Kitabı oku: «L'Oncle Boni»
Mademoiselle de Martignat
L'Oncle Boni

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066327248
Table des matières
L’ONCLE BONI
CHAPITRE I Le Testament.
CHAPITRE II Deux Lettres.
CHAPITRE III Le Chardonneret de Gabiche.
CHAPITRE IV Le Château de Nanjac.
CHAPITRE V Les Gorges d’Oussabielles.
CHAPITRE VI Le Voisin de l’oncle Boni.
CHAPITRE VII La fille du Notaire.
CHAPITRE VIII L’escapade de Daniel.
CHAPITRE IX Le Rêveur de la porte grise.
CHAPITRE X Daniel puni.
CHAPITRE XI A Peyrolet le petit château.
CHAPITRE XII Au bord du Gave.
CHAPITRE XIII Le malheur des petites et la joie de Ninette.
CHAPITRE XIV Les Confidences de l’Aveugle.
CHAPITRE XV La résolution de Mme de Nanjac.
CHAPITRE XVI Heureux dénouement.
ÉPILOGUE

L’ONCLE BONI
Table des matières
CHAPITRE I
Le Testament.
Table des matières
«Vous dites, monsieur le notaire?
–Que le testament est en règle; oui, monsieur le baron.
–Ah!
–Feu monsieur Régis de Nanjac, votre unique neveu, vous a laissé par codicille en bonne forme....
–Pauvre Régis! Je n’ai que faire de sa fortune, et je la donnerais volontiers, en y joignant la mienne propre, pour avoir le plaisir de lui serrer encore une fois la main, au cher garçon.... Maître Laportalière, savez-vous que je suis prodigieusement riche?
–Tant mieux, monsieur le baron, tant mieux! car ils sont cinq.
–Ils sont cinq!... Que me chantez-vous là? Ils sont cinq!... Cinq quoi? je vous prie. Expliquez-vous, mon cher notaire.»
Pour toute réponse, le notaire tendit au baron un pli scellé aux armes des Nanjac.
Le baron prit ce pli et murmura:
«Pauvre Régis! pauvre cher garçon!»
Puis il en rompit le cachet.
Alors, il lut à haute voix ces mots écrits d’une main ferme:
«Ceci est mon testament et l’expression de ma volonté dernière: »
«Pauvre Régis! s’exclama-t-il pour la troisième fois. Qui m’aurait dit que ce gaillard de trente-cinq ans à peine, un enfant que j’ai fait sauter sur mes genoux, mon maître, répondrait à l’appel avant moi! Enfin!...»
Et le baron s’absorba dans la lecture du testament de son neveu Régis.
Le baron Boniface de Nanjac (par abréviation on disait Boni) était un homme de cinquante-huit à soixante ans, bien qu’il en parût davantage.
Il portait la tête un peu haute, et avait l’air distingué. Sa parole était brève, son geste impérieux, sa voix dure; mais, chose étrange! son regard savait être tendre, et son sourire était très doux.
Plus jeune que son client, le notaire avait une physionomie ouverte, des manières aisées, un langage facile; avec cela, une voix sympathique, et des yeux bleus, profonds, un peu mélancoliques.
A T..., son pays, il était fort aimé. Il avait l’estime de tous et la confiance de chacun.
«Nom d’un cœur! s’écria tout à coup le baron en se levant d’un bond; c’est une mystification. Monsieur le notaire, vous me le payerez cher.
–Monsieur le baron, voulut protester Maître Laportalière, croyez bien que....
–C’est une mystification! vous dis-je, interrompit le baron d’une voix éclatante.
«Sur votre invitation, monsieur, je quitte les Grandes Indes où m’avaient appelé d’assez gros intérêts. Il s’agissait pour moi, me disiez-vous, d’un très important héritage, l’héritage de mon neveu.
«Votre missive était pressante. J’accours en toute hâte, et c’est pour me voir jeter à la face les sottises de mon neveu....
«Oui, monsieur, continua le baron, dont la colère allait croissant, mon neveu Régis a fait trois énormes sottises:
«Primo. Il s’est marié!... (Dieu me pardonne! j’avais fini par l’oublier.)
«Secundo. Il s’est ruiné!.... (J’aurais dû le prévoir, connaissant, comme je les connaissais, ses goûts de dépense et de luxe.)
«Tertio. Il est mort!.... (sottise dépassant les deux autres), me laissant sur les bras sa femme et ses enfants.
«Et vous, monsieur le notaire, vous avez été son conseil....
«Vous me paierez cela; entendez-vous, monsieur?»
Et, en disant ces mots, le baron de Nanjac passait du rouge au cramoisi et du cramoisi au violet.
«C’est un tempérament apoplectique,» pensa le digne notaire, qui s’empressa d’ouvrir les fenôtres.
L’air frais du soir, le frappant au visage, calma subitement le baron de Nanjac.
Il passa la main sur son front:
«Régis marié! murmura-t-il, Régis ruiné! Régis père de cinq enfants!»
Puis, s’animant de nouveau:
«Et c’est moi, ajouta-t-il, qu’il institue son légataire universel! C’est moi qu’il charge de.... Ah! ah! nous verrons bien.
–Monsieur le baron, fit observer Maître Laportalière, vous êtes son seul parent, et à ce titre....
–A ce titre! Qu’est-ce à dire, monsieur? A ce titre, je payerai ses dettes; c’est entendu. A ce titre, je pensionnerai sa veuve, je ferai élever son fils, je doterai ses filles; c’est encore entendu. Mais c’est tout, je vous le jure; car pour adopter sa famille, je n’y con.... sen.... ti.... rai.... ja.... mais.»
Et le baron scanda ces derniers mots, comme pour démontrer au notaire que, sur ce point, sa volonté était inébranlable.
Cependant le notaire insista.
«Monsieur le baron, dit-il, madame votre nièce est fort intéressante; ses enfants sont de beaux et bons enfants, et....
–Assez, monsieur, interrompit sèchement le baron. Mon parti est irrévocable.
«Et croyez-vous, ajouta-t-il, marchant de long en large dans le cabinet du notaire, croyez-vous que je sois resté vieux garçon pour m’embarrasser aujourd’hui d’une veuve éplorée, dont hier encore j’avais oublié l’existence, et de cinq enfants en bas âge?
«Non, non: j’ai peu de goût pour l’emploi de mentor, et je déteste la marmaille.
«Tenez-vous-le pour dit, monsieur.»
Maître Laportalière ne savait que répondre; voilà pourquoi il se taisait.
Tout à coup, une idée heureuse lui vint: il se pencha en avant, et prit le testament que le baron de Nanjac avait laissé ouvert sur son bureau.
«Si je le lui lisais, pensa-t-il, ce serait le meilleur argument.»
Nous l’avons déjà dit, Maître Laportalière avait une voix sympathique, une voix qui, lorsqu’il était ému, savait trouver des accents émouvants, une voix, en un mot, qui allait droit au cœur.
Il lut donc tout haut:
«Ceci est mon testament et l’expression de ma volonté dernière:
«Moi, François-Régis de Nanjac, jouissant de toutes mes facultés, j’institue mon oncle, le baron Boniface de Nanjac, mon légataire universel.

Il lut donc tout haut: «Ceci est mon testament et l’expression de ma volonté dernière: »
«Je lui lègue mes seules richesses en ce monde: ma femme et mes cinq enfants!
«Je lui lègue ce précieux héritage, le suppliant, à cette heure suprême, d’être un père pour les enfants que je laisse orphelins, un soutien pour la veuve que je laisse sans appui en ce monde.
«Je meurs complètement ruiné......
«Que mon oncle Boni veuille prendre en pitié la chère compagne de ma vie; qu’il lui permette de vivre auprès de lui; que lui-même élève mon fils; qu’il soit le guide de mes filles.
«Et ma mort sera calme et douce, sachant que, derrière moi, un autre moi-même veillera sur mes chers trésors.
«Fait à Paris, le6février1878, en mon domicile, boulevard Malesberbes, no...., et en présence de Maître Laportalière, notaire, mon ami, venu de T..., sur ma demande.
«François-Régis DE NANJAC.»
Cette lecture terminée, Maître Laportalière reposa le testament sur son bureau, puis attendit.
Le baron se mouchait à outrance pour cacher son émotion. Il s’avança enfin vers le digne notaire:
«Votre main, cher maître, lui-dit-il; oubliez mes paroles trop vives. Vous étiez l’ami du neveu, soyez l’ami de l’oncle. »
Maître Laportalière pressa très affectueusement la main que lui tendait le baron de Nanjac.
«Vous êtes un brave cœur, monsieur le notaire, reprit aussitôt ce dernier. Mais, où diable avez-vous su trouver des accents si émus en me lisant ce testament?... Régis lui-même, le pauvre cher garçon, ne l’aurait pas lu autrement.
–Je suis père, monsieur le baron,» répondit Maître Laportalière.
Et, en disant ces mots, son regard se voila.
Au même instant, deux coups discrets furent frappés à la porte.
«Entrez,» dit le notaire.
La porte s’ouvrit.
Une toute jeune fille parut aussitôt sur le seuil, et une voix d’une douceur infinie demanda:
«Es-tu seul, père?»
Le notaire allait répondre négativement quand, tout à coup, il songea:
«C’est Dieu lui-même qui me l’envoie!»
Alors, il marcha vers l’enfant, qu’il embrassa avec tendresse; puis, la prenant par la main, il l’amena devant le baron de Nanjac.
«Monsieur le baron, dit-il, c’est Régina, c’est ma fille.»
Le baron regarda l’enfant:
«Qu’elle est jolie!» pensa-t-il.
Et le baron avait raison.
Rien de plus charmant, en effet, que cette mignonne créature qui se tenait là, debout, la tête légèrement inclinée, les yeux baissés, les lèvres souriantes.
Elle avait tout près de quinze ans, bien qu’elle n’en accusàt que douze ou treize à peine. Sans avoir l’aspect maladif, elle paraissait très délicate, et ses cheveux d’un brun cuivré tombant en boucles naturelles sur son cou de satin prêtaient à son gracieux visage un attrait tout particulier.
Il se pencha vers elle et la baisa au front.
Instinctivement, l’enfant leva les yeux, des yeux d’un bleu céleste, mais, hélas! des yeux sans regard.
Le baron en fut péniblement frappé.
«Aveugle!» murmura le notaire à son oreille.
Et ce mot fut suivi d’un long et douloureux soupir.
«Oh! père, s’écria la fillette, pourquoi soupires-tu ainsi? Ne suis-je pas heureuse! Tu vois, toi, et cela me suffit.»
Et Régina, se haussant sur la pointe des pieds, appuya sa jolie tête d’ange contre la joue du bon notaire sur laquelle roulait une larme.
Le baron se mouchait de nouveau, tout en arpentant à grands pas le cabinet de Maître Laportalière.
«Nom d’un cœur! murmurait-il, dans quel guêpier me suis-je donc fourré?... Depuis tantôt un demi-siècle, je fuis le sentiment, et voilà qu’aujourd’hui je le trouve partout: dans le testament d’un neveu! dans la voix d’un notaire! dans les yeux de cette pauvre enfant!...
«Nom d’un cœur! C’est à repartir à l’instant pour quelque tribu de sauvages!»
Pendant cet aparté du baron de Nanjac, Maître Laportalière n’avait pas perdu son temps. Il avait, en très peu de paroles, mis sa fille au courant de la situation:
«C’est l’oncle de feu monsieur Régis de Nanjac, notre regretté bienfaiteur, lui avait-il dit. Aide-moi à tenir ma promesse.
–Oui, père,» avait répondu l’enfant.
Puis, étendant les deux mains en avant, comme font les malheureux frappés de cécité, elle avait couru au baron.
«Que me veux-tu, petite? lui demanda ce dernier, en s’efforçant d’adoucir sa voix.
–Vous parler de vos petits-neveux.»
Le baron fronça le sourcil. L’enfant continua:
«Vous supplier de les faire venir près de vous, à Nanjac.
–Tu voudrais donc les voir?» demanda encore le baron, sans trop songer à ce qu’il disait.
Régina secoua ses boucles épaisses; une larme brilla dans ses yeux éteints.
«Les voir! Non... je ne le pourrais pas, répondit-elle simplement. Je voudrais les aimer.»
Le baron se mordit les lèvres: il était furieux contre lui.
«Petite, reprit-il, t’ai-je fait de la peine? Je suis un vieux barbon, vois-tu, et je n’entends rien aux enfants; cependant, il ne sera pas dit que j’aurai rejeté ta première prière:
«Mes neveux viendront à Nanjac, puisque tu le désires, et non-seulement tu pourras les aimer à ton aise, mais encore, à moins qu’ils ne soient de vrais monstres, tu seras adorée par eux.
–Ils viendront à Nanjac! Oh! merci! s’écria la fillette, saisissant la main du baron, et, malgré lui, la portant à ses lèvres; ils y viendront! et vous, vous y resterez avec eux?
–Hum! hum! C’est beaucoup demander, petite,»
Et s’apercevant que l’enfant prenait un air tout affligé:
«Allons, allons, pas de sensiblerie, Régina, lui dit-il. Il faut être raisonnable, que diable! Je passerai quinze jours à Nanjac, juste le temps de te gâter un peu, de régler avec ton père mes affaires d’intérêt, et enfin d’installer chez moi ma nièce et mes petits-neveux.
«Après cela, quoi qu’il arrive, je repartirai pour quelque coin des Indes ou du Nouveau Monde: l’air et l’espace manquent ici!
–Quoi qu’il arrive! pensa la jeune aveugle dont le front s’assombrit davantage.
–Mon ami, ajouta le baron, s’adressant cette fois à Maître Laportalière, veuillez me donner ce qu’il faut pour écrire. Ma résolution étant maintenant prise, je dois, sans plus tarder, la faire connaître à ma nièce, la veuve de mon neveu Régis; je le dois d’autant mieux que je pars demain pour Bordeaux où m’appellent quelques affaires. Je prendrai le train du matin.»
«Père, dit Régina, lorsque vers onze heures le baron quitta le notaire, père, aie confiance, nous avons quinze jours devant nous!»


CHAPITRE II
Deux Lettres.
Table des matières
Le lendemain du jour où, dans le cabinet de Maître Laportalière, notaire à T..., avait été lu le testament de M. Régis de Nanjac, sa veuve une femme de vingt-huit à trente ans, d’une beauté aristocratique, se trouvait dans son élégante chambre du boulevard Malesherbes.
Il était neuf heures du matin. Un enfant entra brusquement.
«Maman, maman, cria-t-il, voici un gros paquet de lettres. Voyez, elles sont toutes pour vous. Que vous êtes heureuse! il y en a beaucoup aujourd’hui.»
Et il jeta sur une table la demi-douzaine de lettres qu’il tenait dans ses mains; après quoi, courant à sa mère, il l’embrassa de tout son cœur.
Mme de Nanjac, occupée à vérifier quelques comptes de ménage, releva aussitôt la tête, et, fixant sur son fils un regard qu’elle s’efforçait, en vain, de rendre bien sévère:
«Daniel, lui dit-elle, vous me peinez beaucoup, en commençant votre journée par une désobéissance.
–Maman.... «voulut objecter l’enfant.
Mme de Nanjac lui imposa silence, et continua ainsi:
«Ne vous avais-je pas défendu de descendre à l’office pour y attendre l’arrivée du facteur? Ce soin regarde Jacques, et non vous, mon enfant, et Jacques sera réprimandé pour avoir négligé son service.
–Oh! maman! s’écria Daniel, ne grondez pas Grand-Jacques: il n’était point à l’office, il ne m’a pas vu prendre les lettres.
–Où était-il?»
L’enfant rougit, et ne répondit pas.
«Où était-il? redemanda sa mère.
–Je l’avais envoyé chez mes sœurs.
–Pourquoi?
Daniel cacha sa tète brune sur l’épaule de sa mère, et répondit à demi-voix:
«Maman, ne le devinez-vous pas?
–Oui, je le devine, Daniel, reprit Mme de Nanjac, et j’en suis mécontente et chagrine. Vous avez trompé Jacques, afin d’être seul à l’office, et de pouvoir, seul aussi, recevoir le courrier.
–Oh! maman, quel mal y a-t-il à cela?
–Il y a d’abord un mensonge: vos sœurs ne demandaient pas Jacques. Il y a ensuite une désobéissance: à cette heure-ci, vous deviez, non courir et de droite et de gauche dans toute la maison, mais faire vos devoirs.
«Vous ne sortirez pas aujourd’hui avec moi, Daniel; ce sera votre punition.»
Daniel se mit à pleurer.
«Depuis que papa n’y est plus, vous devenez bien sévère pour votre petit Nielo, gémit-il. On dirait que vous ne l’aimez plus.
–Méchant enfant! peux-tu parler ainsi! s’écria Mme de Nanjac, les yeux remplis de larmes.
–Vous me grondez chaque jour, insista le petit garçon.
–C’est que mon Nielo a dix ans maintenant, répondit la trop faible mère, en le baisant au front; c’est qu’il est temps pour lui d’être très raisonnable; c’est enfin que, bientôt peut-être, il faudra me séparer de lui, et alors....
–Moi, vous quitter! répliqua Daniel, oh! jamais, ma bonne petite maman. Dites-moi que non, je vous en prie.
–Hélas! mon pauvre enfant, je ne puis te tromper; je crains bien que l’oncle Boni.... »
Et, pâlissant soudain, Mme de Nanjac s’empara du paquet de lettres qui étaient restées sur la table, les examina vivement, en prit une au milieu des autres:
«La voilà! murmura-t-elle, pâlissant plus encore; Maître Laportalière me l’a annoncée hier. Je vais connaître la destinée de mes enfants! O mon Dieu! donnez-moi du courage.»
Puis, elle l’ouvrit en tremblant, et lut:
«Ma chère nièce,
«Le testament de feu mon neveu Régis, dont je viens, à l’instant, de prendre connaissance, m’impose deux obligations:
«Liquider votre situation financière, et assurer votre avenir et celui de vos enfants.
«Tranquillisez-vous, je ferai l’un et l’autre.
«En retour, voici ce que j’exige de vous, ma nièce:
«Au reçu de cette missive, vous vous occuperez sans tarder de vos préparatifs de départ et de ceux de vos enfants. Ils devront durer tout au plus une semaine. Une fois ce délai expiré, vous quitterez Paris, et viendrez me rejoindre en mon château de Nanjac, où vous; habiterez désormais.
«N’amenez aucun de vos gens: les miens suffiront à votre service.
«Vous et vos enfants partis, et vos domestiques congédiés, M. Richebourg, mon homme d’affaires à Paris, prendra vos intérêts. Il vendra votre hôtel, votre mobilier, vos chevaux, vos diamants.... Il le faut pour payer vos dettes.
«Si l’argent provenant de ces ventes ne suffit pas, je fournirai le reste, et, au besoin, j’aliénerai mes terres, ne voulant pas que mon nom, le nom de feu votre mari, le nom de vos enfants, soit entaché d’aucune manière.
«Remerciez Dieu, ma nièce, du secours que, par mes mains, il vous accorde, et songez qu’en échange des sacrifices que je suis prêt à m’imposer pour vos enfants j’ai droit à votre complète obéissance et’soumission
«Votre oncle,
«Baron Boniface DE NANJAC.»
Depuis dix minutes déjà qu’elle avait terminé la lecture de cette lettre, Mme de Nanjac pleurait en silence.
«Rien! rien! murmura-t-elle enfin, pas un mot de consolation pour moi, pas une bonne parole! Sera-t-il aussi dur pour l’infortunée veuve que pour l’épouse heureuse et enviée?
«Oh! ajouta-t-elle bientôt, qu’importent mes souffrances, si mes enfants ne souffrent pas!»
Cette pensée lui rendit son courage.
Alors, se levant, elle chercha Daniel. Ne l’apercevant plus, elle sonna Grand-Jacques, lui donna quelques ordres, et, après avoir pris connaissance des autres lettres laissées par elle sur la table, elle commença, sans perdre un instant, ses préparatifs de départ.
Ne devait-elle pas désormais à son oncle obéissance et soumission!
Penché sur l’épaule de sa mère, Daniel avait lu, lui aussi (et sans que celle-ci s’en doutât), la missive de l’oncle Boni.
Il l’avait lue à sa manière, sautant tous les passages qu’il ne comprenait pas très bien, et, en réalité, n’y voyant qu’une chose, leur très prochain départ.
«Tiens! tiens! se dit-il, nous allons chez l’oncle Boni!... Si je l’apprenais à mes grandes sœurs?»
Et, sortant sans bruit de la chambre de sa mère, il courut à leur appartement.
«Hé! les jumelles, cria-t-il en entrant, je vous apporte une nouvelle.
–Quelle nouvelle? demandèrent les deux sœurs, interrompant aussitôt leur étude.
–C’est encore un secret. Vous ne me vendrez pas, au moins?
–Non. Dis vile ton fameux secret.
–Vous y tenez beaucoup?
–Mais oui.
–En ce cas, je fais mes conditions: mon bouvreuil est mort cette nuit, cédez-moi votre chardonneret.
–En échange de ta nouvelle?
–Oui.
–Je veux bien, si Gabiche le veut, hasarda timidement Lu cette.
–Et moi, je ne veux pas, déclara vivement sa sœur. Je tiens à mon oiseau.»
Lucette et Gabiche, ou plutôt Lucie et Gabrielle, les sœurs ainées de Daniel, étaient de charmantes fillettes d’un peu plus de douze ans.
Contrairement à ce qui arrive d’ordinaire, ces deux jumelles (car Lucette et Gabiche étaient jumelles, Daniel nous l’a déjà appris) offraient entre elles le contraste le plus frappant:
La chevelure de Lucette était d’un blond doré, ses yeux bleu pâle, son teint éclatant de blancheur et sa bouche mignonne.
Gabiche était une franche brunette au regard vif, aux cheveux légèrement crépus, au teint de pêche, à la bouche moqueuse.
Tout en elle respirait la force et la santé, nous pourrions ajouter la malice.
Au moral, même dissemblance:
Lucette était douce et timide, parfois réfléchie et souvent indécise. Gabiche, légère et emportée, suivait toujours l’impulsion du moment.
Lucette se plaisait à obéir. Gabiche préférait commander.
Et si Gabiche gouvernait Lucette, Lucette se laissait volontiers gouverner par Gabiche.
Malgré ces contrastes et ces dissemblances, ou peut-être en raison de cela, les deux sœurs s’aimaient tendrement.
Gabiche avait dit à son frère: «Je tiens à mon oiseau.
–Et moi aussi, je tiens à mon oiseau, répéta bien vite Lucette.
–Alors, tant pis pour vous! s’écria Daniel. Gardez votre chardonneret; je garde ma nouvelle.»
Et le jeune garçon fit mine de s’éloigner.
Par trois fois, il ouvrit la porte; par trois fois aussi, il la referma. Son secret lui brûlait les lèvres, et, plutôt que de ne pas le dire, il eût été capable, comme le barbier du roi Midas, de le confier à des roseaux.
Toutefois, et pour l’honneur du sexe fort, il ne voulait pas, de lui-même, revenir sur la condition qu’il avait imposée à ses sœurs.
Quelle honte!C’eût été céder à des filles!
Il valait mieux se faire prier.
Il s’approcha des deux jumelles, qui s’étaient remises au travail, et commença alors mille taquineries, fermant leurs livres, leur arrachant leurs plumes, leur cachant leurs crayons leurs règles, leur papier.
«Laisse-nous, Daniel, dit mollement Lucette, tandis que Gabiche criait:
–Finiras-tu, Nielo l’insupportable! C’est demain notre cours, et nous sommes en retard pour tout.
–Oh! repartit finement Daniel, voilà qui vous serait égal, si vous connaissiez ma nouvelle!
«Demain, pas de cours, très probablement; grand congé, remue-ménage, malles, paquets, etc.»
Lucette regarda son frère:
«En quel honneur? demanda-t-elle.
–Ah! voilà... »
Gabiche frappa du pied avec impatience.
«Oh! l’ennuyeux garçon! dit-elle. Allons, Nielo, parle ou va-t’en.»
Parler, c’était ce que désirait Daniel. Il s’empressa de s’écrier:
«Nous partons tous dans une semaine.
–Nous partons! redit après lui Lucette.
–La bonne farce! fit observer Gabiche.
–Non pas, non pas, répliqua Daniel. L’oncle Boni a écrit à maman de venir.
–Qui te l’a dit?
–J’ai lu sa lettre.
–Vrai?
–Vrai.»
Les deux jumelles hochèrent la tête; ni l’une ni l’autre ne paraissaient très convaincues.
«C’est pourtant vrai, insista Daniel; ma parole d’honneur, c’est bien vrai.»
Gabiche et Lucette rejetèrent loin d’elles leurs cahiers et leurs livres. Elles ne doutaient plus maintenant.
Alors, ce furent des exclamations de surprise, des trépignements de bonheur: l’enfance aime le changement.
Daniel fut caressé, embrassé et choyé pour cette excellente nouvelle.
Mais aussi, quelle agréable perspective! Plus de cours... plus de travail... un voyage très long... et après..., après une vie en plein air... des parties de campagne..., etc., etc.
Gabiche surtout ne se possédait plus de joie. Elle disait: «Mon bon petit Nielo», par ci; «mon gentil Nielo», par là, puis, allant à Lucette, la prenait par la taille, et dansait avec elle.
Très fier de ses succès, Nielo, cependant, ne perdait pas la tête. Il voulait le chardonneret de ses sœurs pour prix de sa nouvelle, et le redemanda.
Gabiche lui rit au nez, et refusa tout net.
«Nous ne te devons rien, fit-elle. Tu n’avais qu’à garder ta nouvelle.»
Daniel, furieux, se fâcha.
Gabiche rit plus fort. Daniel se fâcha plus encore.
«Je le tuerai! s’écria-t-il; oui, je tuerai ton oiseau.»
Gabiche saisit son frère par le bras, et le regardant bien en face:
«Si tu le tues, Nielo, dit-elle, gare à toi!»
La porte s’ouvrit en ce moment, et donna cette fois passage à deux petites filles, dont la cadette avait cinq ans à peine, et l’aînée, sept ans, tout au plus.
L’aînée se nommait France, et la cadette Paule.
Daniel oublia sa querelle pour courir à ses petites sœurs.
«Que nous voulez-vous, les petites? dit-il.
–Maman vous demande tous, répondirent les deux enfants.
–Où est-elle?
–Dans le petit salon.
–En avant! cria Daniel; j’ouvre la marche avec les petites. Venez-vous, les jumelles?
–Allez toujours, méchant garçon, nous vous suivrons, si bon nous semble,» répondit Gabiche en colère.
Daniel lui fit un pied de nez, et sortit en courant, avec France et Paule.
«Gabiche, proposa Lucette à sa sœur, si nous lui cédions notre oiseau. Il nous reste cinq francs: nous en achèterions un autre.
–Non,» dit Gabiche.
Lucette n’osa pas insister.
Peu d’instants après, les jumelles entraient dans le petit salon, où Daniel, France et Paule, les avaient précédées.
«Chers enfants, commença Mme de Nanjac, lorsque son fils et ses filles furent groupés autour d’elle, j’ai aujourd’hui deux graves nouvelles à vous apprendre.
–Deux nouvelles! s’écria étourdiment Daniel, je croyais bien qu’il n’y en avait qu’une!
–Que veux-tu dire, Daniel? lui demanda sa mère.
–Rien, maman, absolument rien, répondit le jeune garçon tout rougissant de sa sottise.
–Ah! le nigaud!» murmura Gabrielle.
Trop absorbée par son chagrin pour remarquer l’embarras de son fils, Mme de Nanjac reprit fort tristement:
«L’oncle Boni m’a écrit ce matin.
–L’oncle Boni de papa! s’écria la petite Paule.
–Oui, mon enfant, l’oncle Boni de votre cher papa; le vôtre aussi.
–Oh! dit France, je ne l’aime pas du tout: il a fait de la peine à papa.
–C’est un vilain méchant! «ajouta la petite Paule.
Mme de Nanjac posa ses belles mains blanches sur les lèvres roses des petites:
«Chut! mes chéries, dit-elle. Ne parlez pas ainsi. Vous aimerez l’oncle Boni. Je le veux, et, par ma voix, votre cher papa vous l’ordonne.
–Nous l’aimerons bien, maman,» firent les deux sœurs à la fois.
Mme de Nanjac les embrassa, et se tournant vers ses aînés:
«Et vous, mes enfants, demanda-t-elle, l’aimerez-vous aussi?
–Je l’aime déjà! s’écria Daniel, rien que parce qu’il nous appelle à Nanjac, où je suis si content d’aller.»
Sa mère le regarda toute surprise.
«Comment avez-vous pu savoir, Nielo? demanda-t-elle.
–Ah! maman, avoua l’enfant très confus, ne me grondez pas, et je vais tout vous dire: j’ai lu la lettre de l’oncle Boni.
–Encore!» fit Mme de Nanjac d’une voix si chagrine, d’un accent si peiné, que le jeune garçon (un peu trop coutumier du fait), se jetant à son cou, promit que jamais, oh! non plus jamais, il ne lirait ni les lettres de sa mère, ni même les lettres de ses sœurs.
Et, comme toujours, Daniel était sincère. A sa louange, ajoutons que, cette fois, il tint sa promesse.
Les enfants accueillirent différemment la révélation de la ruine de leur mère et de leur propre ruine à eux. (C’était là la seconde nouvelle!)
France et Paule, en apprenant que les diamants de leur chère maman allaient être vendus, offrirent de faire vendre, à leur place, leur plus belle poupée; aprèsquoi, ellesreprirentleurs jeux.
Daniel dit que, lorsqu’il serait grand, il rachèterait à sa mère un superbe hôtel et beaucoup de chevaux; puis.... fit des plans pour l’avenir.
Lucette pleura tout bas, en songeant au chagrin de sa mère.
Et Gabiche, après s’être violemment emportée contre ce qu’elle appelait «la dureté de l’oncle Boni», se calma tout à coup et regagna sa chambre, entraînant Lucette après elle.
«Ne pleure pas, ma Lucette chérie, dit-elle alors à sa jumelle. Nous allons écrire à l’oncle Boni.
–Pourquoi faire? lui demanda sa sœur.
–Pour le supplier de ne rien vendre ici.
––Tu tiens donc beaucoup à cet hôtel?
–Moi? pas du tout. Pourvu que je sois avec toi, je vivrais n’importe où. C’est pour maman.
–Et tu crois que l’oncle Boni.
–Je ne crois pas; j’espère.
«Allons, Lucette, continua Gabrielle, ton écriture vaut quinze fois la mienne; prends du joli papier et ta meilleure plume; tu vas écrire, moi, je vais te dicter.»
La fillette obéit à sa sœur.
Gabiche dicta donc, et Lucette écrivit:
«Cher oncle Boni,
«Nous ne vous avons jamais vu; mais notre pauvre papa nous parlait souvent de vous. Il nous disait que, bien que très sévère, l’oncle Boni était la bonté même.
«Papa se serait-il trompé?... Non, non, cela ne se peut pas, et, malgré votre lettre si froide, qui nous a fait beaucoup de peine, nouspensons que vous serez bon pour nous tous, surtout pour maman.
«Oh! nous vous en supplions, mon cher oncle, laissez-lui son hôtel, ses bijoux, ses chevaux... Depuis la mort de papa, elle a tant de chagrin! Voulez-vous qu’elle en ait plus encore?
«On assure que vous êtes très riche: ne pourriez-vous pas acheter vous-même tout ce qui doit être vendu, et permettre à maman de demeurer dans votre hôtel?... de se servir de vos chevaux?...
«Si vous faisiez cela, comme nous vous aimerions!
«Maman ne se plaint pas; mais elle pleure souvent. Elle est si triste maintenant notre jolie maman! Puis, elle déteste la campagne, et peut-être s’ennuiera-t-elle beaucoup dans votre vieux château que l’on dit si sombre et si froid?
«Laissez-la à Paris, mon cher oncle, et si vous voulez absolument n’être plus seul désormais, prenez-nous toutes deux avec vous.
«Lucette veut ce que je veux, et moi, je ne demande pas mieux, pour rendre maman heureuse, que de passer ma vie entière à Nanjac.
«Maman ne se doute pas que nous vous écrivons, mon cher oncle. Si elle le savait, elle nous gronderait; c’est pourquoi nous vous prions de vouloir bien adresser votre réponse, non à nous (maman lit nos lettres avant nous), mais à Grand-Jacques, notre vieux domestique.
«Nous serons pour vous, cher oncle Boni, des petites-nièces très reconnaissantes et tout à fait soumises.
«Les jumelles,
«GABICHE et LUCETTE. »
Cette lettre, que Grand-Jacques se chargea de mettre à la poste, partit le jour même de Paris, et arriva le lendemain, vers six heures du soir, au château de Nanjac.
Le baron était encore à Bordeaux. C’est là que, par les soins de son valet de chambre, qui, depuis treize longues années, attendait au château le retour de son maître, elle lui fut aussitôt retournée.
Il la reçut au moment même où il allait quitter l’hôtel pour prendre le train de T..., et de T..., se rendre à Nanjac.
«Nom d’un cœur! s’écria-t-il, dès qu’il en eut pris connaissance, voilà qui, de nouveau, renverse tous mes plans.
«A coup sûr, ces jumelles, comme elles se plaisent à se nommer, sont de bien excellentes petites filles: elles demandent à se dévouer pour le bon plaisir de leur mère! Mais leur mère... leur mère doit être une enragée coquette! une mondaine! une écervelée! Autrement, comment tiendrait-elle tant à ses chevaux, à son hôtel, à son Paris?...
«Dans ce cas, mon devoir est d’éloigner ses filles d’elle, et de les mettre au couvent.
«En arrivant à T..., je consulterai le notaire.»
Alors, sonnant à tour de bras, le baron demanda une voiture, et se lit conduire à la gare.
«Boni, Boni, murmurait-il, tandis qu’il traversait les rues silencieuses de Bordeaux, tu n’es qu’un parfait imbécile!
«A quoi te sert jusqu’ici d’être resté garçon, si tu prends maintenant l’accablant souci d’une famille... d’une famille qu’on t’a leguée par testament!... »
Quel conseil le baron de Nanjac reçut-il chez le notaire? Je l’ignore; mais ce que je sais bien, c’est que, après avoir conféré longuement avec son nouvel ami, il disait en se frottant les mains:
«Nom d’un cœur! ce plan est merveilleux; de plus, il est original. Décidément, Laportalière est un homme de sens, et Régina, sa fille, un ange ou une fée. »
Quant à Gabiche et à Lucette, elles attendirent en vain une réponse. L’oncle Boni ne leur en donna pas.


CHAPITRE III
Le Chardonneret de Gabiche.
Table des matières
Selon l’ordre exprès de l’oncle Boni, Mme de Nanjac avait fait diligence: aussi la semaine n’était point écoulée que déjà tout était prêt pour son départ et pour celui de ses enfants.
Elle avait congédié ses nombreux domestiques. Grand-Jacques seul était resté.
Ce Grand-Jacques, ou plutôt ce long Jacques, que les enfants nommaient ainsi à cause de l’élévation de sa taille (il mesurait cinq pieds huit pouces), avait blanchi au service de M. de Nanjac, qui l’avait comblé de bienfaits.
Grand-Jacques était reconnaissant. Quitter sa chère maîtresse au moment où celle-ci perdait son opulence lui parut monstrueux.
«Je resterai, avait dit le vieillard, et si l’oncle de défunt mon bon maître refuse de donner à Grand-Jacques un petit coin dans son château, je m’établirai tout auprès, au village. De là, du moins encore, je verrai nos enfants.»
Brave cœur que ce Grand-Jacques!
Il eût donné bien volontiers ses économies, ses deux bras, sa vie même pour la famille de son maître.
Mme de Nanjac finit par accepter le dévouement de ce serviteur modèle, et le vieillard trouva sa récompense dans la joie que manifestèrent les enfants en apprenant que Grand-Jacques serait, lui aussi, du voyage.
Une dépêche de l’oncle Boni fixa le moment du départ.
«C’est fini! dit Gabiche à Lucette, l’oncle Boni ne nous répondra pas!»
Et les pauvres fillettes prirent bien tristement le chemin de la gare.
Jusqu’au dernier instant, elles avaient espéré, au prix de leur propre chagrin, épargner un chagrin à leur mère.
Du boulevard Malesherbes (où l’hôtel de Nanjac était situé) jusqu’à la gare d’Orléans, le trajet est de trois quarts d’heure environ.
Le premier quart d’heure fut consacré par les enfants aux larmes, le second aux consolations, le troisième aux projets; si bien qu’en arrivant au chemin de fer, tous ces jeunes fronts étaient sereins, tous ces jeunes yeux brillants, toutes ces jeunes bouches souriantes.
Seule, la douleur de Mme de Nanjac ne s’était pas calmée, et, sans l’assistance de Grand-Jacques, je ne sais trop si la pauvre femme eût pu se soutenir.
«C’est le train de Bordeaux! disait le petit Daniel en courant sur le quai de la gare. Montons dans ce compartiment; nous y serons très bien.
–Non pas, s’empressait de répondre Lucette: il est trop près de la locomotive.
–Alors ici, reprenait Daniel.
–Non, disait cette fois Gabiche: il y a déjà une dame, et nous tenons à être seuls.
–En voiture! messieurs, en voiture!» criait pendant ce temps le conducteur du train.
Grand-Jacques indiqua un wagon, y déposa les deux petites, aida Mme de Nanjac à monter, et resta auprès de la portière ouverte, tandis que Daniel, Lucie et Gabrielle (cette dernière tenant à la main la cage renfermant son oiseau), rejoignaient leur mère et leurs sœurs.
La famille de Nanjac était ainsi placée:
Madame de Nanjac, au fond, au coin de droite, ayant Daniel à sa gauche et France et Paule vis-à-vis; les jumelles, du même côté que les petites. En face d’elles, restaient deux places libres.
«Montez ici, dit Gabiche à Grand-Jacques. Avec vous, nous serons sept, et personne autre ne viendra.
–En voiture! messieurs et mesdames, en voiture!» répéta le conducteur du train.
Grand-Jacques hésita un instant: il attendait un ordre de sa maîtresse.
Gabiche devina la pensée de Grand-Jacques:
«Maman, fit-elle, s’adressant à sa mère, dites-lui de rester avec nous.»
Mme de Nanjac n’entendit pas sa fille, absorbée qu’elle était par ses propres pensées.
«En voiture! messieurs et mesdames, en voiture!» cria pour la dixième fois le conducteur du train.
Grand-Jacques s’inclina, ferma vivement la portière, et monta dans le compartiment de gauche.
«C’est contrariant, dit Gabiche à sa sœur. A sept, nous avions le droit de garder tout le compartiment pour nous. Grand-Jacques est ennuyeux avec ses mille cérémonies.»
Elle finissait à peine ces mots, qu’un employé rouvrait la portière du wagon.–
«Oui, monsieur, c’est bien pour Bordeaux, disait-il à un vieux monsieur qui, tout en s’excusant, avec beaucoup de politesse, du dérangement qu’il causait peut-être, prit une des places restées libres vis-à-vis de nos deux jumelles.
–Là! je l’avais bien dit! fit Gabiche avec un mouvement d’humeur. Ce Grand-Jacques est insupportable!
–Tu sais bien que du temps de papa, répondit Lucette à voix basse, il ne montait pas avec nous.
–Oh! du temps de papa, ma chère, c’était tout différent. D’abord, nous étions sept, et puis, nous pouvions prendre un compartiment réservé.
–Ah! oui, dit Daniel, qui, à l’entrée du voyageur, avait quitté sa mère pour se rapprocher des jumelles, papa, alors, tenait la bourse, et non pas notre oncle Boni.
«Vous savez.... je crois, moi, que notre oncle Boni est avare.
–Chut! Nielo, fit doucement Lucette. Maman nous a bien défendu de jamais nommer personne quand nous ne sommes pas entre nous.
–Boni n’est pas un nom, répliqua aussitôt Daniel. Si j’avais dit monsieur le baron Boniface de Nanjac, à la bonne heure; ton observation aurait le sens commun.»
Gabiche lui marcha sur le pied.
«Aïe! fit l’enfant, comprenant enfin sa sottise, tu es injuste, Gabrielle. C’est ma langue au lieu de mon pied qu’il aurait fallu écraser. Tiens, la voilà; je te la livre.»
Et Nielo tira une langue d’une aune.
Les jumelles éclatèrent de rire, les petites se mirent de la partie, et, pendant un instant, ce fut un tel tapage, que madame de Nanjac, brusquement tirée de sa rêverie, aperçut enfin l’étranger. Elle parut contrariée, mais n’en répondit pas moins avec une grâce touchante au salut très respectueux que lui fit l’inconnu.
France et Paule se rapprochèrent alors de leur mère, tandis que Daniel resta auprès des deux jumelles avec lesquelles il voulait babiller.
Il sembla bientôt à Gabiche que son vis-à-vis était fort curieux: il écoutait, fi donc! la conversation des enfants...
Elle se tut tout à coup et se mit à l’examiner.
C’était un homme de haute taille, de grand air et de fière mine, maigre, chauve, au teint basané, ayant une longue barbe blanche, des sourcils noirs, et portant des lunettes bleues.
En ce moment, la timide Lucette disait à son frère Nielo:
«Oh! j’ai peur de l’oncle Boni!
–Peur! se récriait le bambin. Peur! et pourquoi?
–Papa disait qu’il était bien sévère, et maman n’en parle qu’en tremblant.
–Bah! répliquait aussitôt Daniel, quand on s’appelle Boni, on doit être très bon, Lucette.
«D’ailleurs, moi, je suis sûr qu’il m’aimera beaucoup.
–Tu en es sûr?
–Oui. Papa assurait que je lui rappelais notre oncle, et nos parents, ma chère, .nous aiment plus encore quand nous leur ressemblons.
–Tu crois?
–Certainement. Maman a un faible pour toi: tu es blonde comme elle. Papa te préférait Gabiche qui est tout son portrait; et moi qui ressemble à notre oncle, je serai son bichon, son chéri.»
Et, là-dessus, l’enfant fit trois ou quatre cabrioles, et vint tomber entre les jambes du voyageur.
«Pardon, monsieur! dit-il en se relevant tout honteux; je vous ai fait mal, peut-être?
–Nullement, mon petit ami,» répondit l’étranger avec un bon et fin sourire.
Gabiche fit un «ah!» de surprise: il lui sembla que l’inconnu avait souri comme souriait son frère.
Mais le vieillard avait pris un journal; Daniel avait rejoint sa mère. Gabiche pensa à autre chose et s’occupa de son oiseau.
La première partie d’un voyage se passe en général, pour les enfants, d’une manière assez agréable. Ils s’intéressent à tout, ils remarquent des sites nouveaux, ils admirent le paysage; puis, ils lisent, ils jacassent et ils jouent. Toutefois, quand survient la fatigue, ils perdent leur joyeuse humeur, et deviennent nerveux.
Nos jeunes héros avaient subi la loi commune. Partis à8heures45minutes du matin, à2heures de l’après-midi, ils étaient fatigués du voyage.
Les petites se montraient maussades. Les jumelles ne causaient plus. Daniel était insupportable.
Il allait et venait de sa mère à ses sœurs, et faisait enrager Grand-Jacques.
Depuis Tours, Grand-Jacques était monté dans le compartiment où se trouvait la famille de Nanjac.
L’étranger qui, auparavant, occupait la septième place, avait compris, sans doute, qu’il était indiscret, et avait changé de wagon.
A3heures46minutes, l’express atteignit A..

Et, là-dessus l’enfant fit trois ou quatre cabrioles, et vint tomber entre les jambes du voyageur. (Page41.)
Là, on eut cinq minutes d’arrêt.
Debout, tout près de la portière, les enfants regardaient les nombreux voyageurs parcourant le quai de la gare.
Gabiche avait suspendu sa cage à l’une des mailles du filet; l’oiseau chantait son plus bel air, et Daniel, tout en prenant part à la conversation de ses sœurs, lui lançait, de temps à autre, un coup d’œil d’envie.
Les cinq minutes étant passées, l’employé referma les portières, et le train lentement s’ébranla.
En ce moment, Gabiche poussa un cri, se pencha en avant, enleva le crochet retenant la portière, et se précipita hors du wagon, répétant:
«Mon oiseau! mon oiseau!»
Tout aussitôt, le train se mit en marche, et, lancé à toute vapeur, ne permit plus bientôt de distinguer la fillette poursuivant son chardonneret.
Dans le compartiment qu’elle venait de quitter, ce fut une émotion indescriptible.
Mme de Nanjac s’était évanouie, Grand-Jacques avait perdu la tête, Lucette sanglotait, appelant sa jumelle, les petites jetaient des cris perçants, Daniel, à genoux, et les yeux pleins de larmes, s’accusait tout haut de sa faute et demandait pardon.
Voici ce qui s’était passé:
Depuis plus de huit jours. Nielo (nous l’avons vu) convoitait le chardonneret de ses sœurs, et songeait à se l’approprier. C’était bien difficile, car Gabiche faisait bonne garde auprès de son oiseau chéri.
Un seul instant, la surveillance de la fillette se trouva en défaut: ce fut durant l’arrêt du train à A....
Le rusé Daniel voulut en profiter.
Il grimpa sur la banquette, comme pour examiner l’oiseau, tendit la main, puis, devant le larcin qu’il était tout prêt à commettre, demeura hésitant, inquiet.
Le chardonneret faisait entendre alors sa plus jolie roulade.
La tentation était trop forte. Nielo devait y succomber.
Il entr’ouvrit la porte de la cage, et parvint à saisir l’oiseau.
O malheur! Le gentil prisonnier, après avoir lutté pendant une demi-seconde, lui échappa, et prit son vol.
Gabiche l’aperçut fuyant à tire-d’ailes, et, sans réflexion, sans prudence, se mit à courir après lui.
Elle fut bientôt arrêtée dans sa course par un employé réclamant son billet.
«Mon billet!» répéta Gabrielle interdite.
Et, regardant autour d’elle, elle se vit toute seule.
L’express était déjà bien loin.
Seule!.... La fillette se trompait: un vieux monsieur accourait vers elle.
C’était ce même monsieur qui, pendant quelques heures, avait occupé dans le wagon la septième place qu’occupait maintenant Grand-Jacques.
Dès que Gabrielle le vit:
«Monsieur! monsieur! s’écria-t-elle, le reconnaissant aussitôt, aidez-moi à rejoindre maman. Lucette, mes petites sœurs et Grand-Jacques.
–Et votre jeune frère aussi? demanda l’inconnu.
–Non, répondit l’enfant, dont la voix tremblait de colère. Nielo est un méchant! Je le déteste: c’est lui qui a laissé échapper mon oiseau!»
Et Gabiche, fondant en larmes, raconta son double malheur:
Son chardonneret était perdu pour elle, comme elle était perdue pour sa mère et ses sœurs.
«Pauvre maman! surtout pauvre Lucette! ajouta tristement la fillette, elle doit avoir tant de chagrin!
«Nous nous aimons beaucoup, monsieur, car nous sommes jumelles.»
Puis, changeant brusquement de sujet, Gabiche songea alors à demander au voyageur comment il se faisait qu’il se trouvât là.
«Je croyais, monsieur, lui dit-elle, que vous alliez jusqu’à Bordeaux?
–Je vais plus loin encore, affirma le vieillard.
–Ah! et vous vous arrêtez à A... ?»
Cette fois, le voyageur ne lui répondit pas.
S’il avait répondu, la fillette eût appris une chose qui l’eût très fort surprise: le dévouement de son nouvel ami.
En effet, cet homme, cet inconnu, entendant le cri de Gabiche, voyant l’enfant descendre du wagon voisin, s’était, lui aussi, penché à la portière, l’avait ouverte prestement, et, bien que le train commençât à se mettre en marche, au risque de se rompre les os, s’était élancé à sa suite.
A quel mobile avait-il obéi, en accomplissant cet acte de courage et de témérité?
Céda-t-il à un mouvement subit de sympathie et de tendresse pour une enfant qu’il n’avait qu’entrevue? Eut-il pour en agir ainsi un grave et tout-puissant motif? Fut-il poussé tout simplement par un sentiment généreux?
Quoi qu’il en fût, et grâce à son extrême adresse, il était retombé sur ses pieds.
Ce vieux monsieur, sans aucun doute, n’aimait pas les remerciements, car il ne souffla mot à la fillette de ce qu’il avait fait pour elle.
Elle, Gabiche, elle était déjà à moitié consolée. Ce voyageur lui plaisait. Il l’attirait, il la fascinait presque. D’ailleurs, n’avait-il pas promis de la rendre à sa chère Lucette!
«Menez-moi,» lui avait-elle dit.
Puis, elle avait placé sa petite main brune dans la main de son compagnon.
Très touché de cette confiance que lui témoignait la fillette, celui-ci avait aussitôt répondu:
«Venez, ma chère enfant.»
Et il l’avait conduite chez le chef de gare de A...
Le chef de gare de A..., un homme affable et bienveillant, écouta tout d’abord le récit que lui fit Gabiche. Il lui demanda ensuite quelques explications, s’enquit des nom et prénom de l’enfant et du nom de sa mère; puis, après s’être entretenu quelques instants, et à voix basse, avec le voyageur, il décida qu’il allait envoyer un télégramme à son collègue de Coutras.
Coutras était la première station où le train renfermant la famille de Nanjac dût s’arrêter.
La dépêche du chef de gare de A... était ainsi conçue:
«A l’arrivée de l’express à Coutras, rassurez Mme de Nanjac (voyageant avec quatre enfants et un domestique) sur sa fille Gabrielle. L’enfant sera conduite à Bordeaux, et sous ma responsabilité, par train suivant. Arrivera à Bordeaux Saint-Jean à Il heures10, soir. Aucune inquiétude à avoir.
«Chef de gare de A... »
Ce télégramme fut communiqué à Gabiche. Elle le lut attentivement, et alors sa physionomie mobile exprima une légère inquiétude.
«Qui me conduira? demanda-t-elle.
–Moi,» répondit le voyageur.
L’enfant était rassérénée.
«Vous êtes bon, merci! monsieur,» dit-elle.
Et, soulignant de son index quelques mots de la dépêche:
«Que veut dire cela: «Sous ma responsabilité»? demanda-t-elle au chef de gare.
Le chef de gare sourit.
«Ces mots n’ont d’autre but, expliqua-t-il, que de tranquilliser madame votre mère sur votre sort, mademoiselle.
«Madame votre mère ne connaît pas Monsieur, ajouta-t-il en désignant le voyageur, mais, moi qui le connais, je me fais de grand cœur sa caution auprès d’elle.»
La dépêche une fois partie, Gabiche retrouva son enjouement et sa gaieté,
En attendant le prochain train, elle passa son temps d’une manière agréable, tant chez le chef de gare de A..., qui l’avait prise en amitié, qu’avec son compagnon, au bras duquel elle parcourut la ville.
En moins de quelques heures, le vieillard eut gagné son entière confiance.
Elle lui raconta l’histoire de sa famille, la mort de son père, le désespoir de sa mère, l’affection profonde qu’elle avait pour Lucette, les sottises de son frère Daniel, les gentillesses des petites, etc., etc. Elle lui parla surtout de son oncle Boni.
«Lucette et moi, nous lui avons écrit, dit-elle. Maman avait tant de chagrin de quitter notre hôtel du boulevard Malesherbes!
«Croiriez-vous, monsieur, qu’il ne nous a pas répondu? Qu’auriez-vous fait à sa place, dites? Vous auriez consenti, j’en suis sûre, à laisser maman à Paris, et vous vous seriez contenté de la société des jumelles. D’ailleurs, l’oncle Boni n’eût pas été bien malheureux: Lucette et moi, nous l’aurions tant aimé! Il ne l’a pas voulu; ma foi, tant pis pour lui! Pourrons-nous l’aimer maintenant? Hum! je ne sais pas trop. Il fait du chagrin à maman... maman qui est si bonne! et si douce! et si jolie! et.... enfin, elle a toutes les qualités.
«Papa disait toujours qu’elle n’avait qu’un défaut: c’était de préférer la ville à la campagne. Il disait cela pour rire, n’est-ce pas? car se déplaire à la campagne n’a jamais été un défaut.
«Qu’en pensez-vous, monsieur?
–Je pense là-dessus ce qu’en pensait votre père, répondit l’inconnu.
–Ah! vous aussi! C’est étonnant. Quand vous verrez maman, ne le lui dites pas: vous lui feriez de la peine.»
L’heure du départ interrompit ces confidences.
Gabiche, alors, prit congé du chef de gare de A..., lui promit de ne pas oublier ses bontés, et, toujours suivie de son guide, monta dans le train qui devait la conduire à Bordeaux.
Il était7heures51minutes du soir.
La fillette était lasse et tombait de fatigue; elle s’endormit profondément.
Son sommeil très calme fut peuplé d’heureux rêves: elle se voyait à Nanjac, choyée par son oncle Boni.
Chose étrange! l’oncle Boni avait les traits du voyageur qui la ramenait à sa mère. Il était aussi bon que lui. Il lui avait donné une jolie volière renfermant cinquante beaux oiseaux.
A11heures10minutes, le train entrait en gare, et Gabiche dormait toujours.
«Bordeaux Saint-Jean! cria un employé.
–Bordeaux Saint-Jean!» redit le guide de Gabiche, en l’éveillant bien doucement.
Gabiche se frotta les yeux.
–Bordeaux Saint-Jean!» répéta-t-elle.
Puis, elle poussa un cri de joie, s’élança du wagon, et se jeta au cou de sa jumelle qui accourait au-devant d’elle.
«Gabiche! Lucette!» dirent à la fois les deux enfants.
Et elles se regardaient, s’embrassaient, se regardaient encore.
Gabiche passa ensuite dans les bras de sa mère qui la couvrit de ses baisers.
«Chère maman, lui dit la fillette en l’entraînant vers l’inconnu, remerciez Monsieur: il a été si bon pour moi à A...»
Le vieillard fit un pas en avant, et, s’inclinant devant la jeune veuve, assura qu’il avait été très heureux de servir de mentor et de guide à une aussi charmante fillette que l’était Mlle Gabiche.
Mme de Nanjac lui exprima alors toute sa reconnaissance. Elle le fit en termes si touchants, d’un accent si ému, qu’ému lui-même le voyageur simula une quinte de toux.
Quant à Lucette, elle embrassa de tout son cœur le protecteur de sa jumelle, lui affirmant qu’elle l’aimerait toujours.
Un cinquième personnage assistait en silence à cette scène de famille. C’était notre ami Daniel.
Le pauvre enfant se faisait tout petit; il se tenait obstinément à l’ombre, et Gabiche ne l’avait pas vu.
Elle l’aperçut enfin, rouge, confus, les yeux gonflés de larmes.
«Ah! mon Nielo, s’écria-t-elle en courant aussitôt à lui, que je suis aise de te revoir!
–Bien, très bien, mon enfant, fit une voix tout près de son oreille. (C’était la voix du voyageur.)
–Oh! monsieur, dit Gabiche rougissant à son tour, je l’aime bien, allez, quoi que j’aie pu vous dire.
«Et mes petites sœurs? demanda-t-elle bientôt, s’adressant à sa mère.
–Elles sont restées à l’hôtel, sous la garde de Jacques, répondit Mme de Nanjac.
–Allons les retrouver, maman, voulez-vous? proposa la fillette.
–Volontiers, mon enfant.»
Le voyageur fit ses adieux. Malgré les prières de Mme de Nanjac, malgré les supplications de Nielo et des jumelles, il ne voulut pas consentir à passer quelques heures à Bordeaux.
«Une affaire pressante l’appelait, disait-il, à T...»
Mme de Nanj ac n’osa point insister. Elle tendit la main à cet ami si dévoué, bien qu’il fût un ami d’un jour, et lui exprima son désir de le revoir au plus tôt chez son oncle.
Le voyageur promit que, ses affaires terminées, il aurait l’honneur de se présenter au château de Nanjac.
Les enfants–surtout Gabrielle–accueillirent cette promesse par des transports de joie, et l’inconnu reprit le train de11heures35minutes devant le conduire à T....
Quant à Mme de Nanjac, elle ne tarda pas à rejoindre en voiture, avec ses enfants, l’hôtel de la Paix, où l’attendaient les petites et Grand-Jacques.
Le lendemain, et après un repos nécessaire, nos héros reprirent la route de Nanjac.
Ils y arrivèrent, cette fois, sans encombre et sans accident.


CHAPITRE IV
Le Château de Nanjac.
Table des matières
Le château de Nanjac, agréablement situé au pied d’une colline, est une grande, belle, vieille maison en briques rouges, datant de deux siècles au moins.
Son aspect est des plus pittoresques, et le voyageur ne laisse pas que de fort admirer en passant cette vaste construction, que rendent un peu bizarre de hautes cheminées, des toits dentelés, et surtout une forme très particulière.
L’architecte de cette habitation lui a donné, en effet, la forme d’un fer à cheval.
Une petite rivière, assez improprement appelée la Furieuse, coule à cent mètres du château.
Un pont rustique la traverse.
Au delà de ce pont, se trouve une verte prairie, sur laquelle le village de Castajec étale coquettement ses maisons blanches, un peu trop basses, son église à la flèche élancée, son presbytère et sa maison commune.
La route de B... s’étend à l’est, une route large, unie, courant comme un long ruban blanc entre deux rangées de haies vives. A l’ouest, s’élèvent des montagnes, des rochers et des pics.
Trois heures sonnaient à l’église du village, lorsque la famille de Nanjac se trouva en vue du château.
«Nous voici arrivés, mes enfants, dit Mme de Nanjac, soyez affectueux pour votre oncle Boni. Oh! mon Dieu, quel accueil en recevrons-nous?»
Et la pauvre femme tremblante mit son mouchoir sur ses yeux. Quand elle le retira, il était trempé de ses larmes.
Les enfants se taisaient. Eux aussi avaient le cœur serré.
Cette silencieuse maison, sur les vieux murs de laquelle se jouaient encore quelques pâles rayons d’un soleil couchant, ressemblait presque à un tombeau.
Cependant, lorsque la calèche renfermant nos héros (calèche qui–entre parenthèse–appartenait au baron de Nanjac, et les avait été prendre à la gare) atteignit l’extrémité de la longue avenue où, depuis un instant, elle s’était engagée, les portes de ce tombeau s’ouvrirent comme d’elles-mêmes, et un domestique parut.
Il s’avança très gravement, et se trouva là juste à point pour l’arrêt de la voiture.
C’était un homme d’au moins soixante-dix ans, d’une taille moyenne, maigre, nerveux, avec des cheveux blancs, de bons yeux gris et un menton correctement rasé.
Il ouvrit la portière, et s’inclinant très bas:
«Que Madame soit la bienvenue au château de Nanjac, dit-il. Madame veut-elle accepter mon aide pour descendre de voiture et se rendre dans son appartement?
–Merci!» dit Mme de Nanjac.
Et, s’appuyant légèrement sur le bras du vieillard, elle mit pied à terre.
Lucette, Gabiche, Daniel, France et Paule sautèrent alors de la calèche, les deux jumelles aidant les deux petites.
Grand-Jacques avait quitté le siège sur lequel il avait fait la route, en compagnie d’un cocher peu loquace, à son gré. Il se tenait respectueusement à une distance convenable, tout prêt, soit à entrer dans le château, soit à retourner au village, selon les ordres du châtelain.
«Où donc est notre oncle Boni?» se disaient tout bas les enfants.
Leur mère se le demandait aussi.
Où était, en effet, leur oncle? Pourquoi ne se montrait-il pas? Comment se faisait-il qu’il eût pu oublier le devoir le plus élémentaire de l’hospitalité?
Ce manque d’égards froissa très vivement la jeune veuve; mais, trop fière pour paraître souffrir devant un domestique qu’elle ne connaissait pas, elle parvint à dominer son trouble, à cacher sa douleur, et, relevant la tête, ébauchant un sourire, elle dit d’une voix ferme au serviteur de son oncle:
«Annoncez à M. de Nanjac sa nièce et ses petits-neveux.
–M. le baron, mon maître, n’est point en son château, répondit le vieillard; autrement, je n’aurais pas l’honneur de servir de guide à Madame.
–M. de Nanjac n’est point ici! répéta Mme de Nanjac au comble de la surprise.
–M. le baron, depuis son retour en France, est attendu chaque jour à Nanjac. M. le baron n’est point encore venu.
–Comment! Mais... Où est-il?
–Madame me permettra de ne pas lui répondre: j’ignore où se trouve mon maître.
«M. le baron m’a fait l’honneur de m’écrire, reprit le vieux serviteur après une pause légère. Dans sa lettre, M. le baron me donne ses ordres au sujet de Madame. Si Madame le permet, je vais les lui transmettre.»
Sur un signe affirmatif de Mme de Nanjac, le vieillard continua:
«Madame est ici la maîtresse; tout le château lui appartient, et les serviteurs de M. le baron seront très honorés de servir Madame.
«L’absence de M. le baron sera probablement d’assez courte durée. Je suis chargé de le dire à Madame.
«Madame veut-elle me permettre de la conduire à son appartement? »
Mme de Nanjac paraissait réfléchir.
«Soit! dit-elle enfin. Conduisez-nous. Comment vous nomme-t-on?
–Laplace.
–Bien.»
Et, sans regarder en arrière, elle franchit le seuil de la silencieuse demeure, suivie de ses enfants.
Puis, tout à coup, se ravisant:
«Jacques,» demanda-t-elle.
Grand-Jacques s’approcha.
«Laplace, dit-elle alors, s’adressant de nouveau au valet de chambre du baron de Nanjac, je vous prie de veiller à ce que Jacques soit logé au château.»
Grand-Jacques protesta.
Puisque M. le baron n’était point à Nanjac et ne pouvait par conséquent décider ce que deviendrait Grand-Jacques, Grand-Jacques logerait au village. Pour rien au monde il ne voulait être, pour sa maîtresse, une cause d’ennui.
De la main, Mme de Nanjac lui imposa silence.
«Je tiens à vous garder, dit-elle.
«D’ailleurs, vous l’avez entendu, ajouta-t-elle, –et ses lèvres eurent un pâle sourire–en l’absence de M. de Nanjac, c’est à moi de commander chez lui. »
Grand-Jacques balbutia un remerciement, et Laplace assura que M. le baron tiendrait certainement, lui aussi, à garder Grand-Jacques.
Après quoi, ledit Laplace précéda les hôtes de son maître dans un appartement très confortablement meublé.
Une femme se tenait debout dans la dernière pièce. Elle fit à Mme de Nanjac une révérence assez gauche, et se mit à ses ordres.
C’était Marianne, la nièce de Laplace, chargée tout récemment de la lingerie du château.
Mme de Nanjac ayant accepté ses services, Laplace et Grand-Jacques purent se retirer.
Quand ils furent seuls, ils s’embrassèrent. C’étaient de vieux amis. Tous deux étaient nés à Castajec; tous deux avaient grandi dans le village; tous deux avaient vieilli au service des Nanjac.
Le personnel du château était très peu considérable.
De tous temps, Laplace, investi de la confiance de son maître, dirigeait les quelques domestiques composant ce personnel.
De tous temps aussi, les femmes avaient été exclues du château de Nanjac.
Cependant, depuis une semaine, le châtelain, en prévision de l’arrivée prochaine de sa nièce et de ses petits-neveux, avait chargé Laplace de lui découvrir une femme, honnête, simple et point bavarde, pouvant s’occuper de la lingerie, et, au besoin, habiller une dame et prendre soin de deux jeunes enfants.
Laplace avait mandé sa nièce Marianne, et Marianne était venue.
C’était une excellente créature que cette Marianne, active, propre, toujours accorte, et de plus dévouée à son maître; mais elle était restée bien paysanne, et Mme de Nanjac, tout en acceptant volontiers ses services, vit du premier coup d’œil que, si la brave fille devait être très apte à faire une lessive, elle ne saurait jamais ajuster un ruban.
Mme de Nanjac pouvait être mondaine, sauf pour cela être futile: aussi ce contre-temps ne lui chagrina pas. Elle en prit d’autant mieux aisément son parti que, depuis son veuvage, elle avait, de grand cœur, renoncé aux parures aux ajustements.
Néanmoins, en son âme, elle fut encore froissée. Il lui sembla, à tort ou à raison, que l’oncle Boni s’était montré cruel en lui interdisant d’amener tout au moins une femme. Avait-il donc voulu lui donner une leçon, et lui faire sentir sa ruine?
A vrai dire, l’oncle Boni n’y avait pas songé.
En exigeant de Mme de Nanjac le renvoi de ses gens, il n’avait point eu d’autre but que de préserver son château d’une invasion de laquais insolents et de chambrières coquettes.
Mme de Nanjac était, avant tout, une très tendre mère. Elle cessa de penser à elle pour s’occuper de ses enfants.
Guidée par la nièce de Laplace, elle visita avec eux leur nouvel appartement, situé à droite et avec premier étage.
Il se composait d’une fort belle chambre, la Chambre d’honneur (comme disait Marianne) précédée d’un joli salon et suivie d’une grande pièce éclairée par deux larges fenêtres, la Chambre bleue; puis venait un autre salon.
«Ce sera notre salle d’étude,» s’écria Gabiche en y entrant.
Sa mère approuva du regard.
Il fut alors décidé en conseil de famille que Mme de Nanjac garderait la Chambre d’honneur, que Daniel coucherait dans le cabinet de toilette y attenant, et enfin que la Chambre bleue servirait de dortoir aux fillettes; France ayant été placée sous la garde de Lucette, et la petite Paule, sous celle de Gabiche.
Les enfants paraissaient satisfaits de cet arrangement. Ils babillaient et chantaient même quand retentit la cloche du château annonçant le dîner.
En même temps parut Laplace. Ilprécéda dans la salle à manger les hôtes de son maître.
Cette salle à manger, qui pouvait contenir soixante couverts au moins, était d’un goût parfait, mais très sévère.
Elle sembla froide et sombre aux nouveaux arrivants. Les enfants, aussitôt, perdirent leur gaieté.
Il en est bien souvent ainsi.
L’aspect de la nature et des lieux que nous habitons, les objets dont nous nous entourons ont sur notre esprit, notre, humeur, notre caractère un effet réel et sensible, parfois même subit.
Un rayon de soleil, échauffant la mansarde, réjouit presque toujours une âme désolée. Un ciel gris de nuages, entrevu d’un palais, donne des idées noires.
Le repas d’ailleurs ne se prolongea pas. Ce fut heureux pour tout le monde.
Les petites tombaient de sommeil, Daniel trouvait tout détestable, les jumelles mangeaient du bout des dents, et Mme de Nanjac avait grand’ peine à retenir ses larmes.
Ce soir-là, les enfants se couchèrent au sortir de table. Ils s’endormirent à l’instant. Pour Mme de Nanjac, elle veilla bien longtemps, el, quand parut l’aurore, son teint pâle et ses traits altérés attestaient sa cruelle insomnie.
Le lendemain, au plus matin, les jumelles se réveillèrent, et, mues par la même pensée, coururent à l’une des fenêtres.
Elles l’ouvrirent et s’y accoudèrent.
«Que c’est beau! s’écria Gabiche.
–Chut! fit tout bas Lucette, ne réveillons pas les petites.
–Tu as raison, reprit Gabiche, en baissant, elle aussi, la voix; mais regarde, Lucette, regarde!.... Quand maman aura vu ce que nous avons devant nous, pourra-t-elle regretter encore Paris et notre hôtel !»
Lucette regarda. Comme sa sœur, elle fut ravie.
Un coup d’œil enchanteur, en effet, se présentait aux deux fillettes.
Au-dessus de leurs têtes, un ciel bleu sans nuages, un ciel du Midi. A leurs pieds, la Furieuse, roulant des flots d’argent reflétant Je soleil. Plus loin, la prairie, le village. A gauche, un parc immense. A droite, une forêt, et au delà, bien au delà, de majestueuses montagnes.
Et les oiseaux chantaient, et la brise légère apportait aux enfants le doux parfum des fleurs, les émanations de la plaine et les mille senteurs des champs, des jardins et des bois.
«Que c’est beau! redit à son tour Lucette. Si nous appelions Daniel. »
Daniel était déjà levé. Il accourut à l’appel de ses sœurs; puis, tous trois, à cette fenêtre, se mirent à deviser entre eux.
Comme on le pense bien, ils parlèrent de leur oncle Boni.
«Savez-vous, disait Daniel, l’oncle Boni n’est pas précisément aimable! Il aurait pu se trouver à Nanjac pour le jour de notre arrivée.
–Une affaire, sans doute, l’aura empêché de venir, objectait doucement Lucette.
–Une affaire! point, point, reprenait le bambin. C’est qu’il ne veut pas voir maman.
–Que dis-tu? fit Lucette étonnée, tandis que Gabrielle se contentait de hausser les épaules.
–Je dis ce que je sais,» affirma Daniel.
D’un rapide coup d’œil, Gabiche interrogea son frère.
Le jeune garçon sourit et prit un air très important.
«Parle, Nielo, ordonna Gabrielle.
–Eh bien! voilà ce que c’est, dit enfin Daniel: l’oncle Boni n’aime pas maman. Ne voulant pas se trouver avec elle, il n’est pas venu Nanjac.
–Quelle absurdité nous débites-tu là! s’écri en riant Lucette.
–Une absurdité! répliqua Daniel. Non, non c’est la vérité vraie.»
Lucette rit encore. Gabiche, elle, était pensive.
«Comment sais-tu cela? demanda-t-elle gravement à son frère.
–Je le sais, parce que je le sais, répondit le bambin.
–Tu vois bien qu’il se moque de nous, fit observer Lucette, et que....
–Non pas, interrompit Gabiche (l’absence de l’oncle Boni avait déjà paru inexplicable à la fillette) Nielo aura lu quelque lettre.
–Tu te trompes! s’écria Daniel. Je n’ai point lu de lettres; j’ai entendu maman.
–Raconte-nous ça, dirent les deux jumelles.
–Cette nuit, je me suis réveillé, commença Daniel. Maman parlait à demi-voix. Je suis entré chez elle à pas de loup; elle était à genoux, finissant ses prières. Elle disait: (Oh! j’ai bien retenu ses paroles.)
«Mon Dieu, prenez pitié de mes enfants, et faites que leur oncle Boni les aime mieux qu’il n’a aimé et n’aimera leur mère.»
«Maman pleurait en même temps.
«Alors, je me suis élancé, et, tombant dans ses bras, j’ai crié:
«–Ma petite maman, vous avez donc beaucoup de peine?
«–Oui, Nielo, m’a répondu maman; j’ai, en effet, beaucoup de peine. Mais va te recoucher, mon cher enfant, et prie Dieu de ramener bien vite votre oncle Boni à Nanjac.»
«Là-dessus, je lui ai demandé:
«–Maman, est-ce à cause de vous que notre oncle Boni ne se trouve point ici?»
«Maman n’a pas dit oui; cependant, elle n’a pas dit non, et j’ai fort bien vu à son air que j’étais tombé juste.»
L’enfant se tut.
«Est-ce tout? interrogea Gabiche.
–C’est tout, répondit Daniel. Je me suis recouché et me suis endormi.»
Et, après un très court silence:
«Eh bien! qu’en pensez-vous? demanda-t-il.
–Je pense, s’empressa de répondre Lucette, que, lorsque notre oncle Boni aura vu notre chère maman, il l’aimera de tout son cœur.
–Et moi, ajouta très vivement Gabiche, je pense que c’est bien mal à toi, Nielo, de te lever la nuit pour chercher à surprendre les secrets de maman.»
Nielo rougit jusqu’aux oreilles et ne s’excusa pas.
En ce moment, les petites se réveillèrent.
«Gabiche! Lucette!» appelèi-ont-elles à la fois.
Les jumelles quittèrent la fenêtre pour courir, Lucette à France, et Gabiche à Paulette.
Daniel suivit ses grandes sœurs.
Elles étaient gentilles à croquer ces petites, à moitié perdues dans leurs couchettes blanches. Un rayon de soleil dorait leurs cheveux bruns; leurs bouches souriaient; leurs joues étaient vermeilles; on eût dit deux boutons de roses.
Gabiche, Lucette et Daniel leur donnèrent dix bons baisers.
Paule se frottait les yeux et paraissait surprise.
«Où sommes-nous? demanda-t-elle enfin.
–A Nanjac, répondit Daniel.
–Je me rappelle, moi, dit France; nous sommes chez notre oncle Boni.
–Et moi aussi, ajouta Paule tout aussitôt; nous sommes à Nanjac, et Gabiche est ma petite maman.
–Et Lucette la mienne, reprit France très vivement.
–Et moi, demanda Daniel, que serai-je pour vous?
–Notre papa, firent les deux petites.
–Va-t’en, Nielo, dit Gabiche à son frère; car nous allons lever nos filles.»
Nielo se retira.
Nos jumelles avaient pris au sérieux leur nouveau rôle. Elles habillèrent France et Paule, brossèrent avec soin leurs cheveux, firent on ne peut mieux le nœud de leurs ceintures, si bien que lorsque parut Marianne, elle fut tout émerveillée.
«Qui aurait cru cela! disait la brave fille. Ces demoiselles ont très bien su s’y prendre. M. Grand-Jacques avait raison d’assurer que ces demoiselles sont tout à fait parfaites.»
Les jumelles sourirent. Marianne alors leur offrit ses services.
«Merci, ma bonne, dit Gabiche. Maman nous a recommandé de vous donner fort peu d’ouvrage. Vous en avez déjà beaucoup. Ma sœur et moi, nous nous entr’aiderons. »
Marianne faillit se fâcher.
«Si ces demoiselles font toute là besogne, objecta-t-elle, je n’aurai plus qu’à me croiser les bras.
–En ce cas, nattez mes cheveux,» dit Lucette, craignant de froisser la servante par un refus trop obstiné.
Une heure plus tard, les cinq enfants, après avoir souhaité le bonjour à leur mère, et l’avoir tendrement embrassée, parcouraient le château.
Laplace les accompagnait.
Le château de Nanjac était fort étendu et renfermait trente chambres, au moins. Les enfants entrèrent dans toutes. Ils visitèrent également le grand salon qu’ils n’avaient pas vu la veille, et, là, s’arrêtèrent surpris, émus, devant un tableau magnifique représentant en pied le baron de Nanjac.
Le baron de Nanjac (tel qu’il était lorsque, quinze ans plus tôt, un artiste fameux fut mandé au château pour faire son portrait) était un fort bel homme et un homme de très fière mine, auquel on n’eût pu reprocher qu’une corpulence trop forte.
Il avait le teint chaud, le front haut, le nez aquilin, des yeux noirs qu’ombrageaient de longs cils, d’épais sourcils, de beaux cheveux, une bouche moqueuse, un bienveillant sourire. Il était soigneusement rasé, n’ayant jamais voulu porter sa barbe.
Les yeux bien grands ouverts, les cinq enfants contemplaient leur grand-oncle, dont, pour la première fois, ils pouvaient se faire une idée exacte, ce portrait du baron de Nanjac étant le seul qui existât.
«Qu’il est beau! s’exclama Gabrielle.
–Qu’il a l’air bon! ajouta tout aussitôt Lucette.
–Pourvu qu’un jour je sois grand comme lui! s’écria Daniel.
–Je l’aime beaucoup! Je voudrais l’embrasser, fit la petite France.
–Et moi aussi! dit bien vite Paulette.
–Il est trop haut,» déclara Daniel.
France leva la tête:
«C’est vrai, il est trop haut,» répéta-t-elle avec regret.
Et, du bout de ses petits doigts, elle envoya un gros baiser à son oncle Boni.
Paulette l’imita.
Peu après, les enfants quittaient le salon et pénétraient dans la salle à manger.
«Tiens! s’écria Daniel en y entrant, elle n’a plus du tout le même air! Ce matin elle est gaie, tandis qu’hier elle était sombre; et cette vieille maison, dont l’extérieur me paraît assez laid, est très jolie à l’intérieur. Décidément, j’aime Nanjac.
«Vive Nanjac!» ajouta le bambin.
A leur tour, les fillettes crièrent:
«Vive, vive Nanjac! »
Les minces lèvres de Laplace eurent un sourire d’aise.
«Au jardin, maintenant, dit Gabiche.
–Au jardin,» répétèrent Lucette, Daniel, les petites.
Et tous de courir, laissant loin derrière eux Laplace, dont les vieilles jambes ne pouvaient pas, hélas! lutter avec les leurs.
Quand le bon serviteur eut pu enfin rejoindre les petits-neveux de son maître, il les trouva poussant des cris de joie, et donnant, chacun à sa manière, des marques non équivoques de leur satisfaction.
Tout leur plaisait dans ce jardin: les fleurs y étaient éclatantes et exhalaient un parfum pénétrant! puis, l’herbe était si verte! le sable des allées si fin!
Après avoir parcouru le jardin en tous sens, et un peu au hasard, touchant presque à l’entrée du parc, ils s’étaient arrêtés auprès d’une tonnelle.
Cette tonnelle, refuge préféré du baron de Nanjac dans les jours de forte chaleur, était tapissée de verdure. A l’intérieur, elle renfermait une table rustique, quelques chaises à dossiers renversés, quelques fauteuils à bascule, un hamac, et c’était tout.
Les enfants y entrèrent, et s’installèrent commodément, qui sur les fauteuils, qui sur les chaises, qui même dans le hamac.
Ils pensaient, et leur oncle Boni l’avait pensé comme eux nombre d’années auparavant, que cet endroit de retraite profonde, de doux repos, avait été très bien choisi.
Devant eux s’étendait une large pièce d’eau, sur laquelle glissaient en silence, et d’un air de majesté, quatre grands cygnes noirs. A droite, une jolie volière renfermait les plus rares oiseaux. A gauche, un catalpa aux feuilles étendues projetait son ombrage.
Allons voir les oiseaux,» cria bientôt Gabiche.
Et elle sortit de la tonnelle. Son frère et ses sœurs l’imitèrent.
Alors les cinq enfants purent lire, écrits en lettres d’or sur la porte de la volière, ces noms:
Gabrielle, Lucie.
La surprise et le contentement firent rougir Lucette, et Gabiche pâlit dans l’excès de sa joie. Puis, elle se mit à compter ses oiseaux.
«Cinquante! s’écria-t-elle. Il y en a cinquante! C’est l’accomplissement de mon rêve!»
Et la fillette, tout émue, raconta à Lucette, à son frère, à ses sœurs que, durant le trajet de A... à Bordeaux, s’étant tout à fait endormie, elle avait vu l’oncle Boni en rêve. L’oncle Boni était très bon pour elle: il lui avait donné, ainsi qu’à sa jumelle, une volière renfermant cinquante beaux oiseaux.
«Vrai! s’exclama aussitôt Daniel. L’oncle Boni serait-il sorcier?
«S’il est sorcier, ajouta-t-il bientôt, il aura deviné mon rêve; un rêve que je fais, moi, étant bien éveillé. Depuis plus de six mois, je désire un beau chien.»
Il finissait à peine ces mots, que la petite Paule lui dit de sa voix argentine:
«Un chien! Nielo; en voilà un.»
Et elle désignait un superbe terre-neuve s’étirant au soleil sur une touffe de gazon.
Il était grand, bien fait, sa tête était très fine, ses yeux expressifs et bons, son poil noir brillant. Nielo, courant à lui, regarda son collier:
O surprise! Sur ce collier étaient tracés ces mots: Je m’appelle Qui-Vive, et j’appartiens à M. Daniel de Nanjac.
«A moi! il est à moi! s’écria-t-il. Oh! mon bon oncle le sorcier!...»
Et Nielo, suivi de Qui-Vive, gambadait sur l’herbe fleurie.
Cependant, France et Paule pleuraient.
Pauvres petites! Elles seules n’avaient rien!
«J’aime pourtant beaucoup les petits poissons rouges, disait France au milieu de ses larmes; l’oncle Boni devait bien le savoir.
–Et moi aussi, j’aime les poissons rouges, répétait la petite Paule.
–Attendez, mes chéries, s’écria Daniel; nous allons en trouver, sans doute.»
Cela dit, le garçonnet chercha pendant environ deux minutes.
Alors, il cria: «Venez.»
Jumelles et petites accoururent à cet appel, et virent, tout au fond du jardin, dans une sorte de grotte, un superbe aquarium rempli de quarante poissons.
Ils allaient et venaient dans leur charmant domaine, nageant entre deux eaux, plongeant parfois, puis, relevant la tête.
Pour mieux les voir, France s’était mise à genoux. Paule avait fait de même.
Après quelques secondes d’un muet examen, France jeta un cri de bonheur, et frappa dans ses mains avec force:
Elle avait reconnu, tracés au bas de l’aquarium, son nom et celui de sa sœuri
Pour le coup, l’oncle Boni fut proclamé un vrai sorcier! un incomparable sorcier! le plus aimable des sorciers!
Ce fut, à son adresse, un concert de louanges.
Lucette, Daniel, France et Paule parlaient tous à la fois.
Gabiche seule se taisait.
«Que signifie ceci? pensait-elle. Comment l’oncle Boni peut-il connaître nos désirs? Il ne saurait être sorcier. Oh! serait-ce?... Non, non, c’est impossible.
«Qui me dira le mot de cette énigme!... »
A quelques pas de là, le vieux Laplace contemplait cette scène enfantine.
Le mot de l’énigme!... Lui seul à Nanjac le possédait peut-être; mais le vieillard était impénétrable.

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