Kitabı oku: «La veuve d'Attila»

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Marcel Tissot

La veuve d'Attila


Publié par Good Press, 2022

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EAN 4064066318741

Table des matières

LA VEUVE D’ATTILA

I INTRODUCTION

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

PARIS

BLERIOT FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 55

1881


LA VEUVE D’ATTILA

Table des matières

I
INTRODUCTION

Table des matières

L’antique Séquanie, bien connue des écrivains anciens et souvent citée par Jules César, était une contrée importante de la Gaule Orientale. Il serait, croyons-nous, téméraire de reculer son origine aussi loin qu’un auteur Franc-Comtois du XVIe siècle s’est plu à le faire, sans hésitation, comme s’il avait eu sous les yeux des monuments historiques irrécusables. Nous nous contenterons d’exposer cette opinion et de citer deux pages de cet érudit, en respectant scrupuleusement l’orthographe et le style archaïque; elles serviront d’introduction à ce récit.

«La République des Sequanois en son premier commencement, après l’innondation universelle et repartement de l’univers faict entre les enfants de Noé estoit en mesme forme et conduicte que les autres quartiers de la Gaule soubs les Saturnes, c’est-à-dire, bons pères de famille, princes en nom et en effect gratieux gouverneurs de la république gauloise. Ce que fut commencé depuis que Samothes ou Dis, qui fut le plus sage home de son temps, en l’an130après le déluge, fils de Japhet, fils de Noé, commençat à peupler les Gaules et y establir les lettres et leurs caractères, qui correspondoient à celles que les Grecs empruntèrent puis après, et furent tousiours usitées par les Celtes, c’est-à-dire par les Gaulois iusques a ce que les Romains apporterent leurs formes.

«Le fils de Dis, nommé Magus, fut premier autheur de bastir ville; et pour ce, en mémoire de luy, la plus part des bonnes villes gauloises sont appellées par son nom: comme Rotomagus, Borbetomagus, Neomagus. Puis succedat Sarron, qui dressat et instituat les escholes publiques des Gaules pour entretenir en douceur le naturel belliqueux des naturels Gaulois.

«Et après régnat son fils Drys ou Dru ys, père et autheur des grands philosophes Druydes; après lequel fut Bardus, qui enseignat la poesie et la musique.

«Après Bardus, fut Langus, que l’on dit avoir basty Langres. Puis le second Bardus, puis Lucius, puis Celtes par lequel nom des Celtes est venu pour tous les Gaulois...»

Nous n’avons pas à nous occuper de ces époques reculées, bien antérieures à celle de la conquête des Gaules par J. César. Les habitants des belles contrées celtiques furent souvent, après l’établissement romain, en proie aux vicissitudes de soulèvements intérieurs, comme aussi les divers peuples établis sur la rive gauche e du Rhin eurent longtemps à se défendre contre les Germains rapaces et toujours disposés à envahir et à piller leurs voisins d’Occident, c’est-à-dire les habitants de la Sequania Maxima qui avait pour frontière le Rhin, depuis sa source jusqu’à la Gaule Belgique. Cette vaste province formait une nation entièrement distincte de la Germanie, et l’antipathie de ses habitants pour les Allemands s’est perpétuée jusqu’à nos jours.

Les peuples de ce noble pays ne pouvaient oublier ni leur liberté d’autrefois, ni leur ancienne puissance sous des gouvernements autonomes et se souvenaient qu’un jour Brennus le Séquanais avait assiégé et fait trembler Rome elle-même.

Plus tard, quand la Gaule fut, pour ainsi dire, devenue romaine, elle fournit à l’Empire plusieurs Césars: Antonin le Pieux, Caracalla et Posthumus. Les mœurs de ses habitants s’étaient enfin identifiées avec les usages et même avec le langage des maîtres du monde, de sorte que les Gaulois firent bientôt partie de la race latine absolument distincte de la race germanique qui habitait les contrées situées au delà du grand fleuve.

Certains hommes politiques étrangers contemporains cherchent à faire admettre que l’Alsace et la Lorraine furent autrefois des provinces d’origine allemande. Cette prétention est sans fondement; en effet, les auteurs latins s’accordent à dire le contraire, en établissant nettement que ces deux provinces faisaient partie de la Gaule Séquanaise. Nous citerons seulement quelques-uns d’entre eux qui nous reviennent, en ce moment, à la mémoire.

Nous lisons dans Eutrope:

«Dans l’espace d’environ neuf années, César dompta toute la Gaule qui est entre les Alpes, le fleuve du Rhône, le Rhin et l’Océan... Ayant aussi attaqué les Germains au delà du Rhin, il remporta de grandes victoires.»

Plus loin le même auteur s’exprime ainsi: «Trajan fut proclamé empereur à Cologne dans les Gaules (»

«Probus apprenant que Proculus et Bonose s’étaient saisis de l’empire à Cologne dans la Gaule)...»

«La Gaule est baignée au midi par les mers Thyrrhénienne et Gallique; vers le nord elle oppose aux Barbares le cours du Rhin pour barrière.»

Enfin nous trouvons dans un auteur du XVIe siècle, déjà cité:

«Le Rhin non-seulement divisait les Gaulois d’avec les autres peuples, mais nous trouvons encore que les Séquanais possédaient des terres situées au delà de ce fleuve, c’est-à-dire dans les régions germaniques.»

Vers le cinquième siècle, de terribles événements allaient changer la face de l’Europe et du monde entier. Les effroyables invasions des barbares inondaient sans relâche toutes les parties du vaste empire romain. Les riches provinces gauloises furent particulièrement l’objet de leurs convoitises; le doux climat de ces heureuses contrées a de tout temps excité l’envie et la jalousie des peuples du nord.

Déjà le sort de l’empire romain était fixé; ses armées dispersées ou détruites ne pouvaient plus depuis longtemps se recruter de Romains ou de soldats nationaux; le Gouvernement aux abois acceptait tous ceux qui pouvaient porter une arme; des esclaves, des aventuriers de tous les pays étaient reçus et incorporés sans difficulté; le sénat de Rome, faible et impuissant, unissait ses ressources à celles des Empereurs déchus et sans pouvoir, pour solder à prix d’argent et de concessions de provinces jusqu’à leurs ennemis les insatiables Barbares, tels que les Allemands et les Goths. Le moment vint où ces derniers, attaqués à leur tour par les Huns, craignant d’être dépossédés de leurs conquêtes, se virent obligés de conclure un traité d’alliance avec l’Empereur. Ces nouveaux alliés de Rome occupaient, en ce moment, entre le Danube, la mer Noire et la Dalmatie, de vastes contrées qu’ils venaient de ravir aux Vandales et aux Alains. L’Europe était comme un îlot battu par une mer irritée qui menace de l’engloutir; rien ne peut arrêter les flots que poussent d’autres flots plus furieux; les éléments de destruction se heurtent et se soulèvent pour mieux s’élancer sur des rivages tranquilles, qui ne présentent aucun obstacle. C’était en un mot une terrible inondation d’hommes envahissant les campagnes et les villes qu’ils baignaient dans le sang et couvraient de ruines.

La première invasion menaçante fut celle des Goths alliés à d’autres Barbares, sous le règne de l’infâme Gallien. Vers l’an268, Claude II écrivait à Brocchus:

«Nous avons détruit trois cent vingt mille Goths, coulé à fond deux mille navires. Les fleuves sont chargés de boucliers, tous les rivages couverts d’épées et de lances. Les champs sont cachés sous les ossements; aucun chemin n’est libre; l’immense bagage des ennemis a été abandonné.»

Après un siècle de convulsions, quand l’effondrement se précipitait chaque jour davantage, l’armée romaine essuia, en367, une cruelle défaite dans la plaine d’Andrinople. Un tiers à peine de son effectif put échapper aux Goths victorieux; l’empereur Valens lui-même périt au milieu du carnage. Ce désastre annonça la fin de l’empire et le commencement des nouvelles destinées qui allaient régir le monde. Aucune digue n’existait plus pour contenir l’invasion des barbares.

Des confins de la Scythie «venaient les Budins et les Gélons, race féroce et belliqueuse qui arrache la peau à ses ennemis vaincus, pour s’en faire des vêtements ou des housses de cheval.»(Am. MARCEL. Liv. XXXI, 2.)

Celui qui parle ainsi ajoute: «Et nos propres yeux ont vu cette inondation de peuples étrangers se répandre dans nos provinces, couvrir au loin nos campagnes et envahir jusqu’à la cime des monts les plus élevés.» Ibid.

Plus tard, vers le milieu du ve siècle, on devait se croire arrivé à la fin du monde, car l’effroyable chef des Huns se nommait lui-même «le Fléau de Dieu, le Marteau de l’Univers». «L’herbe ne croît plus, disait-il avec orgueil, partout où le cheval d’Attila a passé.» Il ajoutait. «Les généraux des empereurs sont des valets; les valets d’Attila sont des Empereurs.» Un jour il envoya deux Goths, l’un à Théodose II, l’autre à Valentinien III leur porter ce message: «Attila, mon maître et le vôtre vous ordonne de lui préparer un palais.» C’était le signal de l’invasion.

Ces horreurs devaient encore s’accroître lorsque les barbares, ivres de carnage, se ruèrent les uns sur les autres pour se disputer les possessions acquises par la violence. Ne vivant que de rapines et ne trouvant plus dans les villes ruinées de quoi satisfaire leur avidité, ceux qui venaient les derniers, apprenant que d’autres avaient déjà récolté les richesses du pays, n’hésitaient pas à attaquer les premiers ravisseurs, ennemis ou alliés, en s’efforçant d’enlever leurs dépouilles sanglantes.

L’effroi et l’épouvante avaient abattu toutes les âmes; un courage sans espoir devient bientôt inerte et insensible.; d’ailleurs le flot incessant des barbares semblait devoir submerger le monde entier. Déjà la Gaule, l’Italie, l’Espagne, l’Afrique et l’Asie occidentale n’étaient plus qu’un vaste champ de ruines et d’oppression.

Un ancien, témoin de ces bouleversements a dit: «En ces années néfastes, commencées par Alaric pour finir par Genséric, le monde craquait de toutes parts, la société ressemblait à un navire en perdition; l’humanité épouvantée attendait sa dernière heure...»

Cependant la race des Goths, toute cruelle qu’elle fût, l’était moins que celle des horribles Huns, sortis de la Tartarie, au nord du Caucase et du Thibet. Ainsi, les premiers possédaient une certaine notion des devoirs; ils se soumettaient aux obligations politiques et religieuses, connaissaient la vie des cités, acceptaient le régime des lois traditionnelles et des usages nationaux.

Quant aux Huns, beaucoup plus nombreux, c’était s’il faut en croire les écrivains grecs et latins du temps, une race d’hommes cruels, d’une insatiable avidité, vivant de brigandage, habitués à l’existence vagabonde et redoutés pour la férocité de leurs mœurs, de toutes les nations de l’Europe.

Tels étaient les monstres qui vinrent se ruer sur la Gaule pour se disperser et se fondre ensuite dans la Pannonie et l’Allemagne septentrionale.

Voici le tableau que fait d’eux Jornandès, dans son histoire des Goths, chap. XXIV.

«Aussi bien ceux-là même qui peut-être auraient pu résister à leurs armes ne pouvaient soutenir la vue de leurs effroyables visages et s’enfuyaient à leur aspect, saisis d’une mortelle épouvante. En effet leur teint est d’une horrible noirceur, leur face est plutôt, si l’on peut parler ainsi, une masse informe de chair, qu’un visage; et ils ont moins des yeux que des trous. Leur assurance et leur courage se trahissent dans leur terrible regard. Ils exercent leur cruauté jusque sur leurs enfants dès le premier jour de leur naissance; à l’aide du fer, ils taillent les joues des mâles, afin qu’avant de sucer le lait, ils soient forcés de s’accoutumer aux blessures. Aussi vieillissent-ils sans barbe, parce que les cicatrices que le fer laisse sur leur visage y étouffent le poil à l’âge où il sied si bien.»

Voici un autre portrait des Huns, fait par Ammien Marcellin:

«On dirait des animaux bipèdes plutôt que des êtres humains. Des habitudes voisines de la brute répondent à cet extérieur repoussant. Les Huns ne cuisent ni n’assaisonnent ce qu’ils mangent et se contentent de la chair du premier animal venu, qu’ils font mortifier quelque temps, sur le cheval, entre leurs cuisses.»

Tels étaient les Huns.

Lorsque ces barbares, vaincus à leur tour, furent repoussés vers le nord par les Francs et les Goths, ils s’arrêtèrent acculés à la mer Baltique et là, ils s’incorporèrent les Teutons, les Brand bourgeois et les Saxons; c’est ce peuple hybride, issu directement des Huns-Tartares, qui habite actuellement la Prusse du Nord.

En étudiant la physionomie générale des races qui occupent aujourd’hui le nord de l’Allemagne, notamment la Prusse, on y trouvera quatre signes physiques distinctifs, propres au caractère général du facies tartare, c’est-à-dire de celui des Huns.

Le premier de ces signes se remarque dans la partie saillante, anguleuse des pommettes du visage.

Le deuxième se porte sur le nez, large, court, comprimé au sommet, au bout retroussé et aux larges narines béantes; c’est le nez caractéristique du Tartare.

Le troisième, presque toujours joint aux deux premiers, offre une bouche largement fendue jusqu’à la partie médiale des joues; les lèvres dépourvues de sinuosités au milieu, lourdes aux extrémités, épaisses sans être trop saillantes.

Le quatrième caractère se trouve dans la conformation de l’oreille qui est généralement très-volumineuse, concave, à bord supérieur relevé; elle est séparée de la tête sous la forme de cornet à bouquin. L’exagération de cet organe est d’un aspect désagréable.

Enfin, pour mieux fixer le caractère spécifique des peuples de diverses origines en Europe il faut, en principe, reconnaître que le Rhin, depuis la Suisse jusqu’à l’Atlantique, figure la ligne de démarcation entre les races germaniques ou Allemandes et les races des Celtes-Gaulois, des Hybériens et des anciens Italiens. Aux IVe et Ve siècles, les populations d’Outre-Rhin, très-affaiblies et dispersées, ont promptement perdu leur type primitif après avoir été absorbées par les innombrables conquérants orientaux, notamment par la race des Huns-Camelukes. Les antiques aborigènes, à l’ouest et au sud du même fleuve, infiniment supérieurs en nombre ont, au contraire, infusé dans leurs races le sang des vainqueurs énergiques, spécialement les Francs et les Burgondes, dans la Gaule; les Wisigots, en Espagne et les Lombards, au nord de l’Italie. Ces vainqueurs n’ont pas été refoulés ou expulsés des pays conquis par eux; en s’y fixant, ils en ont adopté les mœurs et la religion, tandis que les Huns-Camelukes, chassés des doux pays qu’ils avaient convoités en Gaule, s’en allèrent définitivement se fixer et former souche sur les plages de la Baltique, contrées presque entièrement inhabitées à cette époque.

Quand la terre entière disparut sous les eaux vengeresses du Ciel, l’agonie des êtres animés fut longue et terrible. Cependant, après les quarante jours d’angoisse et de désespoir, l’extermination était accomplie; à la douleur et à l’anxiété succédait le silence de la mort.

Mais, aux temps néfastes où l’invasion des barbares fut pour le monde habité un cataclysme non moins épouvantable, les jours et les années se succédaient, ne laissant aucun intervalle entre les plus grandes catastrophes. Le farouche barbare était le fléau vengeur dont Dieu se servait pour frapper une seconde fois les adorateurs des bêtes et des démons, pour punir les résistances païennes et venger les martyrs de l’implacable persécution qui se réveillait. Il n’est pas hors de propos de noter que la première invasion sérieuse des Goths survint en364, dans l’année qui suivit la mort de l’Empereur Julien, ce philosophe apostat, ce persécuteur hypocrite qui tenta de rétablir le paganisme.

Au IVe siècle, le polythéisme n’avait pas dit son dernier mot. Les lettrés corrompus et sceptiques, les puissants, ceux qui vivaient dans les loisirs et qui cultivaient les beaux-arts ne pouvaient s’accoutumer à la morale du Christ; les hommes habitués aux vices, à cette époque de transition, redoutaient le contact du christianisme; enfin les sceptiques, les épicuriens matérialistes, constamment unis pour mieux résister et combattre, rassemblaient en secret leurs derniers efforts pour rétablir l’antique paganisme et, comme l’a si bien dit saint Augustin: «les horreurs païennes se cachaient, ne pouvant pas se décider à mourir.»

Au ve siècle, les révolutions politiques et sociales précipitèrent rapidement les nations au fond de l’abîme. La servitude imposée par la force étrangère et brutale produisit des misères incalculables, qui ne purent être réparées que longtemps après par l’Église et les Papes.

Nous terminerons cette rapide esquisse par une dernière réflexion.

Les grandes invasions des barbares du nord et de l’orient ont bouleversé de fond en comble le vaste empire romain, au IVe et au ve siècle. Qui peut donner à l’Europe occidentale la certitude qu’elle ne verra pas, un jour, se renouveler les mêmes catastrophes?

Les Romains ont eu à lutter durant plusieurs siècles contre les barbares de tous temps ennemis de la race latine. Malgré la puissance et la discipline des armées du peuple roi, l’Occident a été envahi et vaincu.

Aujourd’hui, une autre invasion plus redoutable encore que celle des Goths et des Huns se perçoit à l’état latent. Déjà on sent un douloureux ébranlement au plus profond de notre for intérieur; c’est comme une annonce secrète de la fin, comme un avant-coureur de la dissolution et de la mort.

C’est l’invasion du hideux athéisme.

L’athéisme, négation grossière et bestiale des devoirs envers Dieu! révolte contre l’obéissance à l’autorité légitime et sacrée de la religion!

C’est ce que nos savants modernes appellent l’idée, l’expression de la science e!

Le christianisme avait régénéré l’antique race latine; des rois pieux et fidèles à l’Église se léguaient l’un à l’autre l’obligation de propager la religion chrétienne. Mais, hélas! des nations ont oublié leur origine, en trahissant les devoirs sacrés qui les liaient au catholicisme; des princes, des rois se sont révoltés contre l’Église pour en devenir les spoliateurs.

On cherche bien loin la cause des immenses perturbations qui nous accablent aujourd’hui; on parle de la décadence des caractères, de la corruption des mœurs, du déchaînement des passions et du mauvais emploi de richesses souvent mal acquises. Oui, ces plaies existent, pour notre malheur; mais il faut voir en elles des effets et non des causes. La principale et peut-être l’unique source des désastres qui nous frappent ne se trouverait-elle pas dans l’ingratitude de nos cœurs, dans l’abandon insensé de l’œuvre du divin Maître, dans les continuelles attaques des impies contre cette Église qui a cultivé notre intelligence, affranchi les faibles et les petits du long et terrible esclavage imposé autrefois par la barbarie du paganisme?

Les nations modernes en Europe ont épuisé la sève énergique des vertus chrétiennes; oubliant leur origine, elles sont arrivées au même degré de corruption que les Romains païens, sous l’empire. La religion chrétienne avait renouvelé et exalté les qualités naturellement généreuses des peuples de la Gaule et de l’Espagne; depuis longtemps, la désertion et les apostasies ont rejeté les bienfaits de cette religion divine, les crimes s’accumulent et, quand ils auront comblé la mesure, la punition sera proche...

La civilisation troublée dans son essor par les trois derniers siècles de révolte religieuse présente, aux yeux de l’observateur attentif, des résultats déplorables qu’il est facile d’expliquer.

La révolte religieuse, au XVIe siècle, a engendré la révolte sociale; de la désobéissance aux lois de Dieu est résultée la désobéissance eaux lois humaines. La conséquence est inévitable.

Pendant les quinze siècles qui ont précédé la Réforme, l’esprit politique, en Europe, se soumettait sans réserve à l’influence de la religion chrétienne; l’instruction civile et religieuse se renfermait tout entière dans les enseignements du christianisme; les familles et les nations avaient accepté le divin réformateur des antiques sociétés; l’esprit et les cœurs restaient unis dans les bornes du devoir et de la justice établies par Jésus-Christ. Dès la renaissance et surtout, depuis la révolution de89, la décadence intellectuelle a remplacé le mouvement ascendant du génie chrétien des siècles antérieurs. Une sorte de confusion morale a bouleversé toutes les notions de vérité et de justice. Aujourd’hui, ce qu’on appelle civilisation, savoir-vivre, politesse ne représente que l’absence de vertu, de courage et de l’esprit de sacrifice. Les qualités de convention qui règnent à notre époque troublée sont l’égoïsme ou l’indifférence, le défaut d’énergie dans le bien, la faiblesse dans la résistance au mal qui déborde de toutes parts.

Quant à l’œuvre active de la civilisation chrétienne, le pouvoir légal l’a abandonnée. Bien plus encore, ce pouvoir révolutionnaire, insensé, d’origine infime, est devenu ostensiblement l’ennemi de Dieu... nous courons vers le nihilisme comme au temps de Tibère. Le noble sang de nos aïeux a dégénéré; l’esprit s’est affaibli, l’unité dans le corps social est remplacé par la désunion, les convoitises et les haines. Aucun remède humain ne peut rajeunir les générations oblitérées et avilies dans la corruption, condamnées à l’abjection par l’absence des croyances religieuses. Rien n’est plus triste que de suivre le courant d’une telle décadence; chaque génération lègue à celle qui lui succède une prostration plus marquée, une faiblesse plus énervante, un affaissement qui caractérise la dissolution générale des peuples sceptiques. L’arbre gaulois se dessèche, ses racines qui puisaient une nourriture saine et fortifiante dans le catholicisme n’absorbent plus que le poison délétère de la philosophie protestante allemande, de la révolution et de l’athéïsme. Nous signalons particulièrement la philosophie protestante allemande, parce qu’elle semble en effet être devenue la boussole qui guide nos plagiaires athées dans leurs attaques insensées contre la divinité de Jésus-Christ.

Les honnêtes gens, très-nombreux encore, crient à la désolation; ils gémissent, mais leurs regrets sont stériles; au lieu de pleurs, il faudrait des actes énergiques, un retour effectif à Dieu et aux saines doctrines du catholicisme. Beaucoup d’hommes pourront être sauvés individuellement, mais la nation ne le sera que si elle renonce à ses erreurs criminelles, en faisant amende honorable, en réparant publiquement, officiellement par des mesures légales les fautes de lèse-majesté divine qu’elle a commises.

Le gouffre où se sont engloutis des peuples autrefois célèbres et puissants est ouvert sous les pas de la nation française; qu’elle s’avance encore un peu, et elle y sera précipitée pour toujours.

Ce sera la fin de son vertige insensé.

II

Table des matières

Vers l’an quatre cent cinquante, une riche famille séquanaise dont les membres avaient longtemps occupé des charges importantes refusait encore d’admettre les vérités chrétiennes que la nation gauloise presque entière avait acceptées. Cette famille païenne s’était confinée, sous le règne de Théodose, dans une terre qu’elle possédait à proximité du vallon de la Loue, à quatre ou cinq lieues de Besançon.

Les anciens chefs de cette famille avaient porté le nom gaulois de Vergétrix, changé sous l’empereur Trajan en son équivalent latin Vergetrus, suivant l’usage de ce temps où nul ne pouvait aspirer aux honneurs s’il ne semblait issu des vainqueurs du monde.

Le moment n’étant pas favorable à l’ambition, Emilius Vergetrus vivait retiré dans son Castellum, mot par lequel on désignait alors une grande maison fortifiée et qui n’était autre que le diminutif de Castrum. Sa famille se composait de sa femme Lélia et de ses quatre enfants; Marcus, son fils aîné était âgé de vingt-huit ans. Julius avait vingt-cinq ans. Quant aux deux filles du noble Gaulois, Exilia et Litavie, elles avaient, l’une dix-neuf et l’autre dix-sept ans. Tous offraient le plus beau type des habitants de la grande Séquanie. Les deux fils étaient de haute taille, aux formes athlétiques, aux traits réguliers, aux yeux énergiques; les jeunes filles possédaient les grâces et la majesté que les païens, dans leurs fables poétiques, attribuaient à Diane et à Junon. Une chevelure blonde et soyeuse, enroulée sur la tête en forme de diadème, ajoutait encore à l’éclat de leur beauté.

La villa de Vergetrus se nommait Buxum elle était bâtie sur le plan uniforme des habitations romaines suivant les descriptions de Vitruve et d’autres auteurs latins. Comme au moment de sa construction la puissance romaine n’avait pas encore été menacée en Séquanie d’une invasion des barbares, on ne jugea point nécessaire d’y ajouter une enceinte fortifiée. Mais, cinquante ou soixante ans après, les temps étaient bien changés, et l’avenir n’offrait plus la même sécurité qu’autrefois. L’aïeul de Vergetrus avait fait creuser un petit fossé et construire une muraille fermée de toutes parts, réservant seulement une porte pour l’entrée et la sortie. Un souterrain étroit partant de l’intérieur de l’édifice aboutissait au milieu d’une forêt située à quelques centaines de pas plus au nord.

La famille, jadis riche et puissante, se ressent ait depuis plusieurs années de l’affreuse détresse qui désolait tous les rangs de la société. Les esclaves avaient presque tous abandonné leurs maîtres; conduits par d’ingrats affranchis, ils se livraient au pillage et au brigandage, évitant la rencontre des barbares en même temps que les restes dispersés des armées romaines. Ces misérables révoltés étaient aussi redoutables pour les villas isolées que les Vandales et les Huns.

Telle était, à cette époque de confusion indescriptible, la situation de Buxum et de ses habitants. Dans le voisinage du Castellum se trouvaient tout au plus deux ou trois villas de quelque importance, dont les possesseurs avaient disparu au milieu des calamités publiques ou avaient été emmenées en captivité à la suite des barbares. Les habitations dévastées et abandonnées tombaient en ruines, les terres négligées devenaient incultes et ne nourrissaient plus que les bêtes fauves des forêts.

La famille de Vergetrus était rassemblée à Buxum dans la crypta (portique située entre l’oecus et le jardin privé). Elle s’entretenait avec joie de la victoire remportée quelques semaines auparavant, le 1er septembre e451, par le général romain Aetius sur le terrible Attila. Deux cent mille Huns avaient trouvé la mort dans les plaines de Châlons. Vergetrus et ses fils s’imaginaient qu’une telle extermination forcerait les barbares à regagner promptement leur pays, ils ignoraient qu’Attila possédait encore au moins six cent mille soldats, et que, furieux de sa défaite, il avait résolu de se venger en saccageant l’Italie et en détruisant Rome de fond en comble.

Vergetrus se félicitait donc au milieu de sa famille, lorsqu’on vit entrer un fidèle serviteur harassé et couvert de poussière, apportant la nouvelle que les Huns s’approchaient de Besançon et menaçaient de faire le siège de cette ville. Un renseignement aussi imprévu ne pouvait manquer de jeter un grand trouble dans les esprits. Il fallait prendre immédiatement une résolution et se prémunir contre les dangers que Buxum allait courir, n’étant éloigné que de quatre ou cinq lieues de Besançon.

–Marcus, dit Vergetrus à son fils aîné, nous n’avons qu’un parti à prendre: les dieux semblent nous abandonner ou, peut-être, n’ont-ils plus le pouvoir de nous protéger. Il ne nous reste qu’à vendre chèrement notre vie, les armes à la main.

–La dernière victime sacrifiée à Jupiter par notre fils Julius, dit aussitôt Lélia, femme de Vergetrus, annonçait un malheur: les entrailles de la génisse étaient parsemées de taches livides et le foie était lacéré.

–Ah! vain sacrifice, dit en tremblant Julius; le témoignage d’une autre puissance s’est manifesté quand, à Besançon, j’ai vu dernièrement le grand prêtre des chrétiens, qu’ils nommen Célidonius, parler de nos dieux avec mépris devant une multitude avide de l’entendre, les signaler comme de vils démons ennemis des hommes et acharnés à leur perte. Je frémis encore au souvenir de ces paroles sacrilèges et, pourtant, le doute est entré dans mon âme; ce prêtre annonçait avec l’enthousiasme d’une pythonisse que Besançon allait être détruit par des ennemis implacables, parce que la cité renfermait encore un temple fréquenté par des adorateurs de la déesse Junon. Il ajouta, ce prêtre des chrétiens, en tenant dans ses mains la petite figure d’un crucifié: «Oui, voici plus de quatre siècles déjà que ce Dieu puissant a subi le supplice infamant de la croix pour sauver les hommes et les guider dans la voie du ciel. Plusieurs ne veulent point encore ouvrir les yeux; beaucoup semblent avoir souscrit aux saints évangiles et n’en continuent pas moins à vivre comme des païens, c’est-à-dire à sacrifier l’intérêt de leurs âmes aux plaisirs et aux douceurs de ce monde éphémère».

Je dois avouer, mon père, continua Julius, que je me suis senti fortement ébranlé en entendant ces paroles audacieuses. Un vague frémissement s’est emparé de mon âme oppressée. Mon trouble s’augmente en songeant à la prédiction solennelle du prêtre annonçant la destruction de Besançon, au moment même où l’on venait d’apprendre la défaite du formidable Attila; on croyait bien cependant ce barbare anéanti à jamais.

–Pur hasard, mon fils, répliqua Vergetrus; effet du destin ignoré des dieux eux-mêmes.

–Mon père, s’écria tout à coup avec exaltation, Litavie, la plus jeune des sœurs; au milieu des dangers terribles qui nous menacent, ne serait-il pas téméraire de repousser obstinément le Dieu des chrétiens s?..

–Arrêtez, ma fille, ne prononcez pas ici, en présence de nos pénates, le nom d’un homme: ils disent en effet eux-mêmes que leur Christ est né de l’humanité: oui, c’est un homme sorti de la basse classe, qui ne craignit pas d’affronter et de subir une mort ignominieuse pour sauver, a-t-il déclaré, les âmes vulgaires du peuple et même des esclaves! Il promet les délices de l’Elysée aussi bien aux misérables qu’aux plus grands personnages. Serait-il possible, ô grand Jupiter! que les mânes de nos consuls, de nos poëtes, des empereurs et des illustres héros de nos armées fussent confondues avec celles de vils esclaves?

–Oui, mon bien aimé père, osa répondre Litavie, tout en tenant ses yeux baissés; les chrétiens disent que leur Dieu Christ s’est résigné à l’humiliation de la pauvreté, que son enfance a été nourrie du travail ingrat d’un charpentier et cela pour triompher de l’orgueil des grands, pour mieux compatir aux souffrances des faibles auxquels il voulait donner la certitude d’une récompense privilégiée au pied de son trône de gloire.

–Assez, ma fille; que vos lèvres ne se souillent plus désormais devant moi du nom de ce crucifié. C’est outrager les dieux de l’Olympe que de prononcer ici le nom de leur ennemi.

–Mon père, dit Marcus avec tristesse, Jupiter semble indifférent aux désastres dont notre malheureuse patrie est accablée; pourquoi n’imiterions-nous pas les empereurs qui, ayant ouvert un temple «aux dieux inconnus», acceptèrent même la divinité du Christ, l’ennemi déclaré de nos dieux. C’est aux puissances de l’Olympe, dieux et déesses, demi-dieux et héros de résister à l’humble chef des chrétiens; si elles succombent, il faut croire qu’elles auront trouvé leur maître.

Mais en ce moment critique, songeons à notre sécurité; armons les fidèles amis et les esclaves qui nous restent, offrons l’hospitalité de nos misérables remparts à nos voisins trop faibles et trop isolés pour se défendre. Civilès, le fiancé de ma sœur Exilia est à Besançon; il reviendra bientôt, je l’espère, et nous apportera des nouvelles plus détaillées.

–Oui, ajouta Vergetrus, l’appui de son bras armé et son courage, digne de Mars et d’Hercule, nous seront d’un grand secours.

Au nom de Civilès, Exilia fut émue: jetant un regard rapide sur sa sœur Litavie, elle avait pâli.

Vergetrus et ses fils se rendirent aussitôt sur les faibles remparts qui consistaient en une simple muraille entourant la villa de Buxum. Ces fortifications, si l’on peut les qualifier ainsi, pouvaient à peine résister à l’attaque d’une faction ou d’une troupe de bandits. Un onagre placé à cent pas eût foudroyé ce faible obstacle. A la vérité, les Huns ne traînaient point avec eux des machines de guerre et de siège; mais aucune muraille, nulle forteresse ne pouvaient leur résister. Quand les portes d’une ville ne s’ouvraient pas à l’approche de ces ennemis redoutables, elles cédaient bientôt sous le poids d’un nombre incalculable de barbares. Le talent et l’héroïsme des défenseurs étaient impuissants contre les attaques incessantes et furieuses de ces hommes souvent indisciplinés, mais toujours intrépides.

Lélia et ses deux filles s’étaient retirées dans la pinacotheca; en proie aux plus grands soucis; elles restèrent longtemps silencieuses.

–Exilia, dit enfin Lélia, pourquoi vous êtes-vous troublée, lorsque vous avez entendu prononcer le nom de votre fiancé? J’ai remarqué la pâleur subite de vos traits; dois-je l’attribuer à l’intérêt que vous prenez au sort de Civilès?

–Ma mère, le danger qui menace un noble guerrier ne doit inspirer aucune crainte. Mais, votre fille ne peut-elle pas en ressentir pour elle-même, quand elle se voit engagée, pour ainsi dire à son insu, en dehors de sa volonté?

–Ah! ma chère enfant, dans les temps affreux où nous vivons, pouvions-nous repousser la demande honorable de Civilès? Cette union vous assure un appui; pour nous, elle est un gage de sécurité. D’ailleurs, Civilès est un des hommes, rares aujourd’hui, qui sont restés fidèles à nos antiques croyances. Nos dieux pourraient-ils ne pas accueillir favorablement l’exécution d’un tel projet?

Exilia semblait ne pas oser répondre ou n’avoir pas le courage de faire connaître toute sa pensée; ce fut Litavie, toujours enjouée et plus résolue, qui continua:

–Ma chère, mère, Civilès ne se contente pas d’adorer les dieux Epiphanes du Panthéon et les dieux inférieurs qui sont innombrables; il sert aussi les divinités des nations barbares. Dernièrement je l’ai surpris tenant entre ses mains deux figurines; l’une représentait la déesse Nehalenia portant un flambeau et ayant un chien à ses pieds; l’autre, Teutatès, divinité des Druides, le Thot des Égyptiens dont le culte a cessé depuis longtemps. Après la mort de ce dernier, les Egyptiens en firent un dieu et lui donnèrent aussi le chien pour emblème, puis ils l’adorèrent sous le nom d’Anubis, homme à tête de chien. Vraiment, voilà une singulière divinité! Bête et homme dans le même corps, ce dieu ne devait pas briller par son esprit!

–Taisez-vous, malheureuse Litavie; votre folle gaîté attirera sur vous la colère divine. Pourquoi insulter à nos dieux? Ah! mon peu de foi en leur puissance; les doutes et les incertitudes qui commencent à me troubler, quand j’entends prononcer le nom du Christ, sont à mes yeux autant de présages funestes.

–Je partage vos inquiétudes, chère mère. Ces dieux mariés qui, donnant naissance à une foule de demi-dieux, forment ainsi une république de plus de trente mille divinités, toujours en révolte les unes contre les autres. Ah! cette république n’a pu résister aux enseignements de douze pauvres pêcheurs et ouvriers. Elle est, dit-on, à jamais vaincue. Ces douze pauvres raccommodeurs de filets, ces tisseurs de nattes ont triomphé des douze grands dieux de l’Olympe, malgré Jupiter armé de ses foudres. Voilà ce qui confond mon esprit et ce qui doit nous faire réfléchir.

–Oui, sans doute, ma fille chérie; mais si votre père vous entendait, il serait épouvanté de votre audace. Evitez, je vous en supplie, d’augmenter ses cruels soucis; allons dans la forêt par le souterrain; nous y ferons des libations en l’honneur de la sage Pallas et de Diane, la chaste fille de Jupiter.

Les trois femmes pénétrèrent bientôt dans le souterrain, tenant chacune d’une main un flambeau et, de l’autre, une petite buire remplie de lait.

Lorsqu’elles furent arrivées dans la forêt au milieu de rochers qui masquaient la porte basse servant à la sortie, Lélia recommanda à ses filles de garder le plus grand silence; elle ouvrit discrètement la porte, s’assura qu’aucun être humain n’était aux alentours; puis, faisant un signe à ses enfants qui la rejoignirent après avoir refermé l’entrée du souterrain:

–Allons un peu plus loin, dit-elle à voix basse, je connais à quelques pas d’ici un affaissement de terrain ceint de tous côtés par des rochers caverneux.

Dans ce désert, pour ainsi dire impénétrable aux mortels, un sentiment d’effroi s’empara des jeunes filles; la vue des rochers couronnés d’arbres gigantesques, le silence mystérieux, une faible lumière que laissait à peine pénétrer l’épaisseur du feuillage; rien en ce lieu sinistre n’était propre à rassurer de jeunes imaginations.

Les trois femmes s’assirent un instant sur la mousse, autant pour se reposer que pour raffermir leur courage. Enfin elles se disposaient à faire les libations et les évocations à Pallas et à Diane, quand elles crurent entendre des soupirs et de faibles gémissements partant d’une anfractuosité de rocher. Les pauvres femmes effrayées restèrent immobiles, osant à peine porter leurs regards du côté d’où venait le bruit. Un instant après, le doute ne fut plus possible; une voix humaine se fit entendre: c’était tantôt comme un récit plaintif prononcé au milieu des larmes, tantôt une conjuration suppliante entremêlée de sanglots.

La plus jeune des trois femmes se rassura la première:

–Ma mère, dit-elle à voix basse, c’est un malheureux dans la détresse; il souffre, il pleure. Pouvons-nous l’abandonner?

Lélia était païenne, le mot de charité, inventé et pratiqué par les chrétiens n’avait point encore pénétré jusqu’à elle, il était encore loin de son cœur-on sait d’ailleurs que la philosophie païenne regardait la pitié comme une faiblesse et l’égoïsme comme une vertu.

–Mes enfants, répondit-elle, fuyons en toute hâte; ne restons pas davantage exposées au danger.

Exilia allait parler quand, tout à coup, un vieillard sortit de la caverne et se présenta devant les trois femmes;

III

Table des matières

C’était un noble vieillard, au large front complétement dégarni de cheveux; sa longue barbe blanche ondulait sur sa poitrine; un manteau enveloppait sa taille droite et élevée; malgré son extrême maigreur et l’apparence de la pauvreté, tout en lui inspirait d’abord le respect et la crainte.

Lelia crut sans doute voir apparaître Saturne ou Pluton; le saisissement de tous ses sens fut si violent, qu’elle tomba en défaillance dans les bras de ses filles alarmées.

L’embarras d’Exilia et de Litavie ne pouvait se comparer qu’à leur extrême douleur. Désolées et répandant des larmes en abondance, elles voulurent pousser des cris de détresse; mais, vains efforts, la frayeur paralysait leur voix. Les infortunées n’osaient pas même porter leurs regards sur l’étranger qui continuait à s’avancer.

–Enfants du siècle, dit-il, n’ayez aucune crainte; vous voyez devant vous un misérable pécheur, inoffensif et toujours disposé à prier pour son prochain; hélas! Je ne possède qu’un peu d’eau que la roche laisse filtrer goutte à goutte. Rassurez-vous, cette dame ne court aucun danger.

En achevant ces paroles, il pénétra dans la grotte et revint bientôt après apportant un peu d’eau fraîche dans une petite coupe de terre grossière. Ayant déposé le vase entre les mains d’Exilia, il alla s’agenouiller près de là au pied d’un arbre et se mit en prière.

Pendant ce temps les jeunes filles jetèrent quelques gouttes d’eau sur le visage de leur mère qui recouvra bientôt ses sens et reprit une sérénité complète.

–Mes chers enfants, dit Lélia en revenant à elle; mes angoisses sont passés, calmez votre effroi. Puis, se tournant vers le vieillard:

–Pardonnez-moi, seigneur qui résidez dans cette sombre caverne; votre présence inattendue dans ce lieu désert était bien faite pour me troubler.

–Oui, sans doute, répondit le vieillard; j’ai, moi aussi, ressenti la plus vive surprise en vous apercevant ici, sans qu’aucun bruit m’eût fait connaître votre arrivée; depuis bien des années que j’habite cette retraite, voici ma première rencontre avec des êtres humains.

–Comment! vous habitez si près du Castellum, et nous avons toujours ignoré que notre forêt renfermait un exilé!

–Je suis exilé du monde, c’est vrai, noble dame; mais, c’est volontairement. J’ai voulu fuir les joies trompeuses du siècle, en abandonnant sans regret des biens périssables et souvent funestes pour le bonheur de l’âme.

–Ah! vous êtes chrétien sans doute, dit vivement Litavie, en s’inclinant devant le vieillard.

–Oui, ma fille, je suis un pauvre ermite par la grâce de mon Sauveur, un chrétien bien indigne, puisque je ne possède pas les vertus exigées pour mériter ce nom. Et vous-même, noble enfant, vous devez appartenir aussi à la sainte famille de Notre Seigneur Jésus-Christ?

–Nous sommes de la race de ceux que vous nommez païens, s’empressa de répondre Lélia.

Une expression douloureuse se répandit sur les traits de l’ermite et des larmes roulèrent sur sa barbe blanche. Sortant des plis de son manteau un petit crucifix en or, il s’agenouilla sur la terre et se prosterna devant l’image sacrée; ses lèvres semblaient murmurer une prière, on l’eût dit en communication avec Dieu seul, tant il paraissait étranger aux trois femmes qui le contemplaient avec étonnement.

–Ma mère, dit Exilia à voix basse; si c’était un saint, comme les chrétiens nomment ceux qui sont en rapport direct avec leur Christ! On dit qu’ils ont une grande puissance et qu’ils obtiennent des choses surnaturelles.

Puis, s’adressant au solitaire:

–Pourquoi pleurez-vous, pauvre homme? est-ce que nous vous aurions mécontenté?

L’ermite releva la tête; ses yeux d’une douceur angélique restèrent un instant fixes sur l’emblème de la mort du Sauveur; puis, il prononça lentement ces paroles.

–Personne ici ne m’a offensé; mais la révélation de votre état de servantes du démon a transpercé mon cœur plus douloureusement que ne l’eût fait un glaive tranchant. Oh! si un rayon de la vérité divine pouvait éclairer vos âmes! oui, je donnerais ma vie sur-le-champ pour obtenir votre salut.

–Je ne comprends, répondit Lélia, ni ce sacrifice, ni l’intérêt que vous paraissez nous porter. Quand nous voulons nous rendre nos dieux propices, nous cherchons à mériter cette faveur en leur offrant le sang des victimes répandu sur des brasiers ardents; il ne nous vient jamais à l’idée de leur sacrifier notre vie.

–Pourtant, dit vivement l’ermite, Jésus-Christ adonné lui-même son sang pour racheter nos âmes.

–Voilà ce que je n’ai jamais pu comprendre, bon ermite; mes filles ont eu quelquefois la témérité de me parler de cette folie; mais grâce à Minerve qui nous protège et nous instruit, je ne puis douter que nos dieux ne soient bientôt victorieux de votre Christ, jadis simple mortel, mort ignominieusement sur la croix. D’ailleurs, mon mari, le noble Vergetrus n’éprouve que de l’horreur pour ce Dieu que vous invoquez.

–Vergetrus! Est-ce bien Vergetrus que vous venez de nommer? oh! répétez encore ce nom et dites-moi que c’est Emilius Vergetrus, l’époux de Lélia, fille de Revilius.

Le vieil ermite, pâle et agité tremblait de tous ses membres, ses jambes fléchirent, et il eut à peine assez de force pour aller à deux pas s’appuyer contre un arbre.

Lélia, muette de terreur, n’osait répondre. Exilia et Litavie guidées par la bonté de leurs jeunes cœurs coururent vivement au secours du vieillard; l’une d’elles lui dit:

Bon ermite, n’attirez pas sur la tête de mon père la colère de votre Christ. Ah! si vous connaissiez Emilius Vergetrus et ma mère chérie Lélia Révilia, vous les aimeriez et vous ne repousseriez pas leurs filles qui sont devant vous.

–Douce enfant, si mes faibles prières peuvent arriver jusqu’au trône du Dieu de charité, ce ne sera pas pour attirer sa colère sur votre père e; ce sera plutôt pour le bénir, comme je vous bénis ainsi que votre mère, du fond de mon cœur. Oh ! je sauverai vos chères âmes déjà rachetées par le divin sang de Jésus-Christ. Voulez-vous écouter un pauvre vieillard que les intérêts de ce monde ne touchent plus, puisqu’il est mort au siècle et que ses pensées n’ont plus rien de terrestre. Voulez-vous obtenir la grâce de vivre éternellement en contemplant Dieu face à face et de jouir du bonheur accordé aux anges de paix en présence du Seigneur?

Les yeux du vieillard se tournaient vers le ciel; un rayonnement divin semblait transfigurer ses traits amaigris par les austérités d’une vie de jeûnes et de souffrances.

Bientôt après il ajouta:

–Venez, approchez avec respect vos lèvres de l’image sacrée de notre rédempteur et demandez-lui le secours de sa miséricorde.

En achevant ces paroles, l’ermite présentait son crucifix aux jeunes filles, et comme elles se rendaient timidement à cette invitation, Lélia s’écria:

–Arrêtez, mes enfants, ne hâtez rien avant l’accomplissement du vœu qui nous a amenées ici. Offrons d’abord nos libations à Pallas et à Diane; demandons à Minerve le secours de sa sagesse qui seule peut nous inspirer.

Anathème, dit l’ermite avec force, sur Satan et ses anges rebelles que vous adorez, malheureuse femme! Anathème sur vos faux dieux, agents diaboliques, menteurs et ennemis des hommes! Oui, trois fois anathème sur ces divinités exécrables qui attirent les fléaux terribles dont bientôt vous serez frappées. Je ne ressens aucune amertume à votre égard, mère aveugle qui vous opposez au salut de vos enfants; mais, je vous le dis: si vous deviez persévérer dans vos erreurs, votre responsabilité serait grande aux yeux de Dieu. Non, vous n’accomplirez pas devant moi cette libation sacrilège e; voici ma protestation.

En même temps se précipitant sur les trois buires contenant le lait, il les renversa d’un coup de pied sur la mousse.

–Audacieux moine, s’écria Lelia d’une voix que la colère rendait terrible, vous outragez les divinités dont la puissance peut à l’instant vous anéantir. C’est dans la forêt de Vergetrus, sur ses propres domaines que vous osez insulter sa femme Lélia!...

–Moi vous insulter! répondit l’ermite; oh! Lélia comment cette pensée naîtrait-elle dans mon cœur? Que ne puis-je au contraire vous révéler tout ce que mon âme renferme de tendresse pour la fille de Revilius? Mon Dieu, aidez-moi, voyez mon anxiété et ma désolation. Ne pourrai-je donc sauver de la mort éternelle ces êtres qui me sont si chers! Oh! femmes infortunées, vous reviendrez ici; ne m’abandonnez pas à ma douleur. Je veux vous arracher au sort funeste qui menace vos âmes et... je ne puis vous le cacher!... aux malheurs qui sont prêts à fondre sur vous. Revenez ici, à la première apparition du fléau de Dieu; il approche, il envahit nos contrées désolées; nul ne peut résister à l’ennemi, la prière seule sauvera ceux qui ont la foi.

L’ermite disparut dans sa grotte et les trois femmes épouvantées regagnèrent en toute hâte l’ouverture du souterrain qui devait les conduire au Castellum. Comme elles se préparaient à franchir la porte basse, Litavie aperçut une croix gravée sur la paroi du rocher. Elle saisit vivement la main de sa sœur et du regard lui fit remarquer l’empreinte sacrée. La même idée vint spontanément aux deux jeunes filles; elles posèrent en silence leurs lèvres sur la croix, puis tracèrent du doigt le même signe sur leur cœur et sur leur front.

Lelia n’avait rien vu, tant elle était encore émue et empressée de fuir.

Elles arrivèrent enfin à la chambre secrète où aboutissait le souterrain et se rendirent dans l’atrium, espérant y trouver Vergetrus. Mais il était parti avec son fils Julius du côté de Besançon, voulant s’assurer par lui-même de l’arrivée des Huns qui, disait-on, menaçaient cette ville.

Au moment de ce départ précipité, Marcus n’avait pas remarqué l’absence de sa mère et de ses sœurs; il consacrait tous ses instants à l’organisation de la défense du Castellum, à la réception de quelques voisins notables accourus dans l’espoir d’obtenir des nouvelles et au classement des défenseurs valides capables de soutenir une première attaque. Malgré ses efforts, il comprenait qu’il serait difficile de tirer parti de ces hommes, tous frappés d’une vive terreur; il ne pouvait davantage compter sur les esclaves.

Marcus et ses amis jetaient des regards inquiets de tous côtés, sondant les abords des bois et des chemins,

Quelquefois un bruit vague et confus sembait se rapprocher insensiblement. L’air s’ébranlait; c’était comme le frémissement d’une forêt agitée par les vents précurseurs de la tempête, ou comme d’affreux hurlements sortant des cavités souterraines, tels que l’on en entend au moment d’un tremblement de terre. Une sourde inquiétude s’emparait des esprits.

Tout à coup le ciel s’obscurcit à l’orient de Buxum, et pourtant un soleil radieux brillait sans que l’on vit, au sud et à l’ouest, la moindre vapeur troubler l’atmosphère.

Marcus considérait attentivement ce phénomène; il interrogeait de l’œil l’horizon pour y découvrir un nuage; il ne voyait qu’une brume épaisse s’étendant au loin sur la cîme des arbres, sans autre caractère qu’une teinte sombre et triste.

Lélia ët ses filles étaient venues observer cette étrange apparition, quand soudain la brise apporta un bruit lugubre encore lointain, ressemblant au fracas tumultueux que produit une immense agglomération d’hommes, d’animaux et de chars roulants.

Il n’était plus possible de douter. Ce fracas, pareil au mugissement de la mer qui envahit un rivage parsemé d’écueils, c’était la marche de près d’un million de Huns, de Vendales et d’autres barbares; des femmes, des enfants, d’immenses troupeaux de bestiaux, d’innombrables chariots; toutes ces masses en mouvement suivaient la route de Besançon dans la direction de l’Italie.

On ne peut se figurer la presse et l’encombrement produits par cette multitude de Barbares à peine disciplinés. Tous poussaient des cris sauvages, ils entonnaient des chants nationnaux, plutôt hurlés que modulés sur un rhythme; puis les soldats, servant d’escorte, frappaient les attelages en proférant d’horribles blasphèmes; de la voix et du geste, les chefs excitaient leurs subordonnés; les chevaux hennissaient, les bœufs mugissaient: ce tourbillon d’êtres vivants roulait pêle-mêle, au milieu d’épais nuages de poussière. En un mot, c’était les Huns, mais non cependant l’armée entière de ces barbares.

Lorsqu’Attila se fut avancé vers Besançon, il trouva cet Oppidum fermé, les habitants résolus à se défendre ou à mourir; chacun savait que les Tartares n’épargnaient jamais une ville préparée à la résistance.

Attila ne ralentit pas la marche de ses armées, il les ébranla avec tous les bagages, les approvisionnements et une foule de femmes et d’enfants; il leur fit prendre la direction de l’Italie par Pontarlier, puis, à la tête de deux cent mille soldats, il se rua sur la malheureuse ville de Besançon et l’assiégea immédiatement.

Lélia et ses enfants restaient frappés de terreur. Du haut du rempart de Buxum on vit bientôt l’immense multitude des barbares déboucher de la forêt, suivre le plateau que traversait la voie romaine et se diriger vers le pont sur la Loue. Les chariots ne quittaient pas la chaussée; mais les bestiaux, les fantassins et les cavaliers envahissaient sur un large espace les terrains avoisinants, de telle sorte que le flanc de ces troupes était à peine éloigné de mille pas de Buxum. Il était à craindre que le passage du pont ne produisît un encombrement fatal. Cette fâcheuse interruption dans la marche aurait donné aux soldats les plus rapprochés du Castellum l’idée de s’y précipiter et de le mettre au pillage.

Heureusement les eaux de la rivière, très basses en cette saison, leur permirent de passer à gué au-dessus et au-dessous du pont. D’un autre côté, la vue du Castellum ne tenta pas les barbares; ils jugèrent cette place trop peu importante pour s’y arrêter.

Le défilé continuait depuis plusieurs heures et déjà le soleil n’éclairait plus que les cimes des montagnes environnantes. Vergetrus et Julius n’étaient pas encore rentrés, nul ne savait de quel côté ils s’étaient dirigés; personne ne connaissait encore la destruction de la capitale séquanaise, on pouvait supposer qu’ils s’étaient réfugiés auprès de Civilès, le fiancé d’Exilia.

Au milieu d’inquiétudes mortelles, Lélia n’oubliait point les paroles sinistres de l’ermite, elle n’osait rappeler à ses filles la prédiction menaçante du vieillard, lorsqu’il leur avait dit: «Le fléau de Dieu approche».

Ce souvenir était présent aussi à la mémoire d’Exilia et de Litavie; mais ces jeunes filles nourrissaient au fond de leur cœur un vague espoir qu’elles seraient sauvées par la croix que leur lèvres avaient effleurée sur le rocher.

Les habitants de Buxum, tant maîtres qu’esclaves, continuaient à transporter dans les pièces basses et secrètes tous les objets précieux, afin de les soustraire au pillege et à la destruction. Lélia plaça elle-même à l’entrée du souterrain plusieurs corbeilles contenant des pains et quelques autres aliments nécessaires, en cas de fuite. Personne, à part les membres de la famille, ne connaissaient le souterrain correspondant à la forêt; aussi, tous les serviteurs et un petit nombre de voisins qui étaient venus se réfugier au Castellum travaillaient-ils avec ardeur à faire disparaître dans les salles basses les objets de quelque valeur qui auraient pu tenter la cupidité des barbares.

Le mouvement et le bruit continuaient parmi les Huns. Au milieu de la nuit un certain calme fit supposer que leur marche se ralentissait. Un affranchi se glissa, vers deux heures, du côté de la voie romaine; il s’attendait bien à rencontrer çà et là couchés sur la terre les troupeaux et les soldats; à sa grande surprise, il remarqua que les rangs étaient encore plus serrés et que la marche continuait silencieusement dans la même direction. Les femmes dormaient sur les chariots, les blessés fatigués de gémir s’étaient assoupis sous le poids de la douleur.

Enfin, un peu avant le lever du soleil, l’affranchi eut la joie de voir la fin de l’interminable défilé; un corps de cavalerie fermait la marche, puis bientôt après tout avait disparu. Comme il se disposait à continuer sa route, l’affranchi entendit de nouveau le bruit sourd d’une seconde armée qui suivait la première: c’était l’arrière-garde composée d’un fort parti de cavalerie. Après cette dernière apparition, il ne vit plus rien: aux premiers rayons du soleil toute l’effroyable cohue des Barbares avait passé sur l’autre rive de la Loue.

Une grande joie succéda aux mortelles terreurs de la nuit; les gens du Castellum, les voisins qui étaient venus s’y réfugier, tous semblaient oublier les terribles dangers de la veille. Le caractère insouciant du Gaulois ne raisonnait pas autrement: les Huns allaient en d’autres pays; on était délivré de leur dangereuse présence. Quoique l’on vît encore les derniers cavaliers de l’arrière-garde gravir les coteaux de l’autre côté de la rivière, la direction qu’ils suivaient était une preuve de leur éloignement, et cela suffisait pour rassurer les esprits.

Cependant Lélia et ses enfants songeaient à Vergetrus et à Julius qui ne paraissaient pas. On ignorait toujours à Buxum le terrible siège de Besançon; Civilès y commandait une cohorte, on pouvait donc supposer que Vergetrus était allé le rejoindre.

Deux jours se passèrent ainsi dans l’inquiétude et l’attente.

IV

Table des matières

Vergetrus et son fils s’étaient avancés jusqu’à Fons, village situé à deux lieues de Besançon. Au moment où ils observaient une bande considérable de barbares emmenant du bétail et des voitures chargées de grains, la garde de ce convoi aperçut Vergetrus; aussitôt plusieurs Huns vinrent fondre sur lui, tandis que d’autres cavaliers armés de longues lances cherchaient à l’envelopper. Vergetrus et Julius se jetèrent à gauche sur le chemin d’Arguel et, grâce à la vitesse de leurs chevaux, ils purent gagner sans être atteints la forteresse inexpugnable d’Arguel bâtie au sommet d’une montagne très-élevée, sur un rocher à pic.

Vergetrus, connu du maître de ce château, y trouva un refuge assuré.

C’est là qu’il apprit l’investissement de Besançon par un nombre incalculable de Huns, l’occupation par eux et le pillage de la contrée environnante. En effet, on voyait du haut des murailles les campagnes sillonnées par les bandes de pillards, les maisons isolées et les villages livrés aux flammes. Cette vue remplissait les cœurs de tristesse et d’effroi.

A Besançon, les malheureux habitants et les quelques cohortes de la garnison se défendaient avec l’énergie du désespoir; tous voulaient, avant de mourir, vendre chèrement leur vie. Civilès, le fiancé d’Exilia, faisait des prodiges de valeur; mais ce brave guerrier, déjà couvert de blessures, reçut au dernier assaut une flèche qui, l’atteignant en pleine poitrine, l’étendit sur le sol.

L’Evêque saint Célidoine prodiguait aux blessés les secours dont sa grande charité pouvait disposer; il allait partout, ne reculant devant aucun danger et c’est lui qui trouva Civilès baigné dans son sang. Il le prit entre ses bras et réussit à le porter sous les voûtes de la basilique de Saint-Etienne. Le saint retira de la blessure le trait meurtrier, lava et pansa l’horrible plaie, puis descendit Civilès toujours évanoui au fond du souterrain de la crypte et le déposa sur un banc.

C’est à ce moment fatal que les Huns forçaient les portes et escaladaient par deux côtés à la fois les remparts de l’Oppidum. La plupart des malheureux défenseurs étaient tués, les autres blessés; ceux que les barbares trouvèrent les armes à la main furent exterminés. Les infortunés citoyens, hommes, femmes et enfants périrent presque tous: la férocité des Huns était telle qu’ils eussent voulu massacrer les habitants jusqu’au dernier.

L’incendie détruisit la ville, sans épargner les églises ni les monuments élevés par les Romains au temps de leur puissance.

Pendant ce grand désastre, saint Célidoine resta près du blessé; il avait compris, en écoutant les clameurs du dehors, que la catastrophe était accomplie.

Bientôt après, un nouveau tumulte et des cris déchirants se firent entendre; c’étaient les malheureuses victimes renfermées dans l’église. Les cruels soldats d’Attila les égorgeaient sans pitié.

Des monstres, ivres de carnage, descendirent dans la crypte; ils cherchèrent partout, sans parvenir, heureusement, à découvrir l’entrée du caveau où étaient réfugiés saint Célidoine et Civilès. L’évêque agenouillé près du blessé priait avec ferveur.

L’œuvre de destruction terminée, Attila fit sortir son armée dans la plaine pour y camper et prendre deux jours de repos. Il avait déjà dirigé sur la route d’Italie la plus grande partie de ses troupes avec les femmes, les enfants et les approvisionnements; c’était cette multitude confuse et terrible que les défenseurs de Buxum avaient vue passer dans le voisinage du Castellum.

Après avoir longtemps prié, le saint évêque, n’entendant plus aucun bruit au dehors, sortit du caveau où il laissa Civilès; il monta dans l’église au milieu des débris incandescents; sa pauvre basilique incendiée n’était plus qu’un amas de ruines. Un morne silence régnait partout, le sol fumait du sang des cadavres. Dans les rues, sur les places se montraient l’horrible image, l’affreuse réalité de la destruction. L’évêque arracha un lambeau de linge qui recouvrait un meuble abandonné et trouva un vase à moitié brisé qu’il remplit d’eau; puis il revint tristement auprès du blessé.

A la suite d’un long et douloureux pansement, Civilès demanda à saint Célidoine pourquoi ils se trouvaient ensemble dans ce sombre cachot qui lui était inconnu.

–Vous êtes ici, mon fils, parce que Dieu a voulu vous préserver du massacre qui vient d’anéantir les habitants de la cité. Quand vous serez en état de quitter ces ruines, j’irai prier des personnes charitables de vous secourir et j’obtiendrai que l’on vous transporte dans un lieu plus convenable.

–Qui êtes-vous, homme généreux qui m’entourez de tant de soins; vous semblez avoir pour moi la tendresse d’un père?

–Je suis l’évêque Célidoine, prêt à vous bénir, mon enfant.

–Ah! le grand prêtre des chrétiens. Ne savez-vous donc pas que vous voyez devant vous un adorateur des dieux immortels? Pourquoi me protégez-vous?

–Parce que votre âme a été rachetée par le sang de Jésus-Christ. Cette âme précieuse doit retourner au vrai Dieu son créateur et non aux démons que vous ne craignez pas de servir.

–Ne traitons pas une telle question en ce moment critique; si vous êtes porté à me rendre service, obligez-moi de faire connaître à Vergetrus de Buxum l’état où je suis. Sa noble fille Exilia, ma fiancée, pourrait s’alarmer de mon silence; mon nom est Civilès.

–Rassurez-vous, mon fils, votre désir sera satisfait.

Le massacre des habitants et l’incendie de la cité avaient été si rapidement exécutés qu’au milieu du jour la destruction fut complète. L’armée des Huns abandonna aussitôt les débris de cette ville naguère si florissante et se répandit au loin dans les campagnes déjà ravagées. A ce départ succéda un silence sinistre, puis, bientôt après, quelques femmes et des adolescents osèrent se montrer, çà et là, sortant de sombres réduits où ils avaient trouvé un refuge, errant comme des ombres dans les rues encore fumantes et encombrées de cadavres mutilés. L’évêque accourut vers ces malheureux pour les consoler: il mêla ses larmes aux leurs et, tous ensemble, ils fouillèrent les monceaux de morts, s’assurant si parmi eux quelques êtres respiraient encore. Après des recherches infructueuses, saint Célidoine découvrit un pain qu’il destina à Civilès; ensuite il obtint d’un enfant qu’il allât à Buxum informer la famille de Vergetrus de l’état du blessé. L’enfant partit, mais les chemins offraient encore trop de dangers; il ne put arriver à destination.

Peu à peu plusieurs habitants des campagnes vinrent se réfugier dans les ruines de Besançon; ils voyaient plus de sécurité à vivre au milieu de ces tristes débris que dans les champs et les bois, supposant avec raison que les Huns ne reviendraient plus en ce lieu désolé. Ce secours permit à saint Célidoine de faire inhumer les morts. On construisit ensuite une misérable cabane dans laquelle fut transporté Civilès; on répara une chambre basse, la moins endommagée par l’incendie; ce chétif édifice servit provisoirement de basilique au saint évêque.

La blessure de Civilès commençait à se cicatriser; saint Célidoine prodiguait au malade les soins d’une tendre charité; il ne put cependant dissiper encore les ténèbres qui obscurcissaient l’esprit prévenu et opiniâtre du païen.

Lorsque Civilès se sentit enfin assez fort pour marcher, il fit ses adieux à l’évêque et dit, en lui voyant verser des larmes:

–Je n’oublierai jamais vos services et, quand je serai plus tard en état de vous être utile, croyez bien que vous pourrez disposer de moi; si je vis encore, c’est à vous que je le dois.

–Je ne souhaite, répondit saint Célidoine, que votre conversion au vrai Dieu; mais puisque votre esprit s’est refusé à mes enseignements, je dois vous annoncer qu’un avenir d’épreuves vous est réservé, en expiation de l’erreur où vous persistez aujourd’hui. Pourtant mes prières vous accompagneront aussi longtemps que je vivrai sur cette terre de souffrances.

Civilès s’achemina vers Buxum, en passant par Arguel. Le souvenir de la menaçante prédiction de saint Célidoine traversait son esprit et troublait ses idées; il se reprocha d’avoir repoussé avec un opiniâtre orgueil des enseignements qu’il rejetait sans les comprendre. Puis, se sentant mécontent de lui-même, il ajoutait:

–Non, point de faiblesse, je dois rester digne d’Exilia. Elle refuserait de s’unir à moi, si j’étais chrétien.

En arrivant au château d’Arguel, faible et exténué de fatigue, il apprit que Vergetrus avait quitté la forteresse depuis quinze jours pour retourner à Buxum avec son fils Julius.

Civilès résolut de partir dès le lendemain pour rejoindre Vergetrus.

Une grande tristesse s’empara de son cœur quand il reprit la route de Buxum. Les paroles du prêtre chrétien restaient gravées dans sa mémoire, tantôt comme un reproche, tantôt comme une menace.

–D’après ce que j’ai souvent entendu repéter, se disait-il à lui-même, le vieux prêtre Célidoine accomplit à son gré des prodiges auxquels les chrétiens donnent le nom de miracles. Son Christ est donc un Dieu, puisqu’il communique une telle puissance à ses prêtres fidèles? Jupiter, pourquoi sommeilles-tu sur le mont Ida? Ne te décideras-tu pas à montrer quelque énergie, en nous voyant exposés sans défense aux coups de ton ennemi déjà presque vainqueur? Tu nous as enseigné par l’exemple de tes passions que le bonheur des dieux consiste en jouissances matérielles; tu nous fais aimer les richesses, les plaisirs, les joies de la vie si rapidement écoulée, et tu nous laisses accablés par les plus terribles fléaux. Tu ne sembles pas vouloir écarter les malheurs qui sont sur le point d’anéantir tes adorateurs, malgré le sang des taureaux et des génisses, des béliers et des agneaux qui coule à flots sur tes autels. Et toi, Bacchus, fils de Jupiter, le plus puissant des dieux après ton père; dieu de la vigne, toujours ivre au milieu des bacchantes en délire, tu te contentes aujourd’hui de la couronne de pampres dont t’ornent nos poètes! Les orgies produiraient-elles sur ton cerveau fatigué le même effet que l’eau du fleuve Léthé? Tu as donc oublié tes promesses d’autrefois, lorsque tu conquis l’inde par ta bravoure? Ce Christ, fils d’un charpentier, a-t-il donc chassé les dieux de l’Olympe, quand les Titans eux-mêmes ont vainement tenté de les en expulser?

Civilès, doué d’une haute intelligence, montrait un courage supérieur aux désastres qui accablaient l’univers; mais l’orgueil dépassait ses grandes qualités, l’orgueil égoïste du païen, tel que Cicéron l’a dépeint dans ses admirables lettres à Atticus. L’orgueilleux est l’opposé du chrétien, c’est le fils de l’ange rebelle chassé du ciel parce qu’il prétendait être l’égal de Dieu; c’est l’ennemi de Celui qui fut le vrai modèle de l’obéissance.

En parcourant la voie romaine suivie par l’armée d’Attila plus de quinze jours auparavant, le jeune centurion fut frappé d’horreur à la vue de débris informes de toutes sortes: des petits meubles, des objets d’art brisés, des armes en mauvais état restaient abandonnés sur la route. Quelques cadavres, en partie dévorés par les bêtes fauves, gisaient étendus sur la lisière des bois. La dévastation indiquait partout la marche du Fléau de Dieu.

Civilès arriva en vue de Buxum. Un coup d’œil rapide jeté sur le Castellum ne lui montra d’abord rien d’inaccoutumé; cependant comme il s’approchait, il fut bientôt frappé du calme qui remplaçait le mouvement habituel d’autrefois; on n’entendait pas les aboiements des chiens, les serviteurs étaient invisibles. Enfin, lorsqu’il eut frappé à la porte et appelé à plusieurs reprises, une vieille esclave se présenta sur la terrasse, puis, ayant reconnu le visiteur, elle vint lui ouvrir, en détachant péniblement les barres de fer, les verroux et tous les obstacles qui fermaient la poterne.

–Que signifie cela, demanda Civilès qui commençait à s’effrayer; où sont tes maîtres?

–Seigneur Civilès, répondit l’esclave, mes maîtres sont partis, je ne sais s’ils vivent encore. Je suis seule dans ce lieu désolé où je les attends sans espoir de retour.

Le jeune centurion, douloureusement surpris, se laissa tomber sur un banc, en proie à la plus vive inquiétude. Il n’osait adresser de nouvelles questions à l’esclave et, d’ailleurs, n’était-il pas évident que Buxum avait été envahi et ravagé par les Huns?

–J’ai peu de nourriture à vous offrir, ajouta l’esclave après un instant d’hésitation; cependant la provision de pain et de farine, heureusement cachée en un lieu secret, n’a pas été découverte par les Huns, ils auraient tout dévoré.

Civilès pénétra dans le Castellum; les meubles, les statues et les bustes en marbre gisaient épars et mutilés sur les dalles; des débris de mouton, de porc cru, des flaques de vin et d’huile souillaient les belles mosaïques du Tablinum et du Triclinium; l’autel des dieux domestiques était renversé, les tableaux de la pinacotheca lacérés et détruits s; enfin l’intérieur des appartements offrait l’image de la dévastation.

Civilès résolut cependant de se fixer à Buxum.

Sa cohorte était anéantie, sa fortune se trouvait compromise; affaibli par ses blessures, il devait vivre momentanément dans un lieu isolé.

D’ailleurs, c’est seulement à Buxum qu’il pouvait espérer revoir Exilia. Si Vergetrus et sa famille vivaient encore, quelqu’un d’entre eux devrait y revenir un jour.

Civilès avait hâte de questionner l’esclave au sujet de sa fiancée; aussi lorsqu’elle eut préparé une misérable couche dans la chambre la moins délabrée, et qu’elle fut revenue avec un pain qu’elle offrit au centurion:

–Fais-moi connaître, lui dit-il, les circonstances qui ont contraint tes maîtres à quitter ce lieu précipitamment. Ne crains pas de me révéler toute la vérité, quelque pénible qu’elle puisse être.

–Eh! seigneur Civilès, je ne sais rien, absolument rien. Lorsqu’on vit s’approcher les monstres cruels, tous les serviteurs du Castellum s’enfuirent du côté de la Loue, oubliant la promesse sacrée qu’ils avaient faite de combattre et de mourir jusqu’au dernier. Le maître et ses fils, outrés d’indignation, s’élancèrent à leur poursuite, sans doute pour les engager à revenir défendre les maîtresses; mais les dieux s’y opposèrent; des milliers de Huns envahirent tout à coup les remparts où seule je me trouvais. Ne voyant personne qui pût me protéger, glacée d’effroi, je ne pensai qu’à me cacher, et c’est au columbarium, derrière une urne funéraire qne j’ai trouvé un asile.

–Ainsi, tu ignores ce que sont devenues tes nobles maîtresses?

–Absolument. Je ne puis douter que les monstres ne s’en soient emparés; autrement, elles seraient revenues ici, ou bien elles auraient envoyé quelque messager s’enquérir de mon maître et de ses fils.

–O malheur! s’écria Civilès; pourquoi n’étais-je pas là pour mourir en défendant mon Exilia! Que les dieux infernaux se réjouissent de ma cruelle infortune! L’inexorable Pluton verra bientôt mes mânes errer sur les sombres bords de son empire!

Après un moment de douloureux silence, Civilès reprit:

–J’avais résolu d’abord de me fixer à Buxum pour y attendre mes infortunés amis; mais je ne puis résister au besoin d’aller à leur recherche. Si mes efforts n’obtiennent aucun résultat heureux, je reviendrai ici. Ah! s’ils pouvaient y être de retour avant moi!

–Que deviendrai-je seule, dit en sanglotant la malheureuse esclave; la solitude me fait peur. Il m’a déjà semblé entendre dans la nuit sombre les cris sinistres des chouettes et des loups: ne serait-ce pas plutôt les gémissements plaintifs des mânes de mes bons maîtres?

Le lendemain Civilès, quoiqu’ayant à peine la force de porter ses armes, se dirigea du côté de Salins.

V

Table des matières

Vergetrus quitta le château d’Arguel dès qu’il apprit les terribles événements arrivés à Besançon et qu’une avant-garde de l’armée des barbares prenait la route d’Italie. De retour à Buxum au moment où les premiers éclaireurs des Huns furent aperçus, il fit placer des sentinelles sur les remparts, puis donna des ordres pour que les portes fussent gardées. Cependant les ennemis ne parurent que deux jours après; maîtres et serviteurs achevaient les travaux de défense, lorsque l’alarme fut donnée. On vit une partie de l’armée des Huns s’avancer lentement et silencieusement; cette troupe se composait d’au moins dix mille hommes, nombre plus que suffisant pour écraser à l’instant même le Castellum et la faible garnison qu’il contenait.

En ce moment critique, l’effroi gagna d’abord les esclaves, puis les hôtes réfugiés à Buxum; la panique fut telle, qu’en un instant tous s’enfuirent, de sorte que Vergetrus et sa famille restèrent seuls, exposés à la fureur de l’ennemi. Lélia ne put retenir un cri de désespoir en voyant son mari et ses fils s’élancer à la poursuite de leurs gens, s’efforçant de les ramener au Castellum; elle crut qu’ils allaient fondre sur les barbares et mourir sous ses yeux.

Les Huns sont arrivés, ils entourent les fossés qu’ils traversent en poussant des hurlements sauvages; les coups de hache retentissent sur la grande porte prête à céder. D’horribles visages apparaissent déjà au bord des parapets; des pierres lancées par les frondes sifflent dans l’air et tombent de tous côtés, brisant les tuiles du compluvium. C’est le cyclone dévastateur qui s’abat avec rage sur le malheureux Castellum.

Lélia ne semblait plus comprendre l’imminence du danger. Immobile, pâle, terrifiée, elle ne faisait aucun effort pour s’échapper; ses yeux hagards ne s’arrêtaient sur aucun objet.

Exilia et Litavie, tombées à genoux, traçaient sans relâche sur leur front et sur leur cœur la figure de la croix et de leurs lèvres s’échappait un léger murmure, prière qui ne pouvait manquer d’être entendue de Celui qu’elles adoraient sans le connaître encore.

Tout à coup Exilia se lève et joignant ses mains:

–O Christ généreux, dit-elle, tu es mort pour donner la vie céleste aux ingrats qui te méconnaissent, viens nous protéger; si tu nous sauves, je te donnerai mon cœur et ma vie.

Litavie ajouta:

–Moi aussi, je te consacrerai mes jours, je serai chrétienne, je veux être chrétienne!

Aussitôt les deux jeunes filles, obéissant à une impulsion irrésistible, s’emparent des mains de leur mère et l’entraînent vers le souterrain.

A peine avaient-elles refermé la porte secrète que des pas précipités se firent entendre, des cris de forcenés retentirent sous les voûtes; puis le fracas des meubles tombant sur les dalles ne permit plus aux fugitives de conserver le moindre doute: les barbares s’étaient rendus maîtres du Castellum.

–Nous n’avons point de fanal, ma mère, dit Litavie à voix basse; toutefois continuons notre fuite, Dieu nous protégera. Allons dans la forêt trouver le bon ermite, il pourra peut-être nous secourir.

Les trois femmes marchaient lentement, aveuglées par l’obscurité; arrivées enfin à l’extrémité du souterrain, elles entendent de nouveau les hurlements des Huns et s’imaginent qu’ils sont à leur poursuite. Ouvrant rapidement la porte masquée par les rochers, elles s’assurent aussitôt que le bruit qu’elles avaient entendu venait du castellum et pénétrait jusqu’à la forêt.

En sortant du souterrain, les jeunes filles revirent la croix tracée sur le roc; elles s’en approchèrent puis, sans prononcer une parole, elles baisèrent avec respect ce signe à jamais gravé au fond de leur cœur.

Lélia, surprise de ce mouvement, en demanda l’explication à Exilia.

–Tendre mère, répondit la jeune fille, c’est le premier acte de notre reconnaissance envers celui qui vient de nous sauver la vie. O Christ adorable! je ne doute plus maintenant de ta puissance, de ta bonté.

–Malheureuse enfant, s’écria Lélia, n’insultez pas à nos divinités, en invoquant le Dieu des chrétiens. Vous me faites ressentir de nouveau une terreur mortelle.

Exilia n’osa pas répondre à sa mère. Elle redoutait encore la vaine puissance attribuée aux fausses divinités; n’ayant aucune idée des dogmes chrétiens, elle songeait à la haine implacable que ses parents avaient vouée au divin sauveur.

Litavie vint au secours de sa sœur, en disant résolûment:

–Ma mère, nous serions indignes d’être vos enfants si nous trahissions maintenant le Dieu de bonté qui nous a sauvé la vie. Une telle ingratitude serait un crime impardonnable. Au moment où nulle puissance humaine ne pouvait nous préserver de la mort; quand tous les dieux que nous avons jusqu’à présent invoqués, suppliés, sont restés indifférents et sourds à nos cris de douleur, une pensée divine a soudain pénétré dans mon cœur; j’ai offert au Dieu des chrétiens de me consacrer à lui s’il voulait sauver ma mère et ma sœur; le prodige s’est accompli, j’aurai le courage de rester fidèle à mon engagement.

–Litavie, s’écria Exilia, mon cœur, pas plus que le tien, ne trahira nos promesses!

La femme de Vergetrus ne put vaincre son émotion. Épouvantée de la résolution de ses filles, elle ralentit ses pas et s’assit sur un roc, en versant un torrent de larmes.

Les deux sœurs comprirent en ce moment la réalité douloureuse du premier combat de la vie; elles entrevirent avec tristesse la séparation que des croyances opposées pourraient produire dans leur famille.

–Oh! en quoi serions-nous coupables, s’écria Exilia dont le cœur était déchiré en présence de ces larmes, d’avoir invoqué le secours du Christ pour sauver notre mère? Est-ce donc un crime de lui être reconnaissantes? D’ailleurs, il n’est pas inconnu, puisque le monde entier semble se donner à lui et vouloir suivre ses lois. Fuyons, ma tendre mère, quittons ces lieux de désolation où nous pourrions êtres découvertes par les barbares. Le solitaire est près d’ici; allons le trouver, il nous indiquera peut-être un asile où nous serons préservées des dangers qui nous menacent.

La grotte du vieillard était à deux pas. Litavie, sans attendre l’assentiment de sa mère, s’élança vers l’entrée, puis elle appela l’ermite.

Un profond silence régnait partout; la jeune fille n’entendit que l’écho de sa voix qui se répétait au loin sous les voûtes souterraines. Sans perdre courage, Litavie entra résolûment et s’enfonça dans les ténèbres,

Tout à coup des cris féroces venus d’un point peu éloigné firent tressaillir Lélia et sa fille restée près d’elle. Frappées de terreur et comprenant qu’un nouveau danger les menaçait, elles pénétrèrent aussitôt dans la caverne, en suivant les traces de Litavie.

Exilia n’osait appeler sa sœur; elle redoutait que sa voix ne fût entendue de ceux qui la poursuivaient. En proie à une vive crainte, Lélia se laissait entraîner par sa fille sans oser se plaindre.

Un bruit confus d’armes entre-choquées, de voix discordantes arrivait distinctement jusqu’à elles; c’était bien le cri rauque des Huns, le rugissement du tigre affamé poursuivant la timide gazelle que sa dent meurtrière va bientôt déchirer;

L’implacable ennemi approche; déjà plusieurs Barbares viennent de découvrir la grotte et se concertent sur les moyens d’y pénétrer sans danger.

Lélia et sa fille avançaient toujours à la recherche de Litavie dans les noires profondeurs du souterrain. Soudain elles se heurtèrent contre un être vivant qui marchait à leur rencontre. Avant qu’elles pussent jeter un cri, la voix grave du solitaire les prévint:

–Mes enfants, soyez sans crainte; je vous attendais; le Dieu de miséricorde m’a prévenu de votre arrivée. Avancez un peu plus loin, vous trouverez Litavie; je vais me présenter à ces hommes de sang et avec l’aide de Dieu, je pourrai sans doute les arrêter à l’entrée de cette grotte.

Exilia reconnut l’ermite; elle saisit une de ses mains qu’elle porta à ses lèvres, en disant:

–Que Jésus-Christ nous protège!

–Oui, mes enfants, il vous sauvera, si vous le priez avec ferveur. Allez et dites sans cesse du fond de votre cœur le doux nom de Jésus et celui de Marie, sa sainte mère. Si vous persévérez jusqu’à mon retour, la grâce vous touchera; non-seulement vous ne périrez pas; mais, vous mériterez de devenir les servantes du vrai Dieu.

–Saint ermite, dit vivement Exilia, n’allez pas au devant de ces monstres, ils sont à l’entrée, ils vous égorgeront.

–Fille de peu de foi, vous oubliez déjà ma recommandation et la prière à laquelle vous devrez votre salut.

–Vénérable vieillard, dit aussitôt Lélia dès qu’elle fut assez calme pour parler, nous obéirons; je vais, pour la première fois, prononcer les noms de Jésus et de Marie.

L’ermite avait continué sa marche, sans répondre.

Lélia et sa fille s’avancèrent de nouveau dans la sombre galerie et bientôt elles entendirent distinctement Litavie prononcer ces noms si doux: O Jésus, ô Marie!

–Ma fille, s’écria Lélia, où êtes-vous? Venez sur mon cœur.

Litavie accourut vers sa mère sans interrompre sa tendre invocation à Jésus et à Marie.

L’ermite ne tarda pas à se trouver en face des premiers Huns prêts à pénétrer, le glaive levé, dans la caverne. Interdits à la vue du vieillard, ils demeurèrent un instant comme frappés de stupeur. Aussitôt plusieurs chefs s’avancèrent pour le considérer de plus près; ils ne pouvaient détacher leurs yeux de cette belle figure dont les traits exprimaient la sainteté unie à l’intrépidité:

–Étrangers avides de carnage et de sang, s’écria le solitaire, pourquoi venez-vous troubler l’homme de la prière, le serviteur du Dieu tout puissant? Respectez ce lieu de ma retraite, ou craignez la vengeance de Celui dont voici l’image sacrée.

En prononçant ces mots, il éleva au-dessus de sa tête le crucifix, emblème du Rédempteur.

Dieu voulut que plusieurs des chefs comprissent le sens des paroles du solitaire; à la vue de l’image du Dieu redoutable adoré par les chrétiens, ils restèrent un instant indécis.

–Nous n’en voulons ni à toi, ni à ton Christ, que nous savons être terrible aux champs des batailles, dit enfin l’un d’eux en latin barbare; il nous a déjà fait sentir plusieurs fois la force de son bras. Si nous voulons pénétrer dans cette caverne, c’est pour en arracher l’ennemi que nous poursuivons.

–Aucun ennemi n’est dans cet antre, je l’atteste en présence de mon Dieu. Le téméraire qui osera y pénétrer, sachez-le bien, s’expose à une mort terrible.

La taille imposante du solitaire, sa barbe blanche ondulant sur sa poitrine, son noble visage portant les marques d’une grande austérité; enfin ses yeux d’où sortaient des éclairs, tout, dans l’imposant vieillard, inspirait le respect et la crainte.

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Yaş sınırı:
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Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
260 s. 1 illüstrasyon
ISBN:
4064066318741
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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