Kitabı oku: «Le monde et la comédie»

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Marc Fournier

Le monde et la comédie


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319793

Table des matières

ÉPILOGUE

LES CAPRICES DU CŒUR

LE MAJOR ANSPECH

SAMUEL HERMANN

I

I

Si bien que Turcamore, oui, le sergent s’appelait Turcamore,–mais je ne sais si ce nom glorieux, il l’avait reçu du dieu Mars ou du Dieu vivant, si c’était un nom avec lequel il pût convenablement ester devant le tribunal de première instance, ou bien un de ces sobriquets ridicules comme seraient Britannicus, Africanus, Germa-nicus, lesquels exposent le héros qui les porte à l’indiscrète curiosité de l’histoire et au mépris des officiers civils.

Il s’appelait donc Turcampre, et le matin précisément où commence la belle aventure que je vais dire, ce favori des Grâces et de Bellone achevait trois choses d’une dimension remarquable: sapipe de terre de Hongrie, sa mesure d’eau-de-vie de cidre, et le récit de ses deux captivités; sorte de trilogie simultanée qui durait depuis deux heures.

Quand Turcamore eut fait un dernier appel à sa cruche et à sa mémoire, et qu’il se fut assuré que l’une était aussi épuisée que l’autre, il secoua la tête ainsi que sa pipe en terre de Hongrie, et s’accouda sur la table, en regardant son caporal Grogman. Celui-ci continuait un religieux silence. Alors le sergent lui prit la main et la serra dans la sienne avec vivacité. De plus, et joignant la parole à ce langage muet:

–Sambre-et-Meuse! dit-il (c’était son juron pourles cas extraordinaires), je voudrais bien savoir ce que vous pensez de tout ceci, caporal Grogman?

Le juron de Turcamore acheva d’éveiller le caporal, qui prit aussitôt une pincée de tabac dans la blague de son sergent, la massa d’un air pensif, et l’insinua gravement dans le plus profond sanctuaire de son palais. Après quoi, il leva les yeux au ciel pour méditer encore quelques secondes, car le caporal était un homme consciencieux, et, quand il trouva le point suffisamment éclairci, il haussa les épaules et dit: «Peuh!»

J’oubliais de mentionner que M. Grogman était d’une économie sordide dans ses paroles.

–Hein? répliqua le sergent, qui évidemment voulait mettre le caporal au pied du mur.

–Humph! dit encore celui-ci, homme de bon sens après tout, mais singulièrement systématique et fort obstiné dans ses opinions.

–Bah! conclut alors le sergent, dont l’imagination, plus vive que celle du caporal, était toutefois tempérée par une assez noble dose d’insouciance.

Cette scène intéressante se passait dans un petit village de Bretagne, dont le nom est ici d’une importance fort médiocre, attendu qu’en Bretagne tous les villages se ressemblent. Figure-toi, ami lecteur, douze à quinze huttes de terre couvertes d’un chaume verdissant, et pressées sous un clocher comme autant de poussins sous la couveuse. Le clocher avec son presbytère, tu les vois d’ici, sont ordinairement deux ruines toutes remplies d’attraits pour l’artiste qui les crayonne, mais de gouttières et de courants d’air pour le curé qui les hante. Plus loin, à deux pas du dernier chenil, tu aperçois la grève où l’Océan déferle à temps égaux. N’oublie pas que c’est l’Océan de l’Armorique, je veux dire une mer rarement douce et bleue, presque sans cesse terrible, échevelée,–noirs abîmes aux crêtes blanchissantes,–mais, dans ses sourires comme dans ses fureurs, toujours sublime et toujours infinie. Tel est le paysage avec sa toile de fond; ajoute maintenant sur les premiers plans du tableau de vieux et grands arbres, à l’ombre paternelle, au pied desquels tourne le chemin qui mène aux pâturages, et tu auras le décor tout entier.

Turcamore, auquel je reviens sans plus de parenthèse, était assis sous une tonnelle à la porte du cabaret de Pierre Jantou, un des plus riches cultivateurs du pays, que ses trente vaches et son faisant valoir n’empêchaient pas de songer aux petits profits de détail.

Le sergent, qui n’en voulait pas démordre, et qui avait juré de connaître à fond l’intime pensée de son caporal Grogman, frappa du pot sur la table, et une jeune fille parut.

–Coquerette, ma fille, dit le guerrier, va nous chercher à boire.

Celle qu’on appelait Coquerette se mit en devoir d’obéir; mais elle tenait sur ses yeux le coin de son tablier, et employait toute sa fermeté bretonne à comprimer les sanglots qui soulevaient sa poitrine. Le sergent Turcamore fut évidemment touché de ce désespoir stoïque, et rappelant Coquerette:

–Ne te chagrine pas ainsi, lui dit-il en l’attirant vers lui, Dieu est grand, et ce qui est écrit est écrit, comme dit le proverbe des mécréants. Depuis huit jours que j’ai le désagrément de boire le cidre abominable de ces cantons, j’ai eu le temps de lire dans ton petit cœur, car le sergent français lit dans le cœur des belles comme dans son école de peloton. Ceci est généralement connu.

–Eh bien! répondit Coquerette, vous devez y avoir lu que je ne serai pas longtemps à mourir.

–Halte-là, ma chère fille; on ne parle jamais tant de mourir que lorsque l’on n’en a pas la plus légère envie. Si je m’étais tué toutes les fois que je l’ai dit, je n’aurais fait que cela toute ma vie. Mais, écoute, Coquerette, je crois qu’une idée vient de me fleurir à ton sujet.

–Ciel! s’écria la jeune fille, il ne partirait pas!

–Au contraire, il va partir dans une heure.

–Eh bien, alors, je mourrai.

–Coquerette, vous devenez monotone. Faites-moi le plaisir de considérer que je vous assure le contraire, et que le sergent Turcamore ne prodigue pas volontiers sa rhétorique pour la simple histoire de rire et de jaser. Ceci est une leçon en passant, mon petit bouton de rose. Il faut avoir beaucoup de respect pour le soldat français en général et pour le sergent en particulier, surtout si le sergent a une moustache grise, huit chevrons, et des états de service où figurent douze batailles rangées, vingt blessures, quinze ans de captivité chez les Mores d’Afrique, et cinq autres années de vacance dans les neiges de la Sibérie. Sambre-et-Meuse! ceci vaut la peine qu’on y songe. N’est-il pas vrai, Grogman?

Grogman opina d’un signe de tête, et Coquerette reprit sans beaucoup s’effaroucher du tintamarre que faisait dans la bouche du sergent le simple énoncé de son odyssée militaire:

–Tout cela n’empêche pas que mon pauvre Jacques va partir.

–Il faut que les destinées s’accomplissent, dit le sergent d’une voix grave, et celle de Jacques est d’aller en Afrique. Ceci est une partie engagée au pied du mont Thabor en1799, dont la revanche s’est jouée à Constantine dans la nuit du 15janvier1835. Aujourd’hui j’entame la belle, et Jacques est mon atout. Dieu est grand! mais le Turcamore n’est pas un homme à jeter ses atouts sur la table, quand il tient les cartes. J’en fais juge le caporal Grogman.

Grogman se leva sans répondre, car un roulement de tambour se fit entendre.

–C’est juste, reprit le sergent, il faut que j’aille un peu voir ces jeunes marauds de la grande place. Ils doivent faire avec moi leur première étape, et je tiens auparavant à leur donner une légère notion des devoirs du militaire français. Attends-moi là, Coquerette. Je reviendrai boire le coup du départ, et nous reparlerons de mon idée pendant les dix minutes nécessaires à la consommation d’un pot de cidre. Si tu es une vraie Bretonne, l’affaire s’arrangera; suffit!

Ayant dit, le sergent sortit de la tonnelle, suivi à deux pas de distance par le caporal Grogman, et tous deux s’acheminèrent vers la grande place du village.

II

Les quinze recrues qui devaient partir le jour même, étaient à peu près groupées comme des moutons à vendre un jour de foire. Le sergent Turcamore leur sourit d’un air affable, et fit signe au caporal Grogman de mettre ces intéressantes créatures en ordre de bataille.

Quand la troupe fut tant bien que mal rangée selon les vœux de Turcamore, offrant à l’œil le spectacle agréable d’une ligne serpentine, la plus gracieuse, comme l’on sait, de toutes les lignes géométriques, le sergent, ayant à sa droite M. le maire et à sa gauche M. le brigadier de gendarmerie, fit un signe de sa canne pour ordonner le silence, et d’un ton légèrement attendri, prit la parole en ces termes:

«Jeunes recrues,

» Dans trois petits quarts d’heure, nous serons en route pour marcher à la gloire. A propos, n’oubliez pas le conseil que je vais vous donner ici dans toute l’effusion de mon âme. C’est que, pour marcher à la gloire, il convient de partir toujours du pied gauche. Ceux d’entre vous qui ne partiraient pas du pied gauche, dans ce moment solennel, affligeraient sensiblement leur vieux sergent Turcamore, ainsi que son honorable ami le caporal Grogman. Du reste vous avez le droit de pleurer le long de la première étape, au touchant souvenir de votre cidre, que le ciel confonde, et de votre galette de sarrasin! J’eslime extraordinairement les cœurs sensibles. Le soldat français est sensible comme une jeune rosière. Toutefois, vous me ferez le plaisir d’emboîter le pas. Quiconque emboîtera le pas sera sauvé, a dit M. de Turenne, et rien n’embellit la douleur comme d’emboîter le pas. Je ne vous en dirai pas davantage. Seulement, comme j’aurai l’honneur de marcher en tête de la colonne avec M. le brigadier de gendarmerie, et que mon honorable ami, le caporal Grogman, veut bien se charger de surveiller vos talons, je dois vous prévenir, en père de famille, que celui de mes enfants qui ferait mine de se jeter dans les champs de carottes ou de luzerne, pour se soustraire aux félicités de la vie militaire et particulièrement aux vertus bienfaisantes du pain de munition, serait traduit en conseil de guerre, et condamné, plus ou moins, à dix ans de boulet sur les galères du roi. Mais, à cette bagatelle près, vous êtes libres, jeunes conscrits, libres comme les petits oiseaux du bon Dieu, attendu que le Français est libre, et que nous sommes tous Français. Vive le roi!!

Le maire et le brigadier de gendarmerie répétèrent cette acclamation en agitant leur chapeau, ce qui fut d’un si bel effet que le journal de la préfecture en fit mention la semaine suivante, et loua beaucoup la belle contenance des jeunes recrues dans cette mémorable occasion. Quand l’enthousiasme fut apaisé, Turcamore sollicita auprès de M. le maire et de M. le brigadier l’honneur de leur offrir un verre de cidre première, ce qu’ils acceptèrent avec une aimable obligeance, et tous trois, suivis du caporal Grogman, retournèrent sous la tonnelle du père Jantou qui se fit une gloire de les servir en personne.

III

Les jeunes recrues menaient assez grand bruit sur la place, conjointement avec tous les gens du village accourus pour les embrasser au départ. Il y en avait qui riaient d’un air hébété, dans l’intention louable de cacher sous ce maladroit mensonge le secret désespoir de leur âme. D’autres, plus francs ou moins sublimes, pleuraient à chaudes larmes et soulevaient autour d’eux des ouragans de sanglots. Les mères, les sœurs et les fiancées s’adonnaient aux convulsions. Quelques-unes glissaient furtivement dans la main des conscrits des petites amulettes suspendues par un fil de laine rouge, contenant des débris de fleurs arrachées à la couronne qui dominait le feu sacré, aux dernières fêtes de la Saint-Jean. C’est le plus souverain des préservatifs bretons contre les balles, les coups de sabre et les caprices de cœur.

Quant aux pères, ils se promenaient gravement dans les groupes avec une bouteille de cidre dont ils humectaient de temps à autre les lèvres pâlissantes des jeunes héros. Ensuite ils se regardaient entre eux avec un sourir amer, et cela parce qu’ils se souvenaient, les vieux chouans, qu’autrefois ceux qui ne se souciaient pas d’aller à la guerre se jetaient dans le Bocage, une bonne carabine sur l’épaule, et chassaient aux gendarmes, par manière de distraction, comme aussi pour vaquer plus saintement aux soins de leur salut. Si bien qu’ils ne pleuraient pas, ces farouches réfractaires, mais le calme qu’ils affectaient redoublait les larmes autour d’eux.

Parmi les recrues, ou pour mieux dire, un peu à l’écart et assis sur un banc de pierre à côté de Coquerette, qui était aussi venue sur la place, mais dont les yeux rouges et gonflés n’avaient plus de larmes à répandre, se tenait un grand garçon, promenant un œil distrait sur ces familles éplorées. Il avait le numéro1sur son chapeau.

Certes, le chiffre que je viens de désigner n’a rien en soi qui le distingue des neuf autres signes de la constellation numérique; et quand on a dit que l’unité vaut dix fois moins que la dizaine, il semble qu’on ait tout dit sur l’unité.

Mais, écrivez cette unité sur un petit carton, et ajustez.ce carton au moyen de deux rubans fanés sur la forme déjetée d’un feutre sur le retour, et vous demeurerez stupéfait de la physionomie nouvelle qu’aura le numéro1. Il semble, en effet, qu’il faille être prédestiné à toutes les persécutions du sort, pour tomber en la puissance de ce chef de file des soldats de Barême. Ici, par exemple, où il s’agissait de deux cents bonnes chances contre quinze fatales, l’unité signifie, si je ne me trompe, qu’il y a deux cent quatorze à parier contre un, que la victime est une pauvre créature venue tout exprès sur terre pour souffrir, que ce malheureux doit être abominablement laid, que c’est une dérision vivante, un de ces misérables à qui rien ne profite, à qui rien ne sourit, et pour qui le hasard, ce dieu qui porte l’espérance, ne prépare que des facéties cruelles. On pressent déjà que le numéro dont il est ici question, devait être long, frêle, un peu voûté, sans poitrine, avec des yeux rouges et gercés, des mains difformes, des manches trop courtes, des genoux en dedans, et des chevilles de pied d’une vulgarité choquante.

Eh bien! voyez l’absurdité de toutes les méthodes synthétiques! Non que je prétende médire ici le moins du monde des spéculations de la théorie pure. Je veux seulement déclarer que la synthèse, cette méthode rapide qui précipite le sage à la recherche de la vérité, est un char fragile qu’un grain de sable verse souvent dans l’ornière. Le grain de sable, c’est le fait. Ici, je dois le dire, le fait est en contradiction flagrante avec tout ce qui précède, et biffe d’un trait cette belle physiologie de l’unité que je viens de me plaire à tracer.

Le jeune conscrit portait, il est vrai, sa tête avec une sorte de lassitude méditative, et ses yeux offraient parfois ces reflets ternes et fixes propres à tous les regards qui, au lieu de s’exercer sur les objets extérieurs, ont pour habitude de ne rayonner qu’en dedans; mais il était d’une taille heureuse et robuste; sa figure avait un caractère incontestable de noblesse et d’intelligence; ses membres souples et richement dessinés décelaient la plénitude de la vie, et quand il redressait le front, on voyait sous le jais de ses prunelles passer des flammes rapides qui, je l’ai dit, mouraient bientôt à la surface, pour concentrer leurs éclairs dans le domaine intérieur de la pensée. Ce front, d’une pâleur mate et poli, délicatement relevé par des courbes harmonieuses, était encadré de longs cheveux châtains, qui ondulaient’en boucles transparentes et légères. Le reste du visage était chaudement basané; le nez mince, d’un dessin fier et correct, un peu sec vers la naissance, mais dilaté vers les narines, comme cela se voit chez toutes les natures passionnées. L’aspect général de cette tête était à la fois d’une douceur magnétique et d’une singulière majesté; elle commandait à l’âme et enchaînait le regard. Il y a deux genres de beauté très distincts: la beauté qu’on admire et la beauté qu’on aime. Jacques le Triste avait reçu du ciel ces deux beautés réunies.

Me voilà donc atteint et convaincu d’ignorance sur cette question trop légèrement traitée par Lavater, de savoir quelle serait la physionomie d’un conscrit prédestiné aux amertumes de l’unité; j’y consens; mais, pour l’acquit de mon honneur, je ne terminerai pas ce chapitre sans risquer, à tout hasard, deux mots de justification. Jacques le Triste n’avait point tiré au sort; il avait simplement accepté la chance d’un pauvre diable en remplacement duquel il s’était offert. Ce pauvre diable, c’était le fiancé de Coquerette. De façon que, si Coquerette pleurait comme une Madeleine, c’était, hélas! parce que son fiancé lui restait. Que ma lectrice débrouille ce point. Quant à savoir pourquoi Jacques, en âge de satisfaire à la loi du recrutement, ne s’y était soumis qu’en amateur, c’est ce que l’origine de Jacques expliquera.

IV

Jacques, s’il fallait en croire l’opinion générale, avait été trouvé dans un champ de pommes de terre, nu, presque mort, abandonné sans doute par une bande errante de saltimbanques et de jongleurs. Celui qui avait fait cette singulière trouvaille était l’ancien maître clerc du village, et il avait eu soin de ne jamais démentir cette version. Il adopta l’enfant, l’éleva de son mieux, et lui donna quelques bonnes teintures des belles-lettres, ayant soin que Jacques eût toujours un habit décent et ne manquât d’aucune des nécessités de la vie. Cette conduite lui fit une grande réputation de charité dans le village. Quand il mourut, chacun tint à honneur de lui succéder dans cette bonne œuvre, et l’on ouvritune souscription pour envoyer l’orphelin au séminaire de Saint-Pol de Léon. Mais Jacques, réduit à la misère par la perte de son bienfaiteur, ne voulut rien devoir à la pitié publique. Il se fit gardeur de vaches, et se mit aux gages de Pierre Jantou, le plus riche cultivateur du village. Cette abnégation de soi-même surprit d’abord toutle monde, parce que le vulgaire s’élève difficilement à l’intelligence d’un si noble orgueil, mais peu à peu l’on devina la simple grandeur de l’humilité de Jacques, et l’enfant, qui était aimé, finit par être estimé. On le considéra comme un être à part, et si entre soi on l’appelait Jacques le Triste, on se gardait bien de lui donner un pareil sobriquet en sa présence, et, tout vacher qu’il était, on ne lui parlait jamais sans lui dire monsieur le clerc, et sans le saluer d’un coup de chapeau. Jacques d’ailleurs ne se mêlait jamais aux bruyantes joies des fêtes bretonnes. On ne le voyait pas, à l’époque des pardons suivre les accords criards du bignou, et parcourir ainsi les campagnes une bouteille dans chaque main, appelant les villageois aux luttes et à la danse; ou bien chanter des noëls à tue-tête, et pourchasser les jeunes filles qui accouraient danser autour des feux de la Saint-Jean. Ce n’est point à dire que Jacques fût un garçon timide et sans courage. On le connaissait au contraire pour un des plus habiles lutteurs de Basse-Bretagne, et pas un de ceux de Fouesnant ou de Saint-Cadou n’eût osé le braver. Il était passé maître dans tous les secrets de l’attaque et de la défense, et pratiquait surtout avec une remarquable adresse les trois coups célèbres qu’enseigne l’art de la lutte: le toll scarge par lequel, après avoir enlevé son adversaire sur une seule jambe, on lui balaie l’autre jambe d’un coup de pied; le cliquet-roon, au moyen de quoi l’un des lutteurs, restant immobile, fait tourner l’autre autour de lui et le jette à terre par la rapidité de cette évolution; et enfin le peeg-gourn, qui est le croc-en-jambe perfectionné. Malheureusement pour la bonne réputation de Jacques le Triste, les autres lutteurs, jaloux de sa supériorité sur eux tous, et blessés du dédain avec lequel il fuyait leurs exercices, répandirent le bruit qu’il s’en allait, à minuit, dans les carrefours hantés, cueillir le louzou, c’est-à-dire les herbes magiques propres à donner la force et l’adresse à celui qui ne craint pas de les porter sur sa poitrine. Et de fait, le vacher de Pierre Jantou, naturellement grave et recueilli, cherchait les solitudes et se plaisait le long des grèves désertes. Souvent, cela était vrai, Jacques s’échappait la nuit dans les campagnes et courait à l’aventure, livrant aux brises marines son front inondé de sueur, prêtant l’oreille au bruit de la marée qui se mêlait à la solennelle voix des forêts, ou bien se couchant dans les grandes herbes et guettant la venue de l’étoile matinale sur le sommet des montagnes. On se disait alors, mais tout bas, qu’il allait ainsi visitant les clairières pour voir tourner au clair de lune les chœurs formés par les normes, les valkiries, les barrigènes, et toutes les fées traditionnelles de l’antique forêt de Bréchéliant. Ces caquets de veillée ne laissaient pas de faire du tort à Jacques le Triste dans l’esprit des gens pieux; mais on le tenait pour un cœur si bon et si droit, on avait eu si souvent la preuve de sa tendre pitié pour les malheureux, on nourrissait une si haute idée de ses connaissances, que le blâme ne prit pas à son égard le caractère d’aigreur qu’il n’eût pas manqué d’avoir s’il se fût agi d’un autre. On lui donna simplement ce surnom de Triste qui était plutôt une douce raillerie qu’un reproche, et on le laissa libre dans sa sauvagerie, tout en le plaignant d’être ainsi en butte aux influences malignes des esprits secondaires.

V

Ma conscience ne me permet pas de continuer cette histoire sans avouer au lecteur que Jacques le Triste n’avait pas été trouvé dans un champ de pommes de terre.

Lorsqu’il fut présenté au maître clerc, c’était un fort bel enfant, âgé de près de trois ans, soigneusement enveloppé de couvertures tissées d’une laine précieuse. L’aventure arriva par une nuit très sombre, au milieu de laquelle le maître clerc entendit frapper à sa porte, et, l’ayant ouverte, il vit un homme pâle, défait, succombant de fatigue, et vêtu d’une capote militaire en misérable état. Le premier mouvement du maître clerc effrayé fut de refermer sa porte, mais le soldat l’arrêta par le bras et lui présenta l’enfant ainsi qu’une bourse remplie d’or. Il lui dit ces mots:

«Je reviendrai.»

et ne voulut pas même entrer pour se reposer. Seulement il ajouta:

–Je cours à Paris, où l’Empereur est de retour. Il est revenu de l’île d’Elbe, et dans huit jours, si je compte bien, c’est l’anniversaire de Friedland et de Marengo. Ces jours-là, on déploie les aigles, Sambre-et-Meuse! et il y a seize ans que je ne les ai pas saluées. Mais je reviendrai. Ce qui est écrit est écrit.

En parlant ainsi, le soldat remit la bourse et l’enfant au maître clerc, raffermit le havre-sac qu’il portait sur ses épaules, partit au pas de course et disparut dans la nuit.

Le maître clerc mourut sans l’avoir revu. A sa mort, les collatéraux s’emparèrent de toute la succession, qui se composait d’une masure couverte en chaume, de vieux pots en terre cuite, d’un bahut etde quelques douzaines de bouquins. Parmi ceux-ci figuraient deux volumes dépareillés des Mille et une Nuits, ainsi qu’une édition très curieuse de Parthénopex de Blois, contenant les amours de la fée Mélior, qu’on avait fait suivre du poème de Gautier de Metz, sur les merveilles de la forêt de Bréchéliant; sans compter un autre volume non moins remarquable, imprimé en langue celtique vers1504, par Robert le Borgne, où l’on avait rassemblé quelques extraits de Geoffroy de Mon-mouth, touchant l’histoire des neuf vierges de l’île Fortunée, dont l’aînée s’appelait la fée Morgen, cette même fée qui bassina les blessures du roi Arthus, qui enleva Oger le Danois, et qui était cousine de Jacques Brion de Compalé. Les héritiers trouvèrent également au fond du bahut une longue bourse en soie rouge brodée d’or et de perles, dontl’éclatétait un peu terni par les années, mais qui contenait encore une dizaine de louis qu’ils envoyèrent à Nantes chez un changeur. Celui-ci répondit que ce n’étaient pas des louis d’or, mais il ne put dire quelles étaient ces pièces dont l’inscription était gravée en caractères inconnus. Toutefois, comme il s’assura que l’or en était d’une pureté sans reproche, il les acheta pour la fonte au prix des louis, et gagna plus de cinquante pour cent sur le marché. Il avoua même que ce n’étaient pas les premières pièces de cette nature qu’il avait eu l’occasion de changer, et que le maître clerc lui en avait envoyé six chaque année depuis plus de quinze ans. La fonte de ces pièces lui avait toujours valu le même bénéfice.

Jacques le Triste ne regretta autre chose que les bouquins, dans la succession du maître clerc; encore se consola-t-il de leur perte en s’apercevant qu’avec un peu d’efforts, sa mémoire lui en retraçait les principaux passages. Cette découverte lui fit aimer plus que jamais le recueillement et le silence, et c’est ainsi qu’il contracta ces habitudes errantes et cet amour des grèves abandonnées où il passait les jours avec ses vaches, où il retournait la nuit en compagnie des rêves et des étoiles.

VI

Les pâtures de Pierre Jantou s’étendaient le long des côtes arides de l’Océan, et venaient border la fine extrémité des falaises: si bien que Jacques, debout au milieu de ses vaches, le corps penché sur un long bâton qui servait à les conduire, pouvait tout à son aise promener sur le ciel et sur la mer un œil presque aussi profond que les deux immensités qui allaient devant lui se confondre à l’horizon.

A force de contempler ainsi l’Océan, Jacques le Triste en avait surpris les secrets.

Il savait, par exemple, que le mince flocon de nuages, seul dans l’horizon limpide, et qu’un œil vulgaire eût pris pour une de ces vapeurs légères oubliées par les zéphyrs du matin, n’était rien moins qu’un volcan voyageur qui portait la foudre et les éclairs. Aussi, dès qu’un de ces courriers sinistres se montrait dans les pénombres qui séparent les ténèbres de l’étincelante fournaise du couchant, Jacques prenait place au plus haut des collines, et attendait là, le cœur ému, que le premier éclair eût entamé la querelle entre le ciel et les eaux. Il y a des natures qui s’épanouissent aux spectacles sombres. Jacques aimait à voir les mouettes effrayées frapper la cime déjà blanchissante des vagues, les lames s’enfler, monter, grandir avec des voix lamentables, et venir déferler à grand bruit contre le pied des falaises. Quelquefois, lorsque les ténèbres, devançant la nuit, se précipitaient du haut des nues, et que la tempête, un instant fatiguée, semblait reprendre haleine, Jacques saisissait, au milieu de ce silence rapide et dans cette vague horreur, le bruit éloigné d’un canon d’alarme, dernier cri dequel-que chasse-marée à l’agonie. Aussitôt la cloche éplorée du tocsin, répondant à cet appel, Jacques voyait courir de pâles falots sur le rivage, et leur danse bizarre lui semblait celle des âmes en peine venues pour saluer le naufrage qui leur promettait des compagnes. Il se plaisait ainsi dans les voluptés de l’épouvante, dans les frissonnements du péril.

Un jour, vers la tombée de la nuit, Jacques le Triste, couché nonchalamment sur la mousse courte et drue qui revêt le dos des falaises, épiait une petite vapeur roussâtre d’assez mauvaise mine, qui tachait le ciel et filait en tapinois sur les confins de l’horizon. Cette tache s’étendait, se dilatait, se roulait sur elle-même, ou disparaissait par moments comme une fumée légère, pour reparaître ailleurs plus épaisse et plus sombre. On eût dit le char de quelque noir génie, en route pour une mission funeste. En effet, c’était le génie des tempêtes.

Au bout d’un quart d’heure d’attente, Jacques vit tout à coup le nuage déployer des ailes démesurées dont l’une touchait au zénith que l’autre effleurait encore les dernières bornes du couchant. Un éclair échappé de cette nuit flottante la déchira comme un voile de crêpe et en dispersa les lambeaux. Mais ceux-ci se rapprochèrent, et bientôt un long gémissement parcourut l’étendue. C’était la mer qui grossissait. En un clin d’œil le ciel fut fermé, les étoiles disparurent, et le vent se précipita sur les eaux. Le choc entr’ouvrit la mer comme si Neptune l’eût frappée de son trident.

Jacques fut alors frappé d’une vision bizarre. Bizarre, ai-je dit,–l’expression est peut-être plus ambitieuse que juste. Dans le fait, ce n’était qu’un homme qui se noyait. Jacques aperçut une tête que les vagues en belle humeur se lançaient de l’une à l’autre, et rapprochaient du bord, dans leur jeu perfide, pour la renvoyer, une seconde après, à cent brasses en pleine mer. A ce spectacle, Jacques se sentit remué par un sentiment généreux; cramponné de ses mains aux herbes grimpantes de la falaise, il cherche un point d’appui pour ses pieds, s’y assure, et saisit un autre faisceau de ronces dont les épines marquent ses doigts de sillons sanglants. Ce qu’il va faire, ainsi conduit par cet aveugle élan, il l’ignore, mais il descend toujours. Tout à coup, la branche qu’il a saisie cède et se détache, un quartier de terre se sépare de la falaise, et Jacques tombe entraîné par l’éboulement.

Jusque-là, j’en conviens, les choses se passent selon des conditions fort naturelles.

Jacques s’était évanoui. De quoi? C’est ce qu’il ne put jamais dire; car, lorsqu’il revint à lui, il se trouva fort commodément assis sur le monceau de terre friable que la falaise avait laissé choir de ses flancs. Il se leva aussitôt, se tâta par tout le corps, et acquit la certitude qu’il se portait à merveille. Ayant ensuite cherché la tempête, il ne la trouva plus. Le ciel était d’une sérénité parfaite; la respiration calme et régulière de la mer annonçait assez qu’elle dormait d’un de ses meilleurs sommeils. La nuit livrait sans crainte aux brises clémentes ses voiles d’un bleu sombre parsemées de paillettes d’or. La lune montrait sa face large et rubiconde au bout de l’horizon. Bref, la nature était visiblement tombée de son courroux de tout à l’heure dans un de ses plus doux accès de bonhomie. Jacques le Triste ouvrit de grands yeux, regarda les eaux, regarda le ciel, se regarda lui-même, et ne comprit pas. Cela l’effraya. De ce moment, il sentit sa tête lourde; un étonnement vague, une anxiété indéfinie, quelque chose comme un voile de ténèbres descendit sur son être. Il essaya de marcher, de s’agiter, de courir, de sortir violemment de cette enceinte mystérieuse et sombre où ses esprits semblaient emprisonnés. Vains efforts; le voilà dans un monde étrange, inaccoutumé. Pourtant, il a beau surveiller sa pensée, scruter le témoignage de ses sens, il n’y surprend aucun écart. Il se parle, il se répond sans démence; à se voir de près et en détail, il n’a pas cessé d’être lui-même; mais à se contempler dans l’ensemble, et pour ainsi dire à distance, il se trouve transfiguré. Jacques s’arrête et tressaille. Il promène sur sa face des mains impatientes, il frappe du pied avec colère, il crie pour écouter sa voix, et, de peur que la réalité ne lui échappe, il se couche à terre pour sentir le contact du sol sous sa main; mais, au lieu de mousse et de gramen, il rencontra le pli d’un vêtement.

Il en tressaillit d’abord, et se recula. Toutefois cette terreur nouvelle était le fruit d’un fait vrai, palpable, visible, et l’arrachait pour un instant à d’autres oppressions plus lourdes. Cette frayeur le rassura; il étendit la main vers les dépouilles, et, à la faveur de la lune, il reconnut qu’elles se composaient d’une capote d’uniforme, ornée des insignes d’un grade supérieur, ainsi que de toutes les autres pièces d’équipement qui complètent la toilette d’un officier en petite tenue. Nul doute, pensa Jacques, ceshardes appartiennent à l’homme que j’ai vu se noyer sous mes yeux.

–Alors, s’écria-t-il tout haut en se levant, je n’ai donc pas rêvé! Là, tout à l’heure, les vagues montaient, le vent tourbillonnait sur leur cime, le ciel croulait sur les eaux. C’était donc vrai! Mais cette mer si brusquement apaisée, cet horizon balayé en un clin d’œil. Quoi! pas une ride sur l’Océan.

Jacques n’osa sonder plus avant ce mystérieux abîme d’où semblaient monter les froids génies qui s’accroupissaient sur son âme. Il se rassit altéré de réalité plus que jamais, et se mit en devoir, pour se distraire, de retourner les poches de la capote.

VII

Il trouva d’abord une bourse assez raisonnablement garnie qu’il fit sonner à ses oreilles avec une joie d’enfant. L’ayant ouverte, il en répandit sur le sable jusqu’à la dernière pièce; et, chose singugulière, Jacques le Triste crut reconnaître, parmi trois ou quatre napoléons qui occupaient la bourse, une pièce d’or absolument semblable à celles qu’il avait vues plusieurs fois entre les mains de l’ancien maître clerc. Il l’examina pendant quelques instants, et fut sur le point de la faire passer de la bourse dans sa poche, mais, à ce mouvement, une voix qu’il distinguait à peine monta des profondeurs de son âme, et il se sentit rougir: confus du flagrant délit où il se surprenait lui-même, Jacques remit l’or dans la bourse, et la bourse dans la capote avec une précipitation muette.

Il demeura quelque temps immobile sans oser continuer le recensement équivoque auquel il se livrait. Mais le sourd délire dont il était la proie donnait à son regard comme à sa pensée une fixité tenace; son œil, arrêté sur la dernière poche qu’il lui restait à fouiller, y semblait fixé par un pouvoir magnétique. Il voyait pour ainsi dire à travers le tissu, et ce qu’il découvrait faisait battre ses tempes et gonflait son cœur. Enfin, vaincu par l’attraction qui captivait tout son être, Jacques se précipite sur cette poche, y plonge la main, et en retire une boîte ronde et plate, couverte en maroquin rouge.

Il la regarde, il la tourne en tous sens, il la presse de ses doigts avides, rien ne réussit à en ébranler le couvercle. Il la secoue près de son oreille pour juger de l’objet qu’elle enferme; rien n’y résonne.

–Par Notre-Dame! dit-il, si c’est une boîte, elle doit s’ouvrir.

Et, guidé par une intuition subite, il appuie fortement le pouce sur l’un des clous d’or qui garnissaient la boîte, tandis que de l’autre main il saisit le couvercle: celui-ci cède et se dresse avec rapidité comme chassé par un ressort.

Jacques a poussé un cri de stupeur, s’est levé brusquement et s’est mis à fuir. Il tenait la boîte ouverte, serrée contre sa poitrine et l’abritait de sa main. Arrivé vers un endroit de la grève, espèce de petit monticule que la lune inondait de lumière, il le gravit, s’y assied, et là, perdu dans une solutude immense, rassuré contre toute surprise par l’espace même qui s’ouvre autour de lui, il porte de nouveau les yeux sur sa trouvaille, et pousse un second cri d’une expression indicible.

La lune tombait à flots de nacre sur le médaillon, car ce n’était pas autre chose, et chacun des rayons qu’elle y laissait pleuvoir se divisait aussitôt en gerbes éblouissantes dont l’œil avait de la peine à supporter l’éclat. Ce phénomène de lumière provenait d’un encadrement de pierreries qui formait au médaillon comme une ceinture de charbons ardents. Au milieu de ce foyer d’escarboucles, le regard surprenait une femme, vue à mi-corps, sans voiles, et simplement coiffée de ses tresses noires, tendue autour d’une étoffe blanche qui se roulait en diadème sur son front. La tête était d’une beauté divine, mais altière et sombre. Les lignes du cou, de la gorge et des épaules étaient autant de miracles. On avait représenté cette femme, le front appuyé sur sa main. Le bras ainsi recourbé était d’une pureté de contours délicieuse et limpide; mais le coloris général ne rappelait en rien la fraîcheur rose et blonde des femmes écloses sous un soleil tempéré. C’était une touche brûlante, pleine d’ampleur et de fierté, où chaque teinte semblait avoir été fondue par l’action du feu. En un mot, le ton des chairs, l’âpre éclat du regard, adouci jusqu’à la langueur par l’ombre veloutée des cils, tout rapprochait cette tête des plus beaux types connus parmi les peuplades errantes de l’Arabie.

Seulement çà et là, une douce transparence dans les lumières, un peu de mollesse dans l’ovale du visage, un sentiment de rêverie dans le sourire trop sérieux des lèvres, décelaient pour un œil exercé le mélange de deux races, l’hymen de deux sangs d’origine diverse. Mais là s’arrêtait l’analyse. C’était une fleur tropicale dont le germe avait été fécondé par un souffle inconnu.

Accroupi sur les talons, l’œil égaré, les mains tremblantes, Jacques examinait ce prodige, et par instant fermait les yeux, autant pour se recueillir en lui-même que pour soustraire ses prunelles aux flammes trop pénétrantes des pierreries. Tout à coup, il referma l’écrin, le serra dans sa poitrine, et se remit à fuir du côté de la campagne,

Il courut une grande partie de la nuit. Quelquefois, il s’arrêtait au pied d’un arbre lorsque le souffle lui manquait, et il portait la main sur son cœur pour s’assurer que l’étrange merveille ne l’avait pas quitté. Lorsqu’il vit la lune prête à disparaître derrière les montagnes, il voulut profiter de ses dernières lueurs pour rouvrir la boîte; et, avec un peu d’attention, il en retrouva le secret. L’image, les escarboucles, tout étincela de nouveau. Jacques regarda longtemps cette beauté brûlante, et si longtemps, et avec tant d’amour, qu’il lui sembla peu à peu que ses regards l’attiraient à lui. Il la vitsortirde sa bordure de flammes, et pencher vers son front deux lèvres dont il sentit le délicieux contact. Il apercevait cette femme tout entière debout devant lui, nue jusqu’à la ceinture, et le reste du corps enveloppé dans des gazes d’argent. A un sourire que lui jeta cette déesse inconnue, il se mit à genoux, et lui voua une adoration éternelle, tandis qu’une brise de parfums sortait de tous les calices des fleurs et le soulevait de terre sur des ailes invisibles.

A ce moment de son rêve, il entendit une voix fraîche et sonore qui courait sur les bruyères, allait, venait, voltigeait dans le vallon comme une mésange échappée, et semblait se suspendre en jouant aux branches flexibles des coudriers. Cette voix chantait un lai breton fort connu de la vieille Armorique, et que Jacques avait chanté lui-même plusieurs fois. Voici ce que disait à peu près la voix du vallon:

Elle avait des yeux d’or,

Des rubis en couronne,

La belle fée Mélior,

La belle fée Mélior.

De la blanche Ile-Dieu

Mélior était baronne,

Et dame de haut lieu,

Et dame de haut lieu.

Mais au fond de la mer

Mélior avait un trône

De velours et de fer,

De velours et de fer.

Elle attirait les gars,

Les plus beaux gars d’Olonne,

Au feu de ses regards,

Au feu de ses regards.

Mélior les emportait,

Et la marée d’automne,

Pâles les rapportait,

Pâles les rapportait.

Les gars en déconfort

N’avaient trouvé personne,

Personne que la Mort,

Personne que la Mort.

Le dernier vers du dernier couplet, qui était venu mourir presque à l’oreille de Jacques, fut suivi aussitôt d’un petit cri perçant qui le réveilla tout à fait. Une jeune fille était assise près de lui, et regardait avec surprise le portrait de la belle inconnue. Jacques avait sans doute dormi d’un long sommeil, car le soleil était déjà haut sur l’horizon.

VIII

Coquerette était nièce de ce Pierre Jantou dont Jacques le Triste gardait les vaches; une pauvre fille que l’oncle avait recueillie par charité, mais qui faisait tous les pénibles ouvrages de la maison, et menait les moutons au pâturage. Encore, la plupart du temps, Coquerette gardait-elle aussi les vaches de Jacques, qu’il arrivait souvent à celui-ci d’abandonner pour courir à l’aventure, sans se soucier autrement de son troupeau. Coquerette était la bonté même; avec cela de la physionomie, de grands yeux bleus bien fendus, des cheveux blonds un peu roussis par le soleil, mais lisses et abondants, une taille fine, gracieuse, et de tout petits pieds dans des sabots qu’un pied de chèvre aurait à peine chaussés. Elle avait surtout un sourire si purpurin, si frais, que lorsqu’il s’épanouissait sur ses lèvres, Coquerette paraissait ravissante.

Sans trop chercher à comprendre les bizarreries de Jacques le Triste, Coquerette avait conçu pour lui une sorte de sollicitude active qui faisait de Jacques sa seule pensée, ou pour mieux dire, son seul souci. Coquerette ramenait les vaches à l’étable, lorsque Jacques les oubliait après le coucher du soleil; Coquerette les sortait le matin, lorsque leur gardien fantasque s’avisait de passer la nuit dans les champs; enfin Coquerette avait soin, sans mot dire, que son ami eût toujours pour les dimanches du linge bien blanc, et son habit noir, son habit de clerc, toujours bien rapiécé. Elle avait pris Jacques sous sa protection, parce qu’elle devinait confusément que Jacques vivait dans un monde à part, et se serait déchiré les pieds à toutes les ronces de la vie réelle, si l’on n’eût pris garde de le guider, pendant qu’il marchait la pensée perdue on ne sait où.

De façon que Jacques et Coquerette s’étaient compris à merveille: l’un protégeait et veillait, l’autre se laissait conduire. D’ailleurs Jacques aimait beaucoup Coquerette, et avait risqué vingt fois sa vie pour lui aller dénicher des œufs de martin-pêcheur.

Mais ce matin-là, voyant que Coquerette, rouge, confuse, presque irritée, avait surpris le trésor qu’il eût voulu cacher, même aux oiseaux du ciel, Jacques le Triste, pour la première fois de sa vie, jeta sur Coquerette un regard impatient et dur. Il ferma l’écrin, l’enfouit sous sa veste, et se leva pour s’éloigner sans adresser la parole à Coquerette. Mais celle-ci le retint et, d’un air de bouderie railleuse presque voisin des larmes:

–Ah! oui-dà, dit-elle, c’est donc pour cette vilaine fée Mèlior que vous devenez si triste, Monsieur, et que vous passez la nuit dans les champs. Fi donc!

Jacques à ces mots prit Coquerette par le bras et le lui serra tellement que la pauvre petite en cria de toutes ses forces.

–Si tu révèles à âme qui vive ce que tu viens de voir, lui dit-il en roulant des yeux terribles, je me jette dans la mer du haut de la plus haute falaise, et c’est toi qui m’auras tué.

Et Jacques s’éloigna d’un pas rapide. Coquerette n’osa pas le suivre et retourna toute navrée surveiller ses moutons, ainsi que les vaches de son ingrat ami. Elle versait ses premières larmes d’amour.

IX

Jacques le Triste ne se montra plus dans le village qu’à de rares intervalles, et passa sa vie dans une solitude profonde. Sans Coquerette, qui lui donnait à manger partout où elle le trouvait, il serait peut-être mort d’inanition et de fièvre chaude. Il était devenu pâle et maigre à faire pitié. Quand la jeune fille l’interrogeait pour savoir s’il souffrait, Jacques la regardait d’un œil muet et lui tournait le dos sans lui répondre. Il fuyait tous les lieux habités dans la crainte où il était qu’on ne vînt à découvrir l’écrin et qu’on le lui reprît. Mais lorsqu’il était bien sûr que nul regard indiscret n’errait autour de lui, il se couchait derrière un taillis, ou bien sur le bord de la mer, et il ouvrait la boîte pour converser avec la dame de ses pensées.

Durant ces entretiens, ses regards et ceux de la femme peinte s’allumaient les uns aux autres. La respiration de Jacques devenait plus courte et plus rapide, sa bouche frémissait, et toute sa personne était saisie d’une de ces émotions nerveuses auxquelles il était sujet depuis le soir de sa chute. Quelquefois, un cri d’extase se faisait jour à travers sa gorge oppressée, et dès lors, entièrement fasciné, Jacques approchait ses lèvres, les imprimait furtivement sur celles de la miniature, et jetait ensuite de tous côtés un œil effaré, comme s’il eût commis un sacrilège.

Mais le plus remarquable, c’est qu’à l’issue de ces accès, Jacques tombait toujours dans des rêves enchantés dont les images n’empruntaient rien aux choses ordinaires qui entouraient sa vie. Un monde, une nature, un ciel, des paysages nouveaux, passaient devant ses paupières à moitié closes, et il lui semblait peu à peu qu’il les avait vus jadis.

C’étaient d’abord de vastes et interminables plaines, couvertes d’un sable mouvant, où couraient de noires cavales plus rapides que le vol des hirondelles, et, comme elles rasant la terre sans y laisser de trace.

C’étaient de fraîches citernes, ombragées de beaux arbres d’une figure particulière, et tout à l’entour des cavaliers au repos, avec de longues lances, des glaives reluisant au soleil et des manteaux de laine d’une éclatante blancheur.

Ensuite venaient de belles jeunes femmes portant sur leurs épaules des vases au col gracieusement allongé, ou présentant la mamelle à des enfants qu’elles berçaient dans leurs bras.

Plus loin des troupes de voyageurs venant du pays des sables, se déroulaient lentement des vallons aux collines, les uns montés sur des chevaux impatients, les autres sur des animaux dociles qui s’agenouillaient à l’arrivée et s’agenouillaient au départ.

Mais toujours, dans une maison spacieuse, et sous des péristyles éclatant de peintures, il voyait venir à lui un noble guerrier couvert d’armes étincelantes qui le prenait dans ses bras et le baisait au front. Des hommes noirs, habillés de blanc, se tenaient aux portes avec des sabres nus à la main, et quand le guerrier s’était assis sous un dais de velours noué de crépines d’or, d’autres guerriers venaient se prosterner à ses pieds, le front dans la poussière.

Et puis, toutes ces visions se mêlaient, se brouillaient et fuyaient vers un pâle horizon.

Ce n’était plus bientôt autour de lui que la vaste mer avec le bruit des vagues, le roulis du navire, le craquement des cordages et le cri des alcyons. Ce tumulte l’arrachait au mirage, et il se retrouvait en effet sur les bords de l’Océan, en face de la marée montante.

Comme il s’éloignait alors la tête penchée, tous ceux qui le voyaient passer se le montraient du doigt et se touchaient ensuite le front en accompagnant ce geste d’un hochement de tête significatif. Mais Coquerette se disait à part soi:

–Je sais bien qu’il perd la tête, ce pauvre Jacques; mais c’est de l’amour qu’il a pour cette méchante fée Mélior.

X

Un jour, Jacques trouva Coquerette tout en larmes, assise sur le revers du fossé qui entourait l’un des herbages de Pierre Jantou. La vue de la jeune fille et son désespoir saisirent le ténébreux au point qu’il s’approcha d’elle et lui prenant la main:

–Pourquoi pleures-tu, ma fille? as-tu perdu quelqu’un de tes moutons?

–Et quand cela serait, repartit Coquerette, ce n’est pas vous qui me le retrouveriez, mon mouton, puisque sans moi toutes vos vaches se seraient en allées à la garde de Dieu.

–Hélas! c’est vrai, reprit Jacques, et je te dois plus d’un beau cierge depuis quelque temps. Il faut me pardonner, Coquerette; j’ai bien du tracas dans ma pauvre tête.

–Oui, dit la jeune fille avec un gros soupir, parce que vous êtes amoureux; et de qui encore? juste ciel!

Jacques baissa les yeux sans répondre; à quoi Coquerette fit un mouvement de dépit, et mordit son tablier pour étouffer ses sanglots. Puis tout à coup, par une de ces fières révoltes de l’amour dédaigné:

–Savez-vous pourquoi je pleure? dit-elle à Jacques. Oh! je suis bien malheureuse!

–Parle, ma bonne fille, parle, et si je puis y faire quelque chose, sois sûre.

–Ce n’est pas la peine, monsieur le clerc, vous n’y pouvez rien, ni moi non plus. Oh! non, personne ne peut rien à cela (et Coquerette soupira de nouveau). Si je pleure, c’est que. c’est que je devais me marier avec Jean Guilloüet, c’était une affaire finie; mais vous n’en saviez rien, vous, Jacques, parce que vous ne venez plus, le soir, sur la place.

–Eh bien! dit Jacques avec un flegme désolant, qui empêche que tu ne te maries avec Jean Guilloüet?

–Jean Guilloüet est tombé au sort, répondit Coquerette en pleurant de plus belle. Jean Guilloüet va partir pour s’aller battre en Afrique, chez les Arabes. Et moi, j’aimais Jean Guilloüet de tout mon cœur; oh! oui, de tout mon cœur. depuis quelque temps.

–Il va s’en aller en Afrique, chez les Arabes, répéta Jacques, dont les yeux brillèrent.

–Eh bien! après? C’est un malheur sans remède.

–Dis-moi, Coquerelte, es-tu bien sûre que maintenant tous les soldats du roi vont en Afrique?

–Hélas! assurément. C’est M. le sergent Turcamore qui l’a dit dans le village.

–Et où est-il le sergent Turcamore?

–Ah! sans doute vous ne savez pas où ilestlogé, le sergent Turcamore; mais vous le sauriez si la maison ne vous faisait pas peur, au point que vous n’y mettez tant seulement plus les pieds. Allez, c’est indigne! Oh! oui, c’est indigne. Vous devenez à rien, et vous voilà pâle comme un Jésus de la passion, avec des cheveux de mauvais gars et une barbe à faire frémir. Est-ce une vie, que cela? Bien sûr que les normes vous ont jeté un sort. Et tout cela finira pauvrement, je vous le dis, Jacques, et la chanson aura raison. C’est la fée Mélior qui vous détourne à mal. Faut pas être clerc pour deviner cela. Vous verrez!

–Il est donc logé chez ton oncle, le sergent Turcamore?

–Oui, et c’est un homme qui vous a cherché partout, le long des falaises et des herbages, me voyant si désolée de ne plus savoir ce que vous étiez devenu depuis huit jours. Mais les démons vous mènent par des chemins où les chrétiens ne vont pas.

Jacques se leva, pressa la main de Coquerette dans les siennes et lui dit:

–Sèche tes larmes, ma bonne fille, c’est moi qui te rendrai ton fiancé. Je vais trouver le sergent Turcamore et lui parler.

Coquerette, à ces mots de Jacques, se sentit le cœur frissonner. Elle eut peur d’être affreusement punie de son mensonge, et fut sur le point de tout avouer à celui qu’elle aimait. Sa fierté bretonne retint ce cri sur ses lèvres. Elle se lut, et Jacques s’éloigna d’un pas rapide.

On présumait Jacques le Triste âgé d’une vingtaine d’années, et il aurait tiré au sort, comme tous les autres jeunes gens du village, si l’on eût reconnu des traces de sa naissance dans les registres de l’état civil; mais l’absence de tout indice obligea le maire de laisser Jacques en repos. Cette circonstance avait frappé le sergent Turcamore, et il fit jaser un peu tout le monde. Coquerette ne fut pas la dernière à dire tout ce qu’elle savait au sergent, qui se mit en devoir de chercher le pâtre et de découvrir quelle figure il avait. Mais il courut deux jours inutilement, et le matin du troisième, il allait se remettre en route pour continuer ce qu’il appelait sa battue, lorsque Jacques le Triste se présenta lui-même au sergent, lui dit son nom, et le pria d’entrer avec lui prendre un verre de cidre. Turcamore regarda Jacques fixement, grommela quelques mots dans sa moustache, et suivit le pâtre à une table où le caporal Grogman ne tarda pas à les rejoindre.

–Monsieur le sergent, dit Jacques aussitôt, j’ai à vous avouer comme cela que je désire m’engager dans les armées du roi, et m’en aller à la place de Jean Guilloüet, qui est tombé au sort. Je suis un peu malingre pour le moment, mais n’y prenez garde, je vaux mieux que Jean Guilloüet pour la force; c’est connu de tout le village. Ainsi je pars avec vous si la chose vous convient. Seulement, c’est à une condition. Je voudrais aller en Afrique.

A ces derniers mots, Turcamore et Grogman échangèrent un regard.

–Et pourquoi voulez-vous servir en Afrique? demanda le sergent.

–C’est une idée que j’ai.

–Ah! une idée.

Le sergent cacha dans son verre la rougeur d’une émotion subite. Ensuite il reprit:

–C’est bien. Le père éternel est un vieux troupier qui a aussi ses idées. Laissons-lui tortiller sa moustache à sa manière et ne mangeons pas dans sa gamelle. C’est un chef de file qui ne s’amuse pas à donner deux fois la consigne. et le voltigeur ne connaît que sa consigne, Sambre-et-Meuse!

–Puis-je espérer alors qu’il soit fait selon mes désirs? demanda Jacques, qui ne comprenait rien au verbiage de Turcamore.

Le sergent contempla Jacques sans répondre, et regarda encore le caporal Grogman. Tout à coup, comme frappé d’une idée:

–Jean Guilloüet, dit-il, est un jeune gars de belle taille, et râblé comme un taureau de cinq ans. Voyons, jeune homme, montrez-nous votre torse, et je vous répondrai sans plus de contremarches. Nous sommes seuls dans cette chambre basse: mettez bas votre veste, et faites prendre l’air à vos épaules. On ne vous mangera pas à la poivrade. 1

Jacques se garda bien de faire la moindre objection, et se dépouilla. Le caporal Grogman s’était levé, et parcourait déjà d’un œil curieux le buste maigre, mais vigoureux, du jeune campagnard.

De son côté, Turcamore avait saisi le bras de Jacques, et lui promenant le doigt sur la poitrine:

–Qu’est-ce que cela? dit-il, en montrant plusieurs marques qui ressemblaient à des cicatrices; on dirait des entailles faites dans la chair avec le bout d’un couteau, et qu’on aurait ensuite frottées de poudre pendant qu’elles saignaient?

–J’ignore tout à fait ce que ce peut être, mais je vous assure, Monsieur, que j’ai toujours eu ces marques, et qu’elles ne sont la suite d’aucune maladie, répondit Jacques, tremblant que ces cicatrices n’élevassent des scrupules dans l’esprit du sergent.

Mais Turcamore lui avait tourné le dos pour se verser une rasade, et lui dit sans le regarder:

–Rhabillez-vous, M. Jacques, vous remplacerez Jean Guilloüet, et vous irez en Afrique. J’en fais mon affaire. C’est dit.

Les traits de Jacques, à ces mots, s’altérèrent sous l’empire d’une émotion si forte, que le caporal Grogman se précipita vers lui pour le soutenir, car Jacques le Triste parut chanceler. Mais, repoussant doucement le caporal, il remit sa veste, serra la main de Turcamore, et disparut sans articuler un seul mot.

–Hem!. murmura Grogman en se rasseyant.

–Silence! dit Turcamore d’une voix basse et sombre; Dieu est grand!

XI

Si bien, cher lecteur, qu’après nous être conformé au précepte d’Horace, et nous être lancé d’abord in medias res, nous voilà revenu à ce beau premier jour du mois d’août, où il y avait quatorze conscrits sur la grande place du village, le quinzième, c’est-à-dire Jacques le Triste étant assis à l’écart sur un banc de pierre, ayant Coquerette à ses côtés. Coquerette, hélas! venait d’avouer à Jacques le mensonge que lui avait inspiré le tendre dépit de son cœur; mais il était trop tard. Quand elle eut fini sa douce confession d’amour, Jacques le Triste la pressa sur sa poitrine, et parut se recueillir.

–Écoute bien, mon enfant, lui dit-il enfin de sa voix lente et rêveuse, il y a des choses que l’on sent mieux qu’on ne les exprime. Depuis un certain soir du mois dernier, je ne suis plus le même et ma vie a changé de face. Avec moi, tu n’aurais pas été heureuse.

–Oh! que si, interrompit Coquerette avec élan.

–Oh! que non pas, ma pauvre fille! mon âme ne doit point avoir des compagnes parmi les âmes de ce monde. D’ailleurs, en partant pour l’Afrique j’obéis à la voix qui parle dans mon sommeil.

–Oui, s’écria Coquerette, et tu pars avec ce portrait de malheur.

–Silence! sur ton âme et sur ma vie, ne parle jamais de cette image. Oh! jamais.

–Sainte Vierge! Et qui donc te l’a donné, ce portrait de fée, ce portrait maudit ainsi encadré d’une roue de feu, qu’on dirait un feu de l’enfer?

Jacques n’entendit pas les paroles de la jeune fille, et dit en fermant les yeux, comme s’il eût regardé en lui-même.

–Ah! elle est bien belle et bien étrange! Que de choses nouvelles et miraculeuses sa seule vue suscite devant mes yeux! La campagne, le village où s’est passé ma vie, je ne les connais plus. Ce sont d’autres champs, d’autres arbres, un autre ciel et une autre mer, d’autres troupeaux et d’autres hommes que je découvre, ou plutôt–que je me rappelle! Oh! des plaines, des plaines, un soleil ardent, des cavaliers rapides, s’écria Jacques illuminé de l’une de ces révélations soudaines qui le transportaient sous des cieux inconnus.

Coquerette se leva tout effrayée, et par un geste involontaire, elle traça le signe rédempteur sur son sein. Jacques, les bras croisés et le front penché sur sa poitrine, semblait poursuivre sa chimère et ne prenait plus garde à la jeune fille. Celle-ci leva ses yeux éperdus vers le ciel, hocha la tête comme si elle eût secoué sa dernière espérance, et sans plus regarder Jacques, sans lui adresser un mot d’adieu, elle reprit le chemin de la maison de son oncle, où Turcamore l’attendait.

Quand elle parut, le sergent dit un mot à l’oreille du brigadier de la gendarmerie, qui regarda Coquerette en souriant, et sortit avec monsieur le maire, lequel donnait quelques signes du grand honneur qu’il venait de faire au cidre de Pierre Jantou. Turcamore demeura seul avec Coquerette et le caporal Grogman. L’entretien fut court, car dix minutes ne s’étaient pas écoulées, que Coquerette sortait de la chambre basse et montait au petit grenier qui lui servait de chambre à coucher. Elle paraissait toute rayonnante d’une douce joie. Dès qu’elle fut partie, Turcamore acheva son verre et alla faire battre le rappel sur la place. L’heure fatale sonna, et la colonne se mit en marche au grand redoublement de toutes les douleurs. On fit la conduite aux conscrits assez avant sur la route, mais enfin l’instant arriva où les amis se lassèrent et tournèrent les talons. Puis ce fut le tour des parents, il ne resta plus que les fiancées. Celles-ci par exemple persistaient avec une obstination romanesque. Il fallut toute l’éloquence du sergent Turcamore pour décider ces belles à regagner le village désormais vide pour leur cœur. Le sergent dans cette circonstance difficile, parla de la galanterie française avec beaucoup de grâce et d’onction, mais il eut finalement de si beaux mouvements sur la discipline militaire, que les pauvrettes s’enfuirent comme autant de tourterelles effrayées.

Quelques heures après, le soleil s’allongeait sur la plaine, et quand les ombres furent tout à fait descendues, une jeune fille se glissa d’un pas furtif le long des oseraies qui fermaient le clos de Pierre Jantou. Elle sortit par les jardins, prit de petits sentiers de traverse et arriva près de l’église dont la porte était encore ouverte. Elle entra, s’agenouilla devant la Vierge des Douleurs, une des images de l’autel, et se mit en devoir de prier avec ferveur. Elle avait un petit paquet de hardes à ses pieds avec un bâton de voyage. Son oraison terminée, elle se leva, reprit son fardeau et quitta l’église pour aller, à la faveur d’un long détour, retrouver la grande route qui menait à la ville prochaine. Elle s’éloigna du village sans retourner une seule fois la tête. Rien de ce qu’elle aimait n’était derrière la trace de ses pas.

XII

Le dixième jour de la dixième lune, c’est-à-dire vers la fin du Rhamazan de cette année-là, Adji-Achmed, ayant scrupuleusement accompli toutes ses pratiques religieuses, était assis sur la plus haute terrasse de son palais, et regardait descendre le soleil du côté des monts Jurjura.

Adji-Achmed, bey de Constantine, était un homme de quarante-cinq ans, gros, fleuri, de très belle mine, et doué des trois principaux agréments de la perfection virile: les dents blanches, la barbe noire et l’oreille rouge. Adji-Achmed passait généralement pour un prince débonnaire, et à cet égard il valait presque autant que sa réputation. J’avoue que, pour un roi constitutionnel, nous l’eussions trouvé sans doute quelque peu trop vif et quinteux, mais dans son beylick, et aux yeux des plus sévères, Achmed remplissait toutes les conditions de son emploi. Il n’aimait pas le sang, et ne faisait guère couper de têtes que les jours où il avait mal aux nerfs. Cela lui arrivait quand le vent soufflait du désert. De là ce dicton parmi les Arabes de son beylick: «Quand le vent souffle gris, il pleut rouge.» A cela près, je le répète, Achmed était un bey fort supportable.

Ce soir-là, deux chaous de Nubie se tenaient derrière lui, le cimeterre à la ceinture et prêts à saisir au vol le moindre clignement de ses yeux. Ben-Gana, le grand scheick du désert, ainsi qu’on appelait le beau-père d’Achmed, les avait fait poster lui-même auprès du bey. Ce Ben-Gana était un homme fort attentionné pour les nerfs de son gendre, et s’il avait jugé à propos de lui envoyer cet en cas de deux chaous, c’est que le vent, après avoir soufflé toute la journée au nord-nord-ouest, menaçait de virer en plein sud.

Adji-Achmed paraissait effectivement assailli de papillons noirs. Il promenait un regard distrait sur les collines dont la ceinture d’émeraude étreint les murailles de Constantine; mais ses yeux se portaient de préférence vers le nord, dans la direction de la mer, et cela avec un certain air de terrible humeur. Cependant il eut à peine abaissé la vue vers une des places de la ville qui s’étend en face de la porte d’E l-Cantam, qu’il fit un geste de surprise, et parut oublier ses ennuis, pour ne s’occuper que du spectacle inattendu qui s’offrait à ses regards.

Des Mores et des Goulouglis se pressaient en foule autour d’une femme vêtue d’habits courts, de couleurs éclatantes. Celle-ci dansait accompagnée de la guzla, sorte de mauvaise guitare que pinçait un nègre difforme, accroupi dans un coin. Achmed se frotta les yeux, se pencha pour regarder avec plus d’attention et frappa aussitôt dans ses mains, A ce signal, un des chaous s’inclina vers le bey, qui lui dit quelques mots en désignant la danseuse. Le chaou baissa de nouveau la nuque, et disparut. Peu de minutes après, la femme aux habits bariolés était en présence d’Achmed.

Le bey, dès qu’il l’aperçut, lui fit signe d’approcher.

–Mes yeux n’espéraient plus te revoir, lui dit-il, depuis longtemps, je demandais en vain aux quatre vents du ciel sur laquelle de leurs ailes tu t’étais envolée.

–L’épi vide, une fois chassé de l’aire, s’enfuit à l’aventure; il ne craint ni l’œil du glaneur, ni le bec vorace du corbeau; nul ne lui demande d’où il vient, ni où il va et le mépris qu’il inspire est le garant de sa liberté. Une femme inscrite au livre du Mézouar n’est-elle pas semblable à cet épi?

Ainsi parla l’inconnue, tandis que son regard, démentant la sombre humilité de ses paroles, s’arrêtait fièrement sur Achmed.

Le bey sourit avec dédain, et parut cependant se recueillir avant de continuer.

–Annuba, dit-il alors d’une voix lente et triste, les caravanes d’automne qui vont du grand désert à Tunis ont déjà franchi dix-huit fois les gorges du mont Aurès, depuis qu’une femme d’Abyssinie, qui était mon esclave, te donna le jour dans mon palais, et que le Frank à jamais maudit qui était ton père trouva le moyen de s’enfuir, en me volant mon fils.

Celle que le bey venait de nommer Annuba sourit à son tour, mais d’orgueil.

–Seigneur, dit-elle, ces souvenirs troublent ta mémoire au point de l’obscurcir. Tu oublies que ce Frank, mon père, était inj ustement esclave dans ta maison. Tu oublies que, pour l’empêcher de fuir, comme il l’avait déjà plusieurs fois essayé, tu m’arrachas du sein de ma mère et tu me retins en otage dans le fond du harem, jurant par le prophète qu’à la première tentative du chrétien pour s’évader encore, tu me ferais briser la tête sur les rochers du Mansoura.

–Il a fui cependant, répondit Achmed; et j’ eus pitié de toi.

–De moi! non point, Seigneur, mais de ton fils Ismaïl, qu’emportait l’esclave, plié dans son manteau. Otage pour otage. Si tu respectes l’enfant que je te laisse, te fit dire le fugitif par un pêcheur de corail du cap Rose, je jure de conserver le jour à ton fils. Sinon, dent pour dent! Je tiens toute cette histoire des pêcheurs eux-mêmes du cap Rose qui me l’ont souvent racontée. Tu épargnas ma tête, tu te vengeas sur ma mère, que tu fis étrangler et jeter ensuite dans le torrent du Rummel.

Achmed releva brusquement la tête:

–Fille d’esclave et de chien, dit-il, il t’appartient bien de pénétrer au delà de mes paroles.

–Voilà ce que tu fis de ma mère, continua-t-elle, sans se soucier de l’interruption d’Achmed Quant à moi, ne pouvant m’ôter la vie. tu m’ôtas plus que la vie, tu me dépouillas de ma pudeur, comme un voile qu’on arrache et qu’on jette au vent par lambeaux. Je devins une vile créature, une fille infâme, une fille inscrite au livre du Mézouar. Mais telle que tu m’as faite, je suis l’amour et la terreur de ton peuple; je te brave. Chacun de mes cheveux est sacré sur ce front marqué d’infamie. Tu le sais! je fus instruite par une almée du Delta dans l’art de charmer les yeux et d’ennivrer les sens; et lorsque j’apparais sur la place d’El-Cantara, vêtue de mes gazes d’or, tes tribus oublient, pour m’admirer, que les têtes de vingt de leurs scheicks pourrissent à tes créneaux.

–Annuba!...

–Pas de menace, je les méprise. L’aimée de Damas à qui je dois ma puissance m’a légué la science terrible des philtres et des enchantements. Mon regard éblouit, mes caresses brûlent, ma beauté rend fou, ma colère fait mourir. Celle qui commande à la mort, sait se soustraire à ses coups.

–Hé! qui te parle de la mort? dit le bey d’un air de conciliation manifeste; je ne t’ai fait venir en ma présence que pour te donner une marque de ma faveur.

–J’écoute, dit froidement Annuba. Le bey reprit après un instant de réflexion:

–Des chiens de France ont débarqué près de Bone, à l’embouchure du Bouberak. On les dit plus nombreux que des nuées de corbeaux sur le cimetière des Juifs, et plus insolents qu’un scheick rebelle des montagnes du Nébaïl. Eh bien! mon Annuba, je te donne, si tu veux, un coursier nourri chez les Abdénores, et ferré des pieds de devant avec des clous d’acier. Tu auras pour escorte vingt cavaliers mores que m’envierait l’émir, et qui répondront de toi sur leur tête. Va, ma fille, vole réjouir ton cœur. On m’a raconté qu’un jour, près d’Al-Djézaïr, tu te pris de passion pour un de ces chrétiens. Il partit, mais en te jurant qu’il reviendrait. Qui sait s’il n’a point tenu sa promesse et s’il ne t’attend pas sur le rivage de Bone.

Annuba tressaillit; mais plongeant son regard dans les yeux d’Achmed:

–L’enfant que l’on nourrit avec le cerveau du chacal obtient la ruse en partage. Ta mère n’a pas oublié ce précepte. Mais je t’ai deviné. Tu as dit: Le Frank aime les femmes belles et faciles. Annuba marchera sans péril le long des tentes de mes ennemis: elle comptera ces tentes, et reviendra m’en dire le nombre. Elle surprendra le secret des conseils, car la langue des chrétiens lui est connue, et elle reviendra me l’apprendre. N’est-ce pas là le prix de tes vingt cavaliers mores et de ton cheval ferré d’acier?

–Ma main lorsqu’elle s’ouvre est inépuisable, repartit le pacha. Si, au retour, tu désires quelque chose qui soit en mon pouvoir, que le prophète me maudisse si tu n’es pas exaucée.

Annuba se tut et parut réfléchir. Puis, tout à coup, et d’une voix brève:

–J’accepte, dit-elle.

–Alors, dit le bey, tu vas jurer, par ton père qui combattit aux Pyramides, que ta bouche me dira sans mentir ce qu’auront vu tes yeux et entendu tes oreilles.

–Je le jure.

–C’est bien, je suis en paix. Mes coursiers sont rapides comme la tempête qui descend de l’Atlas, et les chemins sont libres par les vallées de Sibouze et de Jas-Amar. Je te donnejusqu’au cinquième jour après le coucher du soleil. Adieu, termina le bey en souriant, sois belle, sois enivrante, et souviens-toi que tu es la Sultane des fleurs.»

Achmed fit un signe, et les chaous reconduisirent Annuba jusqu’à la porte du palais.

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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
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250 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066319793
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