Kitabı oku: «Contes de l'adolescence choisis de Miss Edgeworth»
Maria Edgeworth
Contes de l'adolescence choisis de Miss Edgeworth

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066317225
Table des matières
AVERTISSEMENT.
JERVAS LE BOITEUX
I.
II.
III.
IV.
V.
LE NÈGRE RECONNAISSANT
L’HONNÊTE FAMILLE
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
LES GANTS DE LIMERICK
I.
II.

AVERTISSEMENT.
Table des matières
Une morale douce, des préceptes solides, des appréciations justes, un style facile et sans recherche, des événements simples caractérisent les nombreux ouvrages que miss Edgeworth a consacrés à l’enfance et à la jeunesse. Cet écrivain si populaire depuis un demi-siècle a été interprété dans toutes les langues, imité dans toute l’Europe avec plus ou moins de bonheur, mais presque toujours avec succès. Ses livres sont de ceux qui ne vieillissent pas, et l’on retrouve encore avec plaisir quelques - uns de ces contes qui ont charmé nos jeunes années.
Miss Edgeworth a écrit pour tous les âges. Ses contes et ses romans renferment de précieuses leçons pour toutes les époques et toutes les situations de la vie. La collection de ses œuvres forme une encyclopédie où l’on trouve de précieux enseignements aussi bien pour le pauvre que pour le riche. Toutes les conditions de la société peuvent y puiser de sages préceptes. La morale s’y présente sous une forme attrayante et gracieuse. Le caractère aimable, le tact exquis de la femme se reflètent à chaque page.
Parfois on pourrait bien reprocher à notre auteur de ne pas faire marcher l’action avec cette vivacité que le goût moderne recherche par-dessus tout. Miss Edgeworth n’appartient pas à cette école. Elle instruit autant par les réflexions que par les faits, et son dialogue manque souvent d’animation. Ces défauts sont inhérents au génie même de la langue anglaise. Nous n’avons point la prétention de les avoir corrigés. Mais en faisant un choix de ses contes les plus aimés de la jeunesse, nous avons cru qu’il nous était permis d’approprier notre traduction aux mœurs de nos jeunes lecteurs français. Notre tâche, du reste, a été d’autant plus facile que miss Edgeworth connaissait la France, et qu’elle a puisé dans l’étude de notre littérature et de notre société ses meilleures inspirations.
Ce livre, destiné à l’adolescence, renferme plusieurs contes qui ont une grande réputation. Ils présentent, dans leur ensemble, une variété qui les fera goûter de nos jeunes lecteurs et de nos jeunes lectrices. Les aventures merveilleuses de Jervas, les scènes dramatiques du Nègre reconnaissant, la touchante et pathétique histoire de l’Honnête famille, les tribulations comiques de M. Hill dans les Gants de Limerick, sont propres à intéresser vivement cette classe de lecteurs dont le cœur et l’esprit se développent par les bons exemples et par l’attrait de récits où la morale n’exclut pas la gaieté.
JERVAS LE BOITEUX
Table des matières
I.
Table des matières
William Jervas, surnommé le Boiteux, était un jeune garçon employé à soigner les chevaux, dans une mine d’étain de la Cornouailles. Un soir, ses camarades le laissèrent, comme d’habitude, dans la petite cabane où il passait la nuit, à l’extrémité de la mine; mais le lendemain matin Jervas manquait à l’appel, et on ne put le retrouver nulle part. Cette disparition subite donna lieu aux conjectures les plus étranges et les plus ridicules parmi les mineurs. Les plus raisonnables, toutefois, supposaient que ce jeune garçon, ennuyé de son métier, avait pris la fuite pendant la nuit. On s’étonnait avec raison qu’il n’eût laissé aucune trace de son évasion, et les commentaires allèrent leur train pendant quelque temps; puis on en parla moins, et cet événement finit par tomber dans l’oubli.
Deux ou trois des plus anciens mineurs se souvenaient à peine du nom de William Jervas, lorsqu’ au bout de vingt ans une société nombreuse vint pour visiter les mines. Pendant que le guide en expliquait toutes les curiosités, un personnage d’environ trente-six ans, qui se montrait fort peu attentif à tous ces discours, avisa une inscription gravée dans le roc.
«Quel nom a-t-on voulu écrire là ? demanda-t-il.
— Celui de William Jervas, répondit le guide; un pauvre garçon qui s’est enfui des mines il y a déjà bien longtemps.
— Mais êtes-vous sûr qu’il se soit réellement enfui?
— Oui; j’en suis sûr et certain.
— On n’est pas du tout sûr et certain de cela,» s’écria un des vieux mineurs, qui interrompit alors le guide et se mit à raconter tout ce qu’il savait et tout ce qu’il avait entendu dire à propos de la disparition de Jervas. Il ne fit grâce d’aucune supposition et exprima ses opinions personnelles à cet égard. «Enfin, monsieur, dit-il en s’adressant à l’étranger, je puis même vous assurer que j’ai vu plus d’une fois l’esprit de Jervas se promener à pas lents le long de la galerie de l’Ouest, une flamme bleue à la main. Par la sainte Bible, c’était à peine un mois après qu’il avait disparu. Minuit sonnait. Tout à coup je vois l’esprit marchant lentement, qui d’une main tenait la lumière et de l’autre traînait une chaîne après lui. Il venait droit à moi. Frappé d’épouvante, je m’enfuis du côté des écuries, et depuis lors j’ai pris la résolution de ne jamais m’attarder le soir dans cette galerie ou dans les environs. Car, je l’avoue, de ma vie je n’éprouvai une terreur pareille, et rien que d’y penser mes cheveux se dressent encore sur ma tête.»
«Quel nom a-t on voulu écrire-la?» demanda-t-il

A ces mots, l’étranger partit d’un grand éclat de rire. Cet accès de gaieté passé, il pria l’homme aux esprits de vouloir bien le regarder en face, avec attention, et de dire s’il ne lui trouvait pas une certaine ressemblance avec l’esprit qui portait une petite flamme bleue en se promenant dans la galerie de l’Ouest.
Le mineur considéra avec étonnement pendant quelques minutes la personne qui lui parlait, puis il répondit:
«Non, monsieur. Celui qui se promène dans la galerie n’a aucun rapport avec vous. Il porte une jaquette blanche, un tablier de cuir, un bonnet en lambeaux, et tout l’accoutrement de Jervas de son vivant. De plus, il cloche dans sa démarche, comme faisait Jervas le Boiteux, si j’ai bonne mémoire. »
Là-dessus, l’étranger se mit à marcher, et les ouvriers s’aperçurent alors, pour la première fois, qu’il boitait un peu. Quand il revint sur ses pas et qu’il se trouva dans la direction de la lumière, le guide le considéra avec attention et s’écria:
«En vérité, si je ne craignais d’offenser un gentleman tel que votre honneur, et si ce n’était la teinte bronzée de votre visage, je jurerais que vous avez toutes les allures de notre camarade Jervas le Boiteux.
— Allons donc! reprit le vieux mineur qui croyait aux esprits, monsieur ne ressemble pas plus à Jervas le Boiteux, que Jean qui pleure à Jean qui rit.»
Cette comparaison excita l’hilarité des assistants. Mais le vieil entêté, provoqué par les rires de ses compagnons, soutint jusqu’au bout son opinion, et affirma qu’il n’y avait pas dans toute la Cornouailles un homme capable de le faire changer de sentiment.
La discussion devint générale et ne tarda pas à dégénérer en dispute. Des mots on allait en venir aux coups, quand l’étranger termina la querelle en déclarant qu’il était bien réellement l’homme dont on parlait.
«Jervas! s’écria tout le monde à la fois. Jervas vivant! notre camarade Jervas, devenu un homme d’importance!»
Les mineurs ne pouvaient en croire leurs yeux et leurs oreilles. Mais leur surprise fut encore bien plus grande lorsque, l’ayant reconduit au dehors, ils le virent monter dans une superbe voiture qu l’emmena chez le propriétaire de la mine, un des plus riches personnages des environs.
Le jour suivant, les principaux ouvriers furent invités à dîner sous des tentes dressées dans un champ voisin de la maison du propriétaire. On était à l’époque de la moisson. Il faisait un temps magnifique. Les convives se réunirent et trouvèrent un repas préparé avec une grande abondance.
A la fin du dîner, M. Richard, le propriétaire de la mine, parut, accompagné de Jervas le Boiteux, qui portait sa vieille jaquette et son bonnet de mineur. L’homme aux esprits lui-même ne put s’empêcher de convenir que sous ce costume il ressemblait merveilleusement à son ancien compagnon.
M. Richard remplit un verre et but:
«A la bienvenue de notre ami M. Jervas, et puisse la bonne foi rencontrer toujours la bonne fortune.»
Chacun but et répéta ce toast à la ronde. Il est vrai que personne ne savait ce que signifiait cette allusion à la bonne foi et à la bonne fortune. Les uns chuchotaient tout bas, les autres plus hardis parlaient tout haut et finirent par demander l’explication du toast.
Tous les yeux demeurèrent fixés sur M. Jervas. Après avoir remercié l’assemblée de son accueil cordial, il prit place à la table. Puis, voulant satisfaire à la requête de M. Richard et au désir de tous les assistants, il fit à peu près en ces termes le récit de ses aventures:
Je ne connais ni mes parents, ni le lieu de ma naissance. Mais ces circonstances ont peu d’intérêt pour vous. Le premier événement de ma vie dont j’aie conservé quelque souvenir, est d’avoir été employé avec des enfants de mon âge à trier et à laver le minerai d’étain qui se trouve mêlé à la terre.
Je pouvais avoir alors cinq ou six ans, et jusqu’à ma treizième année, j’ai travaillé dans cette partie de la mine où nous nous trouvions hier. La condition des jeunes apprentis s’est bien améliorée depuis lors, et je m’en réjouis du fond du cœur; mais ce fut pour moi un temps difficile à passer.
Mon bon maître, ici présent, ne s’est jamais douté de toutes les misères que ses subalternes me firent endurer. Ce fut d’abord la vieille Betty Morgan, qui donnait à chacun de nous sa tâche pour le triage et le lavage du minerai. Ce n’était pas assez d’avoir à supporter son humeur acariâtre, il fallait encore partager entre nous sa propre besogne. Elle ne lavait pas une once de minerai, et, comme j’étais le plus jeune, je recevais tous les coups de la vieille bourrue. Combien de fois je perdis le mince salaire de ma journée pour n’avoir pas pu achever la tâche de cette femme! Je n’osais me plaindre et dire la vérité à mon maître, de peur d’être battu. Mais Betty Morgan, que Dieu ait son âme! était un ange de douceur en comparaison du gardien de la trappe d’entrée, mon plus cruel tyran après elle.
Nous étions tous les deux chargés d’ouvrir et de fermer certaines portes destinées à donner de l’air dans les différentes galeries. Le plus souvent, mon tyran me laissait faire la besogne à moi tout seul. Il me fallait courir de ci et de là, jusqu’à perdre la respiration, pour suffire à la peine. Et pendant que je tuais mon corps à l’ouvrage des autres, chaque mineur jurait qu’il n’y avait pas sur terre un garçon plus fainéant que moi. La surface de la terre, hélas! était un lieu où, à ma connaissance, je n’avais pas encore mis les pieds.
Pour me défendre, je cherchais toutes les excuses imaginables; à bout d’excuses, j’inventai bientôt des mensonges: tant il est vrai que l’injustice et la tyrannie ne peuvent produire que la ruse et la fausseté.
Un jour, ayant fermé toutes les portes qui se trouvaient de mon côté, j’en laissai trois ouvertes du côté de mon compagnon. Je croyais que les ouvriers resteraient un jour ou deux sans travailler dans cette galerie; mais je m’étais trompé, et quel fut mon effroi d’apprendre, vers midi, qu’un homme avait été asphyxié dans une des galeries souterraines!
Le contre-maître manda les gardiens. Sans chercher à cacher ma faute, je m’en excusai en disant que j’avais été obligé d’ouvrir les portes confiées aux soins de mon camarade. Tout le blâme n’en retomba pas moins sur moi. Le mineur, qui n’était qu’évanoui, revint heureusement à la vie; mais je fus cruellement battu, et le surveillant ne me laissa aller que lorsqu’il fut las de frapper.
Je n’étais pas à bout de mes peines, et mon camarade, qui m’en voulait d’avoir dit la vérité, me fit passer de rudes moments.
Avec le temps, je devins fort et grand, et l’on me fit changer d’ouvrage. On m’employa d’abord à la brouette; et quand mes mains purent tenir le pic et la barre d’acier, je me crus un grand homme.
Il semble que j’étais destiné à me trouver toujours avec les ouvriers les plus paresseux de la mine. Je m’aperçus bientôt que ces hommes, qui travaillaient à la tâche, avaient quelquefois la chance de tomber sur un filon tendre, ce qui leur permettait de gagner en trois ou quatre heures une assez bonne journée. Ils montaient dans les tavernes dépenser joyeusement l’argent acquis avec si peu d’effort. J’enviais le sort de ces gaillards-là, ignorant que ces honnêtes gens laissaient souvent leurs femmes et leurs enfants en proie aux horreurs de la faim, tandis qu’ils étaient à boire et à s’enivrer.
Je soupirais après le temps où je serais un homme pour faire comme les autres. J’aspirais aux jours heureux où je serais en état de me livrer à la boisson et à la fainéantise, et, en attendant, j’appliquais tout mon esprit à tromper la vigilance du contre-maître.
Les exemples que j’avais sous les yeux développèrent en moi les plus funestes penchants. J’étais assurément destiné à passer ma vie dans la misère et à finir mes jours dans une maison de charité. Mais un accident, qui m’arriva dans ma quatorzième année, apporta un aussi grand changement dans mon esprit que dans ma personne.
Un de mes compagnons, à moitié ivre, avait laissé tomber sa barre d’acier dans un trou. Il m’engagea, en m’offrant un grand verre d’eau-de-vie, à descendre la chercher. Je n’avais pas la tête assez forte pour supporter le verre qu’il me fit avaler afin de me donner du cœur. Aussi, n’ayant pas la moindre conscience du danger, je me précipitai dans un puits dont la vue seule m’eût fait frémir, si j’avais eu l’esprit à moi.
Je ne tardai pas à me dégriser, car en descendant je fis une chute et me cassai la jambe. C’est un miracle que je ne me sois pas brisé la tète. On me tira du trou avec des cordes, et mes camarades me transportèrent près des écuries, dans un petit réduit, où je fus couché en proie aux plus atroces souffrances.
Mon maître était sur les lieux au moment de l’accident, et apprenant où je me trouvais, il eut la bonté de venir m’informer qu’il avait envoyé chercher un chirurgien.
Celui qui demeurait dans le voisinage ne se trouva pas à la maison. Mais il y avait en ce moment chez mon maître un vieillard distingué, qui avait autrefois pratiqué la chirurgie. Cet excellent homme s’empressa de descendre dans la mine, et il me remit la jambe.
Cette opération terminée, mon maître revint auprès de moi et m’assura que je ne manquerais de rien. Je n’oublierai de ma vie son humanité à mon égard. Il ne m’avait jamais adressé la parole avant cet accident. Mais, en cette circonstance, sa voix et ses manières étaient si pleines de compassion et de bonté qu’il me parut un être d’une nature tout à fait supérieure.
Sa bonté éveilla dans mon âme le sentiment de la reconnaissance, la première émotion vertueuse que j’eusse jamais ressentie depuis que j’étais au monde.
M. Yelding, le bon chirurgien, me prodigua les soins les plus touchants pendant ma maladie. L’homme qui m’avait donné un verre d’eau-de-vie avant ma chute avait soigneusement caché que j’étais ivre. Il déclara que j’étais tombé par hasard, en me penchant sur un trou pour découvrir la barre d’acier qui m’était échappée des mains. Je ne confirmai point son mensonge. Après ma mésaventure, mon maître me parla avec tant de douceur que mon cœur s’ouvrit à lui, et je racontai ingénument comment la chose était arrivée.
Je n’eus pas sujet de me repentir dans la suite d’avoir dit la vérité. M. Yelding m’a avoué plus d’une fois que des ce moment il conçut l’espérance de me voir tourner à bien. C’est à cette circonstance que je dois les soins qu’il prit de mon instruction. Il me fit comprendre combien il était honteux pour un jeune garçon tel que moi de s’adonner à l’ivrognerie. Il me montra tous les inconvénients de l’intempérance et me parla un langage que je n’avais jamais entendu.
Pendant que j’étais retenu au lit, je pouvais réfléchir tout à mon aise. Les ivrognes et les mauvais ouvriers, dont je faisais ma société, ne vinrent pas une seule fois me voir. Les bons travailleurs, au contraire, venaient souvent s’asseoir à mon chevet. Je m’habituai ainsi peu à peu à leurs manières, et je ne tardai pas à vouloir les imiter.
Ils parlaient de leurs affaires dans mon réduit, et j’appris comment ils employaient leur temps et leur argent. Déjà je désirais, comme la plupart d’entre eux, avoir en ma possession un petit jardin; mais j’appris en même temps qu’il fallait pour cela travailler sans relâche. Je me levai donc de mon lit avec des idées bien différentes de celles que j’avais quand on m’y transporta blessé. Dès lors je fis ma société des ouvriers les plus sobres et les plus laborieux. Je n’envisageais plus les choses du même point de vue. Autrefois, comme ceux qui m’entouraient, j’étais toujours prêt à chercher mon avantage au détriment du patron. Maintenant, ma reconnaissance pour lui avait opéré en moi un tel changement que je prenais en toute occasion l’intérêt de mon maître, et ne pouvais supporter qu’on lui fît le moindre tort. La reconnaissance m’avait rendu honnête.
Le patron ne voulut pas permettre qu’on me renvoyât de la mine, comme le surveillant fut sur le point de le faire, parce que j’étais boiteux et trop faible pour de rudes travaux.
«Mettez-le à soigner mes chevaux dans l’écurie, dit-il. Ainsi, il fera quelque chose. Je ne tiens pas à gagner de l’argent avec le pauvre petit boiteux. Il s’occupera de cette façon aussi longtemps qu’il le voudra, et ne sortira pas d’ici pour aller mourir de faim hors de chez moi.»
Ces paroles demeurèrent gravées dans mon cœur. «Que Dieu bénisse un si bon maître,» pensai-je. Et, depuis ce moment, je crois que je me serais battu avec l’homme le plus fort de la mine, s’il avait dit un mot contre le patron.
La vivacité de mon affection est d’autant plus facile à comprendre que M. Richard était la première personne qui m’eût jamais témoigné quelque bonté, et la seule qui m’eût donné des notions de justice et de loyauté.
Quelque temps après, comme j’étais occupé dans l’écurie, j’aperçus à travers la fenêtre un groupe de mineurs, parmi lesquels je reconnus quelques-uns de mes anciens camarades. Ils travaillaient de l’autre côté de la galerie où je me trouvais et ne pouvaient me voir. Tout à coup, un d’entre eux jeta un cri de joie; alors les autres se turent, laissèrent tomber leurs outils, et s’approchèrent pêle-mêle. A leurs regards avides, je jugeai qu’ils avaient fait une importante découverte. De plus, j’observai qu’au lieu de commencer à travailler le filon, ils le couvraient aussitôt de décombres et effaçaient les traces avec leurs pics, en sorte qu’on ne pouvait se douter qu’il y avait là-dessous une veine à exploiter. Je les vis encore cacher un bloc de spath, dans lequel ils espéraient avec raison trouver ce qu’on appelle des diamants de Cornouailles, et plusieurs morceaux de kellus qu’ils avaient ramasses, de peur que le surveillant n’en eût connaissance et ne soupçonnât la vérité.
J’aperçus à travers la fenêtre un groupe de mineurs.

Toutes ces précautions, leurs chuchotements, le soin qu’ils prenaient d’éloigner le contre-maître et de lui donner le change, me firent supposer qu’ils entendaient garder leur découverte secrète et la faire tourner à leur profit.
Il y avait pour sortir de la mine, en cet endroit, un passage qu’ils croyaient connu d’eux seuls, et par lequel ils espéraient transporter tout le minerai qu’ils venaient de découvrir. En effet, ce passage traversait une ancienne galerie de la mine et conduisait, le long de la montagne, tout droit à la surface de la terre. On pouvait, par cette voie, entrer et sortir sans passer par la trappe qui servait aux ouvriers et au minerai.
Je m’assurai de ces faits en explorant moi-même le passage, où je trouvai une grande quantité du précieux minerai qu’ils avaient détourné. Alors je m’adressai à un ouvrier de la bande nommé Clarke, et, le prenant à part, je me hasardai à lui faire des représentations. Clarke me traita d’espion, me frappa et me jeta à terre; puis il alla dire à ses complices ce que j’avais vu et comment il m’avait arrangé. Là-dessus ils jurèrent tous de se venger sur ma personne, si j’avais le malheur d’avertir mon maître.
A partir de cet instant, ils me surveillèrent chaque fois que le patron descendit parmi nous, de peur que je n’eusse occasion de lui parler, et ils ne me laissèrent, pour aucun motif, sortir de la mine. Sous prétexte que les chevaux avaient besoin d’être soignés et que personne ne s’y entendait aussi bien que moi, ils réussirent à me garder prisonnier nuit et jour. On m’avertit bel et bien que, si je me plaignais d’être ainsi garde en chartre privée, je ne tarderais guère à être enseveli tout vivant.
Je ne sais s’ils auraient accompli leurs menaces: peut-être avaient-ils seulement l’intention de m’intimider par leurs avis et de m’obliger à garder leur secret. J’avoue que j’étais effrayé ; mais la pensée de montrer à mon bon maître combien j’étais attaché à ses intérêts l’emportait peu à peu sur mes craintes. Mon courage se raffermissait quand je songeais que moi, pauvre garçon sans consistance, moi que l’on appelait Jervas le Boiteux, moi que ces gens croyaient avoir réduit à rien par leurs menaces, je pouvais faire une noble action qu’aucun des mineurs n’oserait peut-être accomplira ma place. La bonté de mon maître, les paroles qu’il avait dites à propos de moi au surveillant me revinrent à l’esprit; et j’en fus si pénétré que je pris la résolution, quoi qu’il en pût résulter, de demeurer fidèle à mon bienfaiteur.
J’attendais donc avec anxiété l’occasion de lui parler, et, dès que sa voix se faisait seulement entendre au loin, mon cœur battait violemment. «Vous ne vous doutez guère, pensais-je, qu’il y a ici un pauvre garçon dont vous avez peut-être perdu le souvenir, et qui est prêt à hasarder sa vie pour vous rendre service.»
Un jour qu’il approchait de l’endroit où j’étais occupé à étriller mes chevaux, il remarqua avec quelle fixité je le regardais. Il vint à moi et me dit:
«Je suis aise de te voir mieux, Jervas.... Tu n’as besoin de rien, mon garçon?
— Non, monsieur, je vous remercie.... mais....»
Et comme je disais mais, je regardai autour de moi, pour savoir s’il n’y avait personne là. A ce moment, Clarke, qui avait l’œil sur nous, m’appela et m’envoya faire une commission dans une partie éloignée de la mine.
Mais, en revenant, j’eus le bonheur de rencontrer le patron seul dans une des galeries. Je lui dis aussitôt mon secret et lui fis part de mes craintes. Il me répondit par un signe de tête et ajouta ces mots:
«Merci, mon garçon. Aie confiance en moi. Va vite rejoindre ceux qui t’ont envoyé.»
C’est ce que je fis. Mais j’imagine qu’il y avait dans ma contenance et dans mes allures quelque chose d’extraordinaire qui donna l’alarme, car, à la fin de la journée, je vis Clarke chuchoter avec ceux de la bande. Je remarquai, en outre, qu’ils s’abstinrent d’aller du côté où était caché leur trésor. J’étais dans une grande perplexité, je craignais qu’ils n’eussent quelque soupçon et qu’ils ne voulussent tirer de moi une vengeance peut-être sanglante.
Mes craintes augmentèrent encore lorsque je me trouvai seul pendant la nuit. Étendu sans mouvement sur mon lit, je me tenais éveillé, l’oreille au guet, attentif au moindre bruit. Une fois ou deux je me levai sur mon séant, croyant entendre quelque chose remuer près de moi; mais c’était le bruit des chevaux dans l’écurie attenante à mon réduit. Je me recouchai donc en riant de ma terreur, et j’essayai de m’endormir en songeant que je n’avais jamais eu, dans toute ma vie, plus de raison de reposer avec une conscience tranquille.
Après avoir regardé autour de moi, je tombai dans un profond sommeil, dont je fus bientôt arraché par un bruit qui se faisait entendre. «C’est dans l’écurie,» me dis-je; mais en ce moment je distinguai de la lumière sous la porte. Je me frottai les yeux, pensant que j’étais le jouet d’un songe: en effet, la lumière disparut et je crus qu’elle n’existait que dans mon imagination. Cependant, comme je tenais mes regards dirigés vers la porte, je vis encore une fois de la lumière à travers le trou de la serrure. On leva le loquet, puis on poussa doucement la porte en dedans, et je vis se dessiner sur la muraille l’ombre d’un homme tenant un pistolet à la main.
Mon cœur se resserra dans ma poitrine, et je une crus perdu. L’homme entra: il était enveloppé d’une épaisse casaque; son chapeau était rabattu sur ses oreilles, et il portait une lanterne. Je ne pus le reconnaître; mais je ne doutai pas que ce ne fût quelqu’un de la bande, qui venait avec l’intention de me tuer. A cet instant suprême, la terreur m’abandonna soudain, et, me levant tout debout sur mon lit, je m’écriai:
«Je suis prêt à mourir! Je meurs pour une bonne cause! Donnez-moi cinq minutes pour faire ma prière.»
Et je tombai à genoux. L’homme se tenait silencieux près de mon lit, une main posée sur mon épaule, comme s’il eût craint que je pusse lui échapper.
Je fis une courte prière; puis, je levai les yeux sur mon assassin, attendant le coup fatal. Mais quelles ne furent pas ma surprise et ma joie quand, l’homme ayant porté la lanterne à la hauteur de son visage, je reconnus les traits de mon maître, empreints de la plus douce bienveillance.
«Debout! Jervas, me dit-il, et apprends à distinguer un ami d’un ennemi. Allons! mon garçon, habille-toi vite et viens me montrer le nouveau filon de la mine.»
Je fus habillé en deux temps. Je le conduisis à l’endroit, qui était tellement couvert de décombres, que j’eus de la peine à le mettre au jour, même avec son aide. Il était impatient de me voir sain et sauf hors de la mine, car il ne considérait pas mes appréhensions comme chimériques.
La lumière de notre lanterne était à peine suffisante pour nous conduire au bout de notre entreprise. Mais, dès que nous arrivâmes au filon, mon maître vit que j’avais dit vrai. Nous recouvrîmes la place comme elle l’était auparavant: il remarqua l’endroit et s’assura qu’il pourrait le retrouver facilement. Alors je lui indiquai le chemin du passage secret; mais il le connaissait déjà, car c’était par là qu’il était descendu cette nuit dans les galeries souterraines.
Pendant que nous suivions cette route, je lui montrai les tas de minerai qui se trouvaient tout prêts à être emportés au dehors.
«C’est bien, me dit-il, mon brave Jervas. Tu m’as donné assez de preuves de la fidélité. Puisque je t’ai vu disposé à sacrifier la vie pour la justice et pour mes intérêts, c’est à moi de prendre soin de ton existence. Suis-moi donc hors de ces lieux, et j’aurai soin de toi; mon honnête garçon.»
Je marchais derrière lui d’un pas alerte et le cœur joyeux. Il me fit entrer dans sa maison et me dit que je pouvais dormir le reste de la nuit sans craindre les meurtriers. Puis, me montrant un petit cabinet dans sa propre chambre, il me souhaita une bonne nuit et m’invita, si je me réveillais avant le jour, à ne pas ouvrir les volets de ma fenêtre et à ne pas me mettre à la croisée, de peur que je ne fusse aperçu par quelqu’un des ouvriers.
Je me couchai pour la première fois de ma vie dans un lit de plumes. Mais, soit à cause de la douce sensation d’un si bon coucher, ou du désordre d’esprit dans lequel j’étais tombé, ou bien du changement si subit de ma situation, je ne pus fermer l’œil de tout le reste de la nuit.
Avant l’aube, mon maître vint dans ma chambre: il me dit de me lever, de mettre les habits qu’il m’avait apportés, et de le suivre sans faire de bruit. Nous sortîmes de la maison avant que personne ne fût éveillé, et il me conduisit à travers champs jusqu’à la grande route. Là nous attendîmes. Bientôt le bruit des grelots d’un attelage se fit entendre.
«C’est la voiture dans laquelle tu vas partir. J’ai pris toutes mes précautions pour éviter que les mineurs ou les gens du voisinage ne puissent te découvrir. Bientôt tu seras en sûreté à Exeter, chez M. Yelding, un de mes amis à qui je vais t’envoyer. Voici une lettre à son adresse et cinq guinées pour toi. M. Yelding te paiera en outre une rente de dix guinées à prendre sur les bénéfices du nouveau filon, pourvu qu’il tourne à bien et que tu ne tournes pas à mal. Bonne santé, mon garçon. Je m’informerai de ta conduite, et je souhaite seulement que tu serves ton nouveau maître aussi fidèlement que moi.
— Je ne rencontrerai jamais un si bon maître!...» furent les seules paroles que je pus prononcer, tant j’étais ému de sa bonté et du chagrin de le quitter, peut-être pour toujours.
Il me conduisit à travers champs jusqu’à la grande route.

II.
Table des matières
L’aube naissante commençait à dissiper les ombres de la nuit. Je pouvais apercevoir mon maître à quelque distance. Comme la voiture allait assez lentement, je le suivais du regard pendant qu’il marchait à travers les champs. Quand je l’eus perdu de vue, mes pensées se tournèrent naturellement vers d’autres objets. La scène qui se déroulait sous mes yeux éveillait en moi des sensations inconnues. Depuis mon enfance, j’étais demeuré en quelque sorte enseveli sous la terre. Le spectacle de la nature était tout nouveau pour moi.
«Je crois que nous aurons une belle journée,» dit le voiturier en montrant du bout de son long fouet le soleil levant.
Puis il continua sa route en sifflant, tandis que moi, pour qui le lever du soleil était un spectacle étonnant, je me levai saisi d’admiration. Je ne sais quelles exclamations je fis entendre à cette vue; mais je me souviens que le voiturier partit d’un long éclat de rire.
«Dieu me pardonne, dit-il en se tenant les côtés, à le voir et à l’entendre on dirait que le benêt n’a jamais vu lever le soleil depuis qu’il est au monde!»
Certes, il ne croyait pas être si près de la vérité. Cependant, comme nous étions encore en Cornouailles et à la portée de mes ennemis, je me retirai au fond de la voiture, de peur qu’en passant près de nous pour se rendre à l’ouvrage quelqu’un des mineurs ne m’aperçût.
Cette précaution né fut pas inutile, car nous ne tardâmes pas à rencontrer une bande d’ouvriers, et, comme je me tenais dans un coin derrière un tas de paquets, j’entendis la voix de Clarke qui demandait au voiturier, en passant près de nous, quelle heure il était. Je me tins tout à fait coi jusqu’à ce qu’il fût hors de vue, et longtemps après j’aimai mieux rester dans la voiture que de m’aventurer au dehors, et je m’amusai à écouter le tintement continuel des clochettes de l’attelage.
Le second jour de notre voyage, je me hasardai pourtant à sortir de la place où j’étais caché. Je marchais avec le voiturier à la montée et à la descente des côtes. Je respirais l’air frais à pleine poitrine; j’aspirais avec bonheur le chant des oiseaux, le doux parfum du chèvrefeuille et des roses sauvages qui viennent le long des haies. Toutes ces fleurs champêtres, l’herbe même qui poussait sur la berge et bordait la route étaient pour moi de continuels sujets de surprise et d’admiration. Je m’arrêtais presque à chaque pas pour considérer quelque objet nouveau, et je ne pouvais concevoir l’insensibilité de mon compagnon de route. En effet, celui-ci n’interrompait guère ses sifflements que pour crier de temps en temps: «hue! dia!» à ses chevaux, et leur adresser des paroles de menace et d’encouragement dans un langage qui paraissait familier à ces animaux et à leur maître, mais qui était tout à fait incompréhensible pour moi.
Une fois, il m’arriva de tomber en admiration devant une plante dont la tige, haute de deux pieds environ, portait une jolie fleur ronde, brillante et purpurine. Le voiturier s’écria, en me lançant un regard de souverain mépris:
«Allons, mon garçon, est-ce que tu ne sais pas que c’est un chardon commun? et ne sais-tu pas que ce chardon va te piquer? ajouta-t-il en riant de la mine que je faisais en touchant les feuilles de la plante. Certes, mon cheval Dobbin a deux fois plus d’esprit que toi, car il ne ressemble pas à un âne broutant des chardons!»
Dès lors le voiturier me considéra en quelque sorte comme un idiot. Aux abords de la ville de Plymouth, il me regarda de la tête aux pieds et murmura:
«Ce garçon-là n’a pas la tête à lui, assurément. »
Je crois en effet que j’avais une singulière figure avec mon chapeau tout couvert d’herbes et de fleurs des champs, et les poches de mon habit et de mon gilet pleines de cailloux et de mousse.
Les regards dédaigneux que le voiturier me jeta produisirent cependant un tel effet sur ma personne, que j’arrachai les herbes de mon chapeau et abandonnai toutes mes richesses minérales avant d’entrer dans la ville. J’avais, de plus, une telle crainte de passer pour un imbécile, que je ne proférai pas une seule exclamation lorsque nous fûmes en vue de la mer, dans la magnifique baie de Plymouth. C’était pourtant la première fois que je voyais l’Océan, et j’étais au moins aussi ému de ce spectacle que je l’avais été en voyant le lever du soleil. Je me hasardai, néanmoins, à faire à mon compagnon quelques questions sur les vaisseaux qui sillonnaient la mer et sur ceux qui étaient à l’ancre dans la rade; mais il me répondit froidement:
«Tout cela, ce n’est rien que des bateaux et des navires, mon gars; mais j’ai vu cela tant et tant de fois!....»
Puis il se retourna en mâchant un brin de paille, et ne me sembla pas plus touché d’admiration qu’il ne l’avait été à la vue de mon chardon.
Je conçus une haute opinion d’un homme qui avait vu tant de choses qu’il ne pouvait plus rien admirer. Le profond silence qu’il garda pendant les cinq dernières journées de notre voyage augmenta encore le respect que j’avais conçu pour sa personne. Il n’ouvrait guère la bouche que pour m’apprendre le nom des villes que nous traversions.
J’ai pensé souvent depuis que ce fut un bonheur pour moi d’avoir rencontré dans mon premier voyage un compagnon de route aussi dédaigneux. Il me rendit, en effet, très-sensible à ma propre ignorance, m’inspira le plus vif désir d’apprendre et de rencontrer quelqu’un qui voulût bien ne pas répondre à toutes mes questions par un sourire de mépris ou par ces mots: «Je ne sais, vous dis-je.»
Enfin nous arrivâmes à Exeter, et je trouvai, non sans peine, le chemin de la maison de M. Yelding. J’y arrivai à la nuit, et le domestique à qui je donnai ma lettre me dit qu’il supposait que M. Yelding ne voudrait pas me voir avant le lendemain, parce qu’il n’aimait pas à être dérangé le soir. Cependant il prit ma lettre et revint quelques instants après, m’invitant à monter derrière lui.
Je trouvai le bon vieillard dans son cabinet, entouré de ses enfants et de quelques amis. Un petit garçon était à califourchon sur ses genoux, un autre grimpait sur le bras de son fauteuil, et les deux plus grands étaient occupés à regarder un tube de verre qu’il leur montrait au moment où je fis mon entrée. Je ne saurais répéter toutes les belles choses qu’il me dit après avoir lu la lettre de mon bon maître. Il fut très-gracieux pour moi, il me dit qu’il chercherait à quel emploi je pourrais convenir, et qu’en attendant je serais le bienvenu dans sa maison. Il ajouta que je serais traité chez lui avec tous les égards que je méritais. Puis, remarquant ma timidité et mon embarras au milieu d’un si grand nombre d’étrangers, il me congédia avec bonté.
Le lendemain, il me fit venir dans son cabinet, où je le trouvai seul. Il me fit plusieurs questions, et parut goûter la franchise et la simplicité de mes réponses. Il s’aperçut que je considérais avec étonnement la plupart des objets qui se trouvaient dans la chambre, et qui tous étaient nouveaux pour moi; alors, me désignant du doigt le tube de verre qu’il montrait à ses enfants lorsque j’étais arrivé chez lui, il me demanda si on avait quelque chose de pareil à cela dans les mines, et si j’en connaissais l’usage. Je lui répondis que j’avais vu quelque chose de semblable entre les mains du surveillant; mais que je n’en avais jamais connu l’utilité. C’était un thermomètre. M. Yelding se donna beaucoup de peine pour me faire comprendre l’usage de cet instrument.
Je compris que j’avais affaire à un homme qui ne ressemblait en rien à mon ami le voiturier, et je ne saurais exprimer la surprise et la reconnaissance que j’éprouvai, lorsque je m’aperçus qu’il ne me considérait pas. tout à fait comme un sot. Au lieu de me regarder avec un air de mépris, comme un garçon presque idiot, il répondait avec condescendance à toutes mes questions. Souvent même il ajoutait avec bonté : «Voilà une question sensée, mon garçon!»
Pendant que nous regardions le thermomètre, il s’aperçut que je ne pouvais lire les mots tempéré, glace, eau bouillante, etc., qui étaient écrits en petits caractères sur l’échelle d’ivoire. Il saisit cette occasion de m’expliquer tous les avantages qu’on pouvait retirer de la lecture et de l’écriture. Il ajouta que si j’avais envie de m’instruire, il prierait le maître d’écriture qui venait pour son petit-fils de vouloir bien me donner des leçons.
Je vous ferai grâce de mes progrès journaliers dans le livre de lecture et dans le cahier d’écriture. C’est assez de vous dire que je m’appliquai à mes leçons et que je fus bientôt en état d’écrire mon nom en caractères bien plus lisibles que ceux que vous m’avez montrés hier gravés dans le roc et reproduisant mon nom de Jervas.
Mon ardeur à lire tous les livres qui me tombaient sous la main et l’attention que j’apportais à ses leçons plaisaient tant à mon maître, qu’il mettait tout son orgueil, comme il disait, «à me pousser ferme.»
Mon ardeur à lire tous les livres...

Mais, je dois le confesser ici, il était imprudent dans la chaleur de ses éloges. Ma tète était trop faible pour les supporter. Autant j’avais été humilié et mortifié de m’entendre traiter d’idiot par le voiturier, autant j’étais transporté de me voir traiter de génie par mon professeur. J’avais écrit des vers détestables en l’honneur du chardon; cependant je les trouvais fort beaux, parce que mon maître demeura tout surpris quand je les lui montrai, et qu’il me dit ensuite que, les ayant copiés pour quelques personnes d’Exeter, on les avait trouvés à merveille pour un garçon tel que moi.
Dans cette disposition d’esprit, je pouvais me perdre pour toujours. Heureusement, mon bon ami, M. Yelding, s’aperçut du danger et me guérit de ma présomption, sans ralentir mon ardeur pour l’étude. Il me conduisit devant les rayons de sa bibliothèque et me montra plusieurs ouvrages des meilleurs poëtes. Il m’indiqua des passages dont la lecture diminua singulièrement mon engouement pour les vers que j’avais faits. L’énorme distance qui me séparait de ces écrivains me jeta dans le désespoir. M. Yelding remarqua ma confusion et me témoigna la satisfaction qu’il éprouvait de ce que j’avais su faire la différence entre la bonne et la mauvaise poésie. Alors il me fit voir combien il était peu probable, si je m’adonnais à faire des vers, que je réussisse ainsi à gagner mon pain ou à égaler ceux qui jouissaient des inappréciables avantages du loisir et de l’éducation.
«Mais, ajouta-t-il, mon cher Jervas, je te félicite de ton application et de la promptitude avec laquelle tu as appris à lire et à écrire. Tu apprécieras plus tard les avantages de ces connaissances. Maintenant, je te conseille de tourner tes idées vers quelque chose qui puisse te rendre utile aux autres. Tu as ton pain à gagner et tu ne pourras y arriver qu’en devenant utile d’une façon ou d’une autre. Regarde autour de toi, et tu saisiras la vérité de mes conseils. Tu verras, par exemple, que toutes les personnes employées dans ma maison me sont nécessaires, et que je les paye pour leurs services. Le cuisinier qui prépare mon dîner, le boulanger qui cuit mon pain, le maréchal qui ferre mes chevaux, le maître qui apprend à écrire à mes enfants, sont tous capables de gagner leur vie d’une façon indépendante. De plus, tu peux remarquer qu’entre eux tous le maître d’écriture est le plus respecté et le mieux rétribué. En effet, il y a des connaissances et des travaux qui sont plus estimés que d’autres. Mais en voilà assez pour le moment, mon garçon: je n’ai pas voulu te faire une leçon, mais te donner un conseil utile. Tu es jeune, encore sans expérience; je suis un vieux bonhomme qui en ai beaucoup. Profite donc de mes avis.»
Le jour même où M. Yelding m’avait parlé ainsi, il me pria de dire au plus âgé de ses petits-fils le nom que nous autres mineurs donnions à certains échantillons de minerai qui lui avaient été envoyés de Cornouailles. Après avoir fait comprendre à son fils que cette connaissance pourrait lui être utile, il m’invita à lui expliquer exactement comment on travaillait dans la mine où j’avais été employé. Je le fis aussi bien que j’en étais capable. Ma description, quoique très-imparfaite, intéressa beaucoup les enfants. Gela me détermina à essayer de faire pour leur amusement une sorte de modèle de la mine d’étain.
Ce n’était pas une tâche facile. Mon souvenir des lieux où j’avais pourtant passé ma vie entière n’était pas assez précis pour me fournir les dimensions exactes des différentes parties. Et, quoique M. Yelding possédât une belle collection de minéraux, il lui manquait encore un trop grand nombre d’échantillons pour qu’il me fût aisé de représenter convenablement toutes les couches et tous les plans.
Mon caractère, naturellement enthousiaste, ne me permettait pas de me laisser abattre par ces difficultés. J’étais excité par la pensée que je pourrais accomplir quelque chose de vraiment utile aux enfants de mon bienfaiteur. Mon imagination devançait déjà avec ravissement le moment où je produirais mon modèle complet et où je serais à même de justifier la bonne opinion que M. Yelding avait conçue de ma diligence et de ma capacité. Ces idées absorbaient toute mon attention. Je reconnus bientôt que je pourrais me procurer seulement sur les lieux les mesures, les plans et les échantillons des terrains et du minerai dont j’avais besoin. L’ardeur que j’apportais à l’accomplissement de mon petit projet était telle, que je résolus à tout hasard de retourner en Cornouailles, et de demander à mon bon maître la permission de visiter la mine pendant la nuit.
Je partis donc, sans plus de délai, pour cette expédition. Je fis une partie du voyage à pied; mais chaque fois que je le pus, je pris des voitures pour arriver plus tôt à la pointe de Cornouailles. Je supposais que la surprise excitée par ma disparition subite devait être passée depuis longtemps; que mon maître avait, suivant toute probabilité, renvoyé de ses travaux les ouvriers qui faisaient partie du complot, et qui étaient les seules personnes dont j’eusse à redouter la vengeance.
Cependant, comme j’approchais de la mine, j’eus la précaution de ne pas m’exposer sans nécessité. Je pris si bien mes mesures que je réussis à rencontrer mon maître, comme il rentrait seul à la maison. Je lui remis une lettre dans laquelle M. Yelding faisait l’éloge de ma bonne conduite. Je lui expliquai ensuite les motifs de mon voyage et lui demandai la permission d’explorer les mines cette nuit.
Mon retour lui causa quelque surprise, mais ma hardiesse fut loin de lui déplaire. Il acquiesça à mon désir, et m’avertit en même temps de la présence de quelques-uns de mes ennemis dans le voisinage. Il avait, en effet, renvoyé toute la bande. La plupart de ces hommes avaient quitté le pays pour aller chercher ailleurs du travail; mais on avait vu rôder dans les environs trois ou quatre de ces gens, parmi lesquels se trouvait Clarke. Ces misérables avaient juré de tirer vengeance de ma trahison, comme ils disaient, et ils poursuivaient activement leurs recherches, dans cette intention.
Mon maître me conseilla donc de ne rester qu’une seule nuit et de partir avant le lever du soleil. Il me recommanda aussi de ne pas réveiller l’homme qui occupait ma place dans la galerie.
Je ne me souciais pas de gâter les seuls bons vêtements que je possédais. C’est pourquoi je priai mon maître de me donner ma vieille jaquette, mon tablier et mon bonnet. Ainsi équipé, muni d’une lanterne et d’une perche graduée, je descendis dans la mine.
Je me mis à l’œuvre sans bruit. J’explorai les lieux avec le plus grand soin et mis en pratique ce que j’avais si souvent entendu dire à M. Yelding: «Pour rendre une science utile aux autres, on doit se donner la peine de l’étudier sérieusement dans toutes ses parties.» Je voulais faire preuve de la plus scrupuleuse exactitude, en prenant la mesure de chaque partie, dont j’inscrivis minutieusement toutes les proportions. Mon esprit était si attentif à cette besogne que je ne pensai pas un seul instant à Clarke et à ses complices. J’oubliai même tout à fait l’homme qui occupait mon réduit, et je ne puis comprendre qu’il ne se soit pas éveillé plus tôt.
Ce qui le réveilla à la fin, ce fut, j’imagine, le bruit que je fis en détachant des pierres pour mes échantillons. Un gros morceau de roc tomba à terre, et aussitôt après j’entendis un des chevaux hennir. Alors, je me blottis dans une cachette de la galerie de l’ouest, où je demeurai sans bouger un bon quart d’heure, afin de donner à l’homme et aux chevaux, si je les avais éveillés, le temps de se rendormir.
Je sortis trop tôt de la cachette; car, au moment même où je quittais mon coin, j’aperçus l’homme au bout de la galerie. A ma vue, il se cacha le visage dans les deux mains, poussa un grand cri, tourna le dos et s’enfuit à toutes jambes. Je devinai, comme il nous le disait hier, qu’il croyait avoir affaire à un revenant, et que, dans sa terreur, il avait pris ma lanterne pour une flamme bleue. Seulement, je n’avais pas de chaîne, mais une règle graduée à la main. Il est vrai que j’usai de l’avantage que me donnait sa terreur pour l’éloigner de moi, et, au moment où il prit la fuite, je me mis à frapper de toutes mes forces sur ma lanterne et à piétiner comme si j’avais voulu courir après lui.
J’aperçus l’homme au bout de la galerie.

Dès que je fus maître de la place, je retournai en toute hâte à mes échantillons. Je les mis dans mon panier et décampai aussi vite que je pus. C’est la seule fois que je me sois promené dans la galerie de l’ouest avec une flamme bleue à la main, traînant une chaîne derrière moi, quoique l’homme aux esprits affirme le contraire.
J’éprouvai une vive satisfaction de m’en retourner après avoir si heureusement rempli le but de mon voyage. Je portai mon panier sur mon dos pendant quelques milles, jusqu’à la rencontre de la voiture qui m’emmena à Exeter.
Je ne voulus pas montrer mon modèle à M. Yelding ou à ses enfants avant qu’il ne fût aussi complet que je le désirais. Je pris pour m’aider un menuisier très-adroit, qui avait l’habitude de travailler la bimbeloterie, et je dépensai la plus grande partie de mon argent pour accomplir mon projet. Je lis exécuter de nouveaux modèles de cribles, de soufflets, d’auges et d’instruments divers; quelques douzaines d’ouvriers en bois, des brouettes, etc. J’achetai, en outre, au serrurier et au ferblantier, des modèles de nos estampilles, une forge et une grille de fer pour ma boîte. Je me procurai un lion rampant pour marquer les blocs d’étain, une paire de soufflets fabriqués par le gantier, et plusieurs menus objets qui, ne se trouvant pas dans le commerce, me coûtèrent beaucoup d’argent.
Quand tout cela fut prêt, il s’écoula encore quelque temps avant que nos marionnettes fussent en état de fonctionner. Mais la patience triomphe de tout. Nous réussîmes enfin à faire manœuvrer nos mineurs de bois; ils exécutaient à la parole les divers travaux qu’ils avaient à figurer. On obtenait ces mouvements au moyen de ficelles et de fils de laiton attachés aux bras, aux jambes, à la tête et aux épaules. Ces fils, minces et noirs, étaient de loin invisibles aux spectateurs. Quand nos petits hommes furent achevés, nous nous occupâmes de les habiller et de les peindre. Je n’oublierai jamais avec quelle joie je contemplais notre compagnie, hommes, femmes et enfants, tous habillés et fraîchement peints comme il convenait à chacun. Le menuisier pouvait à peine me retenir et m’empêcher de les gâter. J’étais si impatient de les mettre en œuvre que je n’attendis pas qu’ils fussent secs, et je passai plus d’une demi-heure à rougir mes doigts sur leurs joues pour m’assurer que la peinture était assez dure.
Avec quelle fierté j’annonçai à M. Yelding l’exhibition projetée! Il me désigna le soir même, et me prévint que ses enfants seuls assisteraient à la première représentation. Quoique, dans l’origine, ce travail leur fût spécialement destiné, j’étais si content de mon chef-d’œuvre, que j’aurais voulu avoir tout Exeter à mon exhibition. Cependant, avant la nuit, je fus convaincu de l’extrême prudence de mon ami, M. Yelding. L’ensemble de la machine, comme disait le menuisier, marcha assez bien; mais il arriva plusieurs petits accidents que je n’avais pas prévus. Ce fut un vieux compagnon dont je ne pus jamais réussir à faire remuer les bras, qui devaient se mouvoir dans tous les sens; une vieille femme entêtée qui ne voulut jamais consentir à se mettre à genoux pour faire sa besogne. Mes gamins mettaient en tas le minerai avec une grande dextérité, à l’exception d’un malheureux petit bambin, qui, depuis le commencement, avait la tête tournée de travers sur les épaules. Je ne pus réussir de toute la soirée à la lui faire tenir droite. Je me flattais en vain que ce cou de travers échapperait aux regards des spectateurs. Mais, comme ce petit garçon traînait la brouette, c’était une des figures importantes de la pièce. Chaque fois qu’il paraissait, remplissant ou vidant sa brouette, j’avais la mortification d’entendre les éclats de rire des spectateurs. Mon patron lui-même, qui faisait tous ses efforts pour se contenir, ne put, malgré son bon naturel, s’empêcher de rire comme les autres.
Pour moi, je suais à grosses gouttes derrière mon petit théâtre, et je m’essuyais le front à chaque instant. J’étais comme dans une étuve et jamais, aux jours de mes plus pénibles travaux dans les mines de la Cornouailles, je ne fus dans un état pareil à celui où m’avaient mis ces malheureux petits hommes de bois.
A la fin de la représentation, le bon M. Yelding vint à moi et essaya de me consoler en me prodiguant les éloges que méritaient ma patience et mon habileté. Il me montra qu’il connaissait lés difficultés que j’avais eu à combattre. Puis, il me signala, avec la meilleure grâce, les défauts de mon petit chef-d’œuvre et m’indiqua les moyens d’y remédier.
«Je vois, dit-il en souriant, que tu as essayé de faire quelque chose d’utile pour l’instruction de mes enfants; je ferai en sorte que cela tourne à ton profit.»
Le lendemain matin, je revins visiter mon petit théâtre, que M. Yelding avait voulu garder dans son cabinet. Quelle fut ma surprise en voyant les changements qu’on lui avait fait subir! Le devant de la boîte qui était ouvert du côté des spectateurs se trouvait alors fermé et avait un verre circulaire au milieu. L’aîné des enfants, qui se tenait là pour jouir de ma surprise, m’invita à regarder et à lui dire ce que je voyais.
Je demeurai tout ébahi.
«Aussi grand que nature! aussi grand que nature! m’écriai-je saisi d’admiration. Je vois les hommes, les brouettes, les outils, tout enfin aussi grand que nature!»
M. Yelding me dit que son petit-fils avait adapté lui-même à ma boîte ce verre, qu’on appelait un verre grossissant ou lentille convexe.
«Il t’en fait présent, mon garçon; et maintenant, ajouta-t-il, tâche de mettre tes petits acteurs en ordre et de préparer une seconde représentation. Je vais mander un horloger de la ville. C’est un habile ouvrier qui te montrera le moyen de faire mouvoir convenablement tes acteurs. Ensuite nous prendrons un bon peintre pour les mettre en couleur.»
Il y avait à Exeter une société littéraire dont les réunions avaient lieu une fois par semaine. M. Yelding en faisait partie. Il convoqua chez lui tous ses collègues et invita plusieurs des principales familles du pays, particulièrement celles où il y avait beaucoup d’enfants, à venir voir le modèle de la mine d’étain de Cornouailles. C’était, du reste, depuis que l’horloger et le peintre y avaient travaillé, un spectacle vraiment remarquable. Je fis très-peu de maladresses: la société fut assez indulgente pour me les pardonner, et je reçus des preuves inattendues de la satisfaction générale. Après le spectacle, le plus jeune des petits-fils de M. Yelding vint, au nom de toute la compagnie, m’offrir une bourse contenant une abondante collecte.
Je rentrai dans les frais de mon voyage et dans les dépenses de ma boîte mécanique, et, tout bien compté, il me restait plus de six guinées de profit. Je me considérais comme un riche personnage. Je n’avais jamais vu de ma vie autant d’argent. Il était à craindre que je ne perdisse la tête, comme les gens à qui tombent tout à coup des biens inattendus. Mais, par bonheur, les conseils de M. Yelding ne me firent pas défaut. J’avais eu la fantaisie d’acheter d’un colporteur deux vases de Chine que je payai le double au moins de leur valeur. Quand je montrai à M. Yelding cette acquisition, il secoua la tête et me demanda si j’étais bien sûr de ne jamais avoir besoin de cet argent, pour acheter un morceau de pain.
«Si tu dépenses ton argent aussi vite que tu le gagnes, mon cher Jervas, dit-il, quelles que soient d’ailleurs ton habileté et ton industrie, tu seras toujours pauvre. Rappelle-toi ce sage proverbe: L’industrie est la main droite, et l’économie la main gauche de la fortune.»
Ces paroles me furent dix fois plus précieuses que le petit trésor contenu dans ma bourse: tant il est vrai que ce n’est pas toujours celui qui donne son argent qui fait le plus riche présent.
III.
Table des matières
J’eus bientôt sujet de me réjouir de n’avoir pas employé plus d’argent à des bagatelles, et je trouvai l’occasion de me créer de nouveaux moyens d’existence.
«Jervas, me dit un jour M. Yelding, j’ai enfin un emploi qui, je l’espère, te conviendra.»
Depuis qu’il avait vu pour la première fois mon petit théâtre, et sans me faire part de ses projets, M. Yelding avait l’intention de me mettre à même d’en retirer un avantage durable. Une des personnes de sa société avait formé le projet d’envoyer par toute l’Angleterre un professeur instruit pour exposer des modèles de machines employées dans les manufactures. M. Yelding invita son ami à venir chez lui voir l’exhibition de ma mine d’étain, et il lui proposa de m’adjoindre à son professeur. Il y consentit. M. Yelding me prévint que la personne désignée n’était peut-être pas celle qui convenait le mieux pour une pareille mission, mais que je devais néanmoins prendre garde à me montrer d’une grande docilité à son égard, parce que c’était un parent de celui qui avait mis l’affaire en train.
Je fus assez déconcerté par le regard froid et dédaigneux que mon nouveau maître, le professeur, jeta sur moi lorsque je lui fus présenté. M. Yelding, qui s’était aperçu de mon trouble, me dit tout bas en me quittant:
«Rends-toi utile, mon garçon, et tu ne tarderas pas à être agréable. On ne doit pas s’attendre à trouver des amis tout faits partout où l’on va dans le monde. Ce n’est, le plus souvent, qu’avec de grands efforts et beaucoup de peine que l’on réussit à se faire des amis.»
Je sentais bien que j’aurais du mal à réussir auprès de ce professeur. C’était ce que l’on appelle un homme de condition, et il commença par me traiter comme un parvenu de basse extraction qui, malgré son ignorance, voulait passer pour un génie ayant la science infuse. Ma condition première, je ne cherche point à la cacher; je n’ai jamais eu la moindre raison de rougir de ma naissance, ni de ce que j’ai réussi à m’élever, par des moyens honnêtes, à un rang supérieur. J’étais même fier de cette circonstance, et je ne me tourmentais point d’entendre les allusions continuelles que faisait à ce sujet l’homme bien né que j’avais pour maître. Cependant, comme je ne faisais jamais l’entendu sur les choses que j’ignorais, ses préventions disparurent peu à peu, et il finit par reconnaître que je n’avais pas la présomption d’un parvenu on d’un génie inné. J’avais toujours présent à l’esprit le conseil de M. Yelding, de me rendre utile à mon maître. Mais cela ne me fut pas très-facile dans les premiers temps. Il avait, en effet, une telle frayeur de ma maladresse, qu’il ne me laissait jamais toucher à ses appareils. Quand il faisait sa leçon, je me tenais toujours près de lui, droit comme un I, et j’avais régulièrement la mortification de l’entendre terminer par ces mots:
«Maintenant, messieurs et mesdames, je ne veux pas vous priver plus longtemps d’un spectacle beaucoup plus digne de votre attention que tout ce que je puis vous offrir.... les marionnettes de M. Jervas.»
Un jour, il me remit un shelling pour aller payer la ration de son cheval. Je frottai par hasard la pièce entre mes doigts et mon pouce, et je m’aperçus que la surface blanche s’en allait et que la pièce devenait jaune. Je me souvins que mon maître avait fait, le jour précédent, des expériences avec de l’or et du mercure, et qu’il avait de cette façon blanchi une guinée. Je lui rapportai immédiatement cette pièce, et, pour la première fois de sa vie, il me remercia cordialement, car c’était bien réellement une guinée, et non un schelling. Il fut en même temps très-surpris de la manière dont je lui expliquai l’expérience qu’il avait faite devant moi.
Le lendemain, à la fin de sa leçon, il supprima la conclusion blessante relative aux marionnettes de M. Jervas. Bientôt je remarquai, à ma grande satisfaction, que, depuis l’affaire de la guinée, il ne se montrait plus aussi défiant de ma probité. Il se laissait aller davantage à son indolence naturelle; il s’en rapportait à moi pour emballer les objets à son usage, et me permettait de lui rendre une foule de petits services. Il ne me disait plus en me repoussant durement:
«J’aime mieux faire cela moi-même, monsieur. »
Ou bien:
«Je n’aime pas qu’on se mêle de mes affaires, monsieur Jervas.»
Maintenant il changeait de ton avec moi et me disait:
«Jervas, je vous confie ces objets pendant que je vais lire.»
Ou bien:
«Jervas, voulez-vous voir si je ne laisse rien derrière moi? vous serez un bon garçon.»
C’était bien, du reste, l’homme du monde le plus distrait et le plus oublieux. Dans les six premiers mois que nous passâmes ensemble, et avant que je prisse soin de ses affaires, il perdit au moins deux paires et demie de pantoufles, une botte, trois bonnets de nuit, une chemise et quinze mouchoirs de poche. Je ne doute pas qu’il n’ait mis toutes ces pertes sur mon compte, au temps où il se défiait de mon honnêteté. Mais j’eus la satisfaction de voir, dans la suite, qu’il était tout à fait revenu de ses injustes soupçons. En effet, depuis le moment où il me confia ses biens, comme il disait, jusqu’au jour de notre séparation, c’est-à-dire dans l’espace de quatre ans et demi, il ne perdit qu’un bonnet de nuit rouge et un vieux mouchoir bleu tout déchiré. Autant que je le puis croire, il envoya son bonnet dans sa perruque au barbier un dimanche matin, et on ne le lui rendit pas. Quant au mouchoir, il prétendait l’avoir mis sous son oreiller ou dans une de ses bottes le soir en se couchant. Il avait, en effet, la bizarre manie de mettre son mouchoir dans sa botte, «pour être certain de le retrouver le lendemain matin.» Je suppose qu’en prenant les bottes pour les nettoyer, on laissa tomber le mouchoir qui était dedans. Pour lui, il demeura convaincu que la perte de ces deux objets ne pouvait être imputée qu’à ma négligence. Cependant, il était obligé de reconnaître le soin que je prenais de ses intérêts. Il me traitait avec plus de politesse et consentait quelquefois à m’expliquer en particulier ce que je n’avais pas. compris dans ses leçons publiques.
Enfin, il m’éleva à la dignité de secrétaire. Il avait une écriture détestable. Ses manuscrits étaient tellement grattés et surchargés, qu’il avait toutes les peines du monde à les déchiffrer, quand il était obligé d’avoir recours à ses notes pendant ses leçons. De plus, il avait la vue extrêmement basse. Quand il s’impatientait, une ride étrange se formait au-dessus de son nez. Sa mine enfin était si comique lorsqu’il se mettait à regarder de près ses papiers, que la plupart de nos jeunes auditeurs ne pouvaient résister à leur envie de rire. Cela le déconcertait outre mesure, et ce fut avec une véritable satisfaction qu’il accepta l’offre que je lui fis de copier ses griffons nages de ma belle écriture ronde. J’avais alors, je puis le dire sans vanité, une très-belle main. Je pouvais effectuer tous ceux de ses calculs qui concernaient les quatre premières règles de l’arithmétique. Je devins peu à peu son factotum, et je me trouvais récompensé de ma peine, parce que je profitais des occasions que j’avais chaque jour d’acquérir quelques connaissances en étudiant les notes que je transcrivais.
Je n’avais jamais senti plus complétement l’avantage d’avoir appris à lire et à écrire. Une foule de connaissances utiles se présentaient à moi; ma curiosité et mon désir d’apprendre étaient insatiables. Je passais souvent la moitié de la nuit un livre ou une plume à la main. J’avais alors la libre disposition des livres de mon compagnon de voyage, et je croyais ne pouvoir jamais assez les étudier.
Dans le commencement, mon maître me félicitait de mon aptitude et m’indiquait les passages que j’avais besoin de lire dans ses livres; il m’expliquait même quelquefois les difficultés. Il me paraissait un miracle de science et de talent; enfin, j’étais devenu enthousiaste de sa personne. Mais cela ne dura pas longtemps. Il devint avare d’explications. Il se plaignait des marques de pouces qui se trouvaient sur lés feuillets de ses livres, et Dieu sait si mes doigts n’étaient pas toujours plus propres que les siens. Il se mit à me contrecarrer à tout propos, sous un prétexte ou sous un autre. Pendant quelque temps, je ne pus rien comprendre à ce changement dans sa conduite. Comment me serais-je imaginé, en effet, qu’il était jaloux des talents et du savoir d’un pauvre garçon dont il avait, quelques années auparavant, si vivement méprisé l’ignorance? Ce changement de manières devait d’autant plus me surprendre que, loin de tirer vanité de mes connaissances, j’avais la conscience d’être devenu plus modeste. Mais, plein de défiance, mon maître attribuait cette modestie à la ruse. Mon humilité ne servait qu’à le confirmer de plus en plus dans l’opinion que j’avais formé le projet de le supplanter. Et Dieu sait si jamais une telle pensée était entrée dans mon esprit. Je fus comme frappé de la foudre un jour qu’il me dit:
«Ce n’est pas la peine de vous donner tant de mal, monsieur Jervas; car je vous jure que, même avec l’appui de M. Yelding et toute votre habileté, vous ne réussirez jamais à me supplanter dans mon emploi; quelque adroit que vous soyez, je ne suis pas dupe de votre feinte modestie.»
La vérité m’éclaira enfin. Il suffisait de savoir lire dans la physionomie des gens pour voir mon innocence éclater dans mes regards; mais il était si entêté que je jugeai inutile de me défendre d’avoir jamais songé à un tel projet. Toutes mes protestations n’auraient servi qu’à le confirmer dans l’idée qu’il avait conçue de ma dissimulation. Je me contentai de lui rendre ses livres et ses manuscrits; puis je cessai d’apporter aucune attention à ses cours, dont j’avais été jusque-là un des auditeurs les plus assidus. J’espérais parvenir à dissiper ses soupçons. Je renonçai à le suivre dans ses propres études, afin de lui montrer que je ne prétendais pas devenir son rival. Cependant je n’en considérais pas moins comme un malheur cet accès de jalousie qui m’enlevait à des occupations tout à fait de mon goût. Je m’aperçus plus tard que cette interruption ne m’avait pas été aussi préjudiciable que je le craignais. Mes lectures, en effet, avaient été trop générales, et j’avais embrassé trop de choses à la fois pour en approfondir aucune. Cela me rappelle un vieux dicton, plein d’originalité et de bon sens, qui a toujours été ma maxime favorite. Je demandais un jour à un forgeron pourquoi il n’était pas en même temps serrurier: «Le forgeron qui veut se mêler de tout est bon à ferrer des oisons.»
Quand j’eus remis à mon maître ses livres, je fus obligé de recourir à ceux que j’achetais ou que j’empruntais pour mon propre usage. Je devins nécessairement très-soigneux dans mon choix. Je saisis, autant que possible, les occasions de m’instruire en causant avec les gens éclairés que je rencontrais; et souvent je me suis aperçu que la connaissance d’un fait me conduisait sans que je m’en doutasse à la connaissance de faits nouveaux. Je puis même ajouter, pour l’instruction des autres, que tout ce que j’ai appris d’une manière complète m’a été utile tôt ou tard dans le cours de ma vie.
Après avoir parcouru l’Angleterre, mon compagnon de voyage se détermina à tenter la fortune dans la capitale et à ouvrir un cours pour les jeunes gens pendant l’hiver. Nous reprîmes donc la route de Londres, passant par Woolwich, où nous donnâmes une séance devant les élèves de l’École militaire. Mon maître, qui n’avait plus personne pour mettre ses notes au net depuis que j’avais cessé de le faire, se trouva embarrassé pendant la leçon. Il se livra alors à toutes ses contorsions habituelles en pareil cas, et ses jeunes auditeurs ne purent retenir leur hilarité. Il prolongea aussi ses discours plus longtemps que ne le comportait son auditoire; les uns se mirent à bâiller, les autres donnèrent des signes d’impatience et manifestèrent leur vif désir de voir ce qu’il y avait dans ma boîte, espérant se dédommager de leur ennui. Mon maître s’en aperçut bientôt, et fut extrêmement choqué. Il me parla d’un ton rude et insolent que je supportai avec une douceur qui disposa tous ces jeunes gens en ma faveur. Enfin il termina sa leçon par cette phrase que je n’avais pas entendue depuis longtemps:
«Messieurs, je ne veux pas vous priver plus longtemps d’un spectacle beaucoup plus digne de votre attention que tout ce que je puis vous offrir.... les marionnettes de M. Jervas.»
Ces paroles n’étaient pas heureuses dans les circonstances actuelles, car il arriva qu’après avoir vu ce qu’il appelait mes marionnettes, chacun fut précisément de cette opinion. L’impatience de mon maître ne fit que s’accroître, et il m’aurait chassé de la salle si un jeune homme, indigné de cette conduite, ne m’eût pris ouvertement sous sa protection avec ma mine d’étain. Je restai donc sur mon terrain, invoquant le droit que j’avais de terminer mon exhibition, comme il avait fait pour la sienne. Le jeune homme qui avait pris ma défense ne fut pas moins charmé de ma fermeté dans ce moment qu’il ne l’avait été tout d’abord de ma patience. A la fin de la séance, il fit une abondante collecte que je ne voulus pas accepter, me contentant du prix ordinaire.
«C’est bien! dit il, vous ne perdrez rien pour cela. Vous allez vous rendre à Londres. Vous y trouverez mon père dont voici l’adresse. Je vous recommanderai à lui la première fois que j’écrirai à la maison, et vous ne vous en trouverez pas plus mal.»
Aussitôt que nous fûmes arrivés à Londres, je me rendis à l’adresse indiquée. Le jeune homme avait été plus exact qu’on ne l’est d’ordinaire à son âge. On m’invita à venir le soir même avec mes modèles. Un grand nombre de jeunes gens avaient été réunis aux enfants de la famille. Quand la séance fut terminée, ils firent cercle autour de moi à l’extrémité d’un vaste salon, et m’adressèrent une foule de questions, tandis que le maître de la maison, qui était un des directeurs de la compagnie des Indes, se promenait de long en large, conversant avec un officier en grand uniforme. Ils parlaient, comme je le compris plus tard, des canons que l’on devait fondre à Woolwicli pour la compagnie des Indes-Orientales.
«Charles, dit le directeur en s’approchant de nous et en frappant sur l’épaule d’un de ses fils, vous souvenez - vous de ce que nous a dit votre frère à propos de la quantité d’étain employée dans la fonderie de Woolwich?
— Je ne m’en souviens pas, mon père, répondit le jeune homme; mais vous pouvez vous adresser à monsieur, qui avait fourni ce renseignement à mon frère.»
Ma mémoire ne me fit pas défaut, et j’eus lieu de me féliciter d’avoir appris ces détails lors de mon passage à Woolwich. Le directeur de la compagnie des Indes fut très-satisfait de la précision de ma réponse; et, pour être agréable à ses enfants, il consentit à examiner mes modèles. Puis il me questionna sur divers sujets, et fit remarquer à l’officier avec lequel il était en conversation que je m’exprimais avec facilité, que je possédais bien tout ce que j’avais appris, et que je connaissais l’art de captiver l’attention des jeunes gens.
«Je crois, dit-il enfin, qu’il répondrait mieux que toutes les personnes que j’ai vues jusqu’ici aux desseins du docteur Bell.»
Alors il s’informa plus particulièrement de mon histoire et de mes relations. Je lui répondis sans détours. Il prit l’adresse de M. Yelding, celle de mon bon maître (c’est ainsi que j’appellerai toujours M. Richard) et de plusieurs autres personnes chez lesquelles j’avais été dans ces trois ou quatre dernières années. Il me dit qu’il avait l’intention d’écrire à mon sujet et que, s’il obtenait sur mon compte de bons renseignements, il espérait pouvoir me placer d’une façon convenable. Il reçut bientôt les réponses les plus favorables, et me remit la lettre de M. Richard.
«Prenez cette lettre, me dit-il, et conservez-la précieusement. Elle vous servira de recommandation dans toutes les parties du monde, pourvu que le courage et la fidélité y soient en honneur.»
En parcourant cette lettre, je vis que mon bon maître avait raconté, en termes des plus flatteurs, toute ma conduite dans la découverte du filon dont je vous ai déjà parlé.
Le directeur me dit alors que, si je n’éprouvais pas de répugnance à passer aux Indes, je pourrais être envoyé à Madras en qualité de suppléant du docteur Bell, qui était à la tête d’un asile pour l’instruction des orphelins.
Les appointements qui me furent offerts dépassaient de beaucoup mes espérances, et les renseignements que l’on me donna sur les fonctions que j’allais remplir me charmèrent. Je me hâtai de terminer toutes mes affaires avec le professeur que j’avais accompagné pendant quatre ans, et qui fut très-étonné de n’avoir pas été désigné pour cet emploi. Pour le consoler, je lui montrai un passage d’une brochure du docteur Bell, où celui-ci avoue qu’il préfère à tous autres, pour l’enseignement de ses classes, des jeunes gens qui n’ont pas encore de méthodes arrêtées et qui seront d’autant plus disposés à suivre sa direction. J’avais environ dix-neuf ans: mon maître s’apaisa à cette lecture, et nous nous séparâmes, comme je le désirais, en assez bons termes, quoique je ne ressentisse aucune peine de le quitter. Je n’avais nul agrément dans la société d’un homme qui ne pouvait supporter mon affection. Ayant rencontré deux amis dans mes deux premiers maîtres, les sentiments si doux de la reconnaissance et de l’affection étaient en quelque sorte nécessaires à mon bonheur.
Je reçus avant mon départ de nouvelles preuves de la bonté de M. Richard. Il m’écrivit qu’il serait difficile de me faire tenir dans un pays si éloigné ma petite rente de dix guinées; il avait en conséquence résolu de disposer en ma faveur, et de la façon la plus avantageuse, d’une somme égale au capital de la rente qu’il me faisait. Plus loin, il ajoutait que le filon de la mine dont je lui avais appris l’existence ayant donné des résultats supérieurs à ceux qu’il attendait, il avait augmenté mon capital de cinquante guinées. Enfin, il m’invitait à me rendre chez M. Ramsden, fabricant d’instruments de mathématiques à Picaddilly, où je recevrais les objets commandés pour moi. Je trouvai chez M. Ramsden, tout prêts à être emballés, deux petits globes, des siphons, des prismes, un fusil à vent, une machine pneumatique, un petit appareil à gaz et un autre pour faire de la glace. M. Ramsden me dit qu’il avait en outre reçu l’ordre de me livrer dans le cours de la semaine un petit ballon et un télégraphe portatif, ainsi qu’un choix complet d’instruments de mathématiques, sortant de ses ateliers.
«Mais, ajouta-t-il avec un sourire, vous serez bien heureux si je puis vous les livrer à temps.»
Mon impatience, en effet, était extrême, et j’allai plus de vingt fois, dans l’espace de quinze jours, chez M. Ramsden. Enfin, la veille du jour où la flotte mit à la voile, tous mes instruments furent terminés.
Je ne dois pas omettre un incident qui me fit une vive impression dans une de mes courses chez M. Ramsden. J’étais en retard et je traversais en toute hâte un groupe qui s’était formé au détour d’une rue. Tout à coup un marchand de nouvelles agita sous mes yeux un paquet de feuilles imprimées encore humides, et en même temps il me cria aux oreilles:
«Voici les dernières paroles et la confession de Jonathan Clarke, exécuté lundi 17 courant.»
Jonathan Clarke! Ce nom me frappa, et ces paroles me causèrent une telle émotion que je demeurai immobile sur la place. Cependant le crieur s’éloigna, recommençant à vociférer: «Voici les dernières paroles et la confession de Jonathan Clarke, le mineur de Cornouailles!» Alors je repris assez mes sens pour pouvoir parler; mais j’appelai l’homme en vain: il criait trop fort pour m’entendre, et je fus obligé de courir jusqu’au bout de la rue avant de le rattraper pour lui acheter une de ses feuilles. En la lisant, il ne me fut plus possible de douter que c’étaient bien «les dernières paroles» de Clarke, mon ancien ennemi. Les détails relatifs à sa naissance, à sa famille, et toutes les autres circonstances me convainquirent de la vérité. Parmi les faits relatés dans sa confession, je vis qu’il avait formé le projet d’assassiner un pauvre jeune gar çon, dans la mine d’étain où il avait autrefois travaillé. Il remerciait Dieu que ce projet n’eût pas été exécuté, l’enfant ayant disparu providentiellement la nuit même choisie par lui pour le meurtre. Plus loin, il racontait qu’après avoir été chassé par son maître et contraint de fuir la Cornouailles, il était venu à Londres, où il avait travaillé d’abord comme porteur de charbon; mais il était devenu bientôt ce qu’on appelle un mud-lark, c’est-à-dire un de ces pillards qui mettent à contribution les vaisseaux en train d’opérer le déchargement de leurs cargaisons sur les quais de la Tamise. Il avait fait quelque temps cet abominable métier, dépensant à boire le jour ce qu’il avait volé la nuit. Enfin, dans une querelle qui s’était élevée à la taverne à propos du partage de divers articles qui devaient être vendus à un recéleur, il avait donné à la femme qui tenait la maison un coup de couteau dont elle mourut. Il fut établi au procès qu’il lui gardait rancune à propos d’une autre dispute, et Clarke, jugé coupable de meurtre avec préméditation, fut condamné à être pendu.
«Voici les dernières paroles et la confession de Jonathan Clarke.»

Je frémis en lisant ce récit. A quelle fin le misérable était-il conduit, après tant de scélératesse! Combien je m’applaudissais d’avoir fui une telle société lorsque j’étais encore un enfant! Ma reconnaissance pour mon bon maître s’accrut en songeant que c’était son humanité qui m’avait arraché au vice et à la misère pour m’amener à la vertu et au bonheur.
Nous fîmes voile de Dunes le 20 mars mil sept cent.... Mais je ne sais pourquoi je vous dis cela. C’est la coutume des voyageurs de s’imaginer qu’il est important pour tout le monde de savoir quel jour ils ont fait voile de tel ou tel port. Je ne les imiterai pourtant pas en vous donnant un journal de la route et une copie du livre de loch du bord. Il suffit de dire que nous arrivâmes à Madras après une traversée qui dura le nombre ordinaire de mois et de jours. Je dois même ajouter, à mon grand regret, si cela pouvait vous être agréable, que nous n’avons pas une seule fois couru le danger de faire naufrage, et que je n’ai pas à vous faire la moindre description de trombe ou de tempête.
Vous allez encore, je le crains, être bien désappointés en apprenant qu’à mon arrivée dans l’Inde, où sans doute vous espériez que j’aurais eu, comme tant d’autres, de merveilleuses aventures, je menai une vie régulière et tranquille dans l’établissement du docteur Bell. Je puis dire que, pendant plusieurs années, chaque jour fut exactement semblable au jour précédent. Cette régularité n’avait rien de pénible pour moi, malgré la vie errante que j’avais menée en Angleterre. Du reste, je n’ai jamais eu beaucoup de goût pour le changement. Le docteur Bell me traitait avec justice et sévérité pour tout ce qui concernait les affaires de l’établissement, et avec une grande bonté pour tout le reste. J’étais d’ailleurs aussi libre que je le désirais. Je n’ai jamais eu de ces absurdes et vagues instincts de liberté qui rendent l’homme malheureux dans les contraintes nécessaires de toute société civilisée, et ne lui permettent pas davantage de s’accommoder de la vie sauvage. Les jeunes gens qui m’étaient confiés s’attachèrent peu à peu à moi comme je m’attachais à eux. Je suivis exactement toutes les prescriptions du docteur Bell, et au bout de quelque temps il se plaisait à dire qu’il n’avait jamais eu un suppléant aussi convenable. Quand les leçons du jour étaient terminées je m’amusais à montrer, aux élèves les plus avancés, mes appareils pour les gaz, mon porte-voix, mon fusil à vent.
Un jour, c’était, je crois, dans la quatrième année de ma résidence à Madras, le docteur Bell me fit venir dans son cabinet. Il me demanda si je n’avais jamais entendu parler d’un de ses élèves, nommé William Smith, jeune homme de dix-sept ans, qui avait suivi l’ambassade du sultan Tippoo, en 1794, lorsque les princes livrés en otage furent renvoyés. Ce jeune homme avait fait un cours de physique expérimentale en présence de Tippoo Saëb. Je répondis au docteur Bell qu’avant de quitter l’Angleterre, j’avais lu, dans sa notice sur l’asile, quelques extraits des lettres qu’il avait reçues de William Smith pendant son séjour à la cour du sultan. Je me souvenais de toutes les expériences qu’il avait faites en sa présence; il avait aussi été retenu, par ordre de Tippoo, neuf jours après le départ de l’ambassade, afin d’instruire deux aruzbegs ou seigneurs dans l’usage d’un grand et bel appareil de mathématiques offert au sultan par le gouvernement de Madras.
«Eh bien! dit le docteur Bell, depuis cette époque le sultan Tippoo a toujours été en guerre, et je suppose qu’il n’a pas eu beaucoup de loisirs pour étudier la physique et les mathématiques. Maintenant qu’il vient de faire la paix, il a besoin de quelques distractions. Aussi charge-t-il le gouvernement de Madras de me faire la proposition d’envoyer un de mes élèves visiter une seconde fois sa cour pour rafraîchir la mémoire des aruzbegs, et, je le présume, faire une exhibition de nouvelles merveilles pour l’amusement de Tippoo lui-même. »
Le docteur me proposa de remplir celte mission. Je préparai tous mes appareils; et, ayant soigneusement remarqué les expériences que Tippoo connaissait, je choisis celles qui devaient lui paraître nouvelles. J’emballai mon porte-voix, mon appareil à congélation et celui pour faire les gaz, mon ballon, le télégraphe, et, de plus, mon modèle de la mine d’étain, que le docteur Bell me conseilla d’emporter. Je partis avec deux de ses élèves. Arrivés à la frontière, nous trouvâmes quatre hiscarrahs ou soldats que le sultan avait envoyés pour nous servir de garde et nous conduire à travers le pays. Nous fûmes admis à la cour le jour même de notre arrivée. Peu accoutumé à la magnificence asiatique, je fus, au premier abord, tellement ébloui par cet étalage de la pompe orientale, que je me prosternai aux pieds du trône. Je considérais le sultan comme un personnage digne de toute la vénération des hommes. Je fis mon salam, ou salutation, conformément aux usages que l’on m’avait appris. Le sultan me commanda, par son interprète, de déployer mes connaissances dans les arts et dans les sciences, pour l’instruction et l’amusement de sa cour.
J’avais préparé à l’avance mes boîtes et mes instruments, et j’étais en train d’expliquer mon appareil à faire de la glace, lorsque Tippoo jeta les. yeux sur le ballon de soie peinte. A chaque instant il m’interrompait pour m’adresser différentes questions sur ce grand sac vide. J’essayai de lui faire comprendre, aussi bien que possible, par l’organe de son interprète, que l’on remplissait ce grand sac vide d’un gaz plus léger que l’air. J’ajoutai que ce sac, appelé chez nous un ballon, lorsqu’il serait gonflé, s’élèverait à une grande distance au-dessus de son palais. Son interprète ne lui eut pas plutôt répété cela, que le sultan me commanda de remplir à l’instant le ballon. Je lui répondis que je ne le pouvais faire sur-le-champ, et que je n’étais pas préparé à lui montrer aujourd’hui cette expérience. Alors Tippoo manifesta la plus puérile impatience. Il me signifia que, puisque je ne pouvais lui montrer aujourd’hui ce qu’il désirait voir, il ne regarderait pas ce que je voulais lui montrer. Je répliquai d’un ton ferme et respectueux que personne n’était assez présomptueux pour prétendre montrer au sultan Tippoo, dans sa propre cour, quelque chose contre son gré ; que j’étais venu de Madras pour complaire à ses désirs, et que je serais toujours prêt à me retirer pour obéir à ses ordres. Un jeune homme, qui se tenait à la droite de Tippoo, parut approuver cette réponse. Le sultan prit un air digne et composé, et me signifia qu’il m’accordait jusqu’au lendemain pour remplir le grand sac, et qu’en attendant il était disposé à voir ce que j’avais préparé.
L’appareil à congélation parut lui faire grand plaisir; mais j’observai que, durant mes explications, il s’occupait d’un autre objet. J’avais à peine fini de parler qu’il ordonna d’apporter les appareils à condensation laits par lui-même, qu’il avait déjà montrés à William Smith, et qui lançaient l’eau, disait-il, plus loin que les nôtres. Le sultan me parut plus empressé de faire étalage de ses petites connaissances en mécanique que disposé à les accroître. Le mélange de vanité et d’ignorance qu’il laissa voir en cette occasion et dans beaucoup d’autres diminua considérablement le respect que sa magnificence extérieure m’avait d’abord inspiré. Il chercha plusieurs fois à se mettre en concurrence avec moi, pour montrer à ses courtisant sa supériorité. Mais, trompé dans son attente, il voulut me traiter comme une espèce de jongleur mécanicien, qui n’était propre qu’à l’amusement de sa cour. Lorsqu’il vit mon porte-voix, qui était en cuivre, il le regarda avec un souverain mépris et ordonna d’apporter ses trompettes qui étaient en argent. Il fit sonner les mots hauw et jauw, c’est-à-dire venez et allez; mais on trouva encore mon porte-voix supérieur aux trompettes du sultan, et l’un des courtisans me prévint qu’il serait prudent de l’offrir sur-le-champ à Tippoo. Je me rendis à cet avis, et mon présent fut reçu par le monarque avec l’empressement d’un enfant qui a sollicité et obtenu un nouveau jouet.
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