Kitabı oku: «Cinquante années de visites à Saint-Lazare»
Marie d' Abbadie d'Arrast
Cinquante années de visites à Saint-Lazare

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066323394
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
I.
ÉLISABETH FRY
II.
PREMIÈRES ANNÉES
PREMIÈRES VISITES
SURVEILLANTES LAÏQUES
AUMONIER CATHOLIQUE DE SAINT-LAZARE
LES LETTRES DES DAMES DE L’ASSOCIATION
LES PRÉMICES DE LA MOISSON
ENTRÉE A LA CONCIERGERIE
VILLERS-COTTERETS
DÉPOT DE MENDICITÉ DE SAINT-DENIS
MORT DE M me FRY
COMPASSION POUR LES DÉTENUES
LE PSAUTIER DE RENÉE
DEUX AUTRES DÉTENUES
VISITE A CLERMONT
III.
MADEMOISELLE DUMAS
RÉVOLUTION DE 1848
DEUXIÈME PARTIE
I.
L’ARRESTATION
L’ARRESTATION LIBÉRATRICE
LE SALUT DE JEANNE
II.
III.
LE LIVRE DE VIE
LA CULPABILITÉ EST LA RÈGLE GÉNÉRALE
L’INNOCENCE
EXIGENCES
FIN DE LA PRÉVENTION
L’INTERROGATOIRE DE LA PRÉVENUE
L’ASSIGNATION
IV.
V.
LE SYSTÈME PÉNITENTIAIRE EN HOLLANDE
LE DÉLIT
VOLEUSES D’ENFANTS
VOLEUSES PAR CONTRAINTE
VOLEUSES D’OCCASION
CERTIFICATS DE VOLEUSE
TENTATIVES D’ASSASSINAT
DÉLINQUANTS HOMMES ET FEMMES COMPARÉS
ALCOOLIQUES
LA CROIX BLEUE
LA GUÉRISON EST POSSIBLE
CRIMINELLES — DÉLINQUANTES CONTREVENANTES
UNE CRIMINELLE
VI.
SALLE SAINTE-ÉLÉONORE
LA NOURRITURE DE L’AME
VII.
DERNIERS VESTIGES DU BIEN
VIII.
PATRONAGE DES LIBÉRÉES
L’ATELIER DES LIBÉRÉES
LA VOITURE CELLULAIRE
ASSOCIATION POUR LE PATRONAGE DES LIBÉRÉES
TROISIÈME PARTIE
LA SECONDE SECTION
INSTRUCTIONS DE M me FRY
SAUVETAGE D’UNE FILLE
PREMIÈRES ANNÉES DE L’ASSOCIATION DANS LA SECONDE SECTION
QUELQUES VOEUX
SUZANNE D...
DÉCEPTIONS
LE DÉPOT
SAINT-LAZARE
L’INFIRMERIE
LES FILLES DES COURS
FILLES EN CARTE — FILLES EN MAISON
POUR LA FILLE, PAS DE LIBÉRATION
LA CROIX BLANCHE
LES FEMMES A L’OEUVRE
AU PLUS FORT DE LA MÊLÉE — M me BUTLER
LA MISSION DE SAINT-GILES
L’ARMÉE DE LA DÉBAUCHE
L’ORATOIRE DE LA PRISON
LA RELIGION QU’IL FAUT AUX DAMES VISITEUSES
LA RELIGION QU’IL FAUT AUX DÉTENUES
LES RÉUNIONS DE L’ORATOIRE
CONCLUSION
«NOX OCEANO RUIT»
APPENDICE
LISTE DES MEMBRES DU COMITÉ
NOMS DE MM. LES PASTEURS
CONSEILS

PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
I.
Table des matières
ORIGINE DE L’ASSOCIATION
ÉLISABETH FRY
Table des matières
Ce fut à Plymouth, le 3 août 1798, que Mme Fry mit pour la première fois la main à l’œuvre capitale de sa vie. Elle rencontra dans cette ville des femmes condamnées aux travaux forcés: son cœur fut ému de la profonde misère de ces malheureuses. «Je voudrais, écrivait-elle dans le journal où elle consignait l’emploi de son temps, je voudrais leur faire quelque bien; les rendre sensibles au danger de l’état moral dans lequel elles semblaient être le jour où je les vis. J’avais lu dans le Nouveau Testament ce passage: Que chacun de vous regarde les autres, par humilité, comme plus excellents que soi-même. Christ nous a enseigné l’humilité, et j’ai réfléchi que, selon toute probabilité, si j’avais eu les mêmes tentations que ces femmes, j’aurais de même succombé.»
Mme Fry fit ce jour-là l’expérience que depuis ont constamment eu l’occasion de faire tous ceux qui entrent en relation avec les condamnées. La vue de ces pauvres créatures est une puissante démonstration de la sainteté de l’Évangile et de la nécessité de la foi en Dieu.
D’une façon inconsciente, la prisonnière parle de Dieu aux personnes réfléchies qui s’approchent d’elle. Ne faut-il pas en retour que la personne qui vient voir la détenue pour la consoler et la relever lui parle de Dieu? La coupable est-elle endurcie dans le mal, insensible à la voix de la conscience, lui parler de Dieu peut faire naître en elle un sentiment meilleur; est-elle sincère, reconnaît-elle la justice de son châtiment, ce qui n’est pas une disposition aussi rare qu’on pourrait le supposer, le premier aveu qui sortira de ses lèvres, c’est que depuis longtemps elle a oublié Dieu. Que faire alors, si l’on éprouve pour elle une pitié intelligente? Hésitera-t-on à porter remède au premier mal, racine de tous les autres, l’oubli de Dieu? Tardera-t-on à ouvrir l’Evangile et à rechercher avec elle dans les pages divines le nom béni du Dieu qui aime et qui pardonne? La conviction d’Élisabeth Fry sur ce point était inébranlable. Depuis le début de sa vocation jusqu’à son dernier souffle, cette pensée maîtresse a caractérisé son œuvre de relèvement des prisonnières, tant en Angleterre que sur le continent d’Europe.
Mme Fry n’avait pas toujours été persuadée des vérités chrétiennes. Elle se dépeint elle-même, lorsqu’elle était encore Mlle Gurney, comme incrédule et mondaine: elle était belle, elle avait des succès dans la société recherchée qu’elle fréquentait, elle partageait les divertissements des salons de Londres. Sans doute, elle sentait que la religion pure et sans tache est le plus grand des bienfaits, mais elle n’avait pas brisé les liens qui la rattachaient à la vanité et à la folie de ce que l’on nomme «plaisirs de la vie.»
Sa nature élevée la destinait à de meilleures choses: elle rencontra sur sa route, au moment même où elle semblait appartenir tout entière au monde, un prédicateur quaker, William Savery, qui lui dévoila les horizons du vrai bonheur. «Ma chère enfant, écrivait Savery à sa jeune amie, je voudrais, avec le secours de notre Père céleste, te prendre par la main et suivre avec toi, pas à pas, l’échelle qui s’élève de la terre au ciel. Mais, hélas! ma faiblesse est si grande que je me borne à nous recommander, toi et moi, à la Main paternelle qui peut agir et nous donner plus que nous n’osons lui demander et même penser.»
L’échelle mystique que l’excellent quaker dressait devant Élisabeth devint, en effet, pour cette dernière, la route royale où elle engagea ses pas aussitôt que, par la grâce de Dieu, guérie de son incrédulité et délivrée des liens du monde, elle fut libre de disposer de sa vie pour une vocation digne d’elle. Elle s’essaya aux œuvres de charité, prenant soin. des pauvres, surveillant l’éducation des enfants. En 1811, sa conversion fut pleinement confirmée, et la Société des Amis, à laquelle elle a toujours été fidèle, l’installa comme missionnaire chargée d’expliquer la Parole de Dieu.
Pendant que j’écris ces lignes, j’ai sous les yeux le portrait de Mme Fry. Elle porte le costume des quakeresses, qu’elle adopta dès 1799 et qu’elle a toujours porté depuis. L’ensemble de cette sereine figure est comme enveloppé par un rayon d’amour divin qui, à la distance même où nous sommes, nous met sous le charme. La bouche est aimable, le sourire empreint d’une exquise bonté, les lèvres bien closes dénotent la fermeté : au service de sa puissance d’aimer, cette femme saura mettre l’énergie qui entreprend tout, qui supporte tout. Le regard est bienveillant et spirituel, ce sont des yeux qui voient jusqu’au fond des choses; mais cette pénétration extraordinaire n’aura d’autre fin que de permettre au cœur d’aimer jusqu’au bout. Le front est calme, voilé en partie par les cheveux, le nez est un peu long. Dans l’expression de ce doux visage on devine une timidité poussée à l’excès. Combien il lui a fallu lutter avec elle-même pour surmonter sa nature réservée, entrer en relations comme elle l’a fait avec des princes et des rois, se mêler à la société des savants et des gens illustres pour faire part à tous, selon la suggestion de sa conscience, de ses convictions et des résultats de son expérience! N’est-il pas singulier d’observer que sa timidité était doublée d’une peur très bizarre des voleurs; elle se croyait poursuivie par eux lorsqu’elle se trouvait dans l’obscurité ; elle était le moins qualifiée du monde avec de telles dispositions pour pénétrer dans les prisons, apporter la bonne nouvelle du salut à une classe de gens qui lui inspiraient une profonde et instinctive répulsion. Elle surmonte tout cela.
En 1813 eut lieu sa première visite à la maison de détention de Newgate: elle fut amenée à s’occuper des prisonnières par William Forster, membre de la Société des Amis, qui, lui-même, visitait les condamnés à mort. L’état moral et le dénuement des femmes détenues à Newgate dépassaient en misère tout ce qui se peut imaginer. C’était un véritable repaire, dans lequel Élisabeth et son amie Anna Burton s’étaient aventurées. Malgré l’émotion si naturelle qu’elles ressentaient, elles eurent cependant, dès leur troisième visite, assez d’empire sur elles-mêmes au milieu des prisonnières, au moment de se retirer, assez de présence d’esprit pour prononcer quelques paroles de supplications. «J’entendis pleurer, lisons-nous dans le journal d’Élisabeth; ces femmes me parurent attendries; un silence respectueux fut observé ; scène frappante que de voir ces infortunées, agenouillées autour de nous, dans leur état si déplorable. » Ces dames s’occupèrent aussitôt du soin de procurer quelques vêtements aux plus déguenillées, et dès lors Mme Fry ne perdit plus Newgate de vue; pendant quatre ans elle médita et traça le plan d’amélioration qu’elle parvint à faire adopter, grâce à la bénédiction de Dieu.
En 1816 elle pénétra de nouveau à Newgate, et voulut rester seule avec ses prisonnières. Elle lut, paraît-il, à son triste auditoire la parabole des ouvriers envoyés à la vigne, et fit quelques observations sur la onzième heure, celle à laquelle Christ appelle encore les pécheurs les plus endurcis. Quelques femmes demandèrent qui était le Christ; d’autres dirent qu’il était trop tard pour obtenir leur salut. La condition des enfants des prisonnières était déplorable; Mme Fry se hâta d’y porter remède: elle organisa une école pour ces pauvres petits et la confia à celle des détenues qui lui parut la plus capable de remplir la place de maîtresse. Cette dernière s’acquitta en conscience de ses fonctions et mérita d’être graciée au bout de quinze mois. Elle fut atteinte, par la suite, d’une maladie de poitrine et s’endormit dans la paix et dans l’amour du Seigneur. Le sérieux de sa conversion montra une fois de plus que l’Évangile est la puissance de Dieu pour trouver et sauver ce qui est perdu.
Au premier moment, l’autorité supérieure, qui avait cependant accueilli les essais de Mme Fry avec cordialité, ne croyait guère au succès. Plus tard, frappés des résultats obtenus, le lord-maire, les shériffs et des membres de l’administration voulurent juger de la méthode mise en œuvre et vinrent assister à Newgate à une des instructions. La chambre était remplie de prisonnières; Mme Fry commençait la lecture d’un psaume. L’entrée des magistrats causa quelque perturbation: l’air digne et calme de Mme Fry fit comprendre la nature de son occupation; elle dit que jamais elle n’interrompait la lecture de la Parole de Dieu, et continua à maintenir dans le respect et le silence les femmes que la vue de leurs juges auraient pu jeter dans le trouble. Ces messieurs s’empressèrent de rendre hommage au moyen sacré dont ils constataient la puissance, et furent heureux de reconnaître que Mme Fry avait accompli dans ce repaire, où toutes les passions se donnaient rendez-vous, une œuvre merveilleuse d’apaisement par l’amour divin.
C’est à la suite de la visite des magistrats qu’Élisabeth put écrire dans son journal: «La prison marche très bien; l’ordre et la paix y règnent. Combien tout y est changé ! Nous pouvons vraiment espérer que la bénédiction de Dieu a reposé sur le travail entrepris en son nom.»
Nous avons montré comment Dieu avait préparé Mme Fry, par le développement de sa foi et l’affermissement de sa vocation chrétienne, à étendre au loin son activité missionnaire. Nous ne la suivrons pas dans ses voyages à travers la Grande-Bretagne et l’Irlande. Partout elle trouva les prisons dans un état déplorable et eut le bonheur de faire adopter par l’administration les réformes qu’elle proposait. Il nous tarde de la voir à l’œuvre dans Paris même.
Elle arriva le 30 janvier 1839 à l’hôtel de Castille, où M. Delessert lui avait fait préparer un appartement. A peine remise de ses fatigues, elle visita les prisons de la capitale. Saint-Lazare renfermait une population de 950 femmes qui lui inspirèrent une profonde pitié. Elle ne se contenta pas d’une première visite, elle retourna à Saint-Lazare, accompagnée de plusieurs dames françaises, parmi lesquelles étaient Mme Delessert, la femme du Préfet de police, qui lui servit d’interprète auprès des prisonnières, et Mme la duchesse de Broglie, qui nous a conservé par des notes remplies d’intérêt le souvenir de cette visite. Lorsque les détenues furent rassemblées, raconte la duchesse de Broglie, Mme Fry les invita à chercher dans leurs livres de prière les paraboles de la drachme et de la brebis perdue: «Vos âmes, leur dit-elle, ont une telle valeur devant Dieu, qu’il y a de la joie au ciel pour le repentir d’une seule d’entre vous! Savez-vous que vous êtes de ces brebis que le bon Berger peut ramener dans son bercail?» Toutes ces prisonnières fondaient en larmes. Les geôliers eux-mêmes étaient émus. Une dame, qui voyait ces détenues pour la première fois, s’écria: «Elles ne sont pas pires que nous, ces pauvres femmes, seulement les circonstances sont toutes pour nous et toutes contre elles.» Mme Fry demanda aux détenues si elles aimeraient à recevoir souvent les visites de quelques dames. Elles répondirent toutes à l’envi: «Oui, oui!»
A Newgate, en avril 1817, la femme d’un pasteur anglican et onze dames de la Congrégation des Amis avaient posé les bases d’une société sous ce titre: «Association pour la réforme des femmes détenues à Newgate» (an association for the improvement of the female prisoners in Newgate). Les membres de l’association se proposaient de s’occuper des vêtements, de l’éducation et du travail des prisonnières, de leur faire connaître l’Ecriture sainte et de les former, autant que possible, aux habitudes d’ordre, de sobriété et de travail qui pourraient les rendre dociles dans la prison, estimables lorsqu’elles en sortiraient. Mme Fry avait provoqué sur le modèle de cette première association la fondation de sociétés similaires dans les différents comtés de la Grande-Bretagne; il s’agissait pour elle maintenant de faire sortir de son voyage en France des résultats utiles, en dotant Saint-Lazare des bienfaits d’une semblable association. Elle convoqua chez la duchesse de Broglie, le 6 mars 1838, une réunion où se trouvèrent réunies Mmes Anisson, de Lamartine, Andryane, Pomaret, Rey, Pelet, de Broglie et Jules Mallet, indistinctement des femmes catholiques et protestantes. Mme Fry fit part à ses auditrices des résultats de son expérience: elle leur exposa ses vues, ses plans, ses désirs; le comité devait, selon elle, être mixte; il fallait qu’il y entrât des dames catholiques et des dames protestantes, puisque la prison renfermait des détenues des deux cultes. Une des dames présentes ayant réclamé en faveur des juives, elle ajouta que les dames israélites devaient également entrer dans ce comité. «Il faut s’unir, ajouta-t-elle, dans les choses où l’on sent de même, et s’accorder pour différer dans les autres.» A la fin de la séance, on nomma une commission qui fut chargée d’organiser le comité.
Dans le journal de Mme Fry nous lisons ceci: «Il a fallu bien des soins et des peines pour arriver à la formation d’un comité de dames pour la visite des prisons de France et de Paris; que ces efforts soient ou non couronnés de succès, ils n’en ont pas moins de l’importance. Les visites des dames qui m’ont accompagnée dans les prisons et qui ont pu, à celle de Saint-Lazare, juger de l’effet de la simple lecture de l’Évangile et de l’explication en peu de mots, même à l’aide d’un interprète, le nombre considérable de dames qui sont venues me voir, à propos des prisons et de l’œuvre à y faire, sont autant d’occasions dans lesquelles j’ai pu expliquer mes vues sur le salut par Christ seul et sur l’unité qui devrait exister entre les chrétiens, si leur foi était sanctifiée par le Saint-Esprit. J’ose espérer que la cause des prisons fera des progrès sensibles, mais le secours du temps est nécessaire.»
Mme Fry ne prolongea pas au delà d’un mois son premier séjour à Paris. Dans ces quatre semaines elle déploya une activité si réelle qu’elle eut le temps, malgré la vie de courses et de visites continuelles qu’elle menait, d’adresser à M. Gabriel Delessert un mémoire dans lequel elle consignait ses observations et ses conseils sur l’état des prisons; elle présenta au roi Louis-Philippe d’autres pages sur le même sujet, insistant auprès du monarque sur l’avantage que retirerait une nation entière du libre usage des Écritures dans les établissements publics. Elle revint en France en 1839 et en 1842. En 1842, des membres de la Société des Amis qui l’accompagnaient se réjouirent des améliorations introduites dans quelques prisons; mais l’état déplorable dans lequel se trouvaient encore Les douze cents détenues de Saint-Lazare leur causa une amère déception.
Mme Fry fit sensation à Paris; les journaux de l’époque parlèrent beaucoup d’elle. Elle charma les personnes avec lesquelles elle entra en relation. On ne se lassait pas d’admirer le calme de son maintien, sa sérénité d’âme, la justesse de ses observations, la dignité empreinte d’une bonté et d’une douceur sans égales qu’elle savait apporter à ses moindres démarches. Mme Dupont de Nemours, à l’âge de 85 ans, après une visite que venaient de lui faire Mme Fry et la baronne Pelet, sut retrouver l’entrain de la jeunesse pour adresser à ses visiteuses deux quatrains vibrant des sentiments enthousiastes qui animaient la haute société à une époque où tant de questions humanitaires, tant de projets de réforme étaient à l’ordre du jour.
Des anges ont daigné visiter ma chaumière,
Ils y ont répandu une douce lumière;
Un céleste parfum d’amour et de bonté
A rendu le bonheur à mon cœur attristé.
Anges du ciel, achevez votre ouvrage;
Avant de nous quitter, laissez-nous en partage
Pour les infortunés votre zèle pieux
Et votre saint désir de les voir vertueux.
Nous retrouverons Élisabeth Fry dans la suite du présent essai, visitant de nouveau la prison de Saint-Lazare. La tristesse qu’elle avait emportée de ses premières visites dans cette prison ne s’était pas effacée de son cœur, et elle n’avait cessé d’intercéder auprès de Dieu pour les détenues parisiennes.
II.
Table des matières
L’ASSOCIATION
PREMIÈRES ANNÉES
Table des matières
Malgré ses efforts, Mme Fry ne parvint pas à former à Paris, d’une manière durable, une association mixte pour la visite des prisons de femmes. Presque immédiatement après son départ, les dames catholiques se retirèrent. Pour motiver cette retraite, on a parlé de l’inquiétude qu’aurait inspirée à l’archevêque de Paris les visites que les membres de la Société des Amis avaient faites dans les prisons de la capitale. D’ailleurs, il y avait déjà des dames catholiques en possession du privilège de visiter Saint-Lazare. Plus anciennement encore, en 1818, des dames de charité, touchées de l’état d’abandon des jeunes prisonnières, réunies à la Petite Force et aux Madelonnettes, avaient résolu de pénétrer dans ces deux établissements pour y porter les secours et les consolations de la religion. Les repenties qui en sortaient étaient admises à la maison du Refuge de Saint-Michel.
En dépit de la déception qu’elle venait d’éprouver, Mme Fry avait cependant réussi jusqu’à un certain point dans son entreprise, et son travail devait porter des fruits dont elle pouvait rendre grâces à Dieu. Par sa parole et par ses exemples, elle avait animé quelques dames protestantes de l’ambition de se montrer ses émules.
Ces dames résolurent d’adresser une pétition au Préfet de police pour obtenir l’autorisation de visiter Saint-Lazare. C’étaient Mmes Cuvier, Juncker, Martin-Paschoud, comtesse de Montigny-Jaucourt, Matter, Adèle Monod, baronne Mallet, Émilie Mallet, baronne Pelet, baronne de Sahune, comtesse de Perthuis, Voidel; enfin, Mlle Dumas, que nous aurions dû nommer la première, puisque, après avoir été une des premières à la tâche, il y a cinquante ans, comme secrétaire de l’Association des Dames visiteuses, elle a pris part sans interruption jusqu’à maintenant au travail, et a accepté, depuis l’année 1876, la direction de l’Œuvre des prisons des femmes à Paris, en qualité de présidente du comité.
Voici la lettre que ces dames adressèrent au Préfet de police, le 2 mai 1839:
MONSIEUR LE PRÉFET,
Quelques dames protestantes, touchées de compassion envers les pauvres femmes de leur religion détenues à Saint-Lazare, désirent vivement obtenir l’autorisation de les réunir le dimanche, à l’heure où les prisonnières catholiques sont conduites à la chapelle. Elles désireraient également les visiter à l’infirmerie lorsqu’elles sont malades. Mais comprenant combien il est nécessaire qu’elles agissent avec la plus grande prudence, ces dames s’engageraient à n’avoir de rapport qu’avec les protestantes et ne se permettraient aucune démarche qui n’eût votre approbation.
Le 15 juin, M. Gabriel Delessert répondit à cette pétition avec bienveillance.
Paris, le 15 juin 1889.
MADAME LA BARONNE,
J’ai reçu la lettre que vous et Mesdames Cuvier, Dumas, Juncker, Martin-Paschoud, comtesse de Montigny-Jaucourt, Matter, Adèle Monod, Émilie Mallet, baronne Pelet, comtesse de Perthuis, de Sahune et Voidel m’avez fait l’honneur de m’écrire un sujet des détenues protestantes qui se trouvent dans la maison de Saint-Lazare.
J’ai l’honneur de vous informer, Madame, que je viens de donner des ordres pour que vous et ces dames soyez, suivant vos désirs, introduites dans la maison de Saint-Lazare, lorsque vous vous y présenterez, — soit le dimanche, pendant l’office catholique, pour donner des instructions morales et religieuses aux détenues protestantes, — soit tout autre jour, pour visiter celles de ces détenues qui seraient malades.
Je crois devoir vous prier, Madame la Baronne, de vouloir bien, dans l’intérêt de l’ordre, inviter ces dames à ne se présenter à Saint-Lazare qu’au nombre de deux ou trois à la fois; à ne se charger d’aucune lettre qui leur serait remise par ou pour des détenues; à s’abstenir de toute démarche que ces détenues les prieraient de faire au dehors et qui s’écarterait de la mission que vous vous proposez de remplir; à ne se mettre en rapport qu’avec les détenues protestantes et à déposer au greffe, pour être soumis à mon examen, les livres que vous leur destineriez.
Agréez, Madame la Baronne, l’hommage de mon respect.
Le conseiller d’État, Préfet de police,
G. DELESSERT.
PREMIÈRES VISITES
Table des matières
Aussitôt qu’elles furent en possession de l’autorisation qu’elles avaient sollicitée et sans attendre qu’un comité fût régulièrement constitué, ce qui n’eut lieu qu’en décembre de la même année, ces dames se mirent immédiatement à l’œuvre. Le dimanche 30 juin 1839 Mmes Valdemar Monod, Matter et Mlle Dumas se rendirent à Saint-Lazare; on avait mis à leur disposition le cabinet du médecin, et les détenues qui s’étaient déclarées protestantes vinrent les y trouver.
Assembler des prisonnières pour leur parler des choses du salut, était encore une tentative si nouvelle, qu’on imagine sans peine l’émotion que devaient éprouver les trois visiteuses pendant cette première séance; elles étaient toutes tremblantes, il leur semblait que les coupables c’étaient elles-mêmes. Elles commencèrent par l’appel des détenues; une de ces dames fit la lecture de la parabole de l’enfant prodigue, une autre prit pour sujet de son exhortation la repentance en général et le recours au Sauveur; mais impressionnée par l’étrangeté de sa situation, interdite, elle resta court. Moins nerveuse qu’elle, sa compagne continua immédiatement l’exhortation: grâce à sa présence d’esprit, l’auditoire ne s’aperçut pas d’un incident dont on pouvait redouter les conséquences fâcheuses, et le service s’acheva au milieu d’un silence profond et de l’attention générale. Les femmes se conduisirent tout le temps d’une manière très décente. Le procès-verbal de la première séance porte qu’à ces mots de la Confession: «Nous reconnaissons et nous confessons que nous sommes de pauvres pécheurs», trois détenues ont commencé à sangloter, deux autres n’ont pleuré qu’à l’Évangile, et Mme Monod croit avoir aperçu quelques larmes dans les yeux de la prisonnière qui était assise près d’elle. Elle pense que cette fille s’efforçait de cacher son émotion à cause d’une de ses compagnes qui était très endurcie. Une surveillante est restée dans la salle, mais sa présence ne sera pas nécessaire par la suite; le geôlier a laissé la porte entr’ouverte pendant le service et est resté à l’entrée du corridor comme pour surveiller. «Quand on se trouve en face de ces femmes — c’est la remarque judicieuse que je trouve consignée dans le même procès-verbal — il est difficile de les regarder comme des coupables; il sera donc très utile de relire toujours les règlements, pour ne pas se laisser attendrir et pour se renfermer dans les bornes prescrites par l’autorité.»
Le troisième dimanche, Mme Poisson, directrice surveillante, entre pendant le service; elle s’aperçoit que sa présence interrompt l’exercice, elle se retire en demandant qu’on l’avertisse après la réunion. Elle revient et dit que «les séances faisaient une bonne impression sur les détenues»; néanmoins elle engage à les faire très courtes, mais à frapper fort, à éviter tout ce qui approche du mysticisme, et à considérer les détenues comme des enfants légers, insouciants, capricieux, dont on ne peut fixer l’attention que pour quelques instants. Les impressions qu’elles reçoivent sont vives, mais de peu de durée.» Mme Poisson recommande une prisonnière protestante âgée de 50 ans, qui se fait remarquer par sa douceur et sa docilité, tandis que la plupart des vieilles détenues sont les plus récalcitrantes et les plus corrompues.
SURVEILLANTES LAÏQUES
Table des matières
A cette époque la prison n’était pas encore desservie par les religieuses; ces dernières ne sont entrées en fonction que le 1er janvier 1850. En 1839, les surveillantes étaient des laïques; excellentes femmes, dont quelques-unes étaient mariées et avaient de nombreux enfants, elles vivaient à Saint-Lazare en famille. Parmi les laïques les plus distinguées nous devons mentionner Mlle Chupin, surveillante des jugées. Lorsqu’elle quitta la prison pour céder la place aux religieuses, Mlle Chupin fonda à Clichy le Refuge de Sainte-Anne; quelques années plus tard elle prit elle-même l’habit religieux. Elle mourut comme une sainte! Toutes les surveillantes reçurent les dames protestantes avec beaucoup de cordialité, elles prêtèrent leur logement pour les entretiens particuliers avec les prisonnières; les dames se plaisaient à faire de longues stations chez elles.
On n’inscrivait pas alors au greffe, comme on l’a fait par la suite, la religion des détenues; il était parfois difficile de découvrir les protestantes au milieu de la nombreuse population de Saint-Lazare. Le directeur chargea une des surveillantes, Mme Billecocq, femme d’un esprit supérieur qui s’occupait des filles malades, de procéder à cette investigation. Mme Billecocq en chargea la femme des pansements; celle-ci, causant avec les détenues, mettait la conversation sur la Vierge et s’apercevait bientôt à quel culte appartenait son interlocutrice. Les dames protestantes jouissaient alors d’une entière liberté, elles pénétraient dans toutes les divisions de la prison, dans les ateliers, dans les cellules, dans les pistoles. Il leur fallait beaucoup de tact, beaucoup de prudence, pour que la liberté qu’on leur accordait ne devînt pas pour elles un danger. Elles n’avaient pas encore l’expérience qu’elles acquirent par la suite, mais elles voulaient sincèrement suivre les traces de Celui qui est doux et humble de cœur, et elles se tirèrent à leur honneur des premières difficultés. A cette époque, Mlle Dumas était déjà la visiteuse la plus assidue de la prison; lorsque les autres dames étaient empêchées de faire leur service, elles lui demandaient de vouloir bien les remplacer, et elle était toujours disposée à leur venir en aide.
AUMONIER CATHOLIQUE DE SAINT-LAZARE
Table des matières
Elle était en termes très cordiaux avec l’aumônier catholique de Saint-Lazare. L’ecclésiastique qui exerçait cette fonction en 1839 était un digne prêtre: la simplicité de sa vie, l’austérité de ses mœurs le faisaient respecter de toutes les détenues. Sa soutane était presque en lambeaux, sa chambre n’avait d’autres meubles qu’un lit et un banc de bois; ce banc lui servait de table et de chaise; au mur pendait un tableau représentant le Christ en croix. Il accomplissait le tour de force de faire 1200 visites par an pour revoir à tour de rôle ses anciennes pensionnaires de la prison. Lorsqu’il rencontrait dans les corridors Mlle Dumas, il la saluait cordialement et lui disait en latin les premiers mots de l’Évangile du jour. Il cherchait à réconcilier les gens désunis, il les prenait séparément, donnait tort aux deux parties, et réussissait à ramener la concorde entre eux, il était vraiment du nombre de ceux qui procurent la paix!
LES LETTRES DES DAMES DE L’ASSOCIATION
Table des matières
Les quelques lettres des dames de l’association, qui nous ont été conservées, sont touchantes; je voudrais montrer, en transcrivant les réflexions qu’elles renferment, comment le Comité comprenait et accomplissait son œuvre. Ces dames se considèrent «comme autant de sentinelles placées par l’amour du Seigneur et chargées de se transmettre les unes aux autres le mot d’ordre, résultant de la consciencieuse appréciation de l’état des âmes des prisonnières. » Elles se continuent par un échange fréquent de lettres ce qu’elles appelaient «le fil de leurs chers intérêts,» racontant fidèlement ce qu’elles avaient vu, observé et fait à la prison. Grâce à cet échange amical d’impressions, l’expérience de chaque dame venait enrichir tous les jours le trésor commun. Elles constataient avec soin «les faits de nature à les éclairer sur les meilleurs moyens d’obtenir la véritable régénération de ces pauvres créatures. » — «Elles sentaient la valeur des observations faites avec conscience,» et elles ne doutaient pas «qu’elles pussent fournir un jour à des hommes dévoués au bien public de vives lumières sur les meilleures institutions à fonder pour prévenir les affligeantes plaies de la société.» — «Il y a longtemps, ajoutait la baronne Pelet, que je soupire après une classification raisonnée et morale des prisons à l’aide de laquelle on peut prévenir certains maux.»
L’organisation du Comité préoccupait particulièrement Mme Pelet; elle écrivait dès 1840 à Mlle Dumas, alors secrétaire de l’association:
«C’est à la présidente qu’appartient la direction du Comité, mais lorsqu’elle sera absente, vous serez appelée à la remplacer, puisque vous possédez le fil sans lequel les délibérations manqueraient de suite: vous soumettrez aux voix toute délibération se rapportant au service de Saint-Lazare, si votre délicatesse souffrait de devenir juge et partie. La présidente doit encourager les personnes timides à rendre compte de ce qu’elles ont vu et entendu; car de la variété des points de vue jaillit une véritable lumière; chaque dame doit avoir un livret pour noter les observations qu’elle a faites et qu’elle doit communiquer pendant la séance pour éclairer la marche du comité et mûrir son expérience. Le comité d’hier m’a fait beaucoup de bien par la confiance et l’harmonie qui y régnaient; les plus affectueux rapports se sont établis entre les membres du Comité. Je m’étonne, disait-elle encore à Mlle Dumas, que vous puissiez, au milieu du feu croisé des conversations, retenir et consigner les débats avec autant de vérité. J’ai lu avec le plus vif intérêt les registres que vous avez eu la bonté de me confier, en rendant grâces à Dieu de la suite et de l’intelligence pleine de charité que vous avez mises à constater les faits de nature à nous éclairer. Le procès-verbal étant comme un fac-similé de la séance, il est bon que son rédacteur s’abstienne de réflexions favorables ou défavorables, afin de conserver une entière impartialité ; mais tenez compte de vos réflexions, afin de nous les faire connaître à la séance suivante. Constatons dans chaque procès-verbal l’influence qu’a exercée le culte de Saint-Lazare, et évitons pendant la séance les détails de comptabilité qui se traitent plus avantageusement à deux ou à trois. Insistons davantage sur les moyens d’acquérir un véritable ascendant sur les pauvres âmes de nos prisonnières. Je pense beaucoup à vous et je vous porte sur mon cœur à Dieu; je le prie, de tout mon cœur, de vous faire discerner sa volonté pour la faire: vous avez un si fervent désir de connaître cette volonté sainte que je ne doute pas qu’il ne vous la révèle clairement. Vous ferez l’expérience de la promesse: «Demandez, et vous obtiendrez.» Puisse le Seigneur vous montrer de plus en plus l’étendue de son amour et la profondeur de sa miséricorde!»
Les dames usaient de tous les moyens d’acquérir pour leur mission une rapide maturité. «Elles cherchaient dans leur Bible, avant de partir pour Saint-Lazare, deux ou trois versets qu’elles méditaient sérieusement. Elles appelaient à leur aide la puissance irrésistible de la Parole de Dieu. Elles employaient cette arme invincible pour faire envisager aux détenues dans toute leur vérité les deux vies qu’elles avaient devant elles: l’une, méprisée des hommes et maudite par le Seigneur, l’autre, honorée des hommes et bénie de Dieu. Elles sentaient qu’il leur était bon de renoncer aux aises et aux préoccupations personnelles pour suivre le Sauveur. »
Enfin et surtout elles priaient beaucoup et avec ferveur. Se trouvaient-elles forcées au repos par un motif quelconque, elles demandaient à être tenues au courant de la prison. C’était une consolation à leur inaction momentanée et un aliment à leurs prières. La prière tenait la plus grande place dans leur vie, elles pensaient que leur œuvre ne pouvait prospérer qu’en priant beaucoup: «Si vous vous y sentez portée comme je le suis moi-même, écrivait la baronne Pelet, nous pourrions prier ensemble en esprit et nominativement tous les soirs à 11 heures, ainsi que chacune de ces dames qui s’y sentiraient disposées. Je crois aussi qu’à la fin du service du dimanche, quand ces pauvres femmes se sont retirées en silence, en évitant soigneusement toute conversation avec elles, nous trouverions un grand secours à prier ensemble, pour que la bénédiction du Seigneur reposât tout particulièrement sur chacune d’elles, car nous sentons de plus en plus que nous ne pouvons que planter et arroser et que Dieu seul a la puissance de donner l’accroissement.»
Perdaient-elles de vue une détenue, elles n’en priaient pas moins pour elle. «Si nos paroles ne peuvent plus l’atteindre, disaient-elles, nos prières pour sa pauvre âme n’en seront que plus assidues.»
Elles cherchaient à discerner l’influence qu’exerçait sur les prisonnières le culte de Saint-Lazare, afin d’étudier les moyens d’acquérir un véritable ascendant sur ces âmes, et étaient toujours disposées à modifier leur manière de faire. «Ma chère Mlle Dumas, écrivait Mme Pelet, je viens vous prier en toute simplicité, comme une sœur en Christ, de vous préparer à faire l’explication aux prisonnières dimanche prochain, afin que je puisse retenir quelque chose d’utile de votre mode d’enseignement, plus pratique que le mien. Je n’en adresserai pas moins des questions sur notre dernière lecture, si vous le jugez convenable.»
A la fin du petit culte du dimanche elles imposaient aux prisonnières un silence qui apportait au culte une salutaire solennité. Elles poussaient la règle «jusqu’à la minutie, autant pour que rien ne fût laissé au hasard que pour lutter contre leur propre tendance de suivre l’impulsion du moment.» — «J’ai fort exhorté mon petit troupeau à venir exactement au culte du dimanche.» Pour elles-mêmes le culte était salutaire. «J’ai senti souvent, dit Mlle Dumas, de quelle utilité étaient pour moi mes visites à la prison, pour m’enseigner mon état de péché.» Leur désir de bien faire était trop consciencieux pour que Dieu ne les bénît pas dans leur travail. Mme André-Walther écrivait: «Le Seigneur répand abondamment ses grâces sur les faibles efforts de notre comité. Combien Il est bon de donner l’accroissement, à peine avons-nous planté et arrosé. Oh! ne nous lassons pas de le bénir, et ne nous lassons pas non plus de prier les unes pour les autres afin que notre amour pour lui augmente avec la foi!»
Cette joie si douce, cette joie si rare, le salut d’une âme, leur fut bientôt accordée: une de leurs détenues, Annie J..., fut les prémices de la moisson et pour elles le sujet d’ardentes actions de grâces.
LES PRÉMICES DE LA MOISSON
Table des matières
La mélancolie que nous éprouvons lorsque, sur une ancienne plaque de daguerréotypie à demi effacée, nous cherchons à reconstituer les traits d’une personne qui n’est plus, je l’ai ressentie pendant que je m’efforçais, à l’aide des lettres de la baronne Pelet et de la comtesse de Perthuis, de faire revivre la sympathique figure d’Annie J.... Les lettres donnent une légère esquisse: quelques indications, jetées au courant de la plume; presque rien, assez cependant pour que l’on devine l’ensemble du tableau. Annie était née à Derby; elle prétendait exercer l’état de modiste et, lorsqu’en 1839 elle vint tristement échouer dans Saint-Lazare, elle était âgée de 27 ans à peine. Elle était venue à Paris à la suite de je ne sais quelle aventure; la vie est d’abord facile et joyeuse pour elle et pour son complice, mais les ressources s’épuisent, et la catastrophe survient. Annie est inculpée d’avoir présenté une fausse lettre de change de 18,000 francs, arrêtée, incarcérée. Est-ce donc pour ce dénouement qu’elle a sacrifié honneur, paix, famille, brisant le cœur de sa mère et se séparant d’une sœur mariée et honnête femme dont elle devint la honte! Les dames protestantes la rencontrent dans la prison et s’intéressent aussitôt à elle.
On lui parle des choses du salut. La malheureuse n’est pas insensible, loin de là. Elle a été folle, légère, inconséquente, elle l’avoue; mais du délit dont elle est inculpée elle affirme qu’elle est innocente! Ces dames se procurent des renseignements sur le passé de leur pénitente par l’intermédiaire de Mme Fry. La sœur d’Annie, qui est lingère à Londres, fait savoir qu’Annie a été perdue par la duplicité d’un homme qui, d’autres fois, a commis des faux et qui a déjà été condamné. Quant à Annie, sans aucun doute, elle n’est pas coupable du faux. Cependant, sous l’influence de la grâce du Seigneur, elle rentre en elle-même; elle sent le poids de ses fautes et confesse qu’elle est coupable, non du délit, mais d’un entraînement qui l’a précipitée dans le malheur où elle est. Sa prévention dure un temps infini; ces dames deviennent de vraies amies pour elle. Elles la pressent d’écrire à sa sœur. Annie dit en pleurant qu’elle ne peut se résoudre à laisser cette sœur deviner dans quel endroit elle est enfermée. Mme Pelet n’insiste pas. «Je lui ai lu, écrit-elle, le commencement du chapitre V des Actes des Apôtres, et dans saint Jean le récit de la rencontre de Nicodème avec Jésus, en lui expliquant les versets les plus applicables à sa situation. Elle n’a fait aucune protestation d’innocence, mais elle était recueillie, attentive. En nous relevant de la prière, sa physionomie portait l’empreinte d’une émotion intime.» A la fin, selon les expressions de Mme Pelet, «Dieu daigne jeter une vive lumière sur l’affaire.» On découvre le triste passé de l’homme qu’Annie avait suivi à Paris; on sait qu’il est capable des actes les plus indélicats, et lorsque Annie doit comparaître devant le tribunal, son avocat est convaincu de son innocence et espère fermement pouvoir la sauver. Ces dames comptent sur un acquittement et préparent un «très bon refuge.» Ce sera chez le concierge du jardin Marbeuf, tout près de l’église anglaise de cette rue. «La chambre est triste, mais Annie aura en compensation, pendant cette belle saison, la jouissance d’un magnifique jardin.» Le jour du jugement arrive. Tous les journaux avaient parlé de sa longue prévention, et le Droit avait attaqué fortement le juge d’instruction d’avoir laissé arriver, par ses lenteurs et sa négligence, l’affaire au tribunal. La prévention d’Annie n’avait pas duré moins de huit mois, de novembre 1839 à juin 1840. Elle est acquittée. Mme de Perthuis l’assistait au tribunal et l’emmenait tout de suite chez le concierge de Marbeuf, où sa pension est de 2 francs par jour. Malgré l’acquittement, la pauvre femme faisait pitié ! Au lieu de se réjouir, elle se ressentait de tout ce qu’elle avait souffert, elle était triste. Elle s’en faisait un reproche. Peu à peu cependant, elle reprend courage. «On lui donne de l’ouvrage, elle travaille tant qu’elle peut, elle travaille comme un bijou, elle a déjà mis de l’argent de côté.» Sa sœur, à Londres, n’a garde de l’oublier; elle lui écrit pour les anniversaires de fête; elle réveille en elle les affections de la famille; les lettres qu’elle lui adresse sont des lettres touchantes de piété et de douceur et et enfin, au nom de leur mère, un jour, elle lui pardonne et la rappelle à Londres. Annie accourt «in a hopeful state of mind.» Son passé sera effacé, oublié ; Dieu, lui-même, n’a-t-il pas recherché la brebis perdue? Sa mère et sa sœur ne ferment non plus ni leur cœur ni leurs bras, et la coupable repentante va reprendre sa place dans leurs affections.
Encore un ou deux traits pour finir: «Annie écrit souvent; les dames de l’Association reçoivent d’elle des lettres qui expriment sa profonde gratitude. Elle bénit les voies douloureuses par lesquelles elle est entrée dans le chemin qui mène à la vie.» Mme de Perthuis la recommande à des personnes de la cour d’Angleterre; cette recommandation lui vaut beaucoup de travail. Elle prospère, elle ouvre un petit établissement de lingerie fine. Une lettre de Mme Fry adressée à la baronne Pelet, le 27 février 1841, met le sceau de la vérité sur sa conversion.
Lettre de Mme Fry à la baronne Pelet, du 27 février 1841.
Je pense, chère amie, que vous apprendrez avec plaisir qu’A. J. continue à se conduire de la manière la plus satisfaisante. Elle me semble vraiment convertie. si humble, si industrieuse! elle aura bientôt acquitté toutes ses dettes; elle parle avec une vive reconnaissance des bontés qu’ont eues pour elle les dames de Paris pendant et après sa détention.
J’aimerais à savoir, ajoute Mme Fry, si votre Comité continue à prospérer; il me semble que l’exemple d’Annie est bien encourageant pour vous. Maintenant nous désirons vivement un récit détaillé de votre marche et serions charmées de recevoir votre rapport.
Une note insérée dans les comptes rendus du Comité nous apprend qu’Annie ne devait pas jouir longtemps de la paix et des douces affections qu’elle avait eu le bonheur de retrouver dans sa famille. «Le Comité a pu adoucir les derniers moments de cette malheureuse enfant, qui a fini dans la foi et la repentance une existence brisée par les horribles suites du péché.»
ENTRÉE A LA CONCIERGERIE
Table des matières
Pour l’amour d’A. J., afin de l’accompagner dans chacune de ses douloureuses étapes, ces dames avaient sollicité du Préfet de police l’autorisation de pénétrer à la Conciergerie, où les prévenues séjournaient avant de passer en jugement. L’autorisation leur en fut accordée en 1840. Depuis cette époque qui nous semble déjà si lointaine, Mlle Dumas s’était consacrée d’une façon spéciale à cette branche importante de l’œuvre; elle faisait presque chaque jour une visite aux femmes enfermées dans la prison provisoire, et ce ne fut que lorsque son grand âge l’y eût obligée, qu’elle souffrit d’être remplacée dans sa tâche quotidienne.
VILLERS-COTTERETS
Table des matières
Villers-Cotterets est un dépôt où la Préfecture de police recueille les personnes, hommes et femmes, que la misère oblige à demander un asile à l’administration. La baronne Pelet passait dans le voisinage une partie de la belle saison; elle avait institué un culte du dimanche pour les pensionnaires de l’asile. Lorsqu’elle était absente, le directeur, M. Demolombe, continuait chaque dimanche à réunir les protestants, et à défaut d’un pasteur ou d’un laïque de bonne volonté, le plus capable d’entre les hospitalisés lisait à ses coreligionnaires les prières de la liturgie, la Bible et un sermon, en présence d’un brave gardien qui aurait rétabli l’ordre, si cela eût été nécessaire. Cette touchante coutume s’est conservée, paraît-il, à Villers-Cotterets; on s’y réunit encore très régulièrement tous les dimanches pour le culte, même lorsque le pasteur est empêché de venir faire le service.
DÉPOT DE MENDICITÉ DE SAINT-DENIS
Table des matières
Ce ne fut que beaucoup plus tard, sous l’empire, — il ne nous est pas possible de préciser la date, — que le Comité étendit ses visites au Dépôt de mendicité de Saint-Denis. Une des dames de l’Association, entrée maintenant dans le repos, Mme de Wegmann, avait fait de la triste prison de Saint-Denis son œuvre spéciale. Elle y mettait tout son cœur, tout son dévouement! A Saint-Denis se rencontraient des détresses inimaginables; c’était vraiment le comble de la misère. Saint-Denis a fort heureusement disparu. Depuis 1888 la Maison de détention de Nanterre renferme, dans ses nombreux services, des quartiers où la préfecture de police envoie les femmes que l’on internait auparavant à Saint-Denis.
Ces dames, comme on le pense, eurent rarement à s’occuper de détenues aussi bien disposées qu’A. J.; plus fréquemment elles rencontrèrent des déceptions. Mais elles ne se décourageaient pas. «Dieu, disaient-elles, peut semer pour un temps que nous ne savons pas, et ce n’est pas pour rien qu’il nous a formellement ordonné de visiter les prisonniers et en eux Jésus-Christ, notre Sauveur et notre Maître.» — Une femme les avait trompées: «Je n’ai jamais cru à la conversion de L., écrit Mme de Perthuis; les conversions sont rares, il faut prendre les grands moyens pour les consolider quand l’occasion s’en présente.» Certains jours tout est tristesse. Les prisonnières sont mal disposées: «n’en continuons pas moins à agir comme si nous pouvions tout, dit Mme Pelet, et à prier comme si nous ne pouvions rien.»
Malgré les déceptions inhérentes à leur genre de travail souvent si ingrat, aller à la prison, pour les dames de l’Association, n’a jamais été un devoir pénible qu’elles accomplissaient, mais un privilège dont elles jouissaient; elles tenaient beaucoup à ce que les détenues sentissent tout le prix qu’elles attachaient à ces visites. Les prisonnières répondaient en général par l’affection aux soins dont elles étaient l’objet. Un jour cependant, une détenue se prit à menacer de poignarder Mlle Dumas et Mme Bartholdi. Mme Fry se trouvait alors de passage à Paris. Mlle Dumas se hâta de la consulter sur la façon dont il convenait de traiter la pauvre énergumène. Mme Fry conseilla de ne pas lui parler de quelque temps, mais de la caresser du regard. Ce traitement réussit momentanément, la femme se calma.
Les quelques jours que Mlle Dumas passa alors dans la société de Mme Fry lui laissèrent un précieux souvenir. «Ce temps, écrit Mlle Dumas, doit porter des fruits de paix pour moi, de douceur et de bonheur pour les miens. J’ai eu le privilège d’être la secrétaire de Mme Fry, qui m’avait recommandé de lui adresser un rapport mensuel de notre travail.»
MORT DE Mme FRY
Table des matières
Pendant son séjour à Paris, Mme Fry entra avec son inépuisable charité dans les détails de tout ce qu’avait pu faire le Comité, «l’éclairant de ses lumières et de ses sages conseils,» dit le rapport de l’Œuvre. Dans une de ses visites à Saint-Lazare, plusieurs dames de l’association catholique et celles de l’association protestante entourèrent cette sainte femme, dont les paroles empreintes d’amour et de charité réunissaient tous les cœurs dans un doux sentiment de fraternité et d’affection chrétienne. Tandis que les détenues étaient rassemblées dans l’immense salle qui sert de réfectoire, Mme Fry parla aux pauvres pécheresses, avec cette compassion qui brise les cœurs les plus endurcis.
C’était la dernière fois qu’elle devait se faire entendre à Paris: elle touchait au terme de sa carrière. Rentrée en Angleterre, elle tomba malade, et le rapport ajoute ces quelques mots remplis d’amers regrets: «Couchée sur un lit de douleur, l’angélique missionnaire des prisons ne peut plus que prier pour l’œuvre à laquelle sa vie fut consacrée; mais, au milieu de ses cruelles souffrances, elle remplit encore par sa patience, son courage et sa foi, un ministère d’édification, montrant par toutes ses paroles que ses espérances de salut ne reposent qu’en Christ, et en son sang versé sur la croix.»
Les craintes qu’inspirait à ces dames l’état de santé de Mme Fry n’étaient que trop fondées. Usée par ses travaux, par de si grandes préoccupations, par ses voyages missionnaires, la sainte femme sentit ses forces physiques l’abandonner avant l’âge. Les énergies spirituelles qui l’avaient soutenue dans la lutte contre le mal restèrent seules vivantes en elle, constamment proportionnées dans son âme aux besoins de chaque jour et aux angoisses croissantes de la maladie. «Je vois les portes de la miséricorde ouvertes et les rayons de la lumière divine s’en échappent,» disait-elle. Elle mourut le 12 octobre 1845, âgée de soixante-cinq ans. Sa vie et sa foi avaient été en harmonie l’une avec l’autre: elle s’était dépensée au service de ses semblables, elle avait aimé d’un amour passionné ceux que le Christ a tant aimés, le rebut de l’humanité, les femmes perdues, les misérables, les prisonniers, les criminels. Elle avait entendu l’appel du Maître, et fidèlement elle avait obéi à la parole qui, aujourd’hui comme au premier jour, dit à tous les disciples du même Sauveur: «Allez dans les carrefours des routes et invitez aux noces tous ceux que vous trou verez.»
COMPASSION POUR LES DÉTENUES
Table des matières
Un trait caractéristique du travail de ces dames était la compassion. «Ces pauvres femmes me font tant de peine! écrit Mme André-Walther; combien on éprouve en les voyant le besoin d’avoir le cœur plein d’amour pour Dieu et de foi au Sauveur, pour pouvoir le leur communiquer; et puis quel retour salutaire on peut faire sur soi-même en voyant quel empire exerce le péché dans un cœur qui oublie son Dieu créateur et Sauveur! Chère Mlle Dumas, agissons et prions et veillons sans cesse.»
Elles se gardaient d’écrire dans le pays des détenues, afin de ne pas ébruiter parmi les parents et les amis la honte des malheureuses. Lorsqu’elles annonçaient le retour de la brebis perdue, elles parlaient discrètement des dangers de la vie de Paris. Elles savaient entrer dans les moindres détails de leur travail: les robes qu’il fallait donner, le linge à raccommoder, les pièces à mettre aux vêtements pour les rendre présentables. Elles prenaient grand soin de la santé des détenues, elles les recommandaient aux médecins de la prison, leur portaient des douceurs lorsqu’elles étaient malades. Elles avaient pour les enfants des layettes, des biberons, du sucre, du lait frais, toutes choses qui pouvaient contribuer à adoucir pour les innocentes victimes les souffrances de la détention.
Elles procuraient de l’ouvrage aux prévenues afin que ces dernières pussent payer ce qu’on appelle à Saint-Lazare «la pistole,» c’est-à-dire des chambres un peu meilleures que les cellules ordinaires et dont on obtient la jouissance moyennant quelques sous par jour. Cependant elles ne perdaient pas de vue que leur œuvre était plutôt de charité morale que de bienfaisance. Elles craignaient d’avantager une détenue involontairement au détriment des autres et de faire naître ainsi des jalousies. Elles accordaient les justes réclamations. «Les détenues s’irritent si on ne leur fait pas droit. Évitons de soulever en elles les mauvaises dispositions; ces pauvres créatures sont aussi malades de corps que d’esprit.»
J’ai trouvé dans les lettres de Mme de Perthuis une note faisant mention des frais nécessités par le retrait des reconnaissances du Mont-de-piété d’une détenue:

Ces détails ne sont pas sans intérêt si l’on veut se rendre compte des soins multipliés qu’exige l’œuvre des prisons pour être faite consciencieusement. On donnait des chaussures aux libérées au moment de la sortie, des jupons, des tricots, etc., etc. Les détenues aimaient ces dames. Je trouve une marque touchante de cet attachement dans une des lettres d’un membre du comité, Mme Olivier: «J’ai eu à Saint-Lazare, écrit cette dame, une séance des plus difficiles et des plus compliquées. J’ai dû reconduire F..., qui est venue au culte et qui y est restée jusqu’au bout, malgré les douleurs de l’enfantement, qui la quittaient, la reprenaient par intervalle, à la grande émotion de ses compagnes, que je maintenais à grand’peine. Nous avons beaucoup prié pour cette pauvre femme, qui a voulu rester avec moi la dernière et avait peine à me quitter.» Parmi ces dames, quelques-unes occupaient de hautes positions dans la société. Leur influence et leurs relations étaient mises au service des prisonnières. La comtesse de Perthuis s’adresse à Mme la duchesse d’Orléans et en reçoit un secours important pour une de ses protégées; elle intéresse à son entreprise M. le duc de Montebello, M. de Lasteyrie et M. de Lafayette; elle charge son mari de présenter au roi Louis-Philippe des recours en grâce; elle demande pour les détenues étrangères l’appui des ambassadeurs et ministres des pays d’origine. Ces démarches touchent profondément: on admire, en la voyant à l’œuvre, comme la charité chrétienne sait établir un lien invisible de compassion entre les points extrêmes de la société, entre ces créatures souillées par tous les vices et les princesses saintes et pures comme Mme la duchesse d’Orléans, et l’on emporte, une fois de plus, dans son cœur la conviction que les femmes placées par leur naissance ou leur fortune dans une position exceptionnelle ont par cela même une mission à remplir, dont Dieu leur demandera compte; mission de vraie fraternité, établissant d’une classe à l’autre, par la compassion et l’amour, la paix et la véritable égalité. L’observation est banale, mais il y a des lieux communs qu’il ne faut jamais se lasser de redire, parce que la société, hélas! ne se lasse pas de les méconnaître.
Quelques détenues, inscrites sur les registres de l’Œuvre, nous semblent mériter une courte mention.
LE PSAUTIER DE RENÉE
Table des matières
En 1845, ces dames rencontrèrent à Saint-Lazare une certaine Renée B..., âgée de vingt-cinq ans, dont les aventures semblent tenir du roman plus que de la vie réelle: roman odieux, mais étrange. Cette fille raconte qu’un psautier constitue tout son état civil, toute sa famille, toute sa fortune! Elle a été abandonnée par sa mère, dit-elle, à l’âge de six ans, dans un bois près de Chambord; dans sa poche était le psautier qu’elle a toujours précieusement conservé. Recueillie par une femme pendant deux années, elle a gardé des dindons, puis elle a été emmenée à Nantes par des voleurs. A Nantes, abandonnée dans la rue, elle a été mise aux orphelines; elle s’est échappée de l’hospice, elle a servi en qualité de domestique, puis elle a vécu pendant neuf ans avec un individu qui lui a fait apprendre à lire. Elle est arrêtée à Orléans en janvier 1844, pour vol et vagabondage: condamnée à quinze mois de détention et cinq ans de surveillance, elle est transférée dans la maison centrale de Clermont. A l’expiration de sa peine, au lieu d’aller passer à Angers, séjour que la police lui avait désigné, ses cinq années de surveillance, elle est venue se placer à Paris chez un gargotier, place du Pont-Saint-Michel. Dans cette maison, elle est arrêtée pour rupture de ban et entre à Saint-Lazare. Le psautier français laissé par la mère de Renée la fonde à croire qu’elle est protestante. Elle fait des recherches pour retrouver ses parents: en prison elle se déclare protestante, et à sa libération elle consent à toutes les conditions du Refuge où elle entre. Elle ne reste dans cet établissement que quatre mois au plus. On la place chez l’agent du Comité. Elle s’afflige de coûter tant d’argent à ces dames et travaille à l’aiguille pour diminuer les frais qu’elle occasionne.
Un beau jour, ayant éprouvé je ne sais quelle contrariété, elle sort avec le projet de se jeter à la Seine. Un attroupement se forme autour d’elle, quand une dame D..., garde-malade, de Genève, l’emmène chez elle, «voyant qu’elle était protestante.» L’agent du Comité s’offre à la reprendre; elle s’y refuse, et en 1851 nous la retrouvons domestique chez un marbrier qu’elle finit par épouser. Alors se passe un fait odieux: Renée est prise en flagrant délit d’adultère. A la requête de son mari elle est arrêtée, et le tribunal la condamne à un an de prison. Son complice se pend. Au bout d’un an, Renée sort de prison: elle veut se venger de son mari, essaie de le tuer, et regrette de n’y avoir pas réussi. Le ménage se sépare, mais Renée conserve l’espérance de rentrer sous le toit conjugal. Elle entre de nouveau au Refuge et s’en fait expulser encore une fois: elle avait été reconnue dangereuse pour ses compagnes. Sa santé est ébranlée par sa vie de désordres, elle tombe malade et passe plusieurs mois à l’hôpital Saint-Antoine, d’abord comme malade, ensuite comme fille de service. Mais l’hôpital ne peut la garder plus longtemps. La voilà rentrée sous la direction du Comité, qui la réintègre chez son agent jusqu’à ce qu’on trouve à la placer convenablement.
On lui cherche une place chez un jardinier.
Elle promet, si son mari veut la reprendre, de faire ce qu’il désire. Elle s’aveugle tellement sur ses torts qu’elle assure que son mari a conçu d’injustes soupçons sur sa conduite, d’après de faux rapports, et elle veut se défendre contre lui et demande un avocat. En 1853, comme elle était encore en prison pour ses nombreux méfaits, elle reçoit de son mari une lettre des plus tendres. En réponse, elle lui promet de voler auprès de lui dès qu’elle sera en liberté.
Mais Renée était incorrigible; il serait fatigant de la suivre dans ses nombreux séjours à Saint-Lazare, où elle revient sans cesse pour de petits vols et des coups et blessures. «Elle y arrivait toujours avec sa Bible dans la poche.» Elle a fini femme de ménage chez un pasteur; du moins, c’est ce qu’il nous semble découvrir après avoir consulté les registres de l’œuvre.
L’histoire de Renée donne quelque idée de la manière de travailler des membres du Comité et nous montre leur persévérance dans l’accomplissement de leur tâche. Il est consolant de penser que Renée a fini sa vie d’une façon paisible.
DEUX AUTRES DÉTENUES
Table des matières
Z... de Berne, en 1840, a vendu sa fille, par acte notarié, à des saltimbanques. La fille est rachetée à grand’peine par la Société helvétique qui, de plus, paie à la mère le voyage de retour.
Une nommée N... reste une énigme. N..., en 1840, refuse de parler de sa vie passée, mais elle fait entendre qu’elle a sacrifié à un grand intérêt dont la sûreté, peut-être l’existence d’autres personnes dépend. Elle dit n’avoir pas de proches parents. Elle est venue de Brest, il y a quelques années, sans papiers, sans aucunes ressources, vivant de son travail; elle a été arrêtée pour vagabondage, ne demande rien, ne cherche point à attirer l’attention sur elle. Elle a la figure pâle, abattue, et ses yeux se remplissent de larmes; la foi seule, dit-elle, la soutient. Elle espère la mort comme seul terme à ses souffrances. Elle a refusé de nommer le pasteur qui l’a instruite. Sa saleté et son désordre prouvent qu’elle est habituée à la misère la plus profonde. En sortant de prison, elle est soumise à deux années de surveillance qu’elle demande à passer à Rouen. En 1840, elle part pour Rouen avec de bonnes recommandations. Le Comité paie les frais de diligence, aussi témoigne-t-elle une vive reconnaissance du renvoi en voiture.
Elle paraît décidée à rester à Rouen et à se soumettre aux exigences de la surveillance: elle est installée dans une chambre, on lui donne un lit et des meubles.
Elle travaille, mais pas assez pour se suffire, et sa conduite dénote une grande exaltation; elle se brouille avec ses protecteurs de Rouen. Mlle Dumas engage une correspondance active avec elle pour l’encourager et la calmer. Non contente d’être en correspondance par lettres avec la pauvre libérée, Mlle Dumas la visite à Rouen en 1842, et lui trouve de l’ouvrage. N... paraît contente de son sort; elle est chargée de confectionner un trousseau. L’année suivante elle tombe malade: le Comité lui assure un secours mensuel. Elle se remet et en 1844, elle a de l’ouvrage, prend des apprenties, et à partir de ce moment il semble qu’il n’y ait plus de traverses dans cette vie jusqu’alors bien pénible; du moins les registres de la prison ne font plus mention d’elle. Nous pouvons espérer qu’heureuse à la fin, grâce à l’aide persévérante du Comité, grâce à la conversion de son cœur à Dieu, N..., comme les peuples heureux, n’a plus eu d’histoire!
VISITE A CLERMONT
Table des matières
A. J... avait conduit ces dames, comme nous l’avons vu, à la Conciergerie; les prisonnières condamnées à plus d’une année de détention, comme Renée, comme la terrible D..., les amenèrent à visiter Clermont. En 1844, elles obtinrent du ministère de l’intérieur la permission de pénétrer dans cette maison centrale.
Mlle Dumas et une autre de ces dames, déléguées par le Comité, furent reçues avec beaucoup d’empressement et de bienveillance par le directeur; la visite dura quatre heures.
Elles arrivèrent au moment de la promenade des détenues, qui lentement s’avançaient sur deux files, se séparant au bout de la cour, les unes allant longer le mur à droite, les autres à gauche; une religieuse était à la tête de chaque file, et les prévôtés marchaient sur les côtés du rang.
«Les prisonnières, écrit Mlle Dumas, portent sur la tête et autour du cou des mouchoirs à carreaux bleus et blancs. Elles sont vêtues de camisoles et jupons de laine grise, de tabliers blancs et sont chaussées de sabots.
«Les prévôtés portent des mouchoirs blancs; toutes les détenues ont sur le bras droit leur numéro marqué en coton rouge.
«Les protestantes se précipitent hors des rangs quand elles aperçoivent les dames de Saint-Lazare, le directeur exige aussitôt qu’elles rentrent dans le rang et leur promet une entrevue dans la salle du conseil.
«La visite de la prison commence par les réfectoires. Les tables sont de six places; les noms sont écrits sur des cartes attachées sur une ardoise contre le mur; le numéro de chaque détenue marque sa place à table; la nourriture est suffisante sans être abondante. Cependant les prisonnières qui gagnent de l’argent se procurent du lait, du beurre, du fromage, des pommes de terre, à l’aide de fiches de fer-blanc qu’elles laissent le matin à leur place et qui sont le signe convenu de ce qu’elles désirent avoir le lendemain.
«Toute la prison est vaste et bien aérée; on ne sent dans aucun endroit à Clermont l’odeur infecte et fétide qu’exhalent même les escaliers dans d’autres prisons. Tout se fait en silence dans cette vaste maison; on n’entend d’autre bruit que celui des sabots; les femmes travaillent en silence dans les ateliers, séparées les unes des autres par un espace d’environ un mètre. Les prévôtés sont placées en face d’elles; la sœur surveillante, de sa chaire de bois blanc, domine toute la salle. Elles font les ouvrages les plus riches, les plus délicats, des écharpes en soie brodées en or et des châles lamés. Elles font aussi des chemises d’homme, des franges, des rubans, de la passementerie, des perruques et des gants. Les femmes âgées trient de la laine et piquent des bretelles.
«Les dortoirs contiennent jusqu’à 94 lits; les sœurs couchent dans des cellules à l’extrémité des dortoirs et surveillent par leurs guichets. Les cachots, au rez-de-chaussée et au premier étage, sont composés de deux parties séparées par une grille. La première reçoit l’air et la lumière, et donne sur la cour; elle est assez profonde pour que la prisonnière qui habite la seconde ne puisse pas, pendant les récréations, communiquer avec ses compagnes.
«A l’heure de la récréation, les détenues protestantes, au nombre de treize, nous ont été amenées. D..., se traînant avec peine, malade, a insisté pour monter. Ses dispositions sont toujours les mêmes; irritée au plus haut point, elle menaçait de se suicider; elle nous a tenues près d’une heure, et ses discours étant d’un mauvais exemple pour les autres, la sœur les a emmenées dans la salle voisine. Nous avons dû la renvoyer et appeler les autres successivement. Elles regrettent beaucoup les exhortations de M. K...; elles ne peuvent pas faire le culte entre elles, quoiqu’elles sentent le besoin de la Parole de Dieu, et elles se trouvent tout à fait abandonnées, ce qui les aigrit beaucoup.»
Ces dames sont interrompues par la cloche du soir qui sonne la retraite, et elles quittent la prison après avoir signé sur les registres la décharge d’une jeune détenue qu’elles doivent emmener le lendemain avec elles .
Mlle DUMAS

III.
Table des matières
L’ASSOCIATION
1848-1870-1871
MADEMOISELLE DUMAS
Table des matières
Avec les dernières détenues et la visite à Clermont, nous sommes arrivés, guidés par les registres de l’Œuvre, à l’année 1846. En 1847 quelques pasteurs viennent prêter leur concours aux dames de l’Association, qui continuèrent régulièrement leur service jusqu’en 1848. A chaque page des registres, nous lisons le nom de Mlle Dumas; sur elle repose tout le travail et toute la responsabilité.
Cette amie incomparable me pardonnera de révéler ici la date de sa naissance, 26 décembre 1792, et de rappeler que sa famille est une ancienne famille de huguenots, obligée à fuir la France au moment de la révocation de l’édit de Nantes. Par suite de cette circonstance, Mlle Dumas est née à Hambourg. Elle revint en France avec ses parents lorsque, la liberté de conscience étant assurée, beaucoup de protestants eurent le bonheur de rentrer dans leur patrie.
La baronne Pelet écrivait un jour à MlleDumas: «Que Dieu est puissant et miséricordieux de vous conserver la faculté du bien que vous faites à votre famille, à tant de malheureux! Ils doivent tous s’unir à vos amis pour implorer de nouvelles bénédictions sur vous et sur les vôtres. C’est en le lui demandant du fond de mon cœur que je vous serre la main.» Il nous est permis de nous associer, avec le sentiment de la plus tendre et profonde affection, à ces paroles d’autrefois. Ces paroles n’ont pas vieilli, elles restent toujours vraies, puisque pendant cette longue période de cinquante années, Dieu a conservé à notre vénérable présidente toutes ses facultés du bien. Il ne m’appartient pas de dire ce qu’elle a été pour le père auquel elle a consacré les années de sa jeunesse et de son âge mur, le dévouement avec lequel elle s’est associée à l’établissement de salles d’asile et d’écoles protestantes dans le faubourg Saint-Marcel, au sein d’une population ouvrière nombreuse et dépourvue de ressources intellectuelles et religieuses. Elle demeurait rue de Paradis, mais afin de s’occuper avec plus d’assiduité des enfants des classes dont elle avait l’inspection, elle avait conservé une chambre à la montagne Sainte-Geneviève et elle venait fréquemment y passer plusieurs jours de suite.
Mais nous nous occupons des prisons et nous ne devons pas nous écarter de notre sujet. Par ses conseils, par ses prières et par sa présence, Mlle Dumas a soutenu tous les jours l’œuvre de Saint-Lazare. C’est grâce à elle que la tradition primitive s’est conservée.
Elle a veillé avec une fidélité surprenante à l’accomplissement du programme que Mme Fry avait tracé, et je ne sais qui doit éprouver pour elle une reconnaissance plus profonde, des détenues, auxquelles elle a fait sans se lasser tous les jours, pendant cinquante ans, tant de bien, ou des dames du Comité, pour lesquelles elle s’est sans cesse montrée l’amie la plus fidèle, la plus indulgente et la plus sage.
Le journal le Temps consacrait il y a quelques mois à la présidente de l’Œuvre des prisons un article dû à la plume de M. Hugues Le Roux. Cet article a été reproduit en Suisse, il a été traduit en Angleterre et aux États-Unis, et nous né croyons pouvoir mieux faire que d’en citer quelques passages:
On m’avait parlé, à Saint-Lazare, avec une admiration et une reconnaissance profondes, de la présidente actuelle de l’Œuvre protestante des prisons de femmes, Mlle Dumas. J’ai voulu la voir et lui apporter le témoignage de mon respect.
Figurez-vous, à l’entresol, rue Hauteville, un appartement d’une austérité effrayante. Une chambre sans feu, avec des rideaux de serge verte, arrêtés à mi-hauteur des fenêtres. Dans un coin, un lit de fer, étroit comme un lit d’écolier, recouvert, lui aussi, d’un rideau de serge. Une table et un bureau occupent presque toute la pièce. Derrière ce bureau, l’œil vif, encore droite, une femme de quatre-vingt-seize ans. Les cheveux blancs s’échappent d’un petit châle qui coiffe la tête et tombent, demi-courts, sur les oreilles. D’une main encore ferme, Mlle Dumas écrit sa volumineuse correspondance. J’ai vu sur la table du directeur de Saint-Lazare des lettres d’elle, singulièrement précises et nettes.
A quatre-vingt-quinze ans, Mlle Dumas allait encore visiter les prisonnières auxquelles elle a consacré sa fortune et sa vie. Voici un trait qui vous donnera tout seul une idée de sa charité : sur ses quatre-vingt-deux ans, cette amie des malheureuses a appris l’espagnol, pour adresser des consolations à une jeune femme andalouse qui n’entendait pas le français.
— Et si je vous contais, m’a dit une des sœurs de la prison, que pas une de nos femmes ne sort sans chemise et sans souliers, grâce à la charité de cette sainte!
RÉVOLUTION DE 1848
Table des matières
Les journées de 1848 firent sentir leur contrecoup dans la prison de Saint-Lazare; la rue du faubourg Saint-Denis était dépavée, les environs de la prison, la rue du faubourg Poissonnière, etc., étaient hérissés de barricades que gardaient les émeutiers. Ces derniers ne laissaient pas volontiers circuler les gens; cependant Mlle Dumas se rendit à la prison et put, aidée par eux, franchir les obstacles et y arriver. La prison était vide; toutes les détenues avaient été mises en liberté ; une seule femme refusa de s’en aller et passa les jours de trouble, jusque vers le 15 mars, seule habitante de la maison, qui lui appartenait en entier. A la fin de mars, la prison commença à se peupler de nouvelles détenues; Mlle Dumas reprit immédiatement son travail. A partir de la fin de mai, la population de Saint-Lazare revint à son chiffre habituel.
Le 1er janvier 1850, les surveillantes laïques furent remplacées par les sœurs. Mlle Dumas se hâta de profiter de l’arrivée des religieuses, qui réclamaient une chapelle pour leur usage personnel, et demanda que le culte protestant fût célébré dans une salle qui serait exclusivement réservée à cet usage. Elle obtint de l’administration le petit oratoire dont le comité a toujours conservé la jouissance depuis cette époque. L’oratoire est une longue cellule étroite, éclairée par une fenêtre, munie de barreaux; des cloisons séparent les bancs en trois compartiments distincts pour les trois divisions des détenues. Vis-à-vis des bancs se trouve une petite chaire basse qu’occupe le pasteur, lorsqu’il vient le dimanche matin faire le service. Contre la muraille une grande croix, et quatre cadres dans lesquels sont clairement inscrites les paroles du Décalogue, de l’Oraison dominicale et du Symbole des Apôtres. Plus d’une fois le regard de la prisonnière s’arrête sur le texte de la loi divine: «Tu ne déroberas point, — tu ne tueras point.» Il y a en elle un tressaillement à peine perceptible, qui n’échappe pas à la dame visiteuse et qui lui fait comprendre que la conscience endurcie a reçu un avertissement.
Sous l’Empire, le Comité a continué régulièrement son œuvre. En 1854, un Refuge fut ouvert par les soins du Comité dans les environs de Paris, en faveur des détenues libérées . Les femmes devaient s’y employer à la confection des gants, d’objets de lingerie, au jardinage, à la basse-cour; on espérait que cet «asile champêtre» attirerait beaucoup de brebis perdues. En 1856, le Comité entreprit l’œuvre des enfants. Voici à la suite de quelle circonstance: une pauvre femme, prisonnière à Saint-Lazare, avait été transférée dans un hôpital. Elle y mourut en rendant grâces à Dieu du bien qui avait été fait à son âme par les visites de ces dames, qui l’avaient consolée dans sa détresse; elle leur léguait sa fille, âgée de sept ans. Bien des cas analogues se sont présentés et la famille d’adoption s’est rapidement accrue.
Le siège de Paris et la commune n’ont causé d’interruption ni dans le culte du dimanche ni dans les visites à la prison; les registres de l’Œuvre ne font presque pas mention de ces événements; ce silence n’est-il pas significatif? Le Comité ne sait qu’une chose: son œuvre; le reste, événements politiques, désastres de la guerre, convulsions populaires, il veut les ignorer et n’avoir ni opinions politiques ni appréciations des événements qui se déroulent au dehors.
Mlle Dumas n’avait pas quitté Paris; elle n’a pas cessé un seul jour de remplir sa tâche. Le 19 mars 1871, Saint-Lazare tombait au pouvoir de la commune, et un individu, nommé Hesse, fut délégué à la direction de la prison par Raoul Rigault. Les gardes nationaux remplacèrent les gardiens, les religieuses partirent, et Mme Le Chevallier, depuis longtemps inspectrice générale des prisons, fut chargée d’organiser le service à l’aide de laïques. Du reste, elle ne changea rien au régime de la prison. La terrible semaine approchait. Un dimanche, Mlle Dumas apprit que l’aumônier lui-même, l’abbé Michel, venait de quitter Saint-Lazare. Il était parti le matin vers six heures.
Malgré ce que cette nouvelle pouvait faire craindre, elle continua de s’acquitter de son travail, même après que les sœurs de Picpus eussent été incarcérées, ainsi que la cousine de l’archevêque de Paris.
Voici quelques notes du registre de l’Œuvre se rapportant à l’époque du siège de Paris et aux jours de la Commune:
4 septembre 1870. — Le directeur, entouré des greffiers et des surveillants, m’a dit: Mademoiselle vous êtes entrée à Saint-Lazare sous l’Empire, et vous sortez sous la République.
24 octobre 1870. — Vingt-quatre Allemandes, arrêtées pour délits politiques, signaux aux Prussiens.
23 octobre 1870. — Les Prussiennes sont recueillies par le ministre Washburne et placées au couvent des sœurs de la Croix. Les Bavaroises ont demandé à rester à Saint-Lazare.
22 janvier 1871. — Donné deux francs aux femmes afin d’acheter du vin et du sucre, ce qui fait leur nourriture, avec du pain de mauvaise qualité.
Janvier 1871. — Le directeur accorde du lait de vache pour l’enfant G.
12 février 1871. — On a proposé aux Allemandes de sortir; quatre ont demandé à rester en attendant des temps meilleurs.
Mars 1871. — Pas de messe aujourd’hui. La sœur S. trouve qu’il n’est pas juste que les protestantes aient un culte, les catholiques étant privées de la messe.
2 avril 1871. — Rameaux. La messe a été tolérée et dite. Baptême de l’enfant de G.; M. le pasteur Vallette est venu baptiser l’enfant. Quinze détenues ont assisté au culte.
9 avril 1871. — Pâques. Reprise de la messe. Jeudi le secrétaire de la légation de S*** a fait mettre en liberté les détenues étrangères.
18 avril 1871. — Les sœurs sont remplacées par des laïques. Adieux de la sœur Placide, très émue. Les surveillantes de l’infirmerie disent qu’elles se regardent comme chargées d’un dépôt; elles ne connaissent pas Mme Le Chevallier.
26 mai 1871. — Quatre femmes catholiques de la seconde section sont mortes de frayeur.
«Les insurgés, dit Mlle Dumas, ont toujours été polis pour moi: je n’ai jamais eu de désagrément sur mon passage. Les archives de la prison ont été incendiées par les gens de la Commune.»
31 mai 1871. — Les insurgés ont quitté Saint-Lazare, et les soldats sont entrés. Le général Clinchant est logé dans l’appartement du directeur.
Lorsque l’armée victorieuse fut rentrée dans Paris, Saint-Lazare se referma sur les pétroleuses mises en état d’arrestation pendant la lutte: Mlle Dumas et une amie se rappellent avoir traversé, pour se rendre à la seconde section, la cour où 200 pétroleuses, l’air farouche, l’aspect sauvage, étaient entassées; la douloureuse impression qu’elles éprouvèrent ce jour-là, ne s’est pas effacée de leur mémoire et ne s’effacera jamais.
1er juin 1871. — Les prévenues et les jugées ont été appelées: le brigadier en a lu la liste; les petites jugées ont été libérées.
5 juin 1871. — Les religieuses de Marie-Joseph sont rentrées. La chapelle est rouverte.
25 juin 1871. — Six personnes nouvelles sont entrées comme insurgées; toute démarche en leur faveur est interdite.
2 juillet 1871. — Nous ne pouvons voir les insurgées que séparément. On les amène; nous les reconduisons dans leur section, afin qu’elles ne communiquent avec personne. Cela nous est expressémment recommandé. Cela nous oblige à faire quatre fois le service le dimanche.
Après ces jours néfastes, le Comité continua son œuvre dans les deux sections de la prison. Le travail, au milieu des prévenues, des jugées et des filles de la seconde section, fera l’objet des chapitres qui suivent.
DEUXIÈME PARTIE
Table des matières
LA PREMIÈRE SECTION
I.
Table des matières
LE QUARTIER DES PRÉVENUES
L’ARRESTATION
Table des matières
Une femme est accusée d’un acte délictueux. Le délit est flagrant, ou il n’est qu’à l’état de présomption: il constitue un attentat grave contre la vie humaine, contre la propriété, ou une simple infraction aux règlements de la police. L’inculpée jouit des avantages de l’intelligence, de la santé, de la richesse, de l’éducation, ou elle est notoirement faible d’esprit, malade de corps, pauvre, ignorante; différences radicales qui font varier à l’infini le degré de la culpabilité.
Mise en présence de cette variété dans le délit et des mystères dont s’enveloppe la responsabilité morale, la société n’éprouve ni hésitations, ni angoisses. A l’aide d’une solution unique, elle résout les obscurs problèmes dont s’effraient le criminaliste et le penseur, et n’importe la situation criminelle, mentale, sociale qui s’offre à elle, elle procède d’abord, par le moyen de ses agents, à l’arrestation.
Cette égalité dans le traitement est-elle la perfection du genre? Sans compromettre la sécurité publique, pourrait-on s’y prendre autrement? Il est sans doute plus aisé de poser la question que d’y répondre!
Actuellement on n’use pas de termes moyens. L’accusée, quelle qu’elle soit, subit au premier moment le même bouleversement de toute son existence; elle traverse les mêmes terreurs de la force qui l’écrase; elle boit, au vu et au su de ses voisins, la coupe de déshonneur que lui sert l’agent de la sûreté. Dès qu’il lui faut répondre de sa conduite, au criminel s’entend, elle est destinée à l’arrestation, comme le cadavre l’est à la terre. Le soir de Balaclava, un blessé criait qu’on ne l’enterrât pas. «Bon, répondit l’Irlandais, chargé de la lugubre besogne, si on les écoutait, parmi eux, il n’y aurait pas un mort.»
Frapper vite et frapper fort, voilà ce qui importe. On réparera l’erreur, si toutefois il y a erreur, quand le moment sera venu. Après interrogatoire, le Petit Parquet délivrera un «sans suite,» le juge d’instruction signera le «non-lieu;» enfin, quand toutes les autres chances l’auraient trompé, l’innocent peut espérer un verdict d’acquittement.
La société, remarquons-le encore, n’exerce le droit de frapper qu’en vertu de la délégation que chaque unité sociale lui a faite de sa prérogative de venger l’offense. A mesure que la civilisation mordait sur la barbarie originelle, la vindicte publique s’est substituée, d’un commun accord, à la vindicte privée, de sorte que, dans le fait de l’arrestation, la personne que l’on arrête, par une bizarrerie du sort, procède elle-même, à l’aide de ses agents, à sa propre mise sous les verrous. A tout prendre, ne vaut-il pas mieux tenir dix innocents que de laisser échapper un coupable?
Nous parlons de la femme, car c’est d’elle, et d’elle seule que nous nous occupons. Qu’est-elle de par le code civil? Une mineure, n’est-ce pas? Le physiologiste, à son tour, la regarde comme un être faible, inférieur, malade. Et le criminaliste? Par cela seul qu’elle a eu des démêlés avec la police, n’est-il pas convaincu qu’elle est plus ou moins tributaire de la névrose congénitale ou acquise?
La femme est grosse, elle relève de couches, elle nourrit, l’état de sa santé lui rend funeste toute perturbation morale; en un mot, elle est femme, criminelle sans doute, horriblement coupable, repoussante, dangereuse, mais son sexe lui reste; et son sexe, sinon elle-même, a droit à des égards.
Elle n’est pas seulement femme, elle est mère. Dans le même moment où l’on frappe la mère, on atteint l’enfant plus cruellement que la mère. Combien par an, tandis que la France s’efforce de préserver ses jeunes plants de la destruction, sacrifie-t-on d’êtres irresponsables et sans défense qui auraient pu, dans l’avenir, constituer des valeurs sociales?
Imagine-t-on le dommage que le brusque enlèvement de la mère par l’agent cause dans une famille? Le ménage à l’abandon, les enfants à la merci des voisins, la ruine de la maison; pour le jeune monde, la démoralisation.
Accorder des délais, surseoir à l’arrestation, quand les circonstances le permettent, quand le délit ne fut pas grave, que la faute est une première faute, serait-ce donc si dangereux? Dans notre France, les hommes de cœur ne manquent pas; lorsqu’ils chercheront à marquer un progrès dans le sens de la bonté , lorsqu’ils s’efforceront d’établir un compromis entre les légitimes exigences de la police de la sûreté et les ménagements dont il serait humain d’user envers la femme, la mère et l’enfant, ils trouveront, je n’en suis pas en peine.
D’ailleurs ces hommes de cœur ont déjà proposé des mesures de pitié. Dans une intention miséricordieuse, ils ont songé à user de l’admonestation prémonitoire avant que de frapper. Appliquée avec tact et discernement, l’admonestation prémonitoire aurait sur la femme, dans beaucoup de cas, un effet salutaire pour l’arrêter, lorsqu’elle s’essaie sur le chemin du délit. Obligée de réfléchir en dépit de toute son étourderie, elle comprendrait que sa conduite est dangereuse, et, peut-être, s’arrêterait. La mise en liberté suspensive, qui donnerait aux tribunaux correctionnels la faculté d’attribuer un caractère suspensif aux condamnations prononcées par eux; la suppression des courtes peines en faveur de la femme, délinquante primaire surtout, seraient des mesures non moins excellentes.
A l’heure des illusions, il me plaît de rêver que le traitement, infligé de nos jours à l’inculpée, paraîtra barbare aux gens du vingtième siècle; aussi barbare peut - être qu’à nous semble inutilement cruelle la chaîne dont, autrefois, on liait le malheureux prisonnier! Qui sait même, si, en l’an 2000, ce que nous appelons aujourd’hui une prison de femmes, existera encore Une sorte d’infirmerie morale, une maladrerie pour les volontés égarées, où le corps et l’âme seraient tous les deux les objets de soins compatissants, ce ne serait pas l’impunité — et qui sait? peut-être ce serait la guérison. Pour les rebelles récidivistes, déterminées à mal faire quand même, aucune répression ne saurait être assez sévère; les incorrigibles ne doivent pas rentrer dans la société et retrouver la liberté de nuire au gré de leur méchanceté.
Je cite, sur des notes prises au jour le jour, quelques exemples d’arrestations, auxquelles on eût peut-être pu surseoir.
A... est arrêtée tout à coup comme complice d’une femme qu’on arrêtait à la même heure dans un autre quartier. Cette dernière était aussi madrée coquine que l’autre était vraiment sotte et dupe. A... laisse son appartement en désordre, son ménage à l’abandon; dans son trouble, elle ne songe pas à emporter des objets de première nécessité. Ahurie, épouvantée, elle crie, elle pleure, elle se désespère, tandis qu’on l’emmène. A dix heures du soir, le travail achevé, le mari rentre du magasin où il était employé. Sa femme et lui jouissaient tous deux de la meilleure des réputations. Le malheureux ne peut imaginer ce qui est arrivé chez lui, il perd la tête, ne sait où courir, comment venir en aide à sa femme; de chagrin, il tombe malade. Au bout de sept mois de prévention, l’innocence d’A... fut prouvée par l’acquittement: A... était la dupe de la femme dont on l’avait crue la complice. Elle avait un enfant d’un an en nourrice dont elle était fort en peine. Combien n’a-t-elle pas dû souffrir pendant ces sept longs mois de prévention, au moral comme dans ses intérêts pécuniaires, comme dans sa santé ?
B... est une fille capable, mais vindicative et violente; on l’arrête. C’est sa première faute. Il ne lui est pas possible, au premier moment, d’aviser au mieux de ses intérêts. Son commerce marchait bien; l’arrestation, c’est la ruine pour elle. L’impossibilité où elle sera, en sortant de prison, de trouver un emploi, l’entraînera dans une vie de désordre et fera d’elle fatalement une récividiste déterminée ou une fille de mauvaise vie, ce qui est tout un!
C... est veuve, elle a sept enfants: le soir elle rentrait du lavoir, on l’arrête. Et ses enfants? ils se tireront d’affaire comme ils le pourront; ils apprendront à vagabonder, ils contracteront l’habitude de la débauche. Journellement des mères de famille sont emmenées en prison. Pour qui est le vrai châtiment, dans ce cas, si ce n’est pour les filles, pour les garçons? Lorsqu’il y a urgence, on conduit les petits aux Enfants assistés, au grand détriment de leur santé ; n’aurait-on pas pu laisser la mère chez elle? Était-il difficile de la faire surveiller par la police?
D... est âgée, faible d’esprit, presque infirme; elle est arrêtée dans un magasin, on l’emmène sans qu’elle ait repris ses sens, sa famille ignore ce qu’elle est devenue. Elle a peur qu’on ne prévienne les siens, tant elle est honteuse: elle se garde de donner l’adresse, elle reste dans la prison sans ressources; l’âge aidant, elle tombe malade d’émotions et de privations.
E... est vieille, cousue de douleurs; elle est expérimentée, ayant eu maintes fois des démêlés avec la police. Aussi avant de suivre l’agent, elle prend à la main son sac avec du linge de rechange, ferme soigneusement sa chambre et emporte sa clef. Sait-on quel sera son seul regret dans la prison? Son chat. Qui dira les gémissements que les chats abandonnés, par suite de peccadilles, ont fait pousser à leurs vieilles maîtresses! Le vrai châtiment pour cette femme eût été de ne pas être mise en prison. N’est-ce pas évident?
F... (celle-ci est comtesse, dit-elle). Elle est arrêtée au restaurant en robe de satin, fichu de dentelles. Elle va demeurer dans ses atours pendant toute la prévention, ses effets sont sous les scellés, elle n’en peut rien retirer. Il fait très froid, elle gèle dans sa robe ouverte.
Gr... Même impossibilité de se vêtir d’une façon convenable; elle était chanteuse et fut arrêtée à la sortie du Café-Concert.
H... est une égarée. Lorsqu’on l’emmène, elle ne comprend pas où elle va, qui l’a prise et pourquoi on l’a prise. L’usage de la morphine lui ôtait toute lucidité.
J... est une jeune bonne de 16 ans, de mœurs irréprochables; elle n’a aucun souvenir de la tentative d’incendie pour laquelle sa maîtresse l’a fait arrêter. Elle était atteinte de manie impulsive. Elle fut reconnue pyromane irresponsable. On obtint pour elle un non-lieu, mais elle souffrit gravement au physique et surtout au moral de son séjour dans la prison, de son contact avec des créatures perverties.
L..., au contraire, voyait venir la mauvaise saison, elle soufflette un agent, on l’arrête; c’était précisément ce qu’elle voulait. Logée, nourrie, chauffée gratis, quelle chance! à si bon compte, le confort d’un hôtel passable et la joie de retrouver d’anciennes amies dans l’atelier de la prison. Il ne lui fallait qu’un peu de tabac à priser pour que sa satisfaction fût sans nuages.
Je n’insiste pas. Pour la femme, pour la mère, pour la jeune fille, je demande, de la part de l’homme, la pitié. Pour la mère, je prie que la société songe à l’enfant; pour une jeune fille, délinquante primaire, dont la faute est relativement légère, je supplie qu’on ne lui inflige pas, dès l’abord, la honte d’une arrestation; qu’on n’achève pas de la perdre par la flétrissure de la prison; qu’on ne la blase pas sur les châtiments destinés à refréner les manifestations criminelles.
Loin de nuire à la société, la bonté, la pitié dont l’homme, qui est fort, usera envers la femme qui est faible, dans l’association humaine, réalisera plus d’une fois, une sérieuse économie d’argent, de vies humaines, et de délits futurs. D’ailleurs, mieux que l’agent de police, dans beaucoup de délits peu graves, la femme honnête ne pourrait-elle pas aller trouver, de la part des mandataires de la société, pour la justice, la femme coupable, et exercer sur elle le patronage que, jusqu’à maintenant, on n’a songé à établir qu’à la sortie de prison? N’arriverait-on pas de la sorte à empêcher, par une action bienfaisante, que l’irréparable désastre que cause la flétrissure de la prison à la femme, ne s’accomplisse?
On n’imagine pas la terreur que cause, à celui qui est sous le coup d’une arrestation, l’arrivée des agents. Dernièrement on racontait qu’un jeune homme, nommé L..., bien qu’innocent selon toutes apparences, conçut une telle frayeur de la visite du brigadier de la gendarmerie dont il était menacé, qu’il résolut de se détruire. Il mit à exécution son funeste projet. A son côté il avait placé sur un banc, au moment de mourir, un billet ainsi conçu: «Comprenant que nous allons être en proie aux tracasseries de la justice, je me décide à mourir. Je prie qu’on laisse ma femme tranquille, car elle est innocente aussi bien que moi. Parole de mourant, parole de roi!»
En regard du bouleversement qu’éprouve l’innocent aux prises avec la justice, il est curieux de mettre l’indifférence dont fait preuve dans les mêmes conjonctures, le criminel endurci.
Georges K..., déjà sept ou huit fois condamné, tue sa maîtresse, sort tranquillement, arrive place des Pyrénées, aperçoit un agent, s’approche et lui dit: «Tiens, ta tête me plaît; je vais me faire arrêter par toi.» Il explique qu’il vient de tuer sa maîtresse et, très tranquillement, se laisse écrouer au Dépôt!
Parfois il arrive qu’une pauvre femme, arrêtée par la police dans un mauvais état de santé, en éprouve une telle commotion que sa raison s’égare. Elle devient folle. Une femme fut arrêtée comme complice de son mari. Ce dernier avait détourné des valeurs. Le passé de la femme était irréprochable; l’arrestation, la prison lui avaient paru terribles; elle était inconsolable. Dans la cellule où nous la visitâmes, elle nous fit une grande pitié. Lorsqu’on lui rendit la liberté, sur des preuves indiscutables de son innocence, elle se pendit le soir même de sa rentrée dans son domicile: le désespoir lui avait fait perdre la tête.
Quelque chose ressemblant au patronage que pourrait exercer, durant la prévention, l’innocent sur le coupable, existe, paraît-il, dans un pays où se sont conservées l’organisation féodale du moyen âge et les compensations pécuniaires pour le délit. C’est en Éthiopie.
Dans cette contrée, lorsqu’un crime est commis, les chefs du village s’assemblent et, avant de juger l’affaire, ils font enchaîner l’inculpé à un homme bien famé. Tous deux, l’inculpé et l’homme bien famé, s’en vont, partageant la même existence, jusqu’au jour du jugement. L’homme honnête s’acquitte de l’obligation qui lui incombe sans en éprouver de surprise. La chose est dans les mœurs et lui paraît aussi naturelle qu’à nous, en France, nous paraît simple le service militaire. La prévention, ainsi subie, empêche l’évasion, c’est le premier avantage du système; le second avantage, plus précieux encore, c’est la contagion du bien, qui, sans doute, s’établit par suite du compagnonnage obligatoire du vice avec la vertu, et qui peut amener comme bienfaisant résultat, l’amendement du coupable.
C’est, mis en pratique, d’une façon très simple, très primitive, le traitement moral palliatif et curatif pour les criminels que le docteur Despine résume de la manière suivante: (Garofalo, la Criminologie, p. 128.) «Empêcher toute communication entre les individus moralement imparfaits. — Ne pas les laisser dans la solitude, car ils ne possèdent dans leur conscience aucun moyen d’amendement. Les faire rester continuellement en contact avec des personnes morales, capables de les surveiller, d’étudier leur nature instinctive, d’imprimer à celle-ci et de donner à leur pensée une bonne direction, en leur inspirant des idées d’ordre et en faisant naître en eux le goût et l’habitude du travail.»
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