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Kitabı oku: «À l’ombre des jeunes filles en fleurs», sayfa 18
Certains noms de villes, Vézelay ou Chartres, Bourges ou Beauvais, servent à désigner, par abréviation, leur église principale. Cette acception partielle où nous le prenons si souvent finit – s’il s’agit de lieux que nous ne connaissons pas encore – par sculpter le nom tout entier qui dès lors quand nous voudrons y faire entrer l’idée de la ville – de la ville que nous n’avons jamais vue – lui imposera – comme un moule – les mêmes ciselures, et du même style, en fera une sorte de grande cathédrale. Ce fut pourtant à une station de chemin de fer, au-dessus d’un buffet, en lettres blanches sur un avertisseur bleu, que je lus le nom, presque de style persan, de Balbec. Je traversai vivement la gare et le boulevard qui y aboutissait, je demandai la grève pour ne voir que l’église et la mer ; on n’avait pas l’air de comprendre ce que je voulais dire. Balbec-le-vieux, Balbec-en-terre, où je me trouvais, n’était ni une plage ni un port. Certes, c’était bien dans la mer que les pêcheurs avaient trouvé, selon la légende, le Christ miraculeux dont un vitrail de cette église qui était à quelques mètres de moi racontait la découverte ; c’était bien de falaises battues par les flots qu’avait été tirée la pierre de la nef et des tours. Mais cette mer, qu’à cause de cela j’avais imaginée venant mourir au pied du vitrail, était à plus de cinq lieues de distance, à Balbec-plage, et, à côté de sa coupole, ce clocher que, parce que j’avais lu qu’il était lui-même une âpre falaise normande où s’amassaient les grains, où tournoyaient les oiseaux, je m’étais toujours représenté comme recevant à sa base la dernière écume des vagues soulevées, il se dressait sur une place où était l’embranchement de deux lignes de tramways, en face d’un Café qui portait, écrit en lettres d’or, le mot : « Billard » ; il se détachait sur un fond de maisons aux toits desquelles ne se mêlait aucun mât. Et l’église – entrant dans mon attention avec le Café, avec le passant à qui il avait fallu demander mon chemin, avec la gare où j’allais retourner – faisait un avec tout le reste, semblait un accident, un produit de cette fin d’après-midi, dans laquelle la coupe mœlleuse et gonflée sur le ciel était comme un fruit dont la même lumière qui baignait les cheminées des maisons, mûrissait la peau rose, dorée et fondante. Mais je ne voulus plus penser qu’à la signification éternelle des sculptures, quand je reconnus les Apôtres dont j’avais vu les statues moulées au musée du Trocadéro et qui des deux côtés de la Vierge, devant la baie profonde du porche, m’attendaient comme pour me faire honneur. La figure bienveillante, camuse et douce, le dos voûté, ils semblaient s’avancer d’un air de bienvenue en chantant l’Alleluia d’un beau jour. Mais on s’apercevait que leur expression était immuable comme celle d’un mort et ne se modifiait que si on tournait autour d’eux. Je me disais : c’est ici, c’est l’église de Balbec. Cette place qui a l’air de savoir sa gloire est le seul lieu du monde qui possède l’église de Balbec. Ce que j’ai vu jusqu’ici c’était des photographies de cette église, et, de ces Apôtres, de cette Vierge du porche si célèbres, les moulages seulement. Maintenant c’est l’église elle-même, c’est la statue elle-même, ce sont elles ; elles, les uniques : c’est bien plus.
C’était moins aussi peut-être. Comme un jeune homme, un jour d’examen ou de duel, trouve le fait sur lequel on l’a interrogé, la balle qu’il a tirée, bien peu de chose quand il pense aux réserves de science et de courage qu’il possède et dont il aurait voulu faire preuve, de même mon esprit qui avait dressé la Vierge du Porche hors des reproductions que j’en avais eues sous les yeux, inaccessible aux vicissitudes qui pouvaient menacer celles-ci, intacte si on les détruisait, idéale, ayant une valeur universelle, s’étonnait de voir la statue qu’il avait mille fois sculptée réduite maintenant à sa propre apparence de pierre, occupant par rapport à la portée de mon bras une place où elle avait pour rivales une affiche électorale et la pointe de ma canne, enchaînée à la Place, inséparable du débouché de la grand’rue, ne pouvant fuir les regards du café et du bureau d’omnibus, recevant sur son visage la moitié du rayon de soleil couchant – et bientôt, dans quelques heures, de la clarté du réverbère – dont le bureau du Comptoir d’Escompte recevait l’autre moitié, gagnée, en même temps que cette succursale d’un établissement de crédit, par le relent des cuisines du pâtissier, soumise à la tyrannie du Particulier au point que, si j’avais voulu tracer ma signature sur cette pierre, c’est elle, la Vierge illustre que jusque-là j’avais douée d’une existence générale et d’une intangible beauté, la Vierge de Balbec, l’unique (ce qui, hélas ! voulait dire la seule), qui, sur son corps encrassé de la même suie que les maisons voisines, aurait, sans pouvoir s’en défaire, montré à tous les admirateurs venus là pour la contempler la trace de mon morceau de craie et les lettres de mon nom, et c’était elle enfin, l’œuvre d’art immortelle et si longtemps désirée, que je trouvais, métamorphosée ainsi que l’église elle-même, en une petite vieille de pierre dont je pouvais mesurer la hauteur et compter les rides. L’heure passait, il fallait retourner à la gare où je devais attendre ma grand’mère et Françoise pour gagner ensemble Balbec-Plage. Je me rappelais ce que j’avais lu sur Balbec, les paroles de Swann : « C’est délicieux, c’est aussi beau que Sienne. » Et n’accusant de ma déception que des contingences, la mauvaise disposition où j’étais, ma fatigue, mon incapacité de savoir regarder, j’essayais de me consoler en pensant qu’il restait d’autres villes encore intactes pour moi, que je pourrais prochainement peut-être pénétrer, comme au milieu d’une pluie de perles, dans le frais gazouillis des égouttements de Quimperlé, traverser le reflet verdissant et rose qui baignait Pont-Aven ; mais pour Balbec, dès que j’y étais entré, ç’avait été comme si j’avais entr’ouvert un nom qu’il eût fallu tenir hermétiquement clos et où, profitant de l’issue que je leur avais imprudemment offerte en chassant toutes les images qui y vivaient jusque-là, un tramway, un café, les gens qui passaient sur la place, la succursale du Comptoir d’Escompte, irrésistiblement poussés par une pression externe et une force pneumatique, s’étaient engouffrés à l’intérieur des syllabes qui, refermées sur eux, les laissaient maintenant encadrer le porche de l’église persane et ne cesseraient plus de les contenir.
Dans le petit chemin de fer d’intérêt local qui devait nous conduire à Balbec-Plage, je retrouvai ma grand’mère mais l’y retrouvai seule – car elle avait imaginé de faire partir avant elle, pour que tout fût préparé d’avance (mais lui ayant donné un renseignement faux n’avait réussi qu’à faire partir dans une mauvaise direction), Françoise qui en ce moment sans s’en douter filait à toute vitesse sur Nantes et se réveillerait peut-être à Bordeaux. À peine fus-je assis dans le wagon rempli par la lumière fugitive du couchant et par la chaleur persistante de l’après-midi (la première, hélas ! me permettant de voir en plein sur le visage de ma grand’mère combien la seconde l’avait fatiguée), elle me demanda : « Eh bien, Balbec ? » avec un sourire si ardemment éclairé par l’espérance du grand plaisir qu’elle pensait que j’avais éprouvé, que je n’osai pas lui avouer tout d’un coup ma déception. D’ailleurs, l’impression que mon esprit avait recherchée m’occupait moins au fur et à mesure que se rapprochait le lieu auquel mon corps aurait à s’accoutumer. Au terme, encore éloigné de plus d’une heure, de ce trajet, je cherchais à imaginer le directeur de l’hôtel de Balbec pour qui j’étais, en ce moment, inexistant, et j’aurais voulu me présenter à lui dans une compagnie plus prestigieuse que celle de ma grand’mère qui allait certainement lui demander des rabais. Il m’apparaissait empreint d’une morgue certaine, mais très vague de contours.
À tout moment le petit chemin de fer nous arrêtait à l’une des stations qui précédaient Balbec-Plage et dont les noms mêmes (Incarville, Marcouville, Doville, Pont-à-Couleuvre, Arambouville, Saint-Mars-le-Vieux, Hermonville, Maineville) me semblaient étranges, alors que lus dans un livre ils auraient eu quelque rapport avec les noms de certaines localités qui étaient voisines de Combray. Mais à l’oreille d’un musicien deux motifs, matériellement composés de plusieurs des mêmes notes, peuvent ne présenter aucune ressemblance, s’ils diffèrent par la couleur de l’harmonie et de l’orchestration. De même, rien moins que ces tristes noms faits de sable, d’espace trop aéré et vide, et de sel, au-dessus desquels le mot ville s’échappait comme vole dans pigeon-vole, ne me faisait penser à ces autres noms de Roussainville ou de Martainville, qui parce que je les avais entendu prononcer si souvent par ma grand’tante à table, dans la « salle », avaient acquis un certain charme sombre où s’étaient peut-être mélangés des extraits du goût des confitures, de l’odeur du feu de bois et du papier d’un livre de Bergotte, de la couleur de grès de la maison d’en face, et qui, aujourd’hui encore, quand ils remontent, comme une bulle gazeuse, du fond de ma mémoire, conservent leur vertu spécifique à travers les couches superposées de milieux différents qu’ils ont à franchir avant d’atteindre jusqu’à la surface.
C’étaient, dominant la mer lointaine du haut de leur dune, ou s’accommodant déjà pour la nuit au pied de collines d’un vert cru et d’une forme désobligeante, comme celle du canapé d’une chambre d’hôtel où l’on vient d’arriver, composées de quelques villas que prolongeait un terrain de tennis et quelquefois un casino dont le drapeau claquait au vent fraîchissant, évidé et anxieux, de petites stations qui me montraient pour la première fois leurs hôtes habituels, mais me les montraient par leur dehors – des joueurs de tennis en casquettes blanches, le chef de gare vivant là, près de ses tamaris et de ses roses, une dame, coiffée d’un « canotier », qui, décrivant le tracé quotidien d’une vie que je ne connaîtrais jamais, rappelait son lévrier qui s’attardait, et rentrait dans son chalet où la lampe était déjà allumée – et qui blessaient cruellement de ces images étrangement usuelles et dédaigneusement familières mes regards inconnus et mon cœur dépaysé. Mais combien ma souffrance s’aggrava quand nous eûmes débarqué dans le hall du Grand-Hôtel de Balbec, en face de l’escalier monumental qui imitait le marbre, et pendant que ma grand’mère, sans souci d’accroître l’hostilité et le mépris des étrangers au milieu desquels nous allions vivre, discutait les « conditions » avec le directeur, sorte de poussah à la figure et à la voix pleines de cicatrices (qu’avait laissées l’extirpation sur l’une, de nombreux boutons, sur l’autre des divers accents dus à des origines lointaines et à une enfance cosmopolite), au smoking de mondain, au regard de psychologue, prenant généralement, à l’arrivée de l’« omnibus », les grands seigneurs pour des râleux et les rats d’hôtel pour des grands seigneurs. Oubliant sans doute que lui-même ne touchait pas cinq cent francs d’appointements mensuels, il méprisait profondément les personnes pour qui cinq cents francs ou plutôt comme il disait « vingt-cinq louis » est « une somme » et les considérait comme faisant partie d’une race de parias à qui n’était pas destiné le Grand-Hôtel. Il est vrai que, dans ce Palace même, il y avait des gens qui ne payaient pas très cher tout en étant estimés du directeur, à condition que celui-ci fût certain qu’ils regardaient à dépenser non pas par pauvreté mais par avarice. Elle ne saurait en effet rien ôter au prestige, puisqu’elle est un vice et peut par conséquent se rencontrer dans toutes les situations sociales. La situation sociale était la seule chose à laquelle le directeur fît attention, la situation sociale, ou plutôt les signes qui lui paraissaient impliquer qu’elle était élevée, comme de ne pas se découvrir en entrant dans le hall, de porter des knickerbockers, un paletot à taille, et de sortir un cigare ceint de pourpre et d’or d’un étui en maroquin écrasé (tous avantages, hélas ! qui me faisaient défaut). Il émaillait ses propos commerciaux d’expressions choisies, mais à contresens.
Tandis que j’entendais ma grand’mère, sans se froisser qu’il l’écoutât son chapeau sur la tête et tout en sifflotant, lui demander avec une intonation artificielle : « Et quels sont… vos prix ?… Oh ! beaucoup trop élevés pour mon petit budget », attendant sur une banquette, je me réfugiais au plus profond de moi-même, je m’efforçais d’émigrer dans les pensées éternelles, de ne laisser rien de moi, rien de vivant, à la surface de mon corps – insensibilisée comme l’est celle des animaux qui par inhibition font les morts quand on les blesse – afin de ne pas trop souffrir dans ce lieu où mon manque total d’habitude m’était rendu plus sensible encore par la vue de celle que semblait en avoir au même moment une dame élégante à qui le directeur témoignait son respect en prenant des familiarités avec le petit chien dont elle était suivie, le jeune gandin qui, la plume au chapeau, rentrait en demandant « s’il avait des lettres », tous ces gens pour qui c’était regagner leur home que de gravir les degrés en faux marbre. Et en même temps le regard de Minos, Éaque et Rhadamante (regard dans lequel je plongeai mon âme dépouillée, comme dans un inconnu où plus rien ne la protégeait) me fut jeté sévèrement par des messieurs qui, peu versés peut-être dans l’art de « recevoir », portaient le titre de « chefs de réception » ; plus loin, derrière un vitrage clos, des gens étaient assis dans un salon de lecture pour la description duquel il m’aurait fallu choisir dans le Dante, tour à tour les couleurs qu’il prête au Paradis et à l’Enfer, selon que je pensais au bonheur des élus qui avaient le droit d’y lire en toute tranquillité, ou à la terreur que m’eût causée ma grand’mère si dans son insouci de ce genre d’impressions elle m’eût ordonné d’y pénétrer.
Mon impression de solitude s’accrut encore un moment après. Comme j’avais avoué à ma grand’mère que je n’étais pas bien, que je croyais que nous allions être obligés de revenir à Paris, sans protester elle avait dit qu’elle sortait pour quelques emplettes, utiles aussi bien si nous partions que si nous restions (et que je sus ensuite m’être toutes destinées, Françoise ayant avec elle des affaires qui m’eussent manqué) ; en l’attendant j’étais allé faire les cent pas dans les rues encombrées d’une foule qui y maintenait une chaleur d’appartement et où était encore ouverts la boutique du coiffeur et le salon d’un pâtissier chez lequel des habitués prenaient des glaces, devant la statue de Duguay-Trouin. Elle me causa à peu près autant de plaisir que son image au milieu d’un « illustré » peut en procurer au malade qui le feuillette dans le cabinet d’attente d’un chirurgien. Je m’étonnais qu’il y eût des gens assez différents de moi pour que, cette promenade dans la ville, le directeur eût pu me la conseiller comme une distraction, et aussi pour que le lieu de supplice qu’est une demeure nouvelle pût paraître à certains « un séjour de délices » comme disait le prospectus de l’hôtel, qui pouvait exagérer mais pourtant s’adressait à toute une clientèle dont il flattait les goûts. Il est vrai qu’il invoquait, pour la faire venir au Grand-Hôtel de Balbec, non seulement « la chère exquise » et le « coup d’œil féerique des jardins du Casino », mais encore les « arrêts de Sa Majesté la Mode, qu’on ne peut violer impunément sans passer pour un béotien, ce à quoi aucun homme bien élevé ne voudrait s’exposer ». Le besoin que j’avais de ma grand’mère était grandi par ma crainte de lui avoir causé une désillusion. Elle devait être découragée, sentir que si je ne supportais pas cette fatigue c’était à désespérer qu’aucun voyage pût me faire du bien. Je me décidai à rentrer l’attendre ; le directeur vint lui-même pousser un bouton : et un personnage encore inconnu de moi, qu’on appelait « lift » (et qui à ce point le plus haut de l’hôtel où serait le lanternon d’une église normande, était installé comme un photographe derrière son vitrage ou comme un organiste dans sa chambre), se mit à descendre vers moi avec l’agilité d’un écureuil domestique, industrieux et captif. Puis en glissant de nouveau le long d’un pilier il m’entraîna à sa suite vers le dôme de la nef commerciale. À chaque étage, des deux côtés de petits escaliers de communication, se dépliaient en éventail de sombres galeries, dans lesquelles, portant un traversin, passait une femme de chambre. J’appliquais à son visage rendu indécis par le crépuscule le masque de mes rêves les plus passionnés, mais lisais dans son regard tourné vers moi l’horreur de mon néant. Cependant pour dissiper, au cours de l’interminable ascension, l’angoisse mortelle que j’éprouvais à traverser en silence le mystère de ce clair-obscur sans poésie, éclairé d’une seule rangée verticale de verrières que faisait l’unique water-closet de chaque étage, j’adressai la parole au jeune organiste, artisan de mon voyage et compagnon de ma captivité, lequel continuait à tirer les registres de son instrument et à pousser les tuyaux. Je m’excusai de tenir autant de place, de lui donner tellement de peine, et lui demandai si je ne le gênais pas dans l’exercice d’un art à l’endroit duquel, pour flatter le virtuose, je fis plus que manifester de la curiosité, je confessai ma prédilection. Mais il ne me répondit pas, soit étonnement de mes paroles, attention à son travail, souci de l’étiquette, dureté de son ouïe, respect du lieu, crainte du danger, paresse d’intelligence ou consigne du directeur.
Il n’est peut-être rien qui donne plus l’impression de la réalité de ce qui nous est extérieur, que le changement de la position, par rapport à nous, d’une personne même insignifiante, avant que nous l’ayons connue, et après. J’étais le même homme qui avait pris à la fin de l’après-midi le petit chemin de fer de Balbec, je portais en moi la même âme. Mais dans cette âme, à l’endroit où, à six heures, il y avait avec l’impossibilité d’imaginer le directeur, le Palace, son personnel, une attente vague et craintive du moment où j’arriverais, se trouvaient maintenant les boutons extirpés dans la figure du directeur cosmopolite (en réalité naturalisé Monégasque, bien qu’il fût – comme il disait parce qu’il employait toujours des expressions qu’il croyait distinguées, sans s’apercevoir qu’elles étaient vicieuses – « d’originalité roumaine ») – son geste pour sonner le lift, le lift lui-même, toute une frise de personnages de guignol sortis de cette boîte de Pandore qu’était le Grand-Hôtel, indéniables, inamovibles, et, comme tout ce qui est réalisé, stérilisants. Mais du moins ce changement dans lequel je n’étais pas intervenu me prouvait qu’il s’était passé quelque chose d’extérieur à moi – si dénuée d’intérêt que cette chose fût en soi – et j’étais comme le voyageur qui, ayant eu le soleil devant lui en commençant une course, constate que les heures sont passées quand il le voit derrière lui. J’étais brisé par la fatigue, j’avais la fièvre ; je me serais bien couché, mais je n’avais rien de ce qu’il eût fallu pour cela. J’aurais voulu au moins m’étendre un instant sur le lit, mais à quoi bon puisque je n’aurais pu y faire trouver de repos à cet ensemble de sensations qui est pour chacun de nous son corps conscient, sinon son corps matériel, et puisque les objets inconnus qui l’encerclaient, en le forçant à mettre ses perceptions sur le pied permanent d’une défensive vigilante, auraient maintenu mes regards, mon ouïe, tous mes sens, dans une position aussi réduite et incommode (même si j’avais allongé mes jambes) que celle du cardinal La Balue dans la cage où il ne pouvait ni se tenir debout ni s’asseoir. C’est notre attention qui met des objets dans une chambre, et l’habitude qui les en retire, et nous y fait de la place. De la place, il n’y en avait pas pour moi dans ma chambre de Balbec (mienne de nom seulement), elle était pleine de choses qui, ne me connaissant pas, me rendirent le coup d’œil méfiant que je leur jetai et, sans tenir aucun compte de mon existence, témoignèrent que je dérangeais le train-train de la leur. La pendule – alors qu’à la maison je n’entendais la mienne que quelques secondes par semaine, seulement quand je sortais d’une profonde méditation – continua sans s’interrompre un instant à tenir dans une langue inconnue des propos qui devaient être désobligeants pour moi, car les grands rideaux violets l’écoutaient sans répondre, mais dans une attitude analogue à celle des gens qui haussent les épaules pour montrer que la vue d’un tiers les irrite. Ils donnaient à cette chambre si haute un caractère quasi historique qui eût pu la rendre appropriée à l’assassinat du duc de Guise, et plus tard à une visite de touristes conduits par un guide de l’agence Cook, mais nullement à mon sommeil. J’étais tourmenté par la présence de petites bibliothèques à vitrines, qui couraient le long des murs, mais surtout par une grande glace à pieds, arrêtée en travers de la pièce et avant le départ de laquelle je sentais qu’il n’y aurait pas pour moi de détente possible. Je levais à tout moment mes regards – que les objets de ma chambre de Paris ne gênaient pas plus que ne faisaient mes propres prunelles, car ils n’étaient plus que des annexes de mes organes, un agrandissement de moi-même – vers le plafond surélevé de ce belvédère situé au sommet de l’hôtel et que ma grand’mère avait choisi pour moi ; et, jusque dans cette région plus intime que celle où nous voyons et où nous entendons, dans cette région où nous éprouvons la qualité des odeurs, c’était presque à l’intérieur de mon moi que celle du vétiver venait pousser dans mes derniers retranchements son offensive, à laquelle j’opposais non sans fatigue la riposte inutile et incessante d’un reniflement alarmé. N’ayant plus d’univers, plus de chambre, plus de corps que menacé par les ennemis qui m’entouraient, qu’envahi jusque dans les os par la fièvre, j’étais seul, j’avais envie de mourir. Alors ma grand’mère entra ; et à l’expansion de mon cœur refoulé s’ouvrirent aussitôt des espaces infinis.
Elle portait une robe de chambre de percale qu’elle revêtait à la maison chaque fois que l’un de nous était malade (parce qu’elle s’y sentait plus à l’aise, disait-elle, attribuant toujours à ce qu’elle faisait des mobiles égoïstes), et qui était pour nous soigner, pour nous veiller, sa blouse de servante et de garde, son habit de religieuse. Mais tandis que les soins de celles-là, la bonté qu’elles ont, le mérite qu’on leur trouve et la reconnaissance qu’on leur doit augmentent encore l’impression qu’on a d’être, pour elles, un autre, de se sentir seul, gardant pour soi la charge de ses pensées, de son propre désir de vivre, je savais, quand j’étais avec ma grand’mère, si grand chagrin qu’il y eût en moi, qu’il serait reçu dans une pitié plus vaste encore ; que tout ce qui était mien, mes soucis, mon vouloir, serait, en ma grand’mère, étayé sur un désir de conservation et d’accroissement de ma propre vie autrement fort que celui que j’avais de moi-même ; et mes pensées se prolongeaient en elle sans subir de déviation parce qu’elles passaient de mon esprit dans le sien sans changer de milieu, de personne. Et – comme quelqu’un qui veut nouer sa cravate devant une glace sans comprendre que le bout qu’il voit n’est pas placé par rapport à lui du côté où il dirige sa main, ou comme un chien qui poursuit à terre l’ombre dansante d’un insecte – trompé par l’apparence du corps comme on l’est dans ce monde où nous ne percevons pas directement les âmes, je me jetai dans les bras de ma grand’mère et je suspendis mes lèvres à sa figure comme si j’accédais ainsi à ce cœur immense qu’elle m’ouvrait. Quand j’avais ainsi ma bouche collée à ses joues, à son front, j’y puisais quelque chose de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais l’immobilité, le sérieux, la tranquille avidité d’un enfant qui tette.
Je regardais ensuite sans me lasser son grand visage découpé comme un beau nuage ardent et calme, derrière lequel on sentait rayonner la tendresse. Et tout ce qui recevait encore, si faiblement que ce fût, un peu de ses sensations, tout ce qui pouvait ainsi être dit encore à elle, en était aussitôt si spiritualisé, si sanctifié que de mes paumes je lissais ses beaux cheveux à peine gris avec autant de respect, de précaution et de douceur que si j’y avais caressé sa bonté. Elle trouvait un tel plaisir dans toute peine qui m’en épargnait une, et, dans un moment d’immobilité et de calme pour mes membres fatigués quelque chose de si délicieux, que quand, ayant vu qu’elle voulait m’aider à me coucher et me déchausser, je fis le geste de l’en empêcher et de commencer à me déshabiller moi-même, elle arrêta d’un regard suppliant mes mains qui touchaient aux premiers boutons de ma veste et de mes bottines.
– Oh, je t’en prie, me dit-elle. C’est une telle joie pour ta grand’mère. Et surtout ne manque pas de frapper au mur si tu as besoin de quelque chose cette nuit, mon lit est adossé au tien, la cloison est très mince. D’ici un moment quand tu seras couché fais-le, pour voir si nous nous comprenons bien.
Et, en effet, ce soir-là, je frappai trois coups – que une semaine plus tard quand je fus souffrant je renouvelai pendant quelques jours tous les matins parce que ma grand’mère voulait me donner du lait de bonne heure. Alors quand je croyais entendre qu’elle était réveillée – pour qu’elle n’attendît pas et pût, tout de suite après, se rendormir – je risquais trois petits coups, timidement, faiblement, distinctement malgré tout, car si je craignais d’interrompre son sommeil dans le cas où je me serais trompé et où elle eût dormi, je n’aurais pas voulu non plus qu’elle continuât d’épier un appel qu’elle n’aurait pas distingué d’abord et que je n’oserais pas renouveler. Et à peine j’avais frappé mes coups que j’en entendais trois autres, d’une intonation différente de ceux-là, empreints d’une calme autorité, répétés à deux reprises pour plus de clarté et qui disaient : « Ne t’agite pas, j’ai entendu, dans quelques instants je serai là » ; et bientôt après ma grand’mère arrivait. Je lui disais que j’avais eu peur qu’elle ne m’entendît pas ou crût que c’était un voisin qui avait frappé ; elle riait :
– Confondre les coups de mon pauvre chou avec d’autres, mais entre mille sa grand’mère les reconnaîtrait ! Crois-tu donc qu’il y en ait d’autres au monde qui soient aussi bêtas, aussi fébriles, aussi partagés entre la crainte de me réveiller et de ne pas être compris. Mais quand même elle se contenterait d’un grattement on reconnaîtrait tout de suite sa petite souris, surtout quand elle est aussi unique et à plaindre que la mienne. Je l’entendais déjà depuis un moment qui hésitait, qui se remuait dans le lit, qui faisait tous ses manèges.
Elle entr’ouvrait les persiennes ; à l’annexe en saillie de l’hôtel, le soleil était déjà installé sur les toits comme un couvreur matinal qui commence tôt son ouvrage et l’accomplit en silence pour ne pas réveiller la ville qui dort encore et de laquelle l’immobilité le fait paraître plus agile. Elle me disait l’heure, le temps qu’il ferait, que ce n’était pas la peine que j’allasse jusqu’à la fenêtre, qu’il y avait de la brume sur la mer, si la boulangerie était déjà ouverte, quelle était cette voiture qu’on entendait : tout cet insignifiant lever de rideau, ce négligeable introït du jour auquel personne n’assiste, petit morceau de vie qui n’était qu’à nous deux, que j’évoquerais volontiers dans la journée devant Françoise ou des étrangers en parlant du brouillard à couper au couteau qu’il y avait eu le matin à six heures, avec l’ostentation non d’un savoir acquis, mais d’une marque d’affection reçue par moi seul ; doux instant matinal qui s’ouvrait comme une symphonie par le dialogue rythmé de mes trois coups auquel la cloison pénétrée de tendresse et de joie, devenue harmonieuse, immatérielle, chantant comme les anges, répondait par trois autres coups, ardemment attendus, deux fois répétés, et où elle savait transporter l’âme de ma grand’mère tout entière et la promesse de sa venue, avec une allégresse d’annonciation et une fidélité musicale. Mais cette première nuit d’arrivée, quand ma grand’mère m’eût quitté, je recommençai à souffrir, comme j’avais déjà souffert à Paris au moment de quitter la maison. Peut-être cet effroi que j’avais – qu’ont tant d’autres – de coucher dans une chambre inconnue, peut-être cet effroi n’est-il que la forme la plus humble, obscure, organique, presque inconsciente, de ce grand refus désespéré qu’opposent les choses qui constituent le meilleur de notre vie présente à ce que nous revêtions mentalement de notre acceptation la formule d’un avenir où elles ne figurent pas ; refus qui était au fond de l’horreur que m’avait fait si souvent éprouver la pensée que mes parents mourraient un jour, que les nécessités de la vie pourraient m’obliger à vivre loin de Gilberte, ou simplement à me fixer définitivement dans un pays où je ne reverrais plus jamais mes amis ; refus qui était encore au fond de la difficulté que j’avais à penser à ma propre mort ou à une survie comme celle que Bergotte promettait aux hommes dans ses livres, dans laquelle je ne pourrais emporter mes souvenirs, mes défauts, mon caractère qui ne se résignaient pas à l’idée de ne plus être et ne voulaient pour moi ni du néant, ni d’une éternité où ils ne seraient plus.
Quand Swann m’avait dit à Paris, un jour que j’étais particulièrement souffrant : « Vous devriez partir pour ces délicieuses îles de l’Océanie, vous verrez que vous n’en reviendrez plus », j’aurais voulu lui répondre : « Mais alors je ne verrai plus votre fille, je vivrai au milieu de choses et de gens qu’elle n’a jamais vus. » Et pourtant ma raison me disait : « Qu’est-ce que cela peut faire, puisque tu n’en seras pas affligé ? Quand Monsieur Swann te dit que tu ne reviendras pas, il entend par là que tu ne voudras pas revenir, et puisque tu ne le voudras pas, c’est que, là-bas, tu seras heureux. » Car ma raison savait que l’habitude – l’habitude qui allait assumer maintenant l’entreprise de me faire aimer ce logis inconnu, de changer da place la glace, la nuance des rideaux, d’arrêter la pendule – se charge aussi bien de nous rendre chers les compagnons qui nous avaient déplu d’abord, de donner une autre forme aux visages, de rendre sympathique le son d’une voix, de modifier l’inclination des cœurs. Certes ces amitiés nouvelles pour des lieux et des gens ont pour trame l’oubli des anciennes ; mais justement ma raison pensait que je pouvais envisager sans terreur la perspective d’une vie où je serais à jamais séparé d’êtres dont je perdrais le souvenir, et c’est comme une consolation qu’elle offrait à mon cœur une promesse d’oubli qui ne faisait au contraire qu’affoler son désespoir. Ce n’est pas que notre cœur ne doive éprouver lui aussi, quand la séparation sera consommée, les effets analgésiques de l’habitude ; mais jusque-là il continuera de souffrir. Et la crainte d’un avenir où nous serons enlevés la vue et l’entretien de ceux que nous aimons et d’où nous tirons aujourd’hui notre plus chère joie, cette crainte, loin de se dissiper, s’accroît, si à la douleur d’une telle privation nous pensons que s’ajoutera ce qui pour nous semble actuellement plus cruel encore : ne pas la ressentir comme une douleur, y rester indifférent ; car alors notre moi serait changé, ce ne serait plus seulement le charme de nos parents, de notre maîtresse, de nos amis, qui ne serait plus autour de nous, mais notre affection pour eux ; elle aurait été si parfaitement arrachée de notre cœur dont elle est aujourd’hui une notable part, que nous pourrions nous plaire à cette vie séparée d’eux dont la pensée nous fait horreur aujourd’hui ; ce serait donc une vraie mort de nous-même, mort suivie, il est vrai, de résurrection, mais en un moi différent et jusqu’à l’amour duquel ne peuvent s’élever les parties de l’ancien moi condamnées à mourir. Ce sont elles – même les plus chétives, comme les obscurs attachements aux dimensions, à l’atmosphère d’une chambre – qui s’effarent et refusent, en des rébellions où il faut voir un mode secret, partiel, tangible et vrai de la résistance à la mort, de la longue résistance désespérée et quotidienne à la mort fragmentaire et successive telle qu’elle s’insère dans toute la durée de notre vie, détachant de nous à chaque moment des lambeaux de nous-même sur la mortification desquels des cellules nouvelles multiplieront. Et pour une nature nerveuse comme était la mienne, c’est-à-dire chez qui les intermédiaires, les nerfs, remplissent mal leurs fonctions, n’arrêtent pas dans sa route vers la conscience, mais y laissent au contraire parvenir, distincte, épuisante, innombrable et douloureuse, la plainte des plus humbles éléments du moi qui vont disparaître, l’anxieuse alarme que j’éprouvais sous ce plafond inconnu et trop haut n’était que la protestation d’une amitié qui survivait en moi pour un plafond familier et bas. Sans doute cette amitié disparaîtrait, une autre ayant pris sa place (alors la mort, puis une nouvelle vie auraient, sous le nom d’Habitude, accompli leur œuvre double) ; mais jusqu’à son anéantissement, chaque soir elle souffrirait, et ce premier soir-là surtout, mise en présence d’un avenir déjà réalisé où il n’y avait plus de place pour elle, elle se révoltait, elle me torturait du cri de ses lamentations chaque fois que mes regards, ne pouvant se détourner de ce qui les blessait, essayaient de se poser au plafond inaccessible.
