Kitabı oku: «Les Filles du Clown»
Marie Delorme
Les Filles du Clown

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066314774
Table des matières
BIBLIOTHÈQUE DU Petit Français, A
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
BIBLIOTHÈQUE DU Petit Français, A
Table des matières
Marie DELORME
Les Filles du Clown
(Rita)


I
Table des matières
— Ainsi, Victoire, vous êtes bien décidée à faire cette folie?
— Oui, madame, sûrement, c’est avec regret, madame était si bonne pour moi!... Et depuis si longtemps que je la sers!...
Ici, Victoire porta son mouchoir à ses yeux.
— Si encore c’était pour vous bien établir! reprit Mme Villeneuve d’un ton chagrin, car elle aimait sa femme de chambre, et le mariage de celle ci lui causait une véritable peine.
— Mais, madame, c’est un bon établissement après tout. — Jos est un garçon rangé, il a dix mille francs d’économies; il a rendu sa première femme très heureuse et sa petite Marguerite, Rita comme il l’appelle, est si gentille! C’est un bijou d’enfant! Elle m’aime tant! Et le pauvre petit chou a bien besoin d’une maman qui s’occupe d’elle; — hier, le bas de ses petits pantalons était tout déchiré, la dentelle pendait en loques...
Mme Villeneuve sourit. Pour la correcte Victoire, porter une pièce de linge en mauvais état était une véritable infortune. Et elle allait épouser un clown!
— Oui, Jos Viguier est un brave homme; tous les renseignements que j’ai pris sur son compte lui sont favorables, et sa petite fille sera trop heureuse d’avoir une seconde mère telle que vous; — mais pensez à la vie que vous allez mener! au milieu dans lequel vous allez tomber! Vous, habituée à une existence si douce!
— C’est vrai que j’ai été bien tranquille avec madame, mais je sais bien aussi ce que c’est que la misère, et jusqu’à la mort de mes parents, avant que les bonnes sœurs de Sainte-Marie m’aient recueillie, j’avais couru les foires avec notre petite boutique et aidé mon père à faire ses berlingots et à les vendre.
— Et vous voulez recommencer?
— Madame, bien sûr que ce n’est pas le plaisir de vivre sur les routes qui me tient, mais j’ai trente-deux ans, c’est bien l’âge de m’établir. —Je trouve un bon parti, car dans notre classe, c’est un bon parti, qu’un homme jeune, bien portant, honnête, courageux, et qui n’a pas même un vice! Non, madame! — et sa voix s’élevait à mesure que son ardeur croissait, — pas un vice! Il ne joue pas! Il ne boit pas! Il ne fume même pas! Il dit que ça lui couperait les jambes et les bras, et que dans son métier, il faut être sûr de ses membres. Et puis il est si bon! Et enfin, madame, — ici le mouchoir réapparut et la voix s’éteignit dans un sanglot... — j’ai de l’amitié pour lui, et il en a pour moi!...
— Je vois bien qu’il est inutile de vous prêcher, ma pauvre fille, dit avec douceur Mme Villeneuve. Tout ce que je puis faire, c’est de vous souhaiter le bonheur, quoique vous le cherchiez par un chemin peu ordinaire, et de vous promettre que je n’oublierai pas vos fidèles services. Vous trouverez toujours une amie en moi.
— Madame est bien bonne! murmura Victoire dans son mouchoir.
— Allons, ne pleurez pas, puisque c’est chose résolue, ne pensez plus qu’à bien remplir vos devoirs d’épouse et de mère. — A quand la noce?
— Dans trois semaines, madame. Je vais rester ici huit jours pour mettre Laurence, ma nièce, au courant du service de madame, et puis j’irai chez ma tante pour une quinzaine. — Il me faut bien cela pour travailler à mes affaires, à celles de Jos, — et à la robe de la petite, ajouta-t-elle avec un sourire radieux, éclairant sa bonne figure toute simple, sans beauté, mais non sans charme. Nous nous marierons à Saint-Vincent-de-Paul, sans embarras, car nous sommes des gens raisonnables, et l’argent, comme dit Jos, coûte trop de mal à gagner pour qu’on le jette par les fenêtres. J’espère que madame voudra bien assister à la bénédiction nuptiale? M, Viguier aura l’honneur de venir le lui demander.
— Certainement, Victoire, je me ferai un plaisir de vous donner ce témoignage d’estime, vous le méritez bien!
— Merci, madame, merci mille fois, et vous verrez comme la petite Rila sera jolie avec sa robe de voile rose garnie de tulle crème, et ses beaux cheveux bruns tout bouclés, et ses grands yeux qui ont l’air de vous commander! Pauvre mignonne chérie! — Et reprenant son rôle de femme de chambre bien dressée:
— Madame n’a rien de pressé à faire pour aujourd’hui?
— Non, rien.
— Alors je vais continuer le raccommodage de linge fin, — et elle sortit d’un pas tranquille en fermant discrètement la porte derrière elle.
II
Table des matières
Sous les ombrages du Gigot venaient de s’arrêter deux voitures, attelées chacune d’un solide cheval percheron et portant un chargement aussi bizarre que disparate.
De longs madriers peints de toutes les couleurs s’y entassaient sous des ballots de grosse toile; des caisses de toutes formes et de toutes dimensions faisaient pyramides et des chaises, des tables, des escabeaux peints en blanc s’accrochaient un peu partout. Deux autres voitures, de cette sorte qu’on appelle roulottes, stationnaient à quelques pas plus loin.
L’une d’elles attirait les regards des passants, non seulement par sa fraîcheur et son élégance, mais par le charmant coup d’œil qu’offrait sa galerie à balustrade de bois tourné. — Des stores d’andrinople rouge baissés du côté du soleil y tamisaient une lueur chaude, sous laquelle dormait paisiblement, en compagnie d’un joli caniche tout blanc, une ravissante fillette de six à sept ans.
Elle était étendue sur le petit banc adossé à la paroi du devant. Sa tête avait pris comme oreiller la fourrure de son ami, et sa figure, à demi voilée par des boucles noires, ses paupières frangées de longs cils, son teint d’ambre et de rose comme disent les poètes, auraient pu tenter le génie d’un grand peintre.
A côté de la roulotte, une femme d’âge moyen, de tournure convenable et de mise décente, étendait du linge sur une corde tendue d’un tronc d’arbre à l’autre. Un bébé blond, joli, mais un peu frêle, accroché à son tablier, la suivait en trottinant.
Cependant le déchargement des grandes voitures venait de commencer, Trois hommes s’en occupaient avec une activité remarquable, les deux premiers du moins, le troisième, un adolescent, efflanqué, aux joues creuses, à l’œil terne, se ménageait beaucoup plus.
Celui qui paraissait le chef de l’entreprise, Jos Viguier, déjà présenté à nos lecteurs comme le mari de Victoire, était un vigoureux gaillard dans la force de l’âge, admirablement découplé et d’une physionomie ouverte et cordiale qui faisait plaisir à voir. Son compagnon, au contraire, sorte d’hercule brutal et sournois, n’excitait l’intérêt que par sa force vraiment prodigieuse et son. adresse égale à sa force. — A lui seul, il enlevait d’un tour de main des poids qui eussent semblé lourds à deux hommes; il maniait une caisse pleine et la jetait sur son épaule comme si c’eût été une botte de paille; il prenait à grandes brassées les solives, les poutrelles, les transportait à l’endroit où devait s’élever la baraque, puis venait en rechercher d’autres, sans avoir l’air fatigué le moins du monde. — Son gilet de tricot rouge se tendait sur son torse puissant, les muscles de ses bras, laissés à nus par ses manches retroussées, se raidissaient en grosses cordes; c’étaient là les seules marques d’effort que l’on pût apercevoir, tant Marius-Isidore Margasse était bien doué sous le rapport du développement physique.
Une fillette dormait près d’un caniche.

Son fils, Achille Margasse, malgré son glorieux prénom, ne lui ressemblait guère. Toujours geignant, toujours grognant, il s’en allait, tirant la jambe, traînant les pieds, laissant tomber les bras, avec un certain air de prétention sur son visage blafard. Il se rendait, après tout, fort utile dans la baraque, grâce à une dislocation des membres qui lui valait de nombreux succès auprès des amateurs. Sa mine lamentable et semiahurie faisait de lui un assez bon Gugusse; il triomphait surtout dans les rôles de Pierrot, et sa stupéfiante mémoire lui fournissait toujours un boniment, une chansonnette ou une romance à point nommé.
Sa mère, inscrite sur les programmes du théâtre sous le nom de la belle Léocadie, était la femme de l’hercule, et la sœur de la première Mme Jos Viguier; elle était par conséquent tante de Rita. — Elle avait pu passer pour une beauté dans sa jeunesse: une beauté blonde, froide, régulière, placide. Son mari, l’hercule, lui faisait grand’peur; pourtant il la ménageait, par un reste d’affection d’abord, et puis parce qu’il avait besoin d’elle.
Sa nature douce et paisible convenait tout particulièrement au dressage des animaux; elle y apportait une extraordinaire patience, et les chats, chiens, chèvres, singes, sortis de ses mains faisaient merveille. — Elle en tirait même un profit assez notable, car, plus d’une fois, elle avait vendu ses élèves à prix élevé.
Sa roulotte, où régnaient d’ailleurs en tout temps le désordre et la malpropreté, était une véritable arche de Noé. Dans tous les coins, on entendait piauler, miauler, aboyer, crier, grincer. Les bêtes mangeaient et couchaient avec les gens, et, sur la galerie extérieure, aussi sale que le reste, deux singes se chamaillaient sans cesse avec des cris stridents et amusaient de leurs ébats un gros perroquet gris, à l’œil narquois, qui, tout en se balançant sur un cercle de fil de fer, nasillait vingt fois par heure: — Achille! vaurien! — Achille! feignant! — Rita! sucre à Coco! —Léocadie! combien de recette?
Cette question, il l’avait apprise de lui-même à force de l’avoir entendu répéter chaque soir à l’hercule. — Mme Margasse en effet était la caissière. — Les jours de représentation, vêtue d’une robe de velours, jadis rouge, le front couronné de diamants à cinquante centimes pièce, elle trônait devant le petit comptoir drapé d’andrinople et festonné de dentelles blanches, sous un bec de gaz qui éclairait, dans le miroir placé derrière elle, le reflet de ses tresses blondes, encore opulentes. — Elle recevait l’argent, rendait la monnaie, correctement, de sa main potelée, et ajoutait d’une voix un peu grasseyante: «Messieurs! Mesdames! les prrrremières sont à droite!» Vers neuf heures, quand la salle était pleine, elle emportait la caisse en lieu sûr, puis s’armant d’une baguette enrubannée, venait présenter la chèvre Milka, ou le chien Baroco, ou quelque autre de ses pensionnaires. Ils lui faisaient toujours honneur, et, satisfaite des applaudissements bien nourris qui éclataient à chaque prouesse, elle se retirait avec majesté, puis revenait surveiller la sortie et allait enfin se débarrasser de ses atours, pour ne les reprendre que le lendemain soir, car le reste du temps, en savates, en jupon mal attaché, sans corset, les cheveux mal peignés, elle vaquait avec l’aide du gémissant Achille aux divers soins que réclamaient ses acteurs à quatre pattes.
Mme Margasse à son comptoir.

C’était d’ailleurs une fort honnête femme, elle vivait en bons termes avec son beau-frère et même sa nouvelle belle-sœur, Mme Victoire.
Dans la roulotte Viguier, les choses se passaient tout différemment. — Jos, qui avait été marin de l’Etat, avait appris à tirer le meilleur parti possible d’un emplacement restreint. Ingénieux et adroit au possible, il avait imaginé une foule de systèmes, bien conçus pour embellir ou aménager commodément son modeste intérieur. — La roulotte, le jour, formait un vrai petit salon que ne déparait pas le lit caché dans une alcôve sous des rideaux de guipure artistement drapés. Dans les coffres qui servaient de sièges, s’entassaient les vêtements d’une part, la vaisselle de l’autre; le lit de Rita, suspendu la nuit comme un hamac, disparaissait dans la journée; aussitôt que les repas étaient terminés, tout ce qui avait servi à la cuisine ou à la table était lavé, remis en place dans des coins mystérieux dissimulés par des draperies, et Mme Viguier, la figure épanouie d’un bonheur rarement troublé, s’installait sur sa galerie, ou, si le temps était mauvais, près de sa petite fenêtre à quatre vitres, et faisait courir son aiguille aussi activement que jamais. — Sa corbeille à ouvrage se remplissait d’étranges chiffons. Elle avait assumé la tâche d’entretenir en bon état les hardes de la troupe et elle s’en acquittait de façon à mériter l’estime de tous; même de Margasse, qui appréciait l’avantage des remmaillages artistiques remplaçant sur ses maillots les restoupages de Léocadie. Celle-ci s’émerveillait aussi de voir la robe de velours rouge reconquérir sans cesse une nouvelle jeunesse grâce aux industries de Victoire, et les garnitures de dentelles de sa robe de soie violette reprisées avec autant de soin que si elles eussent été du point d’Alençon.
Quant à Jos, il était profondément heureux de ne point déchoir de son rang de clown distingué. — 11 avait longtemps servi dans un cirque de haute volée, y avait pris le goût des beaux costumes et de la tenue soignée, et tout en faisant les sacrifices exigés par la modestie de ses débuts comme chef de baraque foraine, il aurait été peiné de ressembler à ces pauvres diables de saltimbanques, loqueteux et chétifs. — Victoire faisait donc des prodiges de goût, d’invention, de travail pour que tous les acteurs fussent convenablement vêtus. — Achille lui-même avait des costumes de Pierrot d’une blancheur irréprochable, et quand Rita paraissait pour faire le petit amour sur la tête de l’Hercule, ou jouer une scène avec Baroco, ses jupes de tarlatane rose, ses petits souliers de satin semblaient sortir d’une boîte.
Le théâtre Viguier faisait de très bonnes affaires. Il était bien vu partout, car on y pouvait conduire les enfants en toute sécurité. Jos n’aurait pas permis qu’on chantât des chansons grossières ou qu’on débitât des plaisanteries risquées; aussi faisait-il la joie des familles dans toute la région du Sud-Est où ses tournées le ramenaient invariablement.
— Les Viguier sont arrivés! — C’était un cri général par tout le pays, et Jos ne manquait pas d’ouvriers amateurs pour l’aider à édifier sa jolie baraque, en forme de maison, recouverte de toile rayée gris et rouge, avec une marquise à lambrequins bordés de galon rouge. Sur le devant, deux portières en cretonne à grosses fleurs tombaient à droite et à gauche de la petite estrade d’entrée, et, au milieu trônait le fauteuil royal de «la belle Léocadie». — Quatre mâts vénitiens, avec de longues banderoles flottantes, un grand écriteau sur lequel on lisait en lettres d’un pied: Théâtre des Variétés amusantes, complétaient le décor. Sur l’estrade, les soirs de représentation, la musique composée d’une grosse caisse, d’un chapeau chinois confiés à l’hercule, et d’un cornet à piston dévolu aux soins d’Achille, était bien un peu maigre; mais quand Jos, excellent musicien, la renforçait, la foule s’amassait devant le théâtre. M. Viguier jouait également bien du cor anglais, du cor et du violon, il ne plaisantait pas quand il s’agissait de musique et Achille était tenu de marcher droit.
Dans la baraque, il y avait un piano tenu par... Victoire!! Au prix d’un travail surhumain, elle avait appris une douzaine d’airs de valse et de polka très faciles, mais bien rythmés. A force de les répéter, elle avait fini par arriver à un résultat très passable et les pantomimes pouvaient, sans trop de peine, se régler sur ses accords.
III
Table des matières
Maintenant que nous avons fait connaître le personnel du théâtre Viguier, revenons à la place du Gigot où nous avons laissé Victoire occupée à ses travaux de ménagère.
La matinée était belle et déjà chaude. En pareil cas, on pouvait éviter la désagréable nécessité de faire la cuisine dans la roulotte. Sur un petit fourneau portatif, mijotait un ragoût, exhalant une odeur appétissante, et au-dessus d’un joli feu clair, alimenté par des éclats de sapin, une marmite de fonte, suspendue à trois bâtons en faisceau, faisait entendre de sourds bourdonnements. Victoire venait de lever le couvercle et un nuage de vapeur s’échappait en blanches spirales fortement aromatisées d’un parfum de soupe à l’oignon quand elle remarqua un petit garçon d’une dizaine d’années qui, debout auprès d’elle, regardait la marmite avec des yeux de convoitise. L’enfant était très maigre, pâle sous la couche brune dont la vie au grand air avait couvert son visage, mais beau et bien fait. Ses lèvres très rouges, ses dents blanches, ses cheveux noirs, frisés et luisants disaient son origine italienne, mieux encore que son costume composé d’une peau de mouton, d’une culotte de velours râpé, et d’une singulière chaussure en cuir blanchâtre attachée autour des jambes par de larges bandelettes.
Un petit garçon regardait la marmite.

Il restait là, planté tout droit, les narines dilatées, ne faisant pas un mouvement et contemplant la grande cuiller de fer que Victoire promenait dans le chaudron en ramenant à la surface tantôt un oignon doré, tantôt une belle pomme de terre à demi éboulée.
— Veux-tu une écuellée de soupe, petit? dit la bonne créature, tu as l’air d’en avoir envie?
L’enfant rougit, abaissa ses longues paupières brunes dont la frange soyeuse caressait sa joue, puis d’une voix timide répondit:
— Si, signora .
Victoire courut chercher un grand bol, le remplit de soupe, et le donna au pauvre petit qui se jeta si avidement sur la première cuillerée qu’elle le retint.
— Tu vas te brûler, dit-elle, attends un peu! tu as donc bien faim?
— Si, signora! dit encore l’enfant d’un ton triste.
— Mange tranquillement, mon petit garçon, tu auras après un morceau de pain et un peu de viande froide, cela le fera un bon repas. Mais pourquoi laisses-tu la moitié de la soupe? est-ce que tu ne la trouves pas bonne? Tu ne l’aimes pas, la soupe aux pommes de terre? Elle paraissait à ton goût-tout à l’heure?
L’enfant n’avait guère compris tout ce discours que par l’expression du geste et de la voix; il répondit cependant, en montrant le bol encore à demi plein et en tournant la tête derrière lui.
— È per la nonna .
Dans sa vie errante, Victoire avait appris à entendre assez bien l’italien populaire. Plus d’une fois, Jos avait engagé des sujets de passage, piémontais, napolitains ou toscans. Lui-même s’étant trouvé en rapport avec des Italiens, dans les grands cirques, savait très bien parler leur langue. Sa femme l’appela à la rescousse, et il interrogea le petit garçon. Celui-ci répondit avec aisance et douceur; puis, quand on lui eut promis formellement d’aller porter de la soupe à sa grand’mère, il acheva la portion restée dans son bol avec un empressement disant bien haut la grandeur du sacrifice qu’il avait voulu faire à l’amour filial.
— As-tu des parents? demanda Jos.
— Oui, grand’mère Agnese.
— Et ton père et ta mère?
— Ils sont morts.
— Que faisaient-ils?
— Je ne sais pas.
— Tu ne les as pas connus?
— Non, je ne connais que mère Agnese.
— J’entends bien, mais où vivez-vous, mère Agnese et toi?
L’enfant ouvrit de grands yeux.
— Nous vivons sur la route.
— Mais où dormez-vous?
— Dans la case, avec la Grigiola.
— Qui est la Grigiola?
— L’ânesse, l’ânesse grise qui traîne la case.
— Et de quoi vivez-vous?
— Avec des châtaignes, de la polenta et des tagliarini quand la bourse est pleine.
— Ce n’est pas cela que je te demande. Qu’est-ce que vous faites pour remplir la bourse?
— Oh! mère Agnese fait des tours de cartes, et puis elle chante el joue de la mandoline, et moi je fais des cages pour les petits oiseaux, et je danse et je joue de la zampogna. Vous allez voir!
Il tira de sa peau de mouton une sorte de petit sifflet ou chalumeau, et se mit à en jouer avec une habileté surprenante. On aurait dit qu’une légion d’oiseaux nichait sur ses épaules; tantôt il imitait le gazouillement de la fauvette, tantôt les trilles veloutés du rossignol, puis il entama une joyeuse sicilienne d’un entrain endiablé qui mit le perroquet en goût de musique. A ses coups de gosier, répondirent les aboiements de Baroco, subitement réveillé, et Rita, tirée de son sommeil par les soubresauts de son oreiller, vint s’accouder à la balustrade de la galerie, les cheveux tout embroussaillés et les yeux mi-clos. Elle ne tarda pas d’ailleurs à les ouvrir tout grands, car le petit Italien s’était mis à danser en chantant et en s’accompagnant de castagnettes; sa chanson, d’une mélodie facile à saisir, avait un refrain bien marqué. Il la nasillait un peu, quoique sa voix fût juste et agréable. Quant à sa danse, elle était gracieuse, souple, légère; ses petits bras maigres s’arrondissaient également au-dessus de sa tête, ses pieds agiles frappaient. le sol en cadence, toute sa personne fluette dessinait des lignes artistiques et fines.
Jos l’écoutait et l’admirait sans rien dire. Artiste lui-même, il appréciait la grâce innée de l’enfant et son rare talent musical. Victoire était restée bouche béante et en oubliait le bébé qui tiraillait sa robe en pleurnichant. Pour Rita, elle était dans un complet ravissement Elle descendit quatre à quatre l’escalier de la roulotte et vint en courant interpeller le petit danseur.
— Comment t’appelles-tu? s’écria-t-elle tout essoufflée.
— Riccio, Riccio Blanchi, dit-il.
Rita leva vers son père ses grands yeux étonnés.
— Il s’appelle Mauricio ou Maurice Bianchi, dit Jos, mais son petit nom est Riccio comme le tien, Rita, vient de ton vrai nom: Marguerite.
— Riccio, danse encore! et joue encore les petits oiseaux, dit la petite fille d’un ton impérieux.
Le petit Italien allait obéir, mais Victoire s’interposa.
— Le pauvre enfant mourait de faim tout à l’heure, dit-elle, et il a parlé de sa grand’mère qui avait faim aussi, il faudrait voir si on ne peut pas secourir la vieille.
— Je n’ai pas le temps! dit Jos avec impatience, la baraque ne se montera pas toute seule. Marius va bientôt avoir fini le déchargement, et ce n’est pas ce grand flandrin d’Achille qui avancera beaucoup la besogne...
— Eh bien, j’y vais, dit Victoire. Dis à Léocadie de veiller sur la marmite..
Elle prit le bébé sur un bras, de l’autre main saisit celle de Rita.
— Mène-moi vers la nonna, dit-elle à Riccio, et elle le suivit, réglant son pas sur l’allure des deux enfants.
A une cinquantaine de mètres sur la route qui conduit au lac du Bourget, son conducteur s’arrêta, et, sans parler, lui indiqua de la main un singulier établissement. C’était une cahute en planches, assez semblable aux maisonnettes de bergers qu’on voit en France dans les pays où il y a de grands pâturages pour les moutons. Cette sorte de niche était portée sur des roues pleines cerclées de fer; les brancards, reposant à terre, lui donnaient une position oblique, telle qu’on ne pouvait y séjourner pour le moment. En effet, l’habitante de ce pauvre logis était assise sur un petit talus, les pieds dans le fossé ; tout en égrenant un chapelet entre ses vieux doigts osseux et flétris, elle surveillait du coin de l’œil une belle ânesse grise qui broutait, sans perdre un coup de dents, l’herbe drue au pied des platanes. Rita, un peu effrayée, tout d’abord, se cramponnait à la main de Victoire et contemplait d’un air de stupéfaction l’étrange figure de la vieille Italienne.
Elle avait peut-être, au temps jadis, été une jolie fille, au teint doré, aux tresses brillantes, aux yeux de velours, et quand Giuseppe Bianchi, le hardi pêcheur, l’avait épousée, plus d’un marin de Fiume avait envié l’heureux mari de la brune Agnese. Mais l’âge, la misère, les chagrins, avaient lentement et sûrement opéré leur œuvre néfaste et la nonna avec ses yeux caves, ses paupières ridées, sa peau basanée, son menton saillant, son grand nez crochu, sa chevelure mêlée de mèches grises, s’échappant d’un mouchoir décoloré, n’était plus guère qu’un sujet de pitié. Son regard cependant avait conservé une singulière vivacité, et quand elle répondit aux bienveillantes questions de Victoire, sa voix avait encore des intonations chaudes et des accents fermes.
Elle raconta dans un jargon mi-français mi-italien une triste histoire, ressemblant, hélas! à bien d’autres: son mari, son fils, morts en mer, l’aîné de ses petits-fils tué en Abyssinie; sa fille morte à la peine, la barque et les filets vendus pour rien, la maison et le petit champ devenus la proie des créanciers, et grand’mère et petit-fils sans abri, sans pain, sans soutien, obligés de vivre «a la grazia d’Iddio» , dit-elle en se signant. Tant que l’été durait, cela marchait encore, les signori stranieri , dans les villes d’eaux, donnaient quelques sous au petit joueur de zampognetta, parfois leurs enfants achetaient des cages, des sifflets, des colliers de menus grains de corail et la Grigiola trouvait de quoi se nourrir au bord des routes, mais l’hiver! — ah! l’hiver! avec le froid, la neige, les chemins déserts battus par les-rafales! Sûrement, si ce n’était pour le petit, elle serait bien mieux, la vieille mère, là-haut dans le Paradis avec tous les carissimi qui l’y attendaient, mais Riccio!...
Les deux femmes pleuraient en silence; la vie est si dure aux pauvres gens! et l’avenir si incertain!....
Rita, qui, pendant le récit d’Agnese, avait été en grande conversation avec Riccio, s’était fait montrer de près la zampogna merveilleuse et expliquer son emploi; en voyant les larmes qui coulaient sur les joues de la vieille, elle se sentit tout à coup prise d’une grande compassion:
Marius-Isidore Margasse.

— Ne pleurez pas, pauvre femme, dit-elle, venez avec nous, je vais vous donner de la soupe comme, maman en a donné à Riccio, elle est très bonne; maman fait très bien la soupe. Vous aurez ma part, s’il n’y en a pas assez pour tout le monde; moi, je n’y tiens pas beaucoup, ajouta-t-elle avec délicatesse, pour atténuer le mérite de son offre, et puis, vous aiderez maman à laver la vaisselle, et ce soir, Riccio dansera avec moi sur l’estrade et il fera les «petits oiseaux». Ça appellera le public! dit-elle d’un ton capable.
Les yeux de Victoire rencontrèrent ceux d’Agnese. On y lisait une sorte de tremblant espoir, léger comme une petite flamme qu’un souffle peut éteindre, mais brillant aussi comme une étoile dans un ciel sombre.
— Prenez courage, dit la bonne Mme Viguier, les enfants ont peut-être raison. Venez déjeuner avec nous et nous verrons ce qu’il en pourra résulter. Mon mari est si bon! Et puis, avec ce bébé que je sèvre, j’ai bien de l’ouvrage maintenant. Vous ne serez pas de trop pour m’aider; le petit peut aussi s’employer dans le théâtre; il joue vraiment très bien de sa petite flùte.
— Je n’ose accepter, dit la vieille dont la voix s’altérait, tant son émotion était vive, et puis je ne peux pas laisser la Grigiola.
— Amenez-la près de notre roulotte, dit Victoire, il y a de la place.
Un moment après, Jos, en venant réclamer son déjeuner, vit s’avancer un singulier cortège: en tête, Rita et Riccio gambadaient au rythme de la chanson populaire: Io ti voglio ben assaie. Derrière eux marchaient Victoire et Agnese, portant le poupon qui jouait avec le chapelet de bois noir. A l’arrière garde, la Grigiola, réintégrée entre ses brancards, traînait la cahute en secouant les oreilles, seule manière qu’elle eût de témoigner son mécontentement bien justifié, d’avoir délaissé l’herbe fraîche sous l’ombre des platanes.
La vieille Agnese avait infiniment d’esprit. Ranimée par l’espérance, elle se laissa aller à toute sa verve italienne, et Jos s’en amusa beaucoup. — Au lieu de ne faire que deux bouchées de son repas, comme de coutume, pour courir après sa baraque, il resta à jaser un moment et sirota son café tout tranquillement, ébahissant fort la bonne Victoire qui n’ajoutait pas, aux nombreuses qualités dont elle était pourvue, le talent de la conversation.
Pendant l’après-midi, Agnese endormit le bébé en lui chantant des berceuses, puis elle s’occupa de Rita qui prit sa première leçon de lecture, sa première leçon de chant et sa première leçon d’italien. La vieille ne manquait pas d’une certaine instruction, étant fille d’un maestro di scuola; elle aimait à enseigner et s’y prenait à merveille. Son élève était, du reste, fort ignorante; Jos avait tout son temps pris par son théâtre, ses répétitions, ses exercices, l’entretien de son matériel et ne pouvait s’occuper de l’enfant d’une manière suivie. — Victoire, très laborieuse, mais pas très vive, ne savait pas trouver le loisir de faire lire ou écrire la petite; elle n’avait pas le courage non plus de l’envoyer en classe, et la fillette grandissait, folâtre et insoucieuse comme un jeune chat.
A souper elle accueillit son père d’un tendre: Dammi un baccio, padrino mio , qui enchanta celui-ci. Ce joli langage sur ces lèvres roses caressait si doucement son oreille! La journée avait été bonne, d’ailleurs, toutes les places réservées, ou à peu près, étaient louées d’avance, la moitié des billets de première, placés, on ferait salle pleine très probablement, et sur la grande affiche barbouillée magistralement par Achille, on pouvait lire en vedette:
CE SOIR
Débuts du jeune Riccio BIANCHI
ZAMPOGNERO
A la fin de la pantomime, le jeune Riccio dansera
LA SALTARELLE NAPOLITAINE
Quel émoi pour la vieille nonna, quand vers dix heures, Riccio, vêtu de sa peau de mouton, à laquelle un vigoureux savonnage et quelques rubans rouges, cousus par Victoire, avaient donné un aspect tout à fait élégant, parut sur la scène et fit son salut au public!
L’enfant n’était pas timide, il était beau et gracieux et excellent musicien. Il eut un succès étourdissant, et sa danse mit le comble à l’enthousiasme des spectateurs; on cria bis, on applaudit avec frénésie, et le lendemain, dans toutes les familles, la jeune partie de la maisonnée s’essayait à l’envi à reproduire les gestes et les pas du petit Italien.
Pendant plusieurs jours, la vogue se soutint. Jamais Léocadie n’avait eu une telle série de belles recettes, non, pas même avec l’équilibriste japonais, et quand Jos proposa d’adjoindre définitivement à la troupe Viguier, Agnese, Riccio et la Grigiola, sa proposition fut tout de suite acceptée. Achille seul grognonna pour le principe, mais ses opinions n’étaient pas comptées pour grand’chose.
Six semaines durant, le théâtre des Variétés amusantes continua à faire le bonheur du public d’Aix par ses exercices aussi variés qu’amusants. Jos n’avait pas son pareil pour les barres fixes, le trapèze, les sauts périlleux, les tours d’adresse de toute sorte.
L’hercule jonglait avec des poids formidables, portait des montagnes de chaises et d’escabeaux, au sommet desquels Jos, dans un superbe maillot noir à paillettes d’argent, exécutait des pirouettes vertigineuses.
Achille avait trouvé moyen de faire figurer dans les pantomimes, Baroco, Milka, les singes et même le perroquet gris.
Enfin Riccio et Rita exécutaient des pas de deux ou chantaient de leurs petites voix grêles et limpides des chansonnettes italiennes en duo, et, à l’apothéose finale, sous les lueurs incandescentes d’un feu de Bengale rose, apparaissaient, debout sur les mains de l’hercule, à droite et à gauche de Jos, perché fièrement sur la tête de Marius.
Mais le vent d’automne commençait à disperser les feuilles en éventail des platanes. La crête des montagnes avait revêtu son manteau de neige, les étrangers partaient en foule comme des bandes d’oiseaux frileux, et la baraque ne se remplissait plus. Le moment approchait où les recettes ne couvriraient plus les frais; il fallait donc songer à émigrer pour suivre, dans un climat plus doux, à Hyères, à Cannes, à Nice, la clientèle qui s’égrenait.
Victoire n’aimait pas ces changements, et, le cœur gros, elle se mit à la besogne faligante des emballages, laissant à la vieille Agnese le soin de sa petite Dorothée qui, atteinte d’une assez forte coqueluche, était très difficile à garder. Quant à Rita, fort désœuvrée par suite du branle-bas général, elle rôdait un peu partout, sous prétexte d’aider Riccio qui travaillait avec ses patrons à démolir le théâtre et à rassembler les matériaux.
IV
Table des matières
C’était la veille du départ, un beau jour d’octobre, tout ensoleillé ; sur la place du Gigot, d’où avaient déjà disparu les petites baraques de tir, de fritures, de sucreries, les derniers rayons du jour allongeaient les grandes ombres des troncs d’arbres, et se jouaient en teintes rougeâtres sur les tentes d’une étrange colonie arrivée du malin.
Hommes, femmes, enfants, avaient tous le même type bizarre, les mêmes cheveux noirs charbon, crépus et huileux à la fois; le même teint couleur de bronze, les mêmes yeux bruns, sombres et durs, les mêmes vêtements bariolés et en guenilles.
Les petites filles, à peine vêtues d’une sorte de sac de couleur indéfinissable, un collier de corail ou de sequins noircis par la saleté, pendant à leur maigre cou, sur leurs épaules noires; l’air effronté, la démarche hardie, mordillant des pommes ou croquant des noix comme des écureuils, circulaient dans le camp entre les grandes tentes de peaux roussâtres dont l’ouverture laissait voir, dans une profondeur obscure, des nichées de marmots à demi nus, aussi bruns de peau et de cheveux que les mères qui les allaitaient.
Tout cela grouillait, piaillait, criait, parlait une langue aux sons rauques, gutturaux ou criards ne ressemblant à aucune autre.
Les hommes grands, bien faits, d’un aspect farouche, avaient mis au vert les petits chevaux à crinière mal peignée, à poil bourru qui avaient trainé les charrettes recouvertes d’une sorte de voûte en toile épaisse. — Quelques-uns d’entre eux, paresseusement étendus au soleil, fumaient silencieux; d’autres, un rouleau de fil d’archal à la main, ou une charge d’objets de vannerie légère sur l’épaule, s’en allaient par la ville proposer leur marchandise ou leurs services de raccommodeurs, et surtout tenter de grappiller des victuailles pour le repas du soir.
La troupe Viguier n’avait pas vu sans inquiétude ces dangereux voisins, et leur venue avait beaucoup contribué à décider le déménagement.
Gitanos en Espagne, Zingari en Italie, Gypsies en Angleterre, Bohémiens en France, ces tribus errantes promènent dans toute l’Europe leurs vices, leurs mœurs, leurs types, ne se mêlant jamais aux peuples qu’ils coudoient, ne se fixant nulle part, préférant les vexations, la misère, les outrages à la perte de cette liberté sauvage qui est leur seul dieu. — Ils sont rarement en bandes nombreuses, car on tolère difficilement leur séjour en campement dans le voisinage des villes, où ils se signalent toujours par d’innombrables méfaits.
Les Zingari.

A la tombée de la nuit, quand Victoire, à demi morte de fatigue, appela Rita pour la coucher, la petite ne répondit pas à son appel.
— Elle est sans doute chez sa tante, se dit Victoire, et elle alla chez Léocadie.
Celle-ci était hors d’elle-même. Cadèche, une belle jeune oie d’une intelligence remarquable, qu’elle dressait depuis un mois, avait disparu, et elle la cherchait vainement pour l’enfermer dans la cage à claire-voie qui devait lui servir de prison pendant la route.
— Ce sont ces bohémiens de malheur, criait la pauvre femme avec désespoir. Je ne m’en consolerai jamais! Une bête si gentille! Qui m’avait déjà donné tant de peines! Et moi qui comptais dessus pour la prochaine saison de Nice! Ah! les brigands! les bandits! ils prennent tout! l’argent, les bêtes, les enfants!...
— Les enfants!! Victoire tressaillit, puis se mit à courir comme une insensée vers le campement, appelant très fort: Rita! Rita! Les petits bohémiens la suivaient avec de mauvais rires et des sifflements stridents.
Quelques vieilles échevelées et grimaçantes vinrent lui montrer le poing et l’injurier. Déjà les hommes s’approchaient et la regardaient d’une vilaine façon; elle prit peur, revint à la roulotte... Rita n’y était pas. Jos, à demi fou d’angoisse, l’Hercule, Achille lui-même, accoururent et se mirent à chercher partout dans la ville,... sur les routes,... rien! toujours rien!
On avait prévenu la police, les agents arrivèrent, visitèrent les tentes, point de trace de Rita!
La nuit était venue; Victoire, épuisée, sanglotait en berçant sur ses genoux son enfant malade. Les Margasse s’avouaient vaincus; seuls, Jos et Agnese continuaient les recherches, armés de torches dont la lueur fuligineuse rendait plus sinistres encore leurs figures bouleversées et leurs yeux dilatés à force de tout fouiller du regard.
Les Bohémiens avaient allumé de grands feux et les femmes préparaient le souper, les hommes dépeçaient la viande ou allaient remplir leurs cruches aux barils cachés dans leurs charrettes.
La marmaille, enfermée sous les tentes, s’était endormie; le camp n’était plus éclairé que par un jet de flammes de temps à autre ou la lumière rouge sombre des brasiers ardents.
On entendit une saltarelle que jouait une petite flûte.
— C’est Riccio et sa zampogna. Il prend bien son temps pour nous régaler de sa musique! s’écria le malheureux Jos hors de lui.
— Zitto! dit la vieille en levant son doigt décharné.
Et, d’un mouvement brusque, elle éteignit les deux torches et entraîna son compagnon vers les roulottes.
— Mais, balbutia Jos...
— Zitto; in nome della madona santissima, répéta-t-elle d’un ton impérieux.
Il ne résista plus.
La zampogna allait toujours, promenant dans l’ombre ses gazouillements les plus doux et ses trilles les plus audacieux. Tantôt ils semblaient tout près, tantôt ils s’éloignaient, puis se rapprochaient jusqu’à paraître sortir du camp même.
Un chien grogna sourdement, puis un aboiement rauque s’éleva... Un Bohémien alla du côté où il s’était produit, regarda autour de lui, ne vit rien et vint s’asseoir près du foyer, en proférant une invective.
On n’entendait plus le zampognero; les chiens se turent et les gitanos se mirent à souper.
Si Riccio avait cessé sa musique, c’est que maintenant il courait à perdre haleine pour rejoindre Agnese et Jos... Ils étaient avec Victoire. Les yeux brillant d’une sorte de fièvre, tremblant d’une agitation qu’il avait peine à dominer, et pourtant, assez maître de lui pour parler à voix basse, il dit à sa grand’mère:
— Rita est dans le camp!
— Où ? Comment la police ne l’a-t-elle pas trouvée?
— Elle est cachée dans une petite charrette couverte de vieux tapis, là-bas, au coin de la route. Les agents n’ont pas pensé à chercher là.
— Ni nous non plus, grand Dieu! En es-tu sûr?...
— Elle m’a parlé, elle a entendu la zampogna; elle m’a appelé tout doucement, parce que les femmes qui l’ont prise lui ont dit qu’on la tuerait si elle appelait au secours; mais en entendant la zampogna si près d’elle, elle a pensé que j’étais seul et deviné que je la cherchais.
Tout ceci avait été dit en italien; mais Jos l’avait compris. Il expliqua la situation à Victoire qui courut prévenir les Margasse, et on tint conseil. L’hercule voulait qu’on allât tout de suite s’emparer de la charrette et enlever l’enfant de vive force. Jos fit observer que c’était risquer d’attirer tout le camp sur soi, et que dans la bagarre on pouvait attraper de mauvais coups et exposer même la vie de la petite.
Victoire et Léocadie parlèrent d’aller chercher la police.
— C’est bien par là qu’il faudra commencer, dit Jos; mais la police est toujours longue à ébranler!... avant qu’elle soit arrivée, les Bohémiens, qui ont le plus grand intérêt à ce qu’on ne trouve pas chez eux l’enfant volée, la feront disparaître.
— Ce ne sera pas long, dit Agnese; un de ces diables à face brune la prendra dans ses bras, l’empêchera de crier en lui mettant la main sur la bouche, sautera sans selle ni étriers sur le dos d’un des petits chevaux; en cinq minutes, du train d’enfer dont ils iront, ils seront perdus dans la nuit, et allez donc les chercher! ils ne suivront pas les routes, vous pensez bien!
— Voilà, reprit Jos qui avait profondément réfléchi pendant qu’elle parlait, voilà ce qu’il faut faire: Marius va aller tout raconter à la police et nous amènera du renfort. Achille et moi...
— Et moi, dit Riccio qui écoutait attentivement.
—... Et toi aussi, à condition que tu seras prudent, — nous allons nous approcher de la charrette et faire bonne garde pour empêcher qu’on vienne nous arracher la petite.
— Ah! mon Dieu, ma petite! ma pauvre Rita! sanglota Victoire.
— Léocadie et toi, vous resterez pour surveiller nos voitures que ces bandits viendraient piller en notre absence...
— Andro con voi! dit la vieille, et ses yeux eurent un éclat si soudain et si ardent que nul ne se soucia de la contredire.
Jos décrocha des parois de la roulotte un petit revolver, Achille prit celui de son père et Agnese, après avoir été fourrager dans sa cabine, revint en tenant un objet qu’elle tenait caché à demi, mais qui, sous un rayon du bec de gaz voisin, laissa percer un filet lumineux tel qu’en reflète une lame d’acier poli
La nuit était sans lune, le ciel couvert et sans clarté. La petite troupe s’éloigna de la roulotte par une route qui bifurquait avec celle où se trouvait la charrette dans laquelle la pauvre petite Rita, enfermée depuis plusieurs heures, derrière un amas de sacs et de caisses, pleurait et tremblait à demi morte de peur.
Au bout d’une cinquantaine de mètres, on prit sur la gauche, à travers des prairies marécageuses; puis, en rampant, on approcha lentement, sans bruit, avec mille précautions, de la voiture dont la masse sombre attirait tous les yeux.
Un chien attaché aux brancards donna de la voix. Jos, Achille et Riccio s’aplatirent dans l’herbe humide.
Le chien gronda en tonnerre...
— Faut-il tirer? murmura Achille.
Jos lui retint la main.
— Reste tranquille, le coup de feu attirerait l’attention, dit-il.
— Que faire alors?
Agnese avait pensé à tout. Un gros morceau de bœuf rôti, — tout le dîner de la famille, — fut jeté devant le farouche gardien, et tandis que ses crocs déchiquetaient la viande, les trois hommes s’étaient blottis, Achille dessous, Jos derrière et Riccio dessus la charrette, attendant avec une mortelle angoisse la venue des hommes de la police.
Ah! comme certaines minutes sont longues! Enfants joyeux, qui vous amusez follement de quelque passe-temps à votre goût, quand on vous prévient qu’il faut rentrer ou reprendre le travail, vous vous écriez: «Déjà ! il n’y a pas un quart d’heure que nous jouons!» Une heure a passé pourtant; mais elle s’est envolée sans que vous vous en doutiez, vous étiez si contents!
Ce n’est pas déjà,... c’est enfin!... que se dit tout bas Jos, quand, après une attente mortelle, il aperçut sous les arbres de l’avenue la lueur des fanaux. IL était temps! Le chien avait fini sa pitance et recommençait à gronder. En furetant autour de lui, il découvrit Achille. Celui-ci fit un vrai saut de carpe pour échapper aux crocs qui le menaçaient. Le chien alors aboie furieusement. Grand remue-ménage au camp des bohémiens; des jeunes gens accourent: l’un d’eux saisit Achille à la gorge; mais, souple comme une anguille, le clown lui glisse entre les doigts. Riccio, saisi par un grand diable de gitano, se débat dans son étreinte. Mère Agnese, blottie dans l’herbe, tire par les jambes l’adversaire de son petit-fils; le bohémien, pris par surprise, tombe le nez par terre, et, pendant qu’il essaie de reprendre l’équilibre, lâche Riccio, qui, rapide comme l’éclair, court au-devant des nouveaux venus.
On s’approcha sans bruit, en rampant.

— Vite! vite! crie-t-il, au secours!...
Margasse, pour la première fois de sa vie, se presse; de deux formidables coups de poing il étend par terre deux bohémiens qui voulaient lui barrer le passage et il arrive juste à temps pour tirer Achille d’une bande de mégères, car, maintenant, tout le camp est sur pied; c’est une bataille générale.
Les habitants des maisons voisines, éveillés par le bruit, ouvrent leurs fenêtres; quelques hommes courageux viennent prêter main-forte aux sergents de ville. Quant à Jos, il n’a pas perdu un instant pour récupérer son précieux trésor, et, tandis que dans la nuit on se bat pour elle, Rita, la figure convulsée, les yeux hagards d’épouvante, les cheveux épars, tout son petit corps agité de secousses nerveuses, se pend au cou de Victoire qu’elle embrasse d’un mouvement passionné.
— Maman! oh! maman! dit-elle, et papa, ô papa chéri! et elle éclate en sanglots.
Grâce à l’arrivée des gendarmes, la bagarre se termina promptement, et, dès le lendemain, les bohémiens expulsés d’Aix se remettaient en route. La troupe Viguier ne partit que deux jours plus tard.
Rita fut assez longtemps à reprendre sa gaieté. Un enfant d’un caractère moins bien trempé que le sien eût sans aucun doute conservé de cette aventure une impressionnabilité maladive, nuisible à son développement moral et physique, mais la fille de Jos n’était pas une nature ordinaire, elle sortit de cette crise mieux armée pour la bataille de la vie; il lui en resta toutefois un souvenir très vif, très net, amenant avec lui une persuasion intime qu’il ne faut désespérer de rien, qu’on peut se tirer d’affaire même dans les cas les plus graves; et puis, elle apprit aussi à être prudente et à aimer une vie sédentaire. Elle cessa de rôder autour des roulottes, de courir à droite et à gauche. Agnese eut moins de peine à lui faire apprendre ses leçons, elle s’accoutuma peu à peu à aider Victoire dans les soins du ménage, à garder sa petite sœur, à occuper son temps et ses doigts. Au lieu de chercher à lier connaissance avec les enfants des baraques voisines, ce qui avait plus d’une fois navré Victoire, trop faible pour imposer sa volonté, et fâché Jos, trop occupé pour surveiller la fillette, elle les fuyait avec une sorte de terreur. N’était-ce pas en suivant deux petites gypsies qu’elle avait pénétré dans le camp, été entraînée sous une tente et failli perdre ses parents, sa liberté, peut-être la vie?
V
Table des matières
Dix ans se sont écoulés et nous retrouvons le Théâtre des Variétés amusantes sur une place d’Albertville. Sa tente n’est plus si fraîche; les raies rouges du coutil sont devenues brunes, mais tout est encore en bon état. On vient d’allumer le gaz, et, sous le grand miroir à bordures dorées, Léocadie trône encore, plus majestueuse que jamais, fort engraissée et alourdie pourtant; son corsage de satin vert garni de dentelles blanches craque aux coutures, et sur son cou replet, deux rangées de perles blanches dissimulent assez mal les ravages des années. Debout à côté d’elle, une grande jeune fille, svelte, élégante, brune avec de beaux yeux noirs, regarde d’un air sérieux la foule qui s’amasse peu à peu devant le théâtre. Elle est vêtue d’une robe à jupe courte en gaze bleue semée d’étoiles d’argent, un corselet de toile d’argent enserre sa taille ronde et souple; une draperie de tulle blanc, rattachée par des touffes d’épis d’argent sur les épaules, voile le haut du corsage. Les mêmes épis scintillent dans les boucles de ses beaux cheveux noirs massés sur le sommet de la tête. Ses joues n’ont point de fard, ni ses yeux de cercle noir factice, le rose délicat d’une vigoureuse et saine jeunesse et l’ombre de ses longs cils remplacent avantageusement tous les cosmétiques. De temps à autre, son regard vient chercher le joli couple qui fait la parade. Ce couple, bizarrement assorti, se compose d’une belle chèvre blanche et d’une fillette d’une douzaine d’années, charmante blondine, revêtue d’un costume d’Italienne absolument fantaisiste. La chèvre saute, tourne sur ses pieds de derrière au son d’un air de chalumeau joué par un jeune homme habillé lui aussi en Italien. La jeune danseuse élève son tambour de basque au-dessus de sa tête, le secoue, le fait ronfler avec son pouce, puis danse comme la chèvre et toutes deux semblent s’amuser, et elles s’amusent réellement et la foule applaudit.
Elle fait mieux que d’applaudir, cette bonne foule, elle entre à flots pressés et la grosse Léocadie s’enroue à répéter: «Messieurs, mesdames, les premières sont à droite!»
Imitons la foule, entrons dans la baraque. Elle a pris un cachet plus confortable qu’au temps jadis. Les fameuses premières ont des banquettes rembourrées et à dossiers, les secondes ont des bancs recouverts de feutre et aux troisièmes on peut aussi s’asseoir. Il y a des candélabres à gaz à chaque pilier; le rideau, repeint à neuf, représente un paysage avec un fond de montagnes bleu verdâtre, un coin de forêt avec des arbres vert bleuâtre, une balustrade qui n’est là que pour embellir la chose, car elle sort des touffes de fleurs variées qui s’épanouissent au bas, et se termine par un vase monumental. Ce paysage merveilleux a pour encadrement deux rideaux d’un rouge superbe, les effets de lumière et d’ombre sont largement traités et la frange à crépines d’or qui s’écrase au bas, est peinte de main de maître.
La jeune danseuse élève son tambour de basque.

Dans une sorte de tribune ou de niche artistement drapée, devant un piano d’aspect très respectable, voici Victoire, un peu pâle, un peu maigre, les cheveux tout gris et le front ridé, mais ayant gardé sa physionomie avenante et paisible. Un coin de rideau est entre-bàillé, Jos apparaît dans son brillant costume de velours noir tout pailleté d’acier, il a-moins changé que sa femme, il paraît d’ailleurs heureux et bien portant, il sourit en parlant à Victoire, de ce bon sourire affectueux qu’elle connaît si bien et qu’elle aime tant. Derrière le rideau, Marius Margasse manœuvre ses poids pour exercer son biceps; lui aussi est à peu près le même qu’il y a dix ans et Achille, toujours plus efflanqué et plus geignard, ne pèse pas une livre de plus qu’autrefois, bien que son appétit démesuré fasse le désespoir de la famille Viguier.
La foule entre toujours, la baraque est pleine. Jos, avant de commencer le spectacle, fait un tour d’inspection. Il jette un regard de légitime orgueil sur les places réservées où pas un siège n’est vacant, sur les secondes regorgeant de monde; aux troisièmes, il flaire un instant l’odeur composite répandue dans l’atmosphère déjà lourde, ses yeux distinguent une étincelle rouge piquant l’ombre d’un point lumineux. Il fronce le sourcil et d’une voix brève:
— Eh! là-bas, dit-il au fumeur, vous n’avez pas lu l’écriteau?
— Quel écriteau?
— «On ne fume pas ici.»
— Si, je l’ai lu, mais qu’est-ce que ça me fait?
— Ça fait qu’il est défendu de fumer dans le théâtre.
— Oh! la! la! le théâtre! en voilà une blague! Appeler sa baraque un théâtre! ah! ah! ah! elle est bonne celle-là !
— Théâtre ou baraque, répond Jos que la colère gagne, on ne fume pas ici. Éteignez votre cigarette, ou je vous expulse.
— M’expulser, moi! vocifère le fumeur, vous n’avez pas le droit! J’ai payé ma place! Quand même que je suis pas un aristo, mon argent est bon: j’ai payé ma place, j’partirai pas.
— Alors ne fumez pas.
— J’fumerai si je veux, j’fumerai pas si j’veux pas! Entends-tu, cabotin? J’sui-t-un citoillien libre!
Ici, la poigne de Jos s’abat sur le récalcitrant; les voisins s’interposent, l’homme jette sa cigarette, tout s’arrange; on va frapper les trois coups; on les frappe, le rideau se lève et Rita, radieuse de beauté, ses petits pieds réunis sur une énorme boule teintée de bleu avec un grand zodiaque argenté, commence la danse des étoiles...
Comme elle est charmante à voir! et comme elle se joue aisément des pas les plus difficiles! Tantôt elle s’élève d’un vigoureux coup de jarret et retombe d’aplomb sur son mobile support; tantôt elle semble sans mouvement, les bras tendus, le corps légèrement incliné, tandis que sous ses pieds actifs, le globe d’azur roule sans s’arrêter. Elle enchanté les spectateurs les plus blasés, et, quand, toute rose de fatigue, le sein palpitant, elle saute à bas de la boule et vient saluer le public, un tonnerre d’applaudissements accueille son salut.
Et toute la soirée les exercices se succèdent «variés et amusants», suivant le programme du théâtre. Tout réussit, bêtes et gens font bravement leur devoir, gagnent vaillamment leur argent. La chèvre Bianchina, l’amie de Dorothée et de Riccio, se surpasse, elle grimpe sur un assemblage de dés, elle saute par-dessus des banderoles, dans des cercles, elle dit l’heure à une montre en frappant la terre du bout de son pied cornu, et, rentrée dans la coulisse, elle est baisée, caressée, récompensée par les friandises les plus à son goût.
Elle est si gentille la Bianchina! Elle aussi a toute une histoire. Riccio l’a rencontrée un beau matin, sur la grande route, petit chevreau perdu, bêlant sa mère. Il l’a prise dans ses bras, l’a apportée au logis et puis, docile aux ordres de la vieille Agnese, la probité même, il a, le cœur bien gros, cherché les maîtres de la jolie petite bête. Il les a. retrouvés, hélas! Quel dommage! Mais c’étaient de bonnes gens, ils ont été touchés de la gentillesse du jeune garçon et du chagrin qu’il s’efforce de dominer. «Garde le cabri, lui disent-ils, notre chèvre en a eu deux, on te fait cadeau de celui-ci!» et après des remerciements enthousiastes, il est revenu ramenant en triomphe sa blanche compagne.
Il y a huit ans de cela, Riccio est devenu un homme et Bianchina une belle chèvre remplie de talent; et si bonne! si affectueuse! si fidèle! Elle a suivi partout la famille Viguier, il n’y a guère de soir où elle ne trouve sa place dans le programme et, tous les matins, Rita et Dorothée, grâce à elle, savourent une bonne tasse de lait mousseux. Elle est l’amie de la Grigiola, la brave Grigiola naturalisée française sous le nom de la Grisonne; l’amie aussi de Robin, l’ânon de la Grisonne dont Léocadie fait un animal savant, savantissime. Mais Bianchina ne couche pas à l’écurie, elle dort sur une natte à côté de Riccio qui partage avec Achille la garde du théâtre la nuit. Seulement, Achille a son lit près des animaux et Riccio installe le sien dans la salle même...
... Minuit approche; la pantomime vient de se terminer et les spectateurs, ravis de leur soirée, commencent à escalader les banquettes, à encombrer les portes de sortie. On se bouscule un peu, surtout là-haut dans les troisièmes où le public est plus nombreux et moins patient: le fumeur grincheux est tout à fait réconcilié avec la troupe Viguier et il exprime son admiration d’une façon énergique et bruyante.
— Nom de nom, c’est tout plein chic, sa baraque à c’farceur!... Il y a une belle fille qui danse et la p’tiote qui joue du violon et le garçon qui siffle dans sa petite machine de sifflet, c’qu’il est rigolo! Et puis leur bique blanche! C’est une drôle de bête tout de même! Elle a plus d’esprit que bien des gens! J’en ai oublié de fumer.
— Hé ! vous autres, avancez un peu là-bas! Ah! ma foi, tant pis; on s’en va, il n’y a plus de consigne, j’vas en griller une!
Il tire de sa poche une cigarette et une boîte de petites allumettes. Crac! un éclair, un pétillement, deux bouffées aspirées avec amour, le tabac a pris feu. L’allumette est jetée par l’intervalle que laisse la tenture de grosse toile, entrebâillée, de distance en distance, pour donner passage à un peu d’air.
Lentement, peu à peu, la baraque s’est vidée; les artistes, avant d’aller prendre le repos dont ils ont certes grand besoin, font la toilette du soir. On éteint le gaz, on étend une sorte de housse grise sur les fauteuils des premières; on range les accessoires dans un coin du théâtre. Jos fait sa ronde pour s’assurer que personne ne se cache dans quelque- recoin et que tout est bien clos. Riccio attache son hamac aux solives, apporte à la Bianchina une provision de paille fraîche, allume la lanterne qui doit brûler toute la nuit, puis s’endort en rêvant que Rita est changée en comète et fuit, insaisissable, à travers l’espace azuré.
—... Jos! dit Victoire réveillée en sursaut, on frappe au carreau! on frappe fort! vite! Elle sauta à bas du lit et ouvrit la fenêtre... Riccio, livide d’épouvante, lui apparut:
— Au feu! dit-il d’une voie rauque, le théâtre brûle! et il disparut dans la nuit.
En deux minutes, Jos le suivit. Rita, Dorothée, affolées, se couvrirent à la hâte de ce qui leur tomba sous la main comme vêtements, et, avec Victoire, coururent à la baraque. Une fumée épaisse sortait par les fentes de la toiture, et déjà quelques sinistres lueurs se faisaient jour par intervalles. L’allumette, jetée par le fumeur, était tombée sur de la paille, dans une sorte de petit hangar adossé à une des parois du théâtre, où l’on serrait pendant le jour les accessoires, les décors et en général tout ce qui servait aux représentations; on l’appelait: le magasin, et, pour le soustraire à la curiosité ou même aux rapines des allants et venants, on ne lui avait laissé qu’une seule entrée donnant sur la salle et masquée par une porte de toile. Le feu y avait couvé lentement.
Jos et Riccio, auxquels venait de se joindre l’hercule, cherchèrent à entrer dans la baraque, ils durent y renoncer, et revinrent au dehors à demi asphyxiés.
— Il n’y a rien à faire, dit Jos, — pour le moment du moins. Si nous donnons de l’air à l’intérieur, la flamme éclatera et dévorera tout, tandis qu’avec des pompes, en inondant les toiles, on peut espérer d’arrêter l’incendie.
Mais Riccio et Margasse n’étaient pas de cet avis.
— Les pompes ne seront pas de sitôt en besogne, dit l’hercule. Tâchons plutôt d’isoler le magasin, le feu y est encore concentré, laissons-le brûler tout seul.
Jos essaya de le dissuader; peine inutile, Marius était déjà à l’ouvrage; sous sa forte poigne, les madriers s’ébranlaient, et Riccio, leste comme un écureuil, grimpé sur les solives, défaisait les attaches de la toile. Un grand pan de la cloison céda, un nuage de fumée âcre et noire obscurcit l’atmosphère et fit reculer les hommes. Il n’était pas encore dissipé que Riccio, tête baissée, s’élançait dans l’intérieur du théâtre.
— Où vas-tu? cria Jos. Prends garde!
— Il va chercher sa chèvre, dit Achille, j’ai pu faire sauver nos bêtes par la porte de l’écurie, mais la Bianchina était avec lui.
Un jet de flamme lui coupa la parole, le feu activé par l’air, qui, maintenant, circulait librement, faisait de rapides progrès. Les secours cependant s’organisaient, non sans quelque lenteur, et on entendait rouler la pompe de la ville.
Elle arriva, escortée de pompiers à demi réveillés; les habitants, que le tocsin appelait, commençaient à s’assembler et à former les chaînes; les premiers jets d’eau, insuffisamment nourris, ne produisaient pas grand effet. La toile mouillée résistait au feu sans doute, mais la charpente en bois de sapin très sec s’enflammait de tous côtés.
Le jeune homme parut, traînant la chèvre.

— Riccio! Riccio! cria Jos à pleins poumons.
— Riccio! Riccio! répétaient Rita, Dorothée, Victoire.
Hélas! la vieille Agnese, paralysée des jambes, était restée dans sa cabine en proie à une horrible angoisse.
Ücretsiz ön izlemeyi tamamladınız.