Kitabı oku: «Ginette»

Yazı tipi:

Mademoiselle de Martignat

Ginette


Publié par Good Press, 2022

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EAN 4064066316099

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

ÉPILOGUE


I

Table des matières

Les deux Inséparables.

«L’as-tu vue?

— Oui.

— Comment est-elle?

— Ma chère, elle est affreuse!

— Vraiment?

— Elle a de grands pieds que cache mal une jupe trop courte, de grands bras, un cou de cigogne, des cheveux d’un rouge.... Comment dirai-je? d’un rouge.... Ah! j’y suis: d’un rouge caroubier.

— Oh! Ginette, tu exagères.

— Nullement, je t’assure. C’est la vérité vraie.»

Aurore secoua la tête. Malgré l’affirmation de Geneviève, elle ne paraissait pas tout à fait convaincue.

Puis, après un très court silence, elle demanda encore, continuant à parler à voix basse:

«A quelle heure est-elle arrivée?

— Juste au moment où je sortais.

— Tu lui as été présentée?

— Non pas. Heureusement, car je riais aux larmes.

— De quoi?

— De son accoutrement. Figure-toi, ma chère.... Mais non.... C’est impossible: je renonce à décrire un costume pareil. Tiens, vois-tu, j’en ris en ce moment encore.».

Et l’espiègle éclata de rire.

«Chut! chut!» lui souffla son amie, qui, presque au même instant, se sentit tirer un peu trop brusquement par la manche, tandis qu’une voix courroucée lui disait:

«Eh! quoi, mademoiselle Aurore, pouvez-vous oublier ainsi que vous êtes dans une église? Ah! si Mme la chanoinesse le savait!...

— La, la, plus doucement, douce Trina», se Contenta de répondre Aurore, écartant d’elle, par un geste hautain, une Allemande joufflue, grande et grosse personne, qui n’était autre que sa bonne.

«Trina, ce n’est pas Aurore qui a ri, s’écria aussitôt Geneviève; ce n’est pas elle, car c’est moi. D’ailleurs, eût-elle ri, était-ce une raison Pour lui disloquer le bras de la sorte?»

Et, écorchant comme à plaisir la langue maternelle de la douce Trina, elle ajouta, baissant la voix:

«Trina, Trina, rêvez-vous donc en ce moment de choucroute, de bière brune, de gigot à la confiture, pour confondre aussi grossièrement une église avec son corridor?»

Trina se boucha les oreilles. C’était une protestation, non contre les paroles de Ginette (Trina, de longue date, était accoutumée aux moqueries constantes de l’espiègle), mais contre la manière, irrévérencieuse, insensée, dont la fillette avait défiguré la savante langue de Gœthe.

Cependant l’éclat de rire de Geneviève et, plus encore, son éclat de voix avaient attiré l’attention d’une vingtaine de petites jeunes filles qui, à la suite de nos deux amies, traversaient le long corridor conduisant de la chapelle des catéchismes à l’église Saint-Thomas d’Aquin.

«Qu’y a-t-il? demanda l’une d’elles.

— Je ne sais, répondit sa voisine. Si pourtant. une rixe entre Aurore Merton et Geneviève de Soubonan.

— Impossible! affirma une voix dans le groupe. Aurore et Geneviève ne se querellent jamais. Ce n’est pas sans motif qu’on les a surnommées les deux Inséparables.

— La rixe existe, mesdemoiselles, dit alors une jolie brunette dépassant de la tête la plupart de ses compagnes; elle existe, vous dis-je; non pas, il est vrai, entre les deux amies, mais entre Geneviève et la bonne d’Aurore.

— Qui a le dessus? demanda la première interlocutrice.

— Geneviève, bien entendu.

— Monsieur l’abbé !... Taisons-nous!» fit. en ce moment même une voix dans le groupe.

A ces seuls mots: «Monsieur l’abbé !» les fillettes se regardèrent; puis, toutes de baisser les yeux, de prendre rang, de marcher posément, et de bien se garder d’ouvrir désormais la bouche.

Monsieur l’abbé passa. Les enfants saluèrent; et, passant à leur tour, à leur tour aussi, entrèrent dans l’église où elles prièrent un instant. Après quoi, suivies des mamans, des gouvernantes et des bonnes, elles prirént les unes la grande porte, les autres les portes latérales pour rentrer chacune chez soi.

Deux d’entre elles pourtant restèrent en arrière.

C’était Aurore et Geneviève, qui, fuyant à dessein leurs compagnes, comme cela d’ailleurs leur arrivait souvent, étaient agenouillées encore dans la chapelle de Saint-Louis.

L’une, Geneviève, après avoir fouillé tout au fond de sa poche pour en retirer un chapelet qui ne s’y trouvait pas, récitait à voix basse, en comptant sur ses doigts, les dix ave d’une dizaine.

L’autre, Aurore, les mains jointes et les yeux levés, semblait chercher dans l’azur du ciel, qu’à travers les vitres de la chapelle elle apercevait en partie, l’image radieuse de quelques-uns de ces esprits célestes avec lesquels — au dire de sa maligne amie — elle se plaisait à converser.

«Que peux-tu bien leur dire, Aurore? et surtout que te répondent-ils?» demanda bientôt Geneviève qui, après sa dizaine finie, avait tourné la tête, et, depuis un instant, épiait son amie.

Aurore ne put s’empêcher de sourire, et jetant un dernier regard sur ce petit coin bleu où son âme pieuse aimait parfois à s’égarer, elle sortit sans bruit de l’église, suivie de près par Ginette et Trina.

Une fois dans le passage:

«Parions ton collier, s’écria vivement Geneviève, que j’ai deviné tes pensées.»

Puis, se penchant à l’oreille d’Aurore pour n’être point entendue par Trina:

«Tu songeais à la chanoinesse, débita-t-elle tout d’une traite, et tu demandais à tes saints si, pour être une grande sainte, on doit, comme elle, se draper dans une robe noire, porter un long voile de crêpe, ne plus parler que par sentences, et ne jamais caresser les enfants. Et tes saints te répondaient, ma chère: «Non pas, non pas,

«petite Aurore. Pour plaire à Dieu, la dévotion

«doit être aimable, et Mme la chanoinesse,

«votre très honorée marraine, manque au pre-

«mier de ses devoirs en ne choyant pas sa

«filleule.»

«Hein! ajouta en riant l’espiègle, qu’en dis-tu, ma belle princesse, et ne sais-je point deviner?

— Oh! Ginette, la follette! Oh! Ginette la bien nommée!» répondit évasivement Aurore.

En ce moment, les deux fillettes, arrivées au bout du passage, allaient prendre la rue du Bac.

Un aveugle était là, agitant sa sébile.

Geneviève retourna ses poches, et n’y trouvant pas une obole:

«Prête-moi quelque chose, veux-tu?» demanda-t-elle à son amie.

Aurore lui tendit sa bourse.

Ginette y prit une pièce de deux francs, qu’elle glissa dans la sébile de l’aveugle.

«Dieu vous le rende et vous bénisse!» murmura ce dernier d’une voix nasillarde.

Aurore allait suivre l’exemple de Ginette lorsqu’ayant aperçu, à trois pas devant elle, un homme et une enfant, son attention se concentra sur eux.

L’homme, un vieillard légèrement voûté, portait sur son pâle visage les traces d’un chagrin, peut-être d’un remords.... Ses yeux très doux avaient parfois une expression inquiète, des rides profondes creusaient ses joues, son front, le plus souvent incliné vers la terre, semblait Ployer sous sa pensée.

Son costume était plus que modeste, et l’on voyait percer la gêne sous sa très grande propreté.

L’enfant, une petite fille, véritable vignette anglaise, tant était frais son gracieux visage, tant était éclatante la blancheur de son teint, avait, elle, une jolie toilette: robe, manteau, chapeau de velours gros bleu.

L’enfant parla. Aurore écouta ses paroles:

«Vite, vite, John, disait-elle s’adressant au vieillard, vite, sortez de votre grande poche une petite pièce blanche, afin que, moi aussi, je puisse faire l’aumône.»

John poussa un soupir et fit la sourde oreille.

«Oh! dear John, reprit aussitôt la fillette, regardant tour à tour l’aveugle et le vieillard, il n’y voit pas, lui! et vous, dear John, vous, vous êtes très bon!»

Dans la bouche de l’enfant ce «dear» était une caresse. Le vieillard n’y put résister.

Il fouilla dans ses grandes poches, en retira quelque menue monnaie, et bientôt la petite fille, le regard rayonnant de joie, put entendre l’aveugle lui dire:

«Dieu vous le rende et vous bénisse!»

Alors, passant la main sous le bras du dear John, elle remonta la rue du Bac, riant, causant, s’arrêtant devant les boutiques, etc., etc.

Aurore la suivit des yeux; puis elle demeura pensive.

Pendant ce temps, que faisait Geneviève?

Geneviève jouait. Son compagnon de jeu était un gros chat gris. Il se nommait Raton.

Familier du passage et, plus encore, de l’église, Raton avait un succès fou parmi garçonnets et fillettes lorsque, trouvant portes ou fenêtres ouvertes, il se glissait furtivement dans la chapelle des catéchismes.

Geneviève l’aimait beaucoup. Raton le lui rendait: il se frôlait contre elle, ronronnait, faisait le gros dos, et, sans qu’elle eût besoin de l’en prier par trop, daignait répondre à ses avances.

«Viens-tu, Ginette? dit enfin Aurore.

— Je suis à toi dans deux ou trois secondes, répondit aussitôt Geneviève: le temps de faire mes adieux à Raton.»

Aurore attendit en songeant.

Les trois secondes s’écoulèrent: Ginette continuait à jouer.

Trina, impatientée d’une attente qui lui paraissait longue, s’avança vers Raton, et le poussa très violemment du pied.

Raton se replia sur lui-même, et — dans la langue des chats — il protesta.

«Prenez garde, Trina, s’écria Geneviève. Raton, étant français, a l’humeur fort peu endurante, et me paraît tout disposé à vous faire sentir ses griffes.»

Trina jeta un coup d’œil à Raton. Raton avait un air tout à fait agressif

Devant cette attitude assez peu rassurante, Allemande, prudente, traversa la rue sur-le-champ. Aurore el Geneviève durent alors la suivre.

Quand elles l’eurent rejointe sur le trottoir vis-à-vis:

«A l’hôtel de Soubonan d’abord,» lui dit brièvement Aurore.

Et elle passa ainsi que Geneviève.

Trina suivit les deux fillettes.

«Ah! ma chère, commença bientôt Geneviève, prenant le bras de son amie, que n’avons-nous, nous aussi un dear John, pour nous servir de bonne et faire nos quatre volontés!

— Quoi! répondit Aurore, tu as remarqué ce brave homme.

— Brave homme.... brave homme.... si l’on veut. C’est un avare: il soupire comme un crocodile quand il lui faut faire l’aumône.»

Aurore secoua la tête.

«Tu te trompes, dit-elle. Cet homme est pauvre et non avare.

— Au fait, c’est bien possible fit Ginette, qui (rendons-lui cette justice) ne tenait guère à ses idées. Sa redingote brune était blanche aux coutures.

— Mais.... tu as donc tout vu! Et moi qui te croyais occupée de Raton.

— Ma chère, je vois sans regarder, et j’entends sans prêter l’oreille.

— En ce cas, que dis-tu de la petite fille?

— La petite fille au dear John?

— Oui. Tu dois la trouver bien jolie?

— Moi.... Non.

— Comment! Tu n’as pas admiré ses yeux, son teint et surtout ses cheveux?»

Ginette s’arrêta, et, pendant un instant, regarda son amie.

«Ah! ma belle princesse, s’écria-t-elle ensuite, tu es cent fois plus jolie qu’elle!»

Puis, se remettant à marcher, elle continua avec une ardeur incroyable:

«Ses yeux!... Je préfère les tiens: les siens sont bleu faïence, les tiens sont bleu de roi. Son teint!... Elle est très fraîche; tu es très pâle, ce qui, par tout pays, est réputé plus distingué ; et, quant à ses cheveux, ma chère, je donnerais ses deux tresses filasse pour une seule de tes boucles à toi. Pense donc: des boucles blond Titien!

— Blond Titien! s’exclama Aurore.

— Eh oui! Ma belle-mère parlait hier matin de toi. Dis donc, les oreilles ont dû te tinter: elle vantait ton «port de tête, le timbre de ta voix», le.... la.... j’ai oublié le reste. Et elle s’y connaît en beauté. C’est probablement pour cela qu’elle me répète à journée faite que je suis laide. N’importe! va, je ne te jalouse pas. Pour en revenir à nos moutons, elle a terminé ton éloge en citant tes cheveux «d’un beau blond Titien». C’était la première fois que j’entendais ce mot. J’ai sauté sur mon dictionnaire: Titien ne s’y trouvait point. Alors, j’ai couru chez mon frère. Stani, malgré qu’il eût voulu m’en faire accroire: il avait oublié... il ne se souvenait pas bien.... l’explication lui échappait.... etc., etc., Stani n’en savait pas plus long que moi. Heureusement son professeur, Monsieur X..., est arrivé. Ah! ma chère, papa a bien raison. Monsieur X... est un puits de science. Il m’a appris tout de suite ceci:

«Vecellio, dit le Titien, est le plus illustre peintre de l’école Vénitienne. Il vivait à la fin du quinzième siècle et dans les trois premiers quarts du seizième. Il est à croire qu’il aimait les cheveux blonds; entendons-nous: d’un certain blond, doré, cuivré ou plutôt roux; du blond des tiens, car dans plusieurs de ses chefs d’œuvre — et il en a fait beaucoup de chefs d’œuvre: les églises et les palais de Venise en sont pleins! — il a donné à quelques-unes des femmes qu’il a peintes cette nuance de cheveux.

«Et depuis, on a dit: des cheveux blond Titien. »

Tout en devisant de la sorte, les deux amies avaient fait du chemin, et ne se trouvaient plus qu’à fort peu de distance de l’hôtel de Soubonan, situé dans la partie très aristocratique de la rue de Grenelles-Saint-Germain.

«Tiens! j’aperçois Stani, s’écria bientôt Geneviève. Oh! le désobéissant! Malgré la défense de papa, il est encore à sa fenêtre!»

Stani, ou pour mieux dire Stanislas de Soubonan, était effectivement à sa fenêtre, une large fenêtre garnie de gros barreaux de fer, entre lesquels il passait la tête.

Stani était un grand garçon, haut sur jambes, à la physionomie ouverte; bon enfant s’il en fut jamais; mais étourdi, bavard, désobéissant, paresseux. Il avait tout près de treize ans, suivait les cours du lycée, jouait beaucoup, travaillait peu, et, d’un bout de l’année à l’autre, se maintenait au dernier rang de ce qu’en terme de collège on appelle la queue de classe, faisant par là le désespoir de l’infortuné Monsieur X...

«Venez voir un oiseau mis en cage, cria-t-il aux deux fillettes, du plus loin qu’il les aperçut.

— Le fait est, mon pauvre Stani, que tu as l’air d’un moineau pris,» lui dit Ginette en s’approchant.

Stani fit la grimace.

«Pourquoi pas d’un serin!» marmotta-t-il entre ses dents.

Puis, s’adressant à l’amie de sa sœur:

«Et vous, Aurore, demanda-t-il, êtes-vous de l’avis de Ginette?

— Pas tout à fait, lui répondit Aurore: j’ai peine à me représenter un moineau ayant des taches d’encre aux doigts, un col mis de travers et des manchettes déchirées.»

Stani, un peu confus, rajusta son col de son mieux, fit disparaître ses manchettes et fourra ses mains dans ses poches.

En ce moment, Trina intervint:

«Mademoiselle Aurore, dit-elle, vous ne pouvez rester ici: il est inconvenant de causer dans la rue devant une fenêtre ouverte. Ah! si Mme la chanoinesse le savait! Elle qui m’a tant recommandé....

— De ne laisser causer Aurore que devant des fenêtres fermées,» s’empressa d’achever la maligne Ginette.

Trina, ainsi interrompue, perdit le fil de son discours.

Alors, trouvant sans doute que l’action doit parfois suppléer aux paroles, elle prit Aurore par le bras, et lui fit faire un demi-tour.

Aurore avait légèrement rougi. Elle leva la tête, et regardant Trina:

«En vérité, ma bonne, lui dit-elle, — et sa voix avait pris une inflexion hautaine — vos mouvements sont par trop brusques, et vous m’avez fait presque mal. Un mal bien inutile, entendez-vous: car je reste. Vous êtes ici pour me servir, et non pas pour me gouverner.

— Bravo! Aurore, s’écria Geneviève. Tu es la sagesse en personne, et Minerve n’aurait pas mieux dit!»

Venez voir un oiseau mis en cage, cria-t-il aux deux fillettes.


Trina humiliée et très fort en colère n’osa Pourtant pas répliquer.

Elle s’adossa à la muraille, résignée à attendre (tout en roulant peut-être dans sa tête quelques noirs projets de vengeance), le bon plaisir de sa jeune maîtresse.

Cette dernière, alors, interrogea Stani.

«Vous avez donc quitté votre chambre du second étage, demanda-t-elle à demi-voix. Pourquoi?

— Ah! voilà ! répondit l’écolier: j’ai le malheur d’être un garçon, et.....

— C’est un malheur que je t’envie, interrompit aussitôt Geneviève.

— Oui-da! Tu en parles bien à ton aise; mais s’il t’avait fallu te résigner à vivre ici.... dans cette chambre.... avec des barreaux aux fenêtres.... ma chère, tu l’aurais pris sur un tout autre ton.

«Enfin, à la maison, tout est pour les filles: Ginette a son appartement.... mes petites sœurs, à elles trois, occupent deux immenses pièces, —la nursery, disent leurs bonnes, — moi, j’avais une jolie chambrette; le papier m’en plaisait; les meubles en étaient élégants, confortables; le soleil y donnait en plein; la fenêtre n’avait point de barreaux. C’était un paradis terrestre en miniature. Crac! mademoiselle Germaine de P...., la gouvernante de ma sœur, arrive:

«— Vite, vite, Stani, me dit papa, fais tes

«paquets, mon jeune ami, et descends au rez-

«de-chaussée. Nous avons besoin de ta chambre

«pour la gouvernante de ta sœur.

«— Mais papa....

«— Pas de mais. Un garçon bien élevé se con-

«tente de tout.»

«Et voilà comment et pourquoi je me trouve dans cette cage, acheva l’écolier prenant une mine piteuse.

«Au surplus, ajouta-t-il bientôt, je ne le regrette qu’à demi: la gouvernante de ma sœur est charmante.

— Ce n’est pas l’avis de Ginette, fit observer Aurore finement.

— Comment, Aurore, se récria Ginette, tu ne vois pas que mon frère plaisante!

— Non pas, non pas, rectifia Stani, je ne plaisanté nullement. Mlle de P.... est charmante, bonne, douce, distinguée, jolie. Papa, ma belle-mère en sont tous les deux enchantés.

— Oh! c’est trop fort! s’exclama Geneviève. Jolie! elle! Mon cher, tu as perdu l’esprit. Et son cou de cigogne.... et ses pieds et ses mains d’Holopherne.... et ses cheveux d’un rouge caroubier....

— Décidément, pensa Aurore, Ginette abuse des comparaisons.»

Stani riait à gorge déployée.

Lorsqu’il fut un peu calmé :

«Sérieusement, ma chère, dit-il à sa sœur, je te conseille de prendre des lunettes: ta gouvernante est de taille moyenne; de plus, elle est brune, presque aussi brune que nous deux.

Geneviève ne savait que penser. Elle resta un moment interdite.

«Je cours m’en assurer, s’écria-t-elle enfin. Stani, si tu me trompes, gare à toi!»

Et, poussant la porte de l’hôtel, elle disparut rapidement.

Mais aussitôt, se ravisant, elle revint sur ses pas pour crier à son amie:

«Viens-tu?»

Puis, sans attendre la réponse, elle disparut de nouveau.

«Adieu, Stani, dit alors Aurore, tendant la main à l’écolier.

— Vous partez? demanda Stani.

— Oui.

— Reviendrez-vous demain?

— Probablement.»

Et se tournant vers sa bonne allemande, la fillette ajouta:

«Maintenant, nous rentrons.

— Ce n’est pas malheureux! murmura Trina. Mais, patience. Ce soir, Mme la chanoinesse apprendra tout. Oui, je lui porterai mes plaintes; et nous saurons si, moi, Trina, je dois me laisser malmener par une petite fille de douze ans.»

Aurore n’entendit pas, ou feignit de ne pas entendre.



II

Table des matières

L’erreur d’une Espiègle.

Dès qu’elle fut rentrée à l’hôtel de la chanoinesse, un vieil hôtel entre cour et jardin, situé rue de Varenne, Aurore remonta directement dans son appartement.

Jamais elle ne pénétrait chez sa marraine sans y avoir été appelée.

Pour la première fois peut-être, Trina ne jugea pas à propos d’accompagner sa jeune maîtresse; mais celle-ci ne s’en plaignit pas. Cette lourde créature, dont l’humeur était tracassière, ne pouvait — on le comprend — que lui être antipathique

«Enfin! je vais être seule un instant», pensa l’enfant.

Et elle entra dans sa chambre, enleva son chapeau, son manteau, retira ses gants, prit une chauffeuse et s’assit devant la cheminée.

On était à la mi-avril, et, bien que les journées fussent belles déjà, les soirées, à partir de quatre heures, devenaient humides et froides.

Quelques rares tisons brûlaient encore dans l’âtre. La fillette les rapprocha, et, les coudes sur ses genoux, le menton dans ses mains, elle se prit à songer.

Aurore, esprit pensif, âme méditative, se plaisait à la rêverie. Le passé occupait ses rêves.

Le passé pour Aurore! C’était d’abord l’heureux temps de sa toute petite enfance, alors que, vivant loin, bien loin, dans un autre pays, elle se sentait aimée, caressée et chérie par un père, par une mère dont elle cherchait en vain à se retracer les traits.

C’était ensuite une scène de deuil: malgré ses pleurs et ses cris, on l’avait revêtue d’une vilaine robe noire, en lui disant tout bas qu’elle était orpheline. C’étaient enfin les jours si longs d’un voyage en mer, son court séjour dans un grand vieux château, son arrivée rue de Varenne.

Comme à travers un voile sombre, Aurore revoyait tout cela, et des larmes montaient à ses yeux.

Dix minutes à peu près se passèrent; les tisons étaient consumés. La fillette eut un léger frisson; elle sonna et demanda du feu.

Michel, vieux serviteur de la chanoinesse, spécialement préposé au service de la petite fille, s’empressa de lui obéir, et bientôt une flamme joyeuse s’éleva dans le foyer.

Peu après, Michel s’était retiré, et Aurore avait repris ses rêves.

Aurore — est-il besoin de le dire au lecteur était bien loin de ressembler aux autres enfants de son âge. Chez elle, point de gaieté bruyante, éclats de rire à tout propos; point de malices et point d’espiègleries.

Elle était grave, mais grave sans tristesse; elle était réservée, mais sans maussaderie.

Vivant très isolée à l’hôtel de la chanoinesse, elle s’était, de bonne heure, renfermée en elle-même, sa fierté l’ayant, de très bonne heure aussi, préservée des contacts vulgaires.

Mais si Aurore parlait peu, elle pensait beaucoup. De là, une maturité précoce qui contrastait le plus souvent avec le tour exalté, poétique, de sa riche imagination.

Nous l’avons vue, dans une église, «converser avec ses saints» ; maintenant, nous la retrouvons suivant d’un regard attentif les mouvements bizarres de la flamme bleuâtre, et — ô puissance de l’imagination! — voyant à travers cette flamme un frais et gracieux visage qu’encadraient des cheveux bien blonds.

Aurore songeait à cette mignonne créature, la petite fille au dear John, qu’elle avait rencontrée tout à l’heure au sortir de Saint-Thomas d’Aquin, et il lui semblait, par instants, retrouver dans ses souvenirs l’image de cette même enfant.

Puis, comme on frappait à la porte:

«Entrez,» fit-elle sans détourner la tête.

Quelqu’un entra très vivement, et se penchant derrière Aurore, assise — nous l’avons vu — sur une chaise basse, couvrit de ses deux mains les yeux de la fillette, en s’écriant gaiement:

«Je te donne un merle blanc, ma belle, si tu devines qui est là.

— C’est Ginette, la follette, répondit aussitôt Aurore. Oh! quand même je serais aveugle, je te reconnaîtrais toujours.

— Ça c’est gentil! fit Geneviève. Oui, c’est moi; mais encore, qui est-ce? Je ne suis pas seule, ma chère: quelqu’un est entré avec moi.

«Allons devine.

— Ce doit être Stani, dit Aurore.

— Stani! répéta Geneviève. Ah! bien oui! Je l’ai laissé jouant au bilboquet, tout en apprenant les hauts faits de Marius ou de César.

«Devine.

— C’est Kate ou Lilian, hasarda Aurore.

(Kate et Lilian étaient les bonnes anglaises des Petites sœurs de Geneviève.)

— Elles! Y songes-tu? Mais il est tout près de cinq heures, l’heure du thé pour ces estimables personnes. Kate fait la tisane; Lilian beurre les rôties. Rien ne pourrait les arracher à une occupation si chère.

«Devine.

— Alors, c’est Rachel, continua Aurore. (Rachel était la femme de chambré de Mme de Soubonan.)

— Pas davantage. Ma belle-mère dîne en ville ce soir: Rachel prépare sa toilette.

«Va, crois-moi: donne ta langue au chat.

— Je la donne, répondit Aurore. A moins pourtant..... que ce soit.....

— Trop tard! s’écria Geneviève, trop tard! Ma chère, tu as perdu ton merle blanc.»

Et courant à une jeune personne qui se tenait debout sur le seuil de la porte, elle passa son bras sous le sien, et l’entraîna au milieu de la chambre.

Là, elle dit à son amie:

«C’est Mlle Germaine de P..., Aurore. Je la connais depuis une heure à peine; mais je l’aime de tout mon cœur.»

Puis, d’un mouvement très rapide, enlevant d’une main le chapeau de velours que portait la nouvelle venue, de l’autre arrachant le peigne retenant ses belles tresses brunes, qui s’écroulèrent aussitôt:

«Et voilà, s’écria l’espiègle, ce que, dans ma sottise extrême, j’appelais des cheveux caroubier!

— Oh! Ginette!» s’exclama Aurore, en s’approchant de Mlle de P..., prête à l’aider à réparer le désordre de sa coiffure.

Mais Geneviève sans remarquer l’exclamation de son amie, pas plus que la rougeur, l’embarras de sa gouvernante, qui ne savait si, en cette occurrence, elle devait rire ou se fâcher, Geneviève continua gaiement:

«Ma chère, tu vas comprendre ma méprise. Mlle Germaine de P... n’ayant pas l’habitude de sortir toute seule, les Dames de la Visitation (car Mlle de P..... vient du couvent de la Visitation où elle était depuis dix ans) l’ont fait accompagner chez papa par une vieille Anglaise; tu sais, une de ces anguleuses misses à cheveux rouges, à grandes dents et à long cou, comme il y en a, paraît-il, dans tous les couvents de Paris, pour enseigner aux pensionnaires ce baragouin que tu aimes, et que moi, — ne t’en déplaise — je trouve bon pour les oiseaux.

«Bref, comme je quittais ma chambre pour me rendre au catéchisme, j’entends monter le grand escalier. Je cours, je me précipite, et, devant le salon entr’ouvert où Mlle de P... était entrée déjà, je me trouve nez à nez avec la respectable Miss.

«Je la prends pour ma gouvernante, que je savais devoir arriver aujourd’hui. Je la regarde..... J’éclate de rire et je me sauve.

«Et voici comment et pourquoi j’ai pris une aide Anglaise pour la jolie Française que voilà.»

Disant ces mots, l’enfant se jeta au cou de Germaine de P...

Mais elle, l’écartant doucement:

«Vous me faites de la peine, Geneviève, dit-elle. Vous m’aviez pourtant bien promis de ne Plus vous moquer de cette bonne miss Barbara Hutley que j’aime, et de ne point parler de moi.

— Ai-je bien pu vous promettre cela! fit Geneviève en secouant la tête. Au fait, c’est possible: je fais tant et tant de promesses en un jour.....

— Que vous en oubliez trop souvent quelques-unes, acheva, souriant, Mlle de P....

— C’est cela même, mademoiselle. Que voulez vous; je ne suis point parfaite! Vous devez le savoir d’ailleurs. En vous parlant de moi, ma belle-mère vous a dit sûrement: «M. de

«Soubonan a trop gâté Ginette, et vous aurez,

«je le crains, de la peine à faire entrer quelques

«grains de sagesse dans cette tête à l’évent.»

«Elle a raison, continua l’espiègle. Que m’importe à moi la sagesse! Telle que je suis, papa m’aime, et Aurore m’a choisie pour amie.

«Oh! c’est que ce n’est pas peu de chose que d’obtenir l’amitié d’Aurore.... Tenez, mademoiselle, laissez-moi vous conter un conte.»

Et Geneviève, malgré le regard suppliant que lui jeta Aurore, Aurore se doutant bien qu’elle, à son tour, allait être sur la sellette, Geneviève commença ainsi:

«Il y avait une fois, dans ce pays lointain qu’on appelle les Grandes Indes, un colonel de l’armée anglaise.

«Il était beau, il était brave, il était bon. Si beau que tout le monde se plaisait à le regarder; si brave qu’il était la terreur des Hindous; si bon qu’il était l’idole des soldats.

«Il épousa une orpheline qui, elle aussi, était belle, était bonne, et — ainsi que dans les contes de fées — un an après leur mariage, ils eurent un charmant baby.

«Or, — toujours ainsi que dans les contes de fées — ce baby, une petite fille, était jolie comme les anges, et de plus raisonnable en naissant.

«Elle ne cria jamais sans cause, fit à dix mois un tout petit discours, et à deux ans apprit à lire.

«Évidemment, la fée Sagesse l’avait touchée de sa baguette.»

A cet endroit de son récit, Ginette, par hasard, regarda la pendule.

«Cinq heures et demie! s’écria-t-elle en se levant d’un bond. Et papa qui m’attend au cercle, où je dois l’aller prendre en voiture..... Aurore, je te quitte; à demain, et aux Tuileries. Mademoi-selle, la suite de mon conte est remise au prochain numéro. Mais non: je vais plutôt le finir en deux mots.»

Et, avec une gravité d’accent que Mlle de P.... était bien loin de soupçonner chez sa nouvelle élève, Geneviève continua:

«A trois ans, l’enfant demeura seule: son père et sa mère étaient morts. Alors un vieux soldat la conduisit en Angleterre, chez son tuteur.

«Ce tuteur était un barbare: non seulement, il ne garda pas chez lui sa pupille, mais encore il la confia à une chanoinesse qui.....

— Ginette, interrompit Aurore, il est cinq heures trente-cinq minutes, et ton père t’attend.

— Oui, oui. Je continue: A une chanoinesse qui..... (oh! tu as beau me faire les gros yeux, ma chère, je le dirai quand même) à une chanoinesse qui, malgré les étonnantes qualités de sa filleule (car l’enfant devint sa filleule, et elle était vraiment parfaite), ne l’aima pas, et la rendit très malheureuse.

«Se sentant toujours seule, elle eut alors l’idée de choisir une amie. Elle était sage; elle la voulut folle — l’amitié naît, dit-on, des contrastes. — Mais, voyez le plus merveilleux: la folie de son amie ne gâta pas sa sagesse, pas plus que sa propre sagesse ne guérit l’autre de sa folie.

«Mademoiselle, mon conte est une histoire. ajouta en riant Ginette, et l’héroïne la voici.»

Disant ces mots, elle donnait à Aurore deux gros baisers retentissants.

Puis, regardant de nouveau la pendule:

«Cinq heures trois quarts! s’écria-t-elle, et papa qui m’attend toujours.... Vite, vite, partons, mademoiselle; autrement, nous serons grondées.»

Ainsi pressée par Geneviève, Mlle de P..., qui eût bien voulu faire plus ample connaissance avec l’amie de son élève, pour laquelle elle se sentait déjà beaucoup de sympathie —comme Aurore elle était orpheline, comme Aurore elle avait souffert — Mlle de P..., dis-je, dût se borner à lui tendre la main.

«Adieu, ou plutôt au revoir, mademoiselle, dit-elle.

— Au revoir, mademoiselle, répondit la fillette; mais accordez-moi une faveur.

— Laquelle?

— Vous appelez Ginette Geneviève, appelez-moi Aurore.

— Ce n’est pas tout, s’empressa d’ajouter Geneviève, Aurore est une autre moi-même. Vous m’embrassez: embrassez-la.

— Bien volontiers», répondit Germaine, qui, aussitôt, posa ses lèvres sur le front si pur de l’enfant.

«Et dire, murmura Geneviève tout en descendant l’escalier, dire que depuis neuf ans qu’elle habite chez sa marraine, elle en est encore à lui baiser le bout des doigts!.....»

Arrivée au premier étage, frappée d’un souvenir, elle s’arrêta brusquement, leva la tête et cria à Aurore qui, penchée sur la rampe, la suivait du regard:

«Figure-toi qu’en venant ici, je me suis croisée avec lui! Tu sais de qui je parle: je parle du vieux John; mais cette fois il était seul. Grand Dieu! qu’il m’a paru sombre, triste, chagrin, morose, inquiet! On dirait, ma chère, qu’il cache un secret.

— Geneviève! appela doucement Mlle de P.... qui continuait à descendre.

— Oui, mademoiselle, me voici,» répondit aussitôt la fillette.

Et envoyant de la main un chaud baiser à son amie, elle s’élança dans le grand escalier, cette fois en chantant une ariette, empruntée, nous n’en doutons pas, au répertoire de Stani.

Quelques instants après, Aurore se retrouvait seule.

Mais alors on frappa de nouveau à la porte.

C’était Michel. Il venait prévenir sa jeune maîtresse que Mme la chanoinesse la priait de descendre tout de suite chez elle.

Aurore, obéissante, se leva aussitôt, et se dirigea vers la porte.

Michel en occupait encore le seuil, et, loin de s’effacer pour laisser passer la fillette, il y demeura immobile.

Elle, surprise, le regarda.

«Qu’y a-t-il? lui demanda-t-elle. Vous voulez me parler, Michel?»

Le vieillard répondit affirmativement.

«En ce cas, faites vite, reprit la fillette: Mme la chanoinesse n’aime pas à attendre.

«Mademoiselle sait-elle, commença Michel, que Trina est chez Mme la chanoinesse où elle porte des plaintes contre Mademoiselle?»

Aurore fit un mouvement d’épaules signifiant:

«Que m’importe!»

«En rentrant avec Mademoiselle, continua lentement le vieillard, Trina était fort en colère, et il pourrait se faire que, influencée par elle, Mme la chanoinesse ne se montrât bien sévère Pour Mademoiselle, et que.....

— Qu’est-ce à dire? interrompit Aurore devenue hautaine. Mme la chanoinesse est et sera avec moi ce qu’il lui plaît, ce qu’il lui plaira d’être, et personne n’a rien à y voir.»

Michel interdit balbutia quelques excuse.

Aurore était bonne: craignant par cette réponse un peu vive peut-être d’avoir blessé le vieillard qui, elle le savait, lui était dévoué, et voulant la lui faire oublier, elle courut à un meuble de Boule placé dans un coin de sa chamhre, l’ouvrit, y prit un médaillon, et le plaçant dans les mains de Michel:

«J’ai appris par Trina, lui dit-elle, que Toinon, votre petite fille, allait prochainement se marier; envoyez-lui ce souvenir.»

Trois minutes plus tard, elle pénétrait chez sa marraine.



III

Table des matières

Marraine et filleule.

Madame la chanoinesse (Rosemonde, Thècle, Aurore des Moussières) attendait sa filleule dans son petit salon.

C’était une femme de soixante-dix ans environ, grande, majestueuse même, ayant un nez légèrement busqué, des pommettes un peu saillantes, des yeux gris encore beaux, et une bouche dédaigneuse.

Elle portait avec raideur, bien qu’avec élégance, le costume semi-mondain et semi-monastique qu’elle avait adopté : une robe de cachemire noir aux plis fins et à la queue traînante, et une coiffure de dentelle dont les longues barbes épaisses lui cachaient presque les épaules.

Sur sa poitrine brillait la croix d’argent du Chapitre de Sainte-Anne en Bavière, dont elle était chanoinesse honoraire.

S’il faut en croire les on-dit, Mme la chanoinesse avait été fort belle, et sa fortune, unie à sa beauté, avait, de tous côtés, fait rechercher sa main; mais elle, insensible aux hommages, avait préféré traverser la vie seule.

Un jour, elle fit une halte, regarda en arrière, vit qu’elle ne regrettait rien. Si pourtant: elle eût voulu être appelée Madame.

Elle justifia alors de ses seize quartiers de noblesse, et devint aisément chanoinesse.

Puis, se retirant du monde, où jusque-là elle avait paru, elle restreignit son cercle en un cercle d’intimes, et s’adonna aux bonnes œuvres.

Vingt années se passèrent pour elle; vingt années pendant lesquelles, son zèle ne se démentant pas, elle accomplit de grandes choses.

Elle était d’ailleurs presque universelle:

Dame patronnesse, fondatrice d’un orphelinat important, présidente de diverses œuvres de dévouement, de bienfaisance, elle cherchait dans l’exercice d’une charité éclairée bien moins un aliment à son activité que ces sublimes émotions dont tout cœur chrétien est avide.

Les trouva-t-elle? Je ne sais.

Bien que très charitable, elle était peu compatissante: son âme hautaine semblant planer au-dessus des misères humaines.

Telle est la femme qui, au soir de sa vie, devint la marraine, la mère adoptive d’Aurore.

En Voyant entrer sa filleule, la chanoinesse ne bougea pas; mais son œil gris se fixa, sévère, scrutateur, sur l’œil bleu de la fillette.

Celle-ci s’avança, et, selon sa coutume, baisa la main de sa marraine.

«Vous m’avez fait demander, madame. Me voici», dit-elle.

D’un geste, la chanoinesse lui indiqua un siège. L’enfant s’y assit.

«Aurore, commença la vieille dame, depuis quelque temps déjà plusieurs fâcheux rapports m’arrivent sur votre compte; aujourd’hui la mesure est comble. Je dois sévir: je sévirai. Pendant huit jours, vous prendrez vos repas seule dans votre chambre.»

Un flot de sang monta au visage d’Aurore. Cette punition de petite fille l’humiliait profondément.

Peut-être eût-elle voulu le dire à sa marraine, car. par deux fois, elle remua les lèvres. Cependant elle se tut.

Le jeu de sa physionomie mobile n’échappa point à celle qui la punissait ainsi.

«Eh bien! Qu’est-ce à dire? lui demanda-t-elle. Trouveriez-vous la punition trop forte? En ce cas, je veux bien vous entendre. Disculpez-vous.

— Me disculper des rapports mensongers d’une servante! Non, madame, jamais, dit Aurore qui, se rappelant les paroles de Michel: «Trina est

«chez Mme la chanoinesse où elle porte des

«plaintes contre Mademoiselle, et il pourrait se

«faire qu’influencée par elle, Mme la chanoi-

«nesse ne se montrât bien sévère pour Made-

«moiselle», vit d’où le coup partait.

La vieille dame regarda sa filleule; puis elle fronça le sourcil.

Et, après un très court silence:

«Puisqu’il en est ainsi, Aurore, reprit-elle, à compter de ce soir, veuillez exécuter mes ordres.

— Je vous obéirai, madame,» répondit la fillette de sa voix la plus calme.

Le pied droit de la chanoinesse frappa par trois fois le tapis.

«Ah! pensa-t-elle, quel orgueil! J’aimerais mieux faire couler ses larmes; j’aimerais mieux, je crois, la voir se révolter. Qui donc pourra la dompter?»

Dompter Aurore, faire de cette enfant devenue sa filleule, sa fille presque, une cire molle qu’elle Pourrait à son gré pétrir et façonner, tel était le rêve de la chanoinesse, le but que, depuis des années, elle s’était proposé.

Quelques pas en arrière sont ici nécessaires à l’intelligence de ce récit.

Aurore Merton — Ginette a eu le soin de nous l’apprendre — était une orpheline que son père mourant avait, neuf ans auparavant, léguée à un ami d’enfance.

Cet ami habitait l’Angleterre. Il se nommait sir Leslie Dudlow, et était baronnet.

Or, un jour que, seul dans sa bibliothèque de son vieux manoir de Croast-Worth (Yorkshire), le baronnet Dudlow, un homme d’âge moyen, de haute taille (près de six pieds anglais) et d’aspect imposant, parcourait divers journaux, deux coups furent frappés à la porte, et une belle vieille femme, aux bandeaux blancs et lisses, au buste droit, à la démarche raide, entra précipitamment.

Cette précipitation toute juvénile contrastait tellement avec les allures habituellement paisibles, méthodiques, et quelque peu automatiques de cette respectable personne, que le baronnet demanda:

«Eh bien! qu’est-ce, mistress Greham? Croast-Worth brûlerait-il?

— Non; sir Leslie, répondit aussitôt celle que le baronnet avait nommée mistress Greham, et qui n’était autre que la digne femme de charge de Croast-Worth, et cela depuis quarante-huit ans, non, sir Leslie, grâce à Dieu, Croast-Worth ne court aucun danger.

— Qu’est-ce donc, alors? interrogea de nouveau le baronnet.

— Un envoyé du colonel Merton, déclarant se nommer Parry, arrive à l’instant même et en droite ligne de Calcutta. Il a avec lui une petite fille, et apporte une lettre pour Votre Seigneurie.

— La lettre! donnez la lettre! s’écria le baronnet, impatient qu’il était d’avoir des nouvelles de son ami Merton.

— La voici, sir Leslie», dit mistress Greham, tendant au baronnet un grand pli cacheté.

Le baronnet le prit, se leva, et, après s’être approché de la haute fenêtre (le jour commençait à baisser), il en rompit le cachet.

Il pâlit dès les premières lignes.

«Mon cher ami, disaient ces lignes, nous venons de subir une vive attaque des Louchais. Je suis mortellement blessé. Toute illusion est impossible: la mort vient.... je la sens venir. Et moi, un vieux soldat, je pleure, car je laisse une enfant.

«Elle a trois ans. Ce soir, dans une heure, elle sera tout à fait orpheline. Je vous l’envoie par mon fidèle Parry. Prenez-la.... qu’elle soit votre fille! et, du ciel où, comptant sur la bonté de Dieu, j’espère fermement aller, sa mère et moi, vous bénirons.

«Adieu, ami, que ne puis-je remettre moi-même entre vos bras ma chère petite fille! Elle vous portera mon dernier baiser.

«Colonel MERTON.»

Lorsque le baronnet replia cette lettre, deux larmes sillonnaient ses joues.

Toujours debout, et dans une attitude des plus respectueuses, mistress Greham, tout en suivant sur le visage d’ordinaire si froid, si impénétrable de son maître les traces de la vive émotion dont elle ignorait encore la cause (elle avait dédaigné d’interroger cet envoyé du colonel Merton qui, oublieux de toute convenance, était resté en sa présence la tête couverte d’un large chapeau lui cachant à moitié le visage), mistress Greham, dis-je, demeurait silencieuse, impassible.

De longue date, elle connaissait les Dudlow; elle savait que le baronnet — fidèle, en cela, aux traditions de sa famille — était de tous les baronnets le Plus digne, peut-être. Or, sa dignité eût souffert s’il eût pu se douter que mistress Greham avait surpris chez lui un moment de faiblesse.

Elle lui laissa donc le temps de se remettre; puis, usant de cette liberté que justifiaient pleinement ses longs et dévoués services:

«Sir Leslie, demanda-t-elle, qu’ordonnez-vous au sujet de l’homme et de l’enfant?

— Que l’enfant vienne, et Parry avec elle,» répondit le baronnet.

Mistress Greham sortit, et revint peu après tenant par la main la petite fille.

Mais Parry ne l’accompagnait point.

Interrogée à son sujet, mistress Greham dut répondre que Parry avait disparu.

Sir Leslie ordonna des recherches: Parry ne fut point retrouvé.

On se rendit alors à Chapel-en-Hill, le bourg le plus proche du manoir de Croast-Worth, situé sur la route.

Là, l’aubergiste questionné répondit qu’un homme à cheval, enveloppé d’un grand manteau, et coiffé d’un large chapeau, avait passé sur les sept heures.

Sans quitter sa monture, il avait bu un verre de whiskey, l’avait payé d’un schelling, et avait dit en s’éloignant:

«Merci l’ami, et à bientôt.»

Évidemment, cet homme était Parry.

Le baronnet pensa que, chargé par son maître mourant de quelque autre mission très pressante, il s’était éloigné pour revenir plus tard; et, oubliant pour le moment Parry, il s’occupa de sa Pupille.

Il y songea le soir, il y songea la nuit, et le résultat de ses réflexions fut que, tout en conservant la tutelle de la fille de son ami, il ne garderait pas l’enfant chez lui.

Il n’était point marié, et se croyait incompétent en matière d’éducation féminine.

Restait à savoir à qui confier sa pupille.

Le baronnet était perplexe: l’enfant était si jeune encore.

L’idée lui vint alors de consulter une amie de sa mère, qu’il vénérait et qu’il aimait.

Il lui écrivit.

Trois jours après, il recevait cette réponse:

«Envoyez-moi miss Merton. S’il plaît à Dieu, elle sera ma fille.»

Parry n’avait point reparu.

La semaine suivante, les passagers du paquebot faisant le service entre Douvres et Calais, Purent remarquer une petite fille aux longs cheveux flottant sur ses épaules, aux yeux bleu sombre, à la peau blanche et line, qui, assise dans un coin sur le pont du navire, habillait et déshabillait sa poupée, vêtue comme elle d’une robe de deuil.

Une femme se tenait auprès d’elle.

A ses bandeaux blancs bien lisses, à la raideur de son buste, plus droit, plus ferme encore que de coutume dans son manteau de laine anglaise hachis, et aussi à l’air de bonté répandu sur sa vieille figure, nous pouvons reconnaître sans peine la digne femme de charge du manoir de Croast-Worth, que sir Leslie avait chargée de conduire sa petite pupille à sa nouvelle protectrice, chez laquelle elle devait habiter désormais.

La traversée de Douvres à Calais est généralement courte; cependant ce jour-là, la mer étant mauvaise, elle dura tout près de quatre heures.

L’enfant ne montra ni impatience, ni frayeur, et lorsque, entrant enfin dans le port de la ville française, la bonne mistress Greham lui demanda:

«Miss Merton, vous n’êtes pas fatiguée, j’espère? »

Elle fit signe de la tête que non, et jetant un regard de tendresse sur sa poupée reposant dans ses bras:

«Mais Lily l’est», dit-elle.

Si Lily était fatiguée, en dépit de ses dénégatons, sa petite mère l’était pour le moins autant qu’elle; aussi, deux heures plus tard, tandis que le Rapide l’emportait vers Paris, dormait-elle à poings fermés.

Sa nuit commencée en wagon s’acheva à Paris, dans ce vieil hôtel de la rue de Varenne où le lecteur nous a suivis déjà ; car l’amie de feue lady Dudlow, celle à qui le baronnet confiait sa pupille, n’était autre que Mme Rosemonde, Tliècle, Aurore des Moussières, ou pour mieux dire Mme la chanoinesse.

A son réveil, l’enfant eut un chagrin:

Elle demanda mistress Greham. L’infatigable Anglaise, à laquelle suffisaient quelques heures de repos, courait déjà vers l’Angleterre.

Alors elle se sentit seule.... et pressant sa poupée sur son coeur, se mit à causer avec elle.

«Ne pleurez pas, Lily, lui disait-elle. Vous êtes laide quand vos yeux sont rouges. Regardez: moi, je ne pleure pas.»

Et l’enfant, rejetant en arrière sa tête fine et déjà expressive, essayait de sourire à Lily; mais, malgré ses efforts, une larme perlant à sa paupière roula lentement sur sa joue.

Presque au même instant, elle vit devant elle Mme la chanoinesse.

Soit surprise, soit frayeur réelle, elle poussa un petit cri, et disparut en un clin d’œil dans les profondeurs du lit.

La chanoinesse écarta les draps de batiste, et prenant l’enfant dans ses bras:

«M’aimerez-vous?» demanda-t-elle.

L’enfant contempla un instant en silence cette belle figure, pâle, froide, austère, rendue plus pâle, plus froide, plus austère par la coiffure de dentelle que nous avons décrite plus haut, et, avec cette franchise de l’enfance qui ne feint, ni ne dissimule:

«Non», dit-elle.

Puis, se laissant glisser des genoux de sa nouvelle protectrice, elle se cacha dans les plis d’un rideau.

Cette petite scène froissa la chanoinesse. Elle en augura mal du caractère, du cœur de l’enfant, et, loin de la gagner par des caresses, se montra très sévère pour elle.

Mais, en même temps, voulant s’attacher par des liens puissants celle dont elle espérait faire un jour sa fille, elle commença par en faire sa filleule.

L’enfant étant née de parents anglais et protestants, appartenait comme eux à la religion réformée. Huit jours après son arrivée à Paris, elle devint catholique. Mme la chanoinesse lui servit de marraine, et lui donna son nom d’Aurore.

Cependant, et de plus en plus, la petite tille s’éloigna d’elle. Elle s’en éloigna d’autant mieux que sa bonne, Trina, cette même Trina que le lecteur a entrevue déjà dans un des précédents chapitres, la montait sourdement contre sa protectrice.

«Pauvre mignonne! disait-elle, vous n’êtes Point aimée!» ou bien: «A coup sûr, Mme la chanoinesse vous déteste: regardez les gros yeux qu’elle vous faits.»

Si Trina, en agissant ainsi, avait pensé garder Pour elle toute seule l’affection de la petite fille, elle s’était trompée. Sans s’en rendre bien compte, Aurore la méprisait, et, fréquemment, le lui faisait sentir.

Pour se venger, Trina changea ses batteries, et, cessant de plaindre l’enfant, se plaignit au contraire d’elle.

L’enfant, elle, ne se plaignit pas: elle avait Lily, et lui contait ses peines.

Mais bientôt Lily, quelque chérie qu’elle fût, ne suffit plus à ce jeune cœur avide de tendresse.

A huit ans, Aurore se donna une amie, Geneviève de Soubonan, qui parente éloignée, par sa mère qu’elle n’avait point connue, de Mme la chanoinesse, venait de temps en temps lui rendre ses devoirs.

Cette amitié fut un doux rayon de soleil dans la vie incolore de la jeune orpheline.

Pauvre petite! elle souffrait d’être restée une étrangère pour celle qui l’avait recueillie; mais croyant n’en être point aimée, pour rien au monde, elle n’eût voulu le lui dire.

De son côté, Mme la chanoinesse ne trouvait chez la petite fille ni expansion, ni élans de tendresse, l’accusa de manquer de cœur.

Les rapports de Trina aidant, elle taxa d’orgueil invincible ce qui, chez la jeune orpheline, n’était que la froideur un peu hautaine d’une àme ayant trop tôt souffert.

De cette regrettable erreur, que d’une part un peu plus d’indulgence, et de l’autre plus de confiance auraient si vite dissipée, il résulta pour Aurore une situation douloureuse, pénible dans la maison de sa marraine.

Aurore l’accepta, comme elle acceptait toutes choses, avec une soumission un peu fière et un calme apparent.

Nous avons laissé notre jeune héroïne assise dans le petit salon de l’hôtel de la rue de Varenne, où elle attendait en silence que, par une parole, un signe, Mme la chanoinesse lui donnât l’ordre de se retirer.

Mais celle-ci, en vérité, semblait avoir oublié la présence de sa filleule.

Le coude appuyé sur le guéridon d’ébène incrusté d’argent placé à côté d’elle, et dans une attitude des plus méditatives, elle suivait le cours de ses pensées.

La cloche annonçant le dîner la rappela à elle-même.

Elle leva la tête, vit Aurore, remarqua son visage pâli et le cercle bleuâtre entourant ses grands yeux, et, comprenant enfin sa peine, son chagrin, elle lui tendit la main.

Que ne lui ouvrit-elle ses bras.... L’enfant s’y fût jetée, et, dans un long baiser, l’eût appelée sa mère.

Aurore prit cette main, la porta à ses lèvres, salua et sortit.

«Ah! murmura la chanoinesse quand la portière de velours retomba sur la jeune orpheline, je l’avais bien jugée: elle est de marbre, et ne sent rien.»

Quelques instants plus tard, enfermée dans sa chambre, Aurore sanglotait.



IV

Table des matières

La petite fille au dear John.

Il était tout près de dix heures.

Geneviève de Soubonan, après une soirée bien remplie (elle avait aidé Mlle de P... à défaire ses malles), après avoir embrassé son père, sa belle-mère, son frère et sa gouvernante, venait de passer dans sa chambre.

Elle avait sonné Kate, une des bonnes de ses petites sœurs, pour qu’elle la déshabillât.

Ce n’était point l’heure du thé. L’Anglaise était donc accourue; et, tout en dénouant un ruban par-ci, un cordon par-là, répondait assez brièvement, mais en très pur anglais, aux questions que sa jeune maîtresse lui adressait en français:

Bell avait-elle bien mangé sa soupe?

Ellen s’était-elle mise, de nouveau, en colère, et avait-elle, comme la veille, frappé sa bonne Lilian?

Combien de fois dans la journée Assy avait-elle désobéi?

Puis, Ginette cessant d’interroger, Kate avait cessé de répondre.

Assy, Ellen et Bell étaient trois babys roses et blancs et des plus potelés. Avec cela, des airs mutins et des cheveux blond-cendré.

L’aînée avait cinq ans, et la plus jeune dix-huit mois.

Geneviève les aimait beaucoup; mais elle leur préférait Stani, son vrai frère, comme elle se plaisait souvent à le nommer (Assy, Ellen et Bell n’étaient ses sœurs que du côté paternel); elle leur préférait également Aurore, son amie.

«Pauvre Aurore! pensait la fillette, tandis que Kate lui lissait soigneusement les cheveux avant de les rouler en papillottes, pauvre Aurore! elle avait l’air triste aujourd’hui. C’est qu’aussi, sa vie chez sa marraine est des plus monotones, et Trina est un vrai fléau....»

Elle réfléchit encore, fit un bond sur sa chaise, et cria:

«Oh!»

L’Anglaise s’arrêta, croyant avoir tiré maladroitement quelque mèche rebelle; mais il s’agissait vraiment bien de cela!

Ginette s’était levée, et, dansant au milieu de la chambre, répétait:

«Eurèka! Eurèka! J’ai trouvé !»

Mlle de P.., attirée par le bruit, entre-bâilla la Porte.

Ginette courut à elle. disant encore:

«Eurèka! J’ai trouvé !

— Quoi donc, chère enfant?

— Un moyen de rendre Aurore heureuse, presque aussi heureuse que moi! Mais chut! mademoiselle, c’est un secret. Il me brûle les lèvres: je vous le dirai tout à l’heure.»

Et revenant s’asseoir devant Kate, elle lui demanda, comme une faveur, comme une grâce, de ne lui mettre que six papillottes, au plus.

Kate se récria. Il en fallait tout juste seize pour que la coiffure de Mlle Geneviève eût le sens commun.

L’espiègle haussa les épaules. Du sens commun!... Elle n’en avait que faire, et sa coiffure moins encore!

Mais Kate s’entêta. Kate tenait au nombre seize.

Ginette, alors, frappa du pied, et, à l’exemple de la petite Ellen, était bien près de se mettre en colère, quand sa gouvernante intervint.

Elle gronda doucement l’enfant, et proposa à Kate de l’aider.

Ginette remercia par deux ou trois baisers.

En moins de dix minutes, les papillottes se trouvèrent ainsi mises. Mais alors, l’Anglaise s’avisa que, les ayant roulées de haut en bas et Mlle de P... en sens inverse, il fallait recommencer.

Ginette s’y opposa tout net; et, riant aux éclats, déclara que la coiffure en coup de vent, résultat infaillible des boucles faites à la diable, irait au contraire à merveille avec son front trop haut, sa bouche trop grande, ses yeux trop noirs et son nez retroussé.

Kate s’étant, à la fin, laissé persuader, mit un peu d’ordre dans la chambre et quitta Geneviève.

Celle-ci, alors, restée seule avec sa gouvernante lui confia son projet.

Il faut croire que ce fameux projet concernait non seulement Aurore, mais encore Mlle de P..., car, se faisant caline, la fillette ajouta:

«Dites, mademoiselle, dites, vous le voulez bien?

— De grand cœur, ma bonne petite, répondit aussitôt Mlle de P..., mais votre cher projet (qui, Une fois de plus, prouve votre excellent cœur) me paraît, quant à présent du moins, d’une exécution des plus problématiques.

Ginette s’y opposa tout net....


— Oui, c’est vrai, répliqua tristement Geneviève, il est encore à l’état de problème.

«Mais bah! ajouta-t-elle redevenue rieuse, j’ai confiance, et comme dit M. X...

«Mademoiselle, savez-vous ce que dit M. X...?

— Non, je l’ignore encore.

— Eh bien! M. X..., le savant professeur de Stani, affirme que tout problème doit pouvoir se résoudre. Pourquoi pas celui-là tout autant que les autres? En cherchant bien, je trouverai sa solution, c’est sûr. Qui sait.... Peut-être me viendra-t-elle en rêve.»

Et l’enfant, dont les veux étaient gros de sommeil, fit sa prière et se coucha.

Cinq minutes après, elle était endormie.

Le lendemain matin, Ginette se leva d’assez méchante humeur: sa nuit s’était passée sans rêve, et, partant, son réveil n’amenait pas de solution.

«Comment m’y prendre? Comment faire pour mener mon projet à bien?» répéta-t-elle plus de vingt fois durant la longue matinée.

Cependant, elle ne trouva rien.

Enfin sonna le déjeuner; puis vint l’heure de la Promenade.

D’ordinaire, Aurore et Geneviève se rencontraient chaque après-midi soit aux ChampsÉlysées, soit au jardin des Tuileries, soit au square des Invalides. La veille, en se quittant, elles avaient opté — le lecteur s’en souvient —pour les Tuileries.

Or, moins que jamais, nos deux Inséparables n’auraient eu garde, ce jour-là, de manquer à leur rendez-vous.

Geneviève avait grande hâte de faire connaître son projet à Aurore, et il tardait à cette dernière de verser ses peines dans le cœur de son amie.

Aurore arriva la première. Le vieux Michel, en livrée, la suivait.

Elle s’avança vers le coin du jardin qu’elle aimait. C’était un endroit très feuillé, relativement solitaire, et que les deux amies avaient nommé leur coin.

D’un coup d’œil, Aurore l’explora; puis elle s’y promena en silence.

Bientôt, s’adressant à Michel:

«Quelle heure est-il? demanda-t-elle. Mlle de Soubonan me parait en retard.»

Le vieillard tira de son gousset une de ces montres énormes, vulgairement appelées bassinoires, et répondit:

«Il est une heure un quart, mademoiselle.

— Déjà ! murmura la fillette. Pourquoi Ginette ne vient-elle pas?»

Et elle reprit se promenade, toujours suivie par Michel.

Elle marchait assez vite, sans regarder autour d’elle, occupée qu’elle était de ses propres pensées.

Pendant ce temps, le jardin s’emplissait. On entendait de tous côtés des cris, des rires, des éclats de voix. Seul le coin de nos deux amies ne renfermait que peu d’enfants et quelques rares promeneurs.

«Oh! John, dit tout à coup une petite voix douce, regardez donc là, tout droit devant vous. C’est l’une des deux petites filles qui ont fait l’aumôneà l’aveugle d’hier.»

Aurore se retourna:

L’homme et l’enfant que la veille elle avait rencontrés au sortir de Saint-Thomas d’Aquin se trouvaient à trois pas derrière elle.

Et voilà l’autre!» ajouta aussitôt la même douce voix.

En effet, Ginette accourait.

Elle sauta d’abord au cou de son amie; puis, à Son tour, apercevant le vieillard à la redingote râpée et l’enfant aux longs cheveux blonds:

«Tiens! la petite fille au dear John! s’exclama-t-elle aussitôt. Aurore, il faut lui proposer de jouer avec nous.»

Toute à l’impression du moment, oubliant à l’instant qu’elle avait son projet à faire connaître à son amie, la fillette ne songeait plus qu’à nouer conversation avec cette jeune inconnue qui, sans doute, lui parlerait d’elle et de John, l’homme au secret. C’est ainsi que déjà elle le désignait.

Or les enfants, pour l’ordinaire, à moins d’être liés entre eux, ne causent guère que durant le jeu. Ginette le savait. C’est pourquoi s’approchant de la petite fille:

«Mademoiselle, lui demanda-t-elle, voulez-vous faire une partie de cache-cache avec mon amie et moi?»

A cette proposition inattendue, les yeux de la fillette brillèrent de plaisir; mais, au lieu de répondre, son regard chercha le regard de son compagnon.

Le vieillard parut hésiter.

«Je vous en prie, dear John,» supplia la petite fille.

John fit de la tête un signe affirmatif. Tout aussitôt, l’enfant quitta sa main, et prit celle de Geneviève.

«Comptons, «dit vivement cette dernière.

Compter pour les enfants, avant le jeu de cache-cache, c’est demander au sort — comme chacun le sait — de désigner celui ou celle qui doit chercher.

Le sort désigna la petite fille au dear John.

Ginette, alors, s’écria:

«C’est vous qui l’êtes, mademoiselle..... Commentvous nommez-vous?

— Mary-Ann, répondit l’enfant.

—Le joli nom! murmura Aurore.

— Mary-Ann, répéta Ginette. Vous êtes Anglaise; eh bien! je m’en doutais. Moi, je m’appelle Geneviève de Soubonan, et mon amie, qui, bien qu’elle ait le cœur français, n’en est pas moins votre compatriote, se nomme Aurore Mertton.»

A ce nom de Merton, ie vieux John avait tressailli; puis, ayant regardé fort attentivement l’enfant qui venait d’être désignée ainsi, une pâleur livide envahit son visage.

«Qu’avez-vous, monsieur? lui demanda très poliment Michel, tandis que Geneviève fixait sur lui deux grands yeux noirs inquisiteurs.

— Rien, ce n’est rien,» répondit faiblement le vieillard, courbant la tête sous le regard de la fillette.

Il ajouta plus faiblement encore:

«Je suis sujet à des malaises.»

Et il se laissa tomber, plutôt qu’il ne s’assit, surun banc qui se trouvait là.

Mary-Ann, en pleurant, se serra contre lui, et lui dit à voix basse quelques douces paroles, parmi lesquelles Aurore et Geneviève purent distinguer celles-ci:

«Oh! dear John, revenez à vous. Qu’est-ce qui vous a rendu si pâle? Oh! vous n’allez pas mourir, n’est-ce pas? et laisser votre petite fille toute seule dans ce grand Paris!»

Comme mu par un ressort, le vieillard se leva.

En le voyant debout, Mary-Ann cessa de pleurer.

Mais, replaçant sa main dans celle du vieillard:

«Dear John, reprit-elle, je ne veux plus jouer. Vous êtes malade, allons chez nous; je vous lirai la Bible, et je vous soignerai.»

John jeta sur la petite fille un inexprimable regard que Geneviève remarqua. Reconnaissance, dévouement et tendresse: ce regard disait tout cela. Puis il essaya de marcher.

Il ne le put: ses jambes fléchissaient.

Aurore fit un signe à Michel, et baissant à dessein la voix:

«Conduisez-le chez lui, dit-elle, et, s’il ne le veut pas, du moins mettez-le en voiture.»

Michel objecta que, malgré son désir d’obéir, il ne pouvait laisser ces demoiselles seules au jardin des Tuileries.

Alors seulement, Aurore s’aperçut que ni Mlle de P..., ni Kate, ni Lilian, ni Rachel ne se trouvaient avec elles.

«Qui t’a conduite? demanda-t-elle à son amie. —Rachel, répondit Geneviève. Elle était très pressée, et m’a quittée lorsque je t’ai eu vue. Je croyais que Trina était avec toi. Et maintenant, comment allons-nous faire?»

Aurore s’approcha de Michel, et lui désignant le vieux John:

«Michel, dit-elle, aidez-le. Du côté du quai, vous trouverezsans doute une voiture. Mlle de Soubonan et moi, nous irons avec vous jusque-là.»

En entendant parler Aurore, de nouveau, John tressaillit.

Ginette le regarda encore. Cette fois, la fillette pensait:

«Qu’est-ce à dire?... D’où provient ce trouble?... Ah! voilà qui est singulier!»

Cependant, Michel avait offert son bras à John, et John comprenant que, s’il ne se hâtait de quitter le Jardin, les badauds allaient l’entourer, l’avait aussitôt accepté. Puis, tous deux s’étaient mis en marche accompagnés des trois enfants.

Durant le court trajet de cet endroit des Tuileries où nos héros se trouvaient au quai, Ginette se rapprocha d’Aurore.

Il lui tardait de lui communiquer ses réflexions au sujet du vieux John.

Mais Aurore paraissait pensive. Elle baissait la tête et marchait lentement.

«Allons bon! murmura l’espiègle, la voilà qui voyage dans le pays des chimères! Tout comme moi, elle aura remarqué l’émotion qu’a éprouvée John en la voyant, en l’entendant parler, et maintenant elle y rêve! Pour le moment, je n’en puis rien tirer.»

Et s’adressant à Mary-Ann, qui se tenait toujours aux côtés de son vieux compagnon:

«Reviendrez-vous demain aux Tuileries? demanda-t-elle.

— Oui, si John va bien, et s’il le veut, répondit la petite fille.

— Quel est ce John? Vous paraissez l’aimer beaucoup.

— Oh! oui, beaucoup. Il est si bon!

— Quel âge avez-vous?

— Bientôt douze ans.

— Tiens! vous avez juste mon âge, et vous êtes plus petite que moi! Pourtant, je ne suis pas grande. Ce n’est pas comme Aurore. Regardez-la: elle vous dépasse de la tête. Mais c’est tout simple: on dit que les Merton étaient tous très grands.»

En ce moment, John fit un faux pas, et Mary-Ann alarmée se serrant, de nouveau, contre lui, Ginette cessa de parler.

On était d’ailleurs à peu près arrivé. Michel héla une voiture. John se pencha sur Mary-Ann et lui dit quelques mots à l’oreille.

Geneviève, aux aguets, comprit qu’il lui recommandait de donner elle-même l’adresse au cocher; et, Poussée par la curiosité, elle manœuvra si bien que lorsque la petite Anglaise dit à mi-voix au gros homme trapu, à la figure joviale, qui, à l’injonction de Michel, venait d’arrêter sa voiture: «Rue Jacob, n°...», elle entendit à merveille.

«Bon, bon, pensa-t-elle aussitôt, s’ils ne viennent pas demain, je saurai où les retrouver.»

John, alors, se découvrit, s’inclina respectueusement devant Aurore et Geneviève, et, s’approchant de la voiture, pria Mary-Ann d’y monter la Première. Ensuite il y entra aidé par Michel, qu’il remercia.

«Adieu, et à demain», dit Mary-Ann aux deux amies, en leur tendant les mains.

Puis, la voiture s’ébranla.

«Au revoir!» cria Geneviève.

Aurore, elle, ne dit rien. Son regard suivait la voiture, mais son esprit était ailleurs.



V

Table des matières

Le projet de Ginette.

Mary-Ann et John partis, Ginette prit le bras d’Aurore, et désignant Michel, qui attendait à quelques pas de là le bon plaisir de sa jeune maîtresse, elle dit à celle-ci:

«Ah ça! que signifie?... C’est Michel, maintenant, qui te sert de bonne! Où donc est la douce Trina? et... où es-tu toi-même? ajouta l’espiègle touchant du doigt le bras de son amie. Es-tu dans la lune, ou ici?

— Ici, ma chère follette, répondit Aurore, qui s’arracha, non sans regret, à une idée qu’elle eût voulu poursuivre. Ici.... et tu me demandais?

— Où est la très douce Trina.

— Trina a la migraine, répondit de nouveau Aurore.

— Tant pis, s’écria Geneviève. J’aimerais mieux toute autre chose: une bonne entorse, par exemple. Cela, du moins, servirait mon projet.

— Ton projet! Tu as donc un projet?

— Oui, ma chère, et un fameux encore! Écoute: je vais te le dire. Figure-toi que.....»

En ce moment, Michel s’approcha.

«Que voulez-vous, Michel?» lui demanda Aurore.

— Rappeler à Mademoiselle que je dois me trouver à l’hôtel à deux heures.

— C’est bien. Quelle heure est-il?

— Deux heures moins vingt minutes.

— Partons vite, en ce cas», dit vivement Aurore.

Et se tournant vers le vieux serviteur:

«Chez Mlle de Soubonan, d’abord, Michel», ajouta-t-elle.

Le vieillard s’inclina, et il suivit les deux fillettes qui marchaient d’un bon pas, et dans la direction du pont de la Concorde.

«Décidément, fit tout à coup Ginette, à l’exception de toi, Aurore, gens et maîtresse, à l’hôtel de ta marraine, sont taillés sur le même patron: ils sont tous fort ennuyeux, méthodiques par excellence, et, par-dessus tout, tracassiers.

Ence moment, Michel s’approcha.


«Ainsi, je te demande un peu pourquoi Michel, chargé auprès de toi de l’intérim de Trina, veut te contraindre à rentrer à deux heures?

— Ma chère Ginette, reprit en souriant Aurore, Michel n’est nullement intérimaire, et son service auprès de ma marraine est le même que les jours précédents.

«Il devait me suivre jusqu’au jardin des Tuileries, et, là, me laisser avec toi. Je pensais que Mlle de P.... t’accompagnerait partout, même à la Promenade.

— Ma chère, tu pensais à merveille, et si Mlle de P.... n’est point avec moi aujourd’hui, c’est que miss Barbara Hutley — tu sais: l’Anglaise aux cheveux caroubier — (et Ginette se mit à rire) est venue la voir comme nous sortions de table. Nous avions déjà nos chapeaux sur la tête. Comprenant qu’elle était importune, miss Barbara voulait se retirer; mais papa ne l’a Pas permis.

«Restez, mademoiselle, lui a-t-il dit, et si vous

«avez à causer longuement avec votre jeune

«amie (la jeune amie est Mlle de P....), faites

«moi le plaisir de passer toute l’après-midi ici.

«Ginette est une fillette raisonnable, — oui, il a

«dit cela mon bon et cher papa! — elle sortira

«aujourd’hui avec la femme de chambre de sa

«mère; après sa promenade, elle travaillera

«seule, et ne vous dérangera, je m’en fais le ga-

«rant, en aucune façon. N’est-il pas vrai, ma

«fille?»

«— Oui, papa,» ai-je répondu.

«Et j’ai couru chercher Rachel.

«Mais je jouais de malheur. Rachel déjeunait.

«Ma chère, j’ai eu beau lui faire observer que sa bouche était assez grande pour qu’elle y mît trois bouchées à la fois, il m’a fallu l’attendre tout près d’un gros quart d’heure!

«Enfin, elle est venue me prendre, et m’a conduite aux Tuileries.»

Comme Ginette achevait ces mots, deux heures sonnaient au Corps Législatif.

«Hâtons-nous, dit Aurore.

— Hâtons-nous», répéta son amie.

Et les deux fillettes prirent une allure si rapide qu’en moins de cinq minutes elles eurent atteint la partie de la rue de Grenelle où se trouve situé l’hôtel de Soubonan.

«Oh! une idée! s’écria Geneviève tandis qu’elle sonnait à la porte de chêne. Aurore, demande à ta marraine la permission de dîner aujourd’hui avec moi. Papa, ma belle-mère ne seront pas à la maison; nous retiendrons M. X.... et miss Barbara. Ce sera amusant.»

Aurore secoua la tête.

«Je suis punie, dit-elle à mi-voix. Pendant huit jours, je dois prendre mes repas dans ma chambre.»

Ginette fit un pas en arrière, et des larmes mouillèrent ses yeux.

«Pas possible! s’exclama-t-elle. Tu n’as rien fait de mal, pourtant?

— Rien.

— Oh! c’est trop fort, et ta marraine.....

— Chut! ma Ginette, interrompit Aurore. Ne blâmons pas Mme la chanoinesse.»

Ginette allait se récrier. Aurore ne lui en laissa pas le temps.

«Michel est en retard, ajouta-t-elle, embrassant tendrement son amie. A demain. Encore aux Tuileries veux-tu? Nous y retrouverons peut-être Mary-Ann!»

Ginette lui rendit son baiser sans mot dire. Elle pleurait pour tout de bon.

La bonne miss Barbara était fort discrète. Bien loin d’abuser de l’autorisation que lui avait donnée M. de Soubonan, en passant l’après-midi entière avec Mlle de P..., elle la quitta au bout d’une heure trois quarts.

Ginette, en rentrant, la rencontra comme elle descendait l’escalier de l’hôtel pour retourner à son couvent. Sa jeune amie l’accompagnait.

Toutes deux remarquèrent le chagrin de l’enfant, et voulurent en connaître la cause.

Ginette ne demandait pas mieux que de leur répondre.

Elle raconta la punition d’Aurore, affirma que la chanoinesse était par trop sévère, parla surtout de la méchanceté de Trina.

«Oui, c’est Trina, cria-t-elle, qui cause les chagrins d’Aurore. Je la déteste. Je la hais.»

Mlle de P.... s’efforça de calmer la fillette, essuya elle-même ses yeux, lui reprocha doucement ses dernières paroles, «si peu chrétiennes», lui dit-elle, et l’engagea à monter dans sa chambre, où, après avoir pris congé de miss Barbara, elle alla bientôt la rejoindre, et lui donna une leçon d’histoire.

Mlle de P.... joignait à une instruction aussi solide qu’étendue une élocution très facile. Son élève ayant à étudier cette partie du règne de Louis XIV qui traite de la Fronde, elle la lui expliqua, et cela de la manière la plus intéressante.

Mais, en vain, lui montra-t-elle, d’un côté, Mazarin, que la cour soutenait, en butte aux haines et aux mécontentements de toutes sortes, et de l’autre le Parlement, auquel s’étaient joints quelques princes brouillons et quelques-uns des plus grands noms de France; en vain, entra-t-elle dans tous les détails de cette guerre de cinq ans, cette guerre civile, unique en son genre, pendant laquelle les deux partis, Mazarins et Frondeurs, se combattirent «par des bons mots et des railleries, autant que par les armes», Geneviève ne prêta qu’une oreille distraite; et lorsque, enfin, à bout de patience, Mlle de P.... lui reprocha son manque d’attention:

«Ah! mademoiselle, s’écria la fillette, jetant livres et cahiers par terre, je me soucie bien de la Fronde! C’est Aurore qui me préoccupe: je Pense à elle, je pense à mon projet.»

Puis, rougissant soudain de son manque de convenance:

«Pardonnez-moi, ajouta-t-elle assez confuse, et ramassant ses cahiers et ses livres, pardonnez-moi; je ne le ferai plus. D’ailleurs, papa vous le dira: je me mets rarement en colère. Aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi je......»

Et rencontrant le regard de Germaine, ce bon regard toujours calme et doux:

«Mademoiselle, demanda-t-elle, sans songer à finir la phrase commencée, apprenez-moi ce qu’il faut que je fasse pour rester comme vous très tranquille, quand pourtant je suis agitée?

— Prenez sur vous, lui répondit Germaine: la volonté est un puissant levier, et — mais vous êtes bien jeune pour comprendre cela— en toutes choses, efforcez-vous de regarder en haut, vous rappelant cette parole: L’homme s’agite et Dieu le mène.»

Elle se leva, disant ces derniers mots: c’était l’heure du goûter de Ginette.

Ginette sonna un domestique, demanda un morceau de pain et une tablette de chocolat; et, son chocolat d’une main, son morceau de pain de l’autre, elle s’en fut goûter chez son frère qu’elle n’avait pas vu depuis le déjeuner.

Elle le trouva étendu sur trois chaises et dans une attitude des plus mélancoliques.

«Oh! le grand paresseux! fit-elle.

— Je suis malade, dit Stani.

— Qu’as-tu?

— Mal à la tête.»

Geneviève posa sa main brunette sur le front du collégien.

«C’est vrai: tu brûles,» reprit-elle.

Et elle l’embrassa tendrement.

Les deux enfants gardèrent un instant le silence; puis Ginette dit à son frère:

«Tu auras couru au soleil. Papa assure que le soleil d’Avril donne parfois des maux de tête.

— Non, répliqua Stani. Je crois plutôt que j’ai trop travaillé.»

Ginette partit d’un éclat de rire.

«Toi! dit-elle, malade par excès de travail! Oh! cela serait drôle!»

Et elle rit encore.

«Que ce soit drôle ou non, reprit Stani devenu tout à coup maussade, ce n’en est pas moins très exact: depuis huit jours, M. X.... m’accable de devoirs. Tiens, j’ai là, sur ma table, cinq ou six problèmes d’algèbre qui ont failli me rendre fou.

— En ce cas, repartit la moqueuse Ginette, jetant un rapide coup d’œil sur les feuilles éparses désignées par l’écolier (lesquelles feuilles, au lieu de chiffres, étaient couvertes d’animaux fantastiques et de caricatures grotesques), il te fallait laisser l’algèbre, et ne pas risquer la folie.

— Aussi, ma bonne amie, ai-je pensé comme toi, et me suis-je empressé d’envoyer l’algèbre au diable.

— Bravo! s’écria Geneviève. Je te reconnais là. Mais dis-donc: à propos de problèmes, veux-tu m’aider à en résoudre un?»

Stani fit la grimace.

«Il est de mon cru, expliqua bien vite l’espiègle.

— Ah! dit le jeune garçon en étouffant un baîllement, de ton cru.... Ce doit être bizarre.

— Peut-être, répliqua Geneviève. Ecoute bien: je commence.»

Et la fillette commença:

«Ginette est très heureuse: elle a un père excellent qui l’aime, une gouvernante qui est parfaite....

— Et un frère très bon garçon, s’empressa d’achever Stani.

— Et un frère très bon garçon, répéta aussitôt Ginette. Je continue:

«Aurore, elle, est très malheureuse: elle a une marraine rabat-joie, une bonne tout à fait exécrable......

— Et pas de frère, acheva encore Stani.

— Et pas de frère, répéta de nouveau Geneviève. Je poursuis:

«Or Ginette a mis dans sa tête qu’Aurore serait heureuse aussi.

— Bravo! dit, à son tour, Stani. Mais, pour arriver à ce but, quel moyen emploiera Ginette?

— Ginette donnera une gouvernante à Aurore.

— Singulier moyen! fit l’écolier désappointé : les gouvernantes! c’est le cauchemar des filles.»

Geneviève haussa les épaules.

«Crois-tu donc, demanda-t-elle, que Mlle de P.... puisse être un jour mon cauchemar! Je l’adore, sais-tu?

— Et moi aussi, je l’adore, s’empressa d’affirmer Stani, et suis tout prêt, pour lui être agréable, après lui avoir hier cédé ma chambre, à lui céder aujourd’hui ma prison.

— Eh bien! alors....

— Eh bien! alors.... Quoi? Penses-tu par hasard trouver une seconde Mlle de P...?

— Oh! non, s’écria Geneviève; et voilà justement où se complique mon problème.»

«Mon cher Stani, j’ai formé un projet, et ce Projet est que Mlle de P.... soit à nous deux: à Aurore et à moi.»

Stani se souleva sur son coude:

«Ça, ma chère, dit-il, ce n’est pas un problème à résoudre: c’est une charade, un rébus, pis que cela. Je déclare mon incompétence. M. X.... lui-même y perdrait son latin. Et à moins que papa ne prenne Aurore chez lui....

— Impossible, interrompit Ginette: sa marraine ne le voudrait pas.

— Ou à moins, continua le jeune garçon, que tu n’ailles habiter chez la chanoinesse....

— Stani, tu perds la tête! interrompit encore la fillette: papa n’y consentirait pas.

— Ou à moins, ajouta fort gravement Stani, qui se rappela à propos le jugement de Salomon, à moins que... Mlle de P.... — oh! mon Dieu, Pourquoi pas? — ne se laisse couper en deux Morceaux.....

— Tais-toi, Stani, se récria Ginette. Tu es un sans cœur et un sol.»

Stani n’était pas susceptible: il ne se fâcha pas; et, se recouchant sur ses chaises, se plaignit de nouveau d’un grand mal de tête.

Sa sœur le quitta.

Le mal de tête de Stani s’étant aggravé vers le soir, M. de Soubonan fit appeler le docteur L..., son médecin et son ami.

L’excellent praticien vit le jeune garçon, prescrivit le repos, ordonna des tisanes, et promit de revenir le lendemain matin.

Il revint, en effet, entre sept et huit heures.

Ginette était déjà levée et attendait, non sans impatience, pour aller embrasser son frère que le docteur l’eût quitté.

Aussi, lorsque de sa fenêtre elle eut vu ce dernier remonter en voiture, sortit-elle promptement de sa chambre et gagna-t-elle l’escalier.

Comme elle était à mi-chemin, c’est-à-dire au premier étage, elle aperçut Rachel qui, malgré l’heure peu avancée, pénétrait chez sa belle-mère.

Surprise, ou plutôt intriguée, car — la fillette le savait — Mme de Soubonan n’était point matinale, elle résolut, sans plus tarder, de connaître la cause de ce fait extraordinaire.

S’avançant donc à pas de loup, elle s’en fut —nous avons regret de le dire — coller son oreille à la porte de la chambre de sa belle-mère.

Mme de Soubonan donnait à sa femme de chambre quelques ordres rapides.

«Rachel, disait-elle, mon costume gros bleu. Vous mettrez ce manteau dans l’une de mes malles. N’oubliez pas mon chapeau de paille. Allez me chercher Lilian.»

Comme Rachel obéissait et se dirigeait vers la porte, Ginette s’esquiva prudemment.

«Tiens! pensait-elle tout en se rendant chez son frère, on dirait que ma belle-mère se dispose à quitter Paris. Quitter Paris au mois d’Avril! Non, ce n’est pas possible.... Au fait, pourquoi Pas? Mais alors.... que se passe-t-il? Stani le sait peut-être. Il me le dira.»

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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
230 s. 51 illüstrasyon
ISBN:
4064066316099
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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