Kitabı oku: «Contes du pays d'Armor»

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Marie Delorme

Contes du pays d'Armor


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066301071

Table des matières

PRÉFACE

MONA OU LES MORGANS DE L’ILE D’OUESSANT

ROBARDIC LE PATRE

LES TROIS FRÈRES

PÉRONIC

LES TROIS FILLES DU BOULANGER

LES DANSEURS DE NUIT

LE GROS MOUTON BLANC

LES SIX FRÈRES PARESSEUX

LE LIÈVRE ARGENTÉ

LA PRINCESSE ENCHANTÉE

LE TAILLEUR ET L’OURAGAN

LE CHATEAU DE CRISTAL

LA SOURIS

LES AVENTURES D’ARZUR ET D’AZÉNOR

PRÉFACE

Table des matières

L’enfant pleure ou s’ennuie; sa nourrice l’apaise avec une chanson, ou l’amuse avec une histoire. L’enfance de l’humanité, comme celle de l’homme, a pris plaisir aux chants et aux récits; les contes sont aussi vieux que notre race.

Qu’ils devaient être bizarres, ces premiers-essais de l’imagination humaine! Ils étaient, sans doute, simples et courts; la mémoire y tenait une grande place et les souvenirs du monde primitif y ont laissé une empreinte ineffaçable.

Animaux fantastiques à combattre, mers à traverser, forêts immenses à défricher, tâches gigantesques à accomplir: tout cela ne rappelle-t-il point les premiers pas de l’homme sur la terre, alors que, tout petit, tout nu, tout misérable, il défendait, comme il pouvait, une vie sans cesse menacée. Quand ces grands exploits étaient accomplis, les mères, orgueilleuses, les racontaient à leurs fils; la tribu en gardait la tradition, sans cesse augmentée et comme rajeunie de nouveaux épisodes, en passant de bouche en bouche.

Aussi les contes ont-ils un fond commun à tous les peuples.

Les détails familiers, inventés par les conteurs, prennent tout naturellement la couleur de ce qui les entoure: paysage, demeure ou coutume, et voilà créée cette littérature populaire, où se retrouve l’âme de l’humanité épanchant ses joies ou ses douleurs, ses passions ou ses haines, sa sagesse ou sa folie, dans des milliers de contes, chansons., héroïdes, fabliaux, ballades, dictons, proverbes, etc.

Depuis une vingtaine d’années, l’étude de cet ensemble qu’on a appelé folkloreoccupe et même passionne, à juste titre, beaucoup d’esprits distingués. Dans le monde entier, des savants, des chercheurs recueillent chants, contes et légendes, les traduisent, en les accompagnant de commentaires. En Angleterre, en Allemagne et en France, tout particulièrement, ce travail a déjà acquis des proportions considérables.

Sous ce titre: Les Littératures populaires de toutes les nations, il se publie, chez M. Maisonneuve, un recueil d’une haute valeur littéraire et scientifique; presque toutes les provinces de France y sont ou y seront représentées. Ce sont les trois volumes consacrés par M. Luzel à la Basse-Bretagne qui ont fourni la matière des Contes du Pays d’Armor.

J’en ai dû la communication à l’amitié de l’auteur, je les ai lus et relus, et, à chaque lecture, je sentais croître le désir de faire partager à la jeunesse et même au grand public, le vif plaisir que j’éprouvais. Or, il faut bien l’avouer, les contes populaires ne peuvent être mis dans toutes les mains. Ils ont la saveur, mais aussi la crudité des choses incultes; de plus, recueillis uniquement dans un but d’érudition, ils intéresseront les amateurs de folklore, mais les redites, les longueurs, les épisodes parasites qui forcément les encombrent, lasseraient bientôt la patience des lecteurs profanes.

Avec l’autorisation de M. Luzel, j’en ai choisi un certain nombre, de genres variés et propres à donner une idée exacte de la merveilleuse richesse d’imagination qui caractérise les contes bretons. J’ai scrupuleusement conservé le fond même du conte; je n’ai créé aucun type, ajouté aucun épisode; je me suis bornée à enlever tout ce qui pouvait alourdir la marche de l’action, à développer les situations et les caractères dans le sens où ils étaient esquissés, enfin à faire disparaître tout ce qui aurait écarté le livre de la bibliothèque de famille, et je l’offre aujourd’hui au public, non comme mon œuvre, mais comme celle des enfants de Breiz-Izel.

C’est un des meilleurs d’entre eux qui a recueilli ces contes. Pendant plus de quarante ans, avec un zèle patient que rien ne rebutait, il a écouté les conteurs et les conteuses, le crayon à la main, écrivant sous leur dictée. Mendiants et mendiantes, pèlerines, chanteurs, ouvriers, laboureurs, sont venus lui offrir leurs richesses, mine inexplorée d’où il a su tirer des trésors précieux. Plus d’une fois, c’est au bord des routes, assis sur les bruyères des talus, ou sous le manteau noirci des grandes cheminées bretonnes, ou encore sur quelque rocher, battu des vents de mer, qu’il a tracé en hâte les lignes pressées où se déroulent de si brillantes aventures...

Sur cette terre de Bretagne,

La terre de granit, recouverte de chênes,

le temps passe sans rien emporter. Ailleurs, les chemins de fer, les journaux, l’industrie,–ce qu’on appelle le progrès,–ont fait table rase des mœurs et des croyances. Dans les monts d’Arrez, il est bien des hameaux isolés où l’on s’habille encore de peaux de bêtes et où, pour toute nourriture, on mange, comme il y a six mille ans, la bouillie d’avoine dans de grossières écuelles de bois, et les galettes de sarrasin, cuites sur la plaque de fonte, qui a remplacé les pierres rougies au feu, du temps du roi Gradlon. Là, se sont conservées aussi les vieilles traditions; là, on se groupe autour de la pèlerine, colportant de ferme en ferme ses récits merveilleux, et jamais le conte n’est assez long au gré du naïf auditoire.

Quel accueil vont rencontrer, dans les milieux étrangers, ces histoires qui semblent si bien à leur place au pays d’Armor?

Souvent l’héroïne d’un conte reçoit, en présent des fées, un coffret plein de bijoux, de perles et de diamants; elle l’emporte en hâte pour faire partager sa joie à sa famille... On ouvre le coffret, ... on ne trouve au fond qu’un peu de cendres ou quelques feuilles sèches!

C’est qu’elle a oublié un mot, un signe, un geste, dont le pouvoir magique lui assurait la possession de ses richesses, et cet oubli a suffi pour tout anéantir!

Les fées du pays d’Armor m’ont donné aussi des perles et des diamants.–Je vous les apporte, mes chers lecteurs; puissé-je n’avoir rien oublié de ce qui peut charmer!

Quimper, 25août1889.


MONA OU LES MORGANS DE L’ILE D’OUESSANT

Table des matières

I

La soirée était belle et calme, la brise de mer, caressante et tiède, choses rares à l’île d’Ouessant. Le soleil baissait à l’horizon, les vagues s’allongeaient paresseusement sur la petite plage, ou se poursuivaient au large.

Je les regardais accourir, plus hautes, plus blanches, plus pressées, à mesure qu’elles approchaient du rivage; les écueils les brisaient; elles rejaillissaient en gerbes d’écume, ou s’étalaient en minuscules cataractes, accrochant leur frange argentée aux aspérités des rocs. A mes pieds, la sombre falaise de rochers descendait jusqu’à la mer, en écroulements formidables; au loin, les îlots dessinaient leurs masses grisâtres, et le jour rose du couchant éclairait l’Océan d’une étrange lumière.

Perdu dans la contemplation, je n’avais pas vu venir la vieille Gaït, la conteuse d’Ouessant. Elle s’était assise près de moi, et s’amusait à creuser le sable devant elle, avec son bâton d’épine. Gaït est une de mes grandes amies; nous nous connaissons depuis longtemps. Elle m’a conté bien des contes, je lui ai donné bien des pièces de dix sous. Nous ne nous rencontrons guère sans qu’un sourire illumine sa vieille face parcheminée et ses yeux malins.

«Bonsoir, Gaït, lui dis-je en breton, comment va la santé?

–Pas trop mal, Dieu soit béni! ajouta-t-elle dévotement. Le temps est bon et les gars ont fait bonne pêche.

–Sont-ils encore en mer, ce soir?

–Oui, mais ils vont bientôt rentrer. Je croyais que vous cherchiez les bateaux, à vous voir ainsi, l’œil sur la mer. Mes vieux yeux ne savent plus les trouver, maintenant, mais il y a eu un temps où personne n’aurait crié avant moi: «Les gars sont là-bas!» Et encore, je savais dire le nom des barques, rien qu’à l’air de la voilure. C’est bien fini aujourd’hui! Et elle soupira.

–Alors, vous ne voyez rien? reprit-elle après un moment.

–Non, rien; mais je ne regardais pas les bateaux; je regardais ces grands rochers si droits, et à leur pied, l’eau verte, où l’écume forme des moires blanches. On dirait qu’il y a là des grottes, des cavernes...

–Il y en avait aussi, mais depuis bien, bien longtemps, elles se sont refermées, et on ne voit plus les Morgans qui les habitent.

–Qu’est-ce que c’est que les Morgans, Gaït?

–Ah! c’étaient de beaux petits hommes, tout petits, et si jolis! si jolis! avec leurs beaux cheveux blonds, tout bouclés, leurs joues roses comme des coquillages, et leurs grands yeux bleus, brillants comme des étoiles. Ils avaient de belles petites femmes, aussi gentilles qu’eux, et ne faisaient de mal à personne, au contraire, car ils aimaient à rendre service à ceux qui étaient bons pour eux. C’est grand’pitié de penser qu’ils n’ont pas eu le baptême! Il ne leur manque que cela pour être en paradis, avec les bons anges!» Et Gaït se signa.....

«Et qu’est-ce qu’ils faisaient, ces Morgans?

–Eh bien! ils dansaient au clair de lune, sur le sable fin du rivage. Ils s’amusaient à peigner leurs blonds cheveux, avec de beauxpeignes d’or et d’ivoire. Quand le temps était chaud, comme aujourd’hui, par exemple, ils étendaient des draps de toile fine et blanche sur la grève et y faisaient sécher leurs trésors: de l’or, des perles, des pierres précieuses, de belles étoffes de soie, brodées de cent couleurs. On m’a dit qu’ils en donnaient quelquefois à leurs amis de la terre.

–Avez-vous vu des Morgans, Gaït?

–Oh non! on n’en voit plus maintenant, les hommes les ont trompés trop souvent, ils s’en défient. Mais je sais qu’il y a, dans l’île, des familles qui ont eu des Morgans comme arrière-grands-pères. Tout leur réussit, leurs bateaux reviennent toujours chargés de poisson, ils n’ont jamais perdu un des leurs à la mer. Voilà les Kerbili par exemple, ils sont de ceux-là.

–Et comment le savez-vous?

–Oh! c’est une longue histoire, mais si vous voulez, je vous la dirai.

–Certainement que je veux! Allez, Gaït! et si votre histoire me plaît, vous aurez un tablier neuf pour le prochain pardon.»

La vieille femme fit un signe. de remerciement, puis, couvrant ses genoux de ses deux mains largement ouvertes, elle releva la tête et commença:

Il y avait autrefois...,-il y a bien longtemps, bien longtemps de cela; peut-être était-ce au temps où saint Pol vint, du pays d’Hibernie, dans notre île;–il y avait donc à Ouessant, une belle jeune fille, qui se nommait Mona Kerbili. Elle était si jolie que tous les garçons en étaient amoureux, et toutes les filles jalouses. Ses parents n’étaient pas riches; ils n’avaient qu’une maison, pas bien grande ni bien belle, un petit coin de terre à côté de la maison, une barque de pêche et des filets. Le père de Mona passait sa vie en mer, sa mère cultivait leur petit champ, faisait le ménage et filait du chanvre, quand le temps était trop mauvais pour qu’elle pût travailler dehors. La jeune fille les aidait de son mieux, et, quand elle avait un moment de libre, elle allait, sur la grève, chercher des moules, des palourdes, des bigorneaux et des brinics, pour la nourriture de la famille. Mais le hâle de mer ne gâtait pas plus son joli teint, que le travail ne déformait sa fine taille, et les Morgans eux-mêmes, en la voyant marcher pieds nus sur la plage, étaient frappés de sa beauté.

Vous allez voir ce qu’il en advint! Un jour, qu’elle était, comme d’habitude, à la grève avec ses compagnes, elles se mirent toutes à causer de leurs amoureux. Chacun vantait le sien, l’un pour sa bonne mine, l’autre pour sa bonne humeur, celui-ci pour sa force et son adresse, celui-là pour son habileté à la pêche, et c’était à qui en dirait le plus long sur son plus aimé. Vous savez ce que c’est que les jeunes filles! Mona ne disait rien, et les autres, pour la taquiner, lui reprochaient d’être trop difficile.

«Tu as tort, Mona, dit Markarit, de rebuter Erwan Kerdudal. C’est un beau gars; il ne boit pas, il n’est pas querelleur, et il n’a pas son pareil, pour conduire une barque dans les passes difficiles.

–Moi! répondit Mona, avec dédain, je ne prendrai jamais un pêcheur pour mari!»

A force de s’entendre appeler: «la belle Mona» elle était devenue vaniteuse et fière, voyez-vous!

Ses compagnes se fâchèrent.

«Qu’est-ce qu’il te faut donc? dirent-elles, attends-tu que le fils du roi vienne te demander en mariage?»

Mais Mona ne se déconcerta pas...

«Je suis aussi jolie qu’une Morgane, dit-elle; je n’épouserai qu’un seigneur riche et puissant, ou bien encore... un Morgan!»

Ah! monsieur! elle n’avait pas fermé la bouche, qu’elle était déjà sous l’eau! Un vieux Morgan, qui se tenait près de là, caché sous les goémons ou derrière un rocher, l’avait saisie et emportée dans ses bras! Vous pensez si ses compagnes furent effrayées! Elles se sauvèrent, et vinrent vite, vite, raconter à sa mère tout ce qui venait de se passer. Jeanne Kerbili jeta sa quenouille et son fuseau et se mit à courir vers le rivage, appelant sa fille à grands cris: Mona!... Mona!!... mais personne ne lui répondait. Alors, elle entra dans l’eau, toute habillée, comme elle était, et s’avança jusqu’à l’endroit où Mona avait disparu. Elle avait déjà de l’eau jusqu’au cou, qu’elle n’y prenait pas garde, tant elle était désolée. Enfin, elle pensa à ses autres enfants, elle craignit de se noyer, sortit de l’eau et retourna chez elle, le cœur brisé de désespoir. Le bruit de la disparition de Mona se répandit promptement dans toute l’île. On plaignait ses parents, mais on se disait à l’oreille: «C’était sûrement la fille d’un Morgan. Son père l’aura enlevée pour la reprendre chez lui.»


ELLE ENTRA DANS L’EAU TOUTE HABILLÉE

II

Le ravisseur de Mona Kerbili était le roi des Morgans de l’île d’Ouessant. Il avait, sous la mer, un palais magnifique. On y entrait par une ouverture cachée dans ces rochers que vous voyez là-bas à droite. C’est là qu’il conduisit sa prisonnière. Il lui fit d’abord admirer toutes les richesses et toutes les beautés de sa demeure qui dépassait de bien loin tout ce qu’on peut voir de plus beau sur la terre, en fait de palais et de châteaux, et puis il lui dit qu’il voulait l’épouser.

Mais Mona, tout effrayée, lui demanda du temps pour réfléchir.

Cependant, le roi des Morgans avait un fils, et ce jeune prince était le plus beau des enfants des Morgans. A peine eût-il vu Mona, qu’il en devint éperdument amoureux, et il déclara à son père qu’il voulait la prendre pour femme. Le vieux roi fut très mécontent, car il voulait se réserver la fille de la terre pour lui-même. Il fit donc de grandes menaces à son fils et lui défendit de penser à Mona.

«Jamais, lui dit-il, je ne vous permettrai de vous marier avec une fille des hommes. Il ne manque pas de jolies Morganes dans mon royaume. Choisissez celle qui vous plaira et vous aurez mon consentement et mes trésors.

–Je ne veux d’aucune d’elles, répondit le jeune prince, c’est Mona Kerbili qu’il me faut.

–Vous ne l’aurez pas, lui dit son père.

–Eh bien! je ne me marierai jamais», reprit le prince.

Le vieux roi tint bon, mais son fils tomba malade de chagrin. Il était dans un état de tristesse et de langueur qui faisait peine à voir. Rien ne pouvait l’en tirer. Alors, le vieux Morgan chercha à le marier et, usant de tout son pouvoir, il le força à demander la main d’une Morgane renommée pour sa beauté. Elle était fille d’un des plus nobles et des plus puissants seigneurs d’entre les Morgans, et les noces devaient être superbes. On en fixa le jour; on invita beaucoup de monde; on fit de grands préparatifs et le prince ne savait plus qu’imaginer pour rompre un mariage qui lui semblait odieux. Le jour fatal arriva enfin. Un cortège nombreux et brillant accompagnait les fiancés à l’église; car il faut dire que ces petits hommes de la mer ont leur religion et leurs églises, sous l’eau, comme nous autres, sur la terre. Ils ont même des évêques, assure-t-on, et Goulven Penduff, un vieux marin de notre île, qui a navigué sur toutes les mers du monde, m’a dit qu’il en avait vu plus d’un.

Mona n’était point du cortège. Le matin même, il s’était passé une scène terrible, entre elle et le vieux roi.

«Mon fils se marie, lui, avait-il dit, je veux me marier aussi. Avant que le jour soit fini, il faut que tu sois ma femme.»

La jeune fille poussa un cri d’horreur, et dit que jamais elle n’y, consentirait. C’est en vain qu’il essaya de la faire changer de résolution, en lui promettant des trésors, de beaux habits, la couronne même; elle refusait tout. Il entra dans une grande colère, car son pouvoir ne lui permettait pas d’aller jusqu’à épouser Mona malgré elle.

«Puisque tu n’as pas voulu être une reine, tu seras une servante! lui cria-t-il, furieux. Je t’ai enlevée, tu es mon esclave, je puis faire de toi ce que je veux. Il n’y a que la mort pour toi, si tu n’exécutes pas mes ordres. Je te charge de préparer le repas des noces. Je veux qu’il soit prêt pour notre retour de l’église, et si tu ne nous sers pas un festin abondant et délicieux, tu seras décapitée.

–Mais je n’ai rien de ce qu’il faut pour un repas», dit la pauvre Mona.

Le roi lui montra de grandes coquilles marines, qui étaient rangées tout autour de la cuisine.

«Voilà, dit-il, des pots et des marmites. C’est à toi à les remplir. Tire-toi d’affaire comme tu pourras, sinon... tu sais ce qui t’attend!» Et il partit.

Son fils avait écouté toute cette scène, avec horreur et désespoir. Cependant, il n’osa rien dire devant le vieux roi, pour ne pas l’exciter encore contre-la malheureuse Mona, dont les sanglots lui déchiraient le cœur.

Le cortège se mit en marche: c’était un beau spectacle, je vous assure! Les Morgans et les Morganes avaient mis leurs plus beaux habits, ornés d’or, d’argent et de pierres précieuses. La fiancée brillait comme un soleil, mais le prince avait l’air sombre et distrait. Comme on approchait de l’église, il s’écria tout à coup:

«J’ai oublié l’anneau du mariage!

–Dites-moi où il est, j’enverrai quelqu’un le chercher, dit son père.

–Non, non, il faut que j’y aille moi-même, car personne ne saurait le trouver, là où je l’ai mis. J’y cours;– attendez-moi ici, je serai de retour dans un instant.

–Au moins, prenez un de vos serviteurs avec vous.

–Je n’ai besoin de personne, je ne ferai qu’aller et venir.»

Et il partit, en courant de toutes ses forces.

Il arriva tout droit à la cuisine. Mona en pleurs, toute échevelée, les bras et les yeux levés au ciel, lui sembla plus belle qu’il ne l’avait jamais vue. Il lui prit doucement la main et, la regardant avec tendresse, il lui dit:

«Consolez-vous, ne craignez rien, ayez seulement confiance en moi. Le repas sera prêt à temps, et cuit à point. Alors, s’approchant du foyer, il étendit la main vers le bois qui y était empilé et dit:

«Beau feu! allume-toi!»

Aussitôt une grande flambée remplit la cheminée.

Il étendit encore la main vers les casseroles, les marmites, les poêles, les broches, et tout cela vint se ranger autour du foyer. Alors, en les touchant du doigt, chacun à son tour, il dit:

«Ici, de la chair de saumon!

Ici, de la sole aux huîtres!

Ici, des maquereaux frits!

Ici, du canard rôti!

Ici, du far!»

Et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il y ait eu de quoi donner à manger à cinq cents personnes.

Ensuite, il appela les pots et les bouteilles et, de la même façon, les remplit des vins et des liqueurs les plus choisis. En un clin d’œil, et sans que Mona eût seulement bougé de la place où elle se tenait, saisie d’admiration, le repas fut prêt, et une table magnifique, dressée pour le servir. Le jeune Morgan rejoignit alors en toute hâte le cortège nuptial.

«Vous nous avez bien fait attendre, mon fils, dit le roi.

–C’est que je ne pouvais pas parvenir à ouvrir mon tiroir», lui répondit le prince, d’un air indifférent.

Chacun reprit sa place, et l’on arriva à l’église. Elle était toute ornée de nacre, de perles, de coquillages, de fleurs de mer de toute espèce; c’était un spectacle superbe. Un évêque de mer célébra le mariage; les jeunes époux reçurent les compliments de toute l’assemblée, et l’on revint au palais.

Le vieux roi courut tout de suite à la cuisine; il fut bien étonné de voir Mona tranquille et fraîche, et de sentir la bonne odeur qui s’exhalait des marmites et des casseroles:

«La noce est là. Le repas est-il prêt? dit-il brusquement.

–Oui, tout est à point», répondit Mona avec douceur.

Le roi, furieux, ôta le couvercle des casseroles. En voyant toutes les bonnes choses qui étaient dedans, il s’écria:

«Quelqu’un vous a aidée? Je devine qui c’est, mais je le retrouverai bien!»

Et, tout en grondant, il se rendit dans la salle du festin.

On se mit à table. Les plats étaient si fins et si copieux, les vins si parfaits, que tout le monde mangea son content, et même plus. Les chants commencèrent, les plus beaux sonioude l’île furent dits par un Morgan qui avait une voix admirable, on l’aurait entendu d’ici à la côte.

On dansa la gavotte et le jabadao de Cornouailles jusqu’au jour, et quand les danseurs étaient las, ils se rafraîchissaient avec les vins les plus exquis. Vers minuit, les nouveaux mariés quittèrent le bal et se retirèrent dans la chambre nuptiale, magnifiquement ornée de drap d’or et de courtines de soie.

Le vieux Morgan les accompagna, mais il s’arrêta dans une petite salle, qui n’était séparée de la chambre que par une mince cloison. Il avait pris Mona avec lui, et lui donna une torche de cire allumée.


«QUELQU’UN VOUS A AIDÉE ET JE DEVINE QUI C’EST.»

«Allez, lui dit-il, éclairez la chambre pour les jeunes époux, et tenez la torche bien droite, car sitôt qu’elle sera consumée jusqu’à votre main, vous serez mise à mort.»

Mona, tremblante, prit la torche, et, le cœur défaillant, fit ce qu’on lui commandait.

Le vieux roi, de temps en temps, demandait:

«La torche est-elle consumée?

–Pas encore», disait Mona.

Cependant la cire fondait, et l’instant fatal approchait. Le prince nouveau marié dit alors à la Morgane, son épouse:

«Prenez la torche des mains de Mona et tenez-la un moment, pour que cette fille puisse nous faire du feu.»

La Morgane, sans défiance, prit la torche qui n’avait plus qu’un tout petit bout de cire. Au même moment, le vieux roi répétait sa question.

«La torche est-elle consumée?

–Oui», dit la Morgane.

Transporté d’une fureur aveugle, le vieux Morgan entra dans la chambre, sabre au poing, et, sans regarder celle qui tenait la torche, il lui abattit la tête d’un seul coup, et disparut.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le lendemain matin, au lever du soleil, le jeune prince entra chez son père et lui dit:

«Je viens vous demander la permission de me marier, mon père.

–Comment? te marier! N’es-tu pas marié d’hier?.....

–Si, mon père, mais aujourd’hui, je suis veuf: ma femme est morte.

–Ta femme est morte!... Tu l’as tuée, malheureux!!...

–Non, mon père, c’est vous même qui l’avez tuée.

–Moi!... Moi!!... j’ai tué ta femme!!!

–Oui, mon père. Hier soir, vous avez abattu, d’un coup de sabre, la tête de la femme qui tenait une torche allumée.

–Mais c’était Mona, la fille de la terre?

–Non, mon père; c’était la jeune Morgane que j’avais épousée, malgré moi, pour vous obéir. Du reste, si vous ne me croyez pas, vous n’avez qu’à venir dans ma chambre, vous en assurer par vous-même. Le corps est là, à l’endroit où il est tombé, en recevant le coup mortel.»

Le roi courut à la chambre du prince, aussi vite que ses vieilles jambes le lui permirent. Il entra dans une colère terrible, en voyant l’erreur qu’il avait commise. Il se démenait comme un fou furieux.

Au bout de quelques jours, quand il fut un peu apaisé, il fit venir son fils.

«Je vois bien, lui dit-il, que je ne gagnerai rien à te faire marier contre ton gré. Il faut pourtant bien que tu te maries, pour que ma couronne ait des héritiers: qui veux-tu épouser? Dis-le franchement.


LE VIEUX MORGAN LUI ABATTIT LA TÈTE D’UN SEUL COUP.

–Mona, la fille de la terre, mon père.»

Le vieux roi ne répondit pas et s’en alla... Il réfléchit, pendant huit jours, à toute cette affaire. Il se rappela l’histoire du repas de noces, il chercha à s’expliquer la fin tragique de la jeune Morgane. Il comprit que le prince était un grand magicien, que lutter contre son pouvoir serait inutile et que, d’ailleurs, Mona et lui seraient toujours d’accord pour avoir raison d’un vieux rival aussi odieux a l’un qu’à l’autre. Après bien des soupirs, bien des grognements, bien des rebuffades, il se résigna enfin à ce qu’il ne pouvait empêcher. Il accorda son consentement, et Mona, la fille de la terre, devint la femme du plus beau des Morgans.

III

Le jeune ménage vivait heureux dans son palais au fond de la mer. Le prince aimait tendrement sa belle épousée et ne se lassait pas de lui prouver son affection par toutes sortes d’attentions délicates. Il choisissait les poissons les plus fins pour la nourrir, les perles les plus belles pour la parer, les plantes et les fleurs marines les plus rares, pour orner sa chambre. Il lui faisait faire des colliers et des bracelets de pierres précieuses, il lui rapportait de grands coquillages étincelants de nacre, et des curiosités des pays lointains.

Mais, Mona finit par se lasser de toutes ces choses étranges et magnifiques. Elle soupirait, en pensant à sa pauvre chaumière, à son petit champ d’orge, à ses humbles travaux de ménagère. Et puis, l’ennui de ne plus voir ses parents, ses frères et ses sœurs, la gagnait de plus en plus. Elle devenait chaque jour plus triste et plus songeuse, ses belles joues pâlissaient et se creusaient et ses beaux yeux étaient souvent remplis de larmes. Elle avait plus d’une fois demandé au prince, son époux, de la laisser retourner chez elle, pour quelques jours au moins, mais il ne voulait pas lui en accorder la permission, car il craignait de ne pas la revoir. Elle s’en affligea excessivement, et enfin tomba malade de chagrin.

Un matin, qu’après avoir passé la nuit à pleurer, elle s’était un peu assoupie, elle vit, à son réveil, le jeune prince debout auprès d’elle, qui la regardait, d’un air tendre et peiné.

«Souris-moi un peu, ma douce, lui dit-il, et je tâcherai de te faire un grand plaisir.»

Mona sourit, car, malgré tout, elle aimait beaucoup son mari.

«Lève-toi, reprit-il, mets tes beaux habits et suis-moi.»

Elle lui obéit et il la conduisit sur une terrasse, devant le palais: alors, faisant. un grand geste de la main, il dit d’une voix forte:

«Pontrail, élève-toi!»

Aussitôt un beau pont de cristal s’éleva, du fond de la mer, arche par arche, jusqu’à ce qu’il arrivât au niveau de la grève.–Mais, au moment où Mona et le prince allaient s’y engager, le vieux roi accourut, criant, grondant, soufflant, espérant causer aux époux quelque maléfice. Ils pressèrent le pas, laissant un peu derrière eux le méchant vieillard. Dès qu’ils eurent posé le pied sur la terre, le jeune Morgan étendit la main vers la mer et dit:

«Pontrail, abaisse-toi!»

Aussitôt, le pont s’abîma dans les profondeurs, entraînant avec lui le vieux Morgan.

Mona, tout éblouie de revoir la terre et le soleil, se tenait silencieuse à côté de son mari, mais celui-ci avait peine à lui cacher la douleur dont il avait l’âme remplie. Enfin, il poussa un grand soupir et dit à sa femme:

«Je ne puis aller jusque chez tes parents. Je dois te laisser ici. Je viendrai t’y reprendre, au coucher du soleil, et je t’y attendrai. Ne tarde pas trop!... Tu sais quelle, sera mon impatience de te revoir et combien, sans toi, la vie me serait cruelle. Je ne te demande qu’une seule chose: c’est de me jurer qu’aucun homme sur la terre ne t’embrassera, ni même ne te touchera la main.

–Je te le jure! dit Mona.

–C’est bien! A ce soir!» et le jeune Morgan disparut sous les vagues.

Mona aussitôt courut vers sa chaumière et, dans sa hâte de revoir les siens, elle ouvrit brusquement la porte, sans frapper. C’était l’heure du dîner; ils étaient tous réunis autour d’une marmite pleine de pommes de terre, et d’une grande terrine remplie de lait caillé jusqu’au bord. Toute joyeuse de revoir ce festin frugal, dont, tant de fois, elle avait pris sa part, Mona s’écria: «Bonjour, père et mère; bonjour, frères et sœurs!» et elle entra dans la chaumière. Mais les braves gens, tout ébahis, la regardaient, sans la reconnaître. Cette belle dame, si bien parée, si richement vêtue, ils la prenaient pour une fille de roi, et ne pouvaient imaginer que c’était là Mona, Mona qui, jadis, courait sur la plage, en petit corset, jambes et bras nus.

«Ne me reconnaissez-vous donc pas? dit-elle, d’une voix tremblante d’émotion. Je suis Mona, votre fille, ma mère! Voilà le coin où je m’asseyais au foyer, sur cette grosse pierre ronde. Voilà l’écuelle de bois qui me servait pour la soupe. Voilà le pichet avec lequel j’allais puiser de l’eau à la fontaine. Voilà, derrière la porte, le balai de genêt avec lequel j’ai tant de fois balayé la maison!...»


«NE ME RECONNAISSEZ-VOUS PAS? DIT-ELLE, JE SUIS MONA, VOTRE FILLE.»

En entendant ces mots, la mère se sentit tout émue. Elle regarda Mona de plus près, et alors, la reconnaissant tout à coup, elle se jeta dans ses bras, en pleurant de joie. Le père appuya sur les joues de sa fille deux gros baisers retentissants; les petits frères, les petites sœurs se pendaient après les jupes de la belle dame, que, tout à l’heure, ils osaient à peine contempler, et lui tendaient leurs bonnes petites figures hâlées, pour recevoir ses baisers.

Toute au bonheur de retrouver sa famille, Mona n’avait plus pensé à son serment. A peine son père l’eut-il embrassée, que le souvenir du passé s’effaça complètement dans son esprit. A partir de cet instant, elle oublia tout ce qui lui était arrivé chez les Morgans. Elle ne sut comment expliquer d’où elle venait, ni qui lui avait donné les bijoux et les somptueux habits dont elle était couverte. Elle les fit vendre, et leur prix amena un peu d’aisance chez ses parents. Elle reprit sa vie d’autrefois et, de nouveau, les amoureux s’empressèrent autour d’elle, mais elle ne s’attachait à aucun et répondait toujours qu’elle ne voulait pas se marier.

Cependant, la nuit, quand les rafales secouaient la toiture et semblaient ébranler la maisonnette, quand les lames s’écrasaient sur la grève avec un bruit de tonnerre, à travers les mugissements du vent et le fracas des vagues furieuses, il lui semblait entendre des gémissements, des supplications, des plaintes entrecoupées. Elle pensait alors que les âmes des marins morts en mer demandaient des prières, et, assise sur son séant, le cœur serré d’une invincible angoisse, elle récitait dévotement un De Profundis ou dix Ave Maria.–Alors tout s’apaisait, et elle s’endormait jusqu’au jour.

Une nuit de grande marée, le vent soufflait du large, et la mer vint si près, si près de la chaumière, que Mona distingua, plus clairement que de coutume, des paroles prononcées d’un accent plaintif à fendre l’âme.

«Ah! Mona!... Mona!... disait la voix, comme vous avez vite oublié votre jeune époux! Ne vous souvient-il plus comme il vous aimait, et comme il vous avait sauvée de la mort? Vous m’aviez juré de revenir sans faute et sans tarder. Je vous ai attendue bien longtemps, je vous attends encore, ... et je suis si malheureux!... Ah! Mona, ma douce!–Mona, ma bien-aimée! ayez pitié de moi, ... revenez!... revenez vite!!»

Alors un trait de lumière passa dans l’esprit de Mona. Elle se rappela tout. Elle comprit que c’était son époux, le jeune Morgan qui se lamentait ainsi. Elle courut à la porte, l’ouvrit Sous les rayons argentés de la lune, elle le vit debout sur les flots... Il lui tendait les bras, ... elle s’y jeta avec un grand cri et on ne la revit plus sur terre!

ROBARDIC LE PATRE

Table des matières


«JE N’AI JAMAIS VU DE FOURMI AUSSI GRANDE ET AUSSI BELLE QUE VOUS, MADAME.»

I

Robardic était un garçon de bonne mine et d’une jolie figure, mais sans un sou vaillant. Il était resté, tout jeune, orphelin de père et de mère; personne n’avait pris de lui le moindre souci et il ne vivait guère que de la charité publique. Cependant, à mesure qu’il grandissait, cette dernière ressource diminuait, car, ce qu’on avait donné de bon cœur à la gentillesse de l’enfant, on le refusait, avec raison, à un jeune homme capable de gagner sa vie.

«Pourquoi ne travailles-tu pas? lui disait-on maintenant à la porte des fermes, où jusqu’alors il s’était bien souvent régalé de bouillie d’avoine et de crêpes de blé noir.

–Je ne sais aucun métier, répondait-il d’un air timide.

–Eh bien! vas en apprendre un! ou loue-toi comme domestique. N’as-tu pas honte de mendier à ton âge? Allons! passe ton chemin!»

A force de s’entendre répéter ces choses et d’autres bien plus dures, Robardic comprit qu’il ne pouvait continuer à mener une vie paresseuse et il se décida à quitter le pays pour aller chercher fortune ailleurs.

Il partit donc par un beau matin du mois de mai, à l’aube du jour, et prit la première route qui s’offrit à lui, ne sachant pas où elle le conduirait, et ne s’en inquiétant guère. Comme il suivait, sur le bord de la route, un petit sentier tracé dans le gazon par les pas des promeneurs, et marchait, la tète baissée, regardant machinalement où il posait le pied, il aperçut une énorme fourmi. Il allait l’écraser, quand d’une petite voix flûtée, elle lui dit:

«Je vais te manger!

–Jésus! s’écria Robardic, stupéfait d’entendre une fourmi parlante, vous ne ferez pas cela, madame! Je n’ai jamais vu de fourmi aussi grande et aussi belle que vous! et sûrement vous n’êtes pas aussi méchante que vous voudriez me le faire croire. Vous êtes, je le suppose, la reine des fourmis?

–Tu l’as deviné et je t’en sais bon gré. Quand tu auras besoin de secours, appelle-moi à ton aide, et j’arriverai aussitôt.

–Merci, grande reine, dit Robardic, je n’oublierai pas votre bonté.»

Et il se remit en marche

Quelques pas plus loin, il entra dans un charmant bosquet. Les oiseaux y faisaient mille délicieux concerts pour saluer le lever du soleil et notre jeune voyageur les écoutait avec ravissement.

Près de lui, tout à coup, il entendit: Rou-cou-lou-coû! Rou-cou-lou-coû! et vit, sur un buisson, au bord du chemin, une admirable colombe blanche. Il s’arrêta à la contempler, mais la colombe se rengorgeant et renversant sa jolie tête en arrière, d’un air hautain, lui dit:


«JE VAIS TE MANGER», LUI DIT LE LION.

«Je vais te manger!

–Oh! ma jolie colombe, est-il possible qu’une si charmante créature que vous, dise une chose si cruelle? Vous! me manger! vous n’en êtes pas capable, quand même vous seriez, comme vous méritez de l’être, la reine des colombes!

–Je la suis en vérité, et je ne te veux point de mal, petit Robardic, je voulais seulement t’effrayer un peu pour t’empêcher de troubler la paix de mon bosquet. Mais au lieu de t’emporter et de me menacer, tu m’as répondu très gentiment, tu en seras récompensé. Poursuis ton chemin et, si tu te trouves dans la peine, appelle à ton secours la reine des colombes.»

Elle s’envola à tire-d’aile, et Robardic reprit sa route. Il allait sortir du bois, quand, au bord du sentier, se dressa devant lui un énorme lion qui semblait l’attendre et le regardait fixement.

A cette vue, il sentit son courage prêt à l’abandonner; mais en pensant à ce qui lui était arrivé avec la colombe et la fourmi, il se rassura un peu et avança de quelques pas.

Le lion bâilla d’un air majestueux, puis, allongeant une de ses lourdes pattes, barra le passage à Robardic.

«Je vais te manger!!! dit-il.

–Non! seigneur! non, Votre Majesté ne voudra pas faire mal à un pauvre garçon qui a confiance en elle. Je n’ai jamais vu de lion, mais je pense que vous êtes un lion, car j’ai entendu dire que le lion est le roi des animaux, et bien sûr, il n’existe pas d’animal plus grand, plus noble, plus beau que vous.

–Tu ne te trompes pas, dit le lion d’une voix radoucie; je suis en effet le roi des animaux, et tu n’as pas eu tort de me montrer de la confiance. Passe librement, continue ta route, et, si quelque malheur t’arrive, appelle-moi.

–Oui, monseigneur! grand merci», dit Robardic; et il sortit du bois pour entrer en rase campagne. Il se sentait plus gai, moins inquiet qu’en partant.

«Si les hommes sont contre moi, les chers animaux du bon Dieu sont pour moi, se disait-il, et c’est bon signe.»

Il arriva bientôt au bord d’une large rivière qui coulait à flots impétueux.

Sur l’autre rive, s’élevait un château magnifique, entouré de terrasses à balustres de pierre, avec de larges escaliers qui descendaient jusqu’au bord de l’eau.

Devant l’une des fenêtres du château, à un balcon sculpté, se tenait accoudée une demoiselle d’une beauté éblouissante.

Robardic s’imagina qu’elle lui souriait et se sentit tout à coup un grand désir d’arriver jusqu’à elle. Mais comment faire? Il ne savait pas nager, il n’y avait sur la rivière, ni pont, ni bateau, et le courant était trop violent pour qu’on pût essayer d’y trouver un gué.

«Ah! si j’avais les ailes d’une colombe! s’écria Robardic, et tout de suite, il ajouta: Reine des colombes! viens à mon secours!»

A peine avait-il prononcé le dernier mot, qu’il fut changé en un ramier blanc et, s’envolant, il alla se poser sur l’épaule de la châtelaine. Le seigneur du château entra au même moment dans la chambre de sa fille.

«Voyez, mon père, lui dit celle-ci, le bel oiseau qui est venu se percher sur mon épaule! Il me semble tout apprivoisé, on dirait qu’il me connaît. Quelles jolies petites mines il me fait!

–Oui vraiment, répondit le seigneur, c’est un superbe ramier blanc. Je n’en ai jamais vu de si beau. Il faut tâcher de l’attraper et le mettre dans notre cage d’argent qui est vide.»

Robardic n’était pas encore habitué à son métier d’oiseau; il se laissa prendre et enfermer dans la cage. On lui donna du grain, de l’eau, du biscuit, mais toutes ces friandises le laissaient fort insensible, et quand il fut seul sur le balcon de pierre, où l’on avait posé la cage, il commença à s’inquiéter de son sort.

«J’ai été bien maladroit, pensait-il de me laisser attraper d’abord, et puis encager ensuite. J’aurais dû m’envoler, me débattre, résister... Qu’est-ce que je vais faire maintenant pour sortir de là?»

Tout en réfléchissant, il vit une petite fourmi qui grimpait le long des barreaux de la cage pour arriver au biscuit. Une idée lumineuse lui vint!

«Reine des fourmis, ma petite amie, tire-moi d’ici!» s’écria-t-il.

Aussitôt, il se sentit devenir fourmi. Il passa alors sans difficulté, de la cage sur le balcon, il descendit le long du grand rosier qui tapissait le mur de ses branches fleuries, arriva à terre sans encombre, si ce n’est sans fatigue, et reprit la forme humaine dès qu’il en eut formé le désir.

Il se rendit dans la cour du château et, s’adressant à l’homme qui gardait la porte, il lui dit:

«Savez-vous si on a besoin d’un domestique dans ce château? Je suis jeune et fort, comme vous voyez, et plein de bonne volonté. Je voudrais gagner ma vie en travaillant.

–Le pâtre est parti hier, répondit le portier, si vous voulez prendre sa place?.....

–Très volontiers; pourvu que j’aie quelque chose à faire, peu m’importe le reste.

–C’est bon, je vais vous conduire à maître Corentin, le chef des bergeries.»

Corentin reçut bien le jeune garçon, dont la belle tournure lui plut tout de suite.

«C’est presque dommage de faire un simple pâtre d’un beau garçon comme toi, dit-il; mais je n’ai pas d’autre place à t’offrir, et il faut bien commencer par le commencement. Écoute-moi: Demain au matin, tu mèneras les bêtes dans la prairie que tu vois là-bas, sur la lisière de la forêt, et tu auras bien soin de n’en laisser entrer aucune sous bois.

–Pourquoi? demanda Robardic.

–Parce qu’il y a là un vieux sanglier féroce et rusé comme pas un. Tous les jours, il trouve moyen de nous enlever bœuf, vache ou mouton. Prends bien garde à toi, car si tu perds seulement une tête de bétail, notre maître te fera jeter dans une sombre prison.

–C’est bien, dit Robardic, sans s’émouvoir. Vous pouvez me confier le troupeau.»

Le lendemain, de grand matin, il partit avec ses bêtes. Il y en avait beaucoup, mais elles étaient très maigres, ce qui n’avait rien d’étonnant, car le pré où on les menait paître était tondu au ras du sol. On les y conduisait si souvent que l’herbe n’avait pas le temps de repousser.

Au contraire, dans le bois à côté, on voyait des clairières couvertes d’une herbe haute, épaisse et d’une fraîcheur délicieuse.

«Ces pauvres créatures me font pitié, pensa Robardic. Elles meurent de faim. Il n’y a vraiment rien à paître pour elles ici. Je vais les laisser entrer dans le bois. Si le vieux sanglier vient, j’appellerai le roi des lions à mon secours.»

Et il poussa son troupeau dans la forêt.

Le soir, il le ramena gaiement du pâturage. Le sanglier n’était pas venu et il ne manquait pas une tête.

Le seigneur qui se trouvait là pour surveiller la rentrée de tout son monde, fut surpris de voir l’air de bonne santé, de vigueur qu’avait le bétail.

«Les bêtes reviennent ce soir le ventre plein, ce qui ne leur était pas arrivé depuis longtemps, dit-il. Où donc ont-elles trouvé tant à paître?

–Dans le bois, monseigneur, répondit Robardic; il y a de l’herbe en abondance.

–Dans le bois! Tu les a laissées entrer dans le bois malheureux!

–Sûrement, il le fallait bien, puisqu’il n’y a plus d’herbe dans la prairie.

–Et le sanglier?

–Je n’ai point vu de sanglier.....

–Tu as eu une chance singulière, mais prends bien garde, car tu pourrais ne pas être aussi heureux tous les jours, et s’il te manque du bétail tu sais ce qui t’attend?

–Oui, monseigneur, je le sais.»

Pendant huit jours, le pâtre mena son troupeau dans le bois, sans que rien d’extraordinaire lui advînt. Les bêtes engraissaient à vue d’œil, leur poil luisant, leur croupe rebondie, faisaient plaisir à voir et le seigneur était enchanté de son nouveau serviteur.

«Comment peut-il bien s’y prendre pour éloigner, le sanglier, disait-il? Il y a là-dessous quelque mystère. Il faut que je voie par moi-même ce qui se passe.»

Le neuvième jour donc, il se leva de bon matin et alla trouver Robardic qui se disposait à partir:

«Je veux aller au bois avec toi, lui dit-il. Il se pourrait bien que toutes les histoires du sanglier ne soient que des contes, forgés par des serviteurs infidèles pour expliquer leurs méfaits. Tu es sans doute plus honnête que les autres, c’est pourquoi tu n’as rien à raconter.

–Comme il vous plaira, monseigneur», dit Robardic.

Mais à peine étaient-ils entrés dans le fourré qu’ils entendirent le bruit d’une course furieuse, et un énorme sanglier se précipita sur eux. En un clin d’œil, Robardic grimpa sur un arbre, et, d’une main vigoureuse, il aida à y monter le seigneur, beaucoup moins leste que son pâtre.

Il était temps! Le sanglier tournait autour de l’arbre en poussant des grognements formidables, menaçant ses ennemis de ses crocs aigus et les regardant d’un air terrible, avec ses yeux rouges et sanglants. Le seigneur mourait de peur, mais Robardic, assis sur une branche, les pieds ballants, mangeait tranquillement le gros morceau de pain qu’il avait emporté pour son déjeuner.


IL ALLAIT SI VITE, ET CREUSAIT SI PORT, QU’EN TROIS MINUTES....

«Si tu laisses seulement tomber une miette de ce que tu manges là, je déracinerai l’arbre, et je te dévorerai, dit le sanglier. (Dans ce temps-là, les bêtes parlaient.)

–Nous allons bien voir!» dit Robardic; et il jeta un morceau de pain. Le sanglier s’en saisit, l’avala et se mit à fouir au pied de l’arbre. Il allait si vite, et creusait si fort à chaque coup, qu’en trois minutes il eut achevé sa besogne. Le chêne tomba, entraînant dans ses branchages le seigneur et Robardic.

Celui-ci ne perdit point son sang-froid:

«Roi des animaux! viens à mon secours, tu l’as promis!» cria-t-il.

Le lion apparut aussitôt, se précipita sur le vieux sanglier, le mit en pièces et disparut.

Quand le seigneur fut bien assuré que l’ennemi était mort, tout à fait mort, il se décida à se dégager des branches, et à reprendre pied à terre. Il fit de grandes amitiés à Robardic, revint au château avec lui, voulut qu’il dinât à sa table, qu’il goûtât de son meilleur vin et, dès lors, lui témoigna une vive affection.

II

Robardic, quoiqu’il fût devenu le favori du seigneur, continuait à mener paître son troupeau. Mais, maintenant que le vieux sanglier n’était plus à craindre, les bêtes allaient où elles voulaient, cherchaient librement les bons endroits, se régalaient d’herbe savoureuse et engraissaient à plaisir. Leur jeune gardien, de son côté, quand il les voyait bien installées dans quelque gras pâturage, profitait de sa liberté pour se promener aux alentours et jouir des beautés de la forêt. Il en découvrait chaque jour de nouvelles. Tantôt c’était quelque chêne gigantesque, au tronc colossal, à l’immense ramure, tantôt c’étaient des rochers bizarres, couverts de mousse et de fleurs sauvages, tantôt une claire fontaine, jaillissant d’un roc tout enguirlandé de verdure et courant, avec un murmure agréable, sur les cailloux de son lit.

Un jour, il arriva près d’un vieux château entouré de ronces et d’épines, et à demi enfoui sous le lierre. On l’aurait dit abandonné depuis plus de cent ans.

Écartant avec son bâton les grandes traînes de ronces qui s’attachaient à ses vêtements, coupant avec son couteau les herbes folles qui enchaînaient ses pas, il parvint, non sans peine, jusqu’à une petite porte dans l’épaisseur du mur. Elle s’ouvrit à la première pression, et il pénétra dans une cour absolument déserte.

Il voulut alors visiter l’intérieur du château, mais il ne put y réussir, les serrures, solidement fermées, défièrent tous ses efforts. Il allait s’en retourner, quand il remarqua, à l’angle de la cour, un bâtiment, dont la porte, très basse et très étroite, était restée ouverte. Il y entra, et, à sa grande surprise, se trouva dans une vaste et belle écurie. Un beau cheval noir y dormait sur la paille fraîche, en compagnie d’un joli chien, noir aussi.

Sur une table massive, étaient posés une armure, un casque et une épée, couleur de la lune. Robardic, saisi d’admiration, ne se lassait pas de manier et de contempler ces belles armes. Mais apercevant une porte qui conduisait dans une autre salle, il y courut et vit un cheval encore plus beau que le premier. C’était un coursier de bataille d’un gris d’acier, un lévrier gris se tenait gravement assis auprès de lui.

Au mur, étaient pendus une armure, un casque et une épée, couleur des étoiles.

Robardic, toujours plus ébloui d’admiration, ne s’arrêta pourtant que peu d’instants à regarder ces merveilles, car dans une troisième salle, à la suite de la seconde, rayonnaient, comme des soleils, une cuirasse d’or ciselé, un heaume, une épée et un bouclier en or aussi. Un magnifique cheval blanc, dont la longue queue touchait le sol, portait fièrement une housse dorée, et un beau chien blanc, avec un collier d’or, lui tenait compagnie.

«A qui donc peut appartenir tout ceci? se dit Robardic; je le verrai sans doute sur le collier du chien.»

L’animal le laissa approcher et il lut:

J’appartiens au sanglier, le roi de la forêt.

«Bon! s’écria notre jeune gars tout joyeux, j’ai tué le sanglier: son château et ses biens sont ma conquête. Je suis le maître de ces beaux chevaux, c’est à moi que seront ces brillantes armures! Je veux les essayer!»

Tour à tour, il se revêtit des armes couleur de la lune, couleur des étoiles et couleur du soleil. Par un prodige qui le ravit, ces armes, dons de féerie, s’ajustèrent à sa taille comme si elles avaient été faites pour lui.

Il s’en dépouilla, bien à contre-cœur; mais le soleil se couchait tout rouge derrière la tour carrée du château: il était temps de songer au retour.

«Je ne suis qu’un pâtre, se dit Robardic, mais j’ai du cœur, je suis vigoureux et adroit; voici des armes et des chevaux, je veux devenir un chevalier!»

Il sortit du château et retrouva son chemin sans peine. Ses bêtes étaient encore où il les avait laissées, il les ramena au logis et s’alla coucher tout rêveur, après avoir soupé du bout des dents, car il ne pensait qu’aux choses merveilleuses vues ce jour-là.

III

Le lendemain au matin, il fut très étonné de voir toute la maison plongée dans la tristesse: depuis les maîtres jusqu’aux serviteurs, tout le monde pleurait et se lamentait.

«Qu’y a-t-il donc? dit-il à la vieille cuisinière qui l’avait pris en grande amitié.

–Hélas! mon fils, répondit-elle, nous avons assez sujet d’être dans l’affliction! Tous les sept ans, une jeune fille de la famille de notre maître doit être livrée à un monstre épouvantable, un serpent à sept têtes qui habite dans une forêt sauvage à trois lieues d’ici. Le tour de notre maison est venu et, demain, notre pauvre petite demoiselle Aliette sera conduite à la mort. Et si vous saviez comme elle est bonne, et sage, et jolie! nous la chérissons tous! Et notre vieux maître qui n’a pas d’autre enfant qu’elle!... cela brise le cœur rien que d’y songer!»

Et la vieille se mit à sangloter.

«Personne n’a essayé de tuer ce monstre? dit Robardic.

–Oh! mon Dieu si! on a fait tout ce qu’on a pu. On a envoyé contre lui des troupes nombreuses et vaillantes, il a tout anéanti, jusqu’au dernier homme. Pensez qu’il a sept têtes! et qu’il vomit du feu par sept gueules! comment vaincre un animal si redoutable?»

Robardic baissa la tête et resta silencieux, puis, en soupirant profondément, il quitta la vieille, alla chercher son troupeau et le conduisit au bois. Tout le jour, étendu sur l’herbe, sous l’ombre d’un grand chêne, la tête dans ses mains, il ne cessa de se creuser la cervelle pour trouver un moyen de sauver la pauvre demoiselle.....

Tout était dans la désolation au château, quand il y rentra. La nuit entière se passa dans les cris, les gémissements, personne ne songeait à chercher le repos. Le jour–jour fatal qu’on aurait voulu ne voir luire jamais!

— commença à blanchir l’horizon, puis le soleil se leva tout rose et ses premiers rayons qui doraient la lande, vinrent éclairer un triste cortège. Accompagnée de ses parents et de ses amis, la jeune fille vouée au sacrifice se dirigeait vers la forêt. Sur la lisière du taillis, elle descendit de cheval et serra une dernière fois son père dans ses bras, puis elle entra sous bois, seule, tandis que le pauvre vieillard, abîmé dans sa douleur, tombait inanimé sur le sol.

La forêt était sombre et sauvage, Aliette y cheminait à pas lents, le cœur plein d’une horrible angoisse, mais appelant à elle tout son courage:

«C’est mon devoir de sacrifier ma vie pour ma famille et mon pays, pensait-elle. Si je ne me livre pas au dragon, il dévastera toute la contrée; d’affreux malheurs peuvent être évités par ma mort. Le sang dont je suis doit une victime. Avant moi, que de filles de ma race ont payé le fatal tribut! Que d’autres le payeront encore! O Dieu! ayez pitié de moi!–Allons!»

Et elle allait, frissonnant de terreur au moindre bruit dans le fourré; parfois se mettant à courir d’une course folle pour retourner sur ses pas, tombant à genoux, épuisée, anéantie, pleurant et sanglotant,–puis se relevant, elle reprenait son douloureux voyage.....

Tout à coup, à un détour du chemin, lui apparaît un brillant chevalier monté sur un beau coursier noir. Il est couvert d’une armure couleur de la lune. Sa visière est baissée, une épée nue rayonne dans sa main.....

Aliette le regardait avec une surprise mêlée d’effroi. Un chien noir vint japper doucement près d’elle et lui lécher les mains.

Elle se rassura un peu et leva sur le chevalier ses beaux yeux baignés de larmes.

«Où allez-vous ainsi, damoiselle? lui dit-il.

–Hélas! à la mort! répondit-elle.

–A la mort! si jeune et si belle! je ne le permettrai pas! Je mourrais plutôt moi-même.

Grand merci, preux chevalier, mais nul homme au monde ne peut détourner le sort qui m’attend. Tous les sept ans, une fille de ma maison doit être jetée en proie à un dragon à sept têtes qui habite cette forêt. C’est mon tour maintenant, je n’ai plus qu’à me résigner.....

–Prenez courage, noble damoiselle, et ne vous laissez pas ainsi aller au désespoir sans essayer de lutter un peu contre la destinée. Vous êtes obligée de vous présenter devant le monstre, dites-vous! c’est moi qui vous y conduirai! Montez derrière moi.

–Hélas! noble sire, je n’y arriverai que trop tôt; pourquoi me faire devancer l’heure?

–Ne craignez rien, vous dis-je. Songez que vous êtes plus en sûreté à cheval, protégée par moi, qu ’à pied, seule dans cette forêt.

–C’est vrai», dit Aliette; et posant le bout de son pied délicat sur l’étrier du chevalier, elle lui tendit les deux mains; il l’enleva de terre en un clin d’œil et la fit asseoir sur la croupe du cheval, puis tous deux partirent au galop.

Ils ne furent pas longtemps sans s’apercevoir qu’ils approchaient de la demeure du monstre.

Son haleine brûlante avait desséché les arbres, calciné les pierres, consumé les plantes, les fleurs, les mousses même. On ne voyait plus rien de vivant dans ce lieu de désolation, mais, au sein d’un immense rocher, s’ouvrait une caverne où l’on entendait d’horribles sifflements. Le serpent à sept têtes en sortit. Quand il vit Robardic s’approcher, toutes ses têtes crièrent ensemble:

«Jette-moi cette jeune fille et va-t’en!

–Non certes, dit Robardic, si tu veux l’avoir, viens la prendre! et tu n’y réussiras pas sans combat, je t’en préviens!

–Jeune imprudent! tu ne songes donc pas que j’ai sept têtes!

–Quand tu en aurais quatorze, tu ne me ferais pas plus peur!

–J’ai exterminé des troupes entières d’hommes vaillants et déterminés.

Tu as devant toi un cœur ferme et un bras que rien ne fera reculer!

–Allons! j’ai pitié de toi, jette cette fille à bas de ton cheval et pars d’ici le plus vite que tu pourras.

–Je te l’ai déjà dit, viens la prendre si tu veux l’avoir!»

Le dragon courroucé s’avança sur le chevalier en lançant des jets de feu par la gueule et par les naseaux. Mais l’armure de Robardic écartait les flammes, elles n’approchaient ni de lui ni d’Aliette. A grands coups d’épée, il frappait sur le monstre, lui faisant des blessures terribles par tout le corps, car l’arme, trempée dans du sang d’aspic, avait un pouvoir magique.

Le serpent se tordait, râlait, écumait, poussait des clameurs effroyables, rien n’arrêtait son robuste adversaire.

Six des sept têtes étaient déjà tombées, quand il s’écria:

«Quartier! quartier! jusqu’à demain!

–J’y consens», dit Robardic qui sentait ses forces s’épuiser.

Le dragon rentra dans son antre. Aliette et son défenseur revinrent jusqu’à la lisière de la forêt. Mais le soir était venu, la famille désolée avait regagné le château et il ne restait plus sur la lande que le cheval d’Aliette paissant tranquillement l’herbe de la douve.

La jeune fille mit pied à terre et, les yeux pleins de larmes de reconnaissance, remercia son chevalier.

«Venez avec moi, je vous en prie! dit-elle, je veux vous présenter à mon père; il faut qu’il connaisse le sauveur de son unique enfant.

–Non, damoiselle, je ne puis pas. Pas à présent, du moins.»

Et comme Aliette le pressait.....

«Vous n’êtes point encore délivrée, dit-il, le monstre n’est pas mort! Mais ne craignez rien. Si l’on vous ramène ici demain, vous m’y trouverez encore tout prêt à combattre pour vous. Adieu! montez sur votre cheval et retournez sans moi dans votre demeure.»

En achevant ces mots, le cavalier piqua des deux, et se perdit dans l’épaisseur de la forêt.

La jeune fille reprit, d’un cœur presque gai, cette route, que le matin elle avait suivie, plongée dans un si violent désespoir, et arriva dans sa famille.

On l’y reçut avec les transports de joie qu’on peut imaginer. Son père ne se lassait point de la couvrir de caresses et l’accablait de questions sur son aventure et la rencontre extraordinaire d’un si vaillant chevalier. Même la pensée d’avoir à recommencer l’épreuve le lendemain ne troublait pas trop leur bonheur, car Aliette avait toute confiance en son défenseur et ne doutait point qu’il parvînt à tuer le monstre et à délivrer sa maison de l’horrible servitude qui pesait sur elle.

Quant au héros de la journée,–tandis que, dans la grande salle, chacun répétait ses louanges,–vêtu comme un simple pâtre, il faisait rentrer son troupeau à l’étable, puis venait s’asseoir au coin du foyer de la cuisine, attendant paisiblement son souper.

«N’entends-tu pas le bruit qu’on fait là-bas?» lui dit la vieille cuisinière.

Folle de joie, elle riait et pleurait en même temps.

«Si, j’entends bien; mais pourquoi tout ce tapage?

–Pourquoi? petit! Pourquoi?... tu ne sais donc pas que notre jeune damoiselle est revenue saine et sauve?... Un chevalier, Dieu le garde! l’a défendue contre le serpent à qui il a coupé six têtes, six! entends-tu?... Tu as l’air tout drôle! Cela ne te remue pas le cœur. Voyons, dis?

–Si; mais comment s’appelle-t-il, le chevalier?

–On ne sait pas son nom. Il n’a pas voulu le dire à notre damoiselle Aliette, et il a refusé de venir avec elle au château. Ah! je crois que je l’embrasserais de bon cœur, tout chevalier qu’il est, si je le voyais là devant moi!»

Et la bonne femme servit double portion à Robardic, pour lui faire partager sa joie.

Le lendemain, au lever du soleil, Aliette fut encore conduite à la forêt par tous ses parents. Bien qu’on fût moins triste que la veille, une grande inquiétude étreignait tous les cœurs, car les premiers mouvements de joie passés, chacun s’était dit, qu’après tout, l’épreuve n’était pas finie. Le chevalier serait-il fidèle au rendez-vous? Et puis, serait-il vainqueur cette fois?

Ce fut donc encore au milieu des larmes et du plus violent chagrin que la jeune fille se sépara de son père et de ses amis, et entra dans le bois. Elle n’y avançait pas vite, s’arrêtait souvent et regardait de tous côtés, cherchant son défenseur. Arrivée au pied du grand chêne, elle s’assit,– résolue à l’attendre jusqu’au coucher du soleil, mais son attente ne fut pas longue.–Un beau lévrier gris vint bondir tout près d’elle, et Robardic, visière baissée, épée au poing, apparut monté sur un magnifique cheval gris. Il portait une armure d’argent poli comme un miroir; sa tunique était en drap d’argent semé d’étoiles de saphir; le harnachement de son cheval y était assorti.

«Ah! mon chevalier! vous voici donc! s’écria la jeune fille, j’étais bien sûre que vous viendriez!»

Comme la veille, elle monta en croupe, et le cheval partit, les emportant tous deux dans un galop rapide.

Le monstre les attendait devant sa caverne:

«Jette-moi la jeune fille! hurlèrent quatorze têtes.

–Pas plus aujourd’hui qu’hier! répondit intrépidement Robardic.

—Jette-la! te dis-je.

–Viens me l’enlever!»

Le combat commença, plus terrible, plus acharné que la veille. Robardic frappait d’estoc et de taille, sans trêve, sans relâche, couvrant de son corps Aliette qui se blottissait derrière lui, et infligeant au monstre de cruelles blessures. Presque à chaque coup, il abattait une tête, mais il y mettait tant de force qu’il fut bientôt harassé. Heureusement pour lui, le dragon, après avoir perdu treize têtes sur quatorze, demanda encore une fois quartier jusqu’au lendemain.

«Je te l’accorde, dit Robardic. Abandonnes-tu tes droits sur cette damoiselle?

–Jamais, tant qu’il me restera un souffle de vie! et malheur à son père, malheur à sa famille! malheur à son pays! si elle ne revient pas ici, demain, au lever du soleil.

–Elle y reviendra, puisqu’il le faut, dit Robardic, mais tu me trouveras encore entre elle et toi!»

Le monstre fit entendre un sifflement de rage et le jeune cavalier partit avec sa compagne, tremblante d’émotion. Il la ramena où il l’avait trouvée, et, cette fois encore, refusa obstinément de dire son nom ni de la suivre.

Aliette, sur la lisière du bois se vit bientôt entourée de tous ses parents qui l’avaient attendue, fort inquiets, mais non désespérés. Ils la ramenèrent au château tout joyeux et remplis de confiance dans la valeur du chevalier inconnu.

Robardic, après avoir reconduit son cheval et reporté ses armes au château abandonné, vint comme de coutume, sous ses vêtements de pâtre, faire rentrer son troupeau et reprendre sa place au foyer avec les serviteurs

L’aube blanchissait à peine la cime de la forêt, quand, pour la troisième fois, la damoiselle du château reprit, seule, et à pied, le chemin de la caverne. A l’entrée du bois elle aperçut un cavalier éblouissant d’or et de pierreries. Sur son casque, sur sa poitrine, sur son bouclier, des soleils de diamants étincelaient de mille feux et son épée semblait un trait de flamme. Il maintenait à grand peine un superbe coursier blanc qui rongeait son frein, frappait la terre du pied, se cabrait, balayait le sol de sa longue queue flottante. Aliette resta stupéfaite, elle ne reconnaissait plus son chevalier et n’osait avancer.– Mais il l’appela d’une voix douce et forte à la fois, et elle courut vers lui; un admirable épagneul tout blanc dont le collier d’or avait des clous à tête de diamant bondissait autour d’elle.

Le cheval était si bien dressé, malgré son ardeur, qu’il se baissa doucement sur ses pieds de derrière, et Aliette put monter sur sa croupe sans aucune peine. Alors, se tenant des deux mains à la ceinture d’or du chevalier, elle se laissa emporter. Ils allaient comme la tempête. Ils arrivèrent si vite devant la caverne que le dragon n’en était pas sorti.

«Viens ici, monstre horrible! cria Robardic, en brandissant son épée flamboyante. Viens perdre la dernière tête qui te reste!

–Tu te trompes! mugit une clameur effroyable; tu m’avais laissé une tête hier, mais j’en ai trente aujourd’hui, abats-les si tu peux!

–Si tu en as trente, je ne m’en soucie guère! sors-les, qu’on les voie, et que la bataille commence!»

Le dragon apparut alors dans toute son horreur et Aliette pensa mourir de frayeur. Il vomissait du feu, de la fumée, des flammes, il poussait des cris qui faisaient trembler les hommes et les animaux à dix lieues à la ronde. Mais chaque fois que l’épée de Robardic retombait, une des trente têtes roulait à terre; son bras semblait infatigable, son cheval faisait des prodiges de force et d’adresse, et le chien veillait sur Aliette, aboyant bien haut quand une des têtes du monstre la menaçait de plus près.

Quel combat! quelle. fureur de part et d’autre! que de ruses! que d’audace! que d’attaques sans cesse renaissantes! Aliette, demi-morte, tenait bon pourtant de ses mains crispées, et Robardic ne faiblissait pas. Un dernier coup le rendit vainqueur. La trentième tête tomba, les anneaux du monstre se déroulèrent et sa masse hideuse s’écroula lourdement sur le sol où elle resta gisante.

Robardic mit pied à terre, et fit descendre Aliette. Elle poussa un profond soupir, se jeta dans les bras de son sauveur et y resta pâmée

Les soins du chevalier la firent bientôt revenir à elle, heureusement, et elle lui exprima alors sa reconnaissance dans les termes les plus touchants:

«Maintenant que tout est fini, apprenez-moi votre nom, je vous en supplie! lui dit-elle. Ne doit-il pas être béni de toute ma famille? Venez chez mon père! Je sais qu’il n’y a pas de récompense à la hauteur de vos bienfaits, mais consentez au moins à recevoir quelque témoignage de gratitude, si faible qu’il soit, comparé à ce que nous vous devons.


LE DRAGON APPARUT DANS TOUTE SON HORREUR, VOMISSANT DU FEU, DE LA FUMÉE, DES FLAMMES...

–Non, damoiselle, répondit Robardie d’un ton ferme; le bonheur de vous avoir sauvée suffit amplement à me récompenser de ce que j’ai pu faire. Le temps de me faire connaître n’est pas encore venu.

–Alors quelque jour, nous saurons qui vous êtes? Nous vous reverrons?

–Oui, je vous le jure!

–Sera-ce bientôt?

–Dans peu de temps, sans doute.»

Mais Aliette insistait.....

«Laissez-moi, lui dit-il doucement. J’ai encore lourde besogne ici; allez retrouver votre père. Songez qu’il ne saura jamais trop tôt la bonne nouvelle que vous avez à lui porter. Je vais vous conduire jusqu’à l’entrée du bois.»

Sur la lande, Aliette vit accourir au-devant d’elle une grande multitude de gens. Ses parents, ses amis, ses vassaux, poussèrent des cris de joie en l’apercevant. On la ramena au château par des chemins couverts de fleurs; dans tous les clochers, les cloches tintaient; hommes et femmes chantaient des chœurs joyeux, et son vieux père, se soutenant à peine, tant son émotion était forte, la menait par la main en versant des larmes de bonheur.

Robardic, pendant ce temps, avait mis en pièces le corps du serpent et en avait disséminé les morceaux de toutes parts pour les empêcher de se rejoindre, puis il était allé reconduire son cheval et son chien au château de la forêt. Il déposa aussi sa brillante armure, reprit ses vêtements de laine brune, et revint en chassant son troupeau devant lui.

«Comme tu rentres tard, mon petit Robardic! dit la bonne vieille cuisinière. Est-ce qu’il t’est arrivé quelque chose en chemin? as-tu perdu quelqu’une de tes bêtes?

–Non, aucune, heureusement. Mais pourquoi donc les cloches ont-elles sonné si fort et si longtemps?

–Quoi, tu ne sais pas que notre damoiselle est sauvée? que le dragon est mort, que la famille et le pays sont délivrés pour toujours de cet horrible fléau? D’où sors-tu donc, mon pauvre garçon?

–Je suis bien content que le dragon soit tué et la damoiselle délivrée, dit Robardie d’un ton tranquille; mais qui donc a fait ce beau coup?

–C’est ce cavalier inconnu, un chevalier beau comme le soleil et si brave! penses-tu? tuer un dragon qui avait trente têtes! Ce n’est pas toi qui en ferais autant! Et dire qu’il ne veut ni venir ici ni révéler son nom! Voilà qui est fâcheux! Ah! si je le voyais là devant moi, il me semble que je me jetterais à son cou! Allons, tire-toi un peu de côté, tu me gênes pour passer et on attend le rôti là-bas! on y fait bombance, je t’assure, et j’ai bien du plaisir à leur cuisiner de friands morceaux; mais n’aie pas peur! je penserai à toi et je te garderai quelque chose de bon. Va t’asseoir dans ton coin.»

Robardic lui obéit sans mot dire.....

Les jeux, les danses, les concerts, les festins ne cessèrent pas durant huit jours entiers. Il y avait des plaisirs et des régals pour tous, petits et grands, car le seigneur voulait que tout le pays prît part à sa joie et fêtât le bonheur de sa fille.

IV

Mais le chevalier inconnu ne se présentait toujours pas, ce qui affligeait beaucoup Aliette.

Un jour, elle dit à son père:

«Ne regrettez-vous pas de ne pas connaître le vaillant chevalier à qui nous devons notre bonheur?

–Si, mon enfant, je le regrette vivement, mais comment faire pour le retrouver? J’y ai pensé bien des fois, et toujours en vain.

–Eh bien! moi, je crois que l’idée qui m’est venue n’est pas mauvaise.

–Dis-la-moi bien vite, ... parle...

–Dans toutes les fêtes que vous avez données pour célébrer notre délivrance, vous n’avez pas encore fait faire de courses.

–Non, c’est vrai.

–Faites publier, dans tout le pays et aux alentours, que vous donnerez la main de votre fille à celui qui sera vainqueur à la course. Mon chevalier viendra sûrement et il arrivera le premier au but, car il a des chevaux qui ne seront jamais devancés par aucun coursier au monde. D’ailleurs, je me tiendrai à la grande fenêtre au-dessus du portail d’entrée, tous ceux qui voudront courir devront passer devant moi pour me saluer et je reconnaîtrai bien celui que nous cherchons.

–Tu as là une excellente idée, ma chère fille, dit le vieux seigneur», et il s’empressa de donner des ordres pour que tout se fît comme le commanderait Aliette.

Au jour dit, une foule nombreuse s’assembla pour voir courir les prétendants. Il en était venu de tous les côtés, de tout près et de fort loin, et de toutes les sortes aussi, car au milieu des comtes, des barons, des princes même, montés sur de superbes coursiers, harnachés richement, on voyait de simples paysans avec leurs longs cheveux, leurs grands chapeaux à boucle d’argent, leurs gilets brodés et leurs braies de toile plissée. Il leur était permis de concourir comme aux gens de noblesse, Aliette l’avait voulu ainsi, et il s’en était présenté quelques-uns qui comptaient sur la vitesse de leurs petits chevaux à longues crinières.

La course fut fort brillante. Le défilé eut lieu en bon ordre. L’un après l’autre, chaque coureur passa sous le balcon, s’inclina avec grâce, ou ôta son chapeau gauchement; mais c’est en vain qu’Aliette chercha à reconnaître son chevalier. Il n’était pas là! Elle allait quitter la place, quand, rapide comme l’éclair, un cavalier inconnu monté sur un superbe cheval noir et revêtu d’une armure couleur de la lune, traversa la cour et disparut...

«C’est lui!... c’est lui! arrêtez-le!» cria la jeune fille. On ne put lui obéir; l’apparition du chevalier avait été si imprévue, sa fuite si soudaine, qu’il était déjà loin avant qu’on songeât à le poursuivre.

Le prix de la course avait été gagné par un paysan de Cornouailles dont le petit cheval avait fait des prodiges de vitesse. Il vint réclamer la récompense promise, mais Aliette jeta les hauts cris:

«Une épreuve ne suffit point, dit-elle, je ne donne pas ma main si aisément. Les courses recommenceront demain.»

Une fois encore, le brillant cortège des coureurs défila sous le balcon de damoiselle Aliette; une fois encore, ses regards avides ne purent y discerner son chevalier; une fois encore, quand le défilé fut terminé, un cavalier, que nul ne connaissait, passa comme la foudre sous le balcon et s’enfuit sans que personne pût l’arrêter.

«C’est encore lui! mon père, s’écria Aliette au désespoir. J’ai reconnu son cheval gris et sa tunique de drap d’argent semée d’étoiles! Oh! mon Dieu! comment le retenir?

–Calme-toi, mon enfant! dit le vieux seigneur, calme-toi, je t’en prie!

–Il faut recommencer la course, mon père; c’est encore ce paysan cornouaillais qui l’a gagnée. Je ne veux pas être sa femme. J’aimerais mieux mourir!»

Le lendemain donc, on publia que, sans remise, la main de damoiselle Aliette, son château et ses richesses, appartiendraient au cavalier qui arriverait le premier au but indiqué.

Frémissante d’espoir, la jeune fille se tenait sur son balcon.

«Il viendra certainement et, cette fois, il ne m’échappera pas, pensait-elle. Mon père a fait garder les entrées et entourer le château par une troupe d’hommes résolus.»

Elle ne prêta qu’une attention distraite au défilé; elle était bien sûre que son chevalier n’en faisait pas partie. Elle avait deviné juste A peine le dernier coureur avait-il passé sous le balcon, qu’un rayon éblouissant sillonna l’air; et un cavalier dont l’armure scintillait des feux de mille diamants, monté sur un magnifique cheval blanc, bondit dans la cour. La fuite semblait impossible; des soldats armés de piques défendaient toutes les issues. Le cavalier piqua des deux, enleva son cheval, et, d’un saut prodigieux, passa par-dessus le mur d’enceinte, bravant tous les efforts faits pour l’atteindre. Cependant, au moment où il avait franchi la muraille, un soldat l’avait touché au pied droit avec sa pique.

«Je l’ai blessé, le sang a coulé, je l’ai bien vu, dit cet homme, il est atteint à la cheville, je crois, mais son cheval allait plus vite que l’éclair, personne n’aurait pu l’arrêter.»

Le paysan de Cornouailles, vainqueur à la course pour la troisième fois, vint réclamer le prix qu’il avait gagné:

«C’est chose jurée, disait-il; il n’est pas permis de manquer à sa parole!»

On s’efforça de l’apaiser et, à force d’argent, on tâcha de le faire renoncer à ses droits. Il ne consentit à les abandonner qu’en faveur du chevalier qui avait sauvé Aliette: «Si on le retrouve», ajouta-t-il.

Le vieux seigneur désolé ne savait plus quel parti prendre. Sa fille, malgré tant d’insuccès, ne désespérait pas encore.

«Tous ceux qui ont pris part à la course sont encore ici, dit-elle. Faites-leur annoncer que vous reconnaîtrez le sauveur de votre fille à une marque qu’il a au pied, et que vous les priez de se laisser examiner par votre chirurgien.

–C’est une idée bizarre que tu as là, ma fille, comment veux-tu que?.....

–Mon père chéri! mon père bien-aimé, laissez-moi essayer encore cette fois, je vous en conjure! Voulez-vous me voir devenir la femme de cette brute? Jamais je n’y consentirai. J’irai plutôt m’enfermer dans un couvent pour le reste de mes jours.»

Le vieux seigneur secoua la tête, mais il ne savait rien refuser à une enfant qu’il adorait; il fit faire la proclamation désirée.

Quelques-uns des prétendants s’en moquèrent, d’autres n’en dirent rien, mais s’en allèrent; certains, plus rusés, essayèrent de se faire au pied droit des marques plus ou moins vraisemblables. Un homme de Kemper, même, ayant entendu ce qu’avait dit le soldat, poussa l’astuce jusqu’à se faire une blessure à la cheville.

«Ce n’est pas lui, mon père, je vous assure, ce n’est pas lui, s’écria Aliette, au milieu des sanglots. Regardez-le! il est petit, et brun, et mal tourné, et mon chevalier était grand et mince, ... comme Robardic que voilà», ajouta-t-elle en souriant à travers ses larmes, car le pâtre, debout près d’elle, regardait d’un air froidement indifférent tout ce qui venait de se passer.

«C’est peut-être Robardic», dit le vieux seigneur, croyant plaisanter.

Le jeune homme, pour le coup, devint très rouge, si rouge que sa confusion frappa Aliette.

«Mon père, dit-elle, obligez-le à vous montrer son pied droit.....

–Mais, ma fille, où veux-tu qu’un simple pâtre comme ce brave Robardic, tout gentil qu’il est, ait appris à manier des armes et à devenir un chevalier si courageux et si brillant?

–Robardic n’est pas un homme ordinaire, mon père. Rappelez-vous l’aventure du sanglier.....

–C’est, ma foi, vrai!... Et puis du moment que tu le désires Va, Robardic, montrer ton pied droit au chirurgien.»

Le pâtre obéit et tout fut découvert.

«Ainsi, c’est toi qui as tué le dragon et sauvé ma fille! s’écria le vieux seigneur en apprenant cette nouvelle extraordinaire. Viens m’embrasser, mon enfant! C’est un beau jour pour moi et les miens que celui-ci! Mais avant de te donner Aliette, quoique tu aies bien mérité sa main, je voudrais que tu répondisses à deux questions: D’abord, dis-moi d’où te viennent les armes magnifiques et les chevaux sans pareils que tu as en ta possession?»

Robardic raconta comment il les avait découverts dans le château abandonné, et comment le grand désir qu’il avait de délivrer Aliette lui avait donné l’idée d’employer ces armes magiques pour combattre le monstre.

«J’admire ta hardiesse et ton courage. Maintenant, passons à ma seconde question: Pourquoi, après que tu as eu remporté la victoire, ne t’es-tu pas fait connaître tout de suite et nous as-tu fait perdre tant de peine et de temps?»

Robardic resta un moment silencieux.

«Eh bien! tu ne réponds pas?

–C’est que je n’ai pas voulu.

–Tu n’as pas voulu.....

–Que votre fille se crût obligée de m’épouser, uniquement par reconnaissance.

–Et alors?

–Et alors, j’ai voulu lui donner le temps de réfléchir, et le moyen d’éviter, sans paraître une ingrate, un mariage qui pourrait lui déplaire.

–Il ne lui déplaît pas, sois-en sûr! s’écria le vieux seigneur les yeux pleins de larmes. Tu es un brave garçon! Tes sentiments sont d’une rare délicatesse. Je suis heureux de te donner ma fille. Tu seras un bon mari pour elle, et un bon fils pour moi!»

Les noces de Robardic se firent dans la huitaine, avec tout l’éclat qu’on peut imaginer. On y convia tout le pays, et l’on dit même que la reine des fourmis, la reine des colombes et le roi des animaux les honorèrent de leur présence.

LES TROIS FRÈRES

Table des matières


«JE N’AI A VOUS DONNER, POUR TOUT HÉRITAGE, QU’UN CHAT, UN COQ ET UNE ÉCHELLE.»

I

Il y avait une fois trois frères, qui se nommaient: Yvon, Goulven et Guyon. Leur mère étant morte, ils demandèrent à leur père de donner à chacun d’eux la part qui lui revenait dans la succession, car ils voulaient aller chercher fortune par le monde.

«Hélas! mes enfants, dit le vieillard, vous savez que nous ne sommes pas riches. Je n’ai à vous donner qu’un chat, un coq et une échelle. Ce n’est pas grand’chose, comme vous voyez, mais partagez-les entre vous, car c’est là tout votre héritage.

–Eh bien! dirent les trois frères, nous nous en contentons! Tirons les lots à la courte paille.»

Le père prit trois brins de paille d’une longueur inégale: l’un représentait le chat, l’autre le coq, le troisième l’échelle, et les présentant à Yvon, l’aîné, il lui dit de tirer le premier. Goulven vint ensuite et Guyon eut le dernier brin restant. Alors on vit que le sort avait donné le chat à Yvon, le coq à Goulven, l’échelle à Guyon. Ils prirent leur part d’héritage, tel qu’il leur était échu, et se disposèrent à partir. Leur père accompagna ses trois fils jusqu’à un carrefour voisin où se croisaient quatre chemins. Là, ils se firent leurs adieux, s’embrassèrent en pleurant, prirent L’engagement de se retrouver au même endroit, au bout d’un an et un jour, et s’éloignèrent par trois routes différentes; le père, avant de prendre la quatrième pour retourner chez lui, s’assit sur une pierre et, tristement, les regarda s’éloigner.

La route qu’avait prise Yvon le conduisit au bord de la mer. Il suivit longtemps le rivage, sans rencontrer d’habitation, et, pendant plusieurs jours, lui et son chat n’eurent d’autre nourriture que des moules, des palourdes et des patèles. Enfin, il aperçut à l’horizon, sur la falaise, les murs et les tours d’un château. Il se dirigea de ce côté et trouva d’abord un moulin, qui dépendait du château. Il s’arrêta sur le seuil, portant son chat sur le bras gauche, et ouvrit de grands yeux à la vue de ce qu’on faisait à l’intérieur du moulin. Quatre hommes, en bras de chemise, armés de gros bâtons, couraient deçà delà, après des souris, qui trottaient partout. Ils se démenaient tant qu’ils pouvaient, et n’arrivaient à rien, car leurs coups de bâton tombaient toujours à côté des malignes bêtes, qui filaient entre leurs jambes pour aller se cacher dans les trous.

Yvon riait silencieusement, en voyant tout ce manège.

«Qu’avez-vous à rire ainsi? dit un des hommes, en épongeant sur sa manche la sueur qui dégouttait de son front.


TRISTEMENT, LE PÈRE LES REGARDA S’ÉLOIGNER.

–C’est que vous vous donnez une bien grosse peine pour bien peu de chose, répondit Yvon.

–Comment? pour peu de chose!–Vous ne savez pas que si nous laissions faire ces maudites souris, elles troueraient nos sacs, mangeraient la farine et le blé et nous réduiraient à mourir de faim ?


«QU’AVEZ-VOUS A RIRE AINSI?»

–Vous n’avez donc pas de chat? dit Yvon.

–De chat? Qu’est-ce que vous voulez dire avec vos chats? On ne connaît pas cela dans ce pays-ci.»

Yvon montra Minet, qu’il caressait de la main.

«Voilà Monseigneur le chat, dit-il, en riant. A lui seul, en moins d’une heure, il fera plus de besogne que vous quatre en toute une année. Il vous aura bien vite délivrés de vos souris.

–Allons donc! vous plaisantez! Ce petit animal-là! Il n’a pas l’air méchant du tout; il est là, tout pelotonné sur votre bras.

––Voulez-vous le voir travailler?

–Oui, voyons un peu ce qu’il sait faire?»

Yvon lâcha Minet, qui, ayant grand faim, ne se fit pas prier pour entrer en chasse. Les souris n’avaient jamais vu de chat, elles ne s’en défiaient pas; en moins de cinq minutes, il en fit un massacre effrayant. Les quatre hommes, étonnés, le regardaient faire.–Une heure après, tout le sol du moulin était jonché de souris mortes; on les ramassait au râteau, pour en faire des tas. Un des meuniers courut au château et dit au seigneur:

«Hâtez-vous de venir au moulin, monseigneur; vous y verrez la chose la plus étonnante que vous ayez jamais vue de votre vie.

–Et quoi donc? dit le seigneur.

–Il est arrivé, nous ne savons pas de quel pays, un homme avec un petit animal, qui a l’air bien doux et qui, en un clin d’œil, a tué toutes les souris contre lesquelles nous avions tant de peine à défendre votre blé et votre farine.

–Est-il possible! Je voudrais bien que cela fût vrai!» s’écria le seigneur, et il vint en hâte au moulin.

En voyant la besogne du chat, il resta saisi d’admiration, la bouche ouverte et les yeux écarquillés; puis, apercevant l’auteur de tout ce carnage, qui, repu, tranquille, clignotant, assoupi sur le bras d’Yvon, faisait ronron, comme le rouet que tourne une filandière, il demanda:

«C’est cet animal, si paisible et si doux, qui a travaillé si vaillamment?

–Oui, monseigneur; lui tout seul, dirent les garçons meuniers.

–Quel trésor qu’un pareil chasseur! Ah! si je pouvais l’avoir! Voulez-vous me le vendre, l’ami?

–Je ne dis pas non, dit Yvon en caressant son chat.

–Combien en voulez-vous?

–Six cents écus, le logement et une bonne pension pour moi-même, dans votre château, car Minet ne travaillerait pas bien si je ne restais pas avec lui.

–C’est entendu. Topez là!»

Et ils se frappèrent dans la main.

Le seigneur emmena avec lui Yvon dans le château, l’installa au mieux et le traita de même. Notre gars n’avait rien à faire que manger, boire, se promener, chasser et pêcher. Il n’oubliait pas son ami Minet, et allait tous les jours lui faire une petite visite au moulin. Au bout de quelque temps Yvon, qui était aimable et gai et de plus fort joli garçon, conquit si bien l’amitié du seigneur et les bonnes grâces de sa fille, qu’il devint l’heureux époux de celle-ci

II

Goulven, comme son aîné, avait marché longtemps, longtemps, portant son coq, cherchant fortune et ne trouvant même pas un gîte pour la nuit. Il couchait à la belle étoile, se nourrissait de fruits sauvages, buvait l’eau des fontaines, et, quand il était trop las, se reposait sur la bruyère. Un soir, exténué de fatigue, il arriva devant la porte d’un beau manoir, et y frappa pour demander l’hospitalité.

Le portier ouvrit. «Que voulez-vous? dit-il.

–Être logés, mon petit camarade et moi, jusqu’à demain, s’il vous plaît. Ce sera une grande charité, car nous sommes bien las.»

Goulven avait une honnête figure et une voix agréable. Le portier vit tout de suite qu’il n’avait pas affaire à un malfaiteur.

«Entrez, dit-il, mon pauvre garçon, et reposez-vous. Mon maître est un homme charitable; il vous logera bien pour cette nuit.»

Goulven entra dans la grande cuisine, où tous les domestiques étaient réunis. Ils lui firent bon accueil; mais la vue du coq les étonna grandement.

«Quel bel oiseau! disaient-ils; comme il a l’air hardi et éveillé! et quelle singulière coiffure il porte! Nous n’avons jamais vu son pareil!»

Goulven soupa avec eux, puis alla, comme eux, coucher à l’écurie, emmenant son coq. Du grenier, où il était étendu sur des bottes de paille, il entendait la conversation des charretiers et des valets de ferme.

«Allons! disaient-ils entre eux, qui est-ce qui va veiller, cette nuit, pour voir venir le jour. Est-ce toi, Léonic?

–Oh! moi, je suis fatigué, j’ai labouré tout le jour, je n’en puis plus.

–Alors, toi, Yves?

–Ce n’est pas mon tour, j’ai veillé avant-hier.

–Et Yvon!

–Je suis tout malade; j’ai la tête à l’envers.

–Alors, ce sera Fanche?

–Certes non; j’ai gardé, toute la nuit dernière, ma femme, qui est au plus mal; veille toi-même!»

Ils se rejetaient ainsi l’un à l’autre la peine de veiller, et finirent par se quereller bruyamment. Goulven, étonné de ce qu’il entendait, leur cria:

«Pourquoi donc avez-vous besoin de voir venir le jour?

–C’est le seigneur qui le commande ainsi, lui dirent-ils, et il faut que, chaque nuit, trois d’entre nous restent éveillés, pour prévenir les autres, quand le jour arrive. S’il n’y en avait qu’un seul, il pourrait s’endormir, et le jour serait déjà venu depuis longtemps, que personne ne s’en douterait.

–N’est-ce que cela? dit Goulven; ne vous inquiétez de rien; dormez tout votre soûl, mes amis, je me charge de votre besogne.

Vous vous chargez, tout seul, de voir venir le jour et de nous l’annoncer?

–Oui, moi et mon compagnon.

Mais, malheureux, si vous vous endormez et que vous ne vous réveilliez pas à temps, le maître s’en apercevra, et vous fera pendre sans miséricorde.

–Laissez-moi faire, vous dis-je; je réponds de tout.» Là-dessus, les garçons d’écurie et les charretiers se couchèrent tous et s’endormirent.

Vers trois heures du matin, le coq chanta...

Les hommes se réveillèrent en sursaut.

«Qu’est-ce qu’il y a? Qu’est ceci?» s’écrièrent-ils:

Ce n’est rien, dit Goulven; ne vous dérangez pas. Mon petit camarade dit qu’il va bientôt voir le jour.

Et ils se rendormirent.

Vers les quatre heures, le coq chanta encore.

Ils se réveillèrent de nouveau et crièrent .

«Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce que c ’est?

–C’est mon camarade qui annonce le jour, dit Goulven. Levez-vous et voyez!»

Une bande rose vif s’étendait à l ’horizon, au bord du ciel, sur la bruyère, et les rayons du jour naissant entraient par les petites fenêtres de l’écurie. Les hommes se levèrent en criant: «Le jour arrive! Le jour est venu!»

Et ils coururent avertir leur maître.

«Si vous saviez, maître!!!

–Quoi donc? Qu’est-il arrivé? Pourquoi venez-vous me réveiller, sitôt?

Vous savez l’étranger que vous avez logé cette nuit, avec son petit animal, qu’il nomme coq?

–Oui. Eh bien! qu’a-t-il fait?

–Ce qu’il a fait?–Ce petit animal, qui a l’air d’un oiseau comme un autre, ou à peu près, en sait plus long que nous tous, et que vous-même, maître, sauf respect. Ce matin, pendant que nous dormions tranquillement, il a vu venir le jour et nous l’a annoncé, et quand le moment de se lever est venu, il a chanté, si haut, si clair pour nous le dire, que pas un œil n’est resté fermé.

–Ce n’est pas possible! Vous vous moquez de moi!

–Rien n’est plus vrai, maître, et si vous aviez ce petit animal-là chez vous, vous n’auriez plus besoin de faire veiller personne pour voir venir le jour, et nous resterions chez vous très volontiers, car, à part cette histoire de nuits à passer, vous êtes un bon maître.

–Eh bien! qu’on dise à l’homme de ne pas quitter le manoir aujourd’hui. La nuit prochaine, j’irai veiller avec vous, et nous verrons ce que sait faire son fameux animal.»

Le soir venu, après souper, les valets de ferme, les charretiers, les garçons d’écurie, allèrent tous se coucher, et Goulven grimpa dans son grenier avec le coq, non sans leur avoir répété qu’ils n’eussent à s’inquiéter de rien, que tout se passerait à merveille.

Le maître ne se coucha point. Vers trois heures du matin, il vint à l’écurie.

Quelques instants après, le coq chanta: Coquerico!

Le maître fut bien étonné.

«D’où vient cette, musique? dit-il.

–C’est mon coq qui annonce que le jour va venir, répondit Goulven. Attendez un peu et vous l’entendrez encore.»

A quatre heures, le coq fit de nouveau: Coquerico! Coquerico!!

–Pourquoi le coq a-t-il chanté? dit le maître.

–Parce que le jour est arrivé», dit Goulven.

Il ouvrit la porte; une clarté gaie emplit l’écurie, et le seigneur vit que le jour était en effet venu, tout rose et tout joyeux (on était au mois de mai). Il était émerveillé et n’en revenait pas de son étonnement.

«Si tu voulais me vendre ton petit animal, dit-il à Goulven, tu me rendrais un fameux service! Aucun domestique ne veut rester ici plus de trois mois. La besogne est toujours en souffrance; les labours n’en finissent pas, les semailles ne sont jamais faites à temps; les récoltes pourrissent sur pied: c’est une ruine pour ma maison. Vends-moi ton coq. Combien en veux-tu?


«VENDS-MOI TON COQ? COMBIEN EN VEUX-TU?»

–Mille écus, et une bonne pension au manoir pour moi.

–C’est entendu», dit le seigneur.

Goulven était un beau garçon, bon travailleur, toujours prêt à chanter gwerz ou zône, à repondre à une plaisanterie. Le seigneur le prit en grande amitié, sa fille fit de même Trois mois n’étaient pas écoulés que l’ami Goulven, entré au manoir par charité, était devenu le gendre du maître, et, bien nourri, bien vêtu, bien logé, se promenait comme un propriétaire.

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Türler ve etiketler

Yaş sınırı:
0+
Litres'teki yayın tarihi:
16 ocak 2025
Hacim:
326 s. 78 illüstrasyon
ISBN:
4064066301071
Yayıncı:
Telif hakkı:
Bookwire
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