément divisés des deux nations. Marie-Christine, fille d’Henri IV, épouse de Victor-Amédée I, unit aux grâces peu communes de sa personne, une âme élevée, et, dans le cours des longues et malheureuses guerres qui occupèrent la première moitié du XVIIe siècle, elle déploya plusieurs fois un cou rage viril, et réussit enfin à tirer ses états sains et saufs de l’abîme de calamités dans lequel ils étaient plongés.

12. La première duchesse de Savoie de la maison impériale d’Autriche fut Marguerite, mariée en 1501 à Philibert II. Cette alliance, produit de sages combinaisons politiques, et destinée à arracher cet état à l’influence devenue excessive de la domination française, n’amena pas les résultats qu’on s’en promettait, à raison de la mort prématurée du duc. Marguerite devint célèbre dans l’histoire politique et diplomatique de cette époque, soit comme gouvernante des Pays-Bas, soit comme médiatrice de différens traités.

13. La pureté originaire du sang de Savoie est établie par l’élévation des alliances. Ce sang coule dans les veines de la plupart des souverains de l’Europe, de même que celui des familles royales les plus illustres circule dans les veines des princes de Savoie. Parmi les races antiques aujourd’hui éteintes qui plus d’une fois s’allièrent à la nôtre, nous citerons celle des Paléologues, empereurs des Grecs; celle de Souabe qui donna à la Germanie plusieurs Césars, et celles des Lusignans, rois de Chypre, dont les derniers transmirent de droit sinon de fait l’héritage de leurs états à la maison de Savoie. Parmi les dynasties qui fleurissent aujourd’hui, nous rappellerons celle des Bourbons divisée entre les trois monarchies de France, d’Espagne et de Naples, la maison impériale de Lorraine, celle de Bavière, de Saxe et de Portugal. Dans des occasions rares, et par des considérations purement politiques, les princesses de Savoie s’allièrent aux familles également illustres, mais moins antiques, des Farnèse et des Médicis. Mais, si l’on en excepte une seule princesse de Sforce, le trône de Savoie n’en reçut aucune qui n’appartînt à une famille où l’illustration se joignit à l’ancienneté.

14. La haute extraction du comte Humbert Blanchemain, auteur des princes de Savoie, est encore démontrée:

1° Par la faveur dont il jouissait à la cour de Bourgogne; par l’assistance qu’il prêta à la reine veuve; par le parti qu’il prit presque seul entre les barons de maintenir les volontés du monarque défunt, en combattant pour l’empereur contre les usurpateurs de son autorité, circonstance qui donne à penser qu’il était uni par les liens du sang à l’un ou à l’autre de ces princes;

2° Par la multitude des seigneuries dont il était possesseur dans le Viennois, dans la Savoie proprement dite, dans la Maurienne, la Tarentaise, le Chablais, le Bas-Valais, et dans d’autres contrées sur les rives du lac Léman, et par l’infliction d’une peine qu’on trouve consignée dans un contrat d’échange stipulé par Burcard, évêque d’Aoste, avec un certain Fracio;

3° Par le titre de comte du territoire savoyard qui lui est attribué dans différens écrits; titre qui exprime une juridiction absolue et fort étendue;

4° Par le mariage d’Odon son fils avec la comtesse veuve Adélaïde, héritière d’états immenses; par celui de ses deux petites-filles Adélaïde et Berthe avec Rodolphe, duc de Savoie, et avec l’empereur Henri IV: alliances dont la splendeur n’a subi aucune interruption jusqu’à ce jour; 5° Par les expressions employées par le cardinal Saint-Pierre Damien, auteur contemporain, qui donne à Odon la dénomination de roi, celle de royaume à ses états, et attribue à ses fils des inclinations royales. A ces considérations nous n’ajouterons qu’un témoignage, mais il est d’un grand poids. L’empereur Rodolphe de Habsbourg, auteur de la maison impériale d’Autriche, dans l’acte par lequel il concède à Louis de Savoie, baron de Vaud, frère d’Amédée V, le privilége de battre monnaie, déclara que ce privilége lui avait été dû de tout temps, à raison de la noblesse et de l’illustration de sa famille. En réalité, les princes de Savoie exercèrent dès le premier siècle de leur domination le droit royal de battre monnaie; et dès-lors ils parurent constamment investis de toutes les prérogatives d’une libre et véritable souveraineté. Le diplôme de cette concession fut expédié à Fribourg, et porte la date du onze mai 1284 .

SECONDE PARTIE.

Table des matières

Notices sommaires sur la suite des souverains de Savoie, et notamment sur les acquisitions faites par eux depuis huit siècles.

A la décadence de la monarchie bourguignonne il se forma une foule de petits états dont l’indépendance fut mieux assurée à la mort de Rodolphe III, dernier roi, puis solennellement reconnue par les empereurs, par amour pour la paix. Les comtes d’Albon qui prirent ensuite le titre de Dauphins du Viennois, les comtes de Genève, les sires de Faussigny étaient puissans ou le devinrent en peu de temps. Sur un territoire moins étendu, mais avec un égale autorité régnaient les comtes de Kibourg, les seigneurs de la Tour-du-Pin, de Beaujeu, de la Chambre, de Lucinge, de Viry et autres. Les archevêques de Lyon, d’Embrun, de Vienne et de la Tarentaise, et les évêques de Maurienne, de Genève et de Sion, exerçaient en outre une autorité absolue dans les villes où ils résidaient, et souvent aussi dans une partie de leur diocèse. Car les empereurs, contraints de tolérer et même d’autoriser la désobéissance de ces grands vassaux, conçurent incontinent le projet de multiplier les grâces à l’infini, et d’opposer à la puissance des séculiers celle des prélats, naturellement plus dévoués à l’empire et moins portés à l’ambition.

2. Les donations multipliées faites par le comte Humbert Blanchemain nous ont permis d’établir qu’il possédait avec le titre de comte un grand nombre de seigneuries dans les différentes parties du territoire savoyard et dans la vallée d’Aoste. Mais il ne paraît pas que ces diverses seigneuries formâssent un corps de principauté sous un titre commun. Parmi les provinces qui appartiennent ou qui appartenaient à la maison royale de Savoie, il en est cinq dont on ne saurait préciser le mode d’acquisition. Ces provinces sont la Maurienne, le Bugey, le Chablais, la vallée d’Aoste et la Tarentaise. On veut que la Maurienne, sous le titre de comté, soit le premier état que les princes de cette maison aient possédé en Savoie; et dans le fait, la première dénomination sous laquelle les chroniqueurs fassent mention des princes de Savoie est celle de comtes Mauriannais ou des Mauriannais. Quant au Bugey, on prétend qu’il fut cédé par l’empereur Henri IV, en 1075, à la comtesse Adélaïde et à son fils Amédée, en reconnaissance du passage qu’ils lui avaient accordé à travers leurs états, et des bons offices qu’ils lui avaient rendus auprès du pape. L’histoire contemporaine rapporte qu’en cette occasion Henri leur donna une province du royaume de Bourgogne: mais elle néglige de dire quelle fut cette province . Il est probable que le Chablais fut conquis par la voie des armes. Quant à la vallée d’Aoste, nous avons vu qu’Humbert Blanchemain y possédait déjà des domaines, et y exerçait une juridiction. La réunion du surplus s’opéra insensiblement par voie d’acquisition et de transaction. Les preuves de ces différens traités résident dans les archives royales . Pour la Tarentaise, il est certain qu’Humbert Ier y exerçait déjà une juridiction analogue à celle qu’il possédait sur plusieurs points du Viennois et dans le comté de Belley.

3. Le mariage d’Odon, fils d’Humbert Blanchemain, avec la comtesse Adélaïde, soumit aux comtes de Maurienne le comté de Turin et la vaste portion d’Italie qui, confinée au nord par le pays d’Ivrée, s’étendait au midi jusqu’à Nice. Ce rapide accroissement de territoire eût rendu réellement formidable la puissance de la maison de Savoie, si elle eût réussi à conserver dans son intégrité le brillant héritage d’Adélaïde; mais il n’en fut point ainsi. Cette princesse ayant cessé d’exister en 1091, son neveu Humbert vit surgir de toutes parts des prétendans contre lui. Parmi ceux-ci figuraient Conrad, fils d’Henri IV, représentant les droits de sa mère Berthe, et Boniface, marquis de Vasto, soutenant ceux d’Abi son épouse, fille de Pierre, premier-né d’Othon et d’Adélaïde . Un document du cartulaire d’Oulx, à la date de 1098, nous a conservé une trace de la guerre soutenue vers cette époque par le comte Humbert , et Durandi a publié le Traité d’alliance stipulé par ce prince avec la commune d’Asti . Les détails de cette guerre ne nous sont point parvenus. En résultat, une forte portion du Piémont méridional fut partagée entre les fils de Boniface; de là naquirent les marquisats de Saluces, de Cèves, de Busca et de Clavesana. Le marquis de Montferrat s’empara des portions du pays qui étaient le plus à sa convenance . Asti, qui était demeurée soumise à la domination de la comtesse Adélaïde, fut placée par l’empereur sous celle de l’évêque; mais les habitans de cette contrée, impatiens de toute espèce de joug, se remirent promptement en liberté.

Dans le traité d’alliance conclu avec la commune d’Asti, le comte de Maurienne est appelé l’honorable et grand capitaine Humbert .

4. Amédée III, son fils et son successeur, fut le premier à entrer en différend avec le roi de France. Sa sœur Alix, femme de Louis VI, le voyant vieillir sans postérité, conçut le projet de s’emparer de sa succession, et engagea probablement son mari dans quelque entreprise qui déplut au comte. Dans l’intervalle l’état des choses éprouva du changement; des enfans mâles naquirent à Amédée, le roi mourut, et Louis VII lui succéda. Abusant de la jeunesse de ce prince, les barons que son père avait contenus commencèrent à s’agiter. En ces circonstances critiques, Louis craignant que son oncle ne profitât de ses embarras pour se venger de lui, employa, dans l’espoir de le calmer, la médiation de Pierre-le-Vénérable, abbé de Cluny, aux instances duquel Amédée se laissa fléchir. La lettre que le saint abbé écrivit au comte à cette occasion est assez remarquable pour que nous la rapportions textuellement:

«Au très-noble prince et; notre ami très-affectionné seigneur Amédée, comte et marquis, Pierre, indigne abbé de Cluny, offre son salut et souhaite participation au royaume céleste. Le glorieux roi des Français Louis nous avait envoyé et nous envoie encore ses ambassadeurs en nous priant de les adresser à vous, afin que par notre entremise ils obtiennent l’accomplissement de tous leurs désirs. Ce prince, la fleur choisie et l’étoile la plus resplendissante de votre race; bien que par lui-même il dût obtenir de vous tout ce qu’il peut désirer, a néanmoins exprimé en me désignant pour auxiliaire de ses instances, l’espoir d’obtenir plus facilement une bienveillante réponse. Prouvez, en me l’accordant, que son espérance ne fut pas vaine. Il ne saurait en effet éprouver de refus celui qui, par la grâce de Dieu, doublant en quelque sorte l’étendue de son royaume, et ornant ses jeunes années de l’éclat des vertus, est devenu le plus bel ornement de votre race, et qui, par la majesté du nom royal, par les liens du sang qui vous unissent l’un à l’autre, semble devoir tout se promettre de vous. A vous qui portez, par rapport au roi, un nom emprunté de celui de père (patruus ), à vous il appartient de pourvoir aux intérêts du royaume et de lui tenir lieu de fils. Vous accomplirez ce double devoir en prêtant une oreille favorable à ma prière. Je n’ai pas voulu en consigner l’objet dans cette missive; vous l’apprendrez plus convenablement de la bouche de mon envoyé. Mais quand vous l’aurez appris, et déjà vous ne l’ignorez plus, faites, je vous en conjure, que les fautes de ses pères ne nuisent point à un innocent enfant, et que les anciens torts de la reine ou des courtisans ne soient pas préjudiciables au nouveau souverain; car, selon la divine parole du prophète: L’iniquité du père ne retombera pas sur le fils; celle du fils ne s’élèvera pas jusqu’à son père. Agissez donc promptement; c’est vous surtout que regarde ce devoir de la nature, à vous appartiennent l’honneur et les avantages de son accomplissement. Ces avantages vous paraîtront réels, et cet honneur ne sera pas pour vous sans mélange de gloire .»

Cette lettre est de l’an 1137 .

5. Sous le règne d’Humbert III, prince très-pieux et entièrement adonné à la vie solitaire et contemplative, l’état eut beaucoup à souffrir par suite des discordes qui existaient entre l’empereur Frédéric Barberousse et le pape Alexandre III. Bien que le comte s’appliquât à se conduire avec adresse en mainte circonstance, néanmoins comme il laissait visiblement percer sa partialité en faveur du pontife, Frédéric occupa plusieurs parties de son territoire, dont Humbert lui-même ou ses successeurs recouvrèrent ensuite la possession .

6. Le XIIe siècle vit naître en Italie un nouvel ordre de choses. Nombre de cités et de bourgs, fatigués des vexations des lieutenans de l’empereur, recouvrèrent leur liberté, soit par force, soit à prix d’argent, et commencèrent à se régir avec des lois qui leur furent propres et des magistrats municipaux. Telles furent Bielle, Verceil, Novarre, Gênes, Tortone, Asti, Alba et Quiers. Encouragés par cet exemple, les habitans de plusieurs petits villages, réunis en grand nombre, après avoir choisi une position territoriale appropriée à leurs desseins, y élevèrent des maisons qu’ils fortifièrent, et y établirent les formes de gouvernement qu’ils jugèrent le plus propres à assurer leur tranquillité. Telle fut l’origine de plusieurs villes importantes du Piémont, de Coni, de Mondovi, de Quérasque, de Savillan et de Fossano, lesquelles, après un court intervalle de liberté, furent, durant l’espace de deux siècles, en proie aux fureurs des ennemis extérieurs, et plus encore aux agitations des factions intérieures, et lasses enfin de changer continuellement de maître, se réfugièrent sous la protection des princes de Savoie, afin d’y trouver cette paix et cette sécurité qu’elles désespéraient d’obtenir autrement. Alexandrie, bâtie en 1168, éprouva un autre sort; réunie au duché de Milan après diverses vicissitudes, elle ne fut incorporée aux états de Savoie que vers le commencement du siècle dernier.

7. Le règne de Thomas I est mémorable sous un double rapport. Ce fut par les soins de ce prince que la puissance de sa maison, un peu déchue depuis le partage de l’héritage d’Adélaïde, reprit une nouvelle consistance. Il étendit sa domination dans la Savoie proprement dite, et dans le Piémont, et obtint de l’empereur la qualité de son vicaire, dignité à laquelle la maison royale dut une grande partie de sa prépondérance. Thomas Ier se recommande encore à l’attention de l’histoire à raison de la belle postérité qui sortit de sa couche; elle se composa de neuf princes et de six princesses. Des neuf enfans mâles trois régnèrent, deux furent évêques, un, archevêque de Cantorbéry en Angleterre; un autre, appelé simplement Thomas, fut le chef de la branche des princes d’Achaïe et de Morée, comtes du Piémont .

8. Pierre et Philippe, successeurs l’un après l’autre de Boniface, fils d’Amédée IV, dont ils étaient tuteurs et qui mourut en 1268 sans enfans, fondèrent et étendirent leur puissance sur l’Helvétie romaine, appelée le pays de Vaud. Les peuples se montrent rarement attachés à leurs premiers conquérans. Cependant un historien très-grave atteste que cet avantage appartint à Pierre, et que ce prince laissa dans la mémoire de ses sujets un profond souvenir de son mérite éclatant . La soumission répétée que fit pour un temps déterminé, entre ses mains, la ville de Berne, dépose réellement de la douceur de son administration .

9. Amédée V, parvenu au trône en 1285, dut, afin de prévenir la guerre civile, concéder à titre de fief à son neveu et à son frère une bonne partie de ses états. Il céda en 1294, au premier, c’est-à-dire à Philippe, qui, par son mariage avec Isabelle de Ville-Hardouin, devint prince d’Achaïe et de Morée, tout ce qu’il possédait en Piémont, à l’exception de la vallée de Suze. Il avait déjà relâché le pays de Vaud au second, c’est-à-dire à Louis . Le premier fondait ses prétentions sur le droit qu’il avait à la succession de Savoie, de préférence à Amédée, comme fils de Thomas III, son frère aîné ; et quoique l’ordre de représentation à l’infini eût été déjà mis deux fois en oubli , lors des avénemens de Pierre et de Philippe, en ayant égard à la proximité du degré et non point à celle de la ligne, les raisons de Philippe pouvaient néanmoins paraître de quelque poids. Quant à Louis, frère cadet d’Amédée, il est à croire que ses prétentions lui avaient été inspirées par le pernicieux exemple, alors établi dans beaucoup de pays, de diviser les états entre plusieurs frères; exemple demeuré sans imitation en Savoie où l’on accordait quelquefois une partie de l’usufruit ou de la juridiction, mais jamais aucune part dans la véritable souveraineté. La ligne des princes d’Achaïe fleurit 124 ans, durant lesquels, souvent par leurs propres efforts, quelquefois avec l’assistance de la famille régnante, ils étendirent si largement leur domination sur les contrées du Piémont, qu’ils rentrèrent en possession de la majeure partie des terres distraites de l’héritage d’Adélaïde. La lignée des barons de Vaud s’éteignit en 1350. Amédée V fut mis en possession de la Bresse par son mariage avec Sibille de Baugé. Il reçut également en 1313 le comté d’Asti de la munificence de l’empereur Henri VII. Cette donation demeura, à la vérité, sans effet quant à la ville d’Asti, dont les habitans ne tardèrent pas à se soumettre aux Visconti, seigneurs de Milan; mais elle ne fut pas sans résultat quant au comté ; car on lit que divers gentilshommes commencèrent à recevoir des comtes de Savoie l’investiture de leurs terres et de leurs châteaux . Après Amédée V dit le Grand, Edouard et Aimon ses fils s’assirent sur le trône de Savoie. Celui-là, doué d’un extérieur gracieux, brave, et d’une libéralité qui allait jusqu’à la profusion; celui-ci, sage, pénétrant, plein de prudence. Ce fut du mariage d’Aimon avec Yolande de Montferrat que dérivèrent les premiers droits de la maison de Savoie à cette principauté . Ce mariage fut célébré en 1330 .

10. Amédée VI, fils d’Aimon, commença à régner en 1343. Ce prince, qui surpassa en valeur guerrière les plus fameux capitaines de son siècle, et que son habileté politique rendit en quelque sorte l’arbitre des potentats de l’Italie, se montra également supérieur à tous ses prédécesseurs par le bonheur avec lequel il recula les limites de ses états. La faiblesse de Jeanne Ire, reine de Naples, et maîtresse de Coni, de Mondovi, de Quérasque, d’Alba et de Quiers, ayant vers l’an 1347, compromis en Piémont la renommée de son gouvernement, et l’ambition des princes voisins s’étant ranimée à raison de la facilité de la conquête, Jacques de Savoie, prince d’Achaïe, ne voulut pas souffrir que les pays qui avaient fait partie autrefois de l’héritage d’Adélaïde vinssent à passer sous une domination étrangère. Il réclama l’assistance de son cousin Amédée VI, qui reçut le surnom de comte Vert, à raison de la prédilection constante qu’il accordait à cette couleur. Amédée descendit en Piémont avec un corps de troupes considérable, et, ayant réuni ses forces à celles du prince d’Achaïe, il tailla en pièces l’armée combinée des Visconti et du marquis de Montferrat. Il reçut bientôt la soumission spontanée de Quiers et de Mondovi. La première de ces villes, après avoir joui pendant près d’un siècle d’une indépendance réelle et acquis dans ce laps de temps de grandes richesses par le moyen du change auquel se livraient ses habitans, et une éclatante renommée militaire dans la guerre soutenue en faveur de la ligue lombarde contre les Angevins, et contre le marquis de Montferrat, Quiers, dis-je, avait, peu d’années avant, reconnu la domination du roi Robert. Cette cité et le vaste pays qui lui était annexé demeurèrent constamment désormais sous sa domination. Mondovi, ville illustre, bâtie au XIIe siècle par quelques vassaux de l’évêque d’Asti, mécontens de son gouvernement, après avoir plusieurs fois changé de maître, était aussi passée sous la domination des Angevins; cette ville fut occupée peu de temps après par le marquis de Montferrat, et se soumit ensuite à Amédée, fils de Jacques, en 1396 .

11. La générosité avec laquelle, en 1366, le comte Vert vola au secours de l’empereur grec Jean Paléologue sur un navire considérable qu’il avait fait armer dans les eaux de Venise, la valeur dont il fit preuve contre les Russes en plusieurs rencontres , la guerre qu’avec un succès constant il soutint, en 1373, dans le Milanais, contre les Visconti, le traité fameux par lequel il pacifia en 1381 les sanglantes discordes qui s’étaient élevées depuis plusieurs années entre les Génois et les Vénitiens, au sujet de la possession de l’île de Ténédos, couvrirent son nom d’un éclat immortel; mais ce qui fut alors pour lui la source d’une gloire aussi utile que brillante, ce sont les conquêtes qu’il opéra sans autres ressources que sa réputation de mansuétude et de fermeté sage dans l’art de gouverner les peuples. En 1362, les comtes de Saint-Martin et ceux de Valpergue, issus du sang du roi Hardouin, et maîtres d’une partie du Canavèse, lui jurèrent spontanément fidélité. Après une guerre sanglante qui avait duré plusieurs années, parce que les premiers étaient Guelfes et les autres Gibelins, ils se trouvèrent affaiblis au point de ne pouvoir résister ni à l’ambition d’un voisin puissant, le marquis de Montferrat, ni aux rapines d’une bande de mercenaires Anglais, d’abord appelés par eux dans le dessein de se les opposer les uns aux autres, puis devenus leurs ennemis communs. Amédée VI, dont on avait réclamé la protection, chassa les Anglais, déconcerta les machinations du marquis de Montferrat, et rendit la paix à cette province désolée .

Par des motifs semblables, Bielle, bourg libre, éprouvant l’impuissance de résister aux ennemis que lui suscitaient Jean de Fiesque, évêque de Verceil, et ses adhérens, supplia en 1379 le comte de Savoie d’accepter la seigneurie de leur ville; ce à quoi il consentit. Cette obéissance fut stipulée d’abord pour trente ans, puis confirmée à perpétuité .

Le dernier de ces bourgs qui passa volontairement sous la domination du comte Vert fut celui de Coni. Ce bourg, construit au commencement du XIIe siècle par des habitans des diverses provinces voisines qu’opprimait la domination de leurs petits tyrans, et rapidement fortifié de manière à pouvoir résister à un assaut, tomba, à la suite de diverses vicissitudes, au pouvoir des rois de Naples, comtes de Provence de la maison d’Anjou. Il était alors occupé par un officier de Jeanne Ire. Ses habitans, prenant en considération les embarras dans lesquels cette reine était engagée, et craignant de devenir la proie du premier ambitieux qui s’élèverait contre eux, jugèrent que le parti le plus opportun était de chercher sous la domination de la maison royale de Savoie ce régime équitable et cette protection efficace qu’ils ne pouvaient rencontrer ailleurs. Ils députèrent au comte Vert pour l’assurer de leur soumission solennelle. Cette démarche eut lieu au mois d’avril 1382 .

12. Amédée VII se rendit célèbre dans toute espèce de joûtes et de tournois. Ce prince était brave, gracieux, et leste de sa personne. Il recula aussi les bornes de l’héritage de ses ancêtres, et, le premier, étendit jusqu’à la mer la domination de la Savoie jusqu’alors concentrée entre les terres. Dans les débats que la succession de la reine Jeanne avait fait naître entre Charles de Durazzo et Louis, duc d’Anjou, débats qui se prolongèrent entre Ladislas et Louis II leurs successeurs, le comté de Nice, cette portion essentielle de la Provence, avait tenu le parti du premier. Mais la faction angevine grossissant de jour en jour en Provence, Ladislas, qui avait déjà assez d’occupation même en se bornant à disputer le sceptre de Naples à son ennemi, conseilla, dit-on, aux Niçois de placer leur pays sous la domination d’un prince qui eût le pouvoir et la volonté de les protéger. Après une mûre délibération, les habitans reconnurent Amédée VII pour leur maître, et lui prêtèrent foi et hommage en 1388, devant le monastère bénédictin de Saint-Pons, à peu de distance de la ville. La vallée de Barcelonette reconnut sa domination dans le courant de la même année.

Par un acte du 5 octobre 1418, Louis d’Anjou céda ensuite à Amédée VIII, tous les droits qu’il pouvait avoir sur ces pays, en sorte que la maison de Savoie en devint maîtresse du consentement des deux parties opposées, quelque fût le côté auquel appartinssent, le bon droit et la vérité .

13. «Amédée (VIII) régnant par-delà les Alpes, loin du bruit des armes, était choisi pour arbitre tantôt par les uns, tantôt par les autres, et seul entre tous était réputé capable de pourvoir aux intérêts des autres et aux siens. Les Italiens et les Français s’adressèrent long-temps à lui comme à un autre Salomon pour obtenir des conseils dans les cas difficiles. Ce prince, abdiquant la dignité ducale, et mettant à part toute la pompe du siècle, se voua à mener une vie monastique.» Ces paroles du fameux Enée Silvius, depuis pape sous le nom de Pie II, contiennent l’éloge le plus complet d’Amédée VIII. Cette ingénieuse prévoyance, cet amour constant de la justice qu’il employa à diriger pendant long-temps les volontés des maîtres de la France et de l’Italie, et par lesquels il sut, sans recourir à aucun appareil militaire, rendre le nom de Savoie plus redoutable qu’il n’avait jamais été, et faire rechercher avec empressement son alliance: cette noble passion pour les biens éternels et incorruptibles qui le porta à descendre d’un trône sur lequel il avait répandu le plus vif éclat, n’illustreront pas moins le nom de ce prince que la dignité pontificale à laquelle l’appelèrent les prélats réunis à Bâle; dignité qu’il n’accepta qu’avec répugnance, dans l’unique objet de prévenir de grands troubles, et à laquelle il renonça volontairement par amour pour la paix .

14. La Savoie lui dut aussi des accroissemens considérables. En 1401, il acquit d’Odon de Villars le comté de Genève , et, en 1418, Louis, dernier prince de la branche d’Achaïe étant mort sans postérité, il réunit le Piémont à la couronne soit par droit de caducité et de réversibilité de ce fief, soit par droit de parenté, soit enfin en vertu du testament de son cousin défunt. La branche qui fut depuis celle d’Achaïe, avait, dans une succession de six valeureux princes, admirablement accru sa propre puissance et étendu les bornes de sa domination. Thomas II, auteur de cette branche comme de la dynastie régnante et de celle des barons de Vaud, fut le premier possesseur du Piémont qu’Amédée IV lui avait cédé en apanage . Il y réunit les domaines de Moncaliéri, Collegno, Rivoli, Lanzo, par la donation desquels l’empereur Frédéric Il et Guillaume, roi des Romains, reconnurent ses services . Cette réunion eut lieu en 1248 et en 1252. A cette dernière époque, ce prince lui fit don de la ville d’Ivrée; mais ses successeurs ne purent entrer en possession réelle de cette cité que dans le siècle suivant. Ils furent obligés de recourir, pour y parvenir, à l’assistance des comtes de Savoie, auxquels ils cédèrent une portion de leur domaine. Thomas III éprouva beaucoup de contrariétés de la part du marquis de Montferrat, son ennemi, mais il réussit enfin à le vaincre et à s’en emparer. Philippe, par son mariage avec Isabelle de Ville-Hardouin, acquit en Grèce les principautés d’Achaïe et de Morée, qui lui furent ensuite enlevées par les rois de Naples. Ce prince, heureux en toutes ses entreprises, reçut encore la soumission du bourg de Fossano, de Savillan, de Cavallermaggiore et d’autres lieux . Jacob reçut en 1347 celle de Quiers ; Amédée, celle de Mondovi en 1396. Les états de Piémont, quand ils furent cédés en premier lieu à Thomas II, puis donnés de nouveau ou maintenus dans la possession de Philippe, s’étendaient au midi pendant un espace de quelques milles seulement. Lorsqu’à la mort de Louis ils rentrèrent au pouvoir de la maison régnante, ils avaient pour frontières les Alpes maritimes, et il paraît que les deux branches de la famille savoyarde tendirent à se rapprocher de ce côté ; Amédée VII ayant acquis Barcelonette, Nice et ses délicieuses contrées, Philippe, Jacques et Amédée d’Achaïe, Fossano, Savillan, Mondovi et divers autres points de cette fertile plaine. Ainsi, ce premier partage, qui sembla affaiblir considérablement la puissance des souverains de Savoie, tourna au contraire, par la suite, à leur honneur et à leur avantage, comme nous avons rapporté qu’il arriva lors du règne d’Amédée VIII.

En 1427, Philippe-Marie Visconti, duc de Milan, voulant détacher ce prince de la ligue qu’il avait formée à son préjudice avec les Vénitiens et les Florentins, lui fit cession de la ville de Verceil et de plusieurs bourgs circonvoisins: donation importante, soit à raison de l’antiquité de cette cité et de l’université qui y fleurit quelque temps, soit à raison du grand nombre de familles patriciennes qui y résidaient, soit à cause de la fertilité de son territoire . Le comté de Savoie fut, sous le règne d’Amédée VIII, érigé en duché en 1416 par l’empereur Sigismond. Cette mutation n’avait point été désirée jusqu’alors par les princes de Savoie. Il faut en induire que le temps avait fait disparaître les distinctions honorifiques qui existaient entre les différens titres de dignités, alors que le régime féodal reçut une existence légale et formelle; et cette induction est d’autant mieux fondée, que les comtes de Savoie portaient jadis le titre de ducs du Chablais et d’Aoste. Celui de possesseur du duché de Chablais se trouve attribué à Amédée IV dès la moitié du XIIIe siècle. Quant à la vallée d’Aoste, je ne connais aucun document écrit qui qualifie les comtes de Savoie ducs de cette contrée avant 1313 . Au surplus, les prérogatives de la souveraineté absolue et indépendante n’éprouvaient aucune altération de l’attribution d’un titre plus ou moins élevé dans la hiérarchie féodale .

16. Au règne d’Amédée VIII succède un long période d’adversités pour la maison royale de Savoie. Dans les premiers siècles de la domination de ces princes, deux monarchies puissantes séparaient leurs états du royaume de France, et élevaient entre eux une utile barrière. Ces monarchies étaient le Dauphiné et le duché de Bourgogne. En 1349, la France, par la cession d’Humbert, dernier dauphin, devint maîtresse du Dauphiné ; et à la fin du siècle dont nous parlons, les intrigues astucieuses du roi Louis XI et l’audace insensée de Charles-le-Téméraire, opérèrent aussi la réunion de ce dernier état à la France. Il en résulta que ce même Louis XI et ses successeurs, pour s’assurer de l’assistance des ducs de Savoie qui leur était devenue indispensable, semèrent et entretinrent des discordes intérieures, et étendirent à tel point leur influence sur le gouvernement de ces princes, que presque tout, dans l’état de Savoie, se décidait selon leur bon plaisir. Des minorités longues et répétées, d’orageuses régences, vinrent accroître la somme de tant de maux. On peut dire avec raison que la condition des souverains et des sujets, pendant plus d’un siècle, y fut digne de pitié.

Durant ce long espace de temps, la Savoie s’accrut seulement de quelques terres presque sans nom, situées dans les Langues, cédées en 1448 au duc Louis par le marquis de Carretto, et de la ville de Fribourg, qui jura obéissance à ce prince en 1450. Par le mariage de Louis, second fils de ce duc avec Charlotte, héritière de Chypre, et la donation solennelle qu’elle en fit à Rome au duc Charles Ier, le 25 février 1485, le droit à la succession de cette couronne et le titre qu’il emportait, passa dans la maison royale .

Mais si, dans ce laps de temps, une fortune favorable manqua aux destinées de notre monarchie, les exemples de bravoure, de magnanimité, de sainteté, de vertu militaire et civile, ne manquèrent pas à ses annales.

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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
280 s. 18 illüstrasyon
ISBN:
4064066305062
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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