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Kitabı oku: «À l’ombre des jeunes filles en fleurs», sayfa 20

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Malheureusement, s’il y avait quelqu’un qui, plus que quiconque, vécût enfermé dans son univers particulier, c’était ma grand’mère. Elle ne m’aurait même pas méprisé, elle ne m’aurait pas compris, si elle avait su que j’attachais de l’importance à l’opinion, que j’éprouvais de l’intérêt pour la personne de gens dont elle ne remarquait seulement pas l’existence et dont elle devait quitter Balbec sans avoir retenu le nom ; je n’osais pas lui avouer que si ces mêmes gens l’avaient vu causer avec Mme de Villeparisis, j’en aurais eu un grand plaisir, parce que je sentais que la marquise avait du prestige dans l’hôtel et que son amitié nous eût posés aux yeux de M. de Stermaria. Non d’ailleurs que l’amie de ma grand’mère me représentât le moins du monde une personne de l’aristocratie : j’étais trop habitué à son nom devenu familier à mes oreilles avant que mon esprit s’arrêtât sur lui, quand tout enfant je l’entendais prononcer à la maison ; et son titre n’y ajoutait qu’une particularité bizarre comme aurait fait un prénom peu usité, ainsi qu’il arrive dans les noms de rue où on n’aperçoit rien de plus noble dans la rue Lord-Byron, dans la si populaire et vulgaire rue Rochechouart, ou dans la rue de Gramont que dans la rue Léonce-Reynaud ou la rue Hippolyte-Lebas. Mme de Villeparisis ne me faisait pas plus penser à une personne d’un monde spécial que son cousin Mac Mahon que je ne différenciais pas de M. Carnot, président de la République comme lui, et de Raspail dont Françoise avait acheté la photographie avec celle de Pie IX. Ma grand’mère avait pour principe qu’en voyage on ne doit plus avoir de relations, qu’on ne va pas au bord de la mer pour voir des gens, qu’on a tout le temps pour cela à Paris, qu’ils vous feraient perdre en politesses, en banalités, le temps précieux qu’il faut passer tout entier au grand air, devant les vagues ; et trouvant plus commode de supposer que cette opinion était partagée par tout le monde et qu’elle autorisait entre de vieux amis que le hasard mettait en présence dans le même hôtel la fiction d’un incognito réciproque, au nom que lui cita le directeur, elle se contenta de détourner les yeux et eut l’air de ne pas voir Mme de Villeparisis qui, comprenant que ma grand’mère ne tenait pas à faire de reconnaissances, regarda à son tour dans le vague. Elle s’éloigna, et je restai dans mon isolement comme un naufragé de qui a paru s’approcher un vaisseau, lequel a disparu ensuite sans s’être arrêté.

Elle prenait aussi ses repas dans la salle à manger, mais à l’autre bout. Elle ne connaissait aucune des personnes qui habitaient l’hôtel ou y venaient en visite, pas même M. de Cambremer ; en effet, je vis qu’il ne la saluait pas, un jour où il avait accepté avec sa femme une invitation à déjeuner du bâtonnier, lequel, ivre de l’honneur d’avoir le gentilhomme à sa table, évitait ses amis des autres jours et se contentait de leur adresser de loin un clignement d’œil pour faire à cet événement historique une allusion toutefois assez discrète pour qu’elle ne pût pas être interprétée comme une invite à s’approcher.

– Eh bien, j’espère que vous vous mettez bien, que vous êtes un homme chic, lui dit le soir la femme du premier président.

– Chic ? pourquoi ? demanda le bâtonnier, dissimulant sa joie sous un étonnement exagéré ; à cause de mes invités ? dit-il en sentant qu’il était incapable de feindre plus longtemps ; mais qu’est-ce que ça a de chic d’avoir des amis à déjeuner ? Faut bien qu’ils déjeunent quelque part !

– Mais si, c’est chic ! C’était bien les de Cambremer, n’est-ce pas ? Je les ai bien reconnus. C’est une marquise. Et authentique. Pas par les femmes.

– Oh ! c’est une femme bien simple, elle est charmante, on ne fait pas moins de façons. Je pensais que vous alliez venir, je vous faisais des signes… je vous aurais présenté ! dit-il en corrigeant par une légère ironie l’énormité de cette proposition comme Assuérus quand il dit à Esther : « Faut-il de mes États vous donner la moitié ! »

– Non, non, non, non, nous restons cachés, comme l’humble violette.

– Mais vous avez eu tort, je vous le répète, répondit le bâtonnier enhardi maintenant que le danger était passé. Ils ne vous auraient pas mangés. Allons-nous faire notre petit bezigue ?

– Mais volontiers, nous n’osions pas vous le proposer, maintenant que vous traitez des marquises !

– Oh ! allez, elles n’ont rien de si extraordinaire. Tenez, j’y dîne demain soir. Voulez-vous y aller à ma place. C’est de grand cœur. Franchement, j’aime autant rester ici.

– Non, non !… on me révoquerait comme réactionnaire, s’écria le président, riant aux larmes de sa plaisanterie. Mais vous aussi vous êtes reçu à Féterne, ajouta-t-il en se tournant vers le notaire.

– Oh ! je vais là les dimanches, on entre par une porte, on sort par l’autre. Mais ils ne déjeunent pas chez moi comme chez le bâtonnier.

M. de Stermaria n’était pas ce jour-là à Balbec au grand regret du bâtonnier. Mais insidieusement il dit au maître d’hôtel :

– Aimé, vous pourrez dire à M. de Stermaria qu’il n’est pas le seul noble qu’il y ait dans cette salle à manger. Vous avez bien vu ce monsieur qui a déjeuné avec moi ce matin ? Hein ? petites moustaches, air militaire ? Eh bien, c’est le marquis de Cambremer.

– Ah, vraiment ? cela ne m’étonne pas !

– Ça lui montrera qu’il n’est pas le seul homme titré. Et attrape donc ! Il n’est pas mal de leur rabattre leur caquet à ces nobles. Vous savez, Aimé, ne lui dites rien si vous voulez, moi, ce que j’en dis, ce n’est pas pour moi ; du reste, il le connaît bien.

Et le lendemain, M. de Stermaria, qui savait que le bâtonnier avait plaidé pour un de ses amis, alla se présenter lui-même.

– Nos amis communs, les de Cambremer, voulaient justement nous réunir, nos jours n’ont pas coïncidé, enfin je ne sais plus, dit le bâtonnier, qui comme beaucoup de menteurs s’imaginent qu’on ne cherchera pas à élucider un détail insignifiant qui suffit pourtant (si le hasard vous met en possession de l’humble réalité qui est en contradiction avec lui) pour dénoncer un caractère et inspirer à jamais la méfiance.

Comme toujours, mais plus facilement pendant que son père s’était éloigné pour causer avec le bâtonnier, je regardais Mlle de Stermaria. Autant que la singularité hardie et toujours belle de ses attitudes, comme quand, les deux coudes posés sur la table, elle élevait son verre au-dessus de ses deux avant-bras, la sécheresse d’un regard vite épuisé, la dureté foncière, familiale, qu’on sentait, mal recouverte sous ses inflexions personnelles, au fond de sa voix, et qui avait choqué ma grand’mère, une sorte de cran d’arrêt atavique auquel elle revenait dès que dans un coup d’œil ou une intonation elle avait achevé de donner sa pensée propre ; tout cela ramenait la pensée de celui qui la regardait vers la lignée qui lui avait légué cette insuffisance de sympathie humaine, des lacunes de sensibilité, un manque d’ampleur dans l’étoffe qui à tout moment faisait faute. Mais à certains regards qui passaient un instant sur le fond si vite à sec de sa prunelle et dans lesquels on sentait cette douceur presque humble que le goût prédominant des plaisirs des sens donne à la plus fière, laquelle bientôt ne reconnaît plus qu’un prestige, celui qu’a pour elle tout être qui peut les lui faire éprouver, fût-ce un comédien ou un saltimbanque pour lequel elle quittera peut-être un jour son mari ; à certaine teinte d’un rose sensuel et vif qui s’épanouissait dans ses joues pâles, pareille à celle qui mettait son incarnat au cœur des nymphéas blancs de la Vivonne, je croyais sentir qu’elle eût facilement permis que je vinsse chercher sur elle le goût de cette vie si poétique qu’elle menait en Bretagne, vie à laquelle, soit par trop d’habitude, soit par distinction innée, soit par dégoût de la pauvreté ou de l’avarice des siens, elle ne semblait pas trouver grand prix, mais que pourtant elle contenait enclose en son corps. Dans la chétive réserve de volonté qui lui avait été transmise et qui donnait à son expression quelque chose de lâche, peut-être n’eût-elle pas trouvé les ressources d’une résistance. Et surmonté d’une plume un peu démodée et prétentieuse, le feutre gris qu’elle portait invariablement à chaque repas me la rendait plus douce, non parce qu’il s’harmonisait avec son teint d’argent ou de rose, mais parce qu’en me la faisant supposer pauvre, il la rapprochait de moi. Obligée à une attitude de convention par la présence de son père, mais apportant déjà à la perception et au classement des êtres qui étaient devant elle des principes autres que lui, peut-être voyait-elle en moi non le rang insignifiant, mais le sexe et l’âge. Si un jour M. de Stermaria était sorti sans elle, surtout si Mme de Villeparisis en venant s’asseoir à notre table lui avait donné de nous une opinion qui m’eût enhardi à m’approcher d’elle, peut-être aurions-nous pu échanger quelques paroles, prendre un rendez-vous, nous lier davantage. Et, un mois où elle serait restée seule sans ses parents dans son château romanesque, peut-être aurions-nous pu nous promener seuls le soir tous deux dans le crépuscule où luiraient plus doucement au-dessus de l’eau assombrie les fleurs roses des bruyères, sous les chênes battus par le clapotement des vagues. Ensemble nous aurions parcouru cette île empreinte pour moi de tant de charme parce qu’elle avait enfermé la vie habituelle de Mlle de Stermaria et qu’elle reposait dans la mémoire de ses yeux. Car il me semblait que je ne l’aurais vraiment possédée que là, quand j’aurais traversé ces lieux qui l’enveloppaient de tant de souvenirs – voile que mon désir voulait arracher et de ceux que la nature interpose entre la femme et quelques êtres (dans la même intention qui lui fait, pour tous, mettre l’acte de la reproduction entre eux et le plus vif plaisir, et pour les insectes, placer devant le nectar le pollen qu’ils doivent emporter) afin que trompés par l’illusion de la posséder ainsi plus entière ils soient forcés de s’emparer d’abord des paysages au milieu desquels elle vit et qui, plus utiles pour leur imagination que le plaisir sensuel, n’eussent pas suffi pourtant, sans lui, à les attirer.

Mais je dus détourner mes regards de Mlle de Stermaria, car déjà, considérant sans doute que faire la connaissance d’une personnalité importante était un acte curieux et bref qui se suffisait à lui-même et qui pour développer tout l’intérêt qu’il comportait n’exigeait qu’une poignée de mains et un coup d’œil pénétrant sans conversation immédiate ni relations ultérieures, son père avait pris congé du bâtonnier et retournait s’asseoir en face d’elle, en se frottant les mains comme un homme qui vient de faire une précieuse acquisition. Quant au bâtonnier, la première émotion de cette entrevue une fois passée, comme les autres jours, on l’entendait par moments s’adressant au maître d’hôtel :

– Mais moi je ne suis pas roi, Aimé ; allez donc près du roi… Dites, Premier, cela a l’air très bon ces petites truites-là, nous allons en demander à Aimé. Aimé, cela me semble tout à fait recommandable ce petit poisson que vous avez là-bas : vous allez nous apporter de cela, Aimé, et à discrétion.

Il répétait tout le temps le nom d’Aimé, ce qui faisait que quand il avait quelqu’un à dîner, son invité lui disait : « Je vois que vous êtes tout à fait bien dans la maison » et croyait devoir aussi prononcer constamment « Aimé » par cette disposition, où il entre à la fois de la timidité, de la vulgarité et de la sottise, qu’ont certaines personnes à croire qu’il est spirituel et élégant d’imiter à la lettre les gens avec qui elles se trouvent. Il le répétait sans cesse, mais avec un sourire, car il tenait à étaler à la fois ses bonnes relations avec le maître d’hôtel et sa supériorité sur lui. Et le maître d’hôtel lui aussi, chaque fois que revenait son nom, souriait d’un air attendri et fier, montrant qu’il ressentait l’honneur et comprenait la plaisanterie.

Si intimidants que fussent toujours pour moi les repas, dans ce vaste restaurant, habituellement comble, du Grand-Hôtel, ils le devenaient davantage encore quand arrivait pour quelques jours le propriétaire (ou directeur général élu par une société de commanditaires, je ne sais) non seulement de ce palace mais de sept ou huit autres, situés aux quatre coins de la France, et dans chacun desquels, faisant entre eux la navette, il venait passer, de temps en temps, une semaine. Alors, presque au commencement du dîner, apparaissait chaque soir, à l’entrée de la salle à manger, cet homme petit, à cheveux blancs, à nez rouge, d’une impassibilité et d’une correction extraordinaires, et qui était connu, paraît-il, à Londres aussi bien qu’à Monte-Carlo, pour un des premiers hôteliers de l’Europe. Une fois que j’étais sorti un instant au commencement du dîner, comme en rentrant je passai devant lui, il me salua, mais avec une froideur dont je ne pus démêler si la cause était la réserve de quelqu’un qui n’oublie pas ce qu’il est, ou le dédain pour un client sans importance. Devant ceux qui en avaient au contraire une très grande, le Directeur général s’inclinait avec autant de froideur mais plus profondément, les paupières abaissées par une sorte de respect pudique, comme s’il eût eu devant lui, à un enterrement, le père de la défunte ou le Saint-Sacrement. Sauf pour ces saluts glacés et rares, il ne faisait pas un mouvement, comme pour montrer que ses yeux étincelants qui semblaient lui sortir de la figure, voyaient tout, réglaient tout, assuraient dans « le Dîner au Grand-Hôtel » aussi bien le fini des détails que l’harmonie de l’ensemble. Il se sentait évidemment plus que metteur en scène, que chef d’orchestre, véritable généralissime. Jugeant qu’une contemplation portée à son maximum d’intensité lui suffisait pour s’assurer que tout était prêt, qu’aucune faute commise ne pouvait entraîner la déroute, et pour prendre enfin ses responsabilités, il s’abstenait non seulement de tout geste, même de bouger ses yeux pétrifiés par l’attention qui embrassaient et dirigeaient la totalité des opérations. Je sentais que les mouvements de ma cuiller eux-mêmes ne lui échappaient pas, et s’éclipsât-il dès après le potage, pour tout le dîner, la revue qu’il venait de passer m’avait coupé l’appétit. Le sien était fort bon, comme on pouvait le voir au déjeuner qu’il prenait comme un simple particulier, à la même table que tout le monde, dans la salle à manger. Sa table n’avait qu’une particularité, c’est qu’à côté, pendant qu’il mangeait, l’autre directeur, l’habituel, restait debout tout le temps à faire la conversation. Car étant le subordonné du Directeur général, il cherchait à le flatter et avait de lui une grande peur. La mienne était moindre pendant ces déjeuners, car perdu alors au milieu des clients, il mettait la discrétion d’un général assis dans un restaurant où se trouvent aussi des soldats à ne pas avoir l’air de s’occuper d’eux. Néanmoins quand le concierge, entouré de ses « chasseurs », m’annonçait : « Il repart demain matin pour Dinard. De là il va à Biarritz et après à Cannes », je respirais plus librement.

Ma vie dans l’hôtel était rendue non seulement triste parce que je n’y avais pas de relations, mais incommode parce que Françoise en avait noué de nombreuses. Il peut sembler qu’elles auraient dû nous faciliter bien des choses. C’était tout le contraire. Les prolétaires, s’ils avaient quelque peine à être traités en personnes de connaissance par Françoise, et ils ne le pouvaient qu’à de certaines conditions de grande politesse envers elle, en revanche, une fois qu’ils y étaient arrivés, étaient les seules gens qui comptassent pour elle. Son vieux code lui enseignait qu’elle n’était tenue à rien envers les amis de ses maîtres, qu’elle pouvait si elle était pressée envoyer promener une dame venue pour voir ma grand’mère. Mais envers ses relations à elle, c’est-à-dire avec les rares gens du peuple admis à sa difficile amitié, le protocole le plus subtil et le plus absolu réglait ses actions. Ainsi Françoise ayant fait la connaissance du cafetier et d’une petite femme de chambre qui faisait des robes pour une dame belge, ne remontait plus préparer les affaires de ma grand’mère tout de suite après déjeuner, mais seulement une heure plus tard parce que le cafetier voulait lui faire du café ou une tisane à la caféterie, que la femme de chambre lui demandait de venir la regarder coudre et que leur refuser eût été impossible et de ces choses qui ne se font pas. D’ailleurs des égards particuliers étaient dus à la petite femme de chambre qui était orpheline et avait été élevée chez des étrangers auprès desquels elle allait passer parfois quelques jours. Cette situation excitait la pitié de Françoise et aussi son dédain bienveillant. Elle qui avait de la famille, une petite maison qui lui venait de ses parents et où son frère élevait quelques vaches, elle ne pouvait pas considérer comme son égale une déracinée. Et comme cette petite espérait pour le 15 août aller voir ses bienfaiteurs, Françoise ne pouvait se tenir de répéter : « Elle me fait rire. Elle dit : j’espère d’aller chez moi pour le 15 août. Chez moi, qu’elle dit ! C’est seulement pas son pays, c’est des gens qui l’ont recueillie, et ça dit chez moi comme si c’était vraiment chez elle. Pauvre petite ! quelle misère qu’elle peut bien avoir pour qu’elle ne connaisse pas ce que c’est que d’avoir un chez soi. » Mais si encore Françoise ne s’était liée qu’avec des femmes de chambre amenées par des clients, lesquelles dînaient avec elle aux « courriers » et devant son beau bonnet de dentelles et son fin profil, la prenaient pour quelque dame noble peut-être, réduite par les circonstances, ou poussée par l’attachement à servir de dame de compagnie à ma grand’mère, si en un mot Françoise n’eût connu que des gens qui n’étaient pas de l’hôtel, le mal n’eût pas été grand, parce qu’elle n’eût pu les empêcher de nous servir à quelque chose, pour la raison qu’en aucun cas, et même inconnus d’elle, ils n’auraient pu nous servir à rien. Mais elle s’était liée aussi avec un sommelier, avec un homme de la cuisine, avec une gouvernante d’étage. Et il en résultait en ce qui concernait notre vie de tous les jours que Françoise, qui le jour de son arrivée, quand elle ne connaissait encore personne, sonnait à tort et à travers pour la moindre chose, à des heures où ma grand’mère et moi nous n’aurions pas osé le faire, et, si nous lui en faisions une légère observation répondait : « Mais on paye assez cher pour ça », comme si elle avait payé elle-même ; maintenant depuis qu’elle était amie d’une personnalité de la cuisine, ce qui nous avait paru de bon augure pour notre commodité, si ma grand’mère ou moi nous avions froid aux pieds, Françoise, fût-il une heure tout à fait normale, n’osait pas sonner ; elle assurait que ce serait mal vu parce que cela obligerait à rallumer les fourneaux, ou gênerait le dîner des domestiques qui seraient mécontents. Et elle finissait par une locution qui, malgré la façon incertaine dont elle la prononçait, n’en était pas moins claire et nous donnait nettement tort : « Le fait est… » Nous n’insistions pas, de peur de nous en faire infliger une, bien plus grave : « C’est quelque chose !… » De sorte qu’en somme nous ne pouvions plus avoir d’eau chaude parce que Françoise était devenue l’amie de celui qui la faisait chauffer.

À la fin nous aussi, nous fîmes une relation, malgré mais par ma grand’mère, car elle et Mme de Villeparisis tombèrent un matin l’une sur l’autre dans une porte et furent obligées de s’aborder non sans échanger au préalable des gestes de surprise, d’hésitation, exécuter des mouvements de recul, de doute et enfin des protestations de politesse et de joie comme dans certaines pièces de Molière où deux acteurs monologuant depuis longtemps chacun de son côté à quelques pas l’un de l’autre, sont censés ne pas s’être vus encore, et tout à coup s’aperçoivent, n’en peuvent croire leurs yeux, entrecoupent leurs propos, finalement parlent ensemble, le cœur ayant suivi le dialogue, et se jettent dans les bras l’un de l’autre. Mme de Villeparisis par discrétion voulut au bout d’un instant quitter ma grand’mère qui, au contraire, préféra la retenir jusqu’au déjeuner, désirant apprendre comment elle faisait pour avoir son courrier plus tôt que nous et de bonnes grillades (car Mme de Villeparisis, très gourmande, goûtait fort peu la cuisine de l’hôtel où l’on nous servait des repas que ma grand’mère, citant toujours Mme de Sévigné, prétendait être « d’une magnificence à mourir de faim »). Et la marquise prit l’habitude de venir tous les jours, en attendant qu’on la servît, s’asseoir un moment près de nous dans la salle à manger, sans permettre que nous nous levions, que nous nous dérangions en rien. Tout au plus nous attardions-nous souvent à causer avec elle, notre déjeuner fini, à ce moment sordide où les couteaux traînent sur la nappe à côté des serviettes défaites. Pour ma part, afin de garder, pour pouvoir aimer Balbec, l’idée que j’étais sur la pointe extrême de la terre, je m’efforçais de regarder plus loin, de ne voir que la mer, d’y chercher des effets décrits par Baudelaire et de ne laisser tomber mes regards sur notre table que les jours où y était servi quelque vaste poisson, monstre marin, qui, au contraire des couteaux et des fourchettes, était contemporain des époques primitives où la vie commençait à affluer dans l’Océan, au temps des Cimmériens, et duquel le corps aux innombrables vertèbres, aux nerfs bleus et roses, avait été construit par la nature, mais selon un plan architectural, comme une polychrome cathédrale de la mer.

Comme un coiffeur voyant un officier qu’il sert avec une considération particulière, reconnaître un client qui vient d’entrer et entamer un bout de causette avec lui, se réjouit en comprenant qu’ils sont du même monde et ne peut s’empêcher de sourire en allant chercher le bol de savon, car il sait que dans son établissement, aux besognes vulgaires du simple salon de coiffure, s’ajoutent des plaisirs sociaux, voire aristocratiques, tel Aimé, voyant que Mme de Villeparisis avait retrouvé en nous d’anciennes relations, s’en allait chercher nos rince-bouches avec le même sourire orgueilleusement modeste et savamment discret de maîtresse de maison qui sait se retirer à propos. On eût dit aussi un père heureux et attendri qui veille sans le troubler sur le bonheur de fiançailles qui se sont nouées à sa table. Du reste, il suffisait qu’on prononçât le nom d’une personne titrée pour qu’Aimé parût heureux, au contraire de Françoise devant qui on ne pouvait dire « le comte Un tel » sans que son visage s’assombrît et que sa parole devînt sèche et brève, ce qui signifiait qu’elle chérissait la noblesse, non pas moins que ne faisait Aimé, mais davantage. Puis Françoise avait la qualité qu’elle trouvait chez les autres le plus grand des défauts, elle était fière. Elle n’était pas de la race agréable et pleine de bonhomie dont Aimé faisait partie. Ils éprouvent, ils manifestent un vif plaisir quand on leur raconte un fait plus ou moins piquant, mais inédit, qui n’est pas dans le journal. Françoise ne voulait pas avoir l’air étonné. On aurait dit devant elle que l’archiduc Rodolphe, dont elle n’avait jamais soupçonné l’existence, était non pas mort comme cela passait pour assuré, mais vivant, qu’elle eût répondu « Oui », comme si elle le savait depuis longtemps. Il est, d’ailleurs, à croire que pour que même de notre bouche à nous, qu’elle appelait si humblement ses maîtres et qui l’avions presque si entièrement domptée, elle ne pût entendre, sans avoir à réprimer un mouvement de colère, le nom d’un noble, il fallait que la famille dont elle était sortie occupât dans son village une situation aisée, indépendante, et qui ne devait être troublée dans la considération dont elle jouissait que par ces mêmes nobles chez lesquels au contraire, dès l’enfance, un Aimé a servi comme domestique, s’il n’y a pas été élevé par charité. Pour Françoise, Mme de Villeparisis avait donc à se faire pardonner d’être noble. Mais, en France du moins, c’est justement le talent, comme la seule occupation, des grands seigneurs et des grandes dames. Françoise, obéissant à la tendance des domestiques qui recueillent sans cesse sur les rapports de leurs maîtres avec les autres personnes des observations fragmentaires dont ils tirent parfois des inductions erronées – comme font les humains sur la vie des animaux – trouvait à tout moment qu’on nous avait « manqué », conclusion à laquelle l’amenait facilement, d’ailleurs, autant que son amour excessif pour nous, le plaisir qu’elle avait à nous être désagréable. Mais ayant constaté, sans erreur possible, les mille prévenances dont nous entourait et dont l’entourait elle-même Mme de Villeparisis, Françoise l’excusa d’être marquise et, comme elle n’avait jamais cessé de lui savoir gré de l’être, elle la préféra à toutes les personnes que nous connaissions. C’est qu’aussi aucune ne s’efforçait d’être aussi continuellement aimable. Chaque fois que ma grand’mère remarquait un livre que Mme de Villeparisis lisait ou disait avoir trouvé beaux des fruits que celle-ci avait reçus d’une amie, une heure après un valet de chambre montait nous remettre livre ou fruits. Et quand nous la voyions ensuite, pour répondre à nos remerciements elle se contentait de dire, ayant l’air de chercher une excuse à son présent dans quelque utilité spéciale : « Ce n’est pas un chef-d’œuvre, mais les journaux arrivent si tard, il faut bien avoir quelque chose à lire » ou : « C’est toujours plus prudent d’avoir du fruit dont on est sûr au bord de la mer. » « Mais il me semble que vous ne mangez jamais d’huîtres, nous dit Mme de Villeparisis (augmentant l’impression de dégoût que j’avais à cette heure-là, car la chair vivante des huîtres me répugnait encore plus que la viscosité des méduses ne me ternissait la plage de Balbec) ; elles sont exquises sur cette côte ! Ah ! je dirai à ma femme de chambre d’aller prendre vos lettres en même temps que les miennes. Comment, votre fille vous écrit tous les jours ? Mais qu’est-ce que vous pouvez trouver à vous dire ! » Ma grand’mère se tut, mais on peut croire que ce fut par dédain, elle qui répétait pour maman les mots de Mme de Sévigné : « Dès que j’ai reçu une lettre, j’en voudrais tout à l’heure une autre, je ne respire que d’en recevoir. Peu de gens sont dignes de comprendre ce que je sens. » Et je craignais qu’elle n’appliquât à Mme de Villeparisis la conclusion : « Je cherche ceux qui sont de ce petit nombre et j’évite les autres. » Elle se rabattit sur l’éloge des fruits que Mme de Villeparisis nous avait fait apporter la veille. Et ils étaient en effet si beaux que le directeur, malgré la jalousie de ses compotiers dédaignés, m’avait dit : « Je suis comme vous, je suis plus frivole de fruit que de tout autre dessert. » Ma grand’mère dit à son amie qu’elle les avait d’autant plus appréciés que ceux qu’on servait à l’hôtel étaient généralement détestables. « Je ne peux pas, ajouta-t-elle, dire comme Mme de Sévigné que si nous voulions par fantaisie trouver un mauvais fruit, nous serions obligés de le faire venir de Paris. – Ah, oui, vous lisez Mme de Sévigné. Je vous vois depuis le premier jour avec ses lettres (elle oubliait qu’elle n’avait jamais aperçu ma grand’mère dans l’hôtel avant de la rencontrer dans cette porte). Est-ce que vous ne trouvez pas que c’est un peu exagéré ce souci constant de sa fille, elle en parle trop pour que ce soit bien sincère. Elle manque de naturel. » Ma grand’mère trouva la discussion inutile et pour éviter d’avoir à parler des choses qu’elle aimait devant quelqu’un qui ne pouvait les comprendre elle cacha, en posant son sac sur eux, les Mémoires de Mme de Beausergent.

Quand Mme de Villeparisis rencontrait Françoise au moment (que celle-ci appelait « le midi ») où, coiffée d’un beau bonnet et entourée de la considération générale, elle descendait « manger aux courriers », Mme de Villeparisis l’arrêtait pour lui demander de nos nouvelles. Et Françoise, nous transmettant les commissions de la marquise : « Elle a dit : Vous leur donnerez bien le bonjour, contrefaisait la voix de Mme de Villeparisis de laquelle elle croyait citer textuellement les paroles, tout en ne les déformant pas moins que Platon celles de Socrate ou saint Jean celles de Jésus. Françoise était naturellement très touchée de ces attentions. Tout au plus ne croyait-elle pas ma grand’mère et pensait-elle que celle-ci mentait dans un intérêt de classe, les gens riches se soutenant les uns les autres, quand elle assurait que Mme de Villeparisis avait été autrefois ravissante. Il est vrai qu’il n’en subsistait que de bien faibles restes dont on n’eût pu, à moins d’être plus artiste que Françoise, restituer la beauté détruite. Car pour comprendre combien une vieille femme a pu être jolie, il ne faut pas seulement regarder, mais traduire chaque trait.

– Il faudra que je pense une fois à lui demander si je me trompe et si elle n’a pas quelque parenté avec les Guermantes, me dit ma grand’mère qui excita par là mon indignation. Comment aurais-je pu croire à une communauté d’origine entre deux noms qui étaient entrés en moi l’un par la porte basse et honteuse de l’expérience, l’autre par la porte d’or de l’imagination ?

On voyait souvent passer depuis quelques jours, en pompeux équipage, grande, rousse, belle, avec un nez un peu fort, la princesse de Luxembourg, qui était en villégiature pour quelques semaines dans le pays. Sa calèche s’était arrêtée devant l’hôtel, un valet de pied était venu parler au directeur, était retourné à la voiture et avait rapporté des fruits merveilleux (qui unissaient dans une seule corbeille, comme la baie elle-même, diverses saisons), avec une carte : « La princesse de Luxembourg », où étaient écrits quelques mots au crayon. À quel voyageur princier demeurant ici incognito, pouvaient être destinés ces prunes glauques, lumineuses et sphériques comme était à ce moment-là la rotondité de la mer, ces raisins transparents suspendus au bois desséché comme une claire journée d’automne, ces poires d’un outremer céleste ? Car ce ne pouvait être à l’amie de ma grand’mère que la princesse avait voulu faire visite. Pourtant le lendemain soir Mme de Villeparisis nous envoya la grappe de raisins fraîche et dorée et des prunes et des poires que nous reconnûmes aussi, quoique les prunes eussent passé, comme la mer à l’heure de notre dîner, au mauve et que dans l’outremer des poires flottassent quelques formes de nuages roses. Quelques jours après nous rencontrâmes Mme de Villeparisis en sortant du concert symphonique qui se donnait le matin sur la plage. Persuadé que les œuvres que j’y entendais (le Prélude de Lohengrin, l’ouverture de Tannhauser, etc.) exprimaient les vérités les plus hautes, je tâchais de m’élever autant que je pouvais pour atteindre jusqu’à elles, je tirais de moi pour les comprendre, je leur remettais tout ce que je recélais alors de meilleur, de plus profond.

Yaş sınırı:
12+
Litres'teki yayın tarihi:
30 ağustos 2016
Hacim:
770 s. 1 illüstrasyon
Telif hakkı:
Public Domain